JACQUES NIKONOFF.
Attention aux amalgames ! Il y a une sortie
de gauche de l’euro et une de droite, comme il y avait un
« non » de droite et un « non »
de gauche lors du référendum de 1992 sur le traité
de Maastricht et de 2005 sur le projet de traité constitutionnel
européen.
La sortie de gauche de l’euro est la
suite logique de ces « non » de gauche de 1992
et de 2005 à ces traités qui visaient à sanctuariser
les politiques libérales.
Certains objectent un "effet désastreux
d’une forte dévaluation sur le niveau de vie des travailleurs"
en cas de sortie de l’euro. Il ne faut pas se laisser impressionner
par la campagne d’affolement de la population menée
par la droite, le patronat et le PS en reprenant leurs arguments
!
Pourquoi faut-il sortir de l’euro
et dévaluer le franc, la drachme, etc. ? Parce que, pour
la plupart des pays de la zone euro – sauf l’Allemagne
-, l’euro est surévalué.
Cet euro « fort » signifie qu’actuellement
1 euro vaut 1,40 à 1,45 dollar alors que le taux d’équilibre
est de 1 euro = 1,15 dollar. Cela entraîne une baisse des
exportations, l’aggravation du déficit commercial,
les délocalisations (automobile, aéronautique…),
la pression sur les salaires. Inversement, les prix des marchandises
venant des pays hors zone euro sont moins élevés à
qualité égale que les mêmes produits fabriqués
en zone euro. Les consommateurs préfèrent alors acheter
les produits importés, moins chers. Donc, là aussi,
encouragement aux délocalisations et au chômage. Si
on veut mettre un terme à la surévaluation de l’euro,
au chômage et à l’écrasement des salaires,
il faut donc sortir de l’euro.
DENIS DURAND.
Face à cette question, il y a
trois positions.
Celle qui est majoritaire, soutenue par les
forces les plus proches du pouvoir, est favorable à la poursuite
de l’euro tel qu’il est et a été conçu
et mis en place depuis maintenant 20 ans. Le choix de la monnaie
unique était destiné à instaurer des politiques
destinées à satisfaire les marchés financiers.
Elles ont eu pour résultats une faible croissance dans la
zone euro depuis les années 1990, la montée du chômage
et de la précarité, l’aggravation de
l’emprise du capital allemand sur l’ensemble de la zone,
et actuellement, une crise extrêmement aiguë
des finances publiques dans la zone euro.
Face à cela, une partie de
la gauche socialiste propose de continuer et estime que
si l’on a cette crise, c’est parce qu’on n’est
pas allé assez loin dans le fédéralisme
européen. C’est une fuite en avant pour mieux satisfaire
les marchés financiers et qui passe par des politiques d’austérité.
Première voie manifestement à rejeter.
La deuxième voie, c’est
celle de Jacques Nikonoff.
La troisième, c’est
celle du PCF, que je préconise. C’est considérer
qu’il n’y a pas de formule magique pour sortir de la
crise, et de la crise de l’euro en particulier. On ne peut
surmonter la crise du capitalisme financiarisé dans
lequel nous sommes sans lutter pour changer aussi l’Europe.
La politique de l’euro cher a effectivement des aspects destructeurs
sur l’industrie et l’emploi. Mais renverser cette politique
exige une solidarité à l’échelle européenne
face aux marchés financiers et face à l’hégémonie
américaine. Ce sont les États-Unis qui ont délibérément
provoqué une politique de création massive de dollars,
pour faire baisser le dollar et répondre aux intérêts
du capital américain. Le Japon, la Chine, les pays émergent
ont réagi en refusant cette baisse du dollar : la hausse
de l’euro a servi de variable d’ajustement. Pour en
sortir, il faut changer l’euro et sa place dans le système
monétaire international, et pour cela organiser une
alliance entre l’Union européenne et les pays émergents
afin d’imposer un autre système monétaire
international, avec une monnaie commune mondiale
qui ne soit pas au service d’une puissance dominante,
comme l’est le dollar aujourd’hui.
Si la solidarité entre Européens
éclate au profit d’un repli sur une politique monétaire
nationale, on perd un atout considérable dans cet affrontement
avec l’hégémonie monétaire américaine.
Il faut donc non seulement refuser l’euro tel qu’il
est, mais se battre pour le changer.
JACQUES NIKONOFF.
Je suis d’ accord sur le bilan mais
j’en tire des conséquences différentes. Il
existe des mesures connues et efficaces pour sortir de la crise.
Les expliquer à la population permettra de dégager
des perspectives de luttes.
Pour la gauche et le PCF en particulier,
il ya un problème d’articulation entre le court, le
moyen et le long terme ; entre le niveau national, européen
et international. Il faut mieux articuler tout cela.
Agir dans un pays isolé serait-il
une illusion ? Il est possible d’agir vite à
l’échelle nationale, sans pour autant méconnaître
le niveau européen. Il ne faut pas donner l’impression
aux électeurs qu’on ne peut rien faire alors qu’ils
ont voté pour nous. Ce serait alimenter le pessimisme.
Il est évidemment souhaitable
de parvenir à un nouveau système monétaire
européen et international. Mais comment ?
Il faudrait en effet mettre d’accord
les 27 pays de l’UE sur une conception de
gauche de la politique économique et monétaire.
Ce n’est pas pour demain ! Est-il possible
d’obtenir un accord politique de gauche sur les questions
monétaires avec les gouvernements de droite ou sociaux-écolo-libéraux
de Berlusconi, Merkel, Cameron et les faux socialistes méditerranéens
?
La transformation de l’Union européenne,
on peut continuer à y rêver et à lutter pour
elle. Mais, encore une fois, pour changer le traité de Lisbonne,
il faut l’unanimité des 27. Il ne peut pas
y avoir de consensus droite-gauche au niveau européen. Cela
voudrait dire qu’à l’échelle nationale
on est prêts à gouverner avec la droite. Il
faut articuler la perspective de transformer le traité
de Lisbonne mais dans le long terme - avec des
politiques unilatérales de court terme sur le plan national,
comme la sortie de l’euro.
La surévaluation de l’euro est
structurelle, elle est inhérente à l’euro lui-même.
L’euro est surévalué par construction, notamment
parce qu’il a été conçu pour
concurrencer le dollar comme monnaie de réserve.
Et dans ce que j’entends, j’ai l’impression qu’il
y aurait une sorte d’accord avec cet objectif initial. Mais
moi, je ne suis pas d’accord avec cet objectif.
Oui, il faut dédollariser
l’économie mondiale, mais pas en concurrençant
le dollar en faisant de l’euro un petit dollar
Le but de l’euro était de favoriser
l’attractivité des capitaux. Pour cela, la BCE a proposé
des taux d’intérêt supérieurs à
ceux de la zone dollar, ce qui a fait monter l’euro et a déprimé
la croissance économique.
D’autre part, le soubassement
théorique qui a servi à la fondation
de l’euro, c’est la théorie
ultralibérale dite des « marchés
efficients ». Pour elle, la
liberté totale de circulation des capitaux
devait permettre aux marchés de choisir les projets
les plus rentables. On a vu le résultat ! L’euro
a été le vecteur de cette stratégie. Il
a été créé pour accompagner
la dérégulation financière et faciliter la
circulation des capitaux.
La dernière raison de la surévaluation
de l’euro est la politique des dirigeants
allemands, qui ont besoin d’un euro fort. C’est
Gerhard Schroeder qui a introduit une stratégie
de confrontation, de guerre commerciale au sein même de l’Union
européenne, contrairement à l’esprit
supposé de la construction européenne. Il a dévalué
les salaires des travailleurs allemands pour gagner en compétitivité
et soutenir les exportations. Ces mêmes dirigeants
ont délocalisé massivement dans les pays d’Europe
centrale et orientale. D’où leur insistance
pour l’élargissement de l’Union européenne.
Le but était de se tailler une zone dans laquelle
il y avait une main-d’œuvre qualifiée et une monnaie
faible et dans laquelle il serait possible de faire produire à
bas coût pour ensuite exporter dans la zone euro, à
monnaie forte (43% des exportations allemandes !).
DENIS DURAND.
La crise financière de 2007-2008 a
révélé l’absolue nécessité
de réorienter radicalement l’utilisation des moyens
financiers. Mais comment y parvient-on ? En ayant d’autres
objectifs que ceux de la rentabilité maximale, en privilégiant
des objectifs sociaux qui peuvent se traduire par de nouveaux critères
de gestion dans les entreprises et de nouveaux critères d’attribution
des crédits. L’expérience historique
a montré qu’il ne suffit pas d’intervenir au
niveau gouvernemental. Il faut conquérir des pouvoirs à
tous les niveaux. Et c’est là que l’on
a une articulation. Les banques et les banques centrales ont ce
pouvoir spécial, sans équivalent, de créer
de la monnaie et de l’affecter aux financements des projets,
des investissements qu’elles choisissent On peut
s’attaquer à ce pouvoir dès le niveau
local. Des milliers de PME et des entreprises plus grandes
ont des projets et ne peuvent pas les réaliser parce
que les banques leur refusent des crédits. On peut
dans des centaines de bassins d’emploi développer
des luttes avec les salariés, les élus, les
habitants, avec des alliances entre différentes couches sociales,
pour imposer la réalisation de ces projets qui se traduisent
par le développement local, des territoires, de l’emploi,
l’élévation des qualifications de la main-d’œuvre,
la recherche, la protection de l’environnement. Il
faut mettre en cause le comportement des banques par ces
luttes. Puis, une fois que ce rapport de forces
est créé, il faut le traduire dans les institutions.
Par exemple, les régions peuvent décider
aujourd’hui d’arrêter de distribuer des subventions
aux entreprises, petites et grandes, et choisir de peser
sur le comportement des banques, avec des techniques telles
que la sélectivité dans l’attribution
des garanties d’emprunt ou des bonifications d’emprunt.
C’est ce que nous proposons avec la
création de fonds régionaux pour l’emploi
et la formation, qui seraient pilotés par les conseils régionaux
avec la participation des syndicats, des élus locaux, et
les acteurs économiques, publics et privés.
Pour cela, on a besoin d’alliés
dans le système bancaire : un pôle financier public
avec des banques qui obéissent à d’autres critères
que les banques privées. Un pôle financier
public, c’est un réseau d’institutions financières
qui utilisent leur pouvoir de création monétaire en
fonction d’autres critères et en liaison
avec les luttes des salariés.
Ce pôle financier aurait pour but de
peser sur le comportement de l’ensemble du système
financier pour obtenir une réorientation des crédits
à l’échelle nationale.
Il faut créer une force composée
de banques renationalisées, en liaison avec les puissantes
banques mutualistes, avec la Caisse des dépôts, la
Banque de France, Oseo, le Trésor public.
Si on a un projet qui est soutenu au niveau
local et au niveau national, on peut se tourner vers la
Banque centrale européenne (BCE) pour lui dire :
qu’est-ce que vous attendez pour favoriser ces projets-là
et pour arrêter de refinancer les prêts que
la Société générale ou Goldman Sachs
font aux spéculateurs ?
On construira ainsi petit à petit
le rapport de forces qui fera que, dans l’ensemble de l’Europe,
des majorités se constitueront dans les opinions pour exiger
une modification des traités, une transformation du statut
de la BCE, pour la mettre sous le contrôle des parlements
nationaux, du Parlement européen, et faire en sorte qu’elle
poursuive d’autres objectifs que ceux qui lui sont actuellement
fixés par les traités.
JACQUES NIKONOFF.
Je suis d’accord mais ce sont des
vœux pieux. Car c’est incompatible avec le traité
de Lisbonne et avec l’euro. Imaginons que d’autres pays
ne souhaitent pas changer le statut de la BCE, ce qui est une hypothèse
fondée et d’ailleurs la plus probable. Quel
est le plan B ? On attend que tout le monde se mette d’accord
? Je crois que c’est la faille de la politique
de la gauche de gauche. Elle n’articule pas les différents
échelons et les différentes temporalités.
Il est évident que les Allemands
refuseront d’utiliser l’outil monétaire, parce
que dans leur culture il y a un tabou. Dans ce cas-là, que
fait-on ? On dit aux Français que l’on a essayé
mais que les dirigeants allemands ne veulent pas ?
C’est la raison pour laquelle il faut
sortir de l’euro de manière unilatérale.
Il n’y aura pas d’atteinte au niveau
de vie des travailleurs si on prend trois mesures.
Première mesure : rétablir
l’échelle mobile des salaires et des prix.
Deuxième mesure : faire entrer
la France dans le SUCRE (Système unitaire de compensation
régionale de paiement), la monnaie commune de l’Alliance
bolivarienne pour les Amériques (ALBA).
Il y a là une formule alternative à l’ordre
néolibéral mondial très intéressante.
La France pourrait diversifier ses sources d’approvisionnement,
notamment en pétrole, ce qui la protégerait
des conséquences de la dévaluation
pour l’importation de matières premières.
Et troisième mesure : mettre
en œuvre de manière unilatérale la charte de
La Havane de 1948.
Il faut mettre un terme au libre-échange
: c’est la guerre commerciale de tous contre tous, c’est
la mise en concurrence des travailleurs à l’échelle
planétaire.
Pour mettre en place un autre système,
on ne peut pas compter sur l’Organisation mondiale du commerce
(OMC), qui est l’un des piliers de l’ordre néolibéral
mondial, au même titre que l’OTAN, le FMI, la Banque
mondiale et l’Union européenne. Il faut donc
sortir de l’OMC. Un gouvernement vraiment de gauche
devrait proposer à tous les autres pays des accords bilatéraux
de coopération commerciale. Et construire ainsi, progressivement,
à côté de l’OMC, une autre alliance
avec les pays qui veulent coopérer et non pas se faire la
guerre commerciale.
La charte de La Havane repose sur
la recherche de l’équilibre des échanges
(balance des paiements). Des mesures protectionnistes n’interviendraient
que pour rétablir l’équilibre.
Beaucoup de pays accepteront. Il
est probable que certains refuseront ces accords, les plus excédentaires
comme la Chine et l’Allemagne. L’affrontement politique,
idéologique et commercial semble inévitable avec ces
pays, et il faudra instaurer des quotas et des droits de
douane. C’est la condition pour réindustriaIiser,
pour permettre de relocaliser en France, progressivement,
un certain nombre d’industries : textile, ameublement, mécanique,
machine-outil, chaussure...
DENIS DURAND.
Je pense que c’est se
tromper d’adversaire que de se placer dans la perspective
d’un affrontement avec la Chine
et d’autres pays émergents. Le système
monétaire international et le système commercial international
sont des systèmes hiérarchisés
autour d’une puissance hégémonique, avec New
York comme point d’impulsion majeur de l’ensemble
des marchés financiers internationaux.
Je ne crois pas que nos amis latino-américains
attendent en priorité que la France adopte le SUCRE. Il faut
coopérer avec eux, bien sûr. Et nous allier avec eux
pour faire reculer la domination monétaire, commerciale,
culturelle, politique, militaire des États-Unis. Ce que nous
disent les Latino-Américains, c’est surtout ne faites
pas éclater l’euro ! Cela nous a coûté
trop cher d’être en ordre dispersé face aux États-Unis.
Ne revenez pas à une situation de guerre commerciale et de
guerre monétaire, avec des dévaluations compétitives.
Il n’est pas utopique de dire qu’il
faut développer des luttes sociales et politiques pour faire
reculer le pouvoir des banques centrales et des marchés financiers.
Je pense que cela ne ferait pas plaisir à ceux qui mènent
ces luttes... Y compris dans le système financier lui-même.
En 2003, par exemple, les salariés de la Banque de France
avec les élus locaux ont mis en échec un projet de
fermeture des succursales départementales. Jean-Claude Trichet,
gouverneur à l’époque, a dû signer un
contrat de service public avec le gouvernement. Quand la crise a
frappé l’économie française, en particulier
les PME, en2008-2009, on s’est rendu compte que les interventions
pour éviter l’effondrement du tissu industriel dans
les régions passaient par le médiateur du crédit,
qui obligeait les banques à adoucir leurs critères
de prêts aux PME, à travers l’intervention des
succursales de la Banque de France. La crise, elle-même, a
eu des effets sur la BCE. Elle a dû procéder à
des achats massifs de titres de l’État grec et d’autres
pays, alors qu’il y a encore 2 ou 3 ans, cela aurait semblé
un sacrilège envers les traités européens.
JACQUES NIKONOFF.
Je n’ai pas dit que nos amis de l’ALBA
attendaient la France. C’est l’inverse ! La
coopération avec l’ALBA, notamment avec le Venezuela
pour le pétrole, est un moyen de diversifier les sources
d’approvisionnement de la France, de manière à
alimenter la dédollarisation, limiter l’augmentation
des prix du pétrole, économiser des devises.
Deuxièmement, il ne s’agit pas
du tout d’opposer les peuples. L’UE, l’OMC,
le FMI, la Banque mondiale, ce n’est pas l’union
des peuples, c’est l’union des classes
dirigeantes contre les peuples. Ce à quoi nous appelons,
nous, au M’PEP, c’est à la solidarité
des peuples contre leurs classes dirigeantes et contre l’ordre
mondial néolibéral de domination et d’aliénation,
incarné sur notre continent par l’Union européenne.
Mais attention de ne pas mettre tous ses œufs dans le même
panier en matière revendicative en considérant
que la seule chose possible est un changement des statuts de la
BCE. Je crois qu’il faut émettre l’hypothèse
que ça prendra du temps, et qu’en
attendant il faut avancer. Il faut donc envisager des mesures
nationales unilatérales.
Sur quoi le PS a-t-il abdiqué
en 1983 ? Sur la question monétaire, en refusant de sortir
du Système monétaire européen, et sur le libre-échange
en refusant de réfléchir à un système
s’inspirant de la charte de La Havane, de coopération
internationale. On en est au même point, 30 ans après.
Si la gauche radicale ne bouge pas sur la question monétaire
et sur la question du libre-échange, le résultat sera
le même : l’échec. On l’a tous
dit en 2005 : on ne peut pas mener de politique
de gauche dans le cadre du traité de Lisbonne. Il faut en
tirer toutes les conséquences : ça veut dire désobéir
à l’Union européenne. Il faut donc
sortir de l’euro et de l’Union européenne.
La souveraineté sur la politique monétaire est primordiale.
C’est pour cela que les classes dirigeantes ont toujours
gardé la main sur cet instrument décisif. Il faut
la restituer au peuple, par l’intermédiaire de ses
représentants, le Parlement, et cela ne peut se faire qu’au
niveau national.
DENIS DURAND.
La gauche est traversée par deux courants.
Une conception que je considère comme
dépassée, qui consiste à faire essentiellement
confiance à l’État pour déterminer
les évolutions économiques et sociales.
Et l’autre qui mesure à quel
point il faut aller bien au-delà de l’étatisme,
qui a eu ses vicissitudes au XXe siècle, pour développer
une prise de pouvoir partout où se prennent des décisions
importantes : dans les entreprises, dans les banques, dans
les territoires. Et bien sur aux niveaux national, européen
et mondial. Le pouvoir sur l’argent, sur la monnaie
est effectivement déterminant pour pouvoir financer des projets
et des investissements. Il faut le reconquérir. On
ne le retrouvera pas avec un gouvernement européen, comme
le proposent certains à gauche. Mais pas non plus en s’en
tenant au niveau national. Il faut se battre dès
le niveau local, régional, celui des bassins d’emploi
et des entreprises, jusqu’au niveau mondial pour conquérir
de nouveaux pouvoirs. Et en ayant en tête une
cohérence d’objectifs sociaux, d’efficacité
économique et écologique. Et je crois que c’est
cette cohérence qui peut donner au Front de gauche la capacité
d’être écouté par des citoyens en attente
d’une alternative.
PROPOS RECUEILLIS PAR DOMINIQUE SICOT
AVEC JEAN-PIERRE CHAMPlAT
LEXIQUE
ALBA
Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique,
lancée en avril 2005 par Cuba et le Venezuela pour contrer
la zone de libre-échange des Amériques voulue par
les États-Unis. S’y sont ensuite associés la
Bolivie, le Nicaragua, la Dominique, le Honduras (sorti en 2010),
Saint-Vincent-et-Les-Grenadines,Antigua-et-Barbuda et l’Équateur.
Banque centrale européenne (BCE)
Créée en 1998, elle est la banque centrale de l’Union
européenne. Indépendante des politiques, elle a pour
principale mission de contenir l’inflation de la zone euro
dans la limite de 2% par an.
Charte de La Havane
Elle prévoyait une Organisation internationale du commerce
intégrée à l’Organisation des Nations
unies (ONU). Signée le 24 mars 1948, elle n’a pas été
ratifiée parles États-Unis.
Fondée sur la coopération et non la concurrence, elle
visait l’équilibre des balances de paiements entre
pays, le plein-emploi et l’adoption de normes équitables.
Organisation mondiale du commerce (OMC)
Née le 1 er janvier 1995, elle remplace le GATT (General
Agreement on Tariffs and Trade) de 1947. Son objectif : la libéralisation
du commerce mondial.
SUCRE
Abréviation de Système unitaire de compensation régionale.
C’est la monnaie commune de l’ALBA adoptée en
avril 2009.
Traité constitutionnel européen
Projet de constitution pour l’Europe. Il a été
adopté le 19 juin 2004 par les chefs d’État
et de gouvernement des 25 pays alors membres de l’Union européenne,
mais il n’a pas été ratifié. En France,
il a été rejeté par référendum
le 29 mai 2005 (54,68 de « non »).
Traité de Lisbonne
Signé le 13 décembre 2007 par les 27 chefs d’État
et de gouvernement de l’Union européenne. Il modifie
les traités de Rome (1957) et de Maastricht (1992) et entérine
l’essentiel des dispositions du projet de traité constitutionnel
qui avait été rejeté par référendum
en France et aux Pays-Bas.
Traité de Maastricht
Signé en 1992, il lançait notamment l’Union
économique et monétaire qui devait aboutir à
la création de la monnaie unique, l’euro. En France,
la ratification a été autorisée après
un référendum (51,04 de « oui »).
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JEAN-PAUL CRUSE
Une urne n'interprète
pas un vote. Il y a eu un
OUI au traité de Maastricht, porté
par les électeurs de droite de Jacques Chirac, Valéry
Giscard d'Estaing, François Bayrou, ou ceux de gauche influencés
par François Mitterrand, Jean-Luc Mélenchon, les
syndicats CFDT, FO etc., et un NON
à ce traité, qui a été
avant tout le NON des électorats
communiste et gaulliste (Pasqsua-Séguin),
avec l'appoint de voix ultra-nationalistes. En
2005, la victoire du NON n'a pas été non plus une
victoire du seul "NON de gauche",
mais a été portée dans les urnes
par tous ceux qui préfèrent
l'indépendance nationale à l'intégration
européenne: une nette majorité de gens qui pensent
que c'est la condition du maintien des acquis sociaux et/ou de
la poursuite du progrès social,
plus une fraction d'électorat nationaliste,
elle-même divisée en deux:
gaullistes et antigaullistes racistes et ultranationalistes.
Les
faits sont là. Sur ce terrain au
moins, le clivage droite gauche a
volé en éclats; il existe toujours à
l'état résiduel mais tend à s'effacer
au fil du temps, tandis que s'y substitue
peu à peu un clivage entre partisans
du progrès par le développement de la société
française, en coopération
avec les autres nations indépendantes et les autres peuples
(à commencer par les "émergents"),
et mondialistes, euromondialistes
ou euro-intégristes résignés
à l'idée que la souveraineté des peuples
n'est plus possible, qu'il faut donc s'incliner devant le pouvoir
des "marchés"..
Qu'il s'exprime
par souci tactique, légitime, ou par conviction, Nikonoff,
qui a raison sur l'essentiel, à tort sur ce point
là. Il dit vrai en revanche quand
il constate que la sortie de l'euro et de l'Union
Européenne, toutes deux mises à l'ordre du jour
dans le "mouvement
réel qui abolit l'état actuel",
ne pourra se faire ni à 27, ni même, contrairement
à ce que feint de croire Le Pen, à 5, 8, ou 12...
Comme le reconnaît
l'expert du PCF,
la zone euro est aujourd'hui la zone de stagnation économique
de la planète:il n'y a pas de hasard à cela,
seul en profite un peu, à l'intérieur
de cette zone, l'Allemagne...
Hostiles, à
ce jour toujours, du moins, au fédéralisme européen,
à l'intégration européenne, les
communistes français, porteurs, depuis Thorez et
surtout la Résistance, de valeurs
nationales historiques, patriotiques, porteurs du drapeau de Valmy
et de 1793, ont du mal à intégrer
l'idée que leurs principaux alliés sur la scène
de la politique parlementaire, sur la scène électorale
française (dont ils font, à
tort, le centre de gravité
de l'action politique...)
sont, eux, des partisans résolus (quoique souvent
hypocrites) de la dissolution de
la nation française dans un magma
cosmopolite euro-mondialiste, des euro maniaques, des eurolâtres.
Sur ce point, Nikonoff
et le petit M'PEP, le mouvement qu'il a créé
après au moment de son départ de la direction du
mouvement "alter-mondialiste",
donc mondialiste ATTAC, constituent
un vrai problème pour le PCF et le Front de Gauche.
Denis Durand tente
d'esquiver le débat en ranimant une possible controverse
entre gauche étatique et gauche mouvementiste,
il n'y parvient pas vraiment. Ce qu'il
dit sur l'importance des luttes diverses, à la base, y
compris à l'intérieur des institutions régionales,
bancaires, européennes, est loin
d'être faux.
Mais ces
luttes, insuffisemment mûres, insuffisamment
puissantes, ne permettent pas de rendre crédible
une quelconque alternative européenne,
"une autre Europe" , "une autre monnaie commune",
sinon "un autre euro". La
crise n'attend pas, et dans la crise, (là, Durand
a raison et Nikonoff tort!)
les ennemis stratégiques d'un
pays comme la France ne sont nullement la
Chine et le front large des pays
émergents qu'elle a constitué autour d'elle (bien
au-delà, là aussi, de tout
clivage droite-gauche), mais le système
oligarchique euro-atlantiste corrompu dominant les institutions
internationales du système capitaliste mondialisé,
y compris en Europe.
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