REBELLES

- IV -
Liquidation

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Le tir de Tramoni n'a pas suffi...
Benny Lévy et ses amis s'échinent à étouffer les flammes du "soulèvement de la vie" porté par les maos.
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Malgré tout, février 1972 reste un mois de luttes.
La base mao continue dans l'idée de Pierrot. Et surmonte une terrible épreuve,
à Charonne.

Pierre Overney, jeune ouvrier français, communiste, maoiste, révolutionnaire prolétarien anti-raciste, antisioniste, combattant pour la LIBERATION de la PALESTINE, abattu froidement d'une balle en plein cœur par un tueur salarié, membre de la "brigade volante" de la Régie Renault, dirigée par un P-dg "socialiste", ancien trotskiste, nommé Dreyfus (Pierre...), alors qu'il protégeait une diffusion de tracts appelant à une manif contre les assassinats racistes au métro CHARONNE, le 25 février 1972.

Le tueur, TRAMONI, sera lui-même abattu, 5 ans plus tard, en 1977, de 5 balles de 11X43, par deux exécuteurs surgissant à moto, qui n'ont jamais identifiés par la police.

 


D'un simple coup de fill donné d'un café de l'avenue de la République, à Boulogne, Benny Lévy a convaincu, sans peine, Geismar de désarmer la manifestation de Charonne. Les "grandes oreilles" des RG l'enregistrent. Et transmettent à leurs supérieurs, ravis.
Mais la "direction" d'une "ex-G.P." qui commence seulement maintenant à se décomposer ne dirige plus. Sa base lui résiste. Elle se rebelle. Elle a raison.


Un puissant sentiment de fraternité lie les maos entre eux. L'amour du peuple, et l'expérience acquise ensemble, au feu de la lutte, ont scellé les anneaux d'une grande chaîne. Ils sont devenus liens de sangs, puissants.
Les maos s'aiment, d'un amour presque aussi grand que l'amour du peuple qui les rassemble, et que l'amour de "Pierrot", qui maintenant les sublime.
Face à la mort, à laquelle les esprits étaient, de longue date, préparés, ils ne forment plus qu'un seul corps, uni par les mêmes larmes, et la même soif d'agir et de frapper.
Ils ne vivent plus que dans une seule pensée, qui brûle : venger Pierrot.
Et, au travers de cet acte fondateur, effacer sa mort même - brisant dans l'œuf la stratégie des assassins. La stratégie de la terreur!

Continuer le combat du soldat qui est tombé, mort en brave, et qui donne à nos vies le sens, désormais clos, de la sienne, c'est infliger au parti des tueurs la règle: "pour un œil, les deux yeux,et pour une dent, toute la gueule". Ou au moins "coup pour coup" - selon le titre du film mao sur une séquestration dans une usine de femmes, réalisé par un collectif de cinéastes-militants, dont Jean-Pierre Thorn, "établi" chez Alshom, à Saint-Ouen, avec des ouvrières d'usine des courées de La Pile, à Roubaix, et signé Marin Karmitz.
Il vient de sortir, le 23 février, deux jours avant le meurtre.

 


Après le crime, la grande boucherie de Charonne


La manif anti-raciste de Charonne était interdite.
Elle l'est deux fois plus avec le coup de feu qui "interdit", à vie, Pierre Overney.
Elle l'est une troisième fois, maintenant - avec la décision de Benny, servilement relayée par Geismar.
Car désarmer les militants maos formant l'armature d'autodéfense d'une manif anti-raciste, interdite, c'est envoyer tout le monde à l'abattoir. C'est "piéger" les simples familles d'immigrées, venues, confiantes, à notre appel, et sachant ce qu'elles risquent, mais convaincues, comme toute la foule des progressistes, que les organisateurs que nous sommes, connus comme responsables, ont prévu un dispositif musclé de protection et de défense.


Priver de leurs moyens les "groupes de choc", chargés de la sécurité du cortège, c'est livrer toute un peuple sans défense, en large partie, arabe, et pour une fraction significative, sans papiers d'identité français, à la violence des policiers fascistes, ces Tramoni en uniforme bleu, ou en civil, qui grouillent dans l'entourage du nouveau préfet, Lenoir.
Car l'ambigu Maurice Grimaud, le "préfet républicain" venu de l'extrême-gauche "pacifiste"" proche du parti socialiste, maître d'œuvre de la stratégie de "gestion" des barricades de Mai 1968, longtemps maintenu en poste par Raymond Marcellin, a fini par être remplacé - ayant fait son temps, et accompli son œuvre...
Son successeur est un flic genre "peau de vache", ancien bourreau colonial de la Résistance algérienne. Il n'a rien d'ambigu. C'est à lui qu'obéissent désormais - sûrs d'être "couverts", dans tous les cas, et même, récompensés - les fauves aux longues matraques noires, souples et épaisses comme des fouets de dresseurs, ou de gestapistes sadiques.
Et liquider toute possibilité de résister sérieusement à de telles forces, c'est donc livrer au pire tous les braves gens, de toute origine, de tout milieu, et de tout âge, qui sont venus courageusement défier l'interdiction, et défiler, crânement, sous la protection, croient-ils, de nos "groupes de choc", dont le courage, comme l'efficacité bien ordonnée autant que bien armée, forcent, ordinairement, le respect, qu'ils ont appris à connaître et sur qui ils croient pouvoir compter.


Ce troisième interdit, donc, celui que profère "Geis", peu d'authentiques combattants de "La Cause du Peuple" envisagent réellement de le respecter, pas plus que celui du sinistre préfet Lenoir - surtout depuis le meurtre de Pierre.
En ordonnant aux militants de jeter leurs armes de fortune - barres de fer, et surtout, cocktail-molotov - le "préfet Geismar", qui ne dispose, lui, d'aucune police pour imposer la loi du renégat Benny à ceux qu'il croit encore ses hommes, ou ses filles, abandonne le cortège aux violences, soigneusement préparées, des "voltigeurs" et des "brigades spéciales".
Geismar le sait. Il n'est pas idiot à ce point. Il a honte. Mais il insiste.
Ce n'est pas seulement que Benny a dit, et qu'il est son larbin.
Jeune politicien madré, il flaire déjà la nouvelle situation que le geste du tueur profile - son téléphone sonne, et re-sonne...
Ce qu'il joue, ce jour-là, c'est son propre destin politique. Sa deuxième chance.
Il sait qu'il n'en aura pas trois.

Pour cet opportuniste agité, la mort de "Pierrot", constitue, à l'évidence, plus qu'un un tournant: cyniquement parlant une opportunité, à prendre ou à laisser.
Ces gens n'ont prêché la guerre civile, la "haine de classe"et la violence armée (au risque... de convaincre) que pour mieux se hisser sur les strapontins de la notoriété, et du pouvoir. On le lui a déjà cruellement jeté au visage.
Comme l'a fait le procureur chargé de requérir contre lui au cours de son second procès, en Cours de Sûreté de l'Etat.
Le magistrat ayant explicitement précisé , pour que tout soit bien clair, que le parquet "ne s'opposerait pas" à la confusion des peines entre celle qui est requise là, pour le principe, mais sera bientôt annulée en cour de cassation, pour "vice de forme", et les 18 mois ferme du procès des 20-22 octobre 1970, contre lesquels Pierre Overney, Sadok, Saïd, Mokhtar, Roro Le Mammouth, Didier Cornavin, "Ti Jo" d'Unic, "Bouclette", "Dédé Narbonne", "ti-Claude Marseille, "Momo", Jean-Marc Salmon, et même Antoine de Gaudemar, sans oublier l'auteur de ces lignes, et plus de cent autres hommes d'honneur, mais pas SergeJuly, sans doute retenu, encore, par un urgent week-end, sont allés risquer non seulement leur propre liberté, mais leur peau, et la mort la plus terrible, celle du lynchage, sans un instant d'hésitation, et sans faiblir.


Le calcul de Geismar, comme celui de son compère July, qui, là-dessus, ne le lâche pas d'une semelle, est simple.
Tout un "peuple de gauche" va se rassembler, c'est clair, pour cette nouvelle affaire Dreyfus que constitue le crime de Zola.
Une foule va se mettre en marche derrière ceux qui peuvent prétendre encore incarner la mémoire du mort, et ne seront pas avares en phrases, l'air dur, mâchoires serrées sur la "chute", et poing levé - tout en préparant en douce, dans l'émotion du drame, et au grand soulagement des politiciens "de gauche" pourris de l'"opposition parlementaire", un "recentrage" prometteur. Un recentrage qui aura son prix, certes: un renoncement, public, mais aussi tardif que possible, à la cause qui fut celle des combattants de Renault, et, reste la nôtre.
Un avenir politique s'ouvre à ceux qui seront assez habiles pour se laisser porter par la vague d'indignation soulevée par le meurtre, tout en étant assez prudents pour laisser de côté ce qui, fondamentalement, l'a fait rouler - le tranchant le plus aigu de nos pratiques d'usine, et, partant de là, de rue...
C'est même un large boulevard - à condition de ne pas se laisser embarrasser par les principes et d'enfouir sous la terre du Père Lachaise,, avec le corps de Pierre, la stratégie pour laquelle battait son jeune cœur d'ouvrier, celle des soulèvements populaires, dont le jeune prolo mort, debout, manche de pioche en main, au premier rang dans le combat contre le despotisme d'usine et le racisme, brandit, vivant ou mort, l'étendard maculé de sang rouge, sacré de ceux qui ont juré d'aller jusqu'au bout du chemin, quel qu'en soit le prix pour leurs frères et leurs sœurs, et d'abord pour eux-mêmes.


Rallié, dès 1981, aux délices de la politique parlementaire, et au PS - aile droite, européiste intégriste, courant Hillary Clinton-Tel Aviv-DSK, en 2007 - Geismar, amnistié, comme tout le monde, se verra offrir par le clan Mitterrand un poste très confortablement rémunéré d'Inspecteur Général de l'Education nationale. "Mandarin des mandarins"...
Avec son "copain" Shapîra, et ses nouveaux amis du CRIF, il ira inaugurer la plaque souillant un coin de Paris du nom du douteux Autrichien Théodor Herzl, fondateur de ce nationalisme ethnique régressif qu'est le sionisme, au nom d'une "race juive", pareille à aucune autre, distincte, donc, d'autres "races", et incompatible, par nature, avec tout idéal d' intégration citoyenne dans un Etat "comme les autres"- où prévaudrait, donc,contrairement à ce qui se passe autour de Tel Aviv, une constitution démocratique, républicaine, fondée sur l'égalité de tous les citoyens, sans discrimination de "race", de religion, ou d'origine.
Pierre Overney, lui, pour avoir sa plaque, fût-ce dans une venelle sombre, entre deux murs de cité, il peut attendre...


Compère du prévisible Geismar, son concubin (dans l'arrivisme politique) du "Mouvement du 22 mars" July deviendra le Serge July qu'on connaît: l'homme du "nouveau Libé", "pragmatique", puis "libéral-libertaire", comme Madelin...
"Son" journal deviendra celui de l'individualisme jouisseur, attaché à moquer, pour le saper, l'esprit de lutte de chacun d'entre nous contre la vanité de son petit ego, et les disciplines ascétiques du militantisme.
Il sera aussi, Serge n'aime pas qu'on le lui rappelle, à lui qui, dit-il, est "résolument" sans mémoire, celui de la main tendue, bien au-delà de la rose fanée des matois politiciens du "socialisme" d'affaires, bientôt vautrés dans les ors de l'Elysée, au "révisionniste" Faurisson, qu'il faut laisser s'exprimer, puis à Alain de Benoist, de la "fascinante" "nouvelle droite", chéri par le pasolinien Guy Hocquenghem dans les colonnes du quotidien créé par les maos (apprendre à "penser racialement"! Ô Libé, ô Sartre, ô Pierrot...).
Lui-même, porté, pour cet exploit, au pinacle des medias, sera l'homme du "dégraissage" du petit personnel, des licenciements des journalistes rebelles, ou plus banalement, syndicalistes, de "Vive la Crise!", et de l'apologie d'un "nouvel entrepreneur culturel", "proche, selon le Libération de July, de la "nouvelle gauche" - nommé Phlippe Le Jolis de Villiers...
Il finira par le payer, mais il nous faudra pour cela du temps, une infinie capacité à supporter censure, humiliations, crachats de toute nature, le souvenir de Pierre chevillé au corps, comme au cœur, et beaucoup, beaucoup, de patience (lire page)..

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D'autres adhérents de la secte des "copains et des coquins" se feront, plus banalement, hommes d'affaires, "aménageurs" du territoire, "ergonomes au service du grand capital", écrivains à la mode, puisque renégats, dans la répétition, jugée romantique, de leur gémissant repentir, mandarins universitaires "moyens de la couche supérieure", "pontes" de l'EHESS, ou, dans le cas du "Maître", penseurs d'un "Retour" à la "Morale", passant par les textes fondateurs de la Torah, et, in fine, dans un aveu tardif, au rejet, méprisant, des "illusions du "politique" - mais toujours dans l'imprécation rabique, toujours dans le pouvoir du texte, du mot, de la Lettre, et d'un savoir/pouvoir dopé, religieusement, d'un Majuscule - le leur.


Geismar, accordons-lui cette circonstance atténuante, ne sait pas encore tout cela en février 1972. Même s'il se garde bien, depuis, de prendre la plus infime distance avec les "nouveaux nouveaux partisans" porteurs d'une auréole... rabbinique - et le fric, auquel ne nuit pas un "retour" aux plus archaïques croyances que sa propre famille de juifs républicains, alsaciens patriotes, militaires, et laÏcs, avait eu la grandeur et la dignité de rejeter. Il n'a rien, lui, d'un visionnaire, d'un prophète. Ce n'est pas un homme du Livre, on l'a dit, mais du pouvoir avec le plus petit p., celui de la "p...respectueuse" (un bon travail de Sartre); celui que donne aux amateurs de plaisirsbon marché le sonore phallus des micros, tendus au bord des lèvres, et, bientôt, des caméras.
Chien de cour plus que chien de chasse, teckel bien grassouillet, au poil luisant, c'est un flaireur à museau bas, au ras des trottoirs. C'est là qu'on sent le mieux les odeurs. Et celle qu'il sent, là, celle des bons ragoûts et des bonnes sauces dans les bons restaurants de l'Hôtel de Ville de Paris, ou du quartier des ministères, commence à le rendre fou.
Avec leurs "cocktails" (molotov), et "nos idées d'avant", celles des coups qu'on rend, des balles, contre les balles, et du "chemin de l'honneur", tous ces "connards de militants" risquent de tout foutre en l'air.
"Geis" perd le peu de sang-froid qui lui reste. Il trépigne. Il couine. Et se ridiculise, enfin, en exigeant qu'on lui passe une bouteille incendiaire, toute prête (lui n'a rien dans les mains, rien dans les poches...). Il entend la briser, spectaculairement, en la jetant au sol, du geste auguste du guerrier gaulois, vaincu, balançant noblement glaive et bouclier au pied de César.
Il le fait. Quelques-uns se laissent impressionner. Ils lui obéissent, et l'imitent. Il y a toujours des faibles.
Heureusement, ils sont très peu nombreux.
Mais la liquidation de toute autodéfense de ce cortège, où ont massivement affllué les immigrés, produit tout de même quelques effets.
Quand les "voltigeurs" chargent, personne ne leur a demandé, à eux, de poser leurs "bidules". Geismar n'est pas allé au bout de sa démarche, en négociant, ce qui eût été répugnant, sans doute, mais tout de même, plus responsable, un accord "donnant-donnant" avec la préfecture. "Nous désarmons, vous restez l'arme aux pieds - établissons une liaison"...


Les groupes de protection maos, malgré toute leur conviction, toute leur expérience de la rue "chaude", tout leur courage, sont perturbés, sans ligne directrice...Pire que désarmés, désorientés - donc démoralisés...
A quoi servent quelques dizaines, voire centaines, de bouteilles incendiaires et de barres de fer, sans orientation d'ensemble, sans plan et sans méthode pour s'en servir, et sous les feux croisés de "directives" contradictoires, de ce fait inapplicables.


Il fallait persévérer dans l'idée d'une manif, interdite, dans la mémoire de Charonne, et de ses morts, et du mort de ce jour, qui la prolonge, et alors s'en donner les moyens.

- Ou l'annuler, très vite, et la dissoudre, en protégeant au moins jusqu'à l'intérieur des rames de métro, les malheureux qui étaient venus jusque là défier l'interdiction et les noirs et fracassants "bidules" des "voltigeurs", parce qu'ils nous faisaient confiance.


C'est cela, être responsable. faire des choix, et les assumer, jusqu'au bout.


Mais Geismar, et ce qui reste de Benny, le maître du toutou, planqué derrière son téléphone, ne sont pas de cette étoffe.
Quand les matraqueurs spécialisés se ruent, donc, comme ils en ont reçu l'ordre, pas un instant différé ou annulé, en force et en masse, sur les rangs, déstructurés, d' une "manifestation interdite", annoncée comme "musclée", puis déstabilisée, il faut bien du courage pour ne pas s'enfuir en courant, mais faire face, rester lucide et calme, et casser la première attaque dans son élan, ou, mieux encore, à l'amorce même de son élan, en projetant sur l'assaillant, ou devant lui, en barrage, une première salve de projectiles.


Si on ne le fait pas, c'est le massacre, assuré.


Mais si tout est nébuleux, avec une direction qui flotte, des ordres en zigzags, si on ne sait pas où on va, quel est le plan, ensuite, et sur quels axes les groupes peuvent éclater en manif-guérilla, dispersant les colonnes massives des CRS ou des "brigades spéciales", bref, si personne n'assure l'unité de commandement, de façon réfléchie, et responsable, ce ne sont pas les "outils" qui manquent le plus, c'est une ligne d'ensemble, une vision générale du combat.
Alors, le mental s'effondre.


Sur ce point, "Geis" et Benny Lévy, qui se garde bien de le rejoindre sur le pavé de Charonne, atteignent en partie leur objectif. La foule, sans protection, n'offre que peu de résistance aux premières charges de la police, qui rentrent dans ses rangs comme dans du beurre, dans les cris de douleur devenus des hurlements de panique, et le sang qui gicle des crânes bastonnés, des visages fracassés...On passe à deux doigts d'un "deuxième Charonne", dont les liquidateurs, dans leur dérive honteuse, eussent porté la marque, à vie - et mérité l'opprobre.


Boucherie en gros, donc, sur le boulevard, et pire encore dans les petites rues avoisinantes où la foule affolée s'engouffre et s'égaille - loin du regard des caméras, des photographes, et parfois, de tout témoin...Le sang des militants coule - encore...Celui de simples ouvrier, d'immigrés de la base, aussi. Trahis dans leur confiance après être venus, sereins et combatifs pour une manif conforme à son appel, digne de son objet, de son lieu, et du symbole de résistance et de fraternité unie qu'il représente - et quelquefois, pour le principe, pour l'honneur et la dignité, en famille...
Sous les portraits de Manouchian et de Jean Moulin, bientôt arrachés et déchirés par les hommes de Lenoir et de Papon, et devenus chiffons à l'abandon d'une "Nouvelle Résistance" trahie, qui se délite, et qui vont bientôt se souiller, sous les pieds pressés des fuyards, sur les trottoirs, Geismar file en douce de toute la vitesse de ses petites pattes, potelées, comme le maigre Jambet, et d'autres, tandis que Michel Foucault est sévèrement matraqué, Robert Linhart frappé sévèrement à la tête, etc.


Les flics sont survoltés. Ils n'avaient pas rêvé pareille aubaine. Des garde-mobiles, restés des hommes, et des professionnels du maintien de l'ordre, normaux, doivent arracher de leurs mains avant lynchage à mort quelques jeunes victimes de la haine des brutes en uniforme bleu-nuit, ou en kaki, victimes auss de la répugnante trahison des dirigeants félons qui les ont attirés, comme Pierre Overney, finalement, dans un piège mortel...


"Qu'importe où nous suprendra la mort. Qu'elle soit la bienvenue...
Pourvu que d'autres hommes se lèvent pour empoigner nos armes..."

 

Heureusement, la jeune génération rapplique. Elle sauve la situation. "On arrivait gonflés à 100 à l'heure, raconte Richard De Lumbée ("le petit Richard"). "Un peu en retard à notre rendez-vous de La Bastille, nous n'avions même pas besoin d'expliquer aux gars, et aux filles, nombreuses chez nous, comme "la petite Catherine" (une solide dont en reparlera (lire page), qu'une consigne, inusitée, de non-violence, annulant les précédentes, était tombée au tout dernier moment, dans l'affolement. D'ailleurs, qui l'aurait respectée chez nous?"
Par ces militants-là, ceux de la dernière génération du mouvement de la jeunesse, des C.E.T. plus encore que des lycées, et de la nouvelle "zone est", que Richard représente et anime, à défaut des "fachos" de la police, les liquidateurs, en tout cas, se seraient fait, eux, casser la gueule!...
"Les flics chargeaient dans tous les sens. Nous, on a fait pareil!... On avait pas mal de "cocks". France-Soir a publié, le lendemain, des photos de voitures de police, cabossées et calcinées...Geismar, avec qui j'étais en contact direct à l'époque (il supervisait une partie du mouvement de la jeunesse) a beaucoup insisté, lui, dans ses abondantes déclarations d'après coup, sur le fait que "des militants" ont étouffé, avec des couvertures, les flammes qui brûlaient les corps de flics piégés dans leurs voitures massacrées. Son nouveau rôle de "démocrate sincère", je veux bien...Mais s'ils brûlaient, ces flics, ce n'était pas un feu de forêt, en Provence, sous le Mistral. C'est parce qu'on avait assassiné Pierrot!".
Le jour même de sa mort, dans l'esprit qui était le sien, et comme il l'aurait fait, lui, pour tous et pour chacun, "d'autres militants" que ceux des couvertures, avaient décidé d'honorer le disparu, de prolonger son combat, et de le venger - en opposant, aussi, un barrage de flammes à la propagation des "ratonnades" et des assassinats racistes, ce qui était bien l'objectif de départ (et pas une manifestation de pompiers pour la protection des policiers brûlés...)

"Tu te souviens, reprend "le petit Richard", de cette apostrophe du "Che", à valeur de testament: "Qu'importe où nous surprendra la mort. Qu'elle soit la bienvenue... Pourvu que notre cri de guerre soit entendu; que d'autres mains se tendent pour empoigner nos armes; que d'autres hommes se lèvent; que d'autres voix s'élèvent, dans le fracas des mitrailleuses, pour entonner ds chants de guerre et de victoire!..."
"C'était notre façon de voir, dans "l'extrême-est". Ça l'est resté, d'ailleurs. Et pas seulement dans notre coin. Chez nous, tous ne sont pas devenus anti-communistes, tous n'ont pas liquidé, tous ne se sont pas reniés, sur la classe ouvrière, comme sur le combat anti-impérialiste, donc sur la Palestine... Loin de là. Dans notre zone du mouvement de la jeunesse, (Montreuil, Vincennes, Le Perreux, Charenton, Créteil, Champigny, Maisons-Alfort...), en février 1972, le mouvement était en plein essor, c'était la troisième naissance d'une "gauche" authentiquement "prolétarienne". Sur une base sociale et politique un peu décalée par rapport à la mouvance mao d'origine. Beaucoup d'entre nous étaient d'origine ouvrière, souvent fils de militants communistes - comme la fille de Guy Poussy, dans le Val de Marne...Je les représentais régulièrement aux fameuses réunions de la tour 46, à Jussieu, où l'on voyait quelquefois Sorj (Chalandon,devenu plus tard l'homme à tout faire de Serge July au sein de Libération, aujourd'hui chômeur, et écrivain). Au départ, j'étais sous la direction de "Fredo" (Frédéric Joignot, ancien marxiste-léniniste pur et dur, passé par l'apologie du Président "Fumette" et du "jouir sans entraves", aujourd'hui respectable journaliste en costar mode au luxueux Le Monde2, le supplément de luxe pour cadres "branchouillards", friqués).
"Après l'avortement du premier "mouvement de la jeunesse" (27 mai 70, "Libérons le bris et Le Dantec, "Eté chaud: pas de vacances pour les riches, des vacances pour tous les travailleurs!...", etc.,NDLA) je suis devenu le contact direct avec Geismar..- qui allait "oublier" de me convoquer à la "réu" des Chrysanthèmes, en 1973" - l'AG de liquidation finale de l'ex-GP (NDLA)...
"Avec un copain, Guy Owens, un prof de maths, on a essayé de continuer avec des bouts de ficelles, de recréer quelque chose, après...On avait même un petit bulletin, Le Lien, avec une adresse, Boulevard de Strasbourg, reliant divers petits groupes maos, qui refusaient de laisser tomber...Puis nous nous sommes retrouvés autour du C.R.I.S.E., tu t'en souviens..."
Né en 1957, "le petit Richard", qui ne doit son surnom qu'à la nécessité de le distinguer d'un autre Richard, grand et filiforme, "le chameau", souvent porteur de sacs, a donc 15 ans quand il débarque, avec ses "hordes" de "l'extrême-est", ce 25 février 1972, à la manif de Charonne, "contre les ratonnades racistes", transformée en émeute de riposte "à la mort de Pïerrot", légitime, sinon légale, et responsable, donc, au vrai sens du terme.
Fils, comme son nom ne l'indique pas, d'un aviateur polonais de vieille souche française rallié, bien entendu, à la France Libre, uni à une jeune combattante FFI de Saône et Loire (elle-même lieutenant),Richard est exclu des "Vaillants" (organisation de jeunesse du PCF), "au congrès de 1968". On accuse alors le tout jeune camarade De Lumbée d'avoir "brandi le petit Livre Rouge en réunion". En classe de sixième, au lycée, il a alors 10 ans et demi...
Après 1968, Hector Berlioz ne veut plus de lui. Il se retrouve au lycée technique Paul Doumer du Perreux (94), rejoint le Secours Rouge, et la G.P., ne rate "pas une action, pas une manif", et soulève les lycées contre la "loi Debré" (réduction des sursis pour études avant le service militaire), avant que les radios, puis la télé, ne fasse de l'astucieux Michel Field, comme de Geismar et Cohn-Bendit, en 1968, le "représentant autorisé" d'un mouvement dont ses compères trotskistes sabotent énergiquement la coordination démocratique.
Poursuivant une formation professionnelle sérieuse de fils du peuple, enfant de la Résistance, rejeté des études longues par la répression de son juvénile engagement militant, ce garçon au cœur "gros comme ça", resté d'une modestie parfaite, apprend le très beau métier de cuisinier...Il trouve du travail dans une grosse société de restauration collective. Délégué syndical CGT, détaché à l'Union Locale CGT de Villetaneuse, puis de Montreuil, il est bien représentatif d'une "nouvelle génération" syndicale très largement teintée d'esprit mao, montée sous Krasucki, et s'est rapproché, comme beaucoup d'entre nous, du PC, à l'époque de sa radicalisation contre les "socialos".
En 2006, nous nous sommes retrouvés dans le mouvement de soutien aux ouvriers africains de Modéluxe, une blanchisserie de l'Essonne assurant le nettoyage du linge des plus grands palaces parisiens, en grève pour la défense de plusieurs des leurs, employés sans papiers, puis licenciés pour s'être rebellés...Richard, dans son K-Way rouge habituel, était venu accompagner une délégation d'agents de sécurité de la société OSP, engagés dans un conflit comparable, en Seine--Saint--Denis. De nombreux "mao un jours, mao toujours" se sont reconnus, autour de ce conflit emblématique, animé sans relâche par un permanent CGT d'une Union Locale de l'Essonne, lui-même de souche mao, et conclu, au bout de plusieurs semaines, par une belle victoire.
La découverte, par la poignée de maos regroupés autour du site internet "Le Monde Réel", de l'implication dans le conflit, au service du "négrier", d'un très grand cabinet d'avocats de la gauche droit-de-l'hommiste, directement issue de la tradition dreyfusarde, puis la rétention volontaire, juste le temps voulu, de la publication intégrale des infos recueillies sur le sujet, comme de celles concernant le patron de Modéluxe, une personnalité très engagée dans le soutien à l'Etat d'Israël, a apporté sa petite pierre à ce succès.
Ce sont assi des maos de l'intérieur de Libération, liés à ceux du site, qui sont parvenus, après d'obliques et savantes manœuvres, à faire publier un excellent mais tardif reportage sur la grève dans le journal où Laurent Joffrin recoud, patiemment, les plaies purulentes héritées de l'ère July...
Fin février 1972, les "hordes de l'extrême-est" du "mouvement de la jeunesse' de l'"ex-GP", comme tous les militants de la région parisienne, assistent, aux premières loges, et stupéfaits, et à la danse de Saint-Guy qui semble saisir la direction mao, à la mort de Pierre Overney - à l'exemple de "Geis" et de Benny Lévy.
Le 4 mars, toute la "gauche d'Epinay", et plus particulièrement toute la génération des anciens soixante-huit-ards trentenaires ou quadras en mal d'intégration, de reconnaissance, et de bonnes places, qui commencent à se rallier au "nouveau Parti socialiste" du vieux vichyste Mitterrand, se presse aux obsèques du militant de Renault.
Tous croient, dur comme fer, qu'elles constituent, sous le flot d'œillets rouges de rigueur, "l'enterrement du gauchisme" (pour reprendre la formule de Louis Althusser). Ou plutôt l'enterrement du maoisme prolétarien, radical - dur à tuer, tout de même...
La presse joue, d'ailleurs, avec un sûr instinct, et sous l'effet, sans doute, de bons conseils, l'amplification de l'événement - dans l'idée, là aussi, de célébrer, dans la grandeur des funérailles, le décès, non du "gauchisme", dont les petits politiciens, trotskistes etc se voient offrir, tout au contraire, un boulevard pour 30 ans, mais de la rébellion portée par Pierre Overney et ses compagnons de combat.
Mais ce n'est pas si simple.
Une grande foule populaire s'est elle aussi mobilisée, pour une marche funèbre de sept kilomètres, où le cercueil passe d'épaule en épaule.
Il n'y a certainement pas "200 000 personnes", comme l'écrivent les journaux, empressés de "gonfler", pour une fois, l'événement. A fortiori, pas "250 000", comme le prétend La Cause du Peuple-J'Accuse - où personne ne perd plus son temps à établir les faits de façon serrée, et par exemple, à compter une manif, ce qui est relativement simple. - Mais certainement 100 000 comme l'écrit l'Agence officielle de Pékin Chine Nouvelle,: "Grandioses funérailles d'un jeune ouvrier, tué par les capitalistes." "Au mur des martyrs de la Commune de Paris, , cimetière du Père Lachaise, quelques 100 000 personnes, ouvriers, travailleurs immigrés, personnalités renommées, étudiants, femmes, et habitants de Paris ont formé un cortège funèbre long de sept kilomètres, orné de drapeaux rouges et de portraits de Pierre Overney: "mort pour la cause du peuple"...Les manifestants chantaient l'internationale et criaient "Nous vengerons Pierre Overney".(...) (4 mars 1972).

"A Pierrot, mort pour la Cause du Peuple", lit-on sur la grande banderole de tête.
Mitterrand n'a pas osé venir. Il saura ce qu'il en coûte, deux ans plus tard, à l'homme de la chasse aux "métèques" dans le Quartier latin de 1938, devenu porteur de Francisque, employé des "fiches" de Vichy classant, à quelles fins?, les dossiers de police sur les "éléments anti-nationaux", puis le sanglant bourreau du peuple algérien, et l'homme du "baiser de la mort" (mafieux) aux communistes, de venir souiller se sa présence les rassemblements des combattants de la cause des peuples, et d'un "pais qui veut vivre" (au Larzac).
Mister "Vichy rose" s'est porté pâle. Mais les "nouveaux socialistes" sont là. En queue de cortège, mais en nombre.
A l'inverse, les grévistes de Girosteel, loin de se planquer, honteusement, à l'arrière-garde, puis de filer, les photos faites, s'esbaudir dans la première auberge venue, figurent parmi les porteurs du cercueil, qui se relaient, par centaines, offrant leur épaule et leur bras au dernier voyage de Pierrot, sur le long parcours de l'hommage.


"Les amis et le père de Pierrot devraient abattre Tramoni comme un chien",

disent les immigrés grévistes de l'usine Girosteel,

venus porter le cercueil de Pierre Overney, sur 7 kilomètres...

 

Girosteel. Dans cette petite usine de produits laminés, implantée au Bourget, cent-cinquante travailleurs, immigrés arabes, pour la plupart, en grève depuis le 8 février 1972, savent ce que c'est qu'un pistolet, et les projets froids d'un tueur.
Patrouillant dans les ateliers déserts de l'usine occupée, ils y ont découvert un homme bizarre, qui s'y cachait. Porteur d'un 7,65, chargeur plein, de 150 cartouches de réserve, et de jumelles, il n'a pas été bavard sur sa mission. Il n'en a guère eu le temps, d'ailleurs...
Le 25, les deux-cent-cinquante hommes en armes venus compléter son travail, où l'exécuter de façon différente, mais elle, légale, portent les uniformes bleus, les casques, et les matraques réglementaires d'ordinaires CRS. Les occupants sont expulsés, au moment même où, porte Zola, à Billancourt, un militaire en civil, armé et discipliné, expulsait l'ouvrier Overney de l'existence, d'un simple mouvement du doigt sur une petite pièce de métal incurvée. Mais personne n'est capable d'expulser son nom de la mémoire du bon millier d'ouvriers de Billancourt - c'est peu, et c'est énorme - venus, malgré l'effroyable tir de barrage de la CGT de l'usine, et du PC, offrir eux aussi les épaules au cercueil, et leurs voix, pour les chants des martyrs ouvriers des premiers temps..."Ta seule oraison, camarade... Vengeance, vengeance, pour toi...Pour toi..."
"Le compagnon qui a été tué à Renault, dit un manifestant de Girosteel, on ne le connaissait pas. Pourtant, il y en a plusieurs qui ont pleuré quand ils ont appris ça.Toujours, il faut garder son courage, et son sang-froid. Même devant la justice, et la police. Plus tu te dégonfles, plus tu t'enfermes. Si tu recules, l'autre te tire dessus".
Comme le jeune communiste prolétarien de la grande usine Renault, armé de son dérisoire manche de bois, et de sa conscience claire et fière, Ils n'ont pas reculé, les Girosteel, quand des "rouleurs de mécaniques" surgis de l'ombre, en masse, pour coller des affiches racistes devant leur lieu de travail, devenu et redevenu "usine occupée, pour le pain et la dignité", se sont dirigés vers leur piquet de grève, menaçants:
"Quand je reviendrai, a dit leur chef, je veux voir ces affiches ici, là où nous venons de les coller. Intactes. On n'est pas à Bab El Oued!..."
L'homme se retourne vers son escorte, fier de son effet. Ils s'en vont. Sans traîner, tout de même. Le piquet n'a que quelques pas à faire, la rue à traverser, et pas une seconde à perdre. Affiches, encore luisantes de glu. Pas encore bien collées au mur. Arrachées, toutes. Et brûlées, sur le tas. On n'est pas certes au Bab El Oued de l'époque de l'OAS, et de la torture - où ces rouleurs de mécaniques auraient du mal, aujourd'hui, à parader...C'est Paris, capitale du combat contre le racisme, inséparable du combat de classe, et d'une lutte générale pour la justice et pour la dignité, où les immigrés des années 70, qui sont, presque tous, des ouvriers, et dont aucun, ou presque, n'a la nationalité française, comptent leurs morts aux yeux blancs grand ouverts, flottant sur le canal Saint-Martin, ou le canal de l'Ourcq, mais ne sont pas des chiens - des "clébards". Ce sont des hommes. Sans peur.
"On a porté le corps pendant 7 kilomètre, dira un des grévistes de combat de Girosteel au soir des obsèques de Pierre. "C'est bien. C'est ce qu'il fallait faire. Il faut voir le nombre de gens qui se sont relayés pour le porter." - "Il y avait même une femme, ajoute un autre...- "On aurait dit l'enterrement de Nasser" ajoute un troisième. - "Les amis et le père de Pierrot devraient abattre Tramoni comme un chien", concluent-ils en chœur.
Abattre le tueur "comme un chien". Ou, mieux encore, ceux qui l'ont embauché, payé, guidé, faisant de lui un robot-tueur comme ils font de leurs ouvriers des robots producteurs de voitures, et surtout, de plus-value...Cette exigence de masse terrorise maintenant les ex-dirigeants d'une Cause du peuple devenue cause nationale, et même mondiale (Chine Nouvelle...).
"Dirigeants?" - Débris, flottant au fil d'un fleuve de sang et de colère, où ils se sentent couler, dont. ils aimeraient s'échapper, s'extraire, mais dont la pression sans relâche ne leur laisse pas d'autre possibilité qu'une fuite en avant sans autre issue qu'une impasse, cul de sac pour de petits aventuriers au terme de l'aventure..
Dans ce mélange d'orgueil et de peur, qui distingue des opportunistes ordinaires les manipulateurs aussi dangereux que les tueurs, et à traiter, donc, dans le principe, comme on doit traiter les assassins, , Benny Lévy plonge, tête en avant, tiré par son boulet.
Dès le 26 février, larmes à peine séchées, il a convoqué son valet Rolin. La branche armé doit "frapper". Il faut répondre à la demande des militants, mais bien sûr sans prendre les risques politiques qu'impliquerait une réelle et radicale riposte - dangereuse dans ses effets pour les chefs, cette fois, plus, que pour les militants de base.
D'ailleurs, Tramoni, pour le moment, est hors d'atteinte. Caché, plusieurs heures, par la direction de Billancourt, il a tout de même fini par être remis à la police. Fuyant, dira-t-il au Journal du Dimanche, devant une charge sauvage des maos, dont certains portaient même, selon lui (pourquoi se gêner?), des haches, il n'a fait que protéger sa peau, avant de se retourner, par devoir, en dégainant son arme personnelle... Il n'avait nulle intention de tirer... Ou peut-être un coup en l'air, pour faire peur - autant qu'il avait peur... Mais le coup "est parti tout seul". En plein cœur. Pas de chance.
Pas de chance pour le menteur, non plus: ce lâche n'a pas seulement contre lui les témoignages des militants, de peu de poids devant un juge, mais aussi l'heuristique ironie des fins interrogateurs de la Brigade criminelle, qui, travaillant, comme toujours, en étroite symbiose avec les RG, et d'autres services, savent parfaitement à qui ils ont affaire - et à quoi s'en tenir.
Surtout, il y a la photo, qui à son tour fait balle, et fait mouche, justifiant à elle seule, par la grâce de son auteur, le journaliste de combat Christophe Schimmel, les efforts incessants des créateurs de l'Agence de Presse Libération, l'A.P.L.,fondée, fort à propos, quelques mois plus tôt, et justifiant avec brio ce sigle qui est aussi celui d'une invincible armée, l'Armée Populaire de Libération du maréchal Chu Teh, "Vertu Rouge", de Mao lui-même, puis des jeunes colonels supérieurs de l'armée de l'air, chinoise Qiao Liang et Wang Xiangsui, auteurs d'un livre de stratégie époustouflant, "La guerre hors limites", paru en Chine en 1999, date du bombardement "accidentel" de l'ambassade de Chine à Belgrade, avant le 11 septembre 2001, donc, dont il semble, à l'avance, faire la pertinente analyse...(NOTE BAS DE PAGE: ouvrage publié en français aux éditions Rivages (Payot), en 2003, et recommandé à l'auteur par son vieil ami Jean-Paul Tchang, "le chinois" du Comité Vietnam de Base du Lycée Saint-Louis en 1967, fils d'une résistante polonaise de la région de Grenoble et d'un Tchang de Shanghaï, d'une grande famille de militaires de la marine chinoise, né lui-même à Shanhaï en 1949, le jour de l'entrée dans la ville de l'A.P.L., devenu plus récemment le fondateur de la première filiale chinoise de la SOFRES).
Dirigée d'une main ferme de cavalier par le grand gaulliste historique à l'âme révolutionnaire Maurice Clavel, et par son ami mao Jean-Claude Vernier, fondateur et âme vivante de l'agence, l'A.P.L., a fait circuler partout, très vite, la série de photos dues au sang-froid de "sniper" de Schimmel... On y voit clairement l'assassin. Il ne se retourne pas, comme un fou, dans sa course. Il marche, calmement, vers un homme immobile, qui se trouve à plusieurs mètres de lui, trop loin pour l'atteindre, ou seulement le menacer, avec son simple bâton de bois. Un banal coup de feu d'avertissement, en l'air, suivi, à la rigueur, s'il ne faisait pas son effet, d'un tir dans la cuisse ou le tibia, très facile, à cette courte distance, suffit à écarter l'infime danger qu'immobile, et parfaitement calme, PIerre Overney peut représenter - si c'est le but "visé".
Tramoni reste donc en prison. Une détention qui, dans l'immédiat, le protège de ceux à qui sa victime accordait toute confiance.

 

V
Liquidation.
2.
De Nogrette à Bruay


8 mars 1972. Boulogne, rue de Sèvres. Quatre livreurs en combinaison bleue, dans une camionnette. Ils attendent. A l'arrière, une grande caisse, ouverte. "Frigidaire. Attention: fragile!" Robert Nogrette s'avance sur le trottoir. Directeur-adjoint des relations sociales à l'usine Renault de Billancourt, il a encore en tête le fâcheux incident vécu par son supérieur direct, Langérinas, le 25 février précédent, en début d'après-midi.
Dans les minutes suivant l'assassinat de Pierre Overney, cet important personnage, proche collaborateur de Dreyfus, a eu le malheur de se trouver sur le chemin de la tornade hurlante ravageant tout sur son passage qui s'est formée en un éclair quand des centaines d'ouvriers de l'équipe d'après-midi, qui rentraient chez eux tranquillement, ont croisé dix ou douze maos hurlant "ils ont tué Pierrot!...". Des larmes ruisselaient sur leurs visages. Les "sortants" ont fait, pour nombre d'entre eux, demi-tour. Ils ont suivi les militants, déchaînés, hors d'eux-mêmes, dans le labyrinthe de l'immense ville-usine, cognant, comme eux, sur tout ce qui semblait ressembler, de près ou de loin, à un agent de maîtrise - dont l'honorable "directeur des relations sociales", en personne, frappé en plein visage.
Depuis, celui-ci bénéficie d'une protection policière au quotidien, comme beaucoup d'autres cadres supérieurs de l'usine. Une circulaire interne de la Régie recommande même à ceux qui vivent seuls d'aller, faute de mieux, dormir chez un collègue, de venir en sa compagnie, le matin, et de repartir en groupe, en fin de journée.


Terreur sur les maos, porte Zola, contre-terreur rouge sur l'usine...


Nogrette est peut-être lui aussi protégé.
Cet homme calculateur, qui joue les esprits ouverts, mais se charge, en personne, de signifier à des hommes comme José Duarte, Sadok Ben Mabrouk, ou "Dédé Narbonne" des licenciements, d'évidence, politiques, n'a pas pu oublier la brève conversation qu'il a eue, à peine quelques mois plus tôt, avec l'ouvrier Radondy, André ("Dédé Narbonne"), licencié: "- Vous savez, M. Radondy, ce que vous faites, Jules Vallès l'a fait avant vous. Et maintenant, il est publié dans des éditions de luxe...Seuls les bourgeois le lisent... - "- Et vous, M. Nogrette, vous dormez bien, la nuit? Vous n'avez pas peur d'être enlevé par la N.R.P.?".
Quoi qu'il en soit, pour lui, maintenant, il est trop tard pour ironiser sur les retournements du destin des jeunes gens idéalistes à la Julles Vallès, à la "Dédé Narbonne", ou Pierre Overney, dont aucun ouvrage richement relié, ou broché, n'ornera jamais aucune bibliothèque...C'est de son sort à lui qu'il s'agit. Les dés sont jetés. L'estafette des livreurs se porte à sa hauteur. Deux des hommes en salopette bleue en bondissent. Ils sont munis, chacun d'une mitraillette Sten - des armes de la deuxième guerre mondiale. Elles sont lourdes, et un peu volumineuses - ce qui convient très bien, pour semer la panique au cours d'une "interpellation" sauvage, prémisse d'une "garde-à-vue", d'un interrogatoire, ou d'une exécution.
Parachutées par les anglais dans une clairière des profondes forêts du grand Limousin rouge où règnent alors sans partages les maquis bien organisés de l'instituteur communiste et résistant patriote Georges Guingouin, futur libérateur de Limoges, et remises par d'anciens compagnons du père de "Momo" (l'ami de Manouchian) au fils du héros de la MOI, venu les collecter lui-même, à l'intention de ses camarades, elles sont encore en parfait état de marche.
D'une Résistance à l'autre, elles ont été soigneusement graissées, enterrées et gardées - dans l'espoir de nouveaux combats pour une nouvelle Libération, à venir.
Nogrette n'a pas le choix. Il n'a d' yeux que pour la bouche noire de l'arme, dont le tir en rafale pourrait le scier en deux. Il sent, dans le même temps la pression d'une main ferme, dans son dos. Enfourné dans le véhicule, sans qu'un seul mot ait été prononcé par quiconque, il se voit aussitôt soustraire ses papiers. Rapide contrôle d'identité - on ne sait jamais...Il ne voit pas les visages. Ses ravisseurs ont passé des cagoules, maintenant. Ils ligotent l' "otage". Ils le déposent au fond de sa caisse. Et roulez carrosse!...
Première halte, assez vite - square des frères Farman, en fait, mais lui ne le voit pas... Changement de voiture. Le "frigidaire" est transféré dans une 4L. Direction la "prison du peuple", 17, rue Parent de Rosan, au quatrième étage d'un immeuble cossu - résidence initialement prévue pour le P-dg de l'acier Henri de Wendel...
Dans les heures qui suivent, à l'Agence de Presse Libération (A.P.L.), alerté, envoie en mission spéciale confidentielle un des jeunes équipiers de Jean-Claude Vernier, Antoine de Gaudemar - futur "opposant de sa majesté", centriste conciliateur, dans un LIbération qui s'est alors bien éloigné de celui d'Emmanuel d'Astier de la Vigerie, et dont il a accompagné toutes les reptations...
Ce sûr "libero" de l'équipe de foot du "journal de July", dans les années 80, bien entretenu malgré des fesses tombantes qui suscitent l'ironie des impitoyables clavistes-guérilleras du journal, est chargé de récupérer, scotché sous le téléphone d'une cabine publique, rue du Caire, un premier communiqué du "Groupe Pierre Overney de la Nouvelle Résistance Populaire". Dénonçant l'assassinat du jeune ouvrier, il revendique l'enlèvement de Nogrette. Sans annoncer d'intentions claires.
Mais le flou du texte est, là, ce qui fait sa force. Il se contente de dénoncer l'acte du tueur salarié de la maison Dreyfus, et de réclamer la réintégration de ses camarades licenciés -à commencer par les auteurs (présumés) des violences qui ont suivi la mort de Pierrot, puis de celles qui ont suivi, quand le Comité de Lutte, décapité par cette terrible journée, a tenté de revenir dans l'usine, alors complètement encerclée par les CRS, et solidement verrouillée par la maîtrise, la "volante", ainsi que par une CGT qui joue sur du velours: en mettant les travailleurs en garde contre les "provocations des maoistes", qui mènent "au pire"...


La séquestration de Nogrette durera quarante-huit heures. Les maos de base, d'abord heureux de cette "riposte" audacieuse, qui semble montrer que le mouvement conserve des ressources, une capacité d'initiative, et du tonus, et redonne le moral à tous, comprennent très vite que cette riposte n'est pas la bonne réponse.
Tuer à froid l'otage serait une absurdité. Un suicide, collectif.
Aux sept-mille perquisitions dans Paris, réalisée par une PJ soucieuse de continuer à faire croire qu'elle est "dans le bleu", alors qu'elle dispose d'informations de première main sur les structures, les actions, et même les intentions des "clandestins", succéderaient, inévitablement, le passage à un autre niveau de répression, à la fois plus systématique et plus sauvage, "à l'Argentine" (contre-enlèvements, rafles massives, torture...). Les maos, dans leur ensemble, n'y sont nullement préparés. Parce que la société française elle-même, où ils baignent, n'y est pas, elle non plus prête.
C'est tout le pays qu'un acte de cette nature, comparable à l'exécution, en Italie, d'Aldo Moro, jetterait dans un puits noir sans fond...
- Mais libérer Nogrette au bout de quarante-huit heures sans la moindre contrepartie, comme la N.R.P. va le faire, sur ordre, le 10 mars, après avoir rendu publics pas moins de cinq communiqués successifs, quelque peu grandiloquents et confus, aveux à répétition du caractère velléitaire de la démarche, c'est s'exposer à ce que les militants fassent la grève de la diffusion des textes de la "branche armée", sous forme de tracts - et de celle de La Cause du Peuple - qui les contient, en amplifie le message et les contradictions qu'il porte..


C'est ce qui va se passer. "Les maos n'étudient pas les communiqués, ne comprennent pas ce qui se passe. Parce qu'ils ne comprennent pas, ils refusent de diffuser (...) Il n'y a pas eu 100 000 exemplaires de La Cause du Peuple distribués, même pas fabriqués, d'ailleurs" (Rapport de l'Ecole ouvrière de l'été 1972, publié par Marc Jarrel (op cit).
Et en effet, les maos "ne comprennent pas" comment un dirigeant en qui, jusqu'ici,une majorité avait confiance, a pu organiser une provocation, car c'en est une, sanctionnée dans le sang, aux portes de l'usine-symbole, où un éreintant travail à risques, étalé sur plusieurs années, commençait à donner de premiers fruits, faisant émerger de premier cadres, et même des dirigeants ouvriers de premier plan, de dimension nationale ...
"Il faut que ça saigne...", ces mots-couperets ont fait le tour de France...
Tous s'interrogent sur la signification, à l'évidence manipulatoire, d'une "embrouille de porte" venant après tant d'autres. Bien peu acceptent l'idée, méprisante, qu'il fallait "chauffer" artificiellement les ouvriers, dans une bagarre, fabriquée, contre les gardiens à casquette, ou la "volante"...
Comme si pareil artifice pouvait résoudre le problème, réel, et rationnel, de la transformation de la "bande d'usine", née de la guérilla contre les cadences, l'arrogance des petits chefs, le racisme, et toute l'organisation du travail qui rabote les cerveaux, et brise les corps, usés jusqu'à la corde, en force prolétarienne, stable, organisée, consciente, posée - capable de "vaincre et vivre"...
Et voilà que, fonctionnant, au fond, comme la "bande à Dreyfus", à la tête de "son" usine, la "bande à Benny", perdant toute confiance en la créativité collective de sa "petite entreprise" militante, et vivant, elle aussi, dans la peur d'une rébellion de ses propres dominés (les militants, et parmi eux, les nouveaux "cadres ouvriers", qui émergent...), engage toute la cité mao, et le pays lui-même, dans l'escalade, au fond dépourvue de sens, d'une simili-"riposte", en toc, dans une fuite en avant, aveugle autant qu'orgueilleuse, donc vaine - et qui fait prendre les plus grands risques, pour rien, aux "clandestins" efficaces et disciplinés de la vaillante N.R.P...


Miraculeusement, la Police Judiciaire, guidée, affirme-t-elle, par les seules indications de l'otage, a "découvert", très vite, l'appartement de la rue Parent de Rosan - où une des deux Sten a été oubliée par un membre du commando. Un acte manqué. Mauvais signe.
Nogrette avait été remis en liberté dans un quartier aussi éloigné de sa capture que de sa "prison", équipé de lunettes noires d'aveugle aux verres opacifiés, d'une casquette, d'une écharpe, et d'une canne d'aveugle...Il n'a pas pu, c'est aberrant, donner la moindre indication utile.
L'info vient donc d'ailleurs.
Depuis l'enlèvement raté de Wendel, au moins, toute la structure "action" de la NRP a-t-elle été repérée, identifiée, et placée sous contrôle permanent? On doit se poser la question.
On sait, de plus, aujourd'hui, de façon relativement sûre, que les flics avaientune "taupe" dans l'entourage immédiat de Benny Lévy, au sein du Comité Exécutif (lire page). L' "indic" avait même été promu au sein d'un "groupe de trois" (triangle de crise, restreint, et "de confiance"). Il comprenait le "grand chef", "le Maréchal" Rolin, "patron" de la NRP devenu l'Averell, raide et ridicule, d'une bande de "frères Dalton" dégradés en pieds-nickelés, et ce "troisième homme"...


Le Joint colmate les brèches

Quoi qu'il en soit, la crise de direction, un instant suspendue par l'audace de la N.R.P., reprend de plus belle.
Elle s'approfondit, d'un coup.
L'actualité lui permettra de rester masquée quelques temps, dans une solidarité de principe autour de Sadok, Christian, et José, du souvenir de Pierre, et du combat, hélas, perdu d'avance, pour la réintégration des "établis" du Comité de Lutte, et de la douzaine de militants ouvriers qu'ils ont entraîné dans leur fin, apparemment glorieuse, mais en fait nihiliste autant que narcissique - kamikazes en fin de course venus s'écraser au fond du piège tendu par les hommes de Dreyfus, et la "volante"...
Mais l'actualité, c'est aussi le mouvement social, que la pratique des maos, porteuse, désormais, de façon claire, de la revendication d'un salaire égal pour tous sur les mêmes chaînes - exigences anti-hiérarchiques, unifiantes - continue à nourrir d'un coin à l'autre du territoire.
En février-mars 1972, et dans cette lignée, plusieurs grèves dures apportent une bouffée d'oxygène. Celle des O.S. bretons du Joint Français, à Saint-Brieuc, dans les Côtes du Nord (aujourd'hui Côtes d'Armor) comme celle des établissements Paris S.A. (charpentes métalliques), à Roche Maurice, faubourg portuaire de Nantes comportent toutesfois des éléments contradictoires.
Elles confirment les capacités militantes, le dynamisme, le dévouement, et le sens de l'initiative imaginative, de la base mao, de nombreux cadres intermédiaires, et d'une poignée de cadres dirigeants, restés indépendants.
Mais les pratiques de résistance ouvrière, comme les formes d'appui choisies par les maos bretons, confirment l'impasse que constitue la ligne "gauchiste", maladivement antisyndicale, où Benny Lévy, moins "Victor" que jamais, et toute sa cour de faux responsables devenus de valets serviles, tentent toujours, dogmatiquement, d'enfermer le travail ouvrier des maos.
C'est le cas, d'abord, du plus emblématique de ces deux conflits, celui du Joint Français, filiale bretonne de la puissante CGE. Il est marqué par des actions spectaculaires (séquestration, batailles des ouvriers contre les CRS, etc).
Avec l'appui, très dynamique, des militants maos de tout le grand-ouest, de nos amis paysans, et d'une très large fraction de l'Eglise catholique, au pays des calvaires, il rencontre et un très vaste soutien dans toute la Bretagne.
Au-delà du problème du salaire, mais en passant par lui, il cristallise une idée phare de La Cause du Peuple, incarnée au Larzac comme dans le nord minier, et en Lorraine: la "défense" d'un "pays", qui "veut vivre", et refuse une mort promise par une haute technocratie capitaliste parisienne, comme par la construction d'une Europe sans chair et sans projet.
Les O.S. sous-payés du Joint, hommes et femmes, bloc uni, compact comme le granit, portent gaillardement l' idée d'une société à taille humaine, vivante et solidaire, à l'industrialisation inscrite et dispersée dans la verdure des campagnes de France, au lieu de se concentrer dans de froides et grises mégapoles du fric et du pouvoir, vidant le reste du pays, devenu désert, de sa substance.
Revendiquer haut et fort "nos 70 centimes", quand on est la filiale d'un groupe aussi puissant que la CGE, c'est affaire de dignité, et pas seulement de pognon. Longue et vive, ponctuée de mille rebondissements, la grève du Joint Français porte loin sa chanson: "Au Joint Français...Les ouvriers bretons...disent merde au patron!..." Elle se conclut par une victoire complète, qui se prolongera par une merveilleuse série de petites grèves, de Big Dutchamn aux kaolins de Plemet, animées toutes par une nouvelle génération de cadres syndicaux, plutôt CFDT dans ces campagnes bretonnes où la souche chrétienne résiste. Leur convergence avec La Cause du Peuple approche du point de fusion..
La réalité reste, têtue: dans le sillon tracé par la "résistance prolétarienne" de Flins 1968, puis 69, relayé par Coder-Marseille, Billancourt, Berliet, par les Batignolles de Nantes, Chausson, Unic ou Valentine, les mines de charbon du nord ou celle du fer lorrain, Usinor Dunkerque, Babcock Saint-Nazaire, ou Ferodo, ce sont maintenant de larges fractions de la classe ouvrière, française comme immigrée - ici, bretonne...- qui viennent s'engouffrer...
L'action des Comités de Lutte a été l'aiguillon, utile. Agissant en corps francs, "derrière les lignes", bousculant les habitudes, ils ont favorisé la résurgence de traditions prolétarienne anciennes, et fait sauter le carcan de sclérose bureaucratique cancérisant une pensée syndicale, ossifiée, mise au service de la plus étroite et mesquine "politique". Ils ont osé, quand il l'a fallu, prendre de front le conservatisme ouvrier lui-même, dont l'opportunisme syndical, là où il se manifeste, n'est pas seulement la cause, mais parfois le reflet.
Les hors-la-loi ont su frayer la voie. Mais l'élargissement du front de résistance, qui se dessine, passe par une rupture dans la rupture, radicale. Il exige une synergie, une alliance, ou au moins, des rencontres, entre la "gauche syndicale", issue des luttes de la nouvelle phase, depuis le grand "printemps ouvrier" de 1971 - et les Comités de Lutte.
A Nantes, au moins, une expérience ponctuelle, menée en se passant de toute autorisation de la direction mao, qui en est tout juste informée, celle d'un "Comité Nantais des Travailleurs en Lutte" (CNTL), esquissé parallèlement à la grève des ouvriers de Paris S.A., animée, au moment même des événements tragiques endeuillant Billancourt, par deux "établis" d'origine mao, devenus délégués syndicaux, CGT et CFDT, va dans ce sens.
Des syndicalistes progressistes y cohabitent avec les maos.


Bruay


Mais la crise de la direction mao - qui jugera de façon sévère et méprisante, quand elle en aura connaissance, au C.E., les nouvelles pratiques unitaires nantaises (lire page), ne se limite pas aux erreurs commises à Billancourt, à l'étroitesse du point de vue "tout par les Comités de Lutte", nourrie par une haine antisyndicale dépourvue désormais de paravent "contestaire" - et aux relents pour le moins douteux, qui l'accompagne.
Pas plus qu'elle ne s réduit à la surenchère militaristes à la "sud américaine" dans laquelle le C.E. fourvoie, avec la stratégie des prises d'otages, la jeune et vaillante "branche armée" - dont la "tâche numéro 1", depuis l'assassinat, aurait dû être toute autre.
Le moment était venu, en effet, de mettre le paquet sur un travail d'investigation clandestin passant au crible la structure fasciste gangrénant la Régie, suivi, le moment venu, de "frappes chirurgicales"...
Le tueur Tramoni n'est pas tombé du ciel, et les "cercles d'influence" du collabo Albertini constituent une réalité polymorphe et partout dangereuse, à "traiter" - pas un fantasme! Car ce sont bien des réseaux, organisés, étendant leurs filets jusqu'au P-dg Dreyfus (Pierre), nigaud, otage, ou complice, qui sont les maîtres d'œuvre d'une stratégie d'instrumentalisation de "socialistes de gauche" anticommunistes, d'anarcho-syndicalistes véreux et corrompus, aux franges du Lepénisme, comme de trotskistes, crypto-trotskistes, ou ex-trotskistes, dans des "liaisons dangereuses" avec l'extrême-droite ordinaire, la plus fasciste, raciste et violente: celle qui, ainsi nourrie d'analyses et d'infos, et approvisionnée en "cibles", ne se contente pas de cracher, mais tue.
Ces réseaux, ou d'autres encore, nous ont, à l'évidence, nous-mêmes instrumentalisés, contre la vieille CGT et le vieux PC, avant de trouver ce jeu trop dangereux - il le devient...C'est alors qu'a été prise la décision, on ne peut plus réfléchie, dans un lieu de pouvoir précis, à bien cerner, de liquider une force montante qui, loin de se prêter au jeu de l' "idiot utile", et du provocateur benêt, manipulé, devient à son tour l' "ennemi principal".
La "branche armée" pourrissait par la tête, identifiée, "logée", voire infiltrée - histoires de cul, première piste à renifler....
L'urgence est donc d'organiser, de ce côté, au moins un simulacre de dissolution, passant, s'il le faut, par une fausse crise, et de théatrales scissions...
Pour l'avenir, et sur une nouvelle base, assainie, recyclant ce qui peut-être sauvé des premiers combattants de base de cette petite armée, il faut entièrement restructurer la N.R.P., privée, ce serait le mieux, de tout sigle extérieur, et la transformer en un vrai réseau de renseignement et d'action, sans étiquette, capable de déceler les manipulateurs du tueur, de dévoiler leurs structures, de les désosser, puis de mettre ce savoir au service de vraies groupes de combat d'usine ou de quartier, décentralisés en réseaux cloisonnés, et chargés de traiter les choses, en profondeur. C'est dans ce mouvement d'ensemble que doit tomber, comme un fruit mûr, l'indispensable initiative permettant d'en finir avec le scandale que constitue la tolérance font jouit le tueur de Pierrot - bientôt condamné à une peine de pure forme, après un simulacre de procès, et libéré, très vite...
Tout au contraire, la stratégie Benny-Rolin de surenchère aveugle et démago, inspirée e par la la peur d'une base qui exige des comptes, fait craquer les fragiles barbelés d'un C.E. à la ramasse, emmuré dans le camp de concentration "bunkerisé" où son "hubris"" l'enferme. Il va donc exploser en vol aux yeux de tous, dès avril-mai 1972, deux mois après le drame de Billancourt, avec le spectaculaire "caca" de Bruay-en-Artois.
Après un début de campagne fleur au fusil, et en fanfare, ce sera le nouvel échec, aux franges du ridicule, d'une équipe dirigeante complètement au bout du rouleau, dont chaque nouvel effort pour sortir du marasme l'enfonce encore un petit peu plus dans son propre marécage.
Et cette fois c'est sur le "front"des "grands intellectuels", cessant d'être dénoncés comme "mandarins" du vieux "savoir bourgeois", mais encensés comme "démocrates", protecteurs des maos, et de leurs dirigeants surtout, devenus leurs parasites - front devenu, de fait, pour l'ambitieux Benny, avide de reconnaissance, prioritaire, que les dégâts seront les plus graves.
Sur une idée du tandem Serge July-Joseph Tournel, avec l'appui, sur place, du jeune prof de philo François Ewald - devenu depuis, dans la lignée, dit-il, de Michel Foucault, le penseur salarié du grand patronat capitaliste du secteur des assurances... - La Cause du Peuple enfourche le cheval d'un fait divers crasseux, pour en faire l'outil d'une vaste campagne en faveur de la "justice populaire", et contre les mœurs sadiques des "cochons de bourgeois".
Le 6 avril, on découvre sur un terrain vague le corps mutilé d'une jeune fille des corons voisins, Brigitte Dewevre. Le cadavre repose près d'une haie donnant sur la propriété d'une femme de caractère, portant le nom d'une dynastie sucrière du nord, Monique Beghin-Mayeur. Elle couche, de notoriété publique,avec un notaire des Houillères, un homme corpulent, à la belle prestance, Pierre Leroy - figure du rotary-club local.
Le notaire a stationné longtemps, au volant de sa voiture, à proximité du terrain vague, à l'heure du crime.
Premier sur une longue liste de "petits juges" pressés, en mal de renommée, convaincus d'être les nouveaux héros d'un combat pour la justice, passant par quelques entorses aux règles...de la justice, le magistrat Henri Pascal part à l'attaque du notaire.
Grosse émotion dans les corons de Bruay. "Il n'y a qu'un bourgeois pour avoir fait ça...Il faut lui couper les couilles...Je le lierai derrière ma voiture et je roulerai à 100 à l'heure...Il faut le faire souffrir petit à petit...Qu'ils nous le donnent, nous le découperons morceau par morceau, au rasoir"...
"Et maintenant, ils massacrent nos enfants!", clame La Cause du Peuple, en Une, le 1er mai 1972, avant de reprendre, mot à mot, dans ses pages intérieures, sous le titre "Le crime de Bruay: il n'y a qu'un bourgeois pour avoir fait ça", les appels au lynchage de la population, bientôt canalisés par un Comité pour la Vérité et la Justice, animé par le bon Joseph, avec l'appui de la famille.
L'idée de départ de cette campagne n'est pas mauvaise. Une situation existe. Un crime a été commis: le meurtre barbare d'une toute jeune fille, une enfant des corons, issue d'une famille de mineurs.
A Bruay comme ailleurs, le "populo" (les simples gens, que méprisent les "intellos", se passionne, à juste titre, pour les faits divers criminels, souvent révélateurs, aux yeux du public le plus large, de vraies contradictions sociales ou politiques - masquées par une "justice de classe", servile à l'égard des puissants, qui bénéficient aussi de l'indulgence de la police, ou de son incompétence.
L'indignation de la population de Bruay est légitime.
Les charges contre le notaire sont bien réelles - comme les doutes sur le comportement de son amie, qui peine à s'expliquer sur la soudaine urgence qui l'a amenée à retailler sa haie, juste en face de l'endroit où a été retrouvé le corps de la petite Brigitte. Et commet la bévue de glisser dans les replis d'une couverture un message à son amant, détenu, où elle lui résume, comme elle peut, ses propres déclarations en garde à vue...
Le peuple de Bruay vient se recueillir sur le terrain vague, ou les maos du C.V.J., pour la plupart issus de Bruay même, ou enracinés de longue date dans le pays du "carbon", et jouissant de la confiance du magnifique peuple des mines ont disposé un "cahier de doléances" - tout en appelant la population elle-même à se saisir de l'enquête, brisant, ici encore, la division "sachants/exécutants", manuels/intellectuels...
Choix tactique imposé par le moment, mais sans doute imprudent, La Cause du peuple et ses militants de terrain appellent à soutenir à fond un "petit juge", sans peur, certes, mais certes pas sans reproches, qui multiplie les violations militantes du secret de l'instruction - et se fait, inévitablement, dessaisir.
Toute une série d'autres affaires, jaillissant en cascade, comme autant de geysers où bouillonne une immense soif de justice, démontrent, dans la même période, l'intérêt politique qu'il y a à se saisir de pareils drames, quand leurs caractéristiques sont de nature à mobiliser l'opinion populaire la plus large, à défendre des principes clairs, et à mettre en difficulté les pouvoirs.
C'est le cas de l'incendie du dancing le "Cinq sept", à Saint-Laurent du Pont, près de Grenoble (143 morts); de l'affaire du talc Morhange, toxique pour les bébés; ou du calvaire d'une pauvre d'entre les pauvres, Simone Huriez, habitante d'un misérable hameau de l'Aisne, mère de huit enfants, laveuse de vitres, condamnée à une peine de prison ferme pour une dette de trois francs six et sous... Son jeune fils s'est suicidé pour la défendre, et son mari, fou de douleur, attaque la gendarmerie avec son fusil de chasse chargé de chevrotines, terrorisant les malheureux gendarmes, couchés au sol dans le fracas des détonations successives et celui des fenêtres qui explosent, une à une. Maîtrisé, et quelque peu rudoyé, l'homme est à son tour incarcéré...
Mais l'engagement politique suppose l'esprit de responsabilité. C'est vrai dans ce domaine, comme dans les autres. Et rien n'est pire que d'appeler la population à se mobiliser pour une cause incertaine, dont le dossier, mal étayé, s'effondre au pire moment - ruinant tous les efforts, et décourageant d'avance d'autres initiatives du même genre, ruinant d'autres possibilités de combat.
A Bruay, Serge July joue un rôle pivot. Bouffi de vanité, sa fascination pour "tout ce qui brille", et le rêve de sa vie, qu'il finira par assouvir (coucher avec une belle actrice blonde, hiératique et sévère, ou avec une ministre du même parti...) l'entraîne à un flirt trop poussé, "collé collé", avec les stars de l'intelligentsia, du cinéma ou des media. Pris en flag, convaincu de narcissisme médiatique, il a été chassé du Comité Exécutif, et envoyé se rééduquer dans le nord. Il en bave. L'"affaire" lui donne, croit-il, l'occasion de rebondir. Il s'y jette. Mieux: il s'y vautre. Alimentant les journalistes de rumeurs, nourrissant le "livre blanc" du C.V.J., et chauffant, de son exil crasseux dans le froid (il circule en deux roues), la rédaction de La Cause du Peuple, il est au cœur d'une offensive contre le notaire, et l'austère bourgeoisie du nord, toute entière...qui s'effondre d'un seul coup avec les aveux du jeune Jean-Pierre, le petit ami de Brigitte!
On découvre chez ce jeune adolescent fragile les lunettes, brisées, de la jeune fille. La presse, en perfusion directe, déjà, avec les flics, ajoute, pour faire bonne mesure, la saisie d'une "hache ensanglantée" - aved laquelle la pauvre gamine aurait été mutilée, et dépecée, mais pas par le sadique bourgeois, où sa dure compagne...
Toute la campagne s'effondre...Elle va rebondir, avec le revirement du jeune , qui revient sur ses aveux - et qu'aucune preuve n'accable. Il a pu récupérer les lunettes, sur le terrain vague, en dernier souvenir de son aimée, martyrisée...La hache, il y en a une, comme dans toute maison du coron - et elle porte des traces de bois coupé, pas de sang, fût-ce celui d'un lapin...
Mais entre temps, le notaire et sa copine ont été mis hors de cause, La Cause du Peuple s'est ridiculisée, caricaturant le visage d'un mouvement mao rêvant de "Terreur" et de "justice du peuple" à prix cassé, et l'affaire s'enlise...
Il faudra qu'à la fin Maurice Clavel s'en mêle, prenne sous le bras son ami Jean-Claude Vernier, et demande à celui-ci de l'emmener faire une "tournée des popotes" à Bruay, trois jours, pour qu'on découvre que les maos, par la sottise et la paresse de Serge July, les motivations, troubles, de Tournel, et l'inconséquence d'un Benny Lévy aux abois, désespérément à l'affût de la première occasion venue de restaurer son prestige, et de se tirer du piège où le "grand chef" des maos reste enfermé, sont passé juste à côté d'un véritable scandale, et d'une terrible affaire, plus complexe, mais plus vraie, et plus significative encore, que celle dont La Cause du Peuple avait tissé la légende.
Dans le contexte des corons, l'alcool fait de terribles ravages. La misère sexuelle combine avec lui ses effets. Dans le huis-clos familial, élargi dans les liens toujours ici serrés du cousinage, les affaires d'inceste ne sont pas rares. Or, tous les spécialistes des affaires de prostitution, de réseaux sado-masochistes, ou de pédophilie, le savent: c'est le plus souvent la terrible brisure affective engendrée par des rapports sexuels père-fille, ou tonton-nièce, surtout sous la contrainte, qui fournit aux réseaux spécialisés leurs meilleures proies.
Plus que la misère économique encore, ou combinée à elle, c'est la misère du cœur, et du corps, qui jette les jeunes et souvent très jeunes filles d'une vieille région industrielle en crise, comme le nord, dans les mains d'organisateurs de "partouzes", éventuellement sadiques, ou de réseaux pédophiles...C'est aussi le cadre de l'affaire Dutroux, dans la Belgique voisine, et jusque sur la frontière, voire un peu au-delà...
Jean-Pierre et Brigitte s'aimaient. D'un amour fou d'adolescents, cristallisé sur une idée: partir, et voir la mer...Il fallait de l'argent. Le jeune homme naïf alla trouver le "gros bourgeois" du coin, connu pour aimer s' "amuser avec des petites", en compagnie de sa douce...Il pensait avoir de quoi le faire chanter - et "casquer". Il condamnait Brigitte, devenant ainsi, sans l'avoir voulu, le responsable, certes indirect, de sa mort punitive, horrible - qui claquait les portes de l'enfer sur toute possibilité de témoignage direct, donc de chantage...
D'où les aveux du jeune adolescent, sous le poids d'un sentiment de culpabilité, terrible...
Trois jours. Il fallut juste trois jours au grand Maurice Clavel, homme de haute taille et de haute espérance, de conviction mais aussi d'expérience, véritable intellectuel, cultivé, et vrai journaliste, pour faire le tour de l'affaire...
Trois jours pour découvrir que Serge July, qui, en tentant de s'accaparer, quelques années plus tard, le journal des maos va tenter aussi de se faire passer pour un maître en matière d'investigation journalistique, d'éthique professionnelle, et de rigueur, n'avait pas fait la moindre enquête - gâchant les possibilités que donnaient, pourtant, l'implantation réelle des militants dans le pays minier, et à Bruay, et "vendangeant" l'affaire...
Quant au rôle du "petit prof de philo" François Ewald, passé de la dénonciation des "assassinats d'ouvriers" sur les chantiers et dans les mines, à celle des bourgeois pédophiles sadiques, extrait de l'anonymat par le supplice dela petite Brigitte, et les extravagances de Serge, dopée par les fantasmes à grand coût du "père Joseph", avant de devenir, toujours dans un discours à prétention "foucaldienne" sur les mille ramifications des pouvoirs, surtout dans le cerveau des opprimés, un des "intellectuels organiques" du grand patronat financier du secteur de rente s'il en fût, que constituent les assurances, et d'y faire bénéficier de ses grandes phrases les spécialistes de la moderne "théorie des risques", mieux vaut le laisser dans le silence dont il n'aurait jamais dû sortir...

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REBELLES

(suite...)

- IV -
Liquidation

(suite...)


- 2 -
Avant l'extinction des feux,

l'ultime contre-offensive du Parti du Soulèvement de la Vie,

- Mal Logés...Immigrés - Munich 1972, Septembre Noir


La "base d'Issy" devient intenable.
C'est de là qu'est parti, dans les tout premiers jours de 1972, en plein hiver, un mouvement de lutte de mal logés d'une rare puissance.
Il se traduit par une longue série d' occupations de logements vides, dans toute la région parisienne, puis en province.
L'actuel D.A.L. ( "Droit Au Logement"), vivace aujourd'hui, 35 ans plus tard, en descend en ligne directe. Son fondateur et principal animateur, Jean-Baptiste Eyraud, "Babar", est un jeune mao du secteur de la place de La Réunion (XXème arrondissement), devenue, dès 1973, un fief de l'action directe des mal logés - et de bien d'autres choses...Jeune chrétien révolutionnaire, marqué par l'empreinte de l'"établissement" comme de l'Evangile, il a choisi le biblique métier, manuel et magnifique, de... charpentier.


Rika Zaraï squattée


Tout commence donc sur les hauteurs dominant la Seine, presque en face de Billancourt, au 13 rue Henri Tarriel, à Issy-les-Moulineaux. Deux familles s'installent par surprise dans les étages inhabités d'une superbe villa. Elle appartient au pianiste de la chanteuse Rika Zaraï - ou peut-être, en réalité, à la chanteuse elle-même...
Les premiers occupants "sauvages" sont un couple et ses huit enfants. Ils vivent depuis deux ans en caravane, sous un pont de chemin de fer, à Issy même. Sans eau, sans sanitaires ni commodités d'aucune sorte.
Ils sont très vite rejoints par une ouvrière de l'usine SEV Marchal, toute proche - où les maos ont beaucoup bataillé à l'occasion de la campagne du métro. "Demandeuse prioritaire" de HLM depuis une éternité, elle a dû se séparer de ses quatre enfants, confiés à un foyer, faute de pouvoir les élever avec elle dans des conditions seulement décentes dans son tout petit meublé.
Rika Zaraï, très fortunée, est connue pour son soutien militant à l'Etat d'Israël, "squattant" lui-même la Palestine.
La "bande d'Issy" met donc le paquet sur l'affaire. Très vite, une manif d'une centaine de personnes, "longs cheveux" connus pour leurs idées rebelles, mais aussi ménagères, prêtres, vieux travailleurs et sympathisants des Jeunesses Communistes de la ville se forme au cri de ."Métro, boulot, même pas où faire dodo!...".
Elle déboule devant la mairie d'Issy, alors liée au clan corse pied-noir UDR du secteur de Puteaux, dans le même département richissime des Hauts de Seine, où la famille Ceccaldi-Reynaud et sa redoutable police municipale se heurtent régulièrement aix militants de notre "zone nord-ouest" (Mokhtar, "Dédé La Couenne, "U Cervu", etc.).
Bientôt rappliquent d'autres aspirants au relogement "sauvage", en nombre, rameutés par Didier Cornavin et ses amis. Des immigrés logés dans des conditions honteuses dans toute la banlieue sud viennent se joindre aux deux premières familles, et l'occupation prend de l'ampleur. "Tous ceux des foyers viennent, les noirs qui vivent ds ds caves et greniers, se relayant en 3X8, comme à l'usine, dans le même lit"...


Selon les statistiques du gouvernement lui-même, hâtivement collectées et publiées dans la presse des maos, à la suite d'un coup de gueule de Jean-Paul Sartre, qui trouve les reportages "superficiels", la région parisienne compte alors des dizaines de milliers de familles officiellement et administrativement recensées comme "sans abri", et quelque 150 000 logements vides, dont 135 000 maisons vides pour Paris intra-muros..

Dans un pays dont le dur travail ouvrier, et particulièrement, celui des immigrés du bâtiment, a fait pousser partout le béton des tours, des autoroutes et des supermarchés des "Trente glorieuses",38% des habitants vivent encore dans des logements administrativement reconnus comme "surpeuplés" ( 4 personnes ou plus pour 2 pièces, 6 ou plus pour 3 pièces, 3 ou plus pour 1 pièce). Un logement sur deux n'est pas équipé de W.C., Et trois millions de personnes doivent se contenter d' "habitat de fortune...bidonvilles, garnis et taudis..."


Le bois sec est entassé, l'étincelle a jailli,
et naissent les premières flammes de la colère, à l'exemple d'Issy.


Claude Lafond, ouvrier tourneur O.P.3, communiste, père de famille,

et à la rue,

lance les Comités de Lutte et de Défense des mal logés à Saint-Denis (93) -

avec le Secours Rouge...


Le mouvement se coule au long des boucles de la Seine, et gagne le quartier de La Basilique, à Saint-Denis, municipalité officiellement "communiste".Le PCF s'est lancé dans des plans de "modernisation" commerçante du quartier prolétarisé et misérable devenu l'actuel quartier commercial, prospère et bien achalandé, où se pressent de petits cadres, nouvelle base sociale, bien fragile, pour une vieille force prolétarienne, abandonnée, peu à peu, par les "petits blancs" pauvres (des "prolos"), chassés par des expulsions en masse, tandis qu'une nouvelle population de prolétaires, venue, elle, du Maghreb ou d'Afrique Noire, peine à se reconnaître dans le parti, lui-même resté "blanc", et de plus en plus embourgeoisé, de Georges Marchais, puis de l'ineffable HUE, le "brancardier" du Parti, qu'il mène au bord de l'agonie, de la brave Marie-George, et de l'énergique mais confus Braouzec...


A Saint-Denis (93), donc, ces années-là, les familles populaires fuient, comme elles peuvent, des immeubles lépreux qui s'affaissent ou s'écroulent sur des "locataires" quelquefois confinés jusque dans les caves...Et l'homme qui met le feu aux poudres, le 28 janvier 1972, est d'ailleurs, dans cet ancien lieu saint des Roys de France, devenu bastion "rouge" en transition lente vers le rose pastel, un ancien militant du PCF, membre du comité de section du parti à Bobigny, Claude Lafond, tourneur professionnel (O.P.3), militant CGT, père de famille nombreuse.
Il a tenté de se reconvertir comme patron de café. Mais il a dû vendre très vite pour rembourser une lourde dette à l'Assistance Publique, contractée par sa vieille grand-mère, morte sans un sou après 360 jours d'hospitalisation.
Il redevient alors métallo chez Bronzavia, mais tombe en dépression, perd 40 kilos, fait des emprunts qui le "plombent" et finit par se faire expulser du HLM qu'il a pu obtenir, à Villeneuve La Garenne.
Le jour-même, toute cette famille progressiste, unie et combative, s'installe alors, dans un petit hôtel de voyageurs de Saint-Denis - puis se trouve contrainte de placer deux des enfants, les plus jeunes, dans un centre de l' Assistance Publique avant d'aller se faire hébergeer chez des amis...
Jusqu'au moment où, exaspéré, Claude et son épouse s'installent avec deux de leurs enfants sur le marché pour y camper ensemble, dans une tente...
Ils y sont aussitôt contactés par d'autres personnes en grande difficulté, issues de la cité Gabriel Péri, de Saint-Denis, ou de la commune voisine de Pierrefitte - puis par les militants du Secours Rouge, régulièrement présents sur le marché.
Encouragés par l'exemple d'Issy, répercuté, sur ses grands panneaux "à la chinoise" par l'association de solidarité populaire créée par l'ancien maire communiste d'Aubervilliers, Charles Tillon, le R.P. Cardonnel, Maurice Clavel, et d'autres, et animée par les jeunes maos, les Lafond finissent par s'installer en force dans un deux-pièces vide, 45 rue Jean-Jaurés, à Saint-Denis.
Les familles occupant la "villa Rika Zaraï" d'Issy viennent aussitôt sur le marché, pour manifester leur soutien...Un mouvement collectif est né. Il va déferler sur toute l'Île de France, et même un peu au-delà. Il va devenir une des forces majeures d'un tout nouveau paysage politique, bousculant une république parlementaire vermoulue, au parlement de moins en moins "représentatif" du monde réel.


Sur ce nouveau théâtre de combat, mouvant, imprévisible, où les lignes, à peine établies, bougent, le mouvement des mal logés occupant des maisons vides épaule les rébellions d'O.S., à l'usine, les initiatives sociales de plus en plus autonomes des ouvriers immigrés, sortant du cadre de l'usine pour attaquer, bille en tête, la question du racisme, comme celle, liée, de la Palestine. Là-dessus fleurit la nouvelle presse, insolente et populaire, inventée autour de La Cause du Peuple, J'Accuse, La Cause du Peuple-J'Accuse, puis l'Agence de Presse Libération (A.P.L.), et bientôt le quotidien du même nom - qui doit tout à ce peuple nouveau, qui se "libère" autant qu'il s'organise...
Le mouvement des mal logés fait vite tache d'huile, trouvant en lui-même ses militants, ses "cadres" politiques, issus du peuple des sans-rien, qui organisent la création de Comités de Lutte et de Défense des Mal Logés, recensent les appartements ou les maisons inoccupés, organisent pratiquement les choses - et répandent l'information de marché en marché. En un mois et demie, cinq occupations sont en place dans l'agglomération parisienne.


Les petits vieux "enragés" de la rue Jacquier


"Les chiens à la rue, la SPA les recueille. Alors, le genre humain, on le laisserait à la rue?",
entend-on, bientôt, du côté du 17 rue Jacquier, métro Plaisance, dans le XIVème arrondissement de la capitale - où la vague du mouvement des mal logés vient maintenant rouler...
Le samedi 12 février 1972, un immeuble entier, vide depuis juillet 71. et en parfait état, tapisseries fraîchement posées, etc., est occupé. Soixante-dix millions de frais de remise à neuf viennent d'y être faits par la société SEMIREP, qui "rénove" tout le quartier - et compte démolir le bâtiment l'année suivante...
Les "squatters",qui ont dû "démurer" les entrées, ne sont pas des étudiants "anars" hirsutes à longue et grasse tignasse, exubérants, mais un vieux couple Armand, ancien maçon, 62 ans, mutilé de guerre, et Andrée, 52 ans, grande infirme, ex-gouvernante...
Dans le cadre, également, des travaux de "modernisation" du quartier effectués par la même SEMIREP, ils ont été expulsés du logement qu'ils habitaient, rue Joncquois, dans le même arrondissement.
Ils y vivaient depuis deux ans chez un vieux monsieur de 73 ans, dont Andrée est la gouvernante. A la mort de l'occupant légal des lieux, sa sœur est venue s'installer sur place, dans l'espoir de bénéficier elle-même d'une indemnisation de la SEMIREP. Après signification par voie d'huissier, et un petit mois de délai, Armand, sa femme et leur amie Yolande, une femme de 72 ans venue "associer sa misère à la leur", et qui fait des ménages "pour faire bouillir la marmite..." ont été expulsés.
Du coup, Andrée perd sa pension d'infirme...SDF:pas de pension! Les trois petits vieux se sont alors installés, comme ils ont pu, sur un terrain vague proche, d'où on est venu, encore, les chasser.


Ici aussi, ce sont les militants locaux du Secours Rouge qui ont tendu la main à ces personnes en détresse. Comme ils la tendent, rue des Lyonnais, tout près,à une autre vieille dame reste seule dans un immeuble dégradé dont tous ls voisisns sont partis...
Mais bientôt, c'est le Comité de Lutte des Mal Logés (Cdlml) qui prend les choses en main, faisant aussitôt des trois amis de nouveaux militants. Prenant le relais du Secours Rouge, il organise sur place une véritable coopérative, recueillant dans le quartier lits, matelas, vêtements, nourriture...Au passage, il recense avec les habitants du coin, par le bouche à oreilles, de nouvelles adresses de maisons vides.
Deux autres familles rejoignent alors l'occupation de la rue Jacquier. Elles apportent un bain de jouvence. Treize enfants s'égaillent maintenant dans l'immeuble. Une crèche est bientôt ouverte, à l'intention, aussi, des habitants "légaux" du secteur proche. Ils viennent amener leurs petits, en toute confiance, en passant sous les banderoles colorées: "Résistons aux expulsions". "Occuper les maisons vides, c'est juste". Et l'immeuble de la rue Jacquier, solidement enraciné dans le terreau du quartier, devient un bastion inexpulsable.


Parmi ceux qui sont venus lier leur sort à ceux du vieil Armand, d'Andrée et de Yolande, Jeanine, secrétaire, vivant au sixième étage dans une chambre de bonne sans chauffage passait devant l'immeuble quand son regard est tombé sur une affiche. "J'ai pensé: "Pourquoi pas moi?".- "J'ai dit: "je reviens dans une heure"...
Elle est là, donc, simplement. Comme Mohammed, 25 ans, accompagné de sa femme et de sa fille; Daniel (28 ans), sa femme, et deux deux enfants, qui dormaient dans leur vieille Dauphine,un autre Mohammed, (28 ans), avec sa femme enceinte et 5 enfants, Claudine et ses enfants, Bouaziz et sa famille, Maryse...
Comme dans les ateliers de Renault, de Citrpën ou de Chausson, c'est tout un petit peuple de base qui, surmontant des divisions de toute sorte, et pas seulement ethniques, fait ou refait son unité dans le cadre d'une action sans grande violence, mais hors-la-loi, tout de même, dans la dynamique crée autour de La Cause du Peuple. "Le Français qui méprisait l'Arabe, le vieux qui méprisait le jeune, vivent unis dans l'immeuble occupé", commente le journal, qui vole de main en main, d'une occupation de maison vide à l'autre, devient un lien, et le lieu d'un permanent "échange d'expériences"..."Les occupations de maisons vides jettent les bases de ce que pourrait être un quartier. contrôlé par le peuple...Les terrains vagues transformés en espaces de jeux pour enfants...Garderie, crèche ouvertes aux autres femmes du quartier..."l'entraide pour l'entretien de maisons...les bases dune vie nouvelle"., dans laquelle.."le voisin n'est plus un ennemi.... Il s'agit de créer une nouvelle forme de vie, celle qui soulève ls mal-logés, semblable à celle que les ouvriers du Comité de Lutte Renault commencent de leur côté à imposer."


Le Secours Rouge, qui s'efface de bonne humeur devant "les mal logés eux-mêmes" du Cdldml, n'en reste pas passif, d'autant. Il tourne un petit film devant la porte de cette étonnante communauté populaire, qui se forme, puis va le projeter sur le marché du quartier.
Les "gardiens de la paix", bien sûr, viennent faire leur numéro. Ils saisissent la pellicule. "Voleurs!", hurle une foule aussitôt attroupée - qui les oblige à le restituer...


Le centre de gravité du mouvement des mal logés s'est maintenant déplacé d'Issy-les-Moulineaux à la rue Jacquier.
Sa portée ne se limite plus à la stricte question du logement - de l'habitat... "Les pauvres seuls ont entrepris de changer la vie dans les immeubles occupés", souligne La Cause du Peuple. Sans s'en remettre aux belles paroles des partis, qui promettent de "raser gratis", au lieu d'aider les gens à organiser par eux-mêmes l'action directe, populaire, dont ils détiennent la force, et les idées... "Nous sommes maintenant 32 dont 19 enfants, disent les occupants de l'immeuble.. Tous les jours deux ou trois personnes viennent pour occuper. On n'est pas une agence.On va aider à occuper d'autres maisons.En attendant, on partage tout: ménage, budget,garde d'enfants avec les voisins..."


En région parisienne, le mouvement, où les maos se fondent, laissant aux nouveaux militants issus directement des familles occupantes, comme Claude Lafond, la gestion des opérations, et la maîtrise d'une lutte étendue maintenant à l'ensemble de la région parisienne, et largement autonome, prend une telle dimension que le samedi 26 février 1972, lendemain de la mort de Pierre Overney suivie par la bastonnade de la manif désarmée, à Charonne, les Mal Logés maintiennent leur propre appel, prévu de longue date, à leur manifestation spécifique. Dans ce contexte électrique, elle rassemble 7000 personnes - dont quelques-uns des rescapés de la "boucherie" de la veille. Aux cris de: "On a raison d'occuper les maisons vides", et derrière une vaste banderole du Secours Rouge, le cortège défile de République au Père Lachaise - où sera enterré, début mars, Pierre Overney. La manifestation évite tout de même de redescendre la rue de Charonne...
Le jour même le Cldml de Saint-Denis lance deux nouvelles occupations dans sa commune.
La première est réalisée par la famille Courtois, au 121 rue Gabtiel Péri. Le mari , homme de peine à Pierrefitte, son épouse, enceinte de 7 mois, et leur premier enfant, âgé de 11 mois, vivent depuis longtemps dans un réduit de 1,70mX3,50m pour 180F de loyer (près de 30% du salaire du chef de famille). Ils en ont marre. L'épouse est dépressive. Elle souffre d'un voile au poumon. Monsieur Courtois a fini par prendre une charrette à bras chez son patron, ils ont mis leurs meubles dedans, et sont allés s'installer devant la mairie de Versailles, où ils résident alors, le jour d'un grand mariage...
Le maire a fait appel aux pompiers pour dégager la charrette. Ils ont alors débarqué à l'office HLM, y installant les petits enfants dans des lits de fortune, posés sur les bancs de la salle d'attentye, jusqu'à ce qu'on leur fournisse un relogement dans une cité d'urgence, complètement pourrie.


A Saint-Denis, toujours, la deuxième occupation est le fait d'un ouvrier pâtissier victime d'un accident, et hébergé chez des amis, à droite, à gauche. Il est accompagné de Michel, "un camarade travailleur dans la même situation". Le logement inoccupé où il s'installent, 4 rue Pont du Godet, appartient à la municipalité communiste de Saint-Denis, qui décide aussitôt de le murer - comme deux autres logements vides en bon état que le Cdldml avait ouverts. Les employés municipaux arrachent portes, fenêtres, fils électriques, ils cassent les pierres d' évier... Mais après une nouvelle grande manif des Mal Logés, le 12 mars, le PCF commence à virer de bord, et la mairie de Saint-Denis se décide à reloger une première famille d'occupants sans titre dans un F3. - 10H00, proposition, 11 heures, visite, 14H00 signature, 15H00 emménagement. Le 16 mars, une promesse de relogement est faite à la famille Courtois: un deux-pièces cuisine dans l'immeuble qu'ils occupent pour le modeste loyer de 100F par mois.


Le Cdldml de Saint-Denis regroupe maintenant autour de la famille Lafond quelques "squatters" isolés, et deux mères de famille en instance d'expulsion de la cité Pierre Sémard - du nom d'un des tout premiers secrétaires généraux du PCF, dans les années 20...


Le mouvement déborde largement la région parisienne. Partout où les maos "font le boulot", ou le Secours Rouge, souvent très autonome ( et parfois même créé spontanément sans la présence d'un seul activiste de la GP, de l' "ex-GP", ou de "La Cause du Peuple"), des occupations de maisons vides se développent aussi, dans le même esprit: Mantes-la-Jolie, Toulouse, Saint-Dizier...
Dans le quartier de La Clochette à Douai (nord), plusieurs familles s'installent ensemble dans un groupe de maisons inhabitées...Dans le même département, à Waziers - où vécut, un temps un "intellectuel bourgeois, renvoyé à la base pour rééducation", Serge July - un Comité de Mal Logés rappelle de bons souvenirs aux habitants. "On n'avait pas vu d'occupations comme ça dans le nord depuis le Front Populaire et la grande révolte des mineurs de charbon de 1948...De voir autant d'ouvriers qui sont ensemble, c'est un cœur". Les maisons occupées appartiennent très souvent aux Houillères qui, sous la pression, et dans le souvenir aussi des grandes luttes d'antan, craquent - et commencent à faire des propositions de relogement dans le cadre de Pact.


L'implantation des maos dans le nord de la France se concentre autour de trois foyers distincts, relativement cloisonnés. Le pays minier, la zone portuaire autour de Dunkerque, et le bassin de la sambre, autour des usines de sidérurgie (Vallourec), aux fortes traditions de lutte, et notamment, de séquestration, et de la ville de Hautmont. - Dans cette petite localité, un couple de militants dynamiques et ouverts, Anne et Bernard Vittorri, se sont rendus très populaires - partis vivre une année entière aux Etats-Unis après avoir laissé tomber, au moment de la liquidation de l'"ex-GP", ils n'ont pas souhaité, malgré de nombreuses relances, donner leur témoignage, et surtout, leur analyse, de l'impressionnant mouvement développé à Hautmont, et des raisons pour lesquelles ils ont jugé bon de s'en éloigner...Il en reste toutefois des traces, notamment en marge de ce mouvement des mal logés pour les occupations de maisons vides. Comme l'écrit La Cause du Peuple (17 janvier 1972), le mouvement a pris là-bas la forme de comités de locataires dans une cité nouvelle de quelque 500 logements neufs, "Les Provinces Françaises". Là, pas d'occupations, mais, dans le même esprit, des Assemblées générales menaçant la société propriétaire d'une grève des loyers si les problèmes de chauffage ne sont pas réglés. "Un mouvement mao s'est créé à Hautmont. Les luttes se mènent un peu partout. Les ouvriers du bassin de la Sambre sont heureux de voir qu'enfin il y a quelque chose de bon là derrière...", entend-on dans les rues de Hautmont...


Le dimanche 7 mai 1972, l'effervescence générée par les actions des mal logés débouche sur du concret. Avec la création d'une Union des Comités de Lutte des mal Logés, au cours d'une assemblée populaire de cent personnes, venus des quartiers en lutte de Belleville, Barbès, Saint-Denis, Choisy, Issy-les-Moulineaux, à l'occasion d'un pique-nique familial et militant organisé dans l'immeuble phare de la rue Jacquier.


"Victor de Rampal", juif de Belleville,

premier stratège du combat des Mal Logés

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