François Overney défend la mémoire de son frère Pierre ("Pierrot" de Renault), sali dans Le Monde 2, dans la continuité du livre porcin de Morgan Sportes, publié chez Grasset, maison d'édition de BHL (suite du texte de la page REBELLES 1 - ici)

"Dans sa chronique du 22 mars, intitulée "en plein cœur", qui est une critique du livre de M.Sportes (Ils ont tué Pierre Overney), M.Donner parle de mon frère (je cite) "fracassant la tête de Canonicci, un collègue de Tramoni."

Ces propos sont des allégations mensongères et diffamantes.

Dans son livre, M. Sportes évoque le procès de Tramoni, dans lequel le président Braunschwig parle d'une fracture de l'olécrane. Je précise que l'olécrane, dont on trouve une définition dans tout bon dictionnaire, est un os du coude.

J'ai participé en tant que partie-civile au procès de Tramoni, je n'y ai jamais entendu dire que mon frère aurait fracassé la tête de M. Canonicci ou de quiconque."

François Overney, Essômes sur Marne, Aisne

- La thèse selon laquelle le vigile armé d'un revolver de la "brigade volante" de Billancourt n'aurait fait que se défendre, ou défendre ses collègues, a été pulvérisée dès le stade de l'instruction judiciaire, contredite par de nombreux témoignages, et d'abord par la photo de Christophe Schimmel, courageux reporter de l'APL, présent sur place juste dans la ligne de mire, derrière "Pierrot".

Avant de devenir, sous le masque aussi transparent qu'odieux d'un "roman", de Morgan Sportes, elle avait été celle du tueur, et de plusieurs de ses complices, jusqu'à ce qu'ils aient connaissance de ce document incontestable, que nous re-publions ici.

"Pierrot" n'était pas un ange. C'était un militant prolétarien, un combattant, que le félon Benny Lévy, encensé dans les mêmes torchons de presse, avait envoyé dans un piège mortel, où il fallait "que ça saigne".

"Pierrot" était un combattant, mort debout, au combat, "manche de drapeau" (épais) en main, et bien en main, pour protéger la diffusion d'un tract MAO appelant à une manifestation contre une série d'assassinats racistes, prévue au métro Charonne, le jour-même.

Et l'essentiel de la bagarre, brisant peut-être quelques "olécranes" (os du coude) de quelques Canonicci de passage, eut lieu après le tir mortel, et la mort de notre camarade, en riposte, sauvage.

Il se dit dans les bars branchés parisiens, dont il est un pilier, que le pied-noir revanchard Morgan Sportes, BHL, son bienfaiteur, July, Geismar, Vallaeys (Béatrice) et cie, qui savent la vérité, et se taisent, laissant Libération, fondé dans le sillage glorieux des combattants de Renault, et d'ailleurs, faire lui aussi l'éloge du répugnant "roman" (policier...) du couple Sportes-BHL, crèvent de trouille, et pour certains d'entre eux, se font offrir de dispendieux dispositifs de protection, croyant que ceux qui avaient honoré la mémoire de Pierrot, dans le Val de Marne, en 1977 envisagent de lui rendre hommage une deuxième fois, en allant faire quelques "visites de courtoisies" (prolétariennes...) aux repentis devenus les complices directs ou indirects du tueur et de ses maîtres, et des assasins de la Mémoire. (suite avant-dernière colonne à droite de cette page, accès par clic ici)

REBELLES

L'histoire secrète des "maos" de la Gauche prolétarienne- et ce qui s'ensuivit (1967-2008)

- Le livre INTERDIT de Jean-Paul CRUSE -

- III -
Le Parti du Travail

(suite)

3.
Quand Renault mène le bal, les O.S. dansent, dans toute la France


La peur change de camp, une vague se lève...

Pour les cent ans de la Commune, le printemps ouvrier de 1971!

(suite)

A Saint-Denis (93), l'usine Penaroya (groupe Rothschild) recycle des métaux de récupération, à base de plomb. Les projections d'acide de vieilles batteries ou de métal en fusion, ne sont pas rares dans le secteur des fours.
Dans les locaux, datant de 1902, ouverts au vent glacial, l'hiver, ou aux brûlures de l'été, les O.S., presque tous immigrés, Algériens, Marocains, Sénégalais, Maliens, et, plus rarement, Français n'ont évidemment le droit ni de manger, ni de boire, ni de fumer, pendant les heures de travail. Ils ont dû palabrer huit jours pour obtenir...que du savon soit mis dans les toilettes, au réfectoire. Malgré leurs récriminations, les torchons essuie-mains, saturés de poussière de plomb, ne sont jamais changés. Les douches restent quasi-impraticables. Un bleu neuf? Une fois tous les six mois...Comme "gants de sécurité", on s'entoure les mains de vieux chiffons. De vagues lambeaux de coton font office de "masques protecteurs" contre les substances toxiques. Pour ne pas se faire écraser les pieds par la chute, fréquente, de lourds lingots de plomb, les ouvriers, doivent payer de leur poche leurs chaussures de sécurité, alors que leur salaire se limite à 4,15 F de l'heure. Beaucoup souffrent de troubles digestifs, oculaires, nerveux (paralysies, tremblements des mains, perturbations du sommeil, délires, convulsions, parfois coma). C'est la terrible "maladie du plomb", le saturnisme.
Dans ce lieu d'esclavage indigne, la dernière grève remonte à...1949. En 1968, aucun des délégués au Comité d'Entreprise - tous CGT - n'était un immigré. Ils n'ont même pas débrayé un quart d'heure.

Mais depuis 1970, le vent tourne. Une nouvelle équipe se présente aux élections de Délégués du Personnel (DP). Elle comporte un Malien, un Marocain, un Algérien et un Français. A la fin de l'année, une liste de revendications est élaborée en A.G. Augmentation de salaire égale pour tous, un franc de l'heure, plus cent francs de prime d'insalubrité, etc.
Le 21 janvier 1971, à l'embauche, ils trouvent porte close. La direction a réfléchi à leurs demandes. Elle les juge excessives. C'est NON! - Ils votent l'occupation, et installent des postes de garde autour de braseros aux quatre coins de l'usine - où ils ont pu pénétrer facilement...

Pour l'unique délégué français, "les immigrés font bloc, mieux que les Français. Ils se contrôlent mutuellement. Et puis ce sont les plus fiers, les plus soucieux de dignité."


Et pas un d'entre eux n'a seulement l'idée d'assimiler le nom de Rothschild, le groupe familial richissime qui n'a pas un centime à investir dans des conditions de travail seulement dignes, et celui de l'unique ouvrier juif de l'usine.
Ce simple cariste, gréviste, est considéré par tous comme un frère.


Avec le soutien actif du Secours Rouge, qui distribue des tracts de soutien aux quatre coins de la banlieue, la grève est bientôt victorieuse. Rothschild trouve de l'argent. Il cède. Le 5 février 1971, au moment où, dans l' "Île du Diable" de Renault-Billancourt, deux boucles de la Seine plus haut, leurs frères français comme immigrés des premiers G.O.A.F. en formation savourent le tract mao "La direction prend des sanctions contre les ouvriers, les ouvriers prendront des sanctions contre la direction", ceux de Penaroya Saint-Denis, tête haute, reprennent le chemin des fours à plomb avec 15% d'augmentation pour les plus bas salaires - manœuvres, O.S. et P1. Tous ont accepté, en A.G., ce "grand bond en avant" qui ne concerne qu'une bonne partie d'entre eux, car la création d'un Comité Ouvrier de Sécurité a été arrachée. Il aura du pain sur la planche.


Penaroya (Saint-Denis, Lyon): des bagnes d'immigrés signé Rothschild !

Dans cette réunion mao du 22 mai 1971,donc - où sont présents, notamment des militants de Berliet-Vénissieux (banlieue lyonnaise), les nouvelles de Penaroya, où un étonnant "printemps des ouvriers" s'amorce en plein hiver (comme à Ferodo, aux Batignolles, et à Renault), ne tombent pas dans les oreilles d'un sourd.
Huit mois plus tard, en février 1972, au moment de la grève de la faim de Sadok Ben Mabrouk, José Duarte et Chistian Riss, licenciés de Billancourt, les Comités de Lutte de Lyon, dont ceux de Berliet, iront mobiliser les jeunes du quartier de Gerland - pas tous antiracistes, au départ...Ils les convaincront de venir soutenir, avec eux, la dure grève de l'usine Penaroya de Lyon, née de la mort de Mohammed Salem, un ouvrier tunisien écrasé par la chute d'un couvercle de four à plomb de 1500 kilos.

La chaîne qui le soutenait était usée. A l'arrivée de la PJ, un chef planque les maillons cassés. Il dit aux ouvriers: "bouclez-là!". Mais devant son chef d'équipe, qui commence à baratiner les policiers, un ouvrier part chercher, dans sa cachette, l'objet du délit - du crime...Puis, devant le patron lui-même, les flics, et tous les salariés, il dit la vérité. Tous les O.S. immigrés de Penaroya-Lyon montent alors aux bureaux, dénonçant l' "assassinat" de Mohammed. Ils exigent des mesures de contrôle de leurs dossiers médicaux (empoisonnement au plomb) - ainsi qu' une augmentation de salaire de 1F pour tous.
Mené de main de maître par des travailleurs marocains ayant déjà l'expérience de conflits sociaux à haut risques sous le cruel régime dictatorial de Hassan II, le mouvement se heurte à l'opposition d'un groupe de "jaunes", qui tentent sans succès de forcer les piquets de grève, puis publient des appels dans la presse: "Nous sommes d'accord avec les revendications, mais nous voulons la liberté du travail. Les Maghrebins ne doivent pas y faire entrave".


"Les Maghrebins" ne font entrave à rien. La force du soulèvement prolétarien qui monte, vague après vague, chacune chevauchant l'autre, de 1970 à 1972, c'est que les maos, bien entendus des immigrés, dont ils ont su eux-mêmes écouter la revendication de dignité, embrayant sur la révolte, ne s'enferment pas - et ne les isolent pas - dans un combat "communautaire" - comme disent aujourd'hui les "pas-raciste, mais".


Sur le terrain solide du combat d'usine, d'une lutte de classes concrète, vivante, et bien réelle, ce sont toutes ses facettes, et la diversité de ses couleurs, que dévoile alors cette classe ouvrière de France, majoritairement mais pas uniquement, française, que le grand souffle de l'an 1971 soulève.


Les filles de Saint-Omer (nord): "pas touche à l'Ascension!"


A l'usine CGCT de Saint-Omer (2000 salariés), filiale d'un groupe américain de haute technologie spécialisé dans le matériel téléphonique, ce sont de jeunes ouvrières de 16 à 21 ans, issues, pour la plupart, du pays "chti" - les mines, les corons...- ou des plaines à patates des côtes de la mer du nord, qui mènent le bal, bien loin, donc, à tous égards, des fours à plomb puants des archaïques et mortels ateliers-bagnes où travaillent, vivent et meurent, les esclaves coloniaux, arabes ou noirs, et, presque tous mâles, "affranchis" au statut "démocratique" et "républicain" d'O.S., qui contribuent, centime après centime, à l'accroissement encore et toujours possible du capital des fortunés Rothschild.


C'est le 11 mai 1971, dix jours, avant la réunion d'échanges des cent des Comités de Lutte ( le 22), dans la fraîcheur d'une "première grève", au charme, pour la plupart d'entre elles, de première danse, que Saint-Omer a voté l'arrêt de travail - à main levée, dans l'enthousiasme.
Payées, pour la plupart, 600F par mois - avec deux heures de transport par jour - elles étaient "déjà bien contentes d'avoir trouvé un travail". Elles pensaient plus à leurs jeunes enfants, ou, pour celles qui cherchaient encore le "premier mec", aux soirées du samedi au Tiffany ou au Mont-Noir, de l'autre côté de la frontière belge, qu'à s'engager sur le sentier lumineux tracé par la féministe prolétarienne Louise Michel, héroïne d'une Commune ouvrière noyée dans le sang au cours de la "semaine sanglante", du 21 au 27 mai...1871.
Oui, mais voilà, tout a une fin. Tout change. Les cadences accélèrent, les chefs deviennent "plus chiants"...Et là-dessus on prétend leur "sucrer" le pont de l'Ascension...


"Ô Marie, si tu savais..."...ce que la rhétorique de la "concurrence internationale", "impitoyable", et de ses "terribles contraintes", face auxquelles "nous sommes tous dans le même bateau", peut faire germer au ventre des jeunes ouvrières.


Selon une première version des faits, rapportée par les militants du Secours Rouge (venus proposer l'appui de leurs ronéos, de leurs stocks de papier, de leur immense générosité, et de leurs collectes) à la rigide direction mao du secteur, puis à celle du nord ("Savonarole"), par lui, au Comité Exécutif, et remâchée par le C.E avant d'être livrée du public, en pleine croissance, de la presse des maos (La Cause du Peuple-J'Accuse, numéro 1 (24 mai 1971) et 2 (31 mai 1971 ), les choses auraient commencé à s'aggraver le jour où un cadre a tenté de forcer un des piquets de grève en tordant le bras de Josyane.
Celle-ci aurait alors saisi le Monsieur par la cravate. Puis elle aurait approché une bouche mutine de son visage, pas pour lui "rouler une pelle" - mais pour lui mordre le nez, en cannibale. Il se serait enfui en courant, sous les cris de "pour un œil, les deux yeux, pour une dent, toute la gueule" - selon l'expression immortalisée par l'intellectuel communiste anti-fasciste Paul Vaillant-Couturier, journaliste à l'Humanité, à l'époque du combat contre les "ligues", avant la guerre.
Devenue une des devises préférées des FTP de Charles Tillon, de Manouchian, et des parents de "Momo" Brover... cette devise avait fait son chemin, comme il se doit, chez les maos.
Ils en avaient fait - et en font toujours aujourd'hui...- un abondant usage. D'autant qu'elle leur est parvenue par différents canaux, tous "historiques".
La formule était restée chère au cœur de "vieux de la vieille" du PCF du nord.
Groupés comme le dernier carré d'une famille accablée par un destin contraire autour de la vieille Eugénie Camphin (voir page), ils n'avaient jamais avalé le "désarmement des milices patriotiques" (FFI, et surtout FTPF), en 1945.
Leur indignation avait été telle qu'il avaient même osé "roincer" contre le "fils du peuple" - et de leur propre pays minier - ce "Maurice" (Thorez) que ceux de 1936 avaient tant adulé...
Conscients, certes, qu'il avait été poussé à cette concession - en fait, difficilement contournable - par le Staline de Yalta plus que par le De Gaulle du premier gouvernement de "rassemblement populaire et patriotique" gaullistes-communistes de 1944, ils avaient, pour avoir violé ce tabou, perdu la confiance "du Parti" - mais pas celle de leurs compagnons de lutte des mines.
Devenus rebelles à l'intérieur du PCF, mais forts de l'imbattable légitimité de la famille Camphin, qui les rendait inexpugnables, ils allaient envoyer quelques éclaireurs, déjà quelque peu chenus et ventrus, sur les barricades "gentillettes" des "petits jeunots" de 1968.


C'est là que Joseph Tournel, de Robreuve-Ranchicourt, près de Bruay en Artois, et l'imposant André Théret, rescapés des "groupes Debarge" (réseaux de Résistance patriotique anti-nazie animés par les communistes dans le secteur minier), avaient commencé à nous transmettre leur mémoire, vivante et bien vivante, des grèves du charbon de 1948, suivies par un ordre gouvernemental de "réquisition" des mineurs gréviste - mis en échec - puis par une décision de la "République des partis", revenue au pouvoir après l'élimination des gaullistes et du PC, d'ouvrir le feu...

Comme le rappelle très justement Charles Pasqua dans le premier tome de ses Mémoires (Les Atrides), la répression sanglante du fier prolétariat du nord, qui s'ensuivit, avait été décidée sous l'autorité de bon-papa- Queuille, ce Président du Conseil à l'allure bonhomme, radical-modéré, tendance radis ( "rose à l'extérieur, blanc à l'intérieur"...), qui fut le "tonton" politique du jeune loup Jacques Chirac en Corrèze.

Jules Moch, le PS, Israël

- et Raymond Marcellin...

Les mesures pratiques de la répression, avec envoi de la troupe sur le carreau des mines, et ordre d'ouvrir le feu à volonté, "en cas de nécessité", avaient été confiées au ministre socialiste de l'Intérieur de l'époque, le "socialiste" Jules Moch, grand ami (ça, Pasqua ne dit pas) du tout jeune Etat d'Israël sorti du ventre ensanglanté de la Palestine violée...
Jules le socialiste sioniste briseur de grèves et massacreur de communistes était assisté d'un jeune collaborateur, issu lui de la droite conservatrice classique, qui allait devenir le cacique "républicain indépendant" (giscardien) du département breton du Morbihan, puis le redouté ministre de la police des années 68 et suivantes, un certain... Raymond Marcellin.

Saint-Omer: les maos changent de chanson

Dans une deuxième version du conflit de la CGCT Saint-Omer de mai 1971, publiée par La Cause du Peuple J'Accuse dans son numéro 7, en juillet, il n'est plus question de Josyane, de la cravate, du nez cannibalisé, ni de Vaillant-Couturier. Trappés... Quelqu'un a dû se faire "remonter les bretelles", quelque part.
Plus question non plus de la chanson "Merci Patron!" (un "tube" de l'époque), saturant les oreilles d'un directeur séquestré.
Plus trace, non plus, du "chant des partisans" qu'il lui aurait aussi fallu subir. (c'est beau, mais, en boucle, ça lasse...)
La version rectifiée des faits n'évoque plus, non plus, les escapades dans la campagne, autour de l'usine occupée où moisit le patron séquestré. Il n'est plus question de douces jeunes filles, charmantes et sensuelles, marchant main dans la main avec de jeunes gars vers de discrets bosquets...Ni des "petiots" à naître, enfants de la grève, 9 mois plus tard... C'était pourtant joli. Et, sans doute, d'une vérité poétique proche du trivial Réel.


Mais la politique commande.


L'article de juillet a une tonalité plus syndicale.


Après Houcine à Renault, Robert Linhart, et d'autres, la direction mao sent que ça commence à bouger dans les centrales, chez les adhérents de base, nombre de délégués, et même plus haut...Les conflits des Nouvelles Galeries de Thionville et et du Joint Français de Saint-Brieuc, tous deux en 1972, vont confirmer cette tendance, avant même Lip en 1973, les "rodéos" du Parisien Libéré et la stratégie d'émeute contrôlée des syndicalistes CGT-CFDT du Chantier Naval Dubigeon, à Nantes, en 1977, les opérations coups de poing des sidérurgistes de Longwy ou de l'Aérospatiale de Saint-Nazaire - et la création de la CGT-Libé, en 1981...
La rédaction de La Cause du Peuple-J'Accuse en tient compte.
Comme elle le souligne en juillet, après l'avoir omis, en mai, c'est en fait l'arrestation, par les RG, de trois déléguées CFDT de la CGCT, sur le chemin de l'usine, le lundi suivant l' l'Ascension qui a radicalisé le conflit - dans un établissement où la course à la productivité multipliait les dépressions nerveuses chez les jeunes filles, poussant tout le monde à bout. Les flics enfoncent alors ces piquets de grève de femmes, faisant plusieurs blessées. Des jaunes parviennent à rentrer, dans la foulée, et le conflit s'effiloche..


"On a raison de séquestrer les patrons!"
Même les "Dalton" du nord (les frères Willot) y passent...


Théorisées dès l'origine par la G.P. comme une forme supérieure de lutte directe, permettant aux ouvriers - comme aux patrons, en face - de faire une expérience fondamentale des rapports de pouvoir, donc embryon autant qu'école de la "dictature du prolétariat", les séquestrations de dirigeants d'entreprises, spectaculairement illustrées, en mai 68, à l'usine Sud Aviation de Nantes-Bouguenais, se développaient, depuis, au rythme d'environ une par semaine.


A partir de Ferodo - décembre 1970 - coup d'envoi à peine anticipé de l'offensive ouvrière de 1971, la cadence double.
Même les figures les plus célèbres - pour le meilleur, ou pour le pire - du patronat français n'y échappent pas.
C'est le cas des fameux frères Willot, les "quatre Dalton" - bien enveloppés - de l'industrie textile.
Parti du nord de la France, leur groupe, Agache-Willot, qui jongle avec les rachats-restructurations d'entreprises au bord de la faillite, est devenu en trois ans le plus grand complexe textile de l'Europe du Marché Commun - dans un secteur que le capital familial de la vieille bourgeoisie du nord commence à fuir...
Contrôlant notamment La Belle Jardinière, ainsi que Le Bon Marché, les "Dalton" emploient un total de 23 000 salariés, souvent des femmes, dispersés dans une myriade de petits établissements, sous des marques multiples, en France, mais aussi en Belgique, en Centrafrique, au Dahomey, au Niger, au Mali et à Orangebourg (Etats-Unis).
Dans tous les sens du mot, ce sont des "poids lourds" - méprisés ici, révérés là. Craints, partout.
Du moins jusqu'à ce mois de mai du centenaire de la Commune, enfant tard venu, mais absolument authentique de celui de 1968.


Le 27 mai 1971, sur le coup de 15 heures, dans l'usine Saint-Frères de Flixécourt (nord) spécialisée dans la fabrication de sacs en plastique, une série de grèves tournantes durant déjà depuis cinq semaines débouche sur la séquestration de cinq cadres. Ce n'est qu'un hors d'œuvre.
Dès le lendemain débarquent deux des frères Willot.
Pas dégonflés, ces "corsaires du textile", qui n'ont pas peur des abordages à risques, et cherchent peut-être aussi à mettre un peu de piquant dans une vie somme toute grise, font don de leur personne aux ouvrières en furie.
S'offrant comme caution, ils leur demandent de libérer leurs prisonniers. "Nous restons à leur place, et, si la négociation n'aboutit pas, nous resterons comme otages". - "Ça ira, répondent, gaillardes, les ouvrières. Mais les vicieux Dalton, effectivement bloqués dans l'entreprise en lieu et place des cinq "détenus" libérés, ne peuvent tout de même pas s'empêcher de tricher. On ne se refait pas. Ils tentent une sortie en force. Nullement impressionnées par leur renommée, pas plus que par leur imposante corpulence, les filles leur courent après, et les rattrapent - facilement...Elles les ramènent, les bousculent et obtiennent, "à l'arraché" (c'est le mot) , 20 centimes de l'heure d'augmentation pour tout le monde, pour 40 demandés, plus un plan d'aération des locaux et diverses broutilles.


Inoxydables, les frères Willot, une nouvelle fois séquestrés, deux ans plus tard, en février 1973, par 300 ouvrières en colère de Coframaille, dans la vallée de la Bruche, près de Strasbourg, en Alsace, seront même "mis au turbin" - obligés à travailler, quelques minutes au moins, de leurs mains...
La France vit bien une "Révolution Culturelle". Qui n'épargne rien, ni personne.
En lutte contre un nouveau système de travail au rendement, dit " Ouroumoff ", qui leur donne des cauchemars la nuit, les obligeant à se bourrer de cachets pour dormir, ces ouvrières alsaciennes, touchées par une mesure de "lock-out", ont créé, pleines d'humour, une "société des mises à pied". Elles campent sous cet intitulé devant leur usine fermée.
Au bout de huit semaines de grève, après avoir été jusqu'à infiltrer de petits commandos, très bien organisés, dans les locaux pourtant bien protégés de la télévision de Strasbourg (ORTF), elles obtiendront la suppression du salaire au rendement dans l'entreprise!


Du Canigou pour le P-dg de Permali


Les malheurs des Willot ne sont toutefois pas allés jusqu'au supplice infligé, en février 1971, au dirigeant de l'usine Permali de Nancy (bois), déjà citée (voir page). Pris d'une crise de fringale, il se voit offrir par ses jeunes séquestrateurs, compatissants...une boîte d'aliment pour chien, du Canigou.
"Ceux qui ne savent pas ce qu'est la vie d'usine crieront: "mais c'est inhumain", commente La Cause du Peuple, dans son numéro 35 (17 février 1971, sous une fière manchette "Vive le peuple!")
"En fait, c'est profondément humain. Donner à un patron du Canigou, ça n'est jamais qu'un rendu pour un prêté; c'est une manière très vivante, très humaine, de lui faire comprendre ce qu'il en coûte de prendrer ses ouvriers pour des chiens.
(...) Au fond, il faut faire que le mouvement de séquestrations devienne de plus en plus l'institution d'un tribunal ouvrier: instruire l'accusation scientifiquement, largement, et reconstituer certaines scènes pour appuyer la démonstration. Faire bosser pendant quelques minutes ou quelques heures le patron c'est une très bonne démonstration..."
Une séquestration doit être gérée "non seulement comme une fête, mais comme une grande école révolutionnaire..."
Danc cet exemple original d' "action" (gastronomique) "à force ouverte", les ouvriers ont fait preuve d'un art de la ruse guerrière digne du grand Sun Tzu. Le patron leur avait dit "reprenez le travail d'abord, et nous négocierons". La base a accepté... puis séquestré!
Le mouvement se terminera par un succès complet.


USINOR-Dunkerque: séquestration modèle


Mais le concept le plus achevé de la séquestration, telle que les maos la recommandent, l'appuient, la célèbrent, la chantent - ou l'organisent - avait été fourni par le mouvement, bien antérieur. Il avait secoué Usinor Dunkerque, en décembre 1969.
Largement répercuté par La Cause du Peuple, c'est lui qui nourrit et structure, depuis, l'imaginaire prolétarien des séquestrateurs - pour lesquels nous organisons de petits "groupes d'études", comme à Nantes, par exemple, vers 1971...


Dans cet énorme complexe de "sidérurgie sur l'eau", modèle, alors, des restructurations proposées à la vieille "sidérurgie sur mines" des vallées lorraines, travaillent alors quelque 15 000 ouvriers.
7000 sont employés par Usinor-même, et 8000 par les sociétés extérieures occupées au chantier d'extension du complexe sur 15 km de front de mer, et 10 de profondeur.


Là-bas, donc, tout commence par un mouvement des pontonniers de la halle des lingotières (voir page). Pour protester contre un des innombrables accidents mortels du travail endeuillant à cadence régulière cet énorme site soumis à un processus permanent de "restructuration-expansion", dans une ambiance "Far West", ces ouvriers juchés sur leurs imposants ponts mobiles, au sommet d'ateliers géants, vastes comme des halls de gare, où la communication avec le sol se fait par gestes, codés, par téléphone, s'il marche, ou par talkie-walkie, ont décidé...d'appliquer à la lettre les consignes de sécurité! C'est très mal. Car c'est une arme redoutable. Donc, les sanctions pleuvent. Avertissements, mises à pied...Les syndicats proposent l'envoi d'une délégation aux "grands bureaux", pour protester. "Pas de délégation! On y va tous!"...Bientôt, raconte La Cause du Peuple, "les ouvriers se vautrent dans les grands fauteuils, jouissent et ridiculisent ce luxe et ce confort payés par leur propre sueur...Les secrétaires de direction sont houspillées...Trois despotes particulièrement haïs sont séquestrés..."A mort! A mort! Pendons-les par les couilles!..."
- "Les nouvelles formes de lutte s'attaquent directement à l'autorité des chefs, à l'organisation du travail, au despotisme capitaliste, commente doctement le journal..., rappelant "les dettes de sang et de larmes que ces despotes avaient contractées vis à vis des travailleurs d'Usinor..."
Quand un des prisonniers a demandé "la permission d'aller pisser", "pisse dans ton froc!", lui a répondu un ouvrier. "Tu ne connais pas le slip qui colle aux fesses par la sueur, au moins tu connaîtras le cul mouillé"...


La haine de classe existe. Ce n'est pas une invention romanesque - même s'il existe de mauvais livres sur le sujet.


Dans un pays développé, éduqué, et cultivé, qui n'est ni gangrené par la famine, ni ensanglanté par la guerre, elle doit bien avoir des racines quelque part, cette haine, des causes, et d'abord, tout simplement, dans la crue réalité du rapport capital-travail, non tel qu'il pourrait être, mais tel qu'il est, dans l'atteinte à la plus basique dignité que constituent ces espaces "hors démocratie" que sont encore les ateliers. Comme si la démocratie au quotidien, l'appel à la "ressource humaine", à "l'intelligence collective", au "savoir partagé", devaient rester interdits aux ouvriers...


La vague de résistance au taylorisme ayant été contenue, mais pas brisée, à partir de la liquidation des maos, en 1973, ce sont aujourd'hui les ingénieurs et cadres que touche l'extension de cette lèpre au travail intellectuel lui-même, privé, par organisation, d'initiative et de créativité, et soumis à des règles de rendement, mécaniques. Dans ces milieux policés, ou cette "haine de classe" est bridée, au point d'y devenir purement impensable, ce sont jusqu'ici...des vagues de suicides au bureau qui manifestent ce mal être au travail. Forme de désespoir ou de dégoût de soi dans le rapport au métier de technicien ou d'ingénieur, à son tour dévoré par le "stress", amputé de sa part la plus créative, la plus noble, "standardisé", comme auraient dit Taylor ou Henry Ford, elles sont annonciatrices, on peut raisonnablement l'imaginer, d'autres formes de rébellion, élaborées, collectives, et sauvages. Et il n'est pas indifférent que ce soit, précisément, le "technocentre Renault" de Guyancourt (Yvelines), censé constituer la relève "par le haut" de l' "Île du Diable", arasée, qui se soit "illustré" le premier dans cette macabre série noire...


Renault-la-Haine? Ferodo-la-Haine? Batignolles-la-Haine? Usinor-la-Haine? Terreur? Démocratie? - Mais c'est de la "valeur travail" qu'il s'agit! Et pas seulement de sa contrepartie marchande ou monétaire...


La profonde demandes des sociétés modernes, au sein du capitalisme le plus développé même, prolonge le cri prophétique des O.S. de 1970, des immigrés du "bas de la chaîne", et des maos qui l'anticipent, l'entendent et le répercutent...


Il en va de l'avenir du travail humain,
dans une société dont, quoi qu'on dise, et quel qu'il soit, il reste, pour le pire ou pour le meilleur, le centre.
Et il ne s'agit nullement d'idéalisme. Car, qu'est-ce qu'une entreprise qui marche? Une société qui marche? C'est un organe vivant, dont les individus qui le composent ne sont pas les atomes robotisés, disjoints, d'une "chaîne" d'exécution, forme plus ou moins sophistiquée d'esclavage. Où, jusque dans l'acte de production lui-même, les actes font signe et sens.


Dans une usine digne de ce nom, vivante, cellule de base d'une société vivante, domine la conscience, donc la confiance...


A Usinor Dunkerque, dans la vague de mai 1968, ce cri de la vie qu'on mutile, hurlement à la mort d'hommes devenus des loups pour d'autres hommes parce que ceux-ci les ont trop longtemps traités "comme des chiens", n'est pas le fait d'une poignée d'excités. Ils sont 800 à 1000 à séquestrer. Et pas un seul ne moufte quand l'un de ceux qu'ils savent responsable de mort d'homme, puis de sanctions visant alors...ceux qui veulent imposer le respect des règles écrites de sécurité, se voit contraint à se serrer la ceinture quelques heures: "On les a fait jeuner, raconte un ouvrier. "T'en veux un morceau?- Eh! bien, il n'y a rien pour ta gueule".


Après l'Orne, l'Alsace.

La France profonde en marche vers les soulèvements


Loin des hauts fourneaux rougeoyants, des coulées d'acier en fusion, de la violence du combat de l'homme pour dompter la matière, et des dompteurs de fer, entre eux, dans la très sage Alsace, chez Schlumpf, à Malmerspach, le 19 juin 1971, ce beau "printemps des luttes", arrivant enfin à la maturité de l'été, fait céder les grandes grilles, sous la poussée. L'usine est envahie. Le ci-devant maître des lieux, "condamné par la Résistance à la Libération, selon la rumeur ouvrière, "et même, peut-être, nazi" - il arbore d'imposants favoris "à la prussienne"...- est séquestré. Gardes mobiles, tocsin dans les villages, prolétaires alsaciens descendus des vallées hautes rassemblés par milliers devant l'usine - au chant vibrant de la Marseillaise...Schlumpf cède. Sur le salaire.
Personnage pittoresque, ce patron à l'ancienne est le propriétaire de nombreuses entreprises textiles de la région de Mulhouse Bientôt, c'est une autre de ses usines, Gluck qui se met au diapason: "70 centimes pour tous!" - " Désarmer la police", le numéro spécial de La Cause du Peuple est affiché sur la porte. Schlumpf fuit en Suisse. Il demande une négociation en terrain neutre, sur l'aéroport de Bâle-Mulhouse - sur la frontière...Pendant que les pouparlers se préparent, au dixième jour de grève, un représentant local du Secours Rouge qui lance un apel à l' "unité populaire" autour des ouvriers de Gluck reçoit une ovation.
Quelques jours plus tard, la CFDT de l'usine, et le Secours Rouge, ensemble, appellent à une manifestation devant le musée de l'automobile de M.Sclumpf. La fortune de l'industriel s'y étale sous forme de chrômes rutilants et de carrosseries aux formes étranges, briquées et pomponnées.
Le riche P-dg se flatte depuis longtemps de sa superbe collection de voitures anciennes, de très grande valeur, Bugatti etc. Il y stérilise tout l'argent que lui rapporte le labeur de centaines ou de milliers de "petites mains" du textile, au lieu de l'investir dans des projets de développement - modernisation - ou en salaires. Car la force de travail qu'on forme, qu'on valorise, est un investissement - pas une dépense de luxe improductive, comme l'est un caprice de vieil enfant gâté - De Dion Bouton, bel objet, Rover ou Bugatti...
Les jeunes prolos de Gluck montent à l'assaut, renforcés par les ouvriers de Peugeot Mulhouse, et par des étudiants de toute la région, mobilisés par le Secours Rouge. Ils forcent les barrages de police, escaladent les grilles, sortent lance-pierre et sacs de boulons...Les vitres volent, des gardes mobiles s'écroulent...Dans la soirée, la cour du musée est occupée. Feux de camp. "Ces murs cachent ce que nous avons volé aux ouvriers- signé Fritz et Hans Schlumpf", proclame une vaste inscription réalisée à la bombe à peinture.L'odeur de la poudre flotte sur les vallonnements doux de la vieille Alsace. A quelques kilomètres de là, des barricades apparaissent devant Air Industrie, à Thann - où se reflètent les flammes de feux de camp...A Cernay, des bagarres éclatent entre de jeunes grévistes et la police...Les jeunes du Secours Rouge vont même mobiliser les paysans du Sundgau, qui reviennent juste de l'immense "jacquerie" des paysans européens, à Bruxelles. - Dénonçant le "plan Mansholt", ils ont complètement saccagé cette ville-symbole la politique anti-paysanne de la technocratie européenne. Ils sont heureux, fiers de leur lutte, et encore chauds. Dans plusieurs villages, paysans, jeunes ouvriers et jeunes intellectuels, unis, récoltent ensemble des tonnes de pommes de terre, pour aller les distribuer aux grévistes de Gluck. Révolution Culturelle, encore, toute naturelle, au cœur de l'Alsace profonde...Odeur de soulèvement, comme dans cette autre campagne, lointaine, entourant Ferodo...Un spasme, un autre...Les maos n'inventent rien, ils cueillent, et font circuler le parfum de "cent fleurs"...

Là-dessus, la CFDT de Gluck et le Secours Rouge toujours unis appellent à une nouvelle manif devant le musée de l'automobile. Elle est préparée par un tract massivement distribué aux combatifs prolos de Peugeot-Mulhouse, eux-mêmes en conflit, âpre, au même moment.
Un millier de personnes se retrouvent devant les grilles. Ceux de Malmerspach sont descendus donner un coup de main. Beaucoup de jeunes se sont casqués. Aux cris de "Unité Populaire", et "Schlumpf, salaud, le peuple aura ta peau!", 300 d'entre eux affrontent les gardes mobiles devant la mairieà coups de pierres. Pour se dégager, ceux-ci sont obligés de charger. Plusieurs fois. Au corps à corps, les jeunes ouvriers alsaciens ne reculent pas. Pas plus les immigrés de l'usine (200 sur 750 environ). Tous se sont équipés de planches, qui font au moins match nul avec les lourds mousquetons des "mobiles", dont ceux-ci se servent comme gourdins.

Finalement, la vague retombe. La "tendance au soulèvement" est là. Mais elle reste "tendance", et promesse, le conflit s'effiloche, et "tout est perdu fors l'honneur"...

L'affaire se terminera sans plus de casse pour le "négrier milliardaire" aux rouflaquettes incontestablement prussiennes, et peut-être pire...
- Mais la famille Cruse, Kruse à l'origine, héritière, notamment, d'un honorable archevêque luthérien de Lubeck (Schleswig-Holstein), connue pour avoir de tout temps négocié les bois de la Baltique, bons pour la fabrication des drakkars comme des tonneaux, contre de grands vins d'Aquitaine (qu'elle exportait jusqu'à la cour des Tsars) a immigré, voici une poignée de siècles, vers les bidonvilles de grand luxe du Quai bordelais des Chartrons, dans le riche "ghetto protestant" du port, hors des limites de la ville, quittant ainsi, à l'extrême-nord de l'actuelle Allemagne, où elle avait fait souche, sa péninsule glaciale et pourtant disputées entre deux conviviales confréries des confins de la Baltique, les doux Vikings (danois), à distance d'un étroit bras de mer, parfois banquise, et donc, passage à pied, et les charmants prussiens, au sud...On ne peut compter sur nous, donc, pour alimenter un quelconque racisme anti-prussien, amalgamant les rouflaquettes du patron Schlumpf et celles du chancelier Bismarck; ou ce grand personnage, véritable inventeur de la Sécurité Sociale, au chancelier Hitler, aussi éloigné de lui, dans la réalité de l'Histoire, qu'Adolf, le petit brun excité et cruel à moustache, de la ronde et bonnasse Angela...


Caterpillar Grenoble: "science sans conscience n'est que ruine de l'âme"

Cette usine de fabrication de bulldozers, à capitaux américains, est aujourd'hui célèbre dans le monde entier, mais pas seulement pour la qualité technique - incontestée -de ses monstrueux engins.
Un jour, le conducteur d'un bull Caterpillar, blindé, de l'armée d'occupation israélienne, a réduit en bouillie Rachel Corrie, une jeune pacifiste venue des Etats-Unis dans un groupe de "volontaires de la paix" venus opposer le frêle barrage de leurs jeunes corps, signalisés, par précaution, par des combinaisons fluo, à une (nouvelle) destruction de maisons d'habitation palestiniennes.
Juché au haut de la tourelle de son Caterpillar, le conducteur militaire ne l'a pas vue - ou au contraire, il l'a vue...
L'engin - peut-être, qui sait, fabriqué à Grenoble - a écrasé la jeune fille. Rachel est morte, et sa photo figure dans les foyers palestiniens avec celle des "martyrs" des premières et deuxième intifada, en attendant les suivantes...

Le prénom Rachel, associé, jusqu'ici, à l'antique tombeau d'une autre Rachel, objet permanent de vifs affrontements, fait donc doublement sens, depuis, en Palestine, et bien au-delà.
Caterpillar a fait l'objet d'une vive campagne de boycott, animée par la famille de la jeune fille, allant jusqu'à la perturbation d'assemblées d'actionnaires - sans chars, et sans bulldozers...
Mais en 1971, nous n'en sommes pas là.
Le nom de la firme américaine vient plus simplement prendre sa place dans le printemps fou des O.S., sous l'impulsion des Renault.

Un souci vient toucher la machine 301, et le montage-boulonnage des "spockets", sur la ligne 53-33 d'une des deux usines de Grenoble. Les ouvriers réclament l'augmentation du temps alloué, lié à l'obtention du sacro-saint "boni".
- "Les temps sont étudiés de manière scientifique, répond froidement la direction. Erreur: nous ne sommes pas au pays de la loi du colt, des B52, et des "missiles intelligents", mais dans la "doulce France", où (selon le mot d'un sensuel penseur - Rabelais -convaincu que la plus "doulce" façon de s'essuyer le cul, après défécation, est d'utiliser les plumes d'un oisillon vivant et tiède) "science sans conscience n'est que ruine de l'âme".

Et comme précisément, ils sont dotés de conscience, et de ce qu'on est en droit d'appeler une âme, au sens où la lame d'acier d'un sabre en a une, les O.S. de Caterpillar s'autorisent à soumettre à leur propre examen critique, rationnel, et partagé en commun, de ce que leur direction considère comme "scientifique" - intouchable, tabou...
Pour eux, ce "niet!" ne clôt pas le débat. Ils veulent le faire rebondir. Ils vont y parvenir en prenant l'initiative de modifier eux-mêmes l' "organisation scientifique du travail".

A tour de rôle, ils vont spontanément donner un coup de main, aussi illégal qu'informel, aux malheureux bagnards rivés à la perfide 301. Le chef n'est pas content. Il crie. Il dérange ces grévistes atypiques, qui, au lieu de se mettre en grève, sont venus offrir un surcroît de travail, gratuit, à leurs frères de souffrance. Dérangés, ils s'énervent. Enervés, ils frappent. Le chef se tait, enfin. Mais humilié, et le visage en sang, il va se plaindre au chef du chef. "Ils m'ont tapé".
La direction de Caterpillar, passant, à rebours de l'Histoire, d'une ligne "Bush junior", à "Bush senior", fait preuve pour l'occasion, d'intelligence, et d'un minimum de souplesse. Elle affecte à la machine un opérateur supplémentaire. C'est bien.
Pour les O.S., c'est un succès concret. Mais pas complet. Ils voudraient aussi - les chiens...- une diminution des cadences.


Le temps ouvrier, surtout quand il devient celui d'une réflexion stratégique collective, n'est pas celui du "zapping". Après un temps de latence, les effluves grévistes du "printemps des O.S." ramènent sur le tapis, ou plutôt sur les sols de béton froid de Caterpillar-Grenoble, la question du "boni" et des cadences.


Entre temps, dans le cerveau lui aussi collectif de la multinationale, le changement d'attitude des jeunes ouvriers de France, jusqu'ici considérés comme des modèles de productivité, de flexibilité, et de discipline, a fait sérieusement réfléchir. Les filiales françaises voient donc leur avenir "compromis". Les commandes "sont en baisse..." La production s'en ressent. Les ouvriers s'adaptent. Ils appliquent... un mot d'ordre de Lenine - et produisent "moins mais mieux". - - - Mieux? En tout cas le plus longtemps possible, d'ici que l'usine licencie, ou ferme...
La "grève du boni" qui se déclenche, n'est plus une mesure de boycott, visant à freiner les cadences, mais une tactique défensive, visant à conserver l'emploi le plus longtemps possible...
Evidemment, c'est un raisonnement de court terme. Enfin, il est fait. La production moyenne est de 15 bulls par jour, d'ordinaire. Avec le coulage du boni, elle descend à 14, 13, 12, puis 10...Quinze bulls perdus en une semaine. A un million huit le bull...Plus "rentable", presque, qu'un sabotage...Autant d'engins, qui, restant en commande, devront être fabriqués dans les semaines qui suivent, prolongeant d'autant le délai de grâce précédant des mesures de licenciements, voire de fermeture, attendues et craintes...
Les ouvriers de l'équipe de nuit, qui ont lancé le mouvement, ne sont pourtant que 41% à respecter la consigne. Craignant l'isolement, ils tentent d'élargir le front, en avançant une revendication de 75 centimes d'augmentation pour tous, et tout de suite, avec intégration du "boni" dans le salaire de base - en fait suppression du boni, et donc de l'archaïque "salaire aux pièces".
La CGT organise un vote, à bulletins secrets, dans toute l'usine: 508 pour le mouvement, 248 contre. Une délégation d'ouvriers de Caterpillar est alors invitée à la fac, fief incontesté des maos de Grenoble, où le soutien s'organise.


C'est aussi le moment où la Gauche prolétarienne de Grenoble manifeste de premiers signes de dissidence à l'égard de l'impérieux "Pierre Victor". Selon "Volo" (Volodia Shashahani, frère de Nicolas, fondateur d'EuroPalestine, et lui-même proche sympathisant du mouvement), et revu récemment à l'occasion du décès de Pierre Boisgontier, "le lion de Grenoble", survenu après la mort en montagne de Pierre Bernardi de Sigoyer, son "adjoint", et la disparition de Pierre Blanchet, son prédécesseur, mort sur le front du journalisme de combat en Yougoslavie, "à 70 contre 10", ils vont mettre en minorité "le grand chef", contraint de se déplacer deux fois sans succès dans ce qui est alors "la capitale des maos".

Les Grenoblois rejettent la ligne simpliste et manipulatrice "tout comme à Billancourt", insistent, leur propre expérience à l'appui, sur l'importance des combats de rue, amorce des "soulèvements", pour fusionner intellectuels et ouvriers. Certains d'entre eux, dans la "bande à Volo", amorcent même, en contact avec des électrons libres de la NRP, une ligne "Tupamaros", conçue comme complémentaire d'une infiltration massive au P.S, comme écran de fumée et bouclier...
La mort de Boisgontier, suvenue après un combat magnifique contre un cancer à évolution rapide, a interrompu le travail en commun amorcé pour ce livre, dans la suite du texte que nous avions écrit ensemble, à la sortie des "Chrysanthèmes", en 1973, appel à la Résistance aux Liquidateurs co-signé "chasse-goupille" et "tire-rivets", écrit en duo par ce fils d'un lieutenant de chasseurs alpins, mort pour la France en 1940, et lui-même insoumis parmi les premiers contre la guerre d'Algérie, qui a personnellement organisé sa cérémonie d'adieux dans une ville rebelle dont il était resté jusqu'à la dernière seconde une des plus hautes figures.
- Conformément aux dernières volontés de Pierre, notre salut à sa mémoire, en présence de plusieurs centaines de personnes, dont des élus de sa banlieue de Saint-Egrève, dont il était conseiller municipal, s'est fait au son du Chant des Partisans, d' Agnus Dei, de La Marseillaise, de l'Internationale, et d'un sublime "Bella Ciao", l'hymne de libération nationale la Résistance Italienne dans les maquis alpins, tout proches, chantée a capella, d'une voix de cristal, par la jeune femme qui avait tenu la main de notre compagnon les derniers jours.


- Conformément à ses avant-dernières volontés, un peu plus anciennes, l'appel "chasse-goupille" et "tire-rivets", sur un axe Nantes-Grenoble passant par Billancourt, avait rendu possible notre dernier hommage, dans l'honneur, au premier Pierre (Overney) - avec la cloture définitive du contentieux Tramoni en 1977.


Un autre livre, qui ne peut être écrit que dans les Alpes, avec sa "bande" irréductible, devrait compléter ce trop rapide paragraphe, jeté dans l'émotion d'un retour de Grenoble, et de Bella Ciao, débur novembre 2007 - 34 ans jour pour jour après les "Chrysanthèmes" puant la vieille charogne de 1973...
Aucune de ces fleurs de mort n'est venue souiller le départ de notre second Pierre, mort à 73 ans comme il avait vécu - et comme son père était parti: dans l'honneur et dans le défi.

Suite ici

 

 


 

 


Stratégie


Fin mai 1971, puisqu'il faut y revenir, donc, la réunion ouvrière organisée par les maos pour faire la synthèse de l' "offensive prolétarienne de printemps" dégage quelques grandes lignes.
Le combat contre les cadences et, par suite, les petits chefs, chargés de les imposer, a été l' axe premier de la G.P., parfaitement en phase avec la profonde révolte des O.S., dans le cadre de la "guerre de la productivité" - intensifiée, paradoxalement, par les accords de Grenelle...


Cette forme de "guérilla d'atelier" était indispensable. Elle a donné son premier élan, et sa solide implantation prolétarienne à la Gauche du même nom. Mais elle ne peut devenir durable, franchir un seuil, et déboucher sur de nouvelles formes d'organisation ouvrières, qu'à la condition d' une mutation profonde.
L'objectif reste, sur le long terme, la création du "Parti de la Nouvelle Résistance", ce "parti maoiste" - qui ne doit pas être une vague "mouvance", et pas non plus un "parti de papier", bavard, petit-bourgeois, groupusculaire, mais "un vrai tigre, avec de vraies dents, et de vraies griffes"...
Il devra pouvoir conduire la transition vers les soulèvements de masse, largement populaires - qui déjà se dessinent et s'amorcent, du Calvados aux vallées perdues de l'ancienne Alsace, en passant par Grenoble, le secteur minier de Faulquemont (Lorraine, voir page) et d'autres lieux. Ensuite pourra s'ouvrir la "phase suivante"...


Aux "bandes " "mao" d'usine, ou de zones-usines, vivantes, actives et courageuses, mais "bordéliques", aimées d'une fraction de plus en plus large d'ouvriers, et autour d'eux, d'une masse de "petites gens", mais incapables d'organiser cette fraction du peuple de façon stable, doivent se substituer des structures régulières.
Elles ne pourront naître sans être porteuses d'un programme de lutte concret et unifiant - et crédible, d'abord, au niveau du "bifteck", du pouvoir d'achat, du salaire...
Les O.S. eux-mêmes, d'ailleurs, nous y incitent. Ils nous y aident. Ils précisent peu à peu leurs revendications fondatrices en ces matières: "à travail égal, salaire égal", "augmentations de salaire uniformes", et pas au pourcentage. Elles convergent partout de la diversité des situations, des luttes.


Mais en pratique, ce n'est pas si simple.


"A Billancourt, résume Houcine, qui s'impose, au cours de cette réunion (comme il est en train de s'imposer à la direction mao de Renault, tout juste mise en place, et peut-être au-delà), les ouvriers algériens "n'ont plus confiance que dans les maos".
C'est déjà ça, car ils sont le cœur de l'immigration dans l'usine, le cœur de "l'Île du Diable", et donc, de fait, le cœur de Renault. - Mais cet acquis d'importance reste insuffisant, car il faut organiser "tout le monde".
Pour un autre militant algérien du Comité de Lutte Renault, intervenant à son tour, "ce qui a été formidable, ça a été la bombe à Minute (première réussite de la N.R.P. "structurée", réalisée sous la direction personnelle de "Momo"). "Les camarades, plus ils sentent que les camarades français sont près d'eux, plus ils foncent".
C'est ce qui se passe, en interne, depuis l'apparition du "G.O.A.F. Robert", qui n'est pas tombé du ciel, mais, souligne un troisième, a requis "une préparation 15 jours...". "Depuis, les G.O.A.F. se multiplient dans l'usine. Il y a une grosse demande."
Mais il n'est pas nécessaire de faire un nouveau bond, précipité, dans la violence.
"Là, des tracts suffisent pour calmer...Là où ça ne suffit pas, il faut, d'abord, l'enquête...Tout savoir sur le chef visé, qu'il y a 15 ans il a construit son pavillon en exploitant un travailleur au noir, qui, que...Puis jugement: il a recommencé, on lui a casse la gueule...
Si les masses sont déjà en partie libérées de la peur, alors on y va en masse. Si les gars ont la trouille devant une maîtrise fasciste, il devient obligatoire d'organiser une action commando pour débloquer l'initiative des gars, et sur cette base, on développe la démocratie, on discute, on libère l'expression..."

"Les chefs, on peut s'en passer, reprend Houcine,... "En Chine, ils s'en passent. Ce qu'on fait maintenant, ça sert pour s'en passer plus tard...Il faut voir où on va. Casser la gueule des chefs n'est pas un but en soi...".
Syndicaliste en Algérie, dans une première vie, il a fini par avoir de grosses difficultés au sein de l'UGTA, le syndicat officiel, et avec le FLN au pouvoir: on lui a reproché d' avoir organisé une grève d'un mois dans le secteur des assurances. Il a alors été exclu du syndicat avec pertes et fracas pour "tendance pro-chinoise". "A l'époque, affirme-t-il, il ne savait "rien ou presque de la Chine"
Selon lui, donc, pour aller dans cette direction générale, les maos ont besoin de transformer leur façon de faire, et d'être, dans ce sens, plus "syndicaux", plus concrètement revendicatifs en tout cas sur la feuille de paye.
A Billancourt, l'occupation, qui a tout de même duré 17 jours, s'est terminée sur un échec. Le Comité de Lutte, à l'origine, très largement, de son déclenchement, avec la paradoxale complicité des O.P. communistes orthodoxes de l'outillage, et de secteurs entiers de la CGT - ce qui donne à réfléchir...- assume sans masochisme la responsabilité de cet échec.
"Ce qu'il faut maintenant, c'est une force organisée sur toute l'usine...Mais pour progresser dans cette direction, ce qui nous a manqué, pendant l'occupation, c'est de travailler avec la base à la formulation de revendications spécifiques à l'usine de Billancourt, en premier sur les salaires...
On ne l'a pas fait, on est restés focalisés sur l'affrontement avec la maîtrise, qui continuait à rentrer dans l'usine, sans faire grève, et dans notre face à face devenu traditionnel avec la "police syndicale", devenue une obsession...Alors qu'en profondeur, au contraire, la CGT bouge...elle évolue vers nous..."


Ce bilan est très clair. Néanmoins, les choses n'avanceront pas. Pour deux raisons, bien différentes l'une de l'autre.


1.- D'abord, parce que la direction de la GP tombe dans le piège consistant à faire de Billancourt, non une expérience militante, éventuellement exemplaire, mais un fétiche.
Elle s'en sert pour s'obstiner dans sa "doctrine" d' antisyndicalisme radical, pour ne pas dire primaire. Cet a priori dogmatique a dérivé, et s'est durci, à partir d'un constat initial, factuel. Mais, depuis l'offensive ouvrière de 1971, et sous l'impact de la force critique du vieux syndicalisme que les maos incarnent, en rester là c'est se scléroser, vieillir, et se couper de la société vivante - telle qu'elle change. Cela nous coupe de la vie réelle, et du "mouvement réel qui abolit l'état actuel", essence, selon Karl Marx lui-même, du communisme. Car le communisme est "mouvement", tendance active, à l'œuvre, dans la société concrète, dynamique; il est processus, à l'œuvre, et pas "idéologie" ni "doctrine" carrée, idéologie, fermée...Et là, Marx est "chinois"...


Cet acharnement, venu du haut de la micro-société "mao", est entretenu par "la force la plus terrible, la force de l'habitude" (Lenine). Mais surtout par l'orgueil d' "avoir eu raison avant tout le monde" - et d'avoir, encore et toujours, "raison"...
Et tout cela se traduit par la volonté a priori d'organiser partout des Comités de Lutte, sur le modèle de Billancourt. - Alors que là-même ils restent une réalité naissante encore fragile, souvent superficielle, aux limites de l'informel...Et qu'ailleurs, à CODER Marseille par exemple (lire page), ou encore à Saint-Nazaire, des expériences de travail politique, sur fond de luttes ouvrières très avancées, se font entièrement ou partiellement en dehors d'un tel cadre (voir page).
Passant par le canal des "établis", plus facilement sous influence que les ouvriers d'origine, le Comité Exécutif de l' "ex GP" parachute alors un programme du Comité de Lutte Renault, puis les "projets de statuts" d'une "Union Nationale des Comités de Lutte d'Atelier" (UNCLA) - dont on fera grand foin, mais qui n'aura qu'une existence embryonnaire.
L'idée force y est exprimée crûment, dès les premières lignes: "Balayons les syndicats pourris....(...) "A bas le syndicalisme, ennemi des ouvriers..."- "CGT nouveaux bourgeois, CGT flic, CGT raciste"...Le Cdl n'est pas un syndicat. Il n'applique aucune des méthodes des syndicats." (Programme du Comité de Lutte Renault, premiers paragraphes).


Mais il faut nuancer.


La ligne antisyndicaliste primaire n'aurait aucune chance de survivre si la CGT-Billancourt, la CGT-Renault d'Albeher, la CGT et le PCF, en général, suivaient un cheminement rapide, en ligne droite, convergeant avec les idées, et surtout les pratiques de masse, effectives autant qu'efficaces, des Comités de Lutte ou des maos.


Dans la réalité, les choses ne se passent pas comme ça.


Cette tendance de la CGT existe, et elle se manifeste, y compris à Renault, et même à Billancourt
: mais les choses suivent un parcours aussi sinueux que les boucles de la Seine, avec des avancées suivies par de sauvages régressions, des stagnations, etc.


Les choses seraient plus simples à écrire aussi si le programme des Cdl ne comportait pas aussi, et au passage, d'excellents points, tirés de l'expérience réelle, et de luttes effectives:"Le principe fondamental, c'est l'enquête dans les masses."...Nous sommes tous des délégués" "Vive les séquestrations de patrons" "A bas les salaires de misère! A bas les cadences infernales...Réduction du temps de travail...Guerre au racisme: ce ne sont pas les immigrés qui viennent prendre le pain des Français. Ce sont les patrons français qui créent le chômage, aussi bien en France que dans les anciennes colonies, et c'est aussi eux qui en profitent..."Les chefs qui restent tranquilles dans leurs bureaux sans ennuyer personne n'ont rien à craindre..."Dégager au fur et à mesure des besoins des groupes d'ouvriers antiflics, organes de la vigilance et de l'action violente pour le respect de la tranquillité des ouvriers"..."Multiplication des G.O.A.F...Une force pour le respect des ouvriers..."


L'Article 2 de ces projets de statuts, validés dans les ateliers, mais pas encore en Congrès, stipule: "l'UNCLA est antiraciste, anticapitaliste, anti-impérialiste, antisioniste."


2. - Mais, si la tendance au "recentrage" vers un travail revendicatif d'atelier, et sur une politique innovante, concrète et offensive, en matière de salaire, tendance impulsée par les "cadres de masse" ouvriers les plus expérimentés, comme par Linhart, se trouve freinée, c'est aussi pour une deuxième raison.
Nos débats n'ont pas lieu en chambre, ni dans le pur ciel des idées, à froid, dans le contexte aseptisé, sécurisant, d'un laboratoire; ils ont lieu dans le feu de la vie réelle, donc de la guerre à laquelle nous sommes confrontés, que nous avons conçue, voulue, et assumée, mais qui nous dicte - c'est la loi du genre - ses urgence, et parfois même nos réponses - et là, c'est un "effet miroir", mimétique, très ennuyeux...


"Pétrole contre immigrés": l'Algérie sur le front de l'Or Noir


La tension monte, en cet été 1971, dans tous les domaines, et sur tous les fronts.
En interne, l'Etat et le patronat élaborent une réponse pensée, et une contre-offensive, face au printemps ouvrier du centenaire de la Commune, et à notre propre percée, qui l'accompagne.
Il se durcit, et frappe - avec de nouvelles armes.
D'autant qu'il est lui-même sous la contrainte d'énormes facteurs de pression internationaux.


Contradictions Etats-Unis Europe, dollar, etc.


Une crise économique internationale s'étend et s'aggrave, crise de confiance, d'abord, devant l'enlisement manifeste de la contre-offensive américaine à la "surprise du Têt", au Vietnam.
Les dirigeants du vieux monde commencent à le comprendre: ils perdent peu à peu la maîtrise de cette planète ronde et bigarrée qu'ils avaient toujours cru leur, et rêveraient soumise, "globalisée", lisse et plate ("La Terre est plate", auteur Thomas Friedman, "grand éditorialiste au New York Times", "meilleur éditorialiste mondial", ICM incorporation Londres 2006, traduit et adapté en France par l'inénarrable Fondation Saint Simon, chère aux "grands patrons de gauche", et à Serge July, qui en avait fait le "think tank" manipulant le vieux Libé décati de 1981-2006. )


Tétanisés, ils se pétrifient sur place, perdant tout esprit d'initiative, d'entreprise, sur le plan économique comme sur le plan militaire.
Sur ces deux plans, leurs contradictions s'accentuent alors avec le monde arabe, secoué, bien au-delà des apparences, par l'humiliation de l'interminable épuration ethnique sur la terre qui vit naître Jésus-Christ, et fleurir son message d'amour égalitaire, décanté par Paul de Tarse, le lumineux hellène ("Il n'y a plus ni Juifs ni Grecs") - rupture radicale avec le Dieu cruel, vengeur, raciste, de l'Ancien Testament, du Pentateuque et de la Torah, le Dieu génocidaire de Josué, du talion, des bains bouillants d'excréments, et du reste...

L'Algérie ouvre alors le front de l'or noir.
Mais elle est elle-même piégée par cette forme parfaite d'extorsion coloniale et de pillage des chairs et des cerveaux qu'est la politique mondiale d'immigration - sans laquelle les propres tensions internes du régime de l'intègre Ben Bella devenu celui de l'austère colonel Boumedienne, des militaires corrompus et tortionnaires de la "défense de la laïcité", puis de l'ouvert et très "chinois" Bouteflika deviendraient explosives.


Contrats "pétrole contre immigrés", or noir contre chair humaine, devenue viande à travail...
Tout le monde se trouve pris au piège de cet entrelacement de spirales régressives, mortifères.
D'abord les immigrés.
Et plus l'argement tout l'ancien "Occident" devenu l'esclave d'un Or Noir aux reflets "verts", et du billet de la même couleur, sa monnaie à devise intégriste "in God we trust"...Occident reniant, du coup, sa spiritualité, sa culture, et les valeurs incarnées dans la face de lumière d'une haute et brillante histoire... Occident prostitué en "Atlantisme", dans une collaboration honteuse avec les tortionnaires du petit peuple martyrisé, mais indomptable, de l'immortelle Palestine.


"Pas de pétrole, pas de cognac!". - "Guerre au racisme"


"Ce qui se joue, écrit le J'Accuse des maos et de Robert Linhart - fidèle ici, et avec quelle superbe, au journal de Zola engagé pour Dreyfus, l'autre, Alfred - l'innocent...- c'est un marché ignoble: des humains contre du pétrole..." (1er mai 1971).


"Pas de pétrole, pas de cognac", commencent à grognasser, à l'abri de leurs comptoirs, et des Doberman couchés dans le coin, les patrons de café racistes - et il y en a...Ils humilient de plus en plus ouvertement les "musulmans" d'usine venus se remonter le moral devant un verre oblong où se mire la liqueur orangée, qui brûle...
"Guerre au racisme", titre La Cause du Peuple-J'Accuse, le 13 juin 1971- appelant à un grand rassemblement-débat à la Mutualité, le 20, avec la participation du Comité de Lutte Renault, des Comités de soutien à la Révolution palestinienne, et des Comités de Lutte Antilles-Guyane...

Ceux de Chausson-Gennevilliers seront de la partie, des Marocains du sud, guidés par le rugueux Mokhtar, un mao à moustache noire, tombante, rocailleux comme l'Atlas, ou plutôt comme les montagnes du Rif, son "pays", pilier du combat ouvrier dans son usine, poète et théâtreux, le temps qui reste, et vivant, encore et encore, dans la lumière du sentiment très pur qui le lie à la merveilleuse Geneviève Clancy, elle-même mao, amie, s'il en fût, de la Palestine, et poétesse - récemment disparue (Mokhtar, simple ouvrier jusqu'au bout, étant alors, selon son frère, reparti "vivre au pays", récemment, dans une petite maison blanche au bord de la mer).


A Gennevilliers, les Marocains de Chausson qui ont recréé leur "village", dans un quartier de petits hôtels de célibataires plein de vie et de chaleur, fréquenté, quotidiennement, par les maoistes de la "zone de partisans nord-ouest" du Corse "U Cervu" (voir page), ont affronté sans ciller deux lock-out successifs. Le premier en tant que sous-traitants de Renault, pendant les grèves du printemps. Le deuxième, le 3 juin, à la suite d'un conflit survenu chez Brissonneau, lui-même sous-traitant de Renault, dans l'Oise...
Autour d'un tract signé "les ouvriers maos de Chausson", Mokhtar a entraîné 300 d'entre eux dans un défilé de la colère: "Chausson doit payer", "A bas le racisme".


Il faut se méfier des coups de colère de ces gens durs à la peine que sont les calmes et tranquilles marocains de Chausson.
En septembre 1970, l'élan d'émotion suscité pat la mort subite du grand Nasser, abattu par une crise cardiaque inattendue au moment où il bandait toutes ses énergies dans la quête désespérée d'un "compromis arabe", permettant d'éviter un massacre complet des Palestiniens de Jordanie, entraînés à un affrontement suicidaire avec les bédouins du "petit roi" par le "gauchisme " du FPLP, la campagne mao "Geismar Arafat-Résistance" avait elle aussi contribué à enflammer le village marocain de Chausson- Gennevilliers (voir page). "Ici, la lutte des fidayin c'est la lutte de tous les travailleurs", disaient Mokhtar, "U Cervu", Sylvie, le "Petit-Jean" breton de Louis le Grand et les jeunes maos du secteur. Le cœur battant pour la Palestine avait gonflé jusqu'à l'émeute, et les briques d'une intifada des Marocains de France avaient volé des toits sur la police...


Alors, pour cette histoire de double lock-out, la direction de Chausson s'en est souvenue. Elle a cédé. Elle a payé.


Des Groupes Ouvriers Antiflics à la Milice Ouvrière Multinationale


Avril a été vif, mai fort, juin rude, l'été sera chaud, mais vraiment, et juillet donne le ton. Avec une "visite" en force du Comité de Lutte Renault, le 15, aux portes de Citroën Javel.
Trois de nos militants de Billancourt, dont un O.S. immigré, venus distribuer un tract sur le procès des accusés de la tentative de coup d'Etat contre Hassan II, à Marrackech, ont été capturés par le "syndicat-indépendant" CFT, quelques jours plus tôt. Emmenés dans un local à l'intérieur de Citroën, ils ont été insultés, tabassés, torturés...
Les "vengeurs" du Comité de Lutte semblent se contenter d'un "coup d'approche". Ils pénètrent sur le territoire de l'usine de quelques mètres, insultent les "blouses blanches" qui passent comme les "indépendants" - et se font acclamer par les "professionnels" de l'outillage(français, gaullistes ou communistes) .
A 15H45, à Citroën, toujours, dans le XV ème encore, mais porte Balard, cette fois, ce sont 25 militants spécialement préparés de la Milice Ouvrière Multi-Nationale Renault (M.O.M.N.R.), extension des Groupes Ouvriers Anti Flics (G.O.A.F.) des ateliers, qui se présentent avec l'allure (relativement...) paisible d'honnêtes distributeurs d'un tract, juste fait pour "piquer". Ce texte dénonce... les "vols sur la paye", que représente le prélèvement automatique de cotisations "volontaires" au syndicat "indépendant".
Laissant un groupe de protection contrôler, derrière eux, la grande porte - où le gardien, au passage, a été expulsé manu militari de sa guérite - ceux-là rentrent carrément de 100 mètres...
C'est l'heure d'une sortie d'équipe. La moitié des ouvriers quittant leur travail s'arrêtent pour regarder. Ils voient les "indépendants" redoutés se faire tout petits, attrapés par la cravate, insultés, menacés. Provocation, intelligemment calculée...
Arrivent des renforts venus du local de la C.F.T., "matériel syndical" en main: nerfs de bœuf etc. Carnavali et Pansart en tête, les fiers-à-bras les plus connus, ils roulent des mécaniques. Mais la M.O.M.N.R. ne les laisse pas s'approcher. Elle charge, direct, à la barre de fer - laissant cinq "fachos" au tapis, assommés et en sang.
Puis les combattants se replient avec une lenteur voulue, démonstrative, théâtrale. Sous la protection de quelques grenades au plâtre dont les explosions rapprochées, nappent d'un beau nuage blanc la "manif" qui se forme derrière le groupe de choc et s'éloigne sans hâte au cri de "Citroën raciste!... Citroën, salaud, les ouvriers auront ta peau!..."
Selon le tract, il ne s'agit que d'un "premier avertissement"...


"Groupe spécial Karamé" de la "Milice ouvrière Multinationale"


A Billancourt, le travail d'atelier, certes, piétine, et le mirobolant "programme du Comité de Lutte Renault" ne fait que boucher les trous avec des mots - souvent fort beaux. Mais, on l'a dit, "la politique commande" - et la politique, une semaine après la visite amicale aux frères de Citroên, c'est un nouveau développement organisationnel du dispositif "politico-militaire" organisant, autour des ouvriers maos de Renault de toute nationalité et de toute origine, ceux d'Unic, Citroën ou Chausson...
Et voici que déboule à son tour un "groupe spécial Karamé" de la "Milice Ouvrière Multi-Nationale" (M.O.M.N.) - qui a perdu son R: elle n'a plus d'attaches nominales avec Renault.


L'objectif de la première "opération ponctuelle à haut risque" qu'elle prépare, de façon autonome, est de communiquer un message de réprobation, vif, à l'ambassadeur de Jordanie.
Nos amis des services de renseignement du FATAH ont mis ce "diplomate" sur "liste noire". Il est sérieusement soupçonné d'avoir personnellement mis la main à la pâte, au cours de la sordide boucherie anti palestinienne de septembre 1970, qui rebondit, dans ce qui reste de camps de réfugiés, en ce début d'été 1971.
Le vendredi 23 juillet 1971, donc, dans un calme quartier de Neuilly, tout près de la porte Maillot, un fort groupe d'ouvriers français et étrangers, venus d'abord de Billancourt, mais aussi des usines de la "zone nord" d' "U Cervu" , "Titi", Mokhtar et autres "Dede La Couenne" - Chausson-Gennevilliers, Unic, Valentine...- défonce à coups de bélier les grilles de l'ambassade de Jordanie, et répand des litres et des litres d'essence mélangée d'un peu d'huile.
Ils mettent la dose, les gardes armés s'enfuient, et le "groupe de pointe" dérape, comme le raconte aujourd'hui "Bouclette", en rigolant, sur un sol devenu trop visqueux - l'or noir...
Quand la vague se retire, sous la protection du solide "groupe arrière" tenu par Sadok, Philippe, et le groupe Renault, tout brûle dans l'ambassade. Un haut panache de flammes et de fumées s'élève jusqu'à 10 mètres du bureau personnel de "Monsieur l'Ambassadeur".

Un drapeau de la Palestine, rouge, noir, vert et blanc, flotte fièrement en haut des grilles...

- Le groupe s'est gonflé de militantes et de militants du "mouvement de la jeunesse", comprenant de nombreuses jeunes filles, comme Rosine, notre "secrétaire à l'organisation", capable aussi d' aller, quand il le faut, sans protection spéciale autre que son courage et la mémoire des camps où ont été déportés ses parents, coller des affiches vantant les combattants d'Al Assifa, la première branche armée du Fatah, jusqu'au cœur de la rue des Rosiers, fief des miliciens fascistes du Betar (voir page).


Comme elle s'en souvient parfaitement, en 2007, Rosine est donc venue, avec son groupe de Jussieu, ponctuelle et disciplinée, à un "rendez-vous secondaire", sans connaître l'objectif.
Comme tous les autres, elle a apporté sa pierre, de tout cœur, à cette "action de justice".


Ce n'est pas la première fois, certes, que les maos, pour apporter à nos frères de Palestine un vrai soutien - plus concret que les rares cortèges pacifiques et pleurnichards du PCF ou des gauchistes - et font parler la poudre ou du flamber un objectif.
Dans la nuit du 25 au 26 sept 1969, c'est l'hôtel particulier du baron Elie de Rothschild qui a reçu de la visite. Des bombages en maculent la façade."Rothschild, le peuple français et le peuple palestinien te balaieront", "El Fath vaincra!" Après ce hors d'œuvre, le plat. En pleine journée, cette fois, c'est le siège de la banque Rothschild qui est attaqué, rue Notre Dame de Lorette. Une centaine de jeunes maos, dont une bonne moitié de jeunes ouvriers arabes des usines, des cités HLM, et des bidonvilles, brise les vitres du rez-de-chaussée, répand de l'essence et met le feu. Puis le groupe repart en manif: "Rothschild crèvera!"
Dans la foulée, c'est au tour de l'Aurore, quotidien de la droite anti-gaulliste, pro-Algérie française (dont plusieurs journalistes - et pas seulement le fameux Philippe Bernert - ne cachent pas leurs liens avec la faction pro-israélienne, alors majoritaire, des services secrets français (DST, ou station de Beyrouth du Sdece, future DGSE). Vitrine brisée, drapeau palestinien fiché dans les débris...


C'est l'époque où "l'ex- G.P"., toujours officiellement dissoute, poursuivie, et interdite,affiche une dénonciation claire du caractère "raciste et colonial" du prétendu "Etat des juifs", bâti sur les cendres d'une Palestine violée par les horreurs de l' "épuration ethnique" de 1948, et sur les ossements blanchis dispersés des cimetières arabes, profanés - et accepte l'invitation des "chinois" du Fatah à venir visiter, en délégation officielle et amicale, des camps de réfugiés palestiniens.

Le canal de communication avec la Résistance palestinienne, à l'époque FATAH seul, ou peu s'en faut, a été établi par le canal de deux égyptiens maos de Paris, plus connus aujourd'hui sous leur commun nom d'auteur, "Mahmoud Hussein" ("La lutte de classes en Egypte", "Al Sira", etc.), Bahghat El Nadi et Adel Rifat - frère de "Pierre Victor", et converti, lui, à l'islam.


Devenu, comme son ami, fonctionnaire international de l'UNESCO, Adel qui, comme leur ami commun, Ilan Halevi, "fatahoui" historique, ami et conseiller personnel d'Abu Ammar comme d'Abu Mazen, a beaucoup contribué à la formation historique de l'auteur du présent ouvrage, notamment sur la Palestine, et sur la "question juive", a passé, à sa retraite, cinq années, dans la discrétion la plus absolue, dans une structure d'accueil et d'accompagnement bénévole de grands malades d'un hôpital parisien...Un homme de tête, doublé d'un homme de cœur, fidèle à ses convictions de toujours, y compris sur la Palestine - contrairement à deux de ses frères, repentis intégraux pour ne pas dire intégristes.


Maurice Brover, "Momo", qui devait faire partie de cette première délégation en Palestine en a été écarté au tout dernier moment. Il paye, par la bande, l'esclandre qu'il a fait en refusant sèchement la prétention du "grand chef" à contraindre les militants à la "vertu prolétarienne", sous la forme du mariage devant Monsieur le Maire. En bonne application des règles de la-dite "vertu", et du tribalisme politico-clanique, c'est Léo, épouse légitime de "Pierre Victor" (elle subvient aux besoins du ménage par son travail de prof pendant que lui faiy le beau avec les journalistes, bavarde et baguenaude...), qui va prendre la place. Vraie combattante alors active, dévouée, et vaillante, au beau sourire (et, comme tous les juifs de la G.P., antisioniste radicale), elle va glacer, de longues années plus tard, même un néo-sioniste aussi "radical" que "Le Maréchal", Olivier Rolin, en refusant de lui faire la bise, sur l'ordre de son rabbin de mari en chapeau noir - tradition "communautariste" et "machiste"... Elle porte alors, comme son Jules, le déguisement - mais pas le voile...
Cette marxiste-léniste athée convaincue et souriante devenue femme-Belphégor, ultra-religieuse, mère de famille nombreuse (la contraception, l'Innommé n'en veut pas, "hallouf"!) vit aujourd'hui, veuve, en Israël, grenouille de bénitier - pardon, de synagogue...- sur les terres profanées de l'ancienne Palestine, à qui, quelques années de sa vie, tout de même, elle s'était dévouée, et d'où Dieu - une preuve de son existence, sans doute, Inch'Allah - a récemment rappelée son coquin de mari, mort jeune d'une crise cardiaque soudaine peut-être naturelle - avec tant d'ennemis, d'autres appelleraient ça la "baraka"...


Dix ans, donc, avant d'aller voter, main démocratiquement tenue par son mari ( "C'est bon pour Israël"), pour rançois Mitterrand-Bousquet, en 1981, la bonne et brave Léo accompagne, donc, Alain Geismar (que les Palestiniens considèrent, à tort, comme un ami sincère, en fonction de ses prises de position publiques, de celles de La Cause du Peuple en faveur du combat contre Israël et pour l'éradication de la funeste idéologie de Herzl, et surtout des actions de terrain de la G.P. mobilisant les travailleurs arabes dans un soutien musclé aux fidayin, articulé sur un travail de masse de tous les instants - au lieu de s'enfermer dans le bla-bla-bla- "radical" de la petite bourgeoisie militante...)

Suite col de droite ici

 

 


Christian Riss "fiday": balle en pleine poitrine


Ce 23 juillet 1971, donc, à Neuilly, l'attaque de l'ambassade du sanglant régime jordanien, "vendu à l'impérialisme et au sionisme", s'est parfaitement déroulée, jusqu'à la fin.
Elle débouche toutefois sur un drame, imprévisible. Dont les conséquences vont rejaillir sur tout le travail mao, à commencer par Renault.


Au mot d'ordre de dispersion, tout le monde s'éclate avec discipline en petits groupes, chacun dans une direction différente, prévue et planifiée. Il est 19H00, près du métro porte Maillot, quand deux "gardiens de la paix", chargés de la circulation, voient passer quelques jeunes gens, paisibles.
Que se passe-t-il alors? Selon la version d'un des policiers, un cocktail molotov vole, et explose à leurs pieds. Christian Riss, lui, n'a rien vu de tel. Il regarde, sans comprendre, les flics se jeter sur lui. L'un d'entre eux sort son arme de service, et lui fiche le canon dans la poitrine, côté cœur. "Ça va pas, la tête!T'es con ou quoi?" Le coup part. Christian tombe, transpercé. Les autres le croient mort - et Sadok devra passer toute la soirée à retenir par la manche notre copain Philippe, également de Billancourt, où travaille aussi Riss, d'aller "chercher un flingue" pour "venger Christian" sur le champ en abattant le premier flic venu, dans le métro ou dans la rue.

Jouant de toute son autorité, qui est grande (Sorj Chalandon s'en est un jour aperçu, à ses dépens) il parvient à le calmer. Heureusement.
Car, pour Christian, c'est jour de "baraka" - et pas "jour du destin".
La poitrine transpercée par la balle, il survit.


Il y a tout de même un problème, avec les policiers.
Il se complique d'un autre, à Billancourt, où Dreyfus (Pierre) complète l'action du "gardien de la paix" nerveux de la gachette en licenciant Christian!

Rétabli, l'O.S. Riss devait reprendre le travail, à son retour de congés, le 20 septembre. Mais le service du personnel de Renault - où quelqu'un dépouille les journaux - s'est intéressé à son dossier. "Etabli" couvert de diplômes, sorti d'une "grande école", il a - ce n'est pas contestable - "omis des renseignements sur sa feuille d'embauche". Viré.
"Christian rentrera le 20", répond un tract mao. Son nom est maintenant célèbre dans toute l'usine, et, au-delà, dans le prolétariat arabe de France. Plus une manif sur la Palestine n'a lieu sans que le mot d'ordre "Christian, fiday" ne retentisse. De Barbès à Choisy, et d'Asnières à... Grenoble, il en éclate, à l'initiative des immigrés maos, presque tous les jours...


Ce 20 septembre 1971, donc, aux portes de Billancourt, tous les postes de gardiens ont été doublés, triplés. Des patrouilles circulent dans tous les sens. A l'extérieur, les militants maos du "détachement" sont là, comme presque tous les jours, noyés dans la foule, avec leurs journaux, leurs tracts et leurs panneaux en gros caractères, ornés de photos...Ils font campagne contre l'expulsion de Loreta Fonseca, la blonde pasionaria portugaise des bidonvilles de Massy, menacée d'expulsion, et soutenue par un puissant mouvement local de solidarité, où s'illustre une famille chrétienne de la localité, celle du pasteur René Cruse, de sa femme Madeleine, et de leusr enfants, Yann, Jean-Pierre, Denis et Françoise, proches, pour la plupart d'entre eux, du Secours Rouge, et pour Jean-Pierre (aujourd'hui élu municipal alternatif à Chilly-Mazarin, dans le même département de l'Essonne), de VLR...
Les portugais du bâtiment, "logés" par la municipalité socialiste de Claude Germon dans le bidonville de Massy, et menacés d'expulsion, sont soudés depuis longtemps autour de leur amie Loreta. Dans l'Essonne, et jusqu'à l'intérieur de Renault, les Arabes font bloc avec les portugais.


Mais à Billancourt le héros du jour reste "Christian Fiday". Les maos appellent les ouvriers de Renault à soutenir leur camarade, dont les gardiens, scrutant la foule, guettent la haute silhouette au nez busqué, sous une houppe indémêlable de cheveux châtain, qui moussent. "Il est dans l'usine, il est rentré ce matin, lance quelqu'un...Il a tenu un meeting sur l'esplanade..." Ce n'est pas une rumeur. Venu du fond de l'usine, et grandissant, un grondement le confirme. "Non aux licenciements! Réintégration de Christian Riss!...Au fond de l'allée, une manif de plusieurs centaines d'ouvriers de toutes les nationalités escorte la dernière sortie de Christian, magnifique, Sadok a ses côtés, poing haut levé, réjoui.
Bon copain de Christian, comme de sa femme, Katia, connus au temps où nous étions encore une toute petite poignée, je ne pourrai pas lui demander, pourtant, plus en détail, et avec le recul du temps, sa version exacte du repli, après l'incendie de l'ambassade - et si un militant nerveux, distrait, ou indiscipliné, a, oui ou non, lancé le "cock" idiot qui aurait fait peur au flic, et déclenché une réaction dans tous les cas inexcusable...Christian est mort depuis, d'une chute en montagne, survenue 10 ans, jour pour jour, après la balle, le 23 juillet 1981. Cette coïncidence en est elle une? Ou ce garçon aussi convaincu et déterminé qu' hypersensible doit-il figurer sur la liste, trop longue, de ceux que la trahison du noyau dirigeant de la G.P., et la liquidation de l'essentiel de ce qui avait été construit, au prix de tant d'efforts, et, dans son cas, d'héroïsme, a poussé au désespoir?
Ce n'est en tout cas pas l'avis de Rosine.
Restée, elle, dans l'orbite des "grands chefs" de la G.P., et proche du couple Riss, elle a revu Katia.
Selon celle-ci, rien "ne peut laisser imaginer autre chose qu'une banale et tragique chute en montagne".
Selon des témoignages indirects, l'accident se serait en fait produite dans les calanques de Marseille, où un rocher s'ést brutalement détaché assommant Christian Riss...
Mais, Rosine s'en souvient, la dernière fois où elle a vu Christian, "un bon moment après son licenciement de Renault", il avait fait l'objet d'un "mouvement de critique", avait été "remis à la base", et était parti pour tenter de s'établir dans une nouvelle usine, à Rhône-Poulenc, en banlieue sud.
"Je me le rappelle très bien, dit-elle. Nous étions allé distribuer un tract à la porte.
Nous n'étions pas nombreux, et presque que de filles. Il y a eu une
"embrouille" avec des gardiens, des chefs, ou des mecs de la CGT...
Nous avons tenu bon, sans reculer d'un millimètre. Là-dessus, les flics sont arrivés, et les copains de l'intérieur nous ont montré comment filer en passant par l'usine elle-même, puis par une voie ferrée...Plus tard, nous avons su que les ouvriers avaient été très impressionnés par
"le courage des petites maos", les filles qui n'avaient pas flanché."


Le culot, l'indécence, de "cadres" ou prétendus tels, de l' "ex-G.P.", capables d soumettre à l'humiliation publique d'un "mouvement de critique" - certes, dans certains cas, sain et utile, mais le plus souvent caricatural, excessif, et grotesque... - un militant de la trempe de Christian Riss, avant d'aller eux-mêmes offrir à la société toute entière toutes les garanties possibles de la sincérité de leur reniement des années "mao", laisse en tout cas pantois.

Que la liquidation eut été, ou pas, à l'origine d'un geste de désespoir muet, dans la solitude des montagnes, d'un garçon dont le nom mériterait d'être un jour enseigné dans les écoles ou même porté au fronton d'une d'entre elles, n'y change rien.


Difficile aussi aujourd'hui de vérifier si le nom, et le prénom, de Christian Riss, méritent aussi d'être inscrits sur la liste de ces "Justes parmi les Justes" que furent les juifs antisionistes des années 70, nombreux chez les maos - et plus nombreux qu'on ne croit à ne pas s'être reniés. Christian, prénom chrétien, s'il en fut, laisse en tout cas imaginer que l'impeccable établi de Renauult-Billancourt, frère de combat de Houcine, de Sadok, et de tant d'autres, dont "à prononcer, les noms sont difficiles", était l'enfant d'un couple mixte, de père - peut-être - juif, engagé, à la vie à la mort, dans le combat pour les valeurs universelles, et donc, anti-sioniste, dans la meilleure tradition hébraïque - il en existe d' autres...


"Désarmer la police"


Dans le numéro 7 de La Cause du Peuple-J'Accuse (1 08 1971), la "Milice Ouvrière MultiNationale" (MOMN), nouvelle étoile filante de l'effervescente galaxie "politico-militaire" des maos précise le sens de son action.
Des "embryons de milice" apparaissant "spontanément" au cours de tous les vrais conflits du travail, comme, dans la période récente, "à Flins ou à la SNCF"; une première étape dans la construction de groupes d'autodéfense ouvriers organisés s'est manifestée à Billancourt, avec le "G.O.A.F. Robert", ainsi queles répliques aux "assassinats d'ouvriers" par le sabotage des grues du chantier naval de Dunkerque, ou l'action du G.O.A.F. CODER, à Marseille.


Mais on n'en n'est plus là.

Il s'agit maintenant de faire apparaître des groupes d'action inter-usines au grand jour.
"La première milice organisée est apparue publiquement pour la première fois avec l'action visant le "syndicat indépendant" de Citroën" - le 15 juillet 1971.
L'action pour la Palestine visant l'ambassade de Jordanie "montre, elle, que les travailleur arabes de France, unis avec les travailleurs français et les autres travailleurs immigrés, ne laisseront pas parader les ennemis de la révolution palestinienne, même en plein Neuilly..."
Il s'agit d' "une forme particulière de milice, le groupe Karamé". Il a réalisé cette opération avec le renfort des militants non clandestins du "mouvement de la jeunesse" - Rosine et d'autres, garçons et filles. "C'est un groupe spécial de la milice".


Reste tout de même à démontrer qu'on ne laisse pas "flinguer" impunément, même s'il a survécu, par une chance incroyable, un des premiers combattants - français - de ce "groupe Karamé" de la "Milice Ouvrière MultiNationale"


Ce sera chose faite, avec un maximum d'intelligence et de doigté, le Mercredi 29 septembre 1971, sur le coup de 18H30, au métro Ledru Rollin, dans le XII ème arrondissement de Paris.
Un malheureux gardien de la paix, affecté, comme ses collègues de Porte Maillot, deux mois plus tôt, à la gestion paisible de la circulation, entend soudainement des voix. Ou plutôt une voix, rauque et grave, tout près de son oreille. "Bouge pas, on va pas te faire de mal".
- Bouger? Même si, idée absurde, ce fonctionnaire le voulait, c'est trop tard. Les (très) gros bras du "Mammouth" (un jeune métallo musclé de Renault-Billancourt, la voix...) se sont refermés sur son thorax - emprisonnant ses bras, comme un anaconda. Il n'a pas le temps de dire ouf. "Bouclette", un autre costaud, râblé, venu de la même usine - première base de lancement des "partisans" - a surgi devant lui, et lui passe aux poignets ses propres menottes, saisies à sa ceinture. Clic-clac.
Une opération de commando se répète aussi longtemps qu'il faut, à l'entraînement, jusqu'au plus minutieux des détails, comme un numéro de cirque. Cette préparation technique minutieusement accomplie, observée, critiquée, tout se passe très vite, sans accrocs, en souplesse.
Le Herstal du policier, un 7,65, exactement identique à celui dont la balle a perforé la poitrine de Christian Riss, disparaît de son étui.
Une main des prestidigitateur, celle, un petit peu boudinée, mais forte, et de plus, très habile, de notre ami "Bouclette" le remplace aussitôt par un pistolet d'enfant, en plastique.
Le troisième "opérateur" de ce petit commando d'un nouveau "groupe spécial de la Milice Ouvrière Multinationale" - un Renault, lui aussi - se charge de tout le reste. Avec le "mental", qui est politique, pas besoin d'être cinquante. Alourdir un dispositif, c'est gaspiller des forces et multiplier, en fait, les risques. Tout ce qu'il faut, juste ce qu'il faut. "Numéro 3" s'occupe de déposer au pieds du flic toujours "enmammouthé" la pancarte préparée pour: "Avec cette arme-là, on pense que la sécurité du public sera mieux assurée qu'avec une arme pouvant tuer."
En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, ce troisième larron s'est aussi retourné vers le public - qui, inévitablement, commence à s'attrouper, intéressé. "Désarmer la police, c'est juste...Nous désarmons un policier, dit le tract qu'il distribue, signé "groupe spécial de la Milice Ouvrière Multi-Nationale". "Nous ne sommes pas des gangsters, nous ne voulons faire aucun mal à ce policier, nous ne voulons pas utiliser son arme pour nos besoins personnels, pour voler ou tuer..." Suit une liste de "bavures" récentes, et la dénonciation de "tendances fascistes au sein de la police".
Cerise sur le gâteau, et geste d'une parfaite élégance, une lettre personnelle, adressée au désarmé, est glissée dans la poche de sa veste, au moment où l'étreinte d'anaconda du "mammouth" ayant enfin interrompu ce très bref slow collé-serré, il retrouve ses esprits, se met à respirer - et éprouve ce que chacun de nous ressent au contact de menottes.
"Monsieur l'agent, commence poliment le scripteur anonyme - la lettre n'est pas manuscrite, elle a été tapée sur une machine déjà à cet instant broyée dans les profondeurs d'un "casse" de voitures au fond d'une lointaine banlieue...Il y est ensuite question de l'acte inqualifiable commis par son "collègue" contre Christian Riss...
"Symbole de l'autorité', l' arme de service du "dépouillé" de Ledru-Rollin ne tombera pas en de mauvaises mains. Elle sera confiée aux armuriers qualifiés et certifiés de la Nouvelle Résistance Populaire. "Soyez sûr qu'ils l'utiliseront avec discernement, sans haine et uniquement contre des ennemis du peuple"
La photo du Herstal illustrera un dossier objectif, et très complet, publié dans La Cause du Peuple-J'Accuse, numéro 10 ("Désarmer la police" 15 10 71 ). Il va évidemment s'arracher. C'est un bon "scoop". Et comme le journal ne s'adresse pas uniquement à un public d'amateurs de B.D., ou d'images "people", le "choc de la photo" se double du "poids des mots". Le commentaire, froid, succinct, et technique des armuriers de l' "armée secrète" des mao souligne qu'avec ce modèle précis, avant de pouvoir tirer, il faut armer, par un mouvement sur la culasse qui demande l'usage des deux mains. La balle, extraite alors du chargeur vertical à ressorts "clappé" par le pied de la crosse, est maintenant dans le canon. Pour pouvoir tuer quelqu'un, il faut encore manœuvrer le cran de sûreté, situé sur l'arrière. S'il est bien abaissé, pour que le coup, enfin, parte, et atteigne, éventuellement - mais là, ça va très vite - sa cible il faut encore appuyer à la fois, d'un doigt, sur la détente et de la paume de la même main sur la partie mobile intégrée à l'arrière de la de la crosse, et faisant ressort.


Le "gag" ne fait pas rire tout le monde. Les syndicats de policier sont un petit peu vexés. L'Humanité leur emboîte le pas. Les communistes officiels craignent sans doute aussi un afflux de demandes d'embauches dans le "groupe spécial" de la MOMN, ou d'autres, éventuellement à venir, et cela, jusque dans les rangs des jeunes sympathisants du Parti, à la CGT ou dans les cités HLM.
Le Monde ajoute sa giclée de venin, inventant le calvaire, entièrement imaginaire, d'un pauvre policier "roué de coups" par une horde d'une dizaine de sauvages.
Nous aurions appliqué une barbare "loi du talion" - qui nous est, en réalité, on ne peut plus étrangère...La riposte, en effet, n'est pas la vengeance. Et la vengeance, qui est noble, dans la mémoire et dans l'honneur, n'a rien à voir avec la glauque et mécanique loi du talion, mimétique.
Elle doit être de haute portée, honorer le vengé, et prolonger, surtout, pour le "mouvement réel" autant que pour l'histoire, la trajectoire qui était la sienne - et reste la nôtre... Suite col de droite: "La Mort". ICI


(suite sur François Overney, gardien de la mémoire de son frère)

- Autant qu'on puisse le savoir ici, c'est-à-dire pas mal, il n'en est rien.

Qu'ils aient participé de cœur ou de fait à la légitime application de la peine de mort à Tramoni, ou qu'ils en aient été seulement ravis, les Maos-un-jour, Mao-toujours de Billancourt, du 9-3, ou d'ailleurs ont autre chose à faire.

Ils sont assez occupés à faire revivre, dans la vague d'un mai 2008 fidèle à celui de 1968, l'"esprit mao", immortel esprit de résistance et de lutte imaginative qui illuminait la vie de Pierre Overney, et de ses frères, et qui éclaira sa mort de sa haute lumière.

Le retour des MAOS est notre priorité. Ce n'est pas (forcément) le retour de la "violence", ou de fomes d'action et d'organisation mortes et bien mortes, elles, parce que dépassées -et non reniées.

C'est le retour d'une conception de l'action politique, directe, au service du peuple, fondée sur le principe, "souverainiste", "par le peuple" (souverain) et pas seulement "pour le peuple".

De là à dire que les râcleurs de glaviots qui se régalent à cracher sur les cadavres, et d'abord sur celui d'Overney, n'ont pas de souci à se faire, et peuvent dormir tranquilles sur les médiocres tas de billets que leurs médiocres pratiques lers gagnent, comme les repentis qui les protègent par leur passivité et leur silence, il y a tout de même un pas.

La Mort


- 25 février 1972. Renault-Billancourt- porte Zola... Jean-Antoine Tramoni, vigile assermenté de la "brigade volante", une unité spéciale de sécurité de la Régie, toujours dirigée par Dreyfus (Pierre), opérant en civil, fait, d'une balle trois morts.


Première victime: "Pierrot". Pierre Overney, 23 ans, fils d'ouvriers agricoles de la grande Beauce, grenier à blé de la plus vieille France, devenu "courbeur de fer, qui d'un seul mot savait - faire se retourner toute une rue" (Aragon, sur Jean-Pierre Timbaud). - Ouvrier du métal, donc, au mental de métal, forgé par la vie âpre après avoir été nourri du pain de la féconde plaine, militant des premiers jours au bagne de Citroën puis au Comité de Lutte Renault, à la Gauche prolétarienne, et dès 1970, "activiste numéro 1 " de la "bataille du métro".


La photo de Christophe Schimmel, photographe-militant de l'Agence de Presse Libération (A.P.L.), placé juste derrière lui, dans l'axe du tireur, et presque dans la cible, lui-même, fera le tour du monde.
Elle immortalise le militant mao, debout, manche de pioche en main, d'une immobilité de marbre, les yeux plantés dans ceux de son assassin.
L'image ne montre, certes, que le regard du tueur - et pas celui du jeune rebelle, qui lui fait face, et va mourir...
Mais nous savons ce qu'il en est, nous qui avons appris à faire nôtres les mots "combat", et "combattant", qui avons dévisagé la mort en face, qui lui avons dit "tu", et, mieux encore, "crève salope!" et "casse-toi!": dans les yeux de Pierre, qui vit pour la seconde fois, à l'aube de la mort, danse la petite flamme mao - celle qui faisait étinceler le regard des lycéens de 19 ans de Louis-le-Grand ou de 17 (Mallarmé, Gilles Tautin) devant les CRS...
Les yeux de notre camarade disent: "Connard!...On t'emmerde, toi, ta "volante" de quatre sous, vos "poings américains", vos petites poires à acide, et vos petits pistolets de tueurs à la manque...Pour nous tu n'es qu'un clebs du Capital, de la Régie, et de Dreyfus, ton maître!...A la niche, médor...!"


"La mort n'éblouit pas les yeux des partisans"...Elle n'a pas fait ciller les yeux de l'ami Pierrot, vrai résistant d'acier trempé, et pas de papier mâché. Petit soldat d'un peuple qui, par lui, se fraye le chemin de sa Renaissance, engagé à la vie, à la mort - et pas pour lâcher prise, ou se renier, au premier vent mauvais ...
Ouvrier chez Citroën, puis chez Renault, essayeur professionnel, "Pierrot" avait été été l'un des pionniers de la première percée des Maos à Billancourt.
Ami de la Palestine, anti-raciste, anti-sioniste, anti-impérialiste, toujours souriant, ce travailleur consciencieux, jamais absent, toujours à l'heure - son chef en témoignera, navré...- était toujours prêt à donner un coup de main à tous et à chacun. Sans se prendre au sérieux, jamais. Sans "rouler des mécaniques". Pas donneur de leçons pour un sou, toujours la blague aux lèvres et le regard empreint de la lumière de ces "sourires du yeux", parlant de cœur à cœur.


Pour le virer de Billancourt, il avait fallu le piéger, de façon sale.
Être plein d'humanité, ouvert, il parlait à tout le monde. Même aux "petits-chefs" qu'il croyait accessibles. Un jour, l'un d'entre eux lui demande, "pour voir", La Cause du Peuple. Il la lui donne. Et cette crapule payée, comme le tueur, pour l'être, le dénonce, preuve en main, comme militant maoiste, pris en flagrant délit de "prosélytisme"...A la porte!
Ce pauvre type ne court plus aucun risque, maintenant.
Sans mériter, tout de même, le sort définitif réservé, plus tard, par les meilleurs des nôtres, à l'assassin de Pierre, il aurait pu, tout de même, bénéficier du traitement réservé par le premier G.O.A.F. de la grande usine à son collègue Robert, place Bir Hakeim...


Licencié, l'ouvrier Overney n'imagine pas un seul instant de cesser le combat. Il trouve un "petit boulot" de chauffeur aux blanchisseries de Grenelle; rejoint son "pote" Didier Cornavin dans la "zone de partisans d'Issy-les-Moulineaux"; participe à tous les combats, toutes les manifs, toujours au premier rang...De l'assaut contre les Brigades Spéciales, rue des Ecoles, le 21 octobre 1970, jour du jugement de Geismar, à l'attaque de l'ambassade de Jordanie, en 1971, le jour où une première balle perce le torse de Christian Riss, et lui frôle le cœur.
C'est à la demande expresse du faux "Pierre" en toc, le faux-frère - devenu, ce 25 février 1972, le renégat "Victor" - qu'il est revenu ce jour-là, dans la Citroën Méhari de son amie la grande Adrienne, porte Zola.
Après une première intervention au même endroit, la semaine précédente, jugée, par "Victor" et son "fan-club" "trop molle", on lui avait demandé de venir renforcer la mobilisation en faveur de trois de nos "copains", licenciés à leur tour sous des prétextes divers, et en grève de la faim depuis plus de trois semaines: Christian Riss, survivant, lui, miraculé, d'un premier tir "thorax gauche, plein pot", porte Maillot, devenu, de Barbès à Billancourt, "Christian fidaï"; le tunisien Sadok Ben Mabrouk, infatigable animateur de la rébellion des O.S. de l'Ile Seguin, homme aujourd'hui toujours debout, toujours d'esprit mao, et toujours, comme Pierrot, un tiers de siècle, maintenant, après sa mort, combattant pour la Palestine...; et l'ancien officier, insoumis, de l'armée coloniale portugaise d'Angola, déserteur par esprit de combat anti-impérialiste, José Duarte...


Mais le tract dont l'ouvrier communiste prolétarien Pierre Overney, long "manche de drapeau rouge" en main, protégeait la distribution des violences de la "volante", n'appelait pas seulement à soutenir Christian, Sadok et José.


Les charognards de Charonne
A l'issue d' une longue série de "ratonnades" et de meurtres racistes en bande organisée, impunis, visant à faire rentrer dans le rang, dans un statut de bétail, châtié, le jeune prolétariat rebelle venu du Maghreb devenu base sociale principale du mouvement "mao", nous invitions aussi les ouvriers de Renault, comme tous ceux de la région parisienne, à une manifestation anti-raciste, le soir-même, au métro Charonne.
Aussitôt interdite, et placée, donc, sous la menace des "voltigeurs" en survêtement, armés de longues matraques noires de la préfecture de police de Paris, elle était dédiée à la mémoire des immigrés algériens venus des bidonvilles et de toute la région parisienne, en 1961, pour une longue marche de protestation contre la guerre coloniale, sauvagement tabassés et jetés en masse à la Seine par la flicaille de Maurice Papon.
Notre manif, évidemment maintenue malgré l'interdiction, honorait aussi le souvenir des anticolonialistes français, et notamment des communistes, solidaires des Algériens, bastonnés à mort au métro Charonne précisément, l'année suivante (1962).
La mémoire de ces horreurs venait, donc, d'être ravivée par la longue série de "ratonnades" en bande organisée, déclenchées, début 1971, dans le cadre du bras de fer cynique sur le prix du pétrole opposant à l'Algérie de l'impérieux et austère colonel Houari Boumédienne le régime bonasse du banquier Pompidou, fondé de pouvoir des Rothschild devenu l'assassin politique du général De Gaulle, puis son indigne successeur...
A cette vague de tueries racistes, "balançant", nuit après nuit, des cadavres d'immigrés dans le canal de l'Ourcq, nous avions décidé de dire stop - au métro Charonne, donc, ce 25 février 1972, en fin de journée, et à notre façon, dépourvue d'angélisme, en masse, à force ouverte, à la barre de fer et aux "cocktails", .
"Il faut que ça saigne!"
Pour les trois militants licenciés de Billancourt, comme contre les meurtres racistes, la mobilisation était puissante.
Mais" Pierre Victor", ivre d'une gloire montante, est devenu fébrile. Il est pressé. Le sol de l' "ex-G.P." commence à se dérober sous ses pieds, Il lui faut imposer sa marque, maintenant, et dans la plus grande hâte - comme s'il sentait que pour lui c'est le début de la fin...
Dédaigneux, il juge le "travail de porte" à Billancourt insuffisant. Une posture après tant d'autres, et qui en précède de pires, et qui lui permet, c'est pour lui l'important, de faire un peu remonter sa cote de "chef", plus dur que les plus durs, et qui dit: "en avant!" Mais reste en arrière, ne participe en rien, mais au mieux regarde, et de loin...Et qui laisse donc à d'autres la superbe maxime d'un des plus sublimes héros de l'insurrection vendéenne dressée contre la République naissante dans un combat perdu d'avance, à contre-courant de l'Histoire, de la libération, et du progrès en marche:
"Si j'avance, suivez-moi. Si je recule, tuez-moi. Et si je meurs, vengez moi".
Pierre-Le-Vrai était de cette étoffe. "Pierre", dont ce jour de mort arrache à jamais au prétendu "Victor" un très beau nom d'église devenu "nom de guerre" qu'il souille, lui!
"P.V." en veut plus, dit-il. Toujours plus.
Il exige qu'on "durcisse l'embrouille avec les gardiens de Zola".
"Il faut que ça saigne"...
Il croit ainsi, stupidement, "débloquer" une situation" - que sa hâte d'aventurier minable, déchet de ce qui fut une parole digne d'écoute, sinon de respect, ne fera finalement qu'aggraver - au prix de la vie d'un homme, notre copain, notre frère, "Pierrot".
Or, aucun coup de force ne débloque, jamais, une situation.
Un passage à l'arraché la tord et la complique. Au mieux...
Rien, absolument rien, ne justifie la hâte agitée d'une aveugle et meurtrière escalade.
Même si, de fait, la grève de la faim des trois, parvenue au point critique (hospitalisation de Sadok, à son 25 ème jour), ne soulève pas "les masses", d'un coup, à Billancourt. Mais les ouvriers ne se manœuvrent pas d'un claquement des doigts - fussent-ils ceux de l'impérial "Victor", qui aurait mieux fait de réfléchir, avec toute l' équipe Renault, aux limites des méthodes d'agitation gauchistes, brouillonnes et précipitées, à l'intérieur de l'usine - et à sa propre responsabilité dans cette façon de faire.
Plutôt que d'appeler au sang...
"Va-s-y, tire!", a dit notre Pierrot lunaire, dont les blagues écroulaient de rire "Bouclette", Didier, Sadok, "Narbonne", les deux José, et même le grave "Roro le Mammouth", au plus chaud de la "bataille du métro"...
Lui qui savait frapper les flics autant que, pour la bonne cause, il le fallait, mais sans perdre un seul instant sa maîtrise, son calme, et son humour, il a regardé dans les yeux l'homme de la "volante", avec son pistolet braqué, ses jambes solidement campées pour encaisser le recul, et son bras gauche largement écarté, pour l'équilibre. Et il a dominé la peur. Et il n'a pas bougé, barre en oblique vers la droite, tenue fermement des deux mains à hauteur du bas ventre, en position classique d'attente et de défense de kendo...
Il n'a pas reculé d'un pouce. Pas avancé non plus.
Plusieurs mètres les séparent.
Et personne n'est là, pas un dirigeant politique digne de ce nom et responsable, lui-même au premier rang, pour lui mettre la main sur l'épaule en frère et pour lui dire: "C'est bon, Pierrot, laisse tomber; ça ne vaut pas le coup. Il ne perd rien pour attendre, ce "connard".
- "Recule, où je tire" - "Va-s-y, tire..." - "Même pas peur"...La peur de rien, propre à ceux qui n'ont rien, et n'ont jamais rien eu, "fors l'honneur", et qui, ne réclamant rien pour eux-mêmes, sont toujours prêts à tout, et même à pire, les yeux plantés comme un couteau dans les yeux du "connard", devenus, comme le petit œil noir de l'arme, pointée, ceux de la mort elle-même.
Pêcheur de rêves sur les berges de béton de la grande usine, surréaliste prolétarien frappé en pleine lumière, tu campes désormais, Pierre Overney, gouailleur et fier Gavroche en tignasse "afro", genre Angela Davis, dans notre Légende des Siècles.

Les repentis de la GP se sont vautrés près de 15 ans dans les soies souillées du pouvoir, y compris Geismar dans les dorures de l'Hôtel de Ville de Paris, collé à son pote Shapira, puis au pied-noir Delanoë lui-même, et pas une rue de Paris ne porte, trente ans après ta mort, ton nom!
Avec toi s'inscrira bien un jour, pourtant, dans de vrais livres d'Histoire le souvenir de cette première vague d'ouvriers "gaulois" qualifiés, beaucerons, bretons, vendéens, provençaux ou lorrains, que tu incarnes.
Dressés fièrement, à contre-courant de la multitude, et au tout premier rang, vous avez relevé le drapeau, laissé par d'autres dans la fange.
Vous avez défendu de lumineux principes, qui furent les nôtres à tous après avoir été ceux de la Grande Révolution Française, Mère de toutes les Batailles, quand les ouvriers-artisans du Faubourg-Saint-Antoine, arrachaient aux dragons du Roy, à cheval, armés de longues piques, le drapeau rouge, signal de la charge, puis le plantaient, par défi, sur leurs barricades de pavés - symbole d'une ère nouvelle, celle des révolutions prolétariennes modernes.
"Révolution": retour à l'origine.
Brisant le racisme en son noyau, sur le lieu de travail, sur la "chaîne", Pierre de Billancourt, et tous tes camarades, vous avez porté haut levé, jusqu'à mourir, ce drapeau qui nous unit alors, autour de vous, toutes et tous, et qui fut celui des insurgés de la Commune, et d'octobre 1917, puis des mutins de la Mer Noire, et d'une immense armée de paysans chinois encadrés par les mineurs de charbon d'Anyuan.
Dirigée par un P-dg "de gauche" portant le nom sacré de Dreyfus, dont le "goulag" raciste avait été rebaptisé par le communiste combattant Dallidet, "L'Île du Diable" - du nom du bagne de Cayenne où souffrit un proscrit nommé Dreyfus (Alfred), martyr fondateur de la "gauche démocratique", moderne - la Régie Renault, entreprise nationalisée, payait les hommes de sa police privée, la "volante", pour faire régner la terreur - jusqu'à tuer.
C'est fait.
Et sur le trottoir taché de sang de la porte Zola - ô,"J'Accuse", ô, Dreyfus...- s'accomplit le destin d'un jeune ouvrier français, communiste (maoiste), anti-impérialiste, anti-raciste, anti-sioniste - défenseur de ses frères de classe immigrés comme du peuple martyr de Palestine.
Le dernier baroud de Sadok Ben Mabrouk
Avant de tuer Pierre, le vrai, la bande à Dreyfus avait liquidé Sadok. Pas facile.
Lui aussi, il a fallu d'abord le piéger.
Son chef l'ayant autorisé à sortir de l'usine ses vêtements de travail, trop sales, pour les laver lui-même, il a été viré, deux jours plus tard, pour l'avoir fait - enfreignant ainsi le règlement...
Il est vrai que la "police syndicale" avait demandé sa tête, quelques jours auparavant. Elle l'avait nommément désigné ce garçon rigolard, mais baraqué, coriace, comme l'auteur de violences surgies au cours d'une rixe provoquée, le 13 janvier, jour des élections syndicales, par la mauvaise humeur d'une CGT-Billancourt sanctionnée dans les urnes: pour la première fois, elle perd d'un coup près de 5% - et près d'un millier de voix, que ne récupère que très partiellement la gauchiste CFDT ( (à peine 3% de progression).
Quant aux votes blancs et nuls, leur progression sensible marque l'influence du Comité de Lutte: autant que ses limites: 1062 bulletins de cette nature, contre 653, l'année précédente.
Dans le collège ouvrier, la proportion de ceux qui, comme y appellent les maos, ont choisi l'abstention ou le vote "blanc ou nul" atteint 30%.
Comme Pierrot quelques jours plus tard, Sadok paye ces chiffres. Trop forts en notre faveur pour ne pas donner l'alarme, mais pas assez pour protéger les militants les plus exposés, les plus en pointe, d'une "opération chirurgicale", imminente.
"Maintenant, c'est à vous d'organiser les choses", est venu dire aux militants du Comité de Lutte un délégué CGT, le jour du dépouillement. Pour la direction de ce syndicat, donc, comme pour la celle de Renault, d'ailleurs - l'acte de Tramoni l'indique - le moment est venu de "mettre le paquet", pour casser à tout prix l'essor de la jeune force "mao" - avant qu'elle ne se blinde, devenant inexpugnable...
Viré, Saddok revient dans l'usine.
Le mardi 25 janvier, lendemain de son licenciement, à 6H40, il est à son poste de travail.
Il choisit de s'y barricader à l'intérieur d'une voiture, une Renault 6, presque terminée, sur la chaîne. Cadenassant les portes de l'intérieur, il y place, en évidence un grand carton-dazibao "Je suis licencié parce que je suis Arabe, et combatif". Il tambourine sur le klaxon au rythme de "ce n'est qu'un début, continuons le combat" - et attend tranquillement la suite.
Elle est assez rapide. Et sans surprise. Quatre cents ouvriers s'attroupent. Les gardiens se présentent. Ils lui demandent d' "arrêter le faire le con", et de sortir.
"Je leur ai répondu: "Vous êtes combien?". - "Trois".
-"Ce n'est pas assez!" En même temps, je leur ai craché à la gueule. Tous les gens se marraient. Mais ils ne pouvaient pas intervenir. La fin de la chaîne, c'est une cabine vitrée. Elle m'isolait des ouvriers, dont beaucoup ne me connaissaient pas encore"...
Les gardiens reviennent en force, effectivement, renforcés par les "flics en civil de la régie" - la fameuse "volante", dont fait partie Tramoni. On passe aux choses sérieuses. Un agent de maîtrise parvient à briser une vitre de la R6. "Ils m'enfoncent les doigts dans la bouche, pour me tirer, comme un animal, ils me tirent par les cheveux, par un bras, par un pied. Ils me frappent dans le dos. A la fin, à trente, ils y arrivent..."
Pour José Duarte, enfin, un portugais trapu, formé, comme tout officier qui se respecte, dans toute armée du monde, au close-combat, et qui a l'expérience du feu, et de la guerre, les hommes de Dreyfus (Pierre) choisissent une autre méthode.
Dans son secteur du Bas Meudon, une délégation musclée de retoucheurs peinture, assistés de retoucheurs tôlerie, en grève sauvage, a "nettoyé au kärcher" le bureau d'un chef plus brutal que la moyenne, accusé de racisme, Micheletti, grand amateur de sanctions, lettres d'avertissements, et autres licenciements - il se distinguera par la suite par un entretien au journal Minute, reconstruit sur le site même de sa première pulvérisation militaire...
Le lendemain, la police débarque au domicile de Duarte. Baladé d'un commissariat à un autre, placé en garde à vue, embastillé à Fresnes, il est retenu quatre jours, au total - et condamné à une amende, pour "violences".
Les flics ont refusé de le laisser téléphoner à son travail, pour justifier, d'une manière ou d'une autre, cette absence, ennuyeuse.
A son retour, le directeur-adjoint du personnel, Robert Nogrette, lui signifie, personnellement, son licenciement: "absence injustifiée". Impeccable. Trois chaînes se mettent en grève. Mais la peur, qui n'a jamais complètement cessé de rôder, c'est fort, la peur, malgré la cure de vitamines des premiers G.O.A.F., revient, cette fois sous une autre forme.
L'habile cabinet noir formé de repentis de l'extrême-gauche des années 50, unis à la "racaille" de l'extrême-droite du fric, qui manipule les vrais leviers de pouvoir, dans l'ombre, a commencé à organiser, très habilement, la diffusion d'un ragot. "L'usine va fermer...Au premier mars, on licencie 20 000 Arabes..." Bientôt, la rumeur vole toute seule...
L'intox n'en est d'ailleurs pas complètement une. Il faudra, certes, attendre l'arrivée au pouvoir des "socialistes" en peau de lapin, rose, ou, pour un lapin ça va bien, rose-brun pour que le projet d'une liquidation plus ambitieuse encore, celle de Billancourt, commence à vraiment prendre forme dans le contexte de crise de l'Idée de Résistance, puis de l'Idée de Progrès, et de la pensée critique toute entière, déblayé par la liquidation des maos après l'effondrement de leurs chefs - autre impact mortel, indirect, du coup de pistolet de Tramoni.
Mais l'idée de cette autre liquidation industrielle mûrit, et se teste - et c'est aussi ce qui a semé la mort, porte Zola...


"Pierre Victor" est mort


Après "Pierrot", qui n'a pas bougé d'un millimètre quand le porc, le visant droit au cœur, comme à l'entraînement, lui a dit "recule ou je tire", mais a répondu "tire...", le deuxième mort du jour est "Pierre Victor", le dirigeant failli de La Cause du Peuple.
Après la première tentative d' "embrouille de porte", jugée "insuffisante", une semaine plus tôt, il a tout fait, personnellement, pour que un nouveau "détachement", renforcé d'ouvriers licenciés, franchisse volontairement la ligne marquant l'entrée de l'usine, pour un bombage à la peinture, provocateur, sous le nez des gardiens.
Il en espérait le déclenchement d' une "cogne" - répétition devenue superfétatoire d'une série d'incidents plus ou moins spontanés, du même genre - qui, eux, avaient électrisé l'usine...


Non content d'incarner, jusqu'à la plus sinistre caricature, le militarisme "gauchiste" ordinairement reproché aux militants de base ou aux cadres mal en cour, celui qui était encore, jusqu'à ce jour, le "numéro 1" largement reconnu (mais déjà plus le "gouru", incontesté) de l' "ex-GP", avait explicitement demandé, devant de nombreux témoins, dont l'irrécusable "Sergent-Chef", "que ça saigne".


Il est servi, maintenant.


Le sang de l'ouvrier Overney (Pierre), s'est écoulé sur le trottoir, Porte Zola. Il sèche.
Et ces mots gravés dans les mémoires condamnent, maintenant, pour toujours, le "pouvoir mao" aux abois qu'incarnait jusqu'ici "Victor", devenu "Victor-la-mort".


Débordé par le dynamisme de sa base, et se sentant menacé dans son "autorité" par la montée de cadres ouvriers d'envergure, dont ceux de Renault et de la "bande à Pierrot", il avait insisté, personnellement, pour qu'on fasse revenir aux portes de leur ancienne usine, pour être sûr "que ça saigne", et bien, les plus endurcis - les anciens "prolos" de Renault, ceux qui avaient été jetés à la rue pour les risques qu'ils avaient, eux, pas lui, osé prendre, "au service du peuple".
Dont Pierrot.


Benny Lévy


Les larmes qui ruissellent sur le visage de Benny Lévy, quinze ou vingt mètres en retrait de la porte de l'usine, pleurent donc la mort de "Pierrot" - autant que la disparition, pour toujours de "Pierre Victor", le personnage qu'il s'était patiemment fabriqué.
"Pierre" comme la pierre sur laquelle Jésus-Christ, qu'il n'aime pas, savait pouvoir édifier son Eglise...
Et "Victor", l'impérieux, l'invincible - Père à jamais castré de l' Eglise sans Dieu mais pas sans foi de ses "nouveaux partisans", effondré par la mort du jeune "prolo" envoyé à l'abattoir, dont les amis ne vont pas attendre plus de quelques minutes pour venir le "choper" par son petit blouson d'aviateur, très "Buck Danny", très "mec", et lui dire ses quatre vérités en face, visage contre visage...
D'instinct, "Victor", ou ce qu'il en reste, sent bien tout ce qu'il vient de perdre.
Avec ce coup de feu qu'il a d'abord pris pour la banale explosion d'un pétard avant d'entendre les cris transformés en hurlements de rage et de voir de premières larmes inonder de premiers visages, c'est aussi la fin d'une histoire - la sienne.
Pour sceller sa statue de grand imprécateur et rester le chef incontesté d'un mouvement qui échappe, de jour en jour, à son contrôle, il a cru pouvoir forcer le destin d'un coup de poker, en imposant au prix du sang son pouvoir sur Renault.
Poker menteur. Poker de mort.
Rêves de pouvoir enfuis, chimères évanouies dans un nuage de sang.
C'est fini. On ferme.

On range, et on s'en va.
Et Benny Lévy n'est plus qu'un petit homme, condamné à vivre à jamais dans la honte et la haine de lui-même, enfouies sous des flots de belles paroles, nuage de postillons dégoûtants de la salive des traîtres et des escrocs...


Depuis 1956 et la fuite d'Egypte de cette dernière tribu que constituait sa grande famille, il avait investi toute son énergie, tous ses efforts, toute son intelligence, et toutes les séductionss de son esprit rusé de grand pêcheur d'hommes, dans une revanche dont l'espoir s'enfuit maintenant dans l'odeur âcre de la cordite, dispersée par le vent, que, trop loin en arrière, selon son habitude, il n'a même pas humée...

Garder sous son contrôle personnel la "base Renault", stratégique, c'était conserver au moins une chance de se maintenir à la direction d'un mouvement devenu trop fort, trop ouvrier, trop large, trop populaire - et peut-être aussi, à ses yeux, trop arabe...
Stratège astucieux mais sans vraie flamme, il sait, avant même que les amis de "Pierrot" ne viennent le lui dire en face, avec des mots terribles, qu'il est, pour eux, le responsable direct d'une tentative, insensée, de "débloquer" en force, et donc au sang, au sang d'un autre, une situation qui ne pouvait venir à terme, le moment venu que "sur les pattes de colombes" - où se pose (Nietzsche) toute ce qui est grand.


"Pierre Victor" est mort, il le sent, il le sait.
C'est la deuxième victime.

"Pierre en plus, quelle idée...Quel signe!...Quel con!...".
Dans la tête de Benny , la rage renforce la douleur.
Car il l'aimait, comme nous tous, ce Pierre de lune aux pieds solidement campés sur le sol bétonné de son Île de France natale, verte, à ses yeux d'enfant, du vert des blés tendres de printemps, qui tendait les appâts de gaies parties de pêche à la ligne - clandestines - sur les berges de ciment froid de l' "Île du Diable", et savait rédiger des tracts pleins d'insolence, d'humour et de finesse.


Pour Benny, donc, intellectuel brillant, mais avili par le ressentiment qui le ronge depuis l'exil de son enfance, l'amour du peuple, cette forme sublime d'amour de l' "autre", n'a pas été la source de l'engagement politique. C'est la haine.
Une haine que saura, un jour, déceler et décrire Liliane Siegel, amie de Jean-Paul Sartre:
"J'avais beaucoup entendu parler de lui. On le disait autoritaire, brusque, intraitable et très orgueilleux" dit-t-elle de Benny Lévy dans un livre de souvenirs ("La Clandestine", Maren Sell éditions, 1988)." J'avais, comme on le fait toujours, essayé d'imaginer un physique à partir de ces rumeurs. J'avais été surprise par un homme de taille moyenne, déjà menacé par une calvitie naissante. Son sourire m'avait frappé: un sourire chaleureux, séduisant, franc. Je devais découvrir plus tard que peu de gens y avaient droit.
Un jour
, poursuit cette ashkenaze cultivée longtemps fascinée par le bagout sucré du sémillant sépharade, "Benny Lévy arrive en retard. Sartre lui décoche un trait qui fait mouche: "Si tu avais été un résistant pendant la guerre, tu aurais raté ton rendez-vous et ça t'aurait été fatal.
C'est ce qui fait la différence entre un vrai résistant et toi."
"Je fus stupéfaite par la réaction de Pierre Victor, son visage devint blême, son visage se durcit, son sourire se transforma en un tel rictus qu'il me fit peur".


Adel Rifat, Mahmoud Hussein


Cet "autre" sur qui s'est d'abord fixé l' aversion primitive du jeune Benny Lévy, a longtemps eu la silhouette, fringante, de Gamal Abd El Nasser, le grand colonel arabe à la virile moustache noire qui galvanisait les foules du Caire, dans cette Egypte où s'étaient fixés, venus de Syrie, les Lévy - et semblait vivre la plus belle des histoires d'amour avec le peuple des Pharaons, et de Moïse...
Nasser, le superbe orateur de l'immense fierté arabe, retrouvée, reconquise sur les rives du canal creusé par Ferdinand de Lesseps, carotide pétrolière de l'Occident...


1956, année de lumière pour les foules de la vallée du Nil, et de son delta, année d'humiliation pour deux vieux empires, renvoyés à la niche d'un coup de pied par les "superpuissances", devient année d'exil pour le petit Benny, 11 ans, fuyant, avec les siens, le soleil du dieu Râ pour la lointaine et grise Belgique...
La France pouvait devenir pour lui le pays d'un deuxième chance - ou d'une revanche. Il a choisi la deuxième option. Celle de la haine. la mauvaise.
Tandis que la génération des pères - qui n'ont pas fui l'Egypte en sandales... - fait fructifier ses affaires à Bruxelles (de la finance du coton à celle d'armes de guerre - carcasses de chars - deux des fils deviennent des espoirs de l'université française.
Au sein d'une vaste constellation familiale, indirectement liée aux Curiel, mais concurrente, où se côtoient l'or blanc - le coton -, l'or jaune - la banque, - et l'or rouge des livres du marxisme le plus radical, seul le plus brillant des fils Lévy, le plus courageux aussi, sans aucun doute, restera croupir dans les camps d'internement sévères où le nationaliste Nasser fait battre, tous les jours, à grands coups de bâton, les communistes...
Devenu Adel Rifat, et musulman, pour les beaux yeux d'une Cléopâtre férue de lecture coranique, ou pour son petit nez capable de changer le destin d'un César, il aura été l'un des premiers vrais lecteurs de Mao du monde arabe, avant de former avec son compagnon de camp Bahghat Al Nadi, sombre et hautain Egyptien du sud au visage hiératique rarement ensoleillé par un large et fraternel sourire, un duo d'intellectuels connus pour les ouvrages signés Mahmoud Hussein.
De La lutte de classes en Egypte, leur texte fondateur, brillant et dense, strict, aux récents "Al Sira" (tome un et deux) revisitant avec brio la vie de Mahomet dans une réflexion approfondie sur l'islam, ses tensions dynamiques, et sa renaissance...
Ayant rejoint la France à la sortie des camps, Adel Rifat, plus que secondé par Bahghat (grand amateur de blondes, et lié, de ce fait, par une amie commune d'une rare sensualité à l'un au moins des "colonels"), ne sera pas sans influence ultérieure sur la G.P. que fonde et parvient à diriger un peu plus de trois années son "petit-frère..."
Grand dévoreur de livres devant l'Eternel, subtil jongleur de mots, mais sans vraie rigueur conceptuelle, le ressentiment aigre qui le ronge le privant de tout scrupule alors que la pensée "juste" exige le pli de l'ego par l'ascèse, le jeune Benny, immigré peu banal, est miné de l'intérieur par une passion qui le perd.
Hanté par un désir éperdu de reconnaissance sociale, devenu syndrôme de séduction, compulsif, il a été reçu haut la main, au concours d'entrée à l'Ecole Normale Supérieure d'Ulm - le Grand Temple.
Mais il n'a jamais pu toucher la bourse d'études.
Il a le diplôme, oui, le titre.
Mais pas l'argent qui, d'ordinaire, l'accompagne.
Et il enrage.
L'Etat républicain finance, en effet, la formation de ses futurs hauts-fonctionnaires, en tant que tels. En retour, ils s'engagent au service de l'Etat.
Et, dans la République Française d'alors, un serviteur de l'Etat, donc de la Nation, qu'il incarne, doit être citoyen français.
Comme le relève sans haine aucune, lui, Philippe Barret, qui l'a bien connu à l'époque, et sera membre, un temps, du tout-premier C.E. de la G.P., avant d'aller rejoindre Jérôme Monod, à la DATAR, puis Jean-Pierre Chevènement en ses cabinets successifs, de l'Education nationale à l'Intérieur, et à la Défense, le jeune espoir de Normale Sup', conscient, ô combien, de sa propre valeur, conservera de ce qu'il ne peut ressentir que comme une discrimination, injuste, une amertume énorme.
A l'image-repoussoir de Nasser vient donc se superposer, dans son subconscient politique, celle de cet autre militaire nationaliste vivant lui aussi avec son peuple une passion tourmentée riche de coups de foudre autant que de ruptures, De Gaulle.
Aux yeux de Benny Lévy, orgueilleux normalien castré de sa juteuse bourse, le général incarne désormais la République injuste, qui nourrit son esprit mais pas son corps chétif.
Et ce n'est pas tout.
Entretenu par sa famille, puis par sa femme, elle-même simple enseignante de base, il lui faut ensuite longtemps mijoter dans l'ombre du "caïman" Althusser, redoublée, qui plus est, par celle du "primus inter pares" au sein du petit groupe de disciples du Maître, Robert Linhart, le fondateur, l'homme de la rupture avec le "théoricisme" en chambre des précieux ridicules - et, même si elle est amicale, avec l'Initiateur.
A l'égard de celui qui ouvre la voie, non de la seule lecture, "marxiste-léniniste", des textes de Mao, dotés du cachet de conformité académique, et du visa d'entrée, mais de la fusion du maoisme dans la réalité de la France, Benny Lévy, "numéro deux-presque-numéro-un" de l'U.J.C.-ml, responsable de l'activité sur "le front de la théorie" mais plus que réticent sur la "ligne d'établissement", nourrit une haine envieuse et jalouse.
Elle vient se cumuler aux précédentes. Elle reste longtemps secrète, ou tue.
Mais l'accident de santé de Linhart, déjà très isolé, en pleine ardeur de Mai, libère la place.
Et voilà enfin "le petit chose" numéro 1, quelque part! Et quel royaume: une Gauche prolétarienne présentée partout comme sienne, et qui frappe et qui perce - et devient un pouvoir.
Sans jamais rien faire de ses mains, sans avoir jamais touché une ronéo, une pile de tracts, collé la moindre affiche, lancé une pierre ou un "cocktail", sans avoir risqué ou donné la moindre gifle ni reçu le moindre coup, il fait maintenant régner la peur - par procuration, et sous le couvert de la mystérieuse aura d'un statut d'apatride, "secret caché" dans le cercle le plus étroit de militants de confiance qui croient le connaître, tribu dans la tribu, clan quasi-familial, ou secte...


Mais qu'est-ce qu'un "apatride"?
Comme le souligne, encore, Philippe Barret - qui sait de quoi il parle, ayant été longtemps au ministère de l'Intérieur, et donc, par fonction, expert de ces problèmes, sur lesquels les juristes peuvent ratiociner à l'infini, "apatride", c'est un mot. C'est une situation de fait, un "reste", un trou noir juridico-administratif...Ce non-statut complique, en réalité, une éventuelle expulsion, plus qu'il ne la favorise...
- Expulser un apatride, mais où? Vers quelle "patrie"? On ne renvoie que celui qu'un "pays d'origine" reconnaît sien, puis accepte. Dans tous les cas, ça n'est pas simple. Et d'ailleurs, même aux moments les plus violents de la répression juridico-policière, la chose ne se produira pas, n'ayant même pas, semble-t-il, été tentée.


On a commencé à murmurer le nom de Benny Lévy, puis son "pseudo", quand la G.P., sortant de l'ombre, a commencé à se faire connaître, puis respecter, puis craindre...
Il était le mystérieux "chef, dans l'ombre". Beaucoup de vrais militants de terrain révéraient, eux aussi, celui qu'on voyait peu, mais dont on lisait les efficaces et séduisantes synthèses, les "textes internes", ou les articles, et, plus tard, les "interview" dans la presse.
Sévère mais juste retour des choses, donc, c'est lui maintenant qui vit dans la panique et dans l'angoisse.
Tout s'effondre et se bouscule dans sa tête...

Ce 25 février 1972, tout de même, à la porte Zola de l'usine de Dreyfus, il ne pouvait ne pas venir. Il fallait qu'il soit là, derrière, à quarante mètres, dans cette foule basanée, rude, qui se presse aux portes de l'usine, et lui rappelle Le Caire...Et c'est noyé dans ce flux inquiétant qu'il entend comme un pétard qui claque...Une longue poignée de secondes plus tard, la voix d'une "copine" qui hurle "Pierrot...Salauds!...Ils l'ont tué!" - et éclate en sanglots...
Benny, qui était encore, jusqu'à cet instant-là, précis, "Pierre Victor", le petit Lénine parisien, "le chef", dont la parole faisait vibrer, trembler, ou taire, a commencé à se décomposer. Il a fait quelque pas vers la grille Zola. La grille était refermée. Il n'a même pas vu le corps. Autour de lui, des mots hachés - qui lui hachent la cervelle..."La "volante"...Revolver, pistolet..." Il connaît à peine le sens de ces deux mots, du moins ce qui les distingue. Des armes, Benny n'en a vu que dans des films, à la télé...Et ces autres éclats de mots, qui lui vrillent le crâne..."Il n'a pas reculé...En pleine poitrine...Mort!..." Et cette sueur, glacée, et le torrent de larmes qui monte, et qui l'emporte, et la douleur qui étreint sa poitrine - vierge, elle, de tout impact - et qui déforme son visage chafouin, lisse de toute émotion, d'habitude, sauf la colère rabique, qui parfois, elle aussi, l'emporte comme un torrent monté des tripes, et qu'a su si bien décrire Liliane Siegel...
" Un homme ne pleure pas", disait l'oncle - celui qui est resté en Belgique, où s'est arrêté l'exode, confortable, de ces Moïse athées qu'aucun rêve de "Terre Promise" alors n'habite, mais que hante la peur des foules arabes, et de la voix de Nasser, dans l'écho, mimétique, des humiliations quotidiennes que le prétendu "Etat Juif", "Etat de tous les Juifs?", fait subir aux "frères et sœurs de Palestine"...Cet oncle un peu mystérieux qui vend des armes dans toute l'Europe, et sans doute bien au-delà - "non", dit la famille, "pas des armes, des carcasses de chars, nues de tout équipement"...D'ailleurs, "il ne vend pas, il finance les transactions d'achat, il garantit". Contrairement à d'autres, ces Lévy-là n'ont jamais rien vendu, ni fabriqué. On finance...


Les "copains" viennent vers celui qu'ils croient encore "Victor", il les aimante...Said, avec sa bonne bouille ronde, ruisselant de larmes, aussi...Derrière les grilles, à l'intérieur, ils ne le savent pas encore, tous pleurent. Ceux de la deuxième ligne, ceux qui ne reculent pas, en principe, mais ont juste fait un pas ou deux en arrière. Ils ont bien vu, eux, l'homme de la "volante", calme et froid comme à l'entraînement, ou à la guerre, sortir son arme, faire coulisser la culasse, viser au cœur de la cible - "thorax gauche, plein pot", un "pro"...
Ils pleurent, et se souviennent en même temps, ou croient se souvenir, d'avoir entendu un premier petit "clic". C'est la première cartouche qui "foire", et l'arme qui s'enraye. Un "incident de tir", banal. Alors, le tueur, froid, précis, éjecte la cartouche "naze" d'un nouveau "glissé" de la culasse, réarme du même mouvement, qui claque, et là, fait feu. Mission accomplie.
Toujours placide, il va au terme de son œuvre de mort en s'approchant du corps, pour voir. Pour vérifier...Avant de "shooter" la barre de bois, dérisoire, d'un geste de buteur renvoyant dans le but vide le ballon déjà rentré, et renvoyé sans force par le filet, ou de mépris seulement - comme un crachat sur le cadavre. Puis il va vers les grilles, les referme, s'en retourne vers son travail. Au rapport...


Les militants de l'usine pleurent.
Et en même temps ils cognent.
Ou s'arrêtent un instant de cogner, pour pleurer. Ou de pleurer, pour frapper...
Tout ce qui ressemble à un gardien, ou à un chef, en prend pour son grade - pour le cadavre de "Pierrot", encore chaud, dont le sang coule doucement, du cœur, percé par l'unique trou d'entée de l'unique balle, sur le trottoir...
Et tout ça grouille comme un nid de cobras du delta dans le cerveau du petit Benny, qui ne dort plus, qui boit de l'alcool, la nuit, en cachette de la bonne Léo, et que hante un effroyable sentiment d'échec, et de honte - et le regard brûlant de "Roro le Mammouth" qui s'est planté dans ses petits yeux quand le "pote" de Pierrot, masse de muscles et d'os vibrant toute entière de la plus sainte colère, a soulevé "le chef" comme un pantin désarticulé, par l'encolure de son blouson, en le traitant de "salaud": "Tu voulais que ça saigne! Salaud! Et toi, comme toujours, tu es resté planqué, derrière! A mater!...Vous le saviez qu'ils étaient armés! On vous l'avait dit, tous!...Maintenant, c'est toi qu'on va saigner! Enculé!"...
Les autres l'ont arrêté, sans savoir bien pourquoi, avant le coup de boule, prêt à jaillir - le Mammouth est enveloppé, gros, même, pourrait-on dire, mais il peut être très vif.


Benny passe et repasse le film, il revoit toute la scène, il s'inflige en boucle le son et les images - et ce "bruit de pétard" qu'il n'a pas su identifier comme un coup de pistolet, et les hurlements, les pleurs, et la honte qui l'a trempé, plus forte, encore, que la peur - et les petits yeux cruels de "Bouclette", qui est là, quand le Mammouth tonne, et qui n'a pas fait un geste, lui, pour essayer d'empêcher son ami d'aller au bout d'un acte encore virtuel, mais qui...


Benny a peur, désormais. Il sortait rarement seul. Maintenant, c'est: plus jamais. Il est raccompagné, le soir. Il craint la "bande Renault", devenue la "bande d'Issy", et maintenant "les vengeurs de Pierrot"...Ce sont Le Mammouth, Didier le Gaulois, Dédé "Narbonne","Bouclette", et le tout jeune "Jean-Marc Moto", avec son visage en lame de couteau, virant au rouge quand la fureur le saisit, qui hantent ses cauchemars. Il y pense jour et nuit.
Il craint aussi Houcine, qui sortait de l'usine (équipe du matin...) - et qui n'a pas versé une larme, pas dit un mot de colère, impassible et impénétrable, "chinois", mais que "tous les Arabes suivent" - comme ils suivaient Nasser - "au moindre claquement de doigt", et qui a rendu blanc de terreur, ça, Benny le sait, le gros Sylvain lui-même, le jour où il a fallu rendre son honneur, et sa carte d'entrée, à la bonne Anne Nicole...
Houcine, qui reste plus qu'un mystère: un problème.
Chauffeur de Benny Lévy pour le "pèlerinage" de Lip, entre autres, un peu garde du corps sur les bords, peut-être, il le connait par cœur, et en sait beaucoup sur lui. Cercles de proches, points fixes, manies, adresses, copains, copines...


Benny se méfie. Des années plus tard, encore, il enverra un homme solide, en qui il a une confiance peut-être un petit peu aveugle - en fait, le garçon reste, un homme de conviction, proche de nous - "sonder Houcine, à toutes fins utiles".
"Jacques de Vitry", fils d'une concierge qui cachait des juifs à la curiosité de la police de Bousquet devenu "tout petit ouvrier du bas de l'échelle" chez Rhône-Poulenc, mao, ami de "Fredo" (Frederic Joignot, du "mouvement de la jeunesse"), puis "cadre-action", acceptera cette délicate mission.
"C'était vers 1974-75, raconte cet autodidacte étonnant, devenu prof de philo et en même temps chercheur en biologie, à Toulouse. "Je voyais toujours "Pierre". Il était proche d'Evelyne Cohen, qui partageait un vaste appartement communautaire, en banlieue avec quelques "anciens", dont moi. Il avait toujours peur. Quand il sortait prendre un café, nous devions l'accompagner à deux, une "pointe" au fond de la poche...C'est à peu près l'époque où, travaillant avec lui sur un projet d'émission de radio, avec Sartre, j'ai assisté à son glissement: la France toute entière, celle d'aujourd'hui encore, pour lui, c'était Pétain, Vichy, la haine, etc. Un sale pays...
J'avais lu des livres qu'il ignorait, j'essayais de lui ouvrir les yeux, rien à faire. Une obsession, une fixation.
C'est à ce moment aussi, sachant que j'avais quelque peu fréquenté les gens de Renault, sur des
"coups" chauds, et n'avais pas été" - c'est une litote - "un chaud partisan e la dissolution précipitée de la G.P., il m'a suggéré d'aller rencontrer Houcine pour le sonder, sous un prétexte quelconque...Je l'ai fait. Houcine m'a "calculé" tout de suite. "Alors, c'est toi qu'ils m'expédient pour voir si j'en ai encore dans le ventre, et si "ça craint" pour eux. Il se marrait."


Pierrot est mort. "Pierre Victor" est mort. Le Comité de Lutte est mort. "Etablis" en tête, tous ses militants présents ce jour-là porte Zola se sont rués dans l'usine, les yeux fous, frappant les chefs partout, à visage découvert - sans "perdre" une seconde à écouter les réactions des ouvriers, à les mobiliser!
Tous les plus exposés vont être virés, dans les semaines qui suivent.
Et leurs "opérations-retour", précipitées, ne feront qu'aggraver les choses - ou révéler l'étendue du désastre. Echec, pour eux maintenant sanglant, d'une politique de la rage dont tout sens s'est perdu, puisqu'aucun cadre-dirigeant digne du beau nom de responsable n'est plus là pour les guider dans leur juste colère, et les aider à réfléchir...Suite ici

 


 

Mort des maos


Les maos eux aussi sont morts.
Et pas seulement les maos de Renault.

Du moins ceux d'entre nous qui ne veulent pas voir la réalité des faits, des responsabilités, et de la catastrophe; ceux qui ont toujours confiance en Geismar, Rolin, Theureau, "Savonarole", "Eusèbe" - pour les plus atteints, Serge July...- et celui qu'ils croient encore être "Pierre Victor", ratatiné en réalité en un tout petit, tout petit, Benny-la-mort...


Mais la liquidation complète d'un phénomène politique de cette puissance ne peut pas se faire d'un coup.
Benny Lévy, terrorisé, ne voit pas maintenant d'autre issue que la fermeture définitive de son "usine à gaz", dans le contre-choc, amplifié, de la balle - et du sec claquement du couvercle de cercueil, qu'il anticipe.
Mais la peur, parfois, donne des ailes.
Pour ce grand manipulateur, il faut d'abord mentir, mentir, et mentir; gérer la situation présente; la colère des militants qui clament, en pleine rue, leur serment de venger le "camarade tombé que le combat emporte"; l'émotion générale qui exige des obsèques dignes; l'actualité des campagnes militantes en cours qui se poursuivent, et qu'il n' a plus aucun moyen de stopper, ou de freiner; le mouvement des occupations de logements lancé dans la "zone d'Issy", et qui s'étend, les luttes des immigrés, les grèves "à la mao", qui prolifèrent...Comme celle des O.S. immigrés surexploités de Girosteel, au Bourget, qui réclameront clairement le châtiment suprême pour le tueur après être venus, en nombre, se relayer pour porter le cercueil de Pierre Overney sur plusieurs kilomètres jusqu'au cimetière du Père Lachaise, ou celle du Joint Français, breton, qui vient, ou celle, encore, de l'usine de charpentes métalliques Paris S.A., à Roche-Maurice, au bout du port de Nantes et de son quai de la Fosse, sur la route, déjà, de Saint-Nazaire...


En attendant, donc, l'occasion favorable pour finir le travail de Tramoni, accomplir le travail d'assassin qu'est celui du renégat, du traître, "le vent se lève, il faut tenter de vivre" (Valéry). Ce vent qui "ne cessera pas: même si les arbres veulent se reposer" (poésie chinoise)...
C'est une survie artificielle qui s'organise, il faut bien, autour d'un "dirigeant" désarticulé, véritable fantôme vivant, qui fait, comme jadis et naguère, en public, bonne figure, et donne encore des "directives", reçues, par ceux qui le tolèrent encore, comme des ordres - mais vit les cauchemars nocturnes de tous les Hamlet de l'univers, dans les cris des corbeaux nichant au sommet de la plus haute tour du château d'Elseneur, et la pire des tortures, celle dont on est soi-même l'impitoyable bourreau, et la victime, pantelante, et le Klaus Barbie, et Dallidet, Bertie Albrecht, d'Estienne d'Orves, ou Jean Moulin...
Il cherche, déjà, des gardes du corps capables de le protéger, en permanence, non contre un Tramoni-bis, mais contre la colère des frères de combat de sa victime...


L'écœurement de "Dédé Narbonne"


On va hurler contre ces lignes, retenues.
Déjà, les criaillements des fossoyeurs du cadavre sur lequel Tramoni jette à peine un œil froid de tueur déchirent les oreilles, pourtant blindées, de l'auteur de ces pages...
Mais il reste des témoins - ils sont nommés, cités.
Et des traces, écrites.


C'est le bon et jovial André Radondy, "Dédé Narbonne", Overney occitan monté de son lointain midi, dont le soleil enchante les boucles blondes, et les yeux doux pétillants sous de petites lunettes rondes d'intello, avec son accent de troubadour.
Il suffit de relire son témoignage, , simple et brut, publié par Virginie Linhart, fille de, dans un livre empreint de vérité, d'humilité, et de justesse, nourri au lait de la tendresse humaine.
"Juste avant la manif" (de Charonne, le soir même), "une grande réunion s'est tenue à Ulm. Les grands cadres de la GP, qui n'avaient rien vu, qui nous attendaient, dans le troquet d'à côté pendant la distribution du tract, ont exigé qu'on vide nos cocktails molotov dans le caniveau.
On avait un mort sur les bras et ils ne voulaient pas de bagarre...Ils m'ont traité de sauvage, de brute, j'étais fou de rage et totalement écœuré. On s'est rendus à la manif sans rien,
"pacifiquement", ça a été extrêmement violent: les "voltigeurs" étaient là, il y a eu plusieurs blessés graves et je ne sais combien d'arrestations, dont une majorité d'immigrés. On est sortis en morceaux" (Virginie Linhart, "Volontaires pour l'usine - Vie d'établis 1967-1977".Le Seuil janvier 1994, page 80).

Or, "Dédé Narbonne" n'est pas n'importe qui.
Il a 22 ans, en 1966, quand il arrive dans la capitale, venu de la vieille cité romaine passée un temps sous l'influence des "barbaresques" "islamistes", débarqués facilement dans les plates paludes de la côte, puis devenue centre marchand du vignoble de l'Aude, et, un temps, citadelle du meilleur rugby sous le pimpant maillot orange et noir des "frangins" Spanghero, trois beaux bébés genre "Roro de Renault", et d'un premier "bouclette", Jo Maso - alors des plus joueurs...
Là-bas, André Radondy est ouvrier. Maçon, électricien, "un peu de tout". Un jour, il pique sa crise, et écrit à Citroën, comme ça, pour une demande d'embauche. Reçu. Il devient un "immigré de l'intérieur", et "monte" vers le froid et la brouillasse...
1967, guerre "des six jours", Israël écrase et humilie, une nouvelle fois, ces autres méridionaux, frères en Méditerranée, que sont, aux yeux du Narbonnais Radondy, les Arabes - et arrache de nouveaux morceaux de chair au corps violé de la Palestine.
L'O.S. de la firme au chevron explose. Il en devient "faucille-marteau", communiste - au P.C.F., d'abord, puis d'une autre façon, dans nos manifs Vietnam, et Palestine.
Mai 68. Pilier du Quartier Latin, grand amateur de cinéma, de jolies étudiantes, et de débats d'idées, lecteur du Monde et du Nouvel Observateur, il est chez lui." Dès le premier soir, j'étais sur le boulevard St-Michel...". Il va humer l'air lourd d'effluves de haschisch, mais tonique, style "Révo-Cul à Saint-Germain des Prés", qui flotte au théâtre de l'Odéon, occupé - mais sans oublier une seule seconde Citroën, et ses robots à peau humaine, basanée, dotés d'une âme, tout de même, que des kapos français "schlaguent", à qui mieux mieux comme les esclaves des Pyramises sous le fouet des "agents de maîtrise" des Pharaons, dans l'enfer froid des "chaînes".


Sous l'œil d'Adrienne et de ses "petits soldats" du "S.O. de l'Odéon", André, que les maos n'ont pas encore baptisés de son nom de guerre, "Dédé Narbonne", lance son "appel du 18 juin", en mai. "Demain, Citroën sera en grève!"...
"J'avais récupéré Joël, un copain de l'usine...Il m' a donné un bon coup de main. De là, les étudiants sont venus en nombre, ils nous ont aidés à à empêcher la maîtrise d'entrer...On a été une soixantaine à occuper".


Joël n'est pas encore devenu "Ti Jo". Il n'est pas encore passé, pour s' "établir" (il n'y a plus seulement des "intellectuels", maintenant, pour le faire...) des durs ateliers de Citroën à ceux, bien pires encore, d'Unic, à Puteaux-Gennevilliers - "zone-nord ouest", fief d' "U Cervu" et du sombre Mokhtar de Chausson le Marocain poète et combattant, à la longue moustache noire, au regard fier, et aux poings noueux.


C'est là qu' enlevé par les "gorilles" fascistes du "syndicat indépendant", qui font régner la loi de la terreur, d'ordinaire, plutôt sur les "bougnoules", "Ti Jo" sera kidnappé, séquestré, mis à nu, humilié, torturé, puis remis à la police (voir page) - mais vengé, sans attendre cinq ans, et sans la moindre consigne venue d' "en haut", par l'immédiate riposte d'un de nos tout premiers "commandos de la mémoire", venu, réparti dans plusieurs camionnettes, faire le "coup de la chèvre" aux nostalgiques de la "gégéne" et de l' O.A.S.
Plusieurs des kidnappeurs de Joël, salivant à l'idée de "se farcir" une paire de jeunes militantes et militants, apparus benoîtement pour vendre La Cause du Peuple aux portes de leur antre, viendront d'eux mêmes, avec un bel enthousiasme, s'offrir à la dégelée de coups des vengeurs, glissant par dizaines des camionnettes dans un silence parfait.
Quand les premiers hurlements de la charge résonneront à leurs oreilles, il est trop tard pour fuir le juste châtiment que toute justice du peuple, et toute conception digne et responsable de l'action politique, réserve aux tortionnaires - comme aux assassins salariés de toutes les "volantes"...
Sévèrement "barraminés", les bourreaux de "Ti Jo", le copain de "Dédé Narbonne" (qui n'était sans doute pas bien loin...), resteront sur le carreau, sous le regard impassible de leurs "esclaves" de l'usine, les ouvriers d'Unic rentrant tranquillement à la maison et passant, sans se retourner, devant les tas de bouillie humaine, ensanglantés, dont seuls les premiers à sortir ont vu les coups s'abattre sur les corps des fascistes pris en "flag" et marqués pour toujours du sceau d'une punition sévère et sans pitié...


Selon des témoignages dignes de foi, et de toute première main, le précieux, fin et délicat Jean-Claude Milner, toujours sanglé dans son strict imper-cravate, occupait, ce qui est digne d'être souligné, tout à l' honneur de cet intellectuel fluet et malingre, mais alors plein de résolution et de courage, un strapontin dans une des camionnettes...Pas encore converti aux vertus du communautarisme judéo-centriste Lévinasso-Benny-Lévyste, il hantait, en ces temps-là, les bois d'Argenteuil, chers aux impressionnistes, pour aller y étudier, non les saints textes du Dieu de haine, génocideur, du Livre de Josué et de la Torah, mais les bases élémentaires de l' "art de la main vide" (le kara - te).
Son "maître" était le rude "Dédé-La-Couenne" - entrevu du côté d'Unic, ce jour-là, paraît-il, avec "U Cervu", Mokhtar, probablement, et tous les autres...

Nicole de fer

Autour de Citroën occupée, donc, un peu au flan, et où flotte insolemment, maintenant, le drapeau des dragonnades transfiguré en étendard des ouvriers rebelles du faubourg-Saint-Antoine aux abords de La Bastille, le gréviste "Narbonne", immigré de son midi portant un "blaze" digne de ceux des "compagnons" nomades du temps des secrètes confréries de métier, armées, rencontre Nicole Linhart.
Fille du petit patron d'une cartonnerie d'un quartier populaire de Paris dont l'épouse travaille comme "première ouvrière", cette jeune étudiante en pharmacie, fécondée par sa rencontre avec le grand Robert, qui va lui faire connaître "la vraie vie", celles des grands livres et des grands actes, qui les prolongent, et à qui elle donnera deux beaux enfants, Virginie, déjà citée, et Pierre, ramènera "Narbonne" vers la source de son voyage.
En 1967, pendant que Robert fait un premier petit tour en Chine, elle s'est lancée, vaillante, dans le mouvement d'enquêtes à la base impulsé, sous la direction de son homme, par l'UJC-ml.
Femme ouverte sur le monde, curieuse de tout, intelligemment et indépendamment militante, elle aime lire le journal - y compris quand il s'agit d'un de ces quotidiens régionaux farcis de "petites nouvelles" que trop de prétendus intellectuels parisiens regardent de haut, quand ils les regardent. Elle y découvre le récit d'une grève des ouvriers de Perrier, à Vergèze. Ils ont débarqué en force à Palavas pour y distribuer aux prolétaires des plages des canettes d'eau de source, pétillante.
Elle trouve l'idée jolie - et se débrouille pour rencontrer le porte-parole des grévistes, un responsable CGT nommé Daumas.
Sans lui dire qu'elle penche pour la "déclaration en 25 points" du Parti Communiste Chinois (PCC), elle lui propose d'écrire "un petit article" sur le conflit, "dans un petit journal". - "Tu m'en apportes?" C'est "Garde Rouge". Il ne cille pas, mais en commande... 800! Et affiche l'un d'entre eux sur le panneau syndical.
Oppositionnel de la CGT et du PC, Daumas penchait, jusque-là, pour la ligne "albanaise". Quand Robert rentre de Chine, Nicole, une petite "dame de fer" brune, gaie, sensuelle, pétillante, lui fait, sur l'oreiller, un récit qui l'enthousiasme.
Il vient renforcer ses propres impressions de la Chine, qui sont très bonnes, et les conclusions qu'il en ébauche, déjà, pour la France. Ils s'embrassent. Et leur premier enfant, né de ces ardentes et militantes retrouvailles sera la "ligne d'"établissement", que tout le "B.P de l'U.J." (le Bureau politique de l'UJC-ml) devra imposer, au forceps, à un "numéro deux" plus que réticent, que le travail manuel effarouche - Benny Lévy.


"Dédé Narbonne" suit alors Nicole pour une "petite longue marche d'été" près de Vergèze - à Vauvert. Aucun diable ne viendra les y turlupiner... Amis ils sont, amis ils demeureront, et demeurent. Point. Ça existe. Il l'adore, l'estime, l'écoute autant qu'elle l'écoute, et la respecte. Autant qu' il écoute, adore, et admire son Robert - comme la plupart d'entre nous.
A chacun des deux hommes elle a fait le récit, et surtout, femme de tête, l'analyse, de son "établissement" de 1967 - à son premier retour de Vergèze.
Une des toutes premières premières filles à oser l'aventure, elle est allée pousser de lourds chariots de répugnantes "victuailles" dans les ateliers frigorifiés de la charcuterie industrielle Géo du Kremlin-Bicêtre. Elle y perd "trois kilos, à force". Elle y voit les ouvriers maghrébins, traités comme des sous-homme par les O.S. charcutières dont ils sont les "petites mains", s'empiffrer comme ils le peuvent - l'islam, religion de tolérance, reconnaissant, pour les plus pauvres d'entre les pauvres, l'emprise de la nécessité...- des sous-produits variés de ces cochons dont le sang coule à flots dans la cour où le bourreau salarié de "Géo-je-t'aime" les égorge - à la chaîne...Ils couinent.
Comme vont couiner les "petits chefs" arrogants et brutaux de Citroën, qui n'aiment pas les affichettes collées aussi secrètement que possible par "Dede", "Ti-Jo", et quelques solides compères: "Je ne connais rien à mon boulot, le ne fais rien, j'emmerde les ouvriers, et je m'appelle...(case laissée en blanc, à chacun de la remplir...).
Bien avant 1968, les deux gaillards y ont créé une "cellule prolétarienne" , doublement clandestine : à l'intérieur de l'usine comme au sein de la CGT, dont ils sont membres, sur la "ligne de classe" qui était alors la nôtre, et qui est restée, globalement, la bonne.
Démasqués, ils sont exclus de la CGT, et, pour "Narbonne", du PCF - comme du foyer de célibataires Citroën qui constitue son domicile. Mais"lutte, échec, nouvelle lutte, nouvel échec, et cela jusqu'à la défaite définitive, c'est la logique des réactionnaires. Lutte, échec, nouvelle lutte, nouvel échec, et cela jusqu'à la victoire totale, c'est la logique du peuple" (Mao). "Narbonne", désormais, a du temps libre. Il est de tous les coups. Avec nos tout-premiers "groupes d'opérations spéciales" composés d'ouvriers, et pas seulement d'étudiants endurcis sur les tatamis des salles de karate, il est dans la grande cour de Flins, en juin 1969, pour le "retour des longs cheveux" (dont les siens). "Notre premier gros cassage de gueule de la maîtrise. On a attaqué à une centaine, projectiles en tout genre, coups de chaises, de barres de fer, de part et d'autre, c'était bestial".
Il se souvient aussi de la descente en force chez Fauchon, à la Madeleine. "A la sortie on s'est retrouvés nez à nez avec un boucher du magasin agitant son couteau....Frédérique a alors été attrapée" (Frédérique Delange, 13 mois ferme, aujourd'hui repliée en Corse dans le proche entourage de Gilles "la fresque" comme du grand et beau "U Cervu". Chargée de responsabilité dans le travail social, elle vit toujours, comme eux deux, et la quasi-totalité d'entre nous, dans la fierté du travail militant accompli alors, et la fidélité à nos valeurs.
"Heureusement, poursuit Dédé Narbonne, "son père" (haut-fonctionnaire) était client Fauchon, et l'épicerie ne s'est pas portée partie-civile".
"Ensuite, j'ai préparé mon établissement chez Renault.
Il existait des combines assez louches qui permettaient l'embauche d'un certain quota de copains. J'ai été embauché en 1969 avec Pierre Overney grâce à la complicité d'un délégué CFDT.
Il y avait déjà Theureau,
"le Centralien"...
"J'étais sur l'Ile Seguin, l'endroit convoité par tous, mais après quelques petites actions, j'ai été mis au 32 avec Jacques. Ensemble, on a organisé la grande bataille pour le métro, un souvenir formidable en dépit des retombées...On se faisait souvent "sonner" par les flics ou arrêter en rentrant chez nous...".
C'est là qu'un jour il se souvient d'avoir vu Pierre Overney dégainer, une longue épée acquise, ou peut-être "récupérée", à la sauvage, au Marché aux Puces...
"Puis Jacques s'est fait virer. On s'est bagarrés contre les chefs qui ne voulaient plus le laisser rentrer dans l'usine; le lendemain, nous étions douze à être licenciés.
A la sortie, une nuée de gardiens m'attendaient pour me casser la gueule. Je me suis adressé au chef du personnel, Nogrette, qui venait de me licencier, pour qu'il m'accompagne aux portes. C'était un chef type
"nouvelle vague", toujours prêt à discuter."Vous savez, ce que vous faites, Jules Vallès l'a fait avant vous. Et maintenant, il est publié dans des éditions de luxe, il n'y a que les bourgeois qui le lisent". - "Vous n'avez pas peur, Monsieur Nogrette, d'être enlevé, comme chez les Tupamaros"? - Peu de temps après, il était kidnappé par la N.R.P....
"Renault était un véritable gruyère, où tout était possible. Je me souviens d'un copain qui, le lendemain de son licenciement, s'est présenté au bureau d'embauche comme si de rien n'était. Il a été repris. Par malchance, il s'est retrouvé dans le même département, mais ailleurs, ça passait...
"J'ai commencé à décrocher après la mort de Pierre Overney. Il avait ét mon témoin de mariage. Ensemble, on avait fait Citroên, Renault, Château-Thierry...On ne se quittait pas. Nous étions en train de faire une distribution de tracts....L'autre a tiré..."
Des années après, "Narbonne" n'a toujours pas avalé les "directives" irresponsables des lâches dirigeants de la manif de Charonne, livrant une foule entière, désarmée, à la bestialité des "voltigeurs" que Pierrot, vivant, ne serait pas venu affronter les mains nues .
"Ne pas riposter à la mort de Pierrot m'arrachait les tripes, poursuit "Dede". A mes demandes d'explications, les cadres de la GP ont répondu: "il faut être responsables". J'avais le sentiment que la direction avait pris peur. Je suis reparti m'installer dans le midi. J'ai attendu encore un peu pour quitter l'organisation, par amitié pour certains. J'ai craqué sur la CDP qui affichait en première page: "La guillotine, oui! Mais pour Touvier!...". C'était une période très dure, qui a coïncidé avec la séparation d'avec ma femme".

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