REBELLES
- IV -
Liquidation
- Le
tir de Tramoni n'a pas suffi...
Benny Lévy et ses amis s'échinent à étouffer
les flammes du "soulèvement de la vie" porté
par les maos. -
Malgré tout, février 1972 reste un
mois de luttes.
La base mao continue dans l'idée de Pierrot. Et surmonte une terrible
épreuve,
à Charonne.
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Pierre Overney,
jeune ouvrier français, communiste, maoiste, révolutionnaire
prolétarien anti-raciste, antisioniste, combattant pour la
LIBERATION de la PALESTINE, abattu froidement d'une balle en plein
cœur par un tueur salarié, membre de la "brigade
volante" de la Régie Renault, dirigée par
un P-dg "socialiste", ancien trotskiste, nommé
Dreyfus (Pierre...), alors qu'il protégeait
une diffusion de tracts appelant à une manif contre
les assassinats racistes au métro CHARONNE, le 25 février
1972.
Le tueur, TRAMONI,
sera lui-même abattu, 5 ans plus tard, en 1977, de 5 balles
de 11X43, par deux exécuteurs surgissant à moto, qui
n'ont jamais identifiés par la police.
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D'un simple coup de fill donné d'un café de l'avenue
de la République, à Boulogne, Benny Lévy a
convaincu, sans peine, Geismar de désarmer la manifestation
de Charonne. Les "grandes oreilles" des RG l'enregistrent.
Et transmettent à leurs supérieurs, ravis.
Mais la "direction" d'une "ex-G.P."
qui commence seulement maintenant à se décomposer
ne dirige plus. Sa base lui résiste. Elle se rebelle.
Elle a raison.
Un puissant sentiment de fraternité lie les maos entre eux.
L'amour du peuple, et l'expérience acquise ensemble, au feu
de la lutte, ont scellé les anneaux d'une grande chaîne.
Ils sont devenus liens de sangs, puissants.
Les maos s'aiment, d'un amour presque aussi grand que l'amour
du peuple qui les rassemble, et que l'amour de "Pierrot",
qui maintenant les sublime.
Face à la mort, à laquelle les esprits étaient,
de longue date, préparés, ils ne forment plus qu'un
seul corps, uni par les mêmes larmes, et la même soif
d'agir et de frapper.
Ils ne vivent plus que dans une seule pensée, qui brûle
: venger Pierrot.
Et, au travers de cet acte fondateur, effacer sa mort même
- brisant dans l'œuf la stratégie des assassins. La
stratégie de la terreur!
Continuer le combat du soldat qui est tombé, mort en brave,
et qui donne à nos vies le sens, désormais clos, de
la sienne, c'est infliger au parti des tueurs la règle:
"pour un œil, les deux yeux,et pour une dent, toute la
gueule". Ou au moins "coup pour coup"
- selon le titre du film mao sur une séquestration dans une
usine de femmes, réalisé par un collectif de cinéastes-militants,
dont Jean-Pierre Thorn, "établi"
chez Alshom, à Saint-Ouen, avec des ouvrières d'usine
des courées de La Pile, à Roubaix, et signé
Marin Karmitz.
Il vient de sortir, le 23 février, deux jours avant
le meurtre.
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Après le crime, la grande boucherie de Charonne
La manif anti-raciste de Charonne était interdite.
Elle l'est deux fois plus avec le coup de feu qui "interdit",
à vie, Pierre Overney.
Elle l'est une troisième fois, maintenant
- avec la décision de Benny, servilement relayée par Geismar.
Car désarmer les militants maos formant l'armature d'autodéfense
d'une manif anti-raciste, interdite, c'est envoyer tout le monde à
l'abattoir. C'est "piéger" les simples familles
d'immigrées, venues, confiantes, à notre appel, et sachant
ce qu'elles risquent, mais convaincues, comme toute la foule des progressistes,
que les organisateurs que nous sommes, connus comme responsables, ont
prévu un dispositif musclé de protection et de défense.
Priver de leurs moyens les "groupes de choc", chargés
de la sécurité du cortège, c'est livrer toute un
peuple sans défense, en large partie, arabe, et pour une fraction
significative, sans papiers d'identité français, à
la violence des policiers fascistes, ces Tramoni en uniforme bleu, ou
en civil, qui grouillent dans l'entourage du nouveau préfet, Lenoir.
Car l'ambigu Maurice Grimaud, le "préfet républicain"
venu de l'extrême-gauche "pacifiste"" proche du parti
socialiste, maître d'œuvre de la stratégie de "gestion"
des barricades de Mai 1968, longtemps maintenu en poste par Raymond Marcellin,
a fini par être remplacé - ayant fait son temps, et accompli
son œuvre...
Son successeur est un flic genre "peau de vache", ancien bourreau
colonial de la Résistance algérienne. Il n'a rien d'ambigu.
C'est à lui qu'obéissent désormais - sûrs d'être
"couverts", dans tous les cas, et même, récompensés
- les fauves aux longues matraques noires, souples et épaisses
comme des fouets de dresseurs, ou de gestapistes sadiques.
Et liquider toute possibilité de résister sérieusement
à de telles forces, c'est donc livrer au pire tous les braves gens,
de toute origine, de tout milieu, et de tout âge, qui sont venus
courageusement défier l'interdiction, et défiler, crânement,
sous la protection, croient-ils, de nos "groupes de choc", dont
le courage, comme l'efficacité bien ordonnée autant que
bien armée, forcent, ordinairement, le respect, qu'ils ont appris
à connaître et sur qui ils croient pouvoir compter.
Ce troisième interdit, donc, celui que profère
"Geis", peu d'authentiques combattants de "La Cause du
Peuple" envisagent réellement de le respecter, pas plus que
celui du sinistre préfet Lenoir - surtout depuis le meurtre de
Pierre.
En ordonnant aux militants de jeter leurs armes de fortune - barres
de fer, et surtout, cocktail-molotov - le "préfet Geismar",
qui ne dispose, lui, d'aucune police pour imposer la loi du renégat
Benny à ceux qu'il croit encore ses hommes, ou ses filles, abandonne
le cortège aux violences, soigneusement préparées,
des "voltigeurs" et des "brigades spéciales".
Geismar le sait. Il n'est pas idiot à ce point. Il a honte. Mais
il insiste.
Ce n'est pas seulement que Benny a dit, et qu'il est son larbin.
Jeune politicien madré, il flaire déjà la nouvelle
situation que le geste du tueur profile - son téléphone
sonne, et re-sonne...
Ce qu'il joue, ce jour-là, c'est son propre destin politique.
Sa deuxième chance.
Il sait qu'il n'en aura pas trois.
Pour cet opportuniste agité, la mort de "Pierrot", constitue,
à l'évidence, plus qu'un un tournant: cyniquement
parlant une opportunité, à prendre ou à laisser.
Ces gens n'ont prêché la guerre civile, la "haine de
classe"et la violence armée (au risque... de convaincre) que
pour mieux se hisser sur les strapontins de la notoriété,
et du pouvoir. On le lui a déjà cruellement jeté
au visage.
Comme l'a fait le procureur chargé de requérir contre lui
au cours de son second procès, en Cours de Sûreté
de l'Etat.
Le magistrat ayant explicitement précisé , pour que tout
soit bien clair, que le parquet "ne s'opposerait pas" à
la confusion des peines entre celle qui est requise là, pour le
principe, mais sera bientôt annulée en cour de cassation,
pour "vice de forme", et les 18 mois ferme du procès
des 20-22 octobre 1970, contre lesquels Pierre Overney, Sadok,
Saïd, Mokhtar, Roro Le Mammouth, Didier Cornavin, "Ti Jo"
d'Unic, "Bouclette", "Dédé Narbonne",
"ti-Claude Marseille, "Momo", Jean-Marc Salmon, et même
Antoine de Gaudemar, sans oublier l'auteur de ces lignes, et plus
de cent autres hommes d'honneur, mais pas SergeJuly, sans doute
retenu, encore, par un urgent week-end, sont allés risquer
non seulement leur propre liberté, mais leur peau, et la mort la
plus terrible, celle du lynchage, sans un instant d'hésitation,
et sans faiblir.
Le calcul de Geismar, comme celui de son compère July, qui, là-dessus,
ne le lâche pas d'une semelle, est simple.
Tout un "peuple de gauche" va se rassembler, c'est clair, pour
cette nouvelle affaire Dreyfus que constitue le crime de Zola.
Une foule va se mettre en marche derrière ceux qui peuvent
prétendre encore incarner la mémoire du mort, et
ne seront pas avares en phrases, l'air dur, mâchoires serrées
sur la "chute", et poing levé - tout en préparant
en douce, dans l'émotion du drame, et au grand soulagement
des politiciens "de gauche" pourris de l'"opposition parlementaire",
un "recentrage" prometteur.
Un recentrage qui aura son prix, certes: un renoncement, public,
mais aussi tardif que possible, à la cause qui
fut celle des combattants de Renault, et, reste la nôtre.
Un avenir politique s'ouvre à ceux qui seront assez habiles pour
se laisser porter par la vague d'indignation soulevée par le meurtre,
tout en étant assez prudents pour laisser de côté
ce qui, fondamentalement, l'a fait rouler - le tranchant le plus
aigu de nos pratiques d'usine, et, partant de là, de rue...
C'est même un large boulevard - à condition de ne
pas se laisser embarrasser par les principes et d'enfouir sous la terre
du Père Lachaise,, avec le corps de Pierre, la stratégie
pour laquelle battait son jeune cœur d'ouvrier, celle des soulèvements
populaires, dont le jeune prolo mort, debout, manche de pioche en main,
au premier rang dans le combat contre le despotisme d'usine et le racisme,
brandit, vivant ou mort, l'étendard maculé de sang rouge,
sacré de ceux qui ont juré d'aller jusqu'au bout du chemin,
quel qu'en soit le prix pour leurs frères et leurs sœurs,
et d'abord pour eux-mêmes.
Rallié, dès 1981, aux délices de la politique parlementaire,
et au PS - aile droite, européiste intégriste, courant Hillary
Clinton-Tel Aviv-DSK, en 2007 - Geismar, amnistié,
comme tout le monde, se verra offrir par le clan Mitterrand un
poste très confortablement rémunéré d'Inspecteur
Général de l'Education nationale. "Mandarin des
mandarins"...
Avec son "copain" Shapîra, et ses nouveaux amis du CRIF,
il ira inaugurer la plaque souillant un coin de Paris du nom du douteux
Autrichien Théodor Herzl, fondateur de ce nationalisme ethnique
régressif qu'est le sionisme, au nom d'une "race juive",
pareille à aucune autre, distincte, donc, d'autres "races",
et incompatible, par nature, avec tout idéal d' intégration
citoyenne dans un Etat "comme les autres"- où prévaudrait,
donc,contrairement à ce qui se passe autour de Tel Aviv, une constitution
démocratique, républicaine, fondée sur l'égalité
de tous les citoyens, sans discrimination de "race", de religion,
ou d'origine.
Pierre Overney, lui, pour avoir sa plaque, fût-ce dans une
venelle sombre, entre deux murs de cité, il peut attendre...
Compère du prévisible Geismar, son concubin (dans l'arrivisme
politique) du "Mouvement du 22 mars" July deviendra le Serge
July qu'on connaît: l'homme du "nouveau Libé",
"pragmatique", puis "libéral-libertaire", comme
Madelin...
"Son" journal deviendra celui de l'individualisme
jouisseur, attaché à moquer, pour le saper, l'esprit de
lutte de chacun d'entre nous contre la vanité de son petit ego,
et les disciplines ascétiques du militantisme.
Il sera aussi, Serge n'aime pas qu'on le lui rappelle, à lui qui,
dit-il, est "résolument" sans mémoire, celui de
la main tendue, bien au-delà de la rose fanée
des matois politiciens du "socialisme" d'affaires, bientôt
vautrés dans les ors de l'Elysée, au "révisionniste"
Faurisson, qu'il faut laisser s'exprimer, puis à Alain
de Benoist, de la "fascinante" "nouvelle droite",
chéri par le pasolinien Guy Hocquenghem dans les colonnes
du quotidien créé par les maos (apprendre à "penser
racialement"! Ô Libé, ô Sartre, ô Pierrot...).
Lui-même, porté, pour cet exploit, au pinacle des medias,
sera l'homme du "dégraissage" du petit personnel,
des licenciements des journalistes rebelles, ou plus banalement, syndicalistes,
de "Vive la Crise!", et de
l'apologie d'un "nouvel entrepreneur culturel", "proche,
selon le Libération de July, de la "nouvelle gauche"
- nommé Phlippe Le Jolis de Villiers...
Il finira par le payer, mais il nous faudra pour cela du temps,
une infinie capacité à supporter censure, humiliations,
crachats de toute nature, le souvenir de Pierre chevillé au corps,
comme au cœur, et beaucoup, beaucoup, de patience (lire
page)..
.
D'autres adhérents de la secte des "copains et des coquins"
se feront, plus banalement, hommes d'affaires, "aménageurs"
du territoire, "ergonomes au service du grand capital", écrivains
à la mode, puisque renégats, dans la répétition,
jugée romantique, de leur gémissant repentir, mandarins
universitaires "moyens de la couche supérieure", "pontes"
de l'EHESS, ou, dans le cas du "Maître", penseurs d'un
"Retour" à la "Morale", passant par les textes
fondateurs de la Torah, et, in fine, dans un aveu tardif, au rejet, méprisant,
des "illusions du "politique"
- mais toujours dans l'imprécation rabique, toujours dans
le pouvoir du texte, du mot, de la Lettre, et d'un savoir/pouvoir dopé,
religieusement, d'un Majuscule - le leur.
Geismar, accordons-lui cette circonstance atténuante,
ne sait pas encore tout cela en février 1972. Même s'il se
garde bien, depuis, de prendre la plus infime distance avec les "nouveaux
nouveaux partisans" porteurs d'une auréole... rabbinique
- et le fric, auquel ne nuit pas un "retour" aux plus
archaïques croyances que sa propre famille de juifs républicains,
alsaciens patriotes, militaires, et laÏcs, avait eu la grandeur et
la dignité de rejeter. Il n'a rien, lui, d'un visionnaire, d'un
prophète. Ce n'est pas un homme du Livre, on l'a dit, mais du pouvoir
avec le plus petit p., celui de la "p...respectueuse"
(un bon travail de Sartre); celui que donne aux amateurs de plaisirsbon
marché le sonore phallus des micros, tendus au bord des lèvres,
et, bientôt, des caméras.
Chien de cour plus que chien de chasse, teckel bien grassouillet,
au poil luisant, c'est un flaireur à museau bas, au ras des trottoirs.
C'est là qu'on sent le mieux les odeurs. Et celle qu'il
sent, là, celle des bons ragoûts et des bonnes sauces dans
les bons restaurants de l'Hôtel de Ville de Paris, ou du quartier
des ministères, commence à le rendre fou.
Avec leurs "cocktails" (molotov), et "nos idées
d'avant", celles des coups qu'on rend, des balles,
contre les balles, et du "chemin de l'honneur",
tous ces "connards de militants" risquent
de tout foutre en l'air.
"Geis" perd le peu de sang-froid qui
lui reste. Il trépigne. Il couine. Et se ridiculise, enfin, en
exigeant qu'on lui passe une bouteille incendiaire, toute prête
(lui n'a rien dans les mains, rien dans les poches...). Il entend la briser,
spectaculairement, en la jetant au sol, du geste auguste du guerrier gaulois,
vaincu, balançant noblement glaive et bouclier au pied de César.
Il le fait. Quelques-uns se laissent impressionner. Ils
lui obéissent, et l'imitent. Il y a toujours des faibles.
Heureusement, ils sont très peu nombreux.
Mais la liquidation de toute autodéfense de ce cortège,
où ont massivement affllué les immigrés, produit
tout de même quelques effets.
Quand les "voltigeurs" chargent, personne ne
leur a demandé, à eux, de poser leurs "bidules".
Geismar n'est pas allé au bout de sa démarche,
en négociant, ce qui eût été répugnant,
sans doute, mais tout de même, plus responsable, un accord
"donnant-donnant" avec la préfecture. "Nous
désarmons, vous restez l'arme aux pieds - établissons une
liaison"...
Les groupes de protection maos, malgré toute leur conviction, toute
leur expérience de la rue "chaude", tout leur courage,
sont perturbés, sans ligne directrice...Pire que désarmés,
désorientés - donc démoralisés...
A quoi servent quelques dizaines, voire centaines, de bouteilles incendiaires
et de barres de fer, sans orientation d'ensemble, sans plan et sans méthode
pour s'en servir, et sous les feux croisés de "directives"
contradictoires, de ce fait inapplicables.
Il fallait persévérer dans l'idée
d'une manif, interdite, dans la mémoire de Charonne, et de ses
morts, et du mort de ce jour, qui la prolonge, et alors s'en donner
les moyens.
- Ou l'annuler, très vite, et la dissoudre,
en protégeant au moins jusqu'à l'intérieur des
rames de métro, les malheureux qui étaient
venus jusque là défier l'interdiction et les noirs et fracassants
"bidules" des "voltigeurs", parce qu'ils nous
faisaient confiance.
C'est cela, être responsable. faire des choix, et les assumer, jusqu'au
bout.
Mais Geismar, et ce qui reste de Benny, le maître du toutou,
planqué derrière son téléphone, ne sont pas
de cette étoffe.
Quand les matraqueurs spécialisés se ruent, donc, comme
ils en ont reçu l'ordre, pas un instant différé ou
annulé, en force et en masse, sur les rangs, déstructurés,
d' une "manifestation interdite",
annoncée comme "musclée",
puis déstabilisée, il faut bien du courage pour
ne pas s'enfuir en courant, mais faire face, rester lucide et calme, et
casser la première attaque dans son élan, ou, mieux encore,
à l'amorce même de son élan, en projetant sur l'assaillant,
ou devant lui, en barrage, une première salve de projectiles.
Si on ne le fait pas, c'est le massacre, assuré.
Mais si tout est nébuleux, avec une direction
qui flotte, des ordres en zigzags, si on ne sait pas où on va,
quel est le plan, ensuite, et sur quels axes les groupes peuvent éclater
en manif-guérilla, dispersant les colonnes massives des CRS ou
des "brigades spéciales", bref, si personne n'assure
l'unité de commandement, de façon réfléchie,
et responsable, ce ne sont pas les "outils" qui manquent
le plus, c'est une ligne d'ensemble, une vision générale
du combat.
Alors, le mental s'effondre.
Sur ce point, "Geis" et Benny Lévy,
qui se garde bien de le rejoindre sur le pavé de Charonne,
atteignent en partie leur objectif. La foule, sans protection,
n'offre que peu de résistance aux premières charges
de la police, qui rentrent dans ses rangs comme dans du beurre, dans les
cris de douleur devenus des hurlements de panique, et le sang qui gicle
des crânes bastonnés, des visages fracassés...On
passe à deux doigts d'un "deuxième Charonne",
dont les liquidateurs, dans leur dérive honteuse, eussent
porté la marque, à vie - et mérité l'opprobre.
Boucherie en gros, donc, sur le boulevard, et pire encore
dans les petites rues avoisinantes où la foule affolée s'engouffre
et s'égaille - loin du regard des caméras, des photographes,
et parfois, de tout témoin...Le sang des militants coule
- encore...Celui de simples ouvrier, d'immigrés de la base, aussi.
Trahis dans leur confiance après être venus, sereins
et combatifs pour une manif conforme à son appel, digne de son
objet, de son lieu, et du symbole de résistance et de fraternité
unie qu'il représente - et quelquefois, pour le principe,
pour l'honneur et la dignité, en famille...
Sous les portraits de Manouchian et de Jean Moulin, bientôt arrachés
et déchirés par les hommes de Lenoir et de Papon, et devenus
chiffons à l'abandon d'une "Nouvelle Résistance"
trahie, qui se délite, et qui vont bientôt se souiller, sous
les pieds pressés des fuyards, sur les trottoirs, Geismar
file en douce de toute la vitesse de ses petites pattes, potelées,
comme le maigre Jambet, et d'autres, tandis que
Michel Foucault est sévèrement matraqué, Robert Linhart
frappé sévèrement à la tête, etc.
Les flics sont survoltés. Ils n'avaient pas rêvé pareille
aubaine. Des garde-mobiles, restés des hommes, et des professionnels
du maintien de l'ordre, normaux, doivent arracher de leurs mains avant
lynchage à mort quelques jeunes victimes de la haine des
brutes en uniforme bleu-nuit, ou en kaki, victimes auss de la
répugnante trahison des dirigeants félons qui les ont attirés,
comme Pierre Overney, finalement, dans un piège mortel...
"Qu'importe où nous suprendra la
mort. Qu'elle soit la bienvenue...
Pourvu que d'autres hommes se lèvent pour empoigner nos armes..."
Heureusement, la jeune génération rapplique.
Elle sauve la situation. "On arrivait gonflés à 100
à l'heure, raconte Richard De Lumbée ("le petit Richard").
"Un peu en retard à notre rendez-vous de La Bastille, nous
n'avions même pas besoin d'expliquer aux gars, et aux filles, nombreuses
chez nous, comme "la petite Catherine" (une solide dont en reparlera
(lire page), qu'une consigne, inusitée, de non-violence, annulant
les précédentes, était tombée au tout dernier
moment, dans l'affolement. D'ailleurs, qui l'aurait respectée chez
nous?"
Par ces militants-là, ceux de la dernière génération
du mouvement de la jeunesse, des C.E.T. plus encore que des lycées,
et de la nouvelle "zone est", que Richard représente
et anime, à défaut des "fachos" de la police,
les liquidateurs, en tout cas, se seraient fait, eux, casser la gueule!...
"Les flics chargeaient dans tous les sens. Nous, on a fait pareil!...
On avait pas mal de "cocks". France-Soir a publié, le
lendemain, des photos de voitures de police, cabossées et calcinées...Geismar,
avec qui j'étais en contact direct à l'époque (il
supervisait une partie du mouvement de la jeunesse) a beaucoup insisté,
lui, dans ses abondantes déclarations d'après coup, sur
le fait que "des militants" ont étouffé, avec
des couvertures, les flammes qui brûlaient les corps de flics piégés
dans leurs voitures massacrées. Son nouveau rôle de "démocrate
sincère", je veux bien...Mais s'ils brûlaient, ces flics,
ce n'était pas un feu de forêt, en Provence, sous le Mistral.
C'est parce qu'on avait assassiné Pierrot!".
Le jour même de sa mort, dans l'esprit qui était le sien,
et comme il l'aurait fait, lui, pour tous et pour chacun, "d'autres
militants" que ceux des couvertures, avaient décidé
d'honorer le disparu, de prolonger son combat, et de le venger - en opposant,
aussi, un barrage de flammes à la propagation des "ratonnades"
et des assassinats racistes, ce qui était bien l'objectif de départ
(et pas une manifestation de pompiers pour la protection des policiers
brûlés...)
"Tu te souviens, reprend "le petit Richard", de cette apostrophe
du "Che", à valeur de testament: "Qu'importe où
nous surprendra la mort. Qu'elle soit la bienvenue... Pourvu que notre
cri de guerre soit entendu; que d'autres mains se tendent pour empoigner
nos armes; que d'autres hommes se lèvent; que d'autres voix s'élèvent,
dans le fracas des mitrailleuses, pour entonner ds chants de guerre et
de victoire!..."
"C'était notre façon de voir, dans "l'extrême-est".
Ça l'est resté, d'ailleurs. Et pas seulement dans notre
coin. Chez nous, tous ne sont pas devenus anti-communistes, tous n'ont
pas liquidé, tous ne se sont pas reniés, sur la classe ouvrière,
comme sur le combat anti-impérialiste, donc sur la Palestine...
Loin de là. Dans notre zone du mouvement de la jeunesse, (Montreuil,
Vincennes, Le Perreux, Charenton, Créteil, Champigny, Maisons-Alfort...),
en février 1972, le mouvement était en plein essor, c'était
la troisième naissance d'une "gauche" authentiquement
"prolétarienne". Sur une base sociale et politique un
peu décalée par rapport à la mouvance mao d'origine.
Beaucoup d'entre nous étaient d'origine ouvrière, souvent
fils de militants communistes - comme la fille de Guy Poussy, dans le
Val de Marne...Je les représentais régulièrement
aux fameuses réunions de la tour 46, à Jussieu, où
l'on voyait quelquefois Sorj (Chalandon,devenu plus tard l'homme à
tout faire de Serge July au sein de Libération, aujourd'hui chômeur,
et écrivain). Au départ, j'étais sous la direction
de "Fredo" (Frédéric Joignot, ancien marxiste-léniniste
pur et dur, passé par l'apologie du Président "Fumette"
et du "jouir sans entraves", aujourd'hui respectable journaliste
en costar mode au luxueux Le Monde2, le supplément de luxe pour
cadres "branchouillards", friqués).
"Après l'avortement du premier "mouvement de la jeunesse"
(27 mai 70, "Libérons le bris et Le Dantec, "Eté
chaud: pas de vacances pour les riches, des vacances pour tous les travailleurs!...",
etc.,NDLA) je suis devenu le contact direct avec Geismar..- qui allait
"oublier" de me convoquer à la "réu"
des Chrysanthèmes, en 1973" - l'AG de liquidation finale de
l'ex-GP (NDLA)...
"Avec un copain, Guy Owens, un prof de maths, on a essayé
de continuer avec des bouts de ficelles, de recréer quelque chose,
après...On avait même un petit bulletin, Le Lien, avec une
adresse, Boulevard de Strasbourg, reliant divers petits groupes maos,
qui refusaient de laisser tomber...Puis nous nous sommes retrouvés
autour du C.R.I.S.E., tu t'en souviens..."
Né en 1957, "le petit Richard", qui ne doit son surnom
qu'à la nécessité de le distinguer d'un autre Richard,
grand et filiforme, "le chameau", souvent porteur de sacs, a
donc 15 ans quand il débarque, avec ses "hordes" de "l'extrême-est",
ce 25 février 1972, à la manif de Charonne, "contre
les ratonnades racistes", transformée en émeute de
riposte "à la mort de Pïerrot", légitime,
sinon légale, et responsable, donc, au vrai sens du terme.
Fils, comme son nom ne l'indique pas, d'un aviateur polonais de vieille
souche française rallié, bien entendu, à la France
Libre, uni à une jeune combattante FFI de Saône et Loire
(elle-même lieutenant),Richard est exclu des "Vaillants"
(organisation de jeunesse du PCF), "au congrès de 1968".
On accuse alors le tout jeune camarade De Lumbée d'avoir "brandi
le petit Livre Rouge en réunion". En classe de sixième,
au lycée, il a alors 10 ans et demi...
Après 1968, Hector Berlioz ne veut plus de lui. Il se retrouve
au lycée technique Paul Doumer du Perreux (94), rejoint le Secours
Rouge, et la G.P., ne rate "pas une action, pas une manif",
et soulève les lycées contre la "loi Debré"
(réduction des sursis pour études avant le service militaire),
avant que les radios, puis la télé, ne fasse de l'astucieux
Michel Field, comme de Geismar et Cohn-Bendit, en 1968, le "représentant
autorisé" d'un mouvement dont ses compères trotskistes
sabotent énergiquement la coordination démocratique.
Poursuivant une formation professionnelle sérieuse de fils du peuple,
enfant de la Résistance, rejeté des études longues
par la répression de son juvénile engagement militant, ce
garçon au cœur "gros comme ça", resté
d'une modestie parfaite, apprend le très beau métier de
cuisinier...Il trouve du travail dans une grosse société
de restauration collective. Délégué syndical CGT,
détaché à l'Union Locale CGT de Villetaneuse, puis
de Montreuil, il est bien représentatif d'une "nouvelle génération"
syndicale très largement teintée d'esprit mao, montée
sous Krasucki, et s'est rapproché, comme beaucoup d'entre nous,
du PC, à l'époque de sa radicalisation contre les "socialos".
En 2006, nous nous sommes retrouvés dans le mouvement de soutien
aux ouvriers africains de Modéluxe, une blanchisserie de l'Essonne
assurant le nettoyage du linge des plus grands palaces parisiens, en grève
pour la défense de plusieurs des leurs, employés sans papiers,
puis licenciés pour s'être rebellés...Richard, dans
son K-Way rouge habituel, était venu accompagner une délégation
d'agents de sécurité de la société OSP, engagés
dans un conflit comparable, en Seine--Saint--Denis. De nombreux "mao
un jours, mao toujours" se sont reconnus, autour de ce conflit emblématique,
animé sans relâche par un permanent CGT d'une Union Locale
de l'Essonne, lui-même de souche mao, et conclu, au bout de plusieurs
semaines, par une belle victoire.
La découverte, par la poignée de maos regroupés autour
du site internet "Le Monde Réel", de l'implication dans
le conflit, au service du "négrier", d'un très
grand cabinet d'avocats de la gauche droit-de-l'hommiste, directement
issue de la tradition dreyfusarde, puis la rétention volontaire,
juste le temps voulu, de la publication intégrale des infos recueillies
sur le sujet, comme de celles concernant le patron de Modéluxe,
une personnalité très engagée dans le soutien à
l'Etat d'Israël, a apporté sa petite pierre à ce succès.
Ce sont assi des maos de l'intérieur de Libération, liés
à ceux du site, qui sont parvenus, après d'obliques et savantes
manœuvres, à faire publier un excellent mais tardif reportage
sur la grève dans le journal où Laurent Joffrin recoud,
patiemment, les plaies purulentes héritées de l'ère
July...
Fin février 1972, les "hordes de l'extrême-est"
du "mouvement de la jeunesse' de l'"ex-GP", comme tous
les militants de la région parisienne, assistent, aux premières
loges, et stupéfaits, et à la danse de Saint-Guy qui semble
saisir la direction mao, à la mort de Pierre Overney - à
l'exemple de "Geis" et de Benny Lévy.
Le 4 mars, toute la "gauche d'Epinay", et plus particulièrement
toute la génération des anciens soixante-huit-ards trentenaires
ou quadras en mal d'intégration, de reconnaissance, et de bonnes
places, qui commencent à se rallier au "nouveau Parti socialiste"
du vieux vichyste Mitterrand, se presse aux obsèques du militant
de Renault.
Tous croient, dur comme fer, qu'elles constituent, sous le flot d'œillets
rouges de rigueur, "l'enterrement du gauchisme" (pour reprendre
la formule de Louis Althusser). Ou plutôt l'enterrement du maoisme
prolétarien, radical - dur à tuer, tout de même...
La presse joue, d'ailleurs, avec un sûr instinct, et sous l'effet,
sans doute, de bons conseils, l'amplification de l'événement
- dans l'idée, là aussi, de célébrer, dans
la grandeur des funérailles, le décès, non du "gauchisme",
dont les petits politiciens, trotskistes etc se voient offrir, tout au
contraire, un boulevard pour 30 ans, mais de la rébellion portée
par Pierre Overney et ses compagnons de combat.
Mais ce n'est pas si simple.
Une grande foule populaire s'est elle aussi mobilisée, pour une
marche funèbre de sept kilomètres, où le cercueil
passe d'épaule en épaule.
Il n'y a certainement pas "200 000 personnes", comme l'écrivent
les journaux, empressés de "gonfler", pour une fois,
l'événement. A fortiori, pas "250 000", comme
le prétend La Cause du Peuple-J'Accuse - où personne ne
perd plus son temps à établir les faits de façon
serrée, et par exemple, à compter une manif, ce qui est
relativement simple. - Mais certainement 100 000 comme l'écrit
l'Agence officielle de Pékin Chine Nouvelle,: "Grandioses
funérailles d'un jeune ouvrier, tué par les capitalistes."
"Au mur des martyrs de la Commune de Paris, , cimetière du
Père Lachaise, quelques 100 000 personnes, ouvriers, travailleurs
immigrés, personnalités renommées, étudiants,
femmes, et habitants de Paris ont formé un cortège funèbre
long de sept kilomètres, orné de drapeaux rouges et de portraits
de Pierre Overney: "mort pour la cause du peuple"...Les manifestants
chantaient l'internationale et criaient "Nous vengerons Pierre Overney".(...)
(4 mars 1972).
"A Pierrot, mort pour la Cause du Peuple", lit-on sur la grande
banderole de tête.
Mitterrand n'a pas osé venir. Il saura ce qu'il en coûte,
deux ans plus tard, à l'homme de la chasse aux "métèques"
dans le Quartier latin de 1938, devenu porteur de Francisque, employé
des "fiches" de Vichy classant, à quelles fins?, les
dossiers de police sur les "éléments anti-nationaux",
puis le sanglant bourreau du peuple algérien, et l'homme du "baiser
de la mort" (mafieux) aux communistes, de venir souiller se sa présence
les rassemblements des combattants de la cause des peuples, et d'un "pais
qui veut vivre" (au Larzac).
Mister "Vichy rose" s'est porté pâle. Mais les
"nouveaux socialistes" sont là. En queue de cortège,
mais en nombre.
A l'inverse, les grévistes de Girosteel, loin de se planquer, honteusement,
à l'arrière-garde, puis de filer, les photos faites, s'esbaudir
dans la première auberge venue, figurent parmi les porteurs du
cercueil, qui se relaient, par centaines, offrant leur épaule et
leur bras au dernier voyage de Pierrot, sur le long parcours de l'hommage.
|
"Les amis et le père de Pierrot
devraient abattre Tramoni comme un chien",
disent les immigrés grévistes
de l'usine Girosteel,
venus porter le cercueil de Pierre Overney,
sur 7 kilomètres...
Girosteel. Dans cette petite usine de produits laminés,
implantée au Bourget, cent-cinquante travailleurs, immigrés
arabes, pour la plupart, en grève depuis le 8 février
1972, savent ce que c'est qu'un pistolet, et les projets froids d'un
tueur.
Patrouillant dans les ateliers déserts de l'usine occupée,
ils y ont découvert un homme bizarre, qui s'y cachait. Porteur
d'un 7,65, chargeur plein, de 150 cartouches de réserve, et de
jumelles, il n'a pas été bavard sur sa mission. Il n'en
a guère eu le temps, d'ailleurs...
Le 25, les deux-cent-cinquante hommes en armes venus compléter
son travail, où l'exécuter de façon différente,
mais elle, légale, portent les uniformes bleus, les casques,
et les matraques réglementaires d'ordinaires CRS. Les occupants
sont expulsés, au moment même où, porte Zola, à
Billancourt, un militaire en civil, armé et discipliné,
expulsait l'ouvrier Overney de l'existence, d'un simple mouvement du
doigt sur une petite pièce de métal incurvée. Mais
personne n'est capable d'expulser son nom de la mémoire du bon
millier d'ouvriers de Billancourt - c'est peu, et c'est énorme
- venus, malgré l'effroyable tir de barrage de la CGT de l'usine,
et du PC, offrir eux aussi les épaules au cercueil, et leurs
voix, pour les chants des martyrs ouvriers des premiers temps..."Ta
seule oraison, camarade... Vengeance, vengeance, pour toi...Pour toi..."
"Le compagnon qui a été tué à Renault,
dit un manifestant de Girosteel, on ne le connaissait pas. Pourtant,
il y en a plusieurs qui ont pleuré quand ils ont appris ça.Toujours,
il faut garder son courage, et son sang-froid. Même devant la
justice, et la police. Plus tu te dégonfles, plus tu t'enfermes.
Si tu recules, l'autre te tire dessus".
Comme le jeune communiste prolétarien de la grande usine Renault,
armé de son dérisoire manche de bois, et de sa conscience
claire et fière, Ils n'ont pas reculé, les Girosteel,
quand des "rouleurs de mécaniques" surgis de l'ombre,
en masse, pour coller des affiches racistes devant leur lieu de travail,
devenu et redevenu "usine occupée, pour le pain et la dignité",
se sont dirigés vers leur piquet de grève, menaçants:
"Quand je reviendrai, a dit leur chef, je veux voir ces affiches
ici, là où nous venons de les coller. Intactes. On n'est
pas à Bab El Oued!..."
L'homme se retourne vers son escorte, fier de son effet. Ils s'en vont.
Sans traîner, tout de même. Le piquet n'a que quelques pas
à faire, la rue à traverser, et pas une seconde à
perdre. Affiches, encore luisantes de glu. Pas encore bien collées
au mur. Arrachées, toutes. Et brûlées, sur le tas.
On n'est pas certes au Bab El Oued de l'époque de l'OAS, et de
la torture - où ces rouleurs de mécaniques auraient du
mal, aujourd'hui, à parader...C'est Paris, capitale du combat
contre le racisme, inséparable du combat de classe, et d'une
lutte générale pour la justice et pour la dignité,
où les immigrés des années 70, qui sont, presque
tous, des ouvriers, et dont aucun, ou presque, n'a la nationalité
française, comptent leurs morts aux yeux blancs grand ouverts,
flottant sur le canal Saint-Martin, ou le canal de l'Ourcq, mais ne
sont pas des chiens - des "clébards". Ce sont des hommes.
Sans peur.
"On a porté le corps pendant 7 kilomètre, dira un
des grévistes de combat de Girosteel au soir des obsèques
de Pierre. "C'est bien. C'est ce qu'il fallait faire. Il faut voir
le nombre de gens qui se sont relayés pour le porter." -
"Il y avait même une femme, ajoute un autre...- "On
aurait dit l'enterrement de Nasser" ajoute un troisième.
- "Les amis et le père de Pierrot devraient abattre Tramoni
comme un chien", concluent-ils en chœur.
Abattre le tueur "comme un chien". Ou, mieux encore, ceux
qui l'ont embauché, payé, guidé, faisant de lui
un robot-tueur comme ils font de leurs ouvriers des robots producteurs
de voitures, et surtout, de plus-value...Cette exigence de masse terrorise
maintenant les ex-dirigeants d'une Cause du peuple devenue cause nationale,
et même mondiale (Chine Nouvelle...).
"Dirigeants?" - Débris, flottant au fil d'un fleuve
de sang et de colère, où ils se sentent couler, dont.
ils aimeraient s'échapper, s'extraire, mais dont la pression
sans relâche ne leur laisse pas d'autre possibilité qu'une
fuite en avant sans autre issue qu'une impasse, cul de sac pour de petits
aventuriers au terme de l'aventure..
Dans ce mélange d'orgueil et de peur, qui distingue des opportunistes
ordinaires les manipulateurs aussi dangereux que les tueurs, et à
traiter, donc, dans le principe, comme on doit traiter les assassins,
, Benny Lévy plonge, tête en avant, tiré par son
boulet.
Dès le 26 février, larmes à peine séchées,
il a convoqué son valet Rolin. La branche armé doit "frapper".
Il faut répondre à la demande des militants, mais bien
sûr sans prendre les risques politiques qu'impliquerait une réelle
et radicale riposte - dangereuse dans ses effets pour les chefs, cette
fois, plus, que pour les militants de base.
D'ailleurs, Tramoni, pour le moment, est hors d'atteinte. Caché,
plusieurs heures, par la direction de Billancourt, il a tout de même
fini par être remis à la police. Fuyant, dira-t-il au Journal
du Dimanche, devant une charge sauvage des maos, dont certains portaient
même, selon lui (pourquoi se gêner?), des haches, il n'a
fait que protéger sa peau, avant de se retourner, par devoir,
en dégainant son arme personnelle... Il n'avait nulle intention
de tirer... Ou peut-être un coup en l'air, pour faire peur - autant
qu'il avait peur... Mais le coup "est parti tout seul". En
plein cœur. Pas de chance.
Pas de chance pour le menteur, non plus: ce lâche n'a pas seulement
contre lui les témoignages des militants, de peu de poids devant
un juge, mais aussi l'heuristique ironie des fins interrogateurs de
la Brigade criminelle, qui, travaillant, comme toujours, en étroite
symbiose avec les RG, et d'autres services, savent parfaitement à
qui ils ont affaire - et à quoi s'en tenir.
Surtout, il y a la photo, qui à son tour fait balle, et fait
mouche, justifiant à elle seule, par la grâce de son auteur,
le journaliste de combat Christophe Schimmel, les efforts incessants
des créateurs de l'Agence de Presse Libération, l'A.P.L.,fondée,
fort à propos, quelques mois plus tôt, et justifiant avec
brio ce sigle qui est aussi celui d'une invincible armée, l'Armée
Populaire de Libération du maréchal Chu Teh, "Vertu
Rouge", de Mao lui-même, puis des jeunes colonels supérieurs
de l'armée de l'air, chinoise Qiao Liang et Wang Xiangsui, auteurs
d'un livre de stratégie époustouflant, "La guerre
hors limites", paru en Chine en 1999, date du bombardement "accidentel"
de l'ambassade de Chine à Belgrade, avant le 11 septembre 2001,
donc, dont il semble, à l'avance, faire la pertinente analyse...(NOTE
BAS DE PAGE: ouvrage publié en français aux éditions
Rivages (Payot), en 2003, et recommandé à l'auteur par
son vieil ami Jean-Paul Tchang, "le chinois" du Comité
Vietnam de Base du Lycée Saint-Louis en 1967, fils d'une résistante
polonaise de la région de Grenoble et d'un Tchang de Shanghaï,
d'une grande famille de militaires de la marine chinoise, né
lui-même à Shanhaï en 1949, le jour de l'entrée
dans la ville de l'A.P.L., devenu plus récemment le fondateur
de la première filiale chinoise de la SOFRES).
Dirigée d'une main ferme de cavalier par le grand gaulliste historique
à l'âme révolutionnaire Maurice Clavel, et par son
ami mao Jean-Claude Vernier, fondateur et âme vivante de l'agence,
l'A.P.L., a fait circuler partout, très vite, la série
de photos dues au sang-froid de "sniper" de Schimmel... On
y voit clairement l'assassin. Il ne se retourne pas, comme un fou, dans
sa course. Il marche, calmement, vers un homme immobile, qui se trouve
à plusieurs mètres de lui, trop loin pour l'atteindre,
ou seulement le menacer, avec son simple bâton de bois. Un banal
coup de feu d'avertissement, en l'air, suivi, à la rigueur, s'il
ne faisait pas son effet, d'un tir dans la cuisse ou le tibia, très
facile, à cette courte distance, suffit à écarter
l'infime danger qu'immobile, et parfaitement calme, PIerre Overney peut
représenter - si c'est le but "visé".
Tramoni reste donc en prison. Une détention qui, dans l'immédiat,
le protège de ceux à qui sa victime accordait toute confiance.
V
Liquidation.
2.
De Nogrette à Bruay
8 mars 1972. Boulogne, rue de Sèvres. Quatre
livreurs en combinaison bleue, dans une camionnette. Ils attendent.
A l'arrière, une grande caisse, ouverte. "Frigidaire. Attention:
fragile!" Robert Nogrette s'avance sur le trottoir. Directeur-adjoint
des relations sociales à l'usine Renault de Billancourt, il a
encore en tête le fâcheux incident vécu par son supérieur
direct, Langérinas, le 25 février précédent,
en début d'après-midi.
Dans les minutes suivant l'assassinat de Pierre Overney, cet important
personnage, proche collaborateur de Dreyfus, a eu le malheur de se trouver
sur le chemin de la tornade hurlante ravageant tout sur son passage
qui s'est formée en un éclair quand des centaines d'ouvriers
de l'équipe d'après-midi, qui rentraient chez eux tranquillement,
ont croisé dix ou douze maos hurlant "ils ont tué
Pierrot!...". Des larmes ruisselaient sur leurs visages. Les "sortants"
ont fait, pour nombre d'entre eux, demi-tour. Ils ont suivi les militants,
déchaînés, hors d'eux-mêmes, dans le labyrinthe
de l'immense ville-usine, cognant, comme eux, sur tout ce qui semblait
ressembler, de près ou de loin, à un agent de maîtrise
- dont l'honorable "directeur des relations sociales", en
personne, frappé en plein visage.
Depuis, celui-ci bénéficie d'une protection policière
au quotidien, comme beaucoup d'autres cadres supérieurs de l'usine.
Une circulaire interne de la Régie recommande même à
ceux qui vivent seuls d'aller, faute de mieux, dormir chez un collègue,
de venir en sa compagnie, le matin, et de repartir en groupe, en fin
de journée.
Terreur sur les maos, porte Zola, contre-terreur
rouge sur l'usine...
Nogrette est peut-être lui aussi protégé.
Cet homme calculateur, qui joue les esprits ouverts, mais se charge,
en personne, de signifier à des hommes comme José Duarte,
Sadok Ben Mabrouk, ou "Dédé Narbonne" des licenciements,
d'évidence, politiques, n'a pas pu oublier la brève conversation
qu'il a eue, à peine quelques mois plus tôt, avec l'ouvrier
Radondy, André ("Dédé Narbonne"), licencié:
"- Vous savez, M. Radondy, ce que vous faites, Jules
Vallès l'a fait avant vous. Et maintenant, il est publié
dans des éditions de luxe...Seuls les bourgeois le lisent...
- "- Et vous, M. Nogrette, vous dormez bien, la nuit? Vous n'avez
pas peur d'être enlevé par la N.R.P.?".
Quoi qu'il en soit, pour lui, maintenant, il est trop tard pour ironiser
sur les retournements du destin des jeunes gens idéalistes à
la Julles Vallès, à la "Dédé Narbonne",
ou Pierre Overney, dont aucun ouvrage richement relié,
ou broché, n'ornera jamais aucune bibliothèque...C'est
de son sort à lui qu'il s'agit. Les dés sont jetés.
L'estafette des livreurs se porte à sa hauteur. Deux
des hommes en salopette bleue en bondissent. Ils sont munis, chacun
d'une mitraillette Sten - des armes de la deuxième guerre
mondiale. Elles sont lourdes, et un peu volumineuses - ce qui convient
très bien, pour semer la panique au cours d'une "interpellation"
sauvage, prémisse d'une "garde-à-vue", d'un
interrogatoire, ou d'une exécution.
Parachutées par les anglais dans une clairière des profondes
forêts du grand Limousin rouge où règnent alors
sans partages les maquis bien organisés de l'instituteur communiste
et résistant patriote Georges Guingouin, futur libérateur
de Limoges, et remises par d'anciens compagnons du père
de "Momo" (l'ami de Manouchian) au fils du héros de
la MOI, venu les collecter lui-même, à l'intention
de ses camarades, elles sont encore en parfait état de
marche.
D'une Résistance à l'autre, elles ont été
soigneusement graissées, enterrées et gardées -
dans l'espoir de nouveaux combats pour une nouvelle Libération,
à venir.
Nogrette n'a pas le choix. Il n'a d' yeux que pour la bouche noire de
l'arme, dont le tir en rafale pourrait le scier en deux. Il sent, dans
le même temps la pression d'une main ferme, dans son dos. Enfourné
dans le véhicule, sans qu'un seul mot ait été prononcé
par quiconque, il se voit aussitôt soustraire ses papiers. Rapide
contrôle d'identité - on ne sait jamais...Il ne
voit pas les visages. Ses ravisseurs ont passé des cagoules,
maintenant. Ils ligotent l' "otage". Ils le déposent
au fond de sa caisse. Et roulez carrosse!...
Première halte, assez vite - square des frères Farman,
en fait, mais lui ne le voit pas... Changement de voiture. Le "frigidaire"
est transféré dans une 4L. Direction la "prison du
peuple", 17, rue Parent de Rosan, au quatrième étage
d'un immeuble cossu - résidence initialement prévue
pour le P-dg de l'acier Henri de Wendel...
Dans les heures qui suivent, à l'Agence de Presse Libération
(A.P.L.), alerté, envoie en mission spéciale confidentielle
un des jeunes équipiers de Jean-Claude Vernier, Antoine de Gaudemar
- futur "opposant de sa majesté", centriste conciliateur,
dans un LIbération qui s'est alors bien éloigné
de celui d'Emmanuel d'Astier de la Vigerie, et dont il a accompagné
toutes les reptations...
Ce sûr "libero" de l'équipe de foot du "journal
de July", dans les années 80, bien entretenu malgré
des fesses tombantes qui suscitent l'ironie des impitoyables clavistes-guérilleras
du journal, est chargé de récupérer, scotché
sous le téléphone d'une cabine publique, rue du Caire,
un premier communiqué du "Groupe Pierre Overney de la Nouvelle
Résistance Populaire". Dénonçant l'assassinat
du jeune ouvrier, il revendique l'enlèvement de Nogrette. Sans
annoncer d'intentions claires.
Mais le flou du texte est, là, ce qui fait sa force. Il se contente
de dénoncer l'acte du tueur salarié de la maison Dreyfus,
et de réclamer la réintégration de ses camarades
licenciés -à commencer par les auteurs (présumés)
des violences qui ont suivi la mort de Pierrot, puis de celles qui ont
suivi, quand le Comité de Lutte, décapité par cette
terrible journée, a tenté de revenir dans l'usine, alors
complètement encerclée par les CRS, et solidement verrouillée
par la maîtrise, la "volante", ainsi que par une CGT
qui joue sur du velours: en mettant les travailleurs en garde contre
les "provocations des maoistes", qui mènent "au
pire"...
La séquestration de Nogrette durera quarante-huit heures.
Les maos de base, d'abord heureux de cette "riposte" audacieuse,
qui semble montrer que le mouvement conserve des ressources, une capacité
d'initiative, et du tonus, et redonne le moral à tous, comprennent
très vite que cette riposte n'est pas la bonne réponse.
Tuer à froid l'otage serait une absurdité.
Un suicide, collectif.
Aux sept-mille perquisitions dans Paris, réalisée par
une PJ soucieuse de continuer à faire croire qu'elle est "dans
le bleu", alors qu'elle dispose d'informations de première
main sur les structures, les actions, et même les intentions des
"clandestins", succéderaient, inévitablement,
le passage à un autre niveau de répression, à la
fois plus systématique et plus sauvage, "à
l'Argentine" (contre-enlèvements, rafles massives,
torture...). Les maos, dans leur ensemble, n'y sont nullement
préparés. Parce que la société française
elle-même, où ils baignent, n'y est pas, elle non plus
prête.
C'est tout le pays qu'un acte de cette nature, comparable
à l'exécution, en Italie, d'Aldo Moro, jetterait
dans un puits noir sans fond...
- Mais libérer Nogrette au bout de quarante-huit heures
sans la moindre contrepartie, comme la N.R.P. va le faire, sur ordre,
le 10 mars, après avoir rendu publics pas moins de cinq
communiqués successifs, quelque peu grandiloquents et confus,
aveux à répétition du caractère velléitaire
de la démarche, c'est s'exposer à ce que les militants
fassent la grève de la diffusion des textes de la "branche
armée", sous forme de tracts - et de celle de La Cause du
Peuple - qui les contient, en amplifie le message et les contradictions
qu'il porte..
C'est ce qui va se passer. "Les maos n'étudient
pas les communiqués, ne comprennent pas ce qui se passe. Parce
qu'ils ne comprennent pas, ils refusent de diffuser (...) Il n'y a pas
eu 100 000 exemplaires de La Cause du Peuple distribués, même
pas fabriqués, d'ailleurs" (Rapport de l'Ecole ouvrière
de l'été 1972, publié par Marc Jarrel (op cit).
Et en effet, les maos "ne comprennent pas"
comment un dirigeant en qui, jusqu'ici,une majorité
avait confiance, a pu organiser une provocation, car c'en est
une, sanctionnée dans le sang, aux portes de l'usine-symbole,
où un éreintant travail à risques, étalé
sur plusieurs années, commençait à donner de premiers
fruits, faisant émerger de premier cadres, et même
des dirigeants ouvriers de premier plan, de dimension nationale ...
"Il faut que ça saigne...",
ces mots-couperets ont fait le tour de France...
Tous s'interrogent sur la signification, à l'évidence
manipulatoire, d'une "embrouille de porte" venant après
tant d'autres. Bien peu acceptent l'idée, méprisante,
qu'il fallait "chauffer" artificiellement les ouvriers, dans
une bagarre, fabriquée, contre les gardiens à casquette,
ou la "volante"...
Comme si pareil artifice pouvait résoudre le problème,
réel, et rationnel, de la transformation de
la "bande d'usine", née de la guérilla
contre les cadences, l'arrogance des petits chefs, le racisme, et toute
l'organisation du travail qui rabote les cerveaux, et brise les corps,
usés jusqu'à la corde, en force prolétarienne,
stable, organisée, consciente, posée - capable de "vaincre
et vivre"...
Et voilà que, fonctionnant, au fond, comme la "bande
à Dreyfus", à la tête de "son"
usine, la "bande à Benny", perdant toute confiance
en la créativité collective de sa "petite entreprise"
militante, et vivant, elle aussi, dans la
peur d'une rébellion de ses propres dominés (les militants,
et parmi eux, les nouveaux "cadres ouvriers", qui émergent...),
engage toute la cité mao, et le pays lui-même, dans l'escalade,
au fond dépourvue de sens, d'une simili-"riposte",
en toc, dans une fuite en avant, aveugle autant qu'orgueilleuse, donc
vaine - et qui fait prendre les plus grands risques, pour rien,
aux "clandestins" efficaces et disciplinés de la vaillante
N.R.P...
Miraculeusement, la Police Judiciaire, guidée, affirme-t-elle,
par les seules indications de l'otage, a "découvert",
très vite, l'appartement de la rue Parent de Rosan - où
une des deux Sten a été oubliée par un membre du
commando. Un acte manqué. Mauvais signe.
Nogrette avait été remis en liberté dans un quartier
aussi éloigné de sa capture que de sa "prison",
équipé de lunettes noires d'aveugle aux verres opacifiés,
d'une casquette, d'une écharpe, et d'une canne d'aveugle...Il
n'a pas pu, c'est aberrant, donner la moindre indication utile.
L'info vient donc d'ailleurs.
Depuis l'enlèvement raté de Wendel, au moins, toute la
structure "action" de la NRP a-t-elle été repérée,
identifiée, et placée sous contrôle permanent? On
doit se poser la question.
On sait, de plus, aujourd'hui, de façon relativement sûre,
que les flics avaientune "taupe" dans l'entourage immédiat
de Benny Lévy, au sein du Comité Exécutif (lire
page). L' "indic" avait même été
promu au sein d'un "groupe de trois" (triangle de
crise, restreint, et "de confiance"). Il comprenait
le "grand chef", "le Maréchal" Rolin, "patron"
de la NRP devenu l'Averell, raide et ridicule, d'une bande de "frères
Dalton" dégradés en pieds-nickelés, et ce
"troisième homme"...
Le Joint colmate les brèches
Quoi qu'il en soit, la crise de direction, un instant
suspendue par l'audace de la N.R.P., reprend de plus belle.
Elle s'approfondit, d'un coup.
L'actualité lui permettra de rester masquée quelques temps,
dans une solidarité de principe autour de Sadok, Christian, et
José, du souvenir de Pierre, et du combat, hélas, perdu
d'avance, pour la réintégration des "établis"
du Comité de Lutte, et de la douzaine de militants ouvriers qu'ils
ont entraîné dans leur fin, apparemment glorieuse, mais
en fait nihiliste autant que narcissique - kamikazes en fin de course
venus s'écraser au fond du piège tendu par les hommes
de Dreyfus, et la "volante"...
Mais l'actualité, c'est aussi le mouvement social, que la pratique
des maos, porteuse, désormais, de façon claire, de la
revendication d'un salaire égal pour tous sur les mêmes
chaînes - exigences anti-hiérarchiques, unifiantes - continue
à nourrir d'un coin à l'autre du territoire.
En février-mars 1972, et dans cette lignée, plusieurs
grèves dures apportent une bouffée d'oxygène. Celle
des O.S. bretons du Joint Français, à Saint-Brieuc, dans
les Côtes du Nord (aujourd'hui Côtes d'Armor) comme celle
des établissements Paris S.A. (charpentes métalliques),
à Roche Maurice, faubourg portuaire de Nantes comportent toutesfois
des éléments contradictoires.
Elles confirment les capacités militantes, le dynamisme, le dévouement,
et le sens de l'initiative imaginative, de la base mao, de nombreux
cadres intermédiaires, et d'une poignée de cadres dirigeants,
restés indépendants.
Mais les pratiques de résistance ouvrière, comme les formes
d'appui choisies par les maos bretons, confirment l'impasse que constitue
la ligne "gauchiste", maladivement antisyndicale, où
Benny Lévy, moins "Victor" que jamais, et toute sa
cour de faux responsables devenus de valets serviles, tentent toujours,
dogmatiquement, d'enfermer le travail ouvrier des maos.
C'est le cas, d'abord, du plus emblématique de ces deux conflits,
celui du Joint Français, filiale bretonne de la puissante CGE.
Il est marqué par des actions spectaculaires (séquestration,
batailles des ouvriers contre les CRS, etc).
Avec l'appui, très dynamique, des militants maos de tout le grand-ouest,
de nos amis paysans, et d'une très large fraction de l'Eglise
catholique, au pays des calvaires, il rencontre et un très vaste
soutien dans toute la Bretagne.
Au-delà du problème du salaire, mais en passant par lui,
il cristallise une idée phare de La Cause du Peuple, incarnée
au Larzac comme dans le nord minier, et en Lorraine: la "défense"
d'un "pays", qui "veut vivre", et refuse une mort
promise par une haute technocratie capitaliste parisienne, comme par
la construction d'une Europe sans chair et sans projet.
Les O.S. sous-payés du Joint, hommes et femmes, bloc uni, compact
comme le granit, portent gaillardement l' idée d'une société
à taille humaine, vivante et solidaire, à l'industrialisation
inscrite et dispersée dans la verdure des campagnes de France,
au lieu de se concentrer dans de froides et grises mégapoles
du fric et du pouvoir, vidant le reste du pays, devenu désert,
de sa substance.
Revendiquer haut et fort "nos 70 centimes", quand on est la
filiale d'un groupe aussi puissant que la CGE, c'est affaire de dignité,
et pas seulement de pognon. Longue et vive, ponctuée de mille
rebondissements, la grève du Joint Français porte loin
sa chanson: "Au Joint Français...Les ouvriers bretons...disent
merde au patron!..." Elle se conclut par une victoire complète,
qui se prolongera par une merveilleuse série de petites grèves,
de Big Dutchamn aux kaolins de Plemet, animées toutes par une
nouvelle génération de cadres syndicaux, plutôt
CFDT dans ces campagnes bretonnes où la souche chrétienne
résiste. Leur convergence avec La Cause du Peuple approche du
point de fusion..
La réalité reste, têtue: dans le sillon tracé
par la "résistance prolétarienne" de Flins 1968,
puis 69, relayé par Coder-Marseille, Billancourt, Berliet, par
les Batignolles de Nantes, Chausson, Unic ou Valentine, les mines de
charbon du nord ou celle du fer lorrain, Usinor Dunkerque, Babcock Saint-Nazaire,
ou Ferodo, ce sont maintenant de larges fractions de la classe ouvrière,
française comme immigrée - ici, bretonne...- qui viennent
s'engouffrer...
L'action des Comités de Lutte a été l'aiguillon,
utile. Agissant en corps francs, "derrière les lignes",
bousculant les habitudes, ils ont favorisé la résurgence
de traditions prolétarienne anciennes, et fait sauter le carcan
de sclérose bureaucratique cancérisant une pensée
syndicale, ossifiée, mise au service de la plus étroite
et mesquine "politique". Ils ont osé, quand il l'a
fallu, prendre de front le conservatisme ouvrier lui-même, dont
l'opportunisme syndical, là où il se manifeste, n'est
pas seulement la cause, mais parfois le reflet.
Les hors-la-loi ont su frayer la voie. Mais l'élargissement du
front de résistance, qui se dessine, passe par une rupture dans
la rupture, radicale. Il exige une synergie, une alliance, ou au moins,
des rencontres, entre la "gauche syndicale", issue des luttes
de la nouvelle phase, depuis le grand "printemps ouvrier"
de 1971 - et les Comités de Lutte.
A Nantes, au moins, une expérience ponctuelle, menée en
se passant de toute autorisation de la direction mao, qui en est tout
juste informée, celle d'un "Comité Nantais des Travailleurs
en Lutte" (CNTL), esquissé parallèlement à
la grève des ouvriers de Paris S.A., animée, au moment
même des événements tragiques endeuillant Billancourt,
par deux "établis" d'origine mao, devenus délégués
syndicaux, CGT et CFDT, va dans ce sens.
Des syndicalistes progressistes y cohabitent avec les maos.
Bruay
Mais la crise de la direction mao - qui jugera de façon sévère
et méprisante, quand elle en aura connaissance, au C.E., les
nouvelles pratiques unitaires nantaises (lire page), ne se limite pas
aux erreurs commises à Billancourt, à l'étroitesse
du point de vue "tout par les Comités de Lutte", nourrie
par une haine antisyndicale dépourvue désormais de paravent
"contestaire" - et aux relents pour le moins douteux, qui
l'accompagne.
Pas plus qu'elle ne s réduit à la surenchère militaristes
à la "sud américaine" dans laquelle le C.E.
fourvoie, avec la stratégie des prises d'otages, la jeune et
vaillante "branche armée" - dont la "tâche
numéro 1", depuis l'assassinat, aurait dû être
toute autre.
Le moment était venu, en effet, de mettre le paquet sur un travail
d'investigation clandestin passant au crible la structure fasciste gangrénant
la Régie, suivi, le moment venu, de "frappes chirurgicales"...
Le tueur Tramoni n'est pas tombé du ciel, et les "cercles
d'influence" du collabo Albertini constituent une réalité
polymorphe et partout dangereuse, à "traiter" - pas
un fantasme! Car ce sont bien des réseaux, organisés,
étendant leurs filets jusqu'au P-dg Dreyfus (Pierre), nigaud,
otage, ou complice, qui sont les maîtres d'œuvre d'une stratégie
d'instrumentalisation de "socialistes de gauche" anticommunistes,
d'anarcho-syndicalistes véreux et corrompus, aux franges du Lepénisme,
comme de trotskistes, crypto-trotskistes, ou ex-trotskistes, dans des
"liaisons dangereuses" avec l'extrême-droite ordinaire,
la plus fasciste, raciste et violente: celle qui, ainsi nourrie d'analyses
et d'infos, et approvisionnée en "cibles", ne se contente
pas de cracher, mais tue.
Ces réseaux, ou d'autres encore, nous ont, à l'évidence,
nous-mêmes instrumentalisés, contre la vieille CGT et le
vieux PC, avant de trouver ce jeu trop dangereux - il le devient...C'est
alors qu'a été prise la décision, on ne peut plus
réfléchie, dans un lieu de pouvoir précis, à
bien cerner, de liquider une force montante qui, loin de se prêter
au jeu de l' "idiot utile", et du provocateur benêt,
manipulé, devient à son tour l' "ennemi principal".
La "branche armée" pourrissait par la tête, identifiée,
"logée", voire infiltrée - histoires de cul,
première piste à renifler....
L'urgence est donc d'organiser, de ce côté, au moins un
simulacre de dissolution, passant, s'il le faut, par une fausse crise,
et de théatrales scissions...
Pour l'avenir, et sur une nouvelle base, assainie, recyclant ce qui
peut-être sauvé des premiers combattants de base de cette
petite armée, il faut entièrement restructurer la N.R.P.,
privée, ce serait le mieux, de tout sigle extérieur, et
la transformer en un vrai réseau de renseignement et d'action,
sans étiquette, capable de déceler les manipulateurs du
tueur, de dévoiler leurs structures, de les désosser,
puis de mettre ce savoir au service de vraies groupes de combat d'usine
ou de quartier, décentralisés en réseaux cloisonnés,
et chargés de traiter les choses, en profondeur. C'est dans ce
mouvement d'ensemble que doit tomber, comme un fruit mûr, l'indispensable
initiative permettant d'en finir avec le scandale que constitue la tolérance
font jouit le tueur de Pierrot - bientôt condamné à
une peine de pure forme, après un simulacre de procès,
et libéré, très vite...
Tout au contraire, la stratégie Benny-Rolin de surenchère
aveugle et démago, inspirée e par la la peur d'une base
qui exige des comptes, fait craquer les fragiles barbelés d'un
C.E. à la ramasse, emmuré dans le camp de concentration
"bunkerisé" où son "hubris""
l'enferme. Il va donc exploser en vol aux yeux de tous, dès avril-mai
1972, deux mois après le drame de Billancourt, avec le spectaculaire
"caca" de Bruay-en-Artois.
Après un début de campagne fleur au fusil, et en fanfare,
ce sera le nouvel échec, aux franges du ridicule, d'une équipe
dirigeante complètement au bout du rouleau, dont chaque nouvel
effort pour sortir du marasme l'enfonce encore un petit peu plus dans
son propre marécage.
Et cette fois c'est sur le "front"des "grands intellectuels",
cessant d'être dénoncés comme "mandarins"
du vieux "savoir bourgeois", mais encensés comme "démocrates",
protecteurs des maos, et de leurs dirigeants surtout, devenus leurs
parasites - front devenu, de fait, pour l'ambitieux Benny, avide de
reconnaissance, prioritaire, que les dégâts seront les
plus graves.
Sur une idée du tandem Serge July-Joseph Tournel, avec l'appui,
sur place, du jeune prof de philo François Ewald - devenu depuis,
dans la lignée, dit-il, de Michel Foucault, le penseur salarié
du grand patronat capitaliste du secteur des assurances... - La Cause
du Peuple enfourche le cheval d'un fait divers crasseux, pour en faire
l'outil d'une vaste campagne en faveur de la "justice populaire",
et contre les mœurs sadiques des "cochons de bourgeois".
Le 6 avril, on découvre sur un terrain vague le corps mutilé
d'une jeune fille des corons voisins, Brigitte Dewevre. Le cadavre repose
près d'une haie donnant sur la propriété d'une
femme de caractère, portant le nom d'une dynastie sucrière
du nord, Monique Beghin-Mayeur. Elle couche, de notoriété
publique,avec un notaire des Houillères, un homme corpulent,
à la belle prestance, Pierre Leroy - figure du rotary-club local.
Le notaire a stationné longtemps, au volant de sa voiture, à
proximité du terrain vague, à l'heure du crime.
Premier sur une longue liste de "petits juges" pressés,
en mal de renommée, convaincus d'être les nouveaux héros
d'un combat pour la justice, passant par quelques entorses aux règles...de
la justice, le magistrat Henri Pascal part à l'attaque du notaire.
Grosse émotion dans les corons de Bruay. "Il n'y a qu'un
bourgeois pour avoir fait ça...Il faut lui couper les couilles...Je
le lierai derrière ma voiture et je roulerai à 100 à
l'heure...Il faut le faire souffrir petit à petit...Qu'ils nous
le donnent, nous le découperons morceau par morceau, au rasoir"...
"Et maintenant, ils massacrent nos enfants!", clame La Cause
du Peuple, en Une, le 1er mai 1972, avant de reprendre, mot à
mot, dans ses pages intérieures, sous le titre "Le crime
de Bruay: il n'y a qu'un bourgeois pour avoir fait ça",
les appels au lynchage de la population, bientôt canalisés
par un Comité pour la Vérité et la Justice, animé
par le bon Joseph, avec l'appui de la famille.
L'idée de départ de cette campagne n'est pas mauvaise.
Une situation existe. Un crime a été commis: le meurtre
barbare d'une toute jeune fille, une enfant des corons, issue d'une
famille de mineurs.
A Bruay comme ailleurs, le "populo" (les simples gens, que
méprisent les "intellos", se passionne, à juste
titre, pour les faits divers criminels, souvent révélateurs,
aux yeux du public le plus large, de vraies contradictions sociales
ou politiques - masquées par une "justice de classe",
servile à l'égard des puissants, qui bénéficient
aussi de l'indulgence de la police, ou de son incompétence.
L'indignation de la population de Bruay est légitime.
Les charges contre le notaire sont bien réelles - comme les doutes
sur le comportement de son amie, qui peine à s'expliquer sur
la soudaine urgence qui l'a amenée à retailler sa haie,
juste en face de l'endroit où a été retrouvé
le corps de la petite Brigitte. Et commet la bévue de glisser
dans les replis d'une couverture un message à son amant, détenu,
où elle lui résume, comme elle peut, ses propres déclarations
en garde à vue...
Le peuple de Bruay vient se recueillir sur le terrain vague, ou les
maos du C.V.J., pour la plupart issus de Bruay même, ou enracinés
de longue date dans le pays du "carbon", et jouissant de la
confiance du magnifique peuple des mines ont disposé un "cahier
de doléances" - tout en appelant la population elle-même
à se saisir de l'enquête, brisant, ici encore, la division
"sachants/exécutants", manuels/intellectuels...
Choix tactique imposé par le moment, mais sans doute imprudent,
La Cause du peuple et ses militants de terrain appellent à soutenir
à fond un "petit juge", sans peur, certes, mais certes
pas sans reproches, qui multiplie les violations militantes du secret
de l'instruction - et se fait, inévitablement, dessaisir.
Toute une série d'autres affaires, jaillissant en cascade, comme
autant de geysers où bouillonne une immense soif de justice,
démontrent, dans la même période, l'intérêt
politique qu'il y a à se saisir de pareils drames, quand leurs
caractéristiques sont de nature à mobiliser l'opinion
populaire la plus large, à défendre des principes clairs,
et à mettre en difficulté les pouvoirs.
C'est le cas de l'incendie du dancing le "Cinq sept", à
Saint-Laurent du Pont, près de Grenoble (143 morts); de l'affaire
du talc Morhange, toxique pour les bébés; ou du calvaire
d'une pauvre d'entre les pauvres, Simone Huriez, habitante d'un misérable
hameau de l'Aisne, mère de huit enfants, laveuse de vitres, condamnée
à une peine de prison ferme pour une dette de trois francs six
et sous... Son jeune fils s'est suicidé pour la défendre,
et son mari, fou de douleur, attaque la gendarmerie avec son fusil de
chasse chargé de chevrotines, terrorisant les malheureux gendarmes,
couchés au sol dans le fracas des détonations successives
et celui des fenêtres qui explosent, une à une. Maîtrisé,
et quelque peu rudoyé, l'homme est à son tour incarcéré...
Mais l'engagement politique suppose l'esprit de responsabilité.
C'est vrai dans ce domaine, comme dans les autres. Et rien n'est pire
que d'appeler la population à se mobiliser pour une cause incertaine,
dont le dossier, mal étayé, s'effondre au pire moment
- ruinant tous les efforts, et décourageant d'avance d'autres
initiatives du même genre, ruinant d'autres possibilités
de combat.
A Bruay, Serge July joue un rôle pivot. Bouffi de vanité,
sa fascination pour "tout ce qui brille", et le rêve
de sa vie, qu'il finira par assouvir (coucher avec une belle actrice
blonde, hiératique et sévère, ou avec une ministre
du même parti...) l'entraîne à un flirt trop poussé,
"collé collé", avec les stars de l'intelligentsia,
du cinéma ou des media. Pris en flag, convaincu de narcissisme
médiatique, il a été chassé du Comité
Exécutif, et envoyé se rééduquer dans le
nord. Il en bave. L'"affaire" lui donne, croit-il, l'occasion
de rebondir. Il s'y jette. Mieux: il s'y vautre. Alimentant les journalistes
de rumeurs, nourrissant le "livre blanc" du C.V.J., et chauffant,
de son exil crasseux dans le froid (il circule en deux roues), la rédaction
de La Cause du Peuple, il est au cœur d'une offensive contre le
notaire, et l'austère bourgeoisie du nord, toute entière...qui
s'effondre d'un seul coup avec les aveux du jeune Jean-Pierre, le petit
ami de Brigitte!
On découvre chez ce jeune adolescent fragile les lunettes, brisées,
de la jeune fille. La presse, en perfusion directe, déjà,
avec les flics, ajoute, pour faire bonne mesure, la saisie d'une "hache
ensanglantée" - aved laquelle la pauvre gamine aurait été
mutilée, et dépecée, mais pas par le sadique bourgeois,
où sa dure compagne...
Toute la campagne s'effondre...Elle va rebondir, avec le revirement
du jeune , qui revient sur ses aveux - et qu'aucune preuve n'accable.
Il a pu récupérer les lunettes, sur le terrain vague,
en dernier souvenir de son aimée, martyrisée...La hache,
il y en a une, comme dans toute maison du coron - et elle porte des
traces de bois coupé, pas de sang, fût-ce celui d'un lapin...
Mais entre temps, le notaire et sa copine ont été mis
hors de cause, La Cause du Peuple s'est ridiculisée, caricaturant
le visage d'un mouvement mao rêvant de "Terreur" et
de "justice du peuple" à prix cassé, et l'affaire
s'enlise...
Il faudra qu'à la fin Maurice Clavel s'en mêle, prenne
sous le bras son ami Jean-Claude Vernier, et demande à celui-ci
de l'emmener faire une "tournée des popotes" à
Bruay, trois jours, pour qu'on découvre que les maos, par la
sottise et la paresse de Serge July, les motivations, troubles, de Tournel,
et l'inconséquence d'un Benny Lévy aux abois, désespérément
à l'affût de la première occasion venue de restaurer
son prestige, et de se tirer du piège où le "grand
chef" des maos reste enfermé, sont passé juste à
côté d'un véritable scandale, et d'une terrible
affaire, plus complexe, mais plus vraie, et plus significative encore,
que celle dont La Cause du Peuple avait tissé la légende.
Dans le contexte des corons, l'alcool fait de terribles ravages. La
misère sexuelle combine avec lui ses effets. Dans le huis-clos
familial, élargi dans les liens toujours ici serrés du
cousinage, les affaires d'inceste ne sont pas rares. Or, tous les spécialistes
des affaires de prostitution, de réseaux sado-masochistes, ou
de pédophilie, le savent: c'est le plus souvent la terrible brisure
affective engendrée par des rapports sexuels père-fille,
ou tonton-nièce, surtout sous la contrainte, qui fournit aux
réseaux spécialisés leurs meilleures proies.
Plus que la misère économique encore, ou combinée
à elle, c'est la misère du cœur, et du corps, qui
jette les jeunes et souvent très jeunes filles d'une vieille
région industrielle en crise, comme le nord, dans les mains d'organisateurs
de "partouzes", éventuellement sadiques, ou de réseaux
pédophiles...C'est aussi le cadre de l'affaire Dutroux, dans
la Belgique voisine, et jusque sur la frontière, voire un peu
au-delà...
Jean-Pierre et Brigitte s'aimaient. D'un amour fou d'adolescents, cristallisé
sur une idée: partir, et voir la mer...Il fallait de l'argent.
Le jeune homme naïf alla trouver le "gros bourgeois"
du coin, connu pour aimer s' "amuser avec des petites", en
compagnie de sa douce...Il pensait avoir de quoi le faire chanter -
et "casquer". Il condamnait Brigitte, devenant ainsi, sans
l'avoir voulu, le responsable, certes indirect, de sa mort punitive,
horrible - qui claquait les portes de l'enfer sur toute possibilité
de témoignage direct, donc de chantage...
D'où les aveux du jeune adolescent, sous le poids d'un sentiment
de culpabilité, terrible...
Trois jours. Il fallut juste trois jours au grand Maurice Clavel, homme
de haute taille et de haute espérance, de conviction mais aussi
d'expérience, véritable intellectuel, cultivé,
et vrai journaliste, pour faire le tour de l'affaire...
Trois jours pour découvrir que Serge July, qui, en tentant de
s'accaparer, quelques années plus tard, le journal des maos va
tenter aussi de se faire passer pour un maître en matière
d'investigation journalistique, d'éthique professionnelle, et
de rigueur, n'avait pas fait la moindre enquête - gâchant
les possibilités que donnaient, pourtant, l'implantation réelle
des militants dans le pays minier, et à Bruay, et "vendangeant"
l'affaire...
Quant au rôle du "petit prof de philo" François
Ewald, passé de la dénonciation des "assassinats
d'ouvriers" sur les chantiers et dans les mines, à celle
des bourgeois pédophiles sadiques, extrait de l'anonymat par
le supplice dela petite Brigitte, et les extravagances de Serge, dopée
par les fantasmes à grand coût du "père Joseph",
avant de devenir, toujours dans un discours à prétention
"foucaldienne" sur les mille ramifications des pouvoirs, surtout
dans le cerveau des opprimés, un des "intellectuels organiques"
du grand patronat financier du secteur de rente s'il en fût, que
constituent les assurances, et d'y faire bénéficier de
ses grandes phrases les spécialistes de la moderne "théorie
des risques", mieux vaut le laisser dans le silence dont il n'aurait
jamais dû sortir...
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REBELLES
(suite...)
- IV -
Liquidation
(suite...)
- 2 -
Avant l'extinction des feux,
l'ultime contre-offensive du Parti
du Soulèvement de la Vie,
- Mal Logés...Immigrés
- Munich 1972, Septembre Noir
La "base d'Issy" devient
intenable.
C'est de là qu'est parti, dans les tout premiers jours
de 1972, en plein hiver, un mouvement de lutte de mal
logés d'une rare puissance.
Il se traduit par une longue série d' occupations de logements
vides, dans toute la région parisienne, puis en province.
L'actuel D.A.L. ( "Droit Au Logement"),
vivace aujourd'hui, 35 ans plus tard, en descend en ligne directe. Son
fondateur et principal animateur, Jean-Baptiste Eyraud, "Babar",
est un jeune mao du secteur de la place de La Réunion (XXème
arrondissement), devenue, dès 1973, un fief de l'action directe
des mal logés - et de bien d'autres choses...Jeune chrétien
révolutionnaire, marqué par l'empreinte de l'"établissement"
comme de l'Evangile, il a choisi le biblique métier, manuel
et magnifique, de... charpentier.
Rika Zaraï squattée
Tout commence donc sur les hauteurs dominant la Seine, presque en face
de Billancourt, au 13 rue Henri Tarriel, à Issy-les-Moulineaux.
Deux familles s'installent par surprise dans les étages inhabités
d'une superbe villa. Elle appartient au pianiste de la chanteuse
Rika Zaraï - ou peut-être, en réalité, à
la chanteuse elle-même...
Les premiers occupants "sauvages" sont un couple et ses huit
enfants. Ils vivent depuis deux ans en caravane, sous un pont de chemin
de fer, à Issy même. Sans eau, sans sanitaires ni commodités
d'aucune sorte.
Ils sont très vite rejoints par une ouvrière de l'usine
SEV Marchal, toute proche - où les maos ont beaucoup bataillé
à l'occasion de la campagne du métro. "Demandeuse prioritaire"
de HLM depuis une éternité, elle a dû se séparer
de ses quatre enfants, confiés à un foyer, faute de pouvoir
les élever avec elle dans des conditions seulement décentes
dans son tout petit meublé.
Rika Zaraï, très fortunée, est connue pour son soutien
militant à l'Etat d'Israël, "squattant" lui-même
la Palestine.
La "bande d'Issy" met donc le paquet sur l'affaire. Très
vite, une manif d'une centaine de personnes, "longs cheveux"
connus pour leurs idées rebelles, mais aussi ménagères,
prêtres, vieux travailleurs et sympathisants des Jeunesses Communistes
de la ville se forme au cri de ."Métro, boulot, même
pas où faire dodo!...".
Elle déboule devant la mairie d'Issy, alors liée au clan
corse pied-noir UDR du secteur de Puteaux, dans le même département
richissime des Hauts de Seine, où la famille Ceccaldi-Reynaud et
sa redoutable police municipale se heurtent régulièrement
aix militants de notre "zone nord-ouest" (Mokhtar, "Dédé
La Couenne, "U Cervu", etc.).
Bientôt rappliquent d'autres aspirants au relogement "sauvage",
en nombre, rameutés par Didier Cornavin et ses amis. Des immigrés
logés dans des conditions honteuses dans toute la banlieue sud
viennent se joindre aux deux premières familles, et l'occupation
prend de l'ampleur. "Tous ceux des foyers viennent, les noirs qui
vivent ds ds caves et greniers, se relayant en 3X8, comme à l'usine,
dans le même lit"...
Selon les statistiques du gouvernement lui-même,
hâtivement collectées et publiées dans la presse des
maos, à la suite d'un coup de gueule de Jean-Paul Sartre,
qui trouve les reportages "superficiels", la région
parisienne compte alors des dizaines de milliers de familles officiellement
et administrativement recensées comme "sans abri",
et quelque 150 000 logements vides, dont 135 000 maisons vides
pour Paris intra-muros..
Dans un pays dont le dur travail ouvrier, et particulièrement,
celui des immigrés du bâtiment, a fait pousser partout le
béton des tours, des autoroutes et des supermarchés des
"Trente glorieuses",38%
des habitants vivent encore dans des logements administrativement reconnus
comme "surpeuplés" ( 4 personnes ou plus pour 2 pièces,
6 ou plus pour 3 pièces, 3 ou plus pour 1 pièce). Un logement
sur deux n'est pas équipé de W.C., Et trois millions
de personnes doivent se contenter d' "habitat de fortune...bidonvilles,
garnis et taudis..."
Le bois sec est entassé, l'étincelle a jailli,
et naissent les premières flammes de la colère, à
l'exemple d'Issy.
Claude Lafond, ouvrier tourneur O.P.3, communiste,
père de famille,
et à la rue,
lance les Comités de Lutte
et de Défense des mal logés à Saint-Denis (93) -
avec le Secours Rouge...
Le mouvement se coule au long des boucles de la Seine, et gagne
le quartier de La Basilique, à Saint-Denis, municipalité
officiellement "communiste".Le PCF s'est lancé
dans des plans de "modernisation" commerçante
du quartier prolétarisé et misérable devenu l'actuel
quartier commercial, prospère et bien achalandé,
où se pressent de petits cadres, nouvelle base sociale, bien fragile,
pour une vieille force prolétarienne, abandonnée, peu à
peu, par les "petits blancs" pauvres
(des "prolos"), chassés par
des expulsions en masse, tandis qu'une nouvelle population de prolétaires,
venue, elle, du Maghreb ou d'Afrique Noire, peine à se reconnaître
dans le parti, lui-même resté "blanc",
et de plus en plus embourgeoisé, de Georges Marchais, puis de l'ineffable
HUE, le "brancardier" du Parti, qu'il mène au bord de
l'agonie, de la brave Marie-George, et de l'énergique mais confus
Braouzec...
A Saint-Denis (93), donc, ces années-là,
les familles populaires fuient, comme elles peuvent, des immeubles lépreux
qui s'affaissent ou s'écroulent sur des "locataires"
quelquefois confinés jusque dans les caves...Et l'homme qui met
le feu aux poudres, le 28 janvier 1972, est d'ailleurs, dans cet ancien
lieu saint des Roys de France, devenu bastion "rouge" en transition
lente vers le rose pastel, un ancien militant du PCF, membre du
comité de section du parti à Bobigny, Claude Lafond, tourneur
professionnel (O.P.3), militant CGT, père de famille nombreuse.
Il a tenté de se reconvertir comme patron de café. Mais
il a dû vendre très vite pour rembourser une lourde dette
à l'Assistance Publique, contractée par sa vieille grand-mère,
morte sans un sou après 360 jours d'hospitalisation.
Il redevient alors métallo chez Bronzavia, mais tombe en dépression,
perd 40 kilos, fait des emprunts qui le "plombent" et finit
par se faire expulser du HLM qu'il a pu obtenir, à Villeneuve La
Garenne.
Le jour-même, toute cette famille progressiste, unie et
combative, s'installe alors, dans un petit hôtel de voyageurs
de Saint-Denis - puis se trouve contrainte de placer deux des enfants,
les plus jeunes, dans un centre de l' Assistance Publique avant d'aller
se faire hébergeer chez des amis...
Jusqu'au moment où, exaspéré, Claude et son
épouse s'installent avec deux de leurs enfants sur le marché
pour y camper ensemble, dans une tente...
Ils y sont aussitôt contactés par d'autres personnes en grande
difficulté, issues de la cité Gabriel Péri,
de Saint-Denis, ou de la commune voisine de Pierrefitte
- puis par les militants du Secours Rouge, régulièrement
présents sur le marché.
Encouragés par l'exemple d'Issy, répercuté,
sur ses grands panneaux "à la chinoise"
par l'association de solidarité populaire créée par
l'ancien maire communiste d'Aubervilliers, Charles Tillon, le R.P. Cardonnel,
Maurice Clavel, et d'autres, et animée par les jeunes maos, les
Lafond finissent par s'installer en force dans un deux-pièces
vide, 45 rue Jean-Jaurés, à Saint-Denis.
Les familles occupant la "villa Rika
Zaraï" d'Issy viennent aussitôt sur le marché,
pour manifester leur soutien...Un mouvement collectif est né. Il
va déferler sur toute l'Île de France, et
même un peu au-delà. Il va devenir une des forces majeures
d'un tout nouveau paysage politique, bousculant une république
parlementaire vermoulue, au parlement de moins en moins "représentatif"
du monde réel.
Sur ce nouveau théâtre de combat, mouvant, imprévisible,
où les lignes, à peine établies, bougent,
le mouvement des mal logés occupant des maisons vides épaule
les rébellions d'O.S., à l'usine, les initiatives sociales
de plus en plus autonomes des ouvriers immigrés, sortant du cadre
de l'usine pour attaquer, bille en tête, la question du racisme,
comme celle, liée, de la Palestine. Là-dessus fleurit
la nouvelle presse, insolente et populaire, inventée autour de
La Cause du Peuple, J'Accuse, La Cause du Peuple-J'Accuse, puis
l'Agence de Presse Libération (A.P.L.), et bientôt le quotidien
du même nom - qui doit tout à ce peuple nouveau,
qui se "libère" autant qu'il s'organise...
Le mouvement des mal logés fait vite tache d'huile, trouvant en
lui-même ses militants, ses "cadres" politiques, issus
du peuple des sans-rien, qui organisent la création de Comités
de Lutte et de Défense des Mal Logés, recensent les appartements
ou les maisons inoccupés, organisent pratiquement les choses -
et répandent l'information de marché en marché. En
un mois et demie, cinq occupations sont en place dans l'agglomération
parisienne.
Les petits vieux "enragés" de la rue
Jacquier
"Les chiens à la rue, la SPA les recueille. Alors, le genre
humain, on le laisserait à la rue?", entend-on,
bientôt, du côté du 17 rue Jacquier, métro Plaisance,
dans le XIVème arrondissement de la capitale - où la vague
du mouvement des mal logés vient maintenant rouler...
Le samedi 12 février 1972, un immeuble entier,
vide depuis juillet 71. et en parfait état, tapisseries fraîchement
posées, etc., est occupé. Soixante-dix millions de frais
de remise à neuf viennent d'y être faits par la société
SEMIREP, qui "rénove" tout le quartier - et compte démolir
le bâtiment l'année suivante...
Les "squatters",qui ont dû "démurer"
les entrées, ne sont pas des étudiants "anars"
hirsutes à longue et grasse tignasse, exubérants, mais un
vieux couple Armand, ancien maçon, 62 ans, mutilé de guerre,
et Andrée, 52 ans, grande infirme, ex-gouvernante...
Dans le cadre, également, des travaux de "modernisation"
du quartier effectués par la même SEMIREP, ils ont été
expulsés du logement qu'ils habitaient, rue Joncquois, dans le
même arrondissement.
Ils y vivaient depuis deux ans chez un vieux monsieur de 73 ans, dont
Andrée est la gouvernante. A la mort de l'occupant légal
des lieux, sa sœur est venue s'installer sur place, dans l'espoir
de bénéficier elle-même d'une indemnisation de la
SEMIREP. Après signification par voie d'huissier, et un petit mois
de délai, Armand, sa femme et leur amie Yolande, une femme de 72
ans venue "associer sa misère à la leur",
et qui fait des ménages "pour faire bouillir la
marmite..." ont été expulsés.
Du coup, Andrée perd sa pension d'infirme...SDF:pas de pension!
Les trois petits vieux se sont alors installés, comme ils ont pu,
sur un terrain vague proche, d'où on est venu, encore, les chasser.
Ici aussi, ce sont les militants locaux du Secours Rouge qui ont
tendu la main à ces personnes en détresse. Comme
ils la tendent, rue des Lyonnais, tout près,à une autre
vieille dame reste seule dans un immeuble dégradé dont tous
ls voisisns sont partis...
Mais bientôt, c'est le Comité de Lutte des Mal Logés
(Cdlml) qui prend les choses en main, faisant aussitôt
des trois amis de nouveaux militants. Prenant le relais du Secours Rouge,
il organise sur place une véritable coopérative, recueillant
dans le quartier lits, matelas, vêtements, nourriture...Au passage,
il recense avec les habitants du coin, par le bouche à oreilles,
de nouvelles adresses de maisons vides.
Deux autres familles rejoignent alors l'occupation de la rue Jacquier.
Elles apportent un bain de jouvence. Treize enfants s'égaillent
maintenant dans l'immeuble. Une crèche est bientôt ouverte,
à l'intention, aussi, des habitants "légaux" du
secteur proche. Ils viennent amener leurs petits, en toute confiance,
en passant sous les banderoles colorées: "Résistons
aux expulsions". "Occuper les maisons vides, c'est juste".
Et l'immeuble de la rue Jacquier, solidement enraciné dans le terreau
du quartier, devient un bastion inexpulsable.
Parmi ceux qui sont venus lier leur sort à ceux du vieil Armand,
d'Andrée et de Yolande, Jeanine, secrétaire, vivant au sixième
étage dans une chambre de bonne sans chauffage passait devant l'immeuble
quand son regard est tombé sur une affiche. "J'ai pensé:
"Pourquoi pas moi?".- "J'ai dit: "je reviens dans
une heure"...
Elle est là, donc, simplement. Comme Mohammed, 25 ans, accompagné
de sa femme et de sa fille; Daniel (28 ans), sa femme, et deux deux enfants,
qui dormaient dans leur vieille Dauphine,un autre Mohammed, (28 ans),
avec sa femme enceinte et 5 enfants, Claudine et ses enfants, Bouaziz
et sa famille, Maryse...
Comme dans les ateliers de Renault, de Citrpën ou de Chausson,
c'est tout un petit peuple de base qui, surmontant des divisions de toute
sorte, et pas seulement ethniques, fait ou refait son unité dans
le cadre d'une action sans grande violence, mais hors-la-loi, tout de
même, dans la dynamique crée autour de La Cause du Peuple.
"Le Français qui méprisait l'Arabe, le vieux qui
méprisait le jeune, vivent unis dans l'immeuble occupé",
commente le journal, qui vole de main en main, d'une occupation de maison
vide à l'autre, devient un lien, et le lieu d'un permanent "échange
d'expériences"..."Les occupations de maisons
vides jettent les bases de ce que pourrait être un quartier. contrôlé
par le peuple...Les terrains vagues transformés en espaces de jeux
pour enfants...Garderie, crèche ouvertes aux autres femmes du quartier..."l'entraide
pour l'entretien de maisons...les bases dune vie nouvelle".,
dans laquelle.."le voisin n'est plus un ennemi.... Il
s'agit de créer une nouvelle forme de vie, celle qui soulève
ls mal-logés, semblable à celle que les ouvriers du Comité
de Lutte Renault commencent de leur côté à imposer."
Le Secours Rouge, qui s'efface de bonne humeur devant "les
mal logés eux-mêmes" du Cdldml, n'en reste
pas passif, d'autant. Il tourne un petit film devant la porte de
cette étonnante communauté populaire, qui se forme,
puis va le projeter sur le marché du quartier.
Les "gardiens de la paix", bien sûr, viennent faire leur
numéro. Ils saisissent la pellicule. "Voleurs!", hurle
une foule aussitôt attroupée - qui les oblige à le
restituer...
Le centre de gravité du mouvement des mal logés s'est maintenant
déplacé d'Issy-les-Moulineaux à la rue Jacquier.
Sa portée ne se limite plus à la stricte question du logement
- de l'habitat... "Les pauvres seuls ont entrepris de
changer la vie dans les immeubles occupés",
souligne La Cause du Peuple. Sans s'en remettre aux belles paroles des
partis, qui promettent de "raser gratis", au lieu d'aider
les gens à organiser par eux-mêmes l'action directe, populaire,
dont ils détiennent la force, et les idées... "Nous
sommes maintenant 32 dont 19 enfants, disent les occupants de l'immeuble..
Tous les jours deux ou trois personnes viennent pour occuper. On n'est
pas une agence.On va aider à occuper d'autres maisons.En attendant,
on partage tout: ménage, budget,garde d'enfants avec les voisins..."
En région parisienne, le mouvement, où les maos
se fondent, laissant aux nouveaux militants issus directement
des familles occupantes, comme Claude Lafond, la gestion des opérations,
et la maîtrise d'une lutte étendue maintenant à l'ensemble
de la région parisienne, et largement autonome, prend une telle
dimension que le samedi 26 février 1972, lendemain
de la mort de Pierre Overney suivie par la bastonnade de la manif désarmée,
à Charonne, les Mal Logés maintiennent leur propre appel,
prévu de longue date, à leur manifestation spécifique.
Dans ce contexte électrique, elle rassemble 7000 personnes
- dont quelques-uns des rescapés de la "boucherie" de
la veille. Aux cris de: "On a raison d'occuper les maisons vides",
et derrière une vaste banderole du Secours Rouge, le cortège
défile de République au Père Lachaise - où
sera enterré, début mars, Pierre Overney. La manifestation
évite tout de même de redescendre la rue de Charonne...
Le jour même le Cldml de Saint-Denis lance deux nouvelles occupations
dans sa commune.
La première est réalisée par la famille Courtois,
au 121 rue Gabtiel Péri. Le mari , homme de peine à Pierrefitte,
son épouse, enceinte de 7 mois, et leur premier enfant, âgé
de 11 mois, vivent depuis longtemps dans un réduit de 1,70mX3,50m
pour 180F de loyer (près de 30% du salaire du chef de famille).
Ils en ont marre. L'épouse est dépressive. Elle souffre
d'un voile au poumon. Monsieur Courtois a fini par prendre une charrette
à bras chez son patron, ils ont mis leurs meubles dedans, et sont
allés s'installer devant la mairie de Versailles, où ils
résident alors, le jour d'un grand mariage...
Le maire a fait appel aux pompiers pour dégager la charrette. Ils
ont alors débarqué à l'office HLM, y installant les
petits enfants dans des lits de fortune, posés sur les bancs de
la salle d'attentye, jusqu'à ce qu'on leur fournisse un relogement
dans une cité d'urgence, complètement pourrie.
A Saint-Denis, toujours, la deuxième occupation est le fait d'un
ouvrier pâtissier victime d'un accident, et hébergé
chez des amis, à droite, à gauche. Il est accompagné
de Michel, "un camarade travailleur dans la même situation".
Le logement inoccupé où il s'installent, 4 rue Pont du Godet,
appartient à la municipalité communiste de Saint-Denis,
qui décide aussitôt de le murer - comme deux autres logements
vides en bon état que le Cdldml avait ouverts. Les employés
municipaux arrachent portes, fenêtres, fils électriques,
ils cassent les pierres d' évier... Mais après une nouvelle
grande manif des Mal Logés, le 12 mars, le PCF commence à
virer de bord, et la mairie de Saint-Denis se décide à reloger
une première famille d'occupants sans titre dans un F3. - 10H00,
proposition, 11 heures, visite, 14H00 signature, 15H00 emménagement.
Le 16 mars, une promesse de relogement est faite à la famille Courtois:
un deux-pièces cuisine dans l'immeuble qu'ils occupent pour le
modeste loyer de 100F par mois.
Le Cdldml de Saint-Denis regroupe maintenant autour de la famille Lafond
quelques "squatters" isolés, et deux mères de
famille en instance d'expulsion de la cité Pierre Sémard
- du nom d'un des tout premiers secrétaires généraux
du PCF, dans les années 20...
Le mouvement déborde largement la région parisienne. Partout
où les maos "font le boulot", ou le Secours
Rouge, souvent très autonome ( et parfois même créé
spontanément sans la présence d'un seul activiste de la
GP, de l' "ex-GP", ou de "La Cause du Peuple"), des
occupations de maisons vides se développent aussi, dans le même
esprit: Mantes-la-Jolie, Toulouse, Saint-Dizier...
Dans le quartier de La Clochette à Douai (nord),
plusieurs familles s'installent ensemble dans un groupe de maisons inhabitées...Dans
le même département, à Waziers -
où vécut, un temps un "intellectuel bourgeois,
renvoyé à la base pour rééducation",
Serge July - un Comité de Mal Logés
rappelle de bons souvenirs aux habitants. "On n'avait
pas vu d'occupations comme ça dans le nord depuis le Front Populaire
et la grande révolte des mineurs de charbon de 1948...De voir autant
d'ouvriers qui sont ensemble, c'est un cœur".
Les maisons occupées appartiennent très souvent aux Houillères
qui, sous la pression, et dans le souvenir aussi des grandes luttes d'antan,
craquent - et commencent à faire des propositions de relogement
dans le cadre de Pact.
L'implantation des maos dans le nord de la France se
concentre autour de trois foyers distincts, relativement cloisonnés.
Le pays minier, la zone portuaire autour de Dunkerque, et le bassin de
la sambre, autour des usines de sidérurgie (Vallourec), aux fortes
traditions de lutte, et notamment, de séquestration, et de la ville
de Hautmont. - Dans cette petite localité, un
couple de militants dynamiques et ouverts, Anne et Bernard Vittorri,
se sont rendus très populaires - partis vivre une année
entière aux Etats-Unis après avoir laissé tomber,
au moment de la liquidation de l'"ex-GP", ils n'ont pas souhaité,
malgré de nombreuses relances, donner leur témoignage, et
surtout, leur analyse, de l'impressionnant mouvement développé
à Hautmont, et des raisons pour lesquelles ils ont jugé
bon de s'en éloigner...Il en reste toutefois des traces,
notamment en marge de ce mouvement des mal logés pour
les occupations de maisons vides. Comme l'écrit La Cause du Peuple
(17 janvier 1972), le mouvement a pris là-bas la forme de comités
de locataires dans une cité nouvelle de quelque 500 logements neufs,
"Les Provinces Françaises".
Là, pas d'occupations, mais, dans le même esprit, des Assemblées
générales menaçant la société propriétaire
d'une grève des loyers si les problèmes de chauffage ne
sont pas réglés. "Un mouvement mao s'est
créé à Hautmont. Les luttes se mènent un peu
partout. Les ouvriers du bassin de la Sambre sont heureux de voir qu'enfin
il y a quelque chose de bon là derrière...",
entend-on dans les rues de Hautmont...
Le dimanche 7 mai 1972, l'effervescence générée
par les actions des mal logés débouche sur du concret. Avec
la création d'une Union des Comités de Lutte des
mal Logés, au cours d'une assemblée populaire de
cent personnes, venus des quartiers en lutte de Belleville, Barbès,
Saint-Denis, Choisy, Issy-les-Moulineaux, à l'occasion d'un pique-nique
familial et militant organisé dans l'immeuble phare de la rue Jacquier.
"Victor de Rampal", juif
de Belleville,
premier stratège du combat
des Mal Logés
(suite
ici) |
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