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François Overney
défend la mémoire de son frère Pierre
("Pierrot" de Renault),
sali dans Le Monde 2, dans la continuité du
livre porcin de Morgan Sportes, publié
chez Grasset, maison d'édition de
BHL (suite du texte de la page REBELLES
1 - ici)
"Dans sa chronique du 22 mars, intitulée
"en plein cœur", qui est une critique
du livre de M.Sportes (Ils ont tué
Pierre Overney), M.Donner parle de mon frère
(je cite) "fracassant la tête de Canonicci,
un collègue de Tramoni."
Ces propos sont des allégations mensongères
et diffamantes.
Dans son livre, M. Sportes évoque le procès
de Tramoni, dans lequel le président Braunschwig parle
d'une fracture de l'olécrane. Je précise que
l'olécrane, dont on trouve une définition dans
tout bon dictionnaire, est un os du coude.
J'ai participé en tant que partie-civile
au procès de Tramoni, je n'y ai jamais entendu dire
que mon frère aurait fracassé la tête
de M. Canonicci ou de quiconque."
François Overney, Essômes sur Marne,
Aisne
- La thèse selon laquelle le vigile armé d'un
revolver de la "brigade volante"
de Billancourt n'aurait fait que se défendre, ou défendre
ses collègues, a été pulvérisée
dès le stade de l'instruction judiciaire, contredite
par de nombreux témoignages, et d'abord par
la photo de Christophe Schimmel, courageux reporter
de l'APL, présent sur place juste dans la ligne de
mire, derrière "Pierrot".
Avant de devenir, sous le masque aussi transparent
qu'odieux d'un "roman", de Morgan Sportes,
elle avait été celle du tueur, et de
plusieurs de ses complices, jusqu'à ce qu'ils aient
connaissance de ce document incontestable, que nous re-publions
ici.
"Pierrot"
n'était pas un ange. C'était un militant prolétarien,
un combattant, que le félon Benny Lévy, encensé
dans les mêmes torchons de presse, avait envoyé
dans un piège mortel, où il fallait "que
ça saigne".
"Pierrot"
était un combattant, mort debout, au combat, "manche
de drapeau" (épais) en main, et bien en main,
pour protéger la diffusion d'un tract MAO appelant
à une manifestation contre une série d'assassinats
racistes, prévue au métro Charonne, le jour-même.
Et l'essentiel de la bagarre, brisant peut-être
quelques "olécranes" (os
du coude) de quelques Canonicci de passage,
eut lieu après le tir mortel, et la
mort de notre camarade, en riposte, sauvage.
Il se dit dans les bars branchés parisiens, dont il
est un pilier, que le pied-noir revanchard Morgan
Sportes, BHL, son bienfaiteur, July, Geismar,
Vallaeys (Béatrice) et cie, qui savent la
vérité, et se taisent, laissant Libération,
fondé dans le sillage glorieux des combattants de Renault,
et d'ailleurs, faire lui aussi l'éloge du répugnant
"roman" (policier...) du couple
Sportes-BHL, crèvent de trouille,
et pour certains d'entre eux, se font offrir de dispendieux
dispositifs de protection, croyant que ceux qui avaient
honoré la mémoire de Pierrot, dans le Val de
Marne, en 1977 envisagent de lui rendre hommage une deuxième
fois, en allant faire quelques "visites
de courtoisies" (prolétariennes...) aux
repentis devenus les complices directs ou indirects du tueur
et de ses maîtres, et des assasins de la Mémoire.
(suite
avant-dernière colonne à droite de cette page,
accès par clic ici) |
REBELLES
L'histoire secrète
des "maos" de la Gauche prolétarienne- et
ce qui s'ensuivit (1967-2008)
- Le livre INTERDIT
de Jean-Paul CRUSE -
- III -
Le Parti du Travail
(suite)
3.
Quand Renault mène le bal, les O.S. dansent, dans toute
la France
La peur change de camp, une vague se lève...
Pour les cent ans
de la Commune, le printemps ouvrier de 1971!
(suite)
| A Saint-Denis
(93), l'usine Penaroya (groupe Rothschild)
recycle des métaux de récupération,
à base de plomb. Les projections d'acide de vieilles
batteries ou de métal en fusion, ne sont pas
rares dans le secteur des fours.
Dans les locaux, datant de 1902, ouverts au
vent glacial, l'hiver, ou aux brûlures de l'été,
les O.S., presque tous immigrés, Algériens,
Marocains, Sénégalais, Maliens, et, plus
rarement, Français n'ont évidemment le
droit ni de manger, ni de boire, ni de fumer, pendant
les heures de travail. Ils ont dû palabrer huit
jours pour obtenir...que du savon soit mis dans les
toilettes, au réfectoire. Malgré leurs
récriminations, les torchons essuie-mains, saturés
de poussière de plomb, ne sont jamais changés.
Les douches restent quasi-impraticables. Un bleu neuf?
Une fois tous les six mois...Comme "gants de sécurité",
on s'entoure les mains de vieux chiffons. De vagues
lambeaux de coton font office de "masques protecteurs"
contre les substances toxiques. Pour ne pas
se faire écraser les pieds par la chute, fréquente,
de lourds lingots de plomb, les ouvriers, doivent payer
de leur poche leurs chaussures de sécurité,
alors que leur salaire se limite à 4,15
F de l'heure. Beaucoup souffrent de troubles digestifs,
oculaires, nerveux (paralysies, tremblements des mains,
perturbations du sommeil, délires, convulsions,
parfois coma). C'est la terrible "maladie du plomb",
le saturnisme.
Dans ce lieu d'esclavage indigne, la dernière
grève remonte à...1949. En
1968, aucun des délégués
au Comité d'Entreprise - tous CGT - n'était
un immigré. Ils n'ont même pas débrayé
un quart d'heure.
Mais depuis 1970, le vent tourne.
Une nouvelle équipe se présente aux élections
de Délégués du Personnel (DP).
Elle comporte un Malien, un Marocain, un Algérien
et un Français. A la fin de l'année, une
liste de revendications est élaborée en
A.G. Augmentation de salaire égale pour tous,
un franc de l'heure, plus cent francs de prime d'insalubrité,
etc.
Le 21 janvier 1971, à l'embauche,
ils trouvent porte close. La direction a réfléchi
à leurs demandes. Elle les juge excessives. C'est
NON! - Ils votent l'occupation, et installent des postes
de garde autour de braseros aux quatre coins de l'usine
- où ils ont pu pénétrer facilement...
Pour l'unique délégué
français, "les immigrés font
bloc, mieux que les Français. Ils se contrôlent
mutuellement. Et puis ce sont les plus fiers, les plus
soucieux de dignité."
Et pas un d'entre eux n'a seulement l'idée
d'assimiler le nom de Rothschild, le groupe familial
richissime qui n'a pas un centime à investir
dans des conditions de travail seulement dignes, et
celui de l'unique ouvrier juif de l'usine.
Ce simple cariste, gréviste, est considéré
par tous comme un frère.
Avec le soutien actif du Secours Rouge, qui distribue
des tracts de soutien aux quatre coins de la banlieue,
la grève est bientôt victorieuse.
Rothschild trouve de l'argent. Il cède.
Le 5 février 1971, au moment où,
dans l' "Île du Diable"
de Renault-Billancourt, deux boucles de la Seine plus
haut, leurs frères français comme immigrés
des premiers G.O.A.F. en formation savourent le tract
mao "La direction prend des sanctions
contre les ouvriers, les ouvriers prendront des sanctions
contre la direction", ceux de Penaroya
Saint-Denis, tête haute, reprennent le chemin
des fours à plomb avec 15% d'augmentation pour
les plus bas salaires - manœuvres, O.S. et P1.
Tous ont accepté, en A.G., ce "grand bond
en avant" qui ne concerne qu'une bonne partie d'entre
eux, car la création d'un Comité Ouvrier
de Sécurité a été arrachée.
Il aura du pain sur la planche.
Penaroya (Saint-Denis, Lyon):
des bagnes d'immigrés signé Rothschild
!
Dans cette réunion mao
du 22 mai 1971,donc - où sont présents,
notamment des militants de
Berliet-Vénissieux (banlieue lyonnaise),
les nouvelles de Penaroya, où
un étonnant "printemps des ouvriers"
s'amorce en plein hiver (comme à Ferodo, aux
Batignolles, et à Renault), ne tombent pas dans
les oreilles d'un sourd.
Huit mois plus tard, en février 1972,
au moment de la grève de la faim de Sadok Ben
Mabrouk, José Duarte et Chistian Riss, licenciés
de Billancourt, les Comités de Lutte de Lyon,
dont ceux de Berliet, iront mobiliser
les jeunes du quartier de Gerland -
pas tous antiracistes, au départ...Ils les convaincront
de venir soutenir, avec eux, la dure grève
de l'usine Penaroya de Lyon, née de la mort de
Mohammed Salem, un ouvrier tunisien écrasé
par la chute d'un couvercle de four à plomb de
1500 kilos.
La chaîne qui le soutenait était
usée. A l'arrivée de la PJ, un chef planque
les maillons cassés. Il dit aux ouvriers: "bouclez-là!".
Mais devant son chef d'équipe, qui commence à
baratiner les policiers, un ouvrier part chercher,
dans sa cachette, l'objet du délit - du crime...Puis,
devant le patron lui-même, les flics, et tous
les salariés, il dit la vérité.
Tous les O.S. immigrés de Penaroya-Lyon
montent alors aux bureaux, dénonçant l'
"assassinat" de Mohammed.
Ils exigent des mesures de contrôle de leurs dossiers
médicaux (empoisonnement au plomb) - ainsi qu'
une augmentation de salaire de 1F pour tous.
Mené de main de maître par des
travailleurs marocains ayant déjà l'expérience
de conflits sociaux à haut risques sous le cruel
régime dictatorial de Hassan II, le
mouvement se heurte à l'opposition d'un groupe
de "jaunes", qui tentent sans succès
de forcer les piquets de grève, puis publient
des appels dans la presse: "Nous sommes
d'accord avec les revendications, mais nous voulons
la liberté du travail. Les Maghrebins ne doivent
pas y faire entrave".
"Les Maghrebins" ne font entrave
à rien. La force du soulèvement
prolétarien qui monte, vague après vague,
chacune chevauchant l'autre, de 1970 à 1972,
c'est que les maos, bien entendus des immigrés,
dont ils ont su eux-mêmes écouter la revendication
de dignité, embrayant sur la révolte,
ne s'enferment pas - et ne les isolent pas - dans un
combat "communautaire" - comme disent aujourd'hui
les "pas-raciste, mais".
Sur le terrain solide du combat d'usine, d'une lutte
de classes concrète, vivante, et bien réelle,
ce sont toutes ses facettes, et la diversité
de ses couleurs, que dévoile alors cette classe
ouvrière de France, majoritairement mais pas
uniquement, française, que le grand souffle de
l'an 1971 soulève.
Les filles de Saint-Omer (nord):
"pas touche à l'Ascension!"
A l'usine CGCT de Saint-Omer (2000
salariés), filiale d'un groupe américain
de haute technologie spécialisé dans le
matériel téléphonique,
ce sont de jeunes ouvrières de 16 à
21 ans, issues, pour la plupart, du pays "chti"
- les mines, les corons...- ou des plaines à
patates des côtes de la mer du nord, qui mènent
le bal, bien loin, donc, à tous égards,
des fours à plomb puants des archaïques
et mortels ateliers-bagnes où travaillent, vivent
et meurent, les esclaves coloniaux, arabes ou noirs,
et, presque tous mâles, "affranchis"
au statut "démocratique"
et "républicain"
d'O.S., qui contribuent, centime
après centime, à l'accroissement encore
et toujours possible du capital des fortunés
Rothschild.
C'est le 11 mai 1971, dix jours, avant la réunion
d'échanges des cent des Comités de Lutte
( le 22), dans la fraîcheur d'une
"première grève", au charme,
pour la plupart d'entre elles, de première danse,
que Saint-Omer a voté l'arrêt de travail
- à main levée, dans l'enthousiasme.
Payées, pour la plupart, 600F par mois - avec
deux heures de transport par jour - elles étaient
"déjà bien contentes d'avoir trouvé
un travail". Elles pensaient plus à leurs
jeunes enfants, ou, pour celles qui cherchaient encore
le "premier mec", aux soirées du samedi
au Tiffany ou au Mont-Noir, de l'autre côté
de la frontière belge, qu'à s'engager
sur le sentier lumineux tracé par la féministe
prolétarienne Louise
Michel, héroïne d'une Commune ouvrière
noyée dans le sang au cours de la "semaine
sanglante", du 21 au 27 mai...1871.
Oui, mais voilà, tout a une fin. Tout change.
Les cadences accélèrent, les chefs deviennent
"plus chiants"...Et là-dessus
on prétend leur "sucrer" le pont de
l'Ascension...
"Ô Marie, si tu savais..."...ce
que la rhétorique de la "concurrence
internationale", "impitoyable",
et de ses "terribles contraintes",
face auxquelles "nous sommes tous dans le même
bateau", peut faire germer au ventre
des jeunes ouvrières.
Selon une première version des faits,
rapportée par les militants du Secours Rouge
(venus proposer l'appui de leurs ronéos, de leurs
stocks de papier, de leur immense générosité,
et de leurs collectes) à la rigide direction
mao du secteur, puis à celle du nord ("Savonarole"),
par lui, au Comité Exécutif, et remâchée
par le C.E avant d'être livrée du public,
en pleine croissance, de la presse des maos (La
Cause du Peuple-J'Accuse, numéro 1
(24 mai 1971) et 2 (31 mai 1971 ),
les choses auraient commencé à s'aggraver
le jour où un cadre a tenté de forcer
un des piquets de grève en tordant le
bras de Josyane.
Celle-ci aurait alors saisi le Monsieur par
la cravate. Puis elle aurait approché une bouche
mutine de son visage, pas pour lui "rouler
une pelle" - mais pour lui mordre le nez,
en cannibale. Il se serait enfui en courant,
sous les cris de "pour un œil,
les deux yeux, pour une dent, toute la gueule"
- selon l'expression immortalisée par l'intellectuel
communiste anti-fasciste Paul Vaillant-Couturier, journaliste
à l'Humanité, à l'époque
du combat contre les "ligues", avant la guerre.
Devenue une des devises préférées
des FTP de Charles Tillon, de Manouchian, et des parents
de "Momo" Brover... cette devise avait fait
son chemin, comme il se doit, chez les maos.
Ils en avaient fait - et en font toujours aujourd'hui...-
un abondant usage. D'autant qu'elle leur est
parvenue par différents canaux, tous "historiques".
La formule était restée chère au
cœur de "vieux de la vieille"
du PCF du nord.
Groupés comme le dernier carré d'une famille
accablée par un destin contraire autour de la
vieille Eugénie Camphin (voir page), ils n'avaient
jamais avalé le "désarmement des
milices patriotiques" (FFI, et surtout FTPF), en
1945.
Leur indignation avait été telle qu'il
avaient même osé "roincer" contre
le "fils du peuple" - et de leur propre pays
minier - ce "Maurice" (Thorez) que ceux de
1936 avaient tant adulé...
Conscients, certes, qu'il avait été poussé
à cette concession - en fait, difficilement contournable
- par le Staline de Yalta plus que par le De Gaulle
du premier gouvernement de "rassemblement populaire
et patriotique" gaullistes-communistes de
1944, ils avaient, pour avoir violé ce tabou,
perdu la confiance "du Parti" - mais pas celle
de leurs compagnons de lutte des mines.
Devenus rebelles à l'intérieur du PCF,
mais forts de l'imbattable légitimité
de la famille Camphin, qui les rendait inexpugnables,
ils allaient envoyer quelques éclaireurs, déjà
quelque peu chenus et ventrus, sur les barricades "gentillettes"
des "petits jeunots" de 1968.
C'est là que Joseph Tournel, de Robreuve-Ranchicourt,
près de Bruay en Artois, et l'imposant
André Théret, rescapés
des "groupes Debarge" (réseaux de Résistance
patriotique anti-nazie animés par les communistes
dans le secteur minier), avaient commencé à
nous transmettre leur mémoire, vivante et bien
vivante, des grèves du charbon de 1948, suivies
par un ordre gouvernemental de "réquisition"
des mineurs gréviste - mis en échec -
puis par une décision de la "République
des partis", revenue au pouvoir après l'élimination
des gaullistes et du PC, d'ouvrir le feu...
Comme le rappelle très
justement Charles Pasqua dans le premier tome de ses
Mémoires (Les Atrides), la répression
sanglante du fier prolétariat du nord, qui s'ensuivit,
avait été décidée sous l'autorité
de bon-papa- Queuille, ce
Président du Conseil à l'allure bonhomme,
radical-modéré, tendance radis ( "rose
à l'extérieur, blanc à l'intérieur"...),
qui fut le "tonton" politique du jeune
loup Jacques Chirac en Corrèze.
Jules Moch, le
PS, Israël
- et Raymond Marcellin...
Les mesures pratiques de la répression,
avec envoi de la troupe sur le carreau des mines, et
ordre d'ouvrir le feu à volonté,
"en cas de nécessité",
avaient été confiées au ministre
socialiste de l'Intérieur de l'époque,
le "socialiste" Jules Moch, grand ami (ça,
Pasqua ne dit pas) du tout jeune Etat d'Israël
sorti du ventre ensanglanté de la Palestine violée...
Jules le socialiste sioniste briseur de grèves
et massacreur de communistes était assisté
d'un jeune collaborateur, issu lui de la droite conservatrice
classique, qui allait devenir le cacique "républicain
indépendant" (giscardien) du département
breton du Morbihan, puis le redouté ministre
de la police des années 68 et suivantes, un certain...
Raymond Marcellin.
Saint-Omer: les
maos changent de chanson
Dans une deuxième version
du conflit de la CGCT Saint-Omer de mai 1971,
publiée par La Cause du Peuple J'Accuse dans
son numéro 7, en juillet, il n'est plus question
de Josyane, de la cravate, du nez cannibalisé,
ni de Vaillant-Couturier. Trappés... Quelqu'un
a dû se faire "remonter les bretelles",
quelque part.
Plus question non plus de la chanson "Merci
Patron!" (un "tube" de l'époque),
saturant les oreilles d'un directeur séquestré.
Plus trace, non plus, du "chant des partisans"
qu'il lui aurait aussi fallu subir. (c'est beau,
mais, en boucle, ça lasse...)
La version rectifiée des faits
n'évoque plus, non plus, les escapades dans la
campagne, autour de l'usine occupée où
moisit le patron séquestré. Il n'est plus
question de douces jeunes filles, charmantes et sensuelles,
marchant main dans la main avec de jeunes gars vers
de discrets bosquets...Ni des "petiots" à
naître, enfants de la grève, 9 mois plus
tard... C'était pourtant joli. Et, sans doute,
d'une vérité poétique proche du
trivial Réel.
Mais la politique commande.
L'article de juillet a une tonalité plus syndicale.
Après Houcine à Renault, Robert
Linhart, et d'autres, la direction mao sent
que ça commence à bouger dans les centrales,
chez les adhérents de base, nombre de délégués,
et même plus haut...Les conflits des Nouvelles
Galeries de Thionville et et du Joint
Français de Saint-Brieuc, tous deux en 1972,
vont confirmer cette tendance, avant même
Lip en 1973, les "rodéos"
du Parisien Libéré et la stratégie
d'émeute contrôlée des syndicalistes
CGT-CFDT du Chantier Naval Dubigeon, à Nantes,
en 1977, les opérations coups
de poing des sidérurgistes de Longwy ou de l'Aérospatiale
de Saint-Nazaire - et la création
de la CGT-Libé, en 1981...
La rédaction de La Cause du Peuple-J'Accuse en
tient compte.
Comme elle le souligne en juillet, après l'avoir
omis, en mai, c'est en fait l'arrestation, par les RG,
de trois déléguées CFDT de la CGCT,
sur le chemin de l'usine, le lundi suivant l' l'Ascension
qui a radicalisé le conflit - dans un établissement
où la course à la productivité
multipliait les dépressions nerveuses chez les
jeunes filles, poussant tout le monde à bout.
Les flics enfoncent alors ces piquets de grève
de femmes, faisant plusieurs blessées. Des jaunes
parviennent à rentrer, dans la foulée,
et le conflit s'effiloche..
"On a raison de séquestrer
les patrons!"
Même les "Dalton" du nord (les frères
Willot) y passent...
Théorisées dès l'origine par la
G.P. comme une forme supérieure de lutte
directe, permettant aux ouvriers - comme aux
patrons, en face - de faire une expérience
fondamentale des rapports de pouvoir, donc embryon autant
qu'école de la "dictature du prolétariat",
les séquestrations de dirigeants d'entreprises,
spectaculairement illustrées, en mai 68, à
l'usine Sud Aviation de Nantes-Bouguenais,
se développaient, depuis, au rythme d'environ
une par semaine.
A partir de Ferodo - décembre 1970 -
coup d'envoi à peine anticipé de l'offensive
ouvrière de 1971, la cadence double.
Même les figures les plus célèbres
- pour le meilleur, ou pour le pire - du patronat français
n'y échappent pas.
C'est le cas des fameux frères Willot, les "quatre
Dalton" - bien enveloppés - de l'industrie
textile.
Parti du nord de la France, leur groupe, Agache-Willot,
qui jongle avec les rachats-restructurations d'entreprises
au bord de la faillite, est devenu en trois ans
le plus grand complexe textile de l'Europe du Marché
Commun - dans un secteur que le capital familial
de la vieille bourgeoisie du nord commence à
fuir...
Contrôlant notamment La Belle Jardinière,
ainsi que Le Bon Marché,
les "Dalton" emploient un total de 23
000 salariés, souvent des femmes, dispersés
dans une myriade de petits établissements, sous
des marques multiples, en France, mais aussi
en Belgique, en Centrafrique, au Dahomey, au Niger,
au Mali et à Orangebourg (Etats-Unis).
Dans tous les sens du mot, ce sont des "poids lourds"
- méprisés ici, révérés
là. Craints, partout.
Du moins jusqu'à ce mois de mai du centenaire
de la Commune, enfant tard venu, mais absolument authentique
de celui de 1968.
Le 27 mai 1971, sur le coup de 15 heures, dans
l'usine Saint-Frères de Flixécourt (nord)
spécialisée dans la fabrication de sacs
en plastique, une série de grèves tournantes
durant déjà depuis cinq semaines débouche
sur la séquestration de cinq cadres. Ce n'est
qu'un hors d'œuvre.
Dès le lendemain débarquent deux des frères
Willot.
Pas dégonflés, ces "corsaires
du textile", qui n'ont pas peur des
abordages à risques, et cherchent peut-être
aussi à mettre un peu de piquant dans une vie
somme toute grise, font don de leur personne
aux ouvrières en furie.
S'offrant comme caution, ils leur demandent de libérer
leurs prisonniers. "Nous restons à leur
place, et, si la négociation n'aboutit pas, nous
resterons comme otages". - "Ça ira,
répondent, gaillardes, les ouvrières.
Mais les vicieux Dalton, effectivement bloqués
dans l'entreprise en lieu et place des cinq "détenus"
libérés, ne peuvent tout de même
pas s'empêcher de tricher. On ne se refait pas.
Ils tentent une sortie en force. Nullement
impressionnées par leur renommée, pas
plus que par leur imposante corpulence, les filles leur
courent après, et les rattrapent - facilement...Elles
les ramènent, les bousculent et obtiennent, "à
l'arraché" (c'est le mot) , 20 centimes
de l'heure d'augmentation pour tout le monde, pour 40
demandés, plus un plan d'aération des
locaux et diverses broutilles.
Inoxydables, les frères Willot, une nouvelle
fois séquestrés, deux ans plus tard, en
février 1973, par 300 ouvrières en colère
de Coframaille, dans la vallée de la Bruche,
près de Strasbourg, en Alsace, seront même
"mis au turbin" - obligés à
travailler, quelques minutes au moins, de leurs mains...
La France vit bien une "Révolution
Culturelle". Qui n'épargne
rien, ni personne.
En lutte contre un nouveau système de travail
au rendement, dit " Ouroumoff ", qui leur
donne des cauchemars la nuit, les obligeant à
se bourrer de cachets pour dormir, ces ouvrières
alsaciennes, touchées par une mesure de "lock-out",
ont créé, pleines d'humour, une
"société des mises à pied".
Elles campent sous cet intitulé devant leur usine
fermée.
Au bout de huit semaines de grève, après
avoir été jusqu'à infiltrer de
petits commandos, très bien organisés,
dans les locaux pourtant bien protégés
de la télévision de Strasbourg (ORTF),
elles obtiendront la suppression du salaire au rendement
dans l'entreprise!
Du Canigou pour le P-dg de Permali
Les malheurs des Willot ne sont toutefois pas allés
jusqu'au supplice infligé, en février
1971, au dirigeant de l'usine Permali de Nancy
(bois), déjà citée (voir page).
Pris d'une crise de fringale, il se voit offrir
par ses jeunes séquestrateurs, compatissants...une
boîte d'aliment pour chien, du Canigou.
"Ceux qui ne savent pas ce qu'est la vie d'usine
crieront: "mais c'est inhumain", commente
La Cause du Peuple, dans son numéro 35 (17 février
1971, sous une fière manchette "Vive
le peuple!")
"En fait, c'est profondément
humain. Donner à un patron du Canigou, ça
n'est jamais qu'un rendu pour un prêté;
c'est une manière très vivante, très
humaine, de lui faire comprendre ce qu'il en coûte
de prendrer ses ouvriers pour des chiens.
(...) Au fond, il faut faire que le mouvement
de séquestrations devienne de plus en plus l'institution
d'un tribunal ouvrier: instruire l'accusation
scientifiquement, largement, et reconstituer certaines
scènes pour appuyer la démonstration.
Faire bosser pendant quelques minutes ou quelques
heures le patron c'est une très bonne démonstration..."
Une séquestration doit être gérée
"non seulement comme une fête,
mais comme une grande école révolutionnaire..."
Danc cet exemple original d' "action"
(gastronomique) "à force ouverte",
les ouvriers ont fait preuve d'un art
de la ruse guerrière digne du grand Sun Tzu.
Le patron leur avait dit "reprenez le travail
d'abord, et nous négocierons". La base
a accepté... puis séquestré!
Le mouvement se terminera par un succès complet.
USINOR-Dunkerque: séquestration
modèle
Mais le concept le plus achevé de la séquestration,
telle que les maos la recommandent, l'appuient, la célèbrent,
la chantent - ou l'organisent - avait été
fourni par le mouvement, bien antérieur. Il avait
secoué Usinor Dunkerque, en décembre 1969.
Largement répercuté par La Cause du Peuple,
c'est lui qui nourrit et structure, depuis, l'imaginaire
prolétarien des séquestrateurs - pour
lesquels nous organisons de petits "groupes d'études",
comme à Nantes, par exemple, vers 1971...
Dans cet énorme complexe de "sidérurgie
sur l'eau", modèle, alors, des restructurations
proposées à la vieille "sidérurgie
sur mines" des vallées lorraines, travaillent
alors quelque 15 000 ouvriers.
7000 sont employés par Usinor-même, et
8000 par les sociétés extérieures
occupées au chantier d'extension du complexe
sur 15 km de front de mer, et 10 de profondeur.
Là-bas, donc, tout commence par un mouvement
des pontonniers de la halle des lingotières (voir
page). Pour protester contre un des innombrables accidents
mortels du travail endeuillant à cadence régulière
cet énorme site soumis à un processus
permanent de "restructuration-expansion",
dans une ambiance "Far West", ces ouvriers
juchés sur leurs imposants ponts mobiles, au
sommet d'ateliers géants, vastes comme des halls
de gare, où la communication avec le sol se fait
par gestes, codés, par téléphone,
s'il marche, ou par talkie-walkie, ont décidé...d'appliquer
à la lettre les consignes de sécurité!
C'est très mal. Car c'est une arme redoutable.
Donc, les sanctions pleuvent. Avertissements, mises
à pied...Les syndicats proposent l'envoi d'une
délégation aux "grands bureaux",
pour protester. "Pas de délégation!
On y va tous!"...Bientôt, raconte
La Cause du Peuple, "les ouvriers se vautrent
dans les grands fauteuils, jouissent et ridiculisent
ce luxe et ce confort payés par leur propre sueur...Les
secrétaires de direction sont houspillées...Trois
despotes particulièrement haïs sont séquestrés..."A
mort! A mort! Pendons-les par les couilles!..."
- "Les nouvelles formes de lutte s'attaquent
directement à l'autorité des chefs, à
l'organisation du travail, au despotisme capitaliste,
commente doctement le journal..., rappelant "les
dettes de sang et de larmes que ces despotes avaient
contractées vis à vis des travailleurs
d'Usinor..."
Quand un des prisonniers a demandé "la
permission d'aller pisser", "pisse dans ton
froc!", lui a répondu un ouvrier.
"Tu ne connais pas le slip qui colle
aux fesses par la sueur, au moins tu connaîtras
le cul mouillé"...
La haine de classe existe. Ce n'est pas une invention
romanesque - même s'il existe de mauvais livres
sur le sujet.
Dans un pays développé, éduqué,
et cultivé, qui n'est ni gangrené par
la famine, ni ensanglanté par la guerre, elle
doit bien avoir des racines quelque part, cette haine,
des causes, et d'abord, tout simplement, dans
la crue réalité du rapport capital-travail,
non tel qu'il pourrait être, mais tel qu'il est,
dans l'atteinte à la plus basique dignité
que constituent ces espaces "hors démocratie"
que sont encore les ateliers. Comme si la démocratie
au quotidien, l'appel à la "ressource
humaine", à "l'intelligence
collective", au "savoir partagé",
devaient rester interdits aux ouvriers...
La vague de résistance au taylorisme
ayant été contenue, mais pas brisée,
à partir de la liquidation des maos, en 1973,
ce sont aujourd'hui les ingénieurs et cadres
que touche l'extension de cette lèpre au travail
intellectuel lui-même, privé, par organisation,
d'initiative et de créativité, et soumis
à des règles de rendement, mécaniques.
Dans ces milieux policés, ou cette "haine
de classe" est bridée, au point d'y
devenir purement impensable, ce sont jusqu'ici...des
vagues de suicides au bureau qui manifestent
ce mal être au travail. Forme
de désespoir ou de dégoût de soi
dans le rapport au métier de technicien
ou d'ingénieur, à son tour dévoré
par le "stress", amputé de sa part
la plus créative, la plus noble, "standardisé",
comme auraient dit Taylor ou Henry Ford, elles sont
annonciatrices, on peut raisonnablement l'imaginer,
d'autres formes de rébellion, élaborées,
collectives, et sauvages. Et il n'est pas indifférent
que ce soit, précisément, le
"technocentre Renault" de Guyancourt
(Yvelines), censé constituer
la relève "par le haut" de
l' "Île du Diable",
arasée, qui se soit "illustré"
le premier dans cette macabre série noire...
Renault-la-Haine? Ferodo-la-Haine? Batignolles-la-Haine?
Usinor-la-Haine? Terreur? Démocratie?
- Mais c'est de la "valeur travail"
qu'il s'agit! Et pas seulement de sa contrepartie marchande
ou monétaire...
La profonde demandes des sociétés
modernes, au sein du capitalisme le plus développé
même, prolonge le cri prophétique des O.S.
de 1970, des immigrés du "bas de la chaîne",
et des maos qui l'anticipent, l'entendent et le répercutent...
Il en va de l'avenir du travail humain, dans
une société dont, quoi
qu'on dise, et quel qu'il soit, il reste, pour
le pire ou pour le meilleur, le centre.
Et il ne s'agit nullement d'idéalisme. Car,
qu'est-ce qu'une entreprise qui marche? Une société
qui marche? C'est un organe vivant,
dont les individus qui le composent
ne sont pas les atomes robotisés, disjoints,
d'une "chaîne" d'exécution,
forme plus ou moins sophistiquée d'esclavage.
Où, jusque dans l'acte de production
lui-même, les actes font signe et sens.
Dans une usine digne de ce nom, vivante, cellule
de base d'une société vivante, domine
la conscience, donc la confiance...
A Usinor Dunkerque, dans la vague de mai 1968,
ce cri de la vie qu'on mutile, hurlement à la
mort d'hommes devenus des loups pour d'autres hommes
parce que ceux-ci les ont trop longtemps traités
"comme des chiens", n'est pas le fait d'une
poignée d'excités. Ils sont 800 à
1000 à séquestrer. Et pas un seul ne moufte
quand l'un de ceux qu'ils savent responsable de mort
d'homme, puis de sanctions visant alors...ceux qui veulent
imposer le respect des règles écrites
de sécurité, se voit contraint
à se serrer la ceinture quelques heures:
"On les a fait jeuner, raconte un ouvrier. "T'en
veux un morceau?- Eh! bien, il n'y a rien pour ta gueule".
Après l'Orne, l'Alsace.
La France profonde
en marche vers les soulèvements
Loin des hauts fourneaux rougeoyants, des coulées
d'acier en fusion, de la violence du combat de l'homme
pour dompter la matière, et des dompteurs de
fer, entre eux, dans la très sage Alsace,
chez Schlumpf, à Malmerspach, le 19 juin
1971, ce beau "printemps des luttes",
arrivant enfin à la maturité de l'été,
fait céder les grandes grilles, sous la poussée.
L'usine est envahie. Le ci-devant maître des lieux,
"condamné par la Résistance à
la Libération, selon la rumeur ouvrière,
"et même, peut-être, nazi"
- il arbore d'imposants favoris "à
la prussienne"...- est séquestré.
Gardes mobiles, tocsin dans les villages, prolétaires
alsaciens descendus des vallées hautes rassemblés
par milliers devant l'usine - au chant vibrant
de la Marseillaise...Schlumpf cède.
Sur le salaire.
Personnage pittoresque, ce patron à l'ancienne
est le propriétaire de nombreuses entreprises
textiles de la région de Mulhouse Bientôt,
c'est une autre de ses usines, Gluck qui se met au diapason:
"70 centimes pour tous!" - " Désarmer
la police", le numéro spécial
de La Cause du Peuple est affiché sur la porte.
Schlumpf fuit en Suisse. Il demande une négociation
en terrain neutre, sur l'aéroport de Bâle-Mulhouse
- sur la frontière...Pendant que les
pouparlers se préparent, au dixième jour
de grève, un représentant local du Secours
Rouge qui lance un apel à l' "unité
populaire" autour des ouvriers de Gluck reçoit
une ovation.
Quelques jours plus tard, la CFDT de l'usine, et le
Secours Rouge, ensemble, appellent à une manifestation
devant le musée de l'automobile de M.Sclumpf.
La fortune de l'industriel s'y étale sous forme
de chrômes rutilants et de carrosseries aux formes
étranges, briquées et pomponnées.
Le riche P-dg se flatte depuis longtemps de sa superbe
collection de voitures anciennes, de très grande
valeur, Bugatti etc. Il y stérilise tout
l'argent que lui rapporte le labeur de centaines ou
de milliers de "petites mains" du textile,
au lieu de l'investir dans des projets de développement
- modernisation - ou en salaires. Car
la force de travail qu'on forme, qu'on valorise, est
un investissement - pas une dépense de luxe improductive,
comme l'est un caprice de vieil enfant gâté
- De Dion Bouton, bel objet, Rover ou Bugatti...
Les jeunes prolos de Gluck montent à l'assaut,
renforcés par les ouvriers de Peugeot Mulhouse,
et par des étudiants de toute la région,
mobilisés par le Secours Rouge. Ils forcent les
barrages de police, escaladent les grilles, sortent
lance-pierre et sacs de boulons...Les vitres volent,
des gardes mobiles s'écroulent...Dans la soirée,
la cour du musée est occupée. Feux de
camp. "Ces murs cachent ce que nous
avons volé aux ouvriers- signé Fritz et
Hans Schlumpf", proclame une vaste
inscription réalisée à la bombe
à peinture.L'odeur de la poudre flotte
sur les vallonnements doux de la vieille Alsace. A
quelques kilomètres de là, des barricades
apparaissent devant Air Industrie, à
Thann - où se reflètent les flammes
de feux de camp...A Cernay, des bagarres
éclatent entre de jeunes grévistes et
la police...Les jeunes du Secours Rouge vont même
mobiliser les paysans du Sundgau, qui
reviennent juste de l'immense "jacquerie"
des paysans européens, à Bruxelles.
- Dénonçant le "plan
Mansholt", ils ont complètement
saccagé cette ville-symbole la politique anti-paysanne
de la technocratie européenne. Ils sont heureux,
fiers de leur lutte, et encore chauds. Dans
plusieurs villages, paysans, jeunes ouvriers et jeunes
intellectuels, unis, récoltent ensemble
des tonnes de pommes de terre, pour aller les distribuer
aux grévistes de Gluck. Révolution
Culturelle, encore, toute naturelle, au cœur
de l'Alsace profonde...Odeur de
soulèvement, comme dans cette autre
campagne, lointaine, entourant Ferodo...Un
spasme, un autre...Les maos
n'inventent rien, ils cueillent, et font circuler le
parfum de "cent fleurs"...
Là-dessus, la CFDT de Gluck et le Secours Rouge
toujours unis appellent à une nouvelle
manif devant le musée de l'automobile.
Elle est préparée par un tract massivement
distribué aux combatifs prolos de Peugeot-Mulhouse,
eux-mêmes en conflit, âpre, au même
moment.
Un millier de personnes se retrouvent devant les grilles.
Ceux de Malmerspach sont descendus
donner un coup de main. Beaucoup de jeunes se sont casqués.
Aux cris de "Unité Populaire",
et "Schlumpf, salaud, le peuple aura
ta peau!", 300 d'entre eux affrontent
les gardes mobiles devant la mairieà coups de
pierres. Pour se dégager, ceux-ci sont
obligés de charger. Plusieurs fois. Au
corps à corps, les jeunes ouvriers alsaciens
ne reculent pas. Pas plus les immigrés de l'usine
(200 sur 750 environ). Tous se sont équipés
de planches, qui font au moins match
nul avec les lourds mousquetons des "mobiles",
dont ceux-ci se servent comme gourdins.
Finalement, la vague retombe. La "tendance
au soulèvement" est là.
Mais elle reste "tendance",
et promesse, le conflit s'effiloche, et "tout
est perdu fors l'honneur"...
L'affaire se terminera sans plus de casse pour le "négrier
milliardaire" aux rouflaquettes incontestablement
prussiennes, et peut-être pire...
- Mais la famille Cruse, Kruse à l'origine,
héritière, notamment, d'un honorable archevêque
luthérien de Lubeck (Schleswig-Holstein),
connue pour avoir de tout temps négocié
les bois de la Baltique, bons pour la fabrication des
drakkars comme des tonneaux, contre de grands vins d'Aquitaine
(qu'elle exportait jusqu'à la cour des Tsars)
a immigré, voici une poignée
de siècles, vers les bidonvilles
de grand luxe du Quai bordelais des Chartrons,
dans le riche "ghetto
protestant" du port,
hors des limites de la ville, quittant ainsi, à
l'extrême-nord de l'actuelle Allemagne, où
elle avait fait souche, sa péninsule
glaciale et pourtant disputées entre deux conviviales
confréries des confins de la Baltique, les doux
Vikings (danois), à distance d'un étroit
bras de mer, parfois banquise, et donc, passage à
pied, et les charmants prussiens, au sud...On
ne peut compter sur nous, donc, pour alimenter un
quelconque racisme anti-prussien, amalgamant les rouflaquettes
du patron Schlumpf et celles du chancelier Bismarck;
ou ce grand personnage, véritable inventeur de
la Sécurité Sociale, au chancelier
Hitler, aussi éloigné de lui, dans la
réalité de l'Histoire, qu'Adolf, le petit
brun excité et cruel à moustache, de la
ronde et bonnasse Angela...
Caterpillar Grenoble: "science
sans conscience n'est que ruine de l'âme"
Cette usine de fabrication de bulldozers,
à capitaux américains, est aujourd'hui
célèbre dans le monde entier, mais pas
seulement pour la qualité technique - incontestée
-de ses monstrueux engins.
Un jour, le conducteur d'un bull Caterpillar,
blindé, de l'armée d'occupation israélienne,
a réduit en bouillie Rachel Corrie,
une jeune pacifiste venue des Etats-Unis dans un groupe
de "volontaires de la paix"
venus opposer le frêle barrage de leurs jeunes
corps, signalisés, par précaution, par
des combinaisons fluo, à une
(nouvelle) destruction de maisons d'habitation palestiniennes.
Juché au haut de la tourelle de son Caterpillar,
le conducteur militaire ne l'a pas vue - ou au contraire,
il l'a vue...
L'engin - peut-être, qui sait, fabriqué
à Grenoble - a écrasé la
jeune fille. Rachel est morte, et sa photo figure dans
les foyers palestiniens avec celle des "martyrs"
des premières et deuxième intifada, en
attendant les suivantes...
Le prénom Rachel,
associé, jusqu'ici, à l'antique tombeau
d'une autre Rachel, objet permanent de vifs affrontements,
fait donc doublement sens, depuis, en Palestine, et
bien au-delà.
Caterpillar a fait l'objet d'une vive campagne
de boycott, animée par la famille de
la jeune fille, allant jusqu'à la perturbation
d'assemblées d'actionnaires - sans chars, et
sans bulldozers...
Mais en 1971, nous n'en sommes pas là.
Le nom de la firme américaine vient plus simplement
prendre sa place dans le printemps fou des O.S.,
sous l'impulsion des Renault.
Un souci vient toucher la machine 301,
et le montage-boulonnage des "spockets", sur
la ligne 53-33 d'une des deux usines de Grenoble. Les
ouvriers réclament l'augmentation du temps alloué,
lié à l'obtention du sacro-saint "boni".
- "Les temps sont étudiés
de manière scientifique, répond
froidement la direction. Erreur: nous ne sommes pas
au pays de la loi du colt, des B52, et des "missiles
intelligents", mais dans la "doulce
France", où (selon le mot
d'un sensuel penseur - Rabelais -convaincu que la plus
"doulce" façon de s'essuyer
le cul, après défécation, est d'utiliser
les plumes d'un oisillon vivant et tiède)
"science sans conscience n'est que ruine de l'âme".
Et comme précisément,
ils sont dotés de conscience, et de ce qu'on
est en droit d'appeler une âme, au sens où
la lame d'acier d'un sabre en a une, les O.S.
de Caterpillar s'autorisent à soumettre
à leur propre examen critique, rationnel, et
partagé en commun, de ce que leur direction considère
comme "scientifique" -
intouchable, tabou...
Pour eux, ce "niet!" ne clôt pas le
débat. Ils veulent le faire rebondir. Ils vont
y parvenir en prenant l'initiative de modifier
eux-mêmes l' "organisation scientifique
du travail".
A tour de rôle,
ils vont spontanément donner un coup de main,
aussi illégal qu'informel, aux malheureux bagnards
rivés à la perfide 301. Le chef
n'est pas content. Il crie. Il dérange ces grévistes
atypiques, qui, au lieu de se mettre en grève,
sont venus offrir un surcroît de travail, gratuit,
à leurs frères de souffrance.
Dérangés, ils s'énervent. Enervés,
ils frappent. Le chef se tait, enfin. Mais humilié,
et le visage en sang, il va se plaindre au chef du chef.
"Ils m'ont tapé".
La direction de Caterpillar, passant, à rebours
de l'Histoire, d'une ligne "Bush junior",
à "Bush senior",
fait preuve pour l'occasion, d'intelligence, et d'un
minimum de souplesse. Elle affecte à
la machine un opérateur supplémentaire.
C'est bien.
Pour les O.S., c'est un succès concret.
Mais pas complet. Ils voudraient aussi - les
chiens...- une diminution des cadences.
Le temps ouvrier, surtout quand il devient celui d'une
réflexion stratégique collective, n'est
pas celui du "zapping". Après
un temps de latence, les effluves grévistes du
"printemps des O.S." ramènent sur le
tapis, ou plutôt sur les sols de béton
froid de Caterpillar-Grenoble, la question du "boni"
et des cadences.
Entre temps, dans le cerveau lui aussi collectif
de la multinationale, le changement d'attitude
des jeunes ouvriers de France, jusqu'ici considérés
comme des modèles de productivité, de
flexibilité, et de discipline, a fait sérieusement
réfléchir. Les filiales françaises
voient donc leur avenir "compromis".
Les commandes "sont en baisse..."
La production s'en ressent. Les ouvriers s'adaptent.
Ils appliquent... un mot d'ordre de Lenine
- et produisent "moins mais mieux".
- - - Mieux? En tout cas le plus longtemps possible,
d'ici que l'usine licencie, ou ferme...
La "grève du boni" qui
se déclenche, n'est plus une mesure de boycott,
visant à freiner les cadences, mais une
tactique défensive, visant à conserver
l'emploi le plus longtemps possible...
Evidemment, c'est un raisonnement de court terme. Enfin,
il est fait. La production moyenne est de 15
bulls par jour, d'ordinaire. Avec le coulage du boni,
elle descend à 14, 13, 12, puis 10...Quinze bulls
perdus en une semaine. A un million huit le bull...Plus
"rentable", presque, qu'un sabotage...Autant
d'engins, qui, restant en commande, devront être
fabriqués dans les semaines qui suivent, prolongeant
d'autant le délai de grâce précédant
des mesures de licenciements, voire de fermeture, attendues
et craintes...
Les ouvriers de l'équipe de nuit, qui ont lancé
le mouvement, ne sont pourtant que 41%
à respecter la consigne. Craignant l'isolement,
ils tentent d'élargir le front, en avançant
une revendication de 75 centimes d'augmentation pour
tous, et tout de suite, avec intégration du "boni"
dans le salaire de base - en fait suppression du boni,
et donc de l'archaïque "salaire aux pièces".
La CGT organise un vote, à bulletins secrets,
dans toute l'usine: 508 pour le mouvement, 248 contre.
Une délégation d'ouvriers de Caterpillar
est alors invitée à la fac, fief incontesté
des maos de Grenoble, où le soutien s'organise.
C'est aussi le moment où la Gauche prolétarienne
de Grenoble manifeste de premiers signes de dissidence
à l'égard de l'impérieux "Pierre
Victor". Selon "Volo"
(Volodia Shashahani, frère de Nicolas,
fondateur d'EuroPalestine, et lui-même
proche sympathisant du mouvement), et revu récemment
à l'occasion du décès de Pierre
Boisgontier, "le lion de Grenoble",
survenu après la mort en montagne de Pierre
Bernardi de Sigoyer, son "adjoint",
et la disparition de Pierre Blanchet, son prédécesseur,
mort sur le front du journalisme de combat en Yougoslavie,
"à 70 contre 10", ils vont
mettre en minorité "le grand chef",
contraint de se déplacer deux fois sans succès
dans ce qui est alors "la capitale
des maos".
Les Grenoblois rejettent la ligne
simpliste et manipulatrice "tout comme à
Billancourt", insistent, leur propre
expérience à l'appui, sur l'importance
des combats de rue, amorce des "soulèvements",
pour fusionner intellectuels et ouvriers. Certains
d'entre eux, dans la "bande à
Volo", amorcent même, en contact
avec des électrons libres de la NRP, une
ligne "Tupamaros", conçue
comme complémentaire d'une infiltration
massive au P.S, comme écran de fumée
et bouclier...
La mort de Boisgontier, suvenue après
un combat magnifique contre un cancer à évolution
rapide, a interrompu le travail en commun amorcé
pour ce livre, dans la suite du texte que nous avions
écrit ensemble, à la sortie des "Chrysanthèmes",
en 1973, appel à la Résistance
aux Liquidateurs co-signé "chasse-goupille"
et "tire-rivets", écrit
en duo par ce fils d'un lieutenant
de chasseurs alpins, mort pour la France en 1940, et
lui-même insoumis parmi les premiers contre
la guerre d'Algérie, qui a personnellement
organisé sa cérémonie d'adieux
dans une ville rebelle dont il était resté
jusqu'à la dernière seconde une des plus
hautes figures.
- Conformément aux dernières volontés
de Pierre, notre salut à sa mémoire, en
présence de plusieurs centaines de personnes,
dont des élus de sa banlieue de Saint-Egrève,
dont il était conseiller municipal, s'est fait
au son du Chant des Partisans, d' Agnus Dei,
de La Marseillaise, de l'Internationale, et d'un sublime
"Bella Ciao", l'hymne de libération
nationale la Résistance Italienne dans les maquis
alpins, tout proches, chantée a capella,
d'une voix de cristal, par la jeune femme qui avait
tenu la main de notre compagnon les derniers jours.
- Conformément à ses avant-dernières
volontés, un peu plus anciennes, l'appel
"chasse-goupille" et "tire-rivets",
sur un axe Nantes-Grenoble passant par Billancourt,
avait rendu possible notre dernier hommage,
dans l'honneur, au premier Pierre (Overney) - avec la
cloture définitive du contentieux Tramoni en
1977.
Un autre livre, qui ne peut être écrit
que dans les Alpes, avec sa "bande" irréductible,
devrait compléter ce trop rapide paragraphe,
jeté dans l'émotion d'un retour de Grenoble,
et de Bella Ciao, débur novembre 2007
- 34 ans jour pour jour après les "Chrysanthèmes"
puant la vieille charogne de 1973...
Aucune de ces fleurs de mort n'est venue souiller le
départ de notre second Pierre, mort à
73 ans comme il avait vécu - et comme son père
était parti: dans l'honneur et dans le défi.
Suite
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Stratégie
Fin mai 1971, puisqu'il faut y revenir, donc,
la réunion ouvrière organisée par les maos
pour faire la synthèse de l' "offensive prolétarienne
de printemps" dégage quelques grandes
lignes.
Le combat contre les cadences et, par suite, les petits chefs, chargés
de les imposer, a été l' axe premier de la
G.P., parfaitement en phase avec la profonde révolte des
O.S., dans le cadre de la "guerre de la
productivité" - intensifiée, paradoxalement,
par les accords de Grenelle...
Cette forme de "guérilla d'atelier"
était indispensable. Elle a donné
son premier élan, et sa solide implantation prolétarienne
à la Gauche du même nom. Mais elle ne peut devenir
durable, franchir un seuil, et déboucher sur de nouvelles
formes d'organisation ouvrières, qu'à la condition
d' une mutation profonde.
L'objectif reste, sur le long terme, la création
du "Parti de la Nouvelle Résistance",
ce "parti maoiste" - qui ne
doit pas être une vague "mouvance", et
pas non plus un "parti de papier", bavard, petit-bourgeois,
groupusculaire, mais "un vrai tigre, avec
de vraies dents, et de vraies griffes"...
Il devra pouvoir conduire la transition vers les soulèvements
de masse, largement populaires - qui déjà
se dessinent et s'amorcent, du Calvados aux vallées
perdues de l'ancienne Alsace, en passant par Grenoble, le secteur
minier de Faulquemont (Lorraine, voir page) et d'autres
lieux. Ensuite pourra s'ouvrir la "phase suivante"...
Aux "bandes " "mao" d'usine, ou de zones-usines,
vivantes, actives et courageuses, mais "bordéliques",
aimées d'une fraction de plus en plus large d'ouvriers, et
autour d'eux, d'une masse de "petites gens", mais incapables
d'organiser cette fraction du peuple de façon stable,
doivent se substituer des structures régulières.
Elles ne pourront naître sans être porteuses
d'un programme de lutte concret et unifiant - et crédible,
d'abord, au niveau du "bifteck", du pouvoir d'achat, du
salaire...
Les O.S. eux-mêmes, d'ailleurs, nous y incitent. Ils nous
y aident. Ils précisent peu à peu leurs revendications
fondatrices en ces matières: "à travail
égal, salaire égal", "augmentations de salaire
uniformes", et pas au pourcentage. Elles convergent
partout de la diversité des situations, des luttes.
Mais en pratique, ce n'est pas si simple.
"A Billancourt, résume Houcine,
qui s'impose, au cours de cette réunion (comme il est en
train de s'imposer à la direction mao de Renault, tout juste
mise en place, et peut-être au-delà), les ouvriers
algériens "n'ont plus confiance
que dans les maos".
C'est déjà ça, car ils sont le cœur
de l'immigration dans l'usine, le cœur de "l'Île
du Diable", et donc, de fait, le cœur de
Renault. - Mais cet acquis d'importance reste insuffisant,
car il faut organiser "tout le monde".
Pour un autre militant algérien du Comité de Lutte
Renault, intervenant à son tour, "ce qui
a été formidable, ça a été la
bombe à Minute (première réussite
de la N.R.P. "structurée", réalisée
sous la direction personnelle de "Momo").
"Les camarades, plus ils sentent que les camarades français
sont près d'eux, plus ils foncent".
C'est ce qui se passe, en interne, depuis l'apparition du "G.O.A.F.
Robert", qui n'est pas tombé du ciel, mais, souligne
un troisième, a requis "une préparation 15
jours...". "Depuis, les G.O.A.F. se multiplient dans l'usine.
Il y a une grosse demande."
Mais il n'est pas nécessaire de faire un nouveau
bond, précipité, dans la violence.
"Là, des tracts suffisent pour calmer...Là
où ça ne suffit pas, il faut, d'abord, l'enquête...Tout
savoir sur le chef visé, qu'il y a 15 ans il a construit
son pavillon en exploitant un travailleur au noir, qui, que...Puis
jugement: il a recommencé, on lui a casse la gueule...
Si les masses sont déjà en partie libérées
de la peur, alors on y va en masse. Si les gars ont la trouille
devant une maîtrise fasciste, il devient obligatoire d'organiser
une action commando pour débloquer l'initiative des gars,
et sur cette base, on développe la démocratie, on
discute, on libère l'expression..."
"Les chefs, on peut s'en passer, reprend Houcine,...
"En Chine, ils s'en passent. Ce qu'on fait maintenant,
ça sert pour s'en passer plus tard...Il faut voir où
on va. Casser la gueule des chefs n'est pas un but en soi...".
Syndicaliste en Algérie, dans une première vie, il
a fini par avoir de grosses difficultés au sein de l'UGTA,
le syndicat officiel, et avec le FLN au pouvoir: on lui a reproché
d' avoir organisé une grève d'un mois dans le secteur
des assurances. Il a alors été exclu du syndicat avec
pertes et fracas pour "tendance pro-chinoise".
"A l'époque, affirme-t-il, il ne savait
"rien ou presque de la Chine"
Selon lui, donc, pour aller dans cette direction générale,
les maos ont besoin de transformer leur façon de faire, et
d'être, dans ce sens, plus "syndicaux", plus concrètement
revendicatifs en tout cas sur la feuille de paye.
A Billancourt, l'occupation, qui a tout de même duré
17 jours, s'est terminée sur un échec.
Le Comité de Lutte, à l'origine,
très largement, de son déclenchement,
avec la paradoxale complicité des O.P. communistes
orthodoxes de l'outillage, et de secteurs entiers de la CGT - ce
qui donne à réfléchir...- assume sans
masochisme la responsabilité de cet échec.
"Ce qu'il faut maintenant, c'est une force organisée
sur toute l'usine...Mais pour progresser dans cette direction, ce
qui nous a manqué, pendant l'occupation, c'est de travailler
avec la base à la formulation de revendications spécifiques
à l'usine de Billancourt, en premier sur les salaires...
On ne l'a pas fait, on est restés focalisés
sur l'affrontement avec la maîtrise, qui continuait à
rentrer dans l'usine, sans faire grève, et dans notre face
à face devenu traditionnel avec la "police syndicale",
devenue une obsession...Alors qu'en profondeur,
au contraire, la CGT bouge...elle évolue vers nous..."
Ce bilan est très clair. Néanmoins, les choses n'avanceront
pas. Pour deux raisons, bien différentes l'une de l'autre.
1.- D'abord, parce que la direction de la GP tombe dans
le piège consistant à faire de Billancourt, non une
expérience militante, éventuellement exemplaire, mais
un fétiche.
Elle s'en sert pour s'obstiner dans sa "doctrine"
d' antisyndicalisme radical, pour ne pas dire primaire.
Cet a priori dogmatique a dérivé,
et s'est durci, à partir d'un constat
initial, factuel. Mais, depuis l'offensive ouvrière de 1971,
et sous l'impact de la force critique du vieux syndicalisme que
les maos incarnent, en rester là c'est se scléroser,
vieillir, et se couper de la société vivante - telle
qu'elle change. Cela nous coupe de la vie réelle,
et du "mouvement réel qui abolit l'état
actuel", essence, selon Karl Marx
lui-même, du communisme. Car le communisme est "mouvement",
tendance active, à l'œuvre, dans la société
concrète, dynamique; il est processus, à
l'œuvre, et pas "idéologie"
ni "doctrine" carrée,
idéologie, fermée...Et là,
Marx est "chinois"...
Cet acharnement, venu du haut de la micro-société
"mao", est entretenu par "la force la
plus terrible, la force de l'habitude" (Lenine).
Mais surtout par l'orgueil d' "avoir
eu raison avant tout le monde" - et d'avoir,
encore et toujours, "raison"...
Et tout cela se traduit par la volonté a priori d'organiser
partout des Comités de Lutte, sur le modèle
de Billancourt. - Alors que là-même
ils restent une réalité naissante encore fragile,
souvent superficielle, aux limites de l'informel...Et qu'ailleurs,
à CODER Marseille par exemple (lire page), ou encore à
Saint-Nazaire, des expériences de travail politique,
sur fond de luttes ouvrières très avancées,
se font entièrement ou partiellement en dehors d'un tel
cadre (voir page).
Passant par le canal des "établis", plus facilement
sous influence que les ouvriers d'origine, le Comité Exécutif
de l' "ex GP" parachute alors un programme du Comité
de Lutte Renault, puis les "projets de statuts" d'une
"Union Nationale des Comités de Lutte d'Atelier"
(UNCLA) - dont on fera grand foin, mais qui n'aura qu'une
existence embryonnaire.
L'idée force y est exprimée crûment, dès
les premières lignes: "Balayons les syndicats
pourris....(...) "A bas le syndicalisme, ennemi des ouvriers..."-
"CGT nouveaux bourgeois, CGT flic, CGT raciste"...Le Cdl
n'est pas un syndicat. Il n'applique aucune des méthodes
des syndicats." (Programme du Comité de
Lutte Renault, premiers paragraphes).
Mais il faut nuancer.
La ligne antisyndicaliste primaire n'aurait aucune
chance de survivre si la CGT-Billancourt, la CGT-Renault d'Albeher,
la CGT et le PCF, en général, suivaient un cheminement
rapide, en ligne droite, convergeant avec les idées, et surtout
les pratiques de masse, effectives autant qu'efficaces, des Comités
de Lutte ou des maos.
Dans la réalité, les choses ne se passent pas comme
ça.
Cette tendance de la CGT existe, et elle se manifeste, y compris
à Renault, et même à Billancourt: mais
les choses suivent un parcours aussi sinueux que les boucles
de la Seine, avec des avancées suivies par de sauvages régressions,
des stagnations, etc.
Les choses seraient plus simples à écrire aussi si
le programme des Cdl ne comportait pas aussi, et au passage, d'excellents
points, tirés de l'expérience réelle, et de
luttes effectives:"Le principe fondamental, c'est
l'enquête dans les masses."...Nous sommes tous des délégués"
"Vive les séquestrations de patrons" "A bas
les salaires de misère! A bas les cadences infernales...Réduction
du temps de travail...Guerre au racisme: ce ne sont pas les immigrés
qui viennent prendre le pain des Français. Ce sont les patrons
français qui créent le chômage, aussi bien en
France que dans les anciennes colonies, et c'est aussi eux qui en
profitent..."Les chefs qui restent tranquilles dans leurs bureaux
sans ennuyer personne n'ont rien à craindre..."Dégager
au fur et à mesure des besoins des groupes d'ouvriers antiflics,
organes de la vigilance et de l'action violente pour le respect
de la tranquillité des ouvriers"..."Multiplication
des G.O.A.F...Une force pour le respect des ouvriers..."
L'Article 2 de ces projets de statuts, validés dans les ateliers,
mais pas encore en Congrès, stipule: "l'UNCLA
est antiraciste, anticapitaliste, anti-impérialiste, antisioniste."
2. - Mais, si la tendance au "recentrage"
vers un travail revendicatif d'atelier, et sur une politique innovante,
concrète et offensive, en matière de salaire, tendance
impulsée par les "cadres de masse"
ouvriers les plus expérimentés, comme par Linhart,
se trouve freinée, c'est aussi pour une deuxième raison.
Nos débats n'ont pas lieu en chambre, ni dans le pur ciel
des idées, à froid, dans le contexte aseptisé,
sécurisant, d'un laboratoire; ils ont lieu dans le
feu de la vie réelle, donc de la guerre à laquelle
nous sommes confrontés, que nous avons conçue, voulue,
et assumée, mais qui nous dicte - c'est la loi du genre -
ses urgence, et parfois même nos réponses - et là,
c'est un "effet miroir", mimétique, très
ennuyeux...
"Pétrole contre immigrés":
l'Algérie sur le front de l'Or Noir
La tension monte, en cet été 1971, dans tous
les domaines, et sur tous les fronts.
En interne, l'Etat et le patronat élaborent une réponse
pensée, et une contre-offensive, face au printemps
ouvrier du centenaire de la Commune, et à notre propre percée,
qui l'accompagne.
Il se durcit, et frappe - avec de nouvelles armes.
D'autant qu'il est lui-même sous la contrainte d'énormes
facteurs de pression internationaux.
Contradictions Etats-Unis Europe, dollar,
etc.
Une crise économique internationale s'étend et s'aggrave,
crise de confiance, d'abord, devant l'enlisement manifeste de la
contre-offensive américaine à la "surprise
du Têt", au Vietnam.
Les dirigeants du vieux monde commencent à le comprendre:
ils perdent peu à peu la maîtrise de cette planète
ronde et bigarrée qu'ils avaient toujours cru leur, et rêveraient
soumise, "globalisée", lisse et plate ("La
Terre est plate", auteur Thomas Friedman,
"grand éditorialiste au New York Times", "meilleur
éditorialiste mondial", ICM incorporation
Londres 2006, traduit et adapté en France par l'inénarrable
Fondation Saint Simon, chère aux "grands patrons
de gauche", et à Serge July, qui en avait fait
le "think tank" manipulant le
vieux Libé décati de 1981-2006. )
Tétanisés, ils se pétrifient sur place,
perdant tout esprit d'initiative, d'entreprise, sur le plan économique
comme sur le plan militaire.
Sur ces deux plans, leurs contradictions
s'accentuent alors avec le monde arabe,
secoué, bien au-delà des apparences, par l'humiliation
de l'interminable épuration ethnique sur la terre
qui vit naître Jésus-Christ, et fleurir son message
d'amour égalitaire, décanté par Paul de Tarse,
le lumineux hellène ("Il n'y a plus ni Juifs
ni Grecs") - rupture radicale avec le Dieu cruel,
vengeur, raciste, de l'Ancien Testament, du Pentateuque et de la
Torah, le Dieu génocidaire de Josué, du talion, des
bains bouillants d'excréments, et du reste...
L'Algérie ouvre alors le front de l'or noir.
Mais elle est elle-même piégée
par cette forme parfaite d'extorsion coloniale et de pillage
des chairs et des cerveaux qu'est la politique mondiale d'immigration
- sans laquelle les propres tensions internes du régime de
l'intègre Ben Bella devenu celui de l'austère colonel
Boumedienne, des militaires corrompus et tortionnaires de la
"défense de la laïcité", puis
de l'ouvert et très "chinois" Bouteflika
deviendraient explosives.
Contrats "pétrole contre immigrés",
or noir contre chair humaine, devenue viande à travail...
Tout le monde se trouve pris au piège de cet entrelacement
de spirales régressives, mortifères.
D'abord les immigrés.
Et plus l'argement tout l'ancien "Occident"
devenu l'esclave d'un Or Noir aux reflets "verts",
et du billet de la même couleur, sa monnaie à devise
intégriste "in God we trust"...Occident
reniant, du coup, sa spiritualité, sa culture, et
les valeurs incarnées dans la face de lumière d'une
haute et brillante histoire... Occident prostitué
en "Atlantisme", dans une collaboration
honteuse avec les tortionnaires du petit peuple martyrisé,
mais indomptable, de l'immortelle Palestine.
"Pas de pétrole, pas de cognac!".
- "Guerre au racisme"
"Ce qui se joue, écrit le J'Accuse des maos
et de Robert Linhart - fidèle ici, et avec quelle superbe,
au journal de Zola engagé pour Dreyfus, l'autre, Alfred -
l'innocent...- c'est un marché ignoble: des humains contre
du pétrole..." (1er mai 1971).
"Pas de pétrole, pas de cognac", commencent
à grognasser, à l'abri de leurs comptoirs, et des
Doberman couchés dans le coin, les patrons de café
racistes - et il y en a...Ils humilient de plus en plus
ouvertement les "musulmans" d'usine venus se
remonter le moral devant un verre oblong où se mire la liqueur
orangée, qui brûle...
"Guerre au racisme", titre La
Cause du Peuple-J'Accuse, le 13 juin 1971- appelant à un
grand rassemblement-débat à la Mutualité, le
20, avec la participation du Comité de Lutte Renault, des
Comités de soutien à la Révolution palestinienne,
et des Comités de Lutte Antilles-Guyane...
Ceux de Chausson-Gennevilliers seront de la partie,
des Marocains du sud, guidés par le rugueux Mokhtar,
un mao à moustache noire, tombante, rocailleux comme l'Atlas,
ou plutôt comme les montagnes du Rif, son "pays",
pilier du combat ouvrier dans son usine, poète et théâtreux,
le temps qui reste, et vivant, encore et encore, dans la lumière
du sentiment très pur qui le lie à la merveilleuse
Geneviève Clancy, elle-même mao, amie, s'il en fût,
de la Palestine, et poétesse - récemment disparue
(Mokhtar, simple ouvrier jusqu'au bout, étant alors, selon
son frère, reparti "vivre au pays", récemment,
dans une petite maison blanche au bord de la mer).
A Gennevilliers, les Marocains de Chausson qui ont recréé
leur "village", dans un quartier de petits hôtels
de célibataires plein de vie et de chaleur, fréquenté,
quotidiennement, par les maoistes de la "zone de partisans
nord-ouest" du Corse "U Cervu" (voir page), ont affronté
sans ciller deux lock-out successifs. Le premier en tant que sous-traitants
de Renault, pendant les grèves du printemps. Le deuxième,
le 3 juin, à la suite d'un conflit survenu chez Brissonneau,
lui-même sous-traitant de Renault, dans l'Oise...
Autour d'un tract signé "les ouvriers maos de Chausson",
Mokhtar a entraîné 300 d'entre eux
dans un défilé de la colère: "Chausson
doit payer", "A bas le racisme".
Il faut se méfier des coups de colère de ces gens
durs à la peine que sont les calmes et tranquilles marocains
de Chausson.
En septembre 1970, l'élan d'émotion
suscité pat la mort subite du grand Nasser, abattu par une
crise cardiaque inattendue au moment où il bandait toutes
ses énergies dans la quête désespérée
d'un "compromis arabe", permettant d'éviter
un massacre complet des Palestiniens de Jordanie, entraînés
à un affrontement suicidaire avec les bédouins du
"petit roi" par le "gauchisme " du FPLP, la
campagne mao "Geismar Arafat-Résistance"
avait elle aussi contribué à enflammer le
village marocain de Chausson- Gennevilliers (voir page).
"Ici, la lutte des fidayin c'est la lutte de tous les travailleurs",
disaient Mokhtar, "U Cervu", Sylvie, le "Petit-Jean"
breton de Louis le Grand et les jeunes maos du secteur. Le cœur
battant pour la Palestine avait gonflé jusqu'à l'émeute,
et les briques d'une intifada des Marocains de France avaient volé
des toits sur la police...
Alors, pour cette histoire de double lock-out, la direction de Chausson
s'en est souvenue. Elle a cédé. Elle a payé.
Des Groupes Ouvriers Antiflics à la
Milice Ouvrière Multinationale
Avril a été vif, mai fort, juin rude, l'été
sera chaud, mais vraiment, et juillet donne le ton. Avec une "visite"
en force du Comité de Lutte Renault, le 15, aux portes de
Citroën Javel.
Trois de nos militants de Billancourt, dont un O.S. immigré,
venus distribuer un tract sur le procès des accusés
de la tentative de coup d'Etat contre Hassan II, à Marrackech,
ont été capturés par le "syndicat-indépendant"
CFT, quelques jours plus tôt. Emmenés dans un local
à l'intérieur de Citroën, ils ont été
insultés, tabassés, torturés...
Les "vengeurs" du Comité de Lutte semblent se contenter
d'un "coup d'approche". Ils pénètrent sur
le territoire de l'usine de quelques mètres, insultent les
"blouses blanches" qui passent comme les "indépendants"
- et se font acclamer par les "professionnels"
de l'outillage(français, gaullistes ou communistes) .
A 15H45, à Citroën, toujours, dans
le XV ème encore, mais porte Balard, cette fois,
ce sont 25 militants spécialement préparés
de la Milice Ouvrière Multi-Nationale Renault (M.O.M.N.R.),
extension des Groupes Ouvriers Anti Flics (G.O.A.F.) des ateliers,
qui se présentent avec l'allure (relativement...) paisible
d'honnêtes distributeurs d'un tract, juste fait pour "piquer".
Ce texte dénonce... les "vols sur la paye",
que représente le prélèvement automatique de
cotisations "volontaires" au syndicat "indépendant".
Laissant un groupe de protection contrôler, derrière
eux, la grande porte - où le gardien, au passage, a été
expulsé manu militari de sa guérite - ceux-là
rentrent carrément de 100 mètres...
C'est l'heure d'une sortie d'équipe. La moitié des
ouvriers quittant leur travail s'arrêtent pour regarder. Ils
voient les "indépendants" redoutés
se faire tout petits, attrapés par la cravate, insultés,
menacés. Provocation, intelligemment calculée...
Arrivent des renforts venus du local de la C.F.T., "matériel
syndical" en main: nerfs de bœuf etc. Carnavali et
Pansart en tête, les fiers-à-bras les plus connus,
ils roulent des mécaniques. Mais la M.O.M.N.R.
ne les laisse pas s'approcher. Elle charge, direct, à
la barre de fer - laissant cinq "fachos"
au tapis, assommés et en sang.
Puis les combattants se replient avec une lenteur voulue, démonstrative,
théâtrale. Sous la protection de quelques grenades
au plâtre dont les explosions rapprochées, nappent
d'un beau nuage blanc la "manif" qui se forme derrière
le groupe de choc et s'éloigne sans hâte au cri de
"Citroën raciste!... Citroën, salaud, les ouvriers
auront ta peau!..."
Selon le tract, il ne s'agit que d'un "premier avertissement"...
"Groupe spécial Karamé"
de la "Milice ouvrière Multinationale"
A Billancourt, le travail d'atelier, certes, piétine, et
le mirobolant "programme du Comité de Lutte Renault"
ne fait que boucher les trous avec des mots - souvent fort beaux.
Mais, on l'a dit, "la politique commande" -
et la politique, une semaine après la visite amicale aux
frères de Citroên, c'est un nouveau développement
organisationnel du dispositif "politico-militaire"
organisant, autour des ouvriers maos de Renault de toute nationalité
et de toute origine, ceux d'Unic, Citroën ou Chausson...
Et voici que déboule à son tour un "groupe spécial
Karamé" de la "Milice Ouvrière Multi-Nationale"
(M.O.M.N.) - qui a perdu son R: elle n'a plus d'attaches
nominales avec Renault.
L'objectif de la première "opération ponctuelle
à haut risque" qu'elle prépare, de façon
autonome, est de communiquer un message de réprobation, vif,
à l'ambassadeur de Jordanie.
Nos amis des services de renseignement du FATAH ont mis ce "diplomate"
sur "liste noire". Il est sérieusement
soupçonné d'avoir personnellement mis la main
à la pâte, au cours de la sordide boucherie
anti palestinienne de septembre 1970, qui rebondit,
dans ce qui reste de camps de réfugiés, en ce début
d'été 1971.
Le vendredi 23 juillet 1971, donc, dans un calme
quartier de Neuilly, tout près de la porte Maillot, un
fort groupe d'ouvriers français et étrangers,
venus d'abord de Billancourt, mais aussi des usines de la "zone
nord" d' "U Cervu" , "Titi", Mokhtar et
autres "Dede La Couenne" - Chausson-Gennevilliers, Unic,
Valentine...- défonce à coups de bélier
les grilles de l'ambassade de Jordanie, et répand des litres
et des litres d'essence mélangée d'un peu d'huile.
Ils mettent la dose, les gardes armés s'enfuient,
et le "groupe de pointe" dérape,
comme le raconte aujourd'hui "Bouclette",
en rigolant, sur un sol devenu trop visqueux - l'or noir...
Quand la vague se retire, sous la protection du solide "groupe
arrière" tenu par Sadok, Philippe, et le groupe
Renault, tout brûle dans l'ambassade. Un
haut panache de flammes et de fumées s'élève
jusqu'à 10 mètres du bureau personnel
de "Monsieur l'Ambassadeur".
Un drapeau de la Palestine, rouge, noir, vert
et blanc, flotte fièrement en haut des grilles...
- Le groupe s'est gonflé de militantes et de
militants du "mouvement de la jeunesse", comprenant
de nombreuses jeunes filles, comme Rosine, notre
"secrétaire à l'organisation",
capable aussi d' aller, quand il le faut, sans protection spéciale
autre que son courage et la mémoire des camps où ont
été déportés ses parents, coller des
affiches vantant les combattants d'Al Assifa, la première
branche armée du Fatah, jusqu'au cœur de la
rue des Rosiers, fief des miliciens fascistes du Betar
(voir page).
Comme elle s'en souvient parfaitement, en 2007, Rosine est donc
venue, avec son groupe de Jussieu, ponctuelle et
disciplinée, à un "rendez-vous secondaire",
sans connaître l'objectif.
Comme tous les autres, elle a apporté sa pierre, de tout
cœur, à cette "action de justice".
Ce n'est pas la première fois, certes, que les maos, pour
apporter à nos frères de Palestine un vrai soutien
- plus concret que les rares cortèges pacifiques et pleurnichards
du PCF ou des gauchistes - et font parler la poudre ou du flamber
un objectif.
Dans la nuit du 25 au 26 sept 1969, c'est
l'hôtel particulier du baron Elie de Rothschild qui
a reçu de la visite. Des bombages en maculent la façade."Rothschild,
le peuple français et le peuple palestinien te balaieront",
"El Fath vaincra!" Après ce hors
d'œuvre, le plat. En pleine journée, cette fois, c'est
le siège de la banque Rothschild qui est attaqué,
rue Notre Dame de Lorette. Une centaine de jeunes maos,
dont une bonne moitié de jeunes ouvriers arabes des usines,
des cités HLM, et des bidonvilles, brise les vitres du rez-de-chaussée,
répand de l'essence et met le feu. Puis le groupe repart
en manif: "Rothschild crèvera!"
Dans la foulée, c'est au tour de l'Aurore, quotidien
de la droite anti-gaulliste, pro-Algérie française
(dont plusieurs journalistes - et pas seulement le fameux Philippe
Bernert - ne cachent pas leurs liens avec la faction
pro-israélienne, alors majoritaire, des services secrets
français (DST, ou station de Beyrouth du Sdece, future DGSE).
Vitrine brisée, drapeau palestinien fiché dans les
débris...
C'est l'époque où "l'ex- G.P"., toujours
officiellement dissoute, poursuivie, et interdite,affiche une dénonciation
claire du caractère "raciste et colonial"
du prétendu "Etat des juifs",
bâti sur les cendres d'une Palestine violée par les
horreurs de l' "épuration ethnique"
de 1948, et sur les ossements blanchis dispersés
des cimetières arabes, profanés -
et accepte l'invitation des "chinois"
du Fatah à venir visiter, en délégation
officielle et amicale, des camps de réfugiés palestiniens.
Le canal de communication avec la Résistance
palestinienne, à l'époque FATAH seul, ou peu s'en
faut, a été établi par le canal de
deux égyptiens maos de Paris, plus connus aujourd'hui
sous leur commun nom d'auteur, "Mahmoud Hussein"
("La lutte de classes en Egypte", "Al
Sira", etc.), Bahghat El Nadi et Adel
Rifat - frère de "Pierre Victor", et converti,
lui, à l'islam.
Devenu, comme son ami, fonctionnaire international de l'UNESCO,
Adel qui, comme leur ami commun, Ilan Halevi, "fatahoui"
historique, ami et conseiller personnel d'Abu Ammar comme d'Abu
Mazen, a beaucoup contribué à la formation
historique de l'auteur du présent ouvrage, notamment sur
la Palestine, et sur la "question juive",
a passé, à sa retraite, cinq années,
dans la discrétion la plus absolue, dans une structure d'accueil
et d'accompagnement bénévole de grands malades d'un
hôpital parisien...Un homme de tête, doublé
d'un homme de cœur, fidèle à ses convictions
de toujours, y compris sur la Palestine - contrairement
à deux de ses frères, repentis intégraux pour
ne pas dire intégristes.
Maurice Brover, "Momo", qui
devait faire partie de cette première délégation
en Palestine en a été écarté au tout
dernier moment. Il paye, par la bande, l'esclandre qu'il a fait
en refusant sèchement la prétention du "grand
chef" à contraindre les militants à la
"vertu prolétarienne", sous la forme du mariage
devant Monsieur le Maire. En bonne application des règles
de la-dite "vertu", et du tribalisme politico-clanique,
c'est Léo, épouse légitime de "Pierre
Victor" (elle subvient aux besoins du ménage
par son travail de prof pendant que lui faiy le beau avec les journalistes,
bavarde et baguenaude...), qui va prendre la place. Vraie
combattante alors active, dévouée, et vaillante,
au beau sourire (et, comme tous les juifs de la G.P.,
antisioniste radicale), elle va glacer, de longues années
plus tard, même un néo-sioniste aussi "radical"
que "Le Maréchal", Olivier Rolin,
en refusant de lui faire la bise, sur l'ordre de son rabbin
de mari en chapeau noir - tradition "communautariste"
et "machiste"... Elle porte
alors, comme son Jules, le déguisement - mais pas
le voile...
Cette marxiste-léniste athée convaincue et
souriante devenue femme-Belphégor, ultra-religieuse, mère
de famille nombreuse (la contraception, l'Innommé
n'en veut pas, "hallouf"!) vit
aujourd'hui, veuve, en Israël, grenouille de bénitier
- pardon, de synagogue...- sur les terres profanées
de l'ancienne Palestine, à qui, quelques
années de sa vie, tout de même, elle s'était
dévouée, et d'où Dieu - une preuve
de son existence, sans doute, Inch'Allah - a récemment
rappelée son coquin de mari, mort jeune d'une crise
cardiaque soudaine peut-être naturelle - avec
tant d'ennemis, d'autres appelleraient ça la "baraka"...
Dix ans, donc, avant d'aller voter, main démocratiquement
tenue par son mari ( "C'est bon pour Israël"),
pour rançois Mitterrand-Bousquet, en 1981, la bonne
et brave Léo accompagne, donc, Alain Geismar
(que les Palestiniens considèrent, à tort, comme un
ami sincère, en fonction de ses prises de position publiques,
de celles de La Cause du Peuple en faveur du combat contre Israël
et pour l'éradication de la funeste idéologie de Herzl,
et surtout des actions de terrain de la G.P. mobilisant les travailleurs
arabes dans un soutien musclé aux fidayin, articulé
sur un travail de masse de tous les instants - au lieu de s'enfermer
dans le bla-bla-bla- "radical" de la petite bourgeoisie
militante...)
Suite
col de droite ici
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Christian Riss "fiday":
balle en pleine poitrine
Ce 23 juillet 1971, donc, à Neuilly, l'attaque
de l'ambassade du sanglant régime jordanien, "vendu
à l'impérialisme et au sionisme", s'est
parfaitement déroulée, jusqu'à la fin.
Elle débouche toutefois sur un drame, imprévisible.
Dont les conséquences vont rejaillir sur tout le travail
mao, à commencer par Renault.
Au mot d'ordre de dispersion, tout le monde s'éclate avec discipline
en petits groupes, chacun dans une direction différente, prévue
et planifiée. Il est 19H00, près du métro
porte Maillot, quand deux "gardiens de la paix",
chargés de la circulation, voient passer quelques jeunes gens,
paisibles.
Que se passe-t-il alors? Selon la version d'un des policiers, un cocktail
molotov vole, et explose à leurs pieds. Christian Riss,
lui, n'a rien vu de tel. Il regarde, sans comprendre, les flics
se jeter sur lui. L'un d'entre eux sort son arme de service, et lui fiche
le canon dans la poitrine, côté cœur. "Ça
va pas, la tête!T'es con ou quoi?" Le coup part. Christian
tombe, transpercé. Les autres le croient mort - et Sadok
devra passer toute la soirée à retenir par la manche notre
copain Philippe, également de Billancourt, où travaille
aussi Riss, d'aller "chercher un flingue"
pour "venger Christian" sur le champ
en abattant le premier flic venu, dans le métro ou dans la rue.
Jouant de toute son autorité, qui est grande (Sorj Chalandon
s'en est un jour aperçu, à ses dépens) il
parvient à le calmer. Heureusement.
Car, pour Christian, c'est jour de "baraka" - et pas
"jour du destin".
La poitrine transpercée par la balle, il survit.
Il y a tout de même un problème, avec les policiers.
Il se complique d'un autre, à Billancourt, où Dreyfus
(Pierre) complète l'action du "gardien de la paix" nerveux
de la gachette en licenciant Christian!
Rétabli, l'O.S. Riss devait reprendre le travail, à son
retour de congés, le 20 septembre. Mais le service du personnel
de Renault - où quelqu'un dépouille les journaux - s'est
intéressé à son dossier. "Etabli" couvert
de diplômes, sorti d'une "grande école", il a -
ce n'est pas contestable - "omis des renseignements sur sa feuille
d'embauche". Viré.
"Christian rentrera le 20", répond
un tract mao. Son nom est maintenant célèbre dans
toute l'usine, et, au-delà, dans le prolétariat arabe de
France. Plus une manif sur la Palestine n'a lieu sans que le mot d'ordre
"Christian, fiday" ne retentisse. De Barbès
à Choisy, et d'Asnières à... Grenoble, il en éclate,
à l'initiative des immigrés maos, presque tous les
jours...
Ce 20 septembre 1971, donc, aux portes de Billancourt,
tous les postes de gardiens ont été doublés, triplés.
Des patrouilles circulent dans tous les sens. A l'extérieur, les
militants maos du "détachement" sont là, comme
presque tous les jours, noyés dans la foule, avec leurs journaux,
leurs tracts et leurs panneaux en gros caractères, ornés
de photos...Ils font campagne contre l'expulsion de Loreta Fonseca,
la blonde pasionaria portugaise des bidonvilles de Massy, menacée
d'expulsion, et soutenue par un puissant mouvement local de solidarité,
où s'illustre une famille chrétienne de la localité,
celle du pasteur René Cruse, de sa femme Madeleine,
et de leusr enfants, Yann, Jean-Pierre, Denis et Françoise, proches,
pour la plupart d'entre eux, du Secours Rouge, et pour
Jean-Pierre (aujourd'hui élu municipal alternatif à Chilly-Mazarin,
dans le même département de l'Essonne), de VLR...
Les portugais du bâtiment, "logés" par la municipalité
socialiste de Claude Germon dans le bidonville de Massy, et menacés
d'expulsion, sont soudés depuis longtemps autour de leur amie Loreta.
Dans l'Essonne, et jusqu'à l'intérieur de Renault, les Arabes
font bloc avec les portugais.
Mais à Billancourt le héros du jour reste "Christian
Fiday". Les maos appellent les ouvriers de Renault
à soutenir leur camarade, dont les gardiens, scrutant la foule,
guettent la haute silhouette au nez busqué, sous une houppe indémêlable
de cheveux châtain, qui moussent. "Il est dans l'usine, il
est rentré ce matin, lance quelqu'un...Il a tenu un meeting sur
l'esplanade..." Ce n'est pas une rumeur. Venu du fond de l'usine,
et grandissant, un grondement le confirme. "Non aux licenciements!
Réintégration de Christian Riss!...Au fond de l'allée,
une manif de plusieurs centaines d'ouvriers de toutes les nationalités
escorte la dernière sortie de Christian, magnifique, Sadok a ses
côtés, poing haut levé, réjoui.
Bon copain de Christian, comme de sa femme, Katia, connus au temps où
nous étions encore une toute petite poignée, je ne pourrai
pas lui demander, pourtant, plus en détail, et avec le recul du
temps, sa version exacte du repli, après l'incendie de l'ambassade
- et si un militant nerveux, distrait, ou indiscipliné, a, oui
ou non, lancé le "cock" idiot qui aurait fait peur au
flic, et déclenché une réaction dans tous les cas
inexcusable...Christian est mort depuis, d'une chute en montagne, survenue
10 ans, jour pour jour, après la balle, le 23 juillet 1981. Cette
coïncidence en est elle une? Ou ce garçon aussi convaincu
et déterminé qu' hypersensible doit-il figurer sur la liste,
trop longue, de ceux que la trahison du noyau dirigeant de la G.P., et
la liquidation de l'essentiel de ce qui avait été construit,
au prix de tant d'efforts, et, dans son cas, d'héroïsme, a
poussé au désespoir?
Ce n'est en tout cas pas l'avis de Rosine.
Restée, elle, dans l'orbite des "grands chefs" de la
G.P., et proche du couple Riss, elle a revu Katia.
Selon celle-ci, rien "ne peut laisser imaginer autre chose qu'une
banale et tragique chute en montagne".
Selon des témoignages indirects, l'accident se serait en fait produite
dans les calanques de Marseille, où un rocher s'ést brutalement
détaché assommant Christian Riss...
Mais, Rosine s'en souvient, la dernière fois où elle a vu
Christian, "un bon moment après son licenciement de Renault",
il avait fait l'objet d'un "mouvement de critique", avait été
"remis à la base", et était parti pour tenter
de s'établir dans une nouvelle usine, à Rhône-Poulenc,
en banlieue sud.
"Je me le rappelle très bien, dit-elle. Nous
étions allé distribuer un tract à la porte.
Nous n'étions pas nombreux, et presque que de filles. Il y a eu
une "embrouille" avec des gardiens, des chefs, ou des
mecs de la CGT...
Nous avons tenu bon, sans reculer d'un millimètre. Là-dessus,
les flics sont arrivés, et les copains de l'intérieur nous
ont montré comment filer en passant par l'usine elle-même,
puis par une voie ferrée...Plus tard, nous avons su que les ouvriers
avaient été très impressionnés par
"le courage des petites maos", les filles
qui n'avaient pas flanché."
Le culot, l'indécence, de "cadres" ou prétendus
tels, de l' "ex-G.P.", capables d soumettre à l'humiliation
publique d'un "mouvement de critique" - certes, dans certains
cas, sain et utile, mais le plus souvent caricatural, excessif, et grotesque...
- un militant de la trempe de Christian Riss, avant d'aller eux-mêmes
offrir à la société toute entière toutes les
garanties possibles de la sincérité de leur reniement des
années "mao", laisse en tout cas pantois.
Que la liquidation eut été, ou pas, à l'origine
d'un geste de désespoir muet, dans la solitude des montagnes, d'un
garçon dont le nom mériterait d'être un jour enseigné
dans les écoles ou même porté au fronton d'une d'entre
elles, n'y change rien.
Difficile aussi aujourd'hui de vérifier si le nom, et le prénom,
de Christian Riss, méritent aussi d'être inscrits sur la
liste de ces "Justes parmi les Justes"
que furent les juifs antisionistes des années 70, nombreux
chez les maos - et plus nombreux qu'on ne croit à
ne pas s'être reniés. Christian, prénom chrétien,
s'il en fut, laisse en tout cas imaginer que l'impeccable établi
de Renauult-Billancourt, frère de combat de Houcine, de Sadok,
et de tant d'autres, dont "à prononcer, les noms
sont difficiles", était l'enfant d'un couple
mixte, de père - peut-être - juif, engagé, à
la vie à la mort, dans le combat pour les valeurs universelles,
et donc, anti-sioniste, dans la meilleure tradition hébraïque
- il en existe d' autres...
"Désarmer la police"
Dans le numéro 7 de La Cause du Peuple-J'Accuse (1 08 1971),
la "Milice Ouvrière MultiNationale"
(MOMN), nouvelle étoile filante de l'effervescente galaxie
"politico-militaire" des maos précise le sens de
son action.
Des "embryons de milice" apparaissant "spontanément"
au cours de tous les vrais conflits du travail, comme, dans la période
récente, "à Flins ou à la SNCF";
une première étape dans la construction
de groupes d'autodéfense ouvriers organisés s'est
manifestée à Billancourt, avec le "G.O.A.F.
Robert", ainsi queles répliques aux
"assassinats d'ouvriers" par le sabotage
des grues du chantier naval de Dunkerque, ou l'action du G.O.A.F.
CODER, à Marseille.
Mais on n'en n'est plus là.
Il s'agit maintenant de faire apparaître des groupes d'action
inter-usines au grand jour.
"La première milice organisée est apparue publiquement
pour la première fois avec l'action visant le "syndicat
indépendant" de Citroën" - le 15
juillet 1971.
L'action pour la Palestine visant l'ambassade de Jordanie
"montre, elle, que les travailleur arabes de France, unis avec
les travailleurs français et les autres travailleurs immigrés,
ne laisseront pas parader les ennemis de la révolution palestinienne,
même en plein Neuilly..."
Il s'agit d' "une forme particulière de milice,
le groupe Karamé". Il a réalisé
cette opération avec le renfort des militants non clandestins du
"mouvement de la jeunesse" - Rosine et d'autres, garçons
et filles. "C'est un groupe spécial de la milice".
Reste tout de même à démontrer qu'on ne laisse
pas "flinguer" impunément, même s'il a survécu,
par une chance incroyable, un des premiers combattants - français
- de ce "groupe Karamé" de la "Milice Ouvrière
MultiNationale"
Ce sera chose faite, avec un maximum d'intelligence et de doigté,
le Mercredi 29 septembre 1971, sur le coup de 18H30, au métro
Ledru Rollin, dans le XII ème arrondissement de Paris.
Un malheureux gardien de la paix, affecté, comme ses collègues
de Porte Maillot, deux mois plus tôt, à la gestion paisible
de la circulation, entend soudainement des voix. Ou plutôt une voix,
rauque et grave, tout près de son oreille. "Bouge pas, on
va pas te faire de mal".
- Bouger? Même si, idée absurde, ce fonctionnaire le voulait,
c'est trop tard. Les (très) gros bras du "Mammouth" (un
jeune métallo musclé de Renault-Billancourt, la voix...)
se sont refermés sur son thorax - emprisonnant ses bras, comme
un anaconda. Il n'a pas le temps de dire ouf. "Bouclette", un
autre costaud, râblé, venu de la même usine - première
base de lancement des "partisans" - a surgi devant lui, et lui
passe aux poignets ses propres menottes, saisies à sa ceinture.
Clic-clac.
Une opération de commando se répète aussi
longtemps qu'il faut, à l'entraînement, jusqu'au plus minutieux
des détails, comme un numéro de cirque. Cette préparation
technique minutieusement accomplie, observée, critiquée,
tout se passe très vite, sans accrocs, en souplesse.
Le Herstal du policier, un 7,65, exactement identique à celui dont
la balle a perforé la poitrine de Christian Riss, disparaît
de son étui.
Une main des prestidigitateur, celle, un petit peu boudinée, mais
forte, et de plus, très habile, de notre ami "Bouclette"
le remplace aussitôt par un pistolet d'enfant, en plastique.
Le troisième "opérateur" de ce petit
commando d'un nouveau "groupe spécial de la Milice Ouvrière
Multinationale" - un Renault, lui aussi - se charge de tout
le reste. Avec le "mental", qui est politique, pas besoin
d'être cinquante. Alourdir un dispositif, c'est gaspiller des forces
et multiplier, en fait, les risques. Tout ce qu'il faut, juste ce qu'il
faut. "Numéro 3" s'occupe de déposer
au pieds du flic toujours "enmammouthé" la pancarte
préparée pour: "Avec cette arme-là,
on pense que la sécurité du public sera mieux assurée
qu'avec une arme pouvant tuer."
En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, ce troisième
larron s'est aussi retourné vers le public - qui, inévitablement,
commence à s'attrouper, intéressé. "Désarmer
la police, c'est juste...Nous désarmons un policier,
dit le tract qu'il distribue, signé "groupe spécial
de la Milice Ouvrière Multi-Nationale". "Nous
ne sommes pas des gangsters, nous ne voulons faire aucun mal à
ce policier, nous ne voulons pas utiliser son arme pour nos besoins personnels,
pour voler ou tuer..." Suit une liste de "bavures"
récentes, et la dénonciation de "tendances fascistes
au sein de la police".
Cerise sur le gâteau, et geste d'une parfaite élégance,
une lettre personnelle, adressée au désarmé, est
glissée dans la poche de sa veste, au moment où l'étreinte
d'anaconda du "mammouth" ayant enfin interrompu ce très
bref slow collé-serré, il retrouve ses esprits, se met à
respirer - et éprouve ce que chacun de nous ressent au
contact de menottes.
"Monsieur l'agent, commence poliment le scripteur anonyme
- la lettre n'est pas manuscrite, elle a été tapée
sur une machine déjà à cet instant broyée
dans les profondeurs d'un "casse" de voitures au fond d'une
lointaine banlieue...Il y est ensuite question de l'acte inqualifiable
commis par son "collègue" contre Christian Riss...
"Symbole de l'autorité', l' arme de service du
"dépouillé" de Ledru-Rollin ne tombera
pas en de mauvaises mains. Elle sera confiée aux armuriers
qualifiés et certifiés de la Nouvelle Résistance
Populaire. "Soyez sûr qu'ils l'utiliseront avec
discernement, sans haine et uniquement contre des ennemis du peuple"
La photo du Herstal illustrera un dossier objectif, et très complet,
publié dans La Cause du Peuple-J'Accuse, numéro 10 ("Désarmer
la police" 15 10 71 ). Il va évidemment s'arracher. C'est
un bon "scoop". Et comme le journal ne s'adresse pas uniquement
à un public d'amateurs de B.D., ou d'images "people",
le "choc de la photo" se double du "poids des mots".
Le commentaire, froid, succinct, et technique des armuriers de l' "armée
secrète" des mao souligne qu'avec ce modèle précis,
avant de pouvoir tirer, il faut armer, par un mouvement sur la culasse
qui demande l'usage des deux mains. La balle, extraite alors du chargeur
vertical à ressorts "clappé" par le pied de la
crosse, est maintenant dans le canon. Pour pouvoir tuer quelqu'un, il
faut encore manœuvrer le cran de sûreté, situé
sur l'arrière. S'il est bien abaissé, pour que le coup,
enfin, parte, et atteigne, éventuellement - mais là, ça
va très vite - sa cible il faut encore appuyer à la fois,
d'un doigt, sur la détente et de la paume de la même main
sur la partie mobile intégrée à l'arrière
de la de la crosse, et faisant ressort.
Le "gag" ne fait pas rire tout le monde. Les syndicats de policier
sont un petit peu vexés. L'Humanité leur emboîte le
pas. Les communistes officiels craignent sans doute aussi un afflux de
demandes d'embauches dans le "groupe spécial" de la MOMN,
ou d'autres, éventuellement à venir, et cela, jusque dans
les rangs des jeunes sympathisants du Parti, à la CGT ou dans les
cités HLM.
Le Monde ajoute sa giclée de venin, inventant
le calvaire, entièrement imaginaire, d'un pauvre policier "roué
de coups" par une horde d'une dizaine de sauvages.
Nous aurions appliqué une barbare "loi du talion"
- qui nous est, en réalité, on ne peut plus
étrangère...La riposte, en effet, n'est pas
la vengeance. Et la vengeance, qui est noble, dans la mémoire
et dans l'honneur, n'a rien à voir avec la glauque et mécanique
loi du talion, mimétique.
Elle doit être de haute portée, honorer le vengé,
et prolonger, surtout, pour le "mouvement réel"
autant que pour l'histoire, la trajectoire qui était la sienne
- et reste la nôtre... Suite col de
droite: "La Mort".
ICI
|
|
(suite
sur François Overney, gardien de la mémoire
de son frère)
- Autant qu'on puisse le savoir ici, c'est-à-dire
pas mal, il n'en est rien.
Qu'ils aient participé de cœur ou de
fait à la légitime application de la peine de
mort à Tramoni, ou qu'ils en aient été
seulement ravis, les Maos-un-jour,
Mao-toujours de
Billancourt, du 9-3, ou d'ailleurs ont autre
chose à faire.
Ils sont assez occupés à faire revivre, dans
la vague d'un mai 2008 fidèle à celui de 1968,
l'"esprit mao", immortel esprit de résistance
et de lutte imaginative qui illuminait la vie de Pierre
Overney, et de ses frères, et qui éclaira
sa mort de sa haute lumière.
Le retour des MAOS est notre priorité. Ce n'est pas
(forcément) le retour de la "violence",
ou de fomes d'action et d'organisation mortes et bien mortes,
elles, parce que dépassées -et non reniées.
C'est le retour d'une conception de l'action politique, directe,
au service du peuple, fondée sur le principe, "souverainiste",
"par le peuple" (souverain) et pas seulement
"pour le peuple".
De là à dire que les râcleurs de glaviots
qui se régalent à cracher sur les cadavres,
et d'abord sur celui d'Overney, n'ont pas de souci à
se faire, et peuvent dormir tranquilles sur les médiocres
tas de billets que leurs médiocres pratiques lers gagnent,
comme les repentis qui les protègent par leur passivité
et leur silence, il y a tout de même un pas. |
La
Mort
- 25 février 1972. Renault-Billancourt- porte
Zola... Jean-Antoine Tramoni, vigile assermenté
de la "brigade volante", une unité spéciale
de sécurité de la Régie, toujours dirigée
par Dreyfus (Pierre), opérant en civil, fait, d'une
balle trois morts.
Première victime: "Pierrot".
Pierre Overney, 23 ans, fils d'ouvriers agricoles de la grande
Beauce, grenier à blé de la plus vieille France,
devenu "courbeur de fer, qui d'un seul mot
savait - faire se retourner toute une rue"
(Aragon, sur Jean-Pierre Timbaud). - Ouvrier du métal,
donc, au mental de métal, forgé par
la vie âpre après avoir été nourri
du pain de la féconde plaine, militant des premiers
jours au bagne de Citroën puis au Comité de Lutte
Renault, à la Gauche prolétarienne, et dès
1970, "activiste numéro 1 " de la "bataille
du métro".
La photo de Christophe Schimmel, photographe-militant
de l'Agence de Presse Libération (A.P.L.), placé
juste derrière lui, dans l'axe du tireur, et presque
dans la cible, lui-même, fera le tour du monde.
Elle immortalise le militant mao, debout, manche de
pioche en main, d'une immobilité de marbre, les yeux
plantés dans ceux de son assassin.
L'image ne montre, certes, que le regard du tueur - et pas
celui du jeune rebelle, qui lui fait face, et va mourir...
Mais nous savons ce qu'il en est, nous qui avons appris à
faire nôtres les mots "combat", et "combattant",
qui avons dévisagé la mort en face, qui lui
avons dit "tu", et, mieux encore, "crève
salope!" et "casse-toi!": dans les yeux de
Pierre, qui vit pour la seconde fois, à l'aube de la
mort, danse la petite flamme mao - celle qui faisait étinceler
le regard des lycéens de 19 ans de Louis-le-Grand ou
de 17 (Mallarmé, Gilles Tautin) devant les CRS...
Les yeux de notre camarade disent: "Connard!...On
t'emmerde, toi, ta "volante" de quatre sous, vos
"poings américains", vos petites poires à
acide, et vos petits pistolets de tueurs à la manque...Pour
nous tu n'es qu'un clebs du Capital, de la Régie, et
de Dreyfus, ton maître!...A la niche, médor...!"
"La mort n'éblouit pas les yeux des
partisans"...Elle n'a pas fait ciller les
yeux de l'ami Pierrot, vrai résistant d'acier trempé,
et pas de papier mâché. Petit soldat d'un peuple
qui, par lui, se fraye le chemin de sa Renaissance, engagé
à la vie, à la mort - et pas pour lâcher
prise, ou se renier, au premier vent mauvais ...
Ouvrier chez Citroën, puis chez Renault, essayeur professionnel,
"Pierrot" avait été été
l'un des pionniers de la première percée des
Maos à Billancourt.
Ami de la Palestine, anti-raciste, anti-sioniste, anti-impérialiste,
toujours souriant, ce travailleur consciencieux, jamais absent,
toujours à l'heure - son chef en témoignera,
navré...- était toujours prêt à
donner un coup de main à tous et à chacun. Sans
se prendre au sérieux, jamais. Sans "rouler des
mécaniques". Pas donneur de leçons pour
un sou, toujours la blague aux lèvres et le regard
empreint de la lumière de ces "sourires du yeux",
parlant de cœur à cœur.
Pour le virer de Billancourt, il avait fallu le piéger,
de façon sale.
Être plein d'humanité, ouvert, il parlait à
tout le monde. Même aux "petits-chefs" qu'il
croyait accessibles. Un jour, l'un d'entre eux lui demande,
"pour voir", La Cause du Peuple. Il la lui donne.
Et cette crapule payée, comme le tueur, pour l'être,
le dénonce, preuve en main, comme militant maoiste,
pris en flagrant délit de "prosélytisme"...A
la porte!
Ce pauvre type ne court plus aucun risque, maintenant.
Sans mériter, tout de même, le sort définitif
réservé, plus tard, par les meilleurs des nôtres,
à l'assassin de Pierre, il aurait pu, tout de même,
bénéficier du traitement réservé
par le premier G.O.A.F. de la grande usine à son collègue
Robert, place Bir Hakeim...
Licencié, l'ouvrier Overney n'imagine pas un seul instant
de cesser le combat. Il trouve un "petit boulot"
de chauffeur aux blanchisseries de Grenelle; rejoint son "pote"
Didier Cornavin dans la "zone de partisans d'Issy-les-Moulineaux";
participe à tous les combats, toutes les manifs, toujours
au premier rang...De l'assaut contre les Brigades Spéciales,
rue des Ecoles, le 21 octobre 1970, jour du jugement de Geismar,
à l'attaque de l'ambassade de Jordanie, en 1971, le
jour où une première balle perce le torse de
Christian Riss, et lui frôle le cœur.
C'est à la demande expresse du faux "Pierre"
en toc, le faux-frère - devenu, ce 25 février
1972, le renégat "Victor" -
qu'il est revenu ce jour-là, dans la Citroën Méhari
de son amie la grande Adrienne, porte Zola.
Après une première intervention au même
endroit, la semaine précédente, jugée,
par "Victor" et son "fan-club" "trop
molle", on lui avait demandé de venir renforcer
la mobilisation en faveur de trois de nos "copains",
licenciés à leur tour sous des prétextes
divers, et en grève de la faim depuis
plus de trois semaines: Christian Riss, survivant,
lui, miraculé, d'un premier tir "thorax gauche,
plein pot", porte Maillot, devenu, de Barbès
à Billancourt, "Christian fidaï";
le tunisien Sadok Ben Mabrouk, infatigable
animateur de la rébellion des O.S. de l'Ile Seguin,
homme aujourd'hui toujours debout, toujours d'esprit mao,
et toujours, comme Pierrot, un tiers de siècle,
maintenant, après sa mort, combattant pour la Palestine...;
et l'ancien officier, insoumis, de l'armée
coloniale portugaise d'Angola, déserteur par esprit
de combat anti-impérialiste, José Duarte...
Mais le tract dont l'ouvrier communiste prolétarien
Pierre Overney, long "manche de drapeau rouge"
en main, protégeait la distribution des violences de
la "volante", n'appelait pas seulement à
soutenir Christian, Sadok et José.
Les charognards de Charonne
A l'issue d' une longue série de "ratonnades"
et de meurtres racistes en bande organisée, impunis,
visant à faire rentrer dans le rang, dans un statut
de bétail, châtié, le jeune prolétariat
rebelle venu du Maghreb devenu base sociale principale du
mouvement "mao", nous invitions aussi les ouvriers
de Renault, comme tous ceux de la région parisienne,
à une manifestation anti-raciste, le soir-même,
au métro Charonne.
Aussitôt interdite, et placée, donc, sous la
menace des "voltigeurs" en survêtement, armés
de longues matraques noires de la préfecture de police
de Paris, elle était dédiée à
la mémoire des immigrés algériens venus
des bidonvilles et de toute la région parisienne, en
1961, pour une longue marche de protestation contre la guerre
coloniale, sauvagement tabassés et jetés en
masse à la Seine par la flicaille de Maurice Papon.
Notre manif, évidemment maintenue malgré l'interdiction,
honorait aussi le souvenir des anticolonialistes français,
et notamment des communistes, solidaires des Algériens,
bastonnés à mort au métro Charonne précisément,
l'année suivante (1962).
La mémoire de ces horreurs venait, donc, d'être
ravivée par la longue série de "ratonnades"
en bande organisée, déclenchées, début
1971, dans le cadre du bras de fer cynique sur le prix du
pétrole opposant à l'Algérie de l'impérieux
et austère colonel Houari Boumédienne le régime
bonasse du banquier Pompidou, fondé de pouvoir des
Rothschild devenu l'assassin politique du général
De Gaulle, puis son indigne successeur...
A cette vague de tueries racistes, "balançant",
nuit après nuit, des cadavres d'immigrés dans
le canal de l'Ourcq, nous avions décidé de dire
stop - au métro Charonne, donc, ce 25 février
1972, en fin de journée, et à notre façon,
dépourvue d'angélisme, en masse, à force
ouverte, à la barre de fer et aux "cocktails",
.
"Il faut que ça saigne!"
Pour les trois militants licenciés de Billancourt,
comme contre les meurtres racistes, la mobilisation était
puissante.
Mais" Pierre Victor", ivre d'une gloire montante,
est devenu fébrile. Il est pressé. Le sol de
l' "ex-G.P." commence à se dérober
sous ses pieds, Il lui faut imposer sa marque, maintenant,
et dans la plus grande hâte - comme s'il sentait que
pour lui c'est le début de la fin...
Dédaigneux, il juge le "travail de porte"
à Billancourt insuffisant. Une posture après
tant d'autres, et qui en précède de pires, et
qui lui permet, c'est pour lui l'important, de faire un peu
remonter sa cote de "chef", plus dur que les plus
durs, et qui dit: "en avant!" Mais reste en arrière,
ne participe en rien, mais au mieux regarde, et de loin...Et
qui laisse donc à d'autres la superbe maxime d'un des
plus sublimes héros de l'insurrection vendéenne
dressée contre la République naissante dans
un combat perdu d'avance, à contre-courant de l'Histoire,
de la libération, et du progrès en marche:
"Si j'avance, suivez-moi. Si je recule, tuez-moi. Et
si je meurs, vengez moi".
Pierre-Le-Vrai était de cette étoffe. "Pierre",
dont ce jour de mort arrache à jamais au prétendu
"Victor" un très beau nom d'église
devenu "nom de guerre" qu'il souille, lui!
"P.V." en veut plus, dit-il. Toujours plus.
Il exige qu'on "durcisse l'embrouille avec les gardiens
de Zola".
"Il faut que ça saigne"...
Il croit ainsi, stupidement, "débloquer"
une situation" - que sa hâte d'aventurier minable,
déchet de ce qui fut une parole digne d'écoute,
sinon de respect, ne fera finalement qu'aggraver - au prix
de la vie d'un homme, notre copain, notre frère, "Pierrot".
Or, aucun coup de force ne débloque, jamais, une situation.
Un passage à l'arraché la tord et la complique.
Au mieux...
Rien, absolument rien, ne justifie la hâte agitée
d'une aveugle et meurtrière escalade.
Même si, de fait, la grève de la faim des trois,
parvenue au point critique (hospitalisation de Sadok, à
son 25 ème jour), ne soulève pas "les masses",
d'un coup, à Billancourt. Mais les ouvriers ne se manœuvrent
pas d'un claquement des doigts - fussent-ils ceux de l'impérial
"Victor", qui aurait mieux fait de réfléchir,
avec toute l' équipe Renault, aux limites des méthodes
d'agitation gauchistes, brouillonnes et précipitées,
à l'intérieur de l'usine - et à sa propre
responsabilité dans cette façon de faire.
Plutôt que d'appeler au sang...
"Va-s-y, tire!", a dit notre Pierrot lunaire, dont
les blagues écroulaient de rire "Bouclette",
Didier, Sadok, "Narbonne", les deux José,
et même le grave "Roro le Mammouth", au plus
chaud de la "bataille du métro"...
Lui qui savait frapper les flics autant que, pour la bonne
cause, il le fallait, mais sans perdre un seul instant sa
maîtrise, son calme, et son humour, il a regardé
dans les yeux l'homme de la "volante", avec son
pistolet braqué, ses jambes solidement campées
pour encaisser le recul, et son bras gauche largement écarté,
pour l'équilibre. Et il a dominé la peur. Et
il n'a pas bougé, barre en oblique vers la droite,
tenue fermement des deux mains à hauteur du bas ventre,
en position classique d'attente et de défense de kendo...
Il n'a pas reculé d'un pouce. Pas avancé non
plus.
Plusieurs mètres les séparent.
Et personne n'est là, pas un dirigeant politique digne
de ce nom et responsable, lui-même au premier rang,
pour lui mettre la main sur l'épaule en frère
et pour lui dire: "C'est bon, Pierrot, laisse tomber;
ça ne vaut pas le coup. Il ne perd rien pour attendre,
ce "connard".
- "Recule, où je tire" - "Va-s-y, tire..."
- "Même pas peur"...La peur de rien, propre
à ceux qui n'ont rien, et n'ont jamais rien eu, "fors
l'honneur", et qui, ne réclamant rien pour eux-mêmes,
sont toujours prêts à tout, et même à
pire, les yeux plantés comme un couteau dans les yeux
du "connard", devenus, comme le petit œil noir
de l'arme, pointée, ceux de la mort elle-même.
Pêcheur de rêves sur les berges de béton
de la grande usine, surréaliste prolétarien
frappé en pleine lumière, tu campes désormais,
Pierre Overney, gouailleur et fier Gavroche en tignasse "afro",
genre Angela Davis, dans notre Légende des Siècles.
Les repentis de la GP se sont vautrés près de
15 ans dans les soies souillées du pouvoir, y compris
Geismar dans les dorures de l'Hôtel de Ville de Paris,
collé à son pote Shapira, puis au pied-noir
Delanoë lui-même, et pas une rue de Paris ne porte,
trente ans après ta mort, ton nom!
Avec toi s'inscrira bien un jour, pourtant, dans de vrais
livres d'Histoire le souvenir de cette première vague
d'ouvriers "gaulois" qualifiés, beaucerons,
bretons, vendéens, provençaux ou lorrains, que
tu incarnes.
Dressés fièrement, à contre-courant de
la multitude, et au tout premier rang, vous avez relevé
le drapeau, laissé par d'autres dans la fange.
Vous avez défendu de lumineux principes, qui furent
les nôtres à tous après avoir été
ceux de la Grande Révolution Française, Mère
de toutes les Batailles, quand les ouvriers-artisans du Faubourg-Saint-Antoine,
arrachaient aux dragons du Roy, à cheval, armés
de longues piques, le drapeau rouge, signal de la charge,
puis le plantaient, par défi, sur leurs barricades
de pavés - symbole d'une ère nouvelle, celle
des révolutions prolétariennes modernes.
"Révolution": retour à l'origine.
Brisant le racisme en son noyau, sur le lieu de travail, sur
la "chaîne", Pierre de Billancourt, et tous
tes camarades, vous avez porté haut levé, jusqu'à
mourir, ce drapeau qui nous unit alors, autour de vous, toutes
et tous, et qui fut celui des insurgés de la Commune,
et d'octobre 1917, puis des mutins de la Mer Noire, et d'une
immense armée de paysans chinois encadrés par
les mineurs de charbon d'Anyuan.
Dirigée par un P-dg "de gauche" portant le
nom sacré de Dreyfus, dont le "goulag" raciste
avait été rebaptisé par le communiste
combattant Dallidet, "L'Île du Diable" - du
nom du bagne de Cayenne où souffrit un proscrit nommé
Dreyfus (Alfred), martyr fondateur de la "gauche démocratique",
moderne - la Régie Renault, entreprise nationalisée,
payait les hommes de sa police privée, la "volante",
pour faire régner la terreur - jusqu'à tuer.
C'est fait.
Et sur le trottoir taché de sang de la porte Zola -
ô,"J'Accuse", ô, Dreyfus...- s'accomplit
le destin d'un jeune ouvrier français, communiste (maoiste),
anti-impérialiste, anti-raciste, anti-sioniste - défenseur
de ses frères de classe immigrés comme du peuple
martyr de Palestine.
Le dernier baroud de Sadok Ben Mabrouk
Avant de tuer Pierre, le vrai, la bande à Dreyfus avait
liquidé Sadok. Pas facile.
Lui aussi, il a fallu d'abord le piéger.
Son chef l'ayant autorisé à sortir de l'usine
ses vêtements de travail, trop sales, pour les laver
lui-même, il a été viré, deux jours
plus tard, pour l'avoir fait - enfreignant ainsi le règlement...
Il est vrai que la "police syndicale" avait demandé
sa tête, quelques jours auparavant. Elle l'avait nommément
désigné ce garçon rigolard, mais baraqué,
coriace, comme l'auteur de violences surgies au cours d'une
rixe provoquée, le 13 janvier, jour des élections
syndicales, par la mauvaise humeur d'une CGT-Billancourt sanctionnée
dans les urnes: pour la première fois, elle perd d'un
coup près de 5% - et près d'un millier de voix,
que ne récupère que très partiellement
la gauchiste CFDT ( (à peine 3% de progression).
Quant aux votes blancs et nuls, leur progression sensible
marque l'influence du Comité de Lutte: autant que ses
limites: 1062 bulletins de cette nature, contre 653, l'année
précédente.
Dans le collège ouvrier, la proportion de ceux qui,
comme y appellent les maos, ont choisi l'abstention ou le
vote "blanc ou nul" atteint 30%.
Comme Pierrot quelques jours plus tard, Sadok paye ces chiffres.
Trop forts en notre faveur pour ne pas donner l'alarme, mais
pas assez pour protéger les militants les plus exposés,
les plus en pointe, d'une "opération chirurgicale",
imminente.
"Maintenant, c'est à vous d'organiser les choses",
est venu dire aux militants du Comité de Lutte un délégué
CGT, le jour du dépouillement. Pour la direction de
ce syndicat, donc, comme pour la celle de Renault, d'ailleurs
- l'acte de Tramoni l'indique - le moment est venu de "mettre
le paquet", pour casser à tout prix l'essor de
la jeune force "mao" - avant qu'elle ne se blinde,
devenant inexpugnable...
Viré, Saddok revient dans l'usine.
Le mardi 25 janvier, lendemain de son licenciement, à
6H40, il est à son poste de travail.
Il choisit de s'y barricader à l'intérieur d'une
voiture, une Renault 6, presque terminée, sur la chaîne.
Cadenassant les portes de l'intérieur, il y place,
en évidence un grand carton-dazibao "Je suis licencié
parce que je suis Arabe, et combatif". Il tambourine
sur le klaxon au rythme de "ce n'est qu'un début,
continuons le combat" - et attend tranquillement la suite.
Elle est assez rapide. Et sans surprise. Quatre cents ouvriers
s'attroupent. Les gardiens se présentent. Ils lui demandent
d' "arrêter le faire le con", et de sortir.
"Je leur ai répondu: "Vous êtes combien?".
- "Trois".
-"Ce n'est pas assez!" En même temps, je leur
ai craché à la gueule. Tous les gens se marraient.
Mais ils ne pouvaient pas intervenir. La fin de la chaîne,
c'est une cabine vitrée. Elle m'isolait des ouvriers,
dont beaucoup ne me connaissaient pas encore"...
Les gardiens reviennent en force, effectivement, renforcés
par les "flics en civil de la régie" - la
fameuse "volante", dont fait partie Tramoni. On
passe aux choses sérieuses. Un agent de maîtrise
parvient à briser une vitre de la R6. "Ils m'enfoncent
les doigts dans la bouche, pour me tirer, comme un animal,
ils me tirent par les cheveux, par un bras, par un pied. Ils
me frappent dans le dos. A la fin, à trente, ils y
arrivent..."
Pour José Duarte, enfin, un portugais trapu, formé,
comme tout officier qui se respecte, dans toute armée
du monde, au close-combat, et qui a l'expérience du
feu, et de la guerre, les hommes de Dreyfus (Pierre) choisissent
une autre méthode.
Dans son secteur du Bas Meudon, une délégation
musclée de retoucheurs peinture, assistés de
retoucheurs tôlerie, en grève sauvage, a "nettoyé
au kärcher" le bureau d'un chef plus brutal que
la moyenne, accusé de racisme, Micheletti, grand amateur
de sanctions, lettres d'avertissements, et autres licenciements
- il se distinguera par la suite par un entretien au journal
Minute, reconstruit sur le site même de sa première
pulvérisation militaire...
Le lendemain, la police débarque au domicile de Duarte.
Baladé d'un commissariat à un autre, placé
en garde à vue, embastillé à Fresnes,
il est retenu quatre jours, au total - et condamné
à une amende, pour "violences".
Les flics ont refusé de le laisser téléphoner
à son travail, pour justifier, d'une manière
ou d'une autre, cette absence, ennuyeuse.
A son retour, le directeur-adjoint du personnel, Robert Nogrette,
lui signifie, personnellement, son licenciement: "absence
injustifiée". Impeccable. Trois chaînes
se mettent en grève. Mais la peur, qui n'a jamais complètement
cessé de rôder, c'est fort, la peur, malgré
la cure de vitamines des premiers G.O.A.F., revient, cette
fois sous une autre forme.
L'habile cabinet noir formé de repentis de l'extrême-gauche
des années 50, unis à la "racaille"
de l'extrême-droite du fric, qui manipule les vrais
leviers de pouvoir, dans l'ombre, a commencé à
organiser, très habilement, la diffusion d'un ragot.
"L'usine va fermer...Au premier mars, on licencie 20
000 Arabes..." Bientôt, la rumeur vole toute seule...
L'intox n'en est d'ailleurs pas complètement une. Il
faudra, certes, attendre l'arrivée au pouvoir des "socialistes"
en peau de lapin, rose, ou, pour un lapin ça va bien,
rose-brun pour que le projet d'une liquidation plus ambitieuse
encore, celle de Billancourt, commence à vraiment prendre
forme dans le contexte de crise de l'Idée de Résistance,
puis de l'Idée de Progrès, et de la pensée
critique toute entière, déblayé par la
liquidation des maos après l'effondrement de leurs
chefs - autre impact mortel, indirect, du coup de pistolet
de Tramoni.
Mais l'idée de cette autre liquidation industrielle
mûrit, et se teste - et c'est aussi ce qui a semé
la mort, porte Zola...
"Pierre Victor" est mort
Après "Pierrot", qui n'a pas bougé
d'un millimètre quand le porc, le visant droit au cœur,
comme à l'entraînement, lui a dit "recule
ou je tire", mais a répondu "tire...",
le deuxième mort du jour est "Pierre Victor",
le dirigeant failli de La Cause du Peuple.
Après la première tentative d' "embrouille
de porte", jugée "insuffisante", une
semaine plus tôt, il a tout fait, personnellement, pour
que un nouveau "détachement", renforcé
d'ouvriers licenciés, franchisse volontairement la
ligne marquant l'entrée de l'usine, pour un bombage
à la peinture, provocateur, sous le nez des gardiens.
Il en espérait le déclenchement d' une "cogne"
- répétition devenue superfétatoire d'une
série d'incidents plus ou moins spontanés, du
même genre - qui, eux, avaient électrisé
l'usine...
Non content d'incarner, jusqu'à la plus sinistre caricature,
le militarisme "gauchiste" ordinairement reproché
aux militants de base ou aux cadres mal en cour, celui qui
était encore, jusqu'à ce jour, le "numéro
1" largement reconnu (mais déjà plus le
"gouru", incontesté) de l' "ex-GP",
avait explicitement demandé, devant de nombreux témoins,
dont l'irrécusable "Sergent-Chef",
"que ça saigne".
Il est servi, maintenant.
Le sang de l'ouvrier Overney (Pierre), s'est écoulé
sur le trottoir, Porte Zola. Il sèche.
Et ces mots gravés dans les mémoires condamnent,
maintenant, pour toujours, le "pouvoir mao" aux
abois qu'incarnait jusqu'ici "Victor", devenu "Victor-la-mort".
Débordé par le dynamisme de sa base, et se sentant
menacé dans son "autorité" par la
montée de cadres ouvriers d'envergure, dont ceux de
Renault et de la "bande à Pierrot", il avait
insisté, personnellement, pour qu'on fasse revenir
aux portes de leur ancienne usine, pour être sûr
"que ça saigne", et bien, les plus endurcis
- les anciens "prolos" de Renault, ceux qui avaient
été jetés à la rue pour les risques
qu'ils avaient, eux, pas lui, osé prendre, "au
service du peuple".
Dont Pierrot.
Benny Lévy
Les larmes qui ruissellent sur le visage de Benny Lévy,
quinze ou vingt mètres en retrait de la porte de l'usine,
pleurent donc la mort de "Pierrot" - autant que
la disparition, pour toujours de "Pierre Victor",
le personnage qu'il s'était patiemment fabriqué.
"Pierre" comme la pierre sur laquelle Jésus-Christ,
qu'il n'aime pas, savait pouvoir édifier son Eglise...
Et "Victor", l'impérieux, l'invincible -
Père à jamais castré de l' Eglise sans
Dieu mais pas sans foi de ses "nouveaux partisans",
effondré par la mort du jeune "prolo"
envoyé à l'abattoir, dont les amis ne vont pas
attendre plus de quelques minutes pour venir le "choper"
par son petit blouson d'aviateur, très "Buck Danny",
très "mec", et lui dire ses quatre vérités
en face, visage contre visage...
D'instinct, "Victor", ou ce qu'il en reste, sent
bien tout ce qu'il vient de perdre.
Avec ce coup de feu qu'il a d'abord pris pour la banale explosion
d'un pétard avant d'entendre les cris transformés
en hurlements de rage et de voir de premières larmes
inonder de premiers visages, c'est aussi la fin d'une
histoire - la sienne.
Pour sceller sa statue de grand imprécateur et rester
le chef incontesté d'un mouvement qui échappe,
de jour en jour, à son contrôle, il a
cru pouvoir forcer le destin d'un coup de poker, en imposant
au prix du sang son pouvoir sur Renault.
Poker menteur. Poker de mort.
Rêves de pouvoir enfuis, chimères évanouies
dans un nuage de sang.
C'est fini. On ferme.
On range, et on s'en va.
Et Benny Lévy n'est plus qu'un petit homme,
condamné à vivre à jamais dans la honte
et la haine de lui-même, enfouies sous des flots de
belles paroles, nuage de postillons dégoûtants
de la salive des traîtres et des escrocs...
Depuis 1956 et la fuite d'Egypte de cette dernière
tribu que constituait sa grande famille, il avait
investi toute son énergie, tous ses efforts, toute
son intelligence, et toutes les séductionss de son
esprit rusé de grand pêcheur d'hommes, dans une
revanche dont l'espoir s'enfuit maintenant dans
l'odeur âcre de la cordite, dispersée par le
vent, que, trop loin en arrière, selon son habitude,
il n'a même pas humée...
Garder sous son contrôle personnel la
"base Renault", stratégique, c'était
conserver au moins une chance de se maintenir à la
direction d'un mouvement devenu trop fort, trop
ouvrier, trop large, trop populaire - et peut-être aussi,
à ses yeux, trop arabe...
Stratège astucieux mais sans vraie flamme, il sait,
avant même que les amis de "Pierrot" ne viennent
le lui dire en face, avec des mots terribles, qu'il est, pour
eux, le responsable direct d'une tentative, insensée,
de "débloquer" en force, et donc
au sang, au sang d'un autre, une situation
qui ne pouvait venir à terme, le moment venu que
"sur les pattes de colombes" - où se
pose (Nietzsche) toute ce qui est grand.
"Pierre Victor" est mort, il le
sent, il le sait.
C'est la deuxième victime.
"Pierre en plus, quelle idée...Quel signe!...Quel
con!...".
Dans la tête de Benny , la rage renforce la douleur.
Car il l'aimait, comme nous tous, ce Pierre de lune
aux pieds solidement campés sur le sol bétonné
de son Île de France natale, verte, à ses yeux
d'enfant, du vert des blés tendres de printemps, qui
tendait les appâts de gaies parties de pêche à
la ligne - clandestines - sur les berges de ciment froid de
l' "Île du Diable", et savait rédiger
des tracts pleins d'insolence, d'humour et de finesse.
Pour Benny, donc, intellectuel brillant,
mais avili par le ressentiment qui le ronge depuis l'exil
de son enfance, l'amour du peuple, cette forme sublime
d'amour de l' "autre", n'a pas été
la source de l'engagement politique. C'est la haine.
Une haine que saura, un jour, déceler et décrire
Liliane Siegel, amie de Jean-Paul Sartre:
"J'avais beaucoup entendu parler de lui. On le disait
autoritaire, brusque, intraitable et très orgueilleux"
dit-t-elle de Benny Lévy dans un livre de souvenirs
("La Clandestine",
Maren Sell éditions, 1988)." J'avais,
comme on le fait toujours, essayé d'imaginer un physique
à partir de ces rumeurs. J'avais été
surprise par un homme de taille moyenne, déjà
menacé par une calvitie naissante. Son sourire m'avait
frappé: un sourire chaleureux, séduisant, franc.
Je devais découvrir plus tard que peu de gens y avaient
droit.
Un jour, poursuit cette ashkenaze cultivée longtemps
fascinée par le bagout sucré du sémillant
sépharade, "Benny Lévy arrive en retard.
Sartre lui décoche un trait qui fait mouche: "Si
tu avais été un résistant pendant la
guerre, tu aurais raté ton rendez-vous et ça
t'aurait été fatal.
C'est ce qui fait la différence entre un vrai résistant
et toi."
"Je fus stupéfaite par la réaction
de Pierre Victor, son visage devint blême, son visage
se durcit, son sourire se transforma en un tel rictus qu'il
me fit peur".
Adel Rifat, Mahmoud Hussein
Cet "autre" sur qui s'est d'abord fixé l'
aversion primitive du jeune Benny Lévy, a longtemps
eu la silhouette, fringante, de Gamal Abd El Nasser, le grand
colonel arabe à la virile moustache noire qui galvanisait
les foules du Caire, dans cette Egypte où s'étaient
fixés, venus de Syrie, les Lévy - et semblait
vivre la plus belle des histoires d'amour avec le peuple des
Pharaons, et de Moïse...
Nasser, le superbe orateur de l'immense fierté arabe,
retrouvée, reconquise sur les rives du canal creusé
par Ferdinand de Lesseps, carotide pétrolière
de l'Occident...
1956, année de lumière pour les foules
de la vallée du Nil, et de son delta, année
d'humiliation pour deux vieux empires, renvoyés à
la niche d'un coup de pied par les "superpuissances",
devient année d'exil pour le petit Benny, 11 ans, fuyant,
avec les siens, le soleil du dieu Râ pour la lointaine
et grise Belgique...
La France pouvait devenir pour lui le pays d'un deuxième
chance - ou d'une revanche. Il a choisi la deuxième
option. Celle de la haine. la mauvaise.
Tandis que la génération des pères -
qui n'ont pas fui l'Egypte en sandales... - fait fructifier
ses affaires à Bruxelles (de la finance du coton à
celle d'armes de guerre - carcasses de chars - deux des fils
deviennent des espoirs de l'université française.
Au sein d'une vaste constellation familiale,
indirectement liée aux Curiel, mais
concurrente, où se côtoient l'or blanc
- le coton -, l'or jaune - la banque, - et l'or rouge des
livres du marxisme le plus radical, seul le plus
brillant des fils Lévy, le plus courageux aussi, sans
aucun doute, restera croupir dans les camps d'internement
sévères où le nationaliste Nasser fait
battre, tous les jours, à grands coups de bâton,
les communistes...
Devenu Adel Rifat, et musulman, pour les beaux yeux
d'une Cléopâtre férue de lecture coranique,
ou pour son petit nez capable de changer le destin d'un César,
il aura été l'un des premiers vrais lecteurs
de Mao du monde arabe, avant de former avec son compagnon
de camp Bahghat Al Nadi, sombre et hautain
Egyptien du sud au visage hiératique rarement ensoleillé
par un large et fraternel sourire, un duo d'intellectuels
connus pour les ouvrages signés Mahmoud Hussein.
De La lutte de classes en Egypte,
leur texte fondateur, brillant et dense, strict, aux récents
"Al Sira" (tome un et deux) revisitant
avec brio la vie de Mahomet dans une réflexion
approfondie sur l'islam, ses tensions dynamiques, et sa renaissance...
Ayant rejoint la France à la sortie des camps, Adel
Rifat, plus que secondé par Bahghat (grand amateur
de blondes, et lié, de ce fait, par une amie commune
d'une rare sensualité à l'un au moins des "colonels"),
ne sera pas sans influence ultérieure sur la
G.P. que fonde et parvient à diriger un peu plus de
trois années son "petit-frère..."
Grand dévoreur de livres devant l'Eternel, subtil jongleur
de mots, mais sans vraie rigueur conceptuelle, le ressentiment
aigre qui le ronge le privant de tout scrupule alors
que la pensée "juste" exige le pli de l'ego
par l'ascèse, le jeune Benny, immigré
peu banal, est miné de l'intérieur
par une passion qui le perd.
Hanté par un désir éperdu de
reconnaissance sociale, devenu syndrôme de séduction,
compulsif, il a été reçu haut
la main, au concours d'entrée à l'Ecole Normale
Supérieure d'Ulm - le Grand Temple.
Mais il n'a jamais pu toucher la bourse d'études.
Il a le diplôme, oui, le titre.
Mais pas l'argent qui, d'ordinaire, l'accompagne.
Et il enrage.
L'Etat républicain finance, en effet, la formation
de ses futurs hauts-fonctionnaires, en tant que tels. En retour,
ils s'engagent au service de l'Etat.
Et, dans la République Française d'alors, un
serviteur de l'Etat, donc de la Nation, qu'il incarne, doit
être citoyen français.
Comme le relève sans haine aucune, lui, Philippe
Barret, qui l'a bien connu à l'époque,
et sera membre, un temps, du tout-premier C.E. de
la G.P., avant d'aller rejoindre Jérôme
Monod, à la DATAR, puis Jean-Pierre Chevènement
en ses cabinets successifs, de l'Education nationale à
l'Intérieur, et à la Défense,
le jeune espoir de Normale Sup', conscient, ô combien,
de sa propre valeur, conservera de ce qu'il ne peut ressentir
que comme une discrimination, injuste, une amertume
énorme.
A l'image-repoussoir de Nasser vient donc
se superposer, dans son subconscient politique, celle de cet
autre militaire nationaliste vivant lui aussi avec son peuple
une passion tourmentée riche de coups de foudre autant
que de ruptures, De Gaulle.
Aux yeux de Benny Lévy, orgueilleux normalien castré
de sa juteuse bourse, le général incarne désormais
la République injuste, qui nourrit son esprit mais
pas son corps chétif.
Et ce n'est pas tout.
Entretenu par sa famille, puis par sa femme, elle-même
simple enseignante de base, il lui faut ensuite longtemps
mijoter dans l'ombre du "caïman" Althusser,
redoublée, qui plus est, par celle du "primus
inter pares" au sein du petit groupe de disciples du
Maître, Robert Linhart, le fondateur,
l'homme de la rupture avec le "théoricisme"
en chambre des précieux ridicules - et, même
si elle est amicale, avec l'Initiateur.
A l'égard de celui qui ouvre la voie, non de la seule
lecture, "marxiste-léniniste", des textes
de Mao, dotés du cachet de conformité académique,
et du visa d'entrée, mais de la fusion du maoisme
dans la réalité de la France, Benny
Lévy, "numéro deux-presque-numéro-un"
de l'U.J.C.-ml, responsable de l'activité sur "le
front de la théorie" mais plus que réticent
sur la "ligne d'établissement",
nourrit une haine envieuse et jalouse.
Elle vient se cumuler aux précédentes.
Elle reste longtemps secrète, ou tue.
Mais l'accident de santé de Linhart, déjà
très isolé, en pleine ardeur de Mai, libère
la place.
Et voilà enfin "le petit chose"
numéro 1, quelque part! Et quel royaume:
une Gauche prolétarienne présentée partout
comme sienne, et qui frappe et qui perce - et devient
un pouvoir.
Sans jamais rien faire de ses mains, sans avoir jamais touché
une ronéo, une pile de tracts, collé la moindre
affiche, lancé une pierre ou un "cocktail",
sans avoir risqué ou donné la moindre gifle
ni reçu le moindre coup, il fait maintenant
régner la peur - par procuration, et sous
le couvert de la mystérieuse aura d'un statut d'apatride,
"secret caché" dans le cercle le
plus étroit de militants de confiance qui croient le
connaître, tribu dans la tribu, clan quasi-familial,
ou secte...
Mais qu'est-ce qu'un "apatride"?
Comme le souligne, encore, Philippe Barret
- qui sait de quoi il parle, ayant été longtemps
au ministère de l'Intérieur, et donc, par fonction,
expert de ces problèmes, sur lesquels les juristes
peuvent ratiociner à l'infini, "apatride",
c'est un mot. C'est une situation de fait, un "reste",
un trou noir juridico-administratif...Ce non-statut
complique, en réalité, une éventuelle
expulsion, plus qu'il ne la favorise...
- Expulser un apatride, mais où? Vers quelle "patrie"?
On ne renvoie que celui qu'un "pays d'origine" reconnaît
sien, puis accepte. Dans tous les cas, ça n'est pas
simple. Et d'ailleurs, même aux moments les
plus violents de la répression juridico-policière,
la chose ne se produira pas, n'ayant même pas, semble-t-il,
été tentée.
On a commencé à murmurer le nom de Benny Lévy,
puis son "pseudo", quand la G.P., sortant de l'ombre,
a commencé à se faire connaître, puis
respecter, puis craindre...
Il était le mystérieux "chef, dans l'ombre".
Beaucoup de vrais militants de terrain révéraient,
eux aussi, celui qu'on voyait peu, mais dont on lisait les
efficaces et séduisantes synthèses, les "textes
internes", ou les articles, et, plus tard, les "interview"
dans la presse.
Sévère mais juste retour des choses,
donc, c'est lui maintenant qui vit dans la panique et dans
l'angoisse.
Tout s'effondre et se bouscule dans sa tête...
Ce 25 février 1972, tout de même,
à la porte Zola de l'usine de Dreyfus, il ne pouvait
ne pas venir. Il fallait qu'il soit là, derrière,
à quarante mètres, dans cette foule basanée,
rude, qui se presse aux portes de l'usine, et lui rappelle
Le Caire...Et c'est noyé dans ce flux inquiétant
qu'il entend comme un pétard qui claque...Une longue
poignée de secondes plus tard, la voix d'une "copine"
qui hurle "Pierrot...Salauds!...Ils l'ont tué!"
- et éclate en sanglots...
Benny, qui était encore, jusqu'à cet
instant-là, précis, "Pierre Victor",
le petit Lénine parisien, "le chef", dont
la parole faisait vibrer, trembler, ou taire, a commencé
à se décomposer. Il a fait quelque
pas vers la grille Zola. La grille était refermée.
Il n'a même pas vu le corps. Autour de lui, des mots
hachés - qui lui hachent la cervelle..."La "volante"...Revolver,
pistolet..." Il connaît à peine le sens
de ces deux mots, du moins ce qui les distingue. Des armes,
Benny n'en a vu que dans des films, à la télé...Et
ces autres éclats de mots, qui lui vrillent le crâne..."Il
n'a pas reculé...En pleine poitrine...Mort!..."
Et cette sueur, glacée, et le torrent de larmes qui
monte, et qui l'emporte, et la douleur qui étreint
sa poitrine - vierge, elle, de tout impact - et qui déforme
son visage chafouin, lisse de toute émotion, d'habitude,
sauf la colère rabique, qui parfois, elle aussi, l'emporte
comme un torrent monté des tripes, et qu'a su si bien
décrire Liliane Siegel...
" Un homme ne pleure pas", disait l'oncle
- celui qui est resté en Belgique, où s'est
arrêté l'exode, confortable, de ces Moïse
athées qu'aucun rêve de "Terre Promise"
alors n'habite, mais que hante la peur des foules arabes,
et de la voix de Nasser, dans l'écho, mimétique,
des humiliations quotidiennes que le prétendu "Etat
Juif", "Etat de tous les Juifs?", fait
subir aux "frères et sœurs de Palestine"...Cet
oncle un peu mystérieux qui vend des armes dans toute
l'Europe, et sans doute bien au-delà - "non",
dit la famille, "pas des armes, des carcasses de
chars, nues de tout équipement"...D'ailleurs,
"il ne vend pas, il finance les transactions d'achat,
il garantit". Contrairement à d'autres, ces
Lévy-là n'ont jamais rien vendu, ni fabriqué.
On finance...
Les "copains" viennent vers celui qu'ils croient
encore "Victor", il les aimante...Said,
avec sa bonne bouille ronde, ruisselant de larmes,
aussi...Derrière les grilles, à l'intérieur,
ils ne le savent pas encore, tous pleurent. Ceux de la deuxième
ligne, ceux qui ne reculent pas, en principe, mais ont juste
fait un pas ou deux en arrière. Ils ont bien vu, eux,
l'homme de la "volante", calme et froid comme à
l'entraînement, ou à la guerre, sortir son arme,
faire coulisser la culasse, viser au cœur de la cible
- "thorax gauche, plein pot", un "pro"...
Ils pleurent, et se souviennent en même temps, ou croient
se souvenir, d'avoir entendu un premier petit "clic".
C'est la première cartouche qui "foire",
et l'arme qui s'enraye. Un "incident de tir", banal.
Alors, le tueur, froid, précis, éjecte
la cartouche "naze" d'un nouveau "glissé"
de la culasse, réarme du même mouvement, qui
claque, et là, fait feu. Mission accomplie.
Toujours placide, il va au terme de son œuvre de mort
en s'approchant du corps, pour voir. Pour vérifier...Avant
de "shooter" la barre de bois, dérisoire,
d'un geste de buteur renvoyant dans le but vide le ballon
déjà rentré, et renvoyé sans force
par le filet, ou de mépris seulement - comme
un crachat sur le cadavre. Puis il va vers les grilles,
les referme, s'en retourne vers son travail. Au rapport...
Les militants de l'usine pleurent.
Et en même temps ils cognent.
Ou s'arrêtent un instant de cogner, pour pleurer. Ou
de pleurer, pour frapper...
Tout ce qui ressemble à un gardien, ou à un
chef, en prend pour son grade - pour le cadavre de "Pierrot",
encore chaud, dont le sang coule doucement, du cœur,
percé par l'unique trou d'entée de l'unique
balle, sur le trottoir...
Et tout ça grouille comme un nid de cobras
du delta dans le cerveau du petit Benny, qui ne dort plus,
qui boit de l'alcool, la nuit, en cachette de la bonne Léo,
et que hante un effroyable sentiment d'échec, et de
honte - et le regard brûlant de "Roro le Mammouth"
qui s'est planté dans ses petits yeux quand le "pote"
de Pierrot, masse de muscles et d'os vibrant toute entière
de la plus sainte colère, a soulevé "le
chef" comme un pantin désarticulé,
par l'encolure de son blouson, en le traitant de "salaud":
"Tu voulais que ça saigne! Salaud! Et toi,
comme toujours, tu es resté planqué, derrière!
A mater!...Vous le saviez qu'ils étaient armés!
On vous l'avait dit, tous!...Maintenant, c'est toi qu'on va
saigner! Enculé!"...
Les autres l'ont arrêté, sans savoir bien pourquoi,
avant le coup de boule, prêt à jaillir - le Mammouth
est enveloppé, gros, même, pourrait-on dire,
mais il peut être très vif.
Benny passe et repasse le film, il revoit toute la
scène, il s'inflige en boucle le son et les images
- et ce "bruit de pétard" qu'il
n'a pas su identifier comme un coup de pistolet, et les hurlements,
les pleurs, et la honte qui l'a trempé, plus
forte, encore, que la peur - et les petits yeux cruels de
"Bouclette", qui est là, quand le Mammouth
tonne, et qui n'a pas fait un geste, lui, pour essayer d'empêcher
son ami d'aller au bout d'un acte encore virtuel, mais qui...
Benny a peur, désormais. Il sortait rarement seul.
Maintenant, c'est: plus jamais. Il est raccompagné,
le soir. Il craint la "bande Renault",
devenue la "bande d'Issy",
et maintenant "les vengeurs de Pierrot"...Ce
sont Le Mammouth, Didier le Gaulois, Dédé
"Narbonne","Bouclette",
et le tout jeune "Jean-Marc Moto", avec
son visage en lame de couteau, virant au rouge quand la fureur
le saisit, qui hantent ses cauchemars. Il y pense
jour et nuit.
Il craint aussi Houcine, qui sortait de l'usine
(équipe du matin...) - et qui n'a pas versé
une larme, pas dit un mot de colère, impassible et
impénétrable, "chinois",
mais que "tous les Arabes suivent" - comme
ils suivaient Nasser - "au moindre claquement de
doigt", et qui a rendu blanc de terreur, ça,
Benny le sait, le gros Sylvain lui-même, le
jour où il a fallu rendre son honneur, et sa carte
d'entrée, à la bonne Anne Nicole...
Houcine, qui reste plus qu'un mystère: un problème.
Chauffeur de Benny Lévy pour le "pèlerinage"
de Lip, entre autres, un peu garde du corps sur les bords,
peut-être, il le connait par cœur, et en sait beaucoup
sur lui. Cercles de proches, points fixes, manies, adresses,
copains, copines...
Benny se méfie. Des années plus tard,
encore, il enverra un homme solide, en qui il a une confiance
peut-être un petit peu aveugle - en fait, le garçon
reste, un homme de conviction, proche de nous - "sonder
Houcine, à toutes fins utiles".
"Jacques de Vitry", fils
d'une concierge qui cachait des juifs à la curiosité
de la police de Bousquet devenu "tout petit ouvrier
du bas de l'échelle" chez Rhône-Poulenc,
mao, ami de "Fredo" (Frederic Joignot,
du "mouvement de la jeunesse"), puis "cadre-action",
acceptera cette délicate mission.
"C'était vers 1974-75, raconte cet autodidacte
étonnant, devenu prof de philo et en même temps
chercheur en biologie, à Toulouse. "Je voyais
toujours "Pierre". Il était proche
d'Evelyne Cohen, qui partageait un vaste appartement communautaire,
en banlieue avec quelques "anciens", dont
moi. Il avait toujours peur. Quand il sortait prendre
un café, nous devions l'accompagner à deux,
une "pointe"
au fond de la poche...C'est à peu près
l'époque où, travaillant avec lui sur un projet
d'émission de radio, avec Sartre, j'ai assisté
à son glissement: la France toute entière, celle
d'aujourd'hui encore, pour lui, c'était Pétain,
Vichy, la haine, etc. Un sale pays...
J'avais lu des livres qu'il ignorait, j'essayais de
lui ouvrir les yeux, rien à faire. Une obsession, une
fixation.
C'est à ce moment aussi, sachant que
j'avais quelque peu fréquenté les gens de Renault,
sur des "coups" chauds, et n'avais pas
été" - c'est une litote - "un
chaud partisan e la dissolution précipitée de
la G.P., il m'a suggéré d'aller rencontrer Houcine
pour le sonder, sous un prétexte quelconque...Je l'ai
fait. Houcine m'a "calculé" tout
de suite. "Alors, c'est toi qu'ils m'expédient
pour voir si j'en ai encore dans le ventre, et si "ça
craint" pour eux. Il se marrait."
Pierrot est mort. "Pierre Victor" est mort.
Le Comité de Lutte est mort. "Etablis"
en tête, tous ses militants présents ce jour-là
porte Zola se sont rués dans l'usine, les yeux fous,
frappant les chefs partout, à visage découvert
- sans "perdre" une seconde à écouter
les réactions des ouvriers, à les mobiliser!
Tous les plus exposés vont être virés,
dans les semaines qui suivent.
Et leurs "opérations-retour", précipitées,
ne feront qu'aggraver les choses - ou révéler
l'étendue du désastre. Echec, pour eux maintenant
sanglant, d'une politique de la rage dont tout sens s'est
perdu, puisqu'aucun cadre-dirigeant digne du beau nom de responsable
n'est plus là pour les guider dans leur juste colère,
et les aider à réfléchir...Suite
ici
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Mort
des maos
Les maos eux aussi sont morts.
Et pas seulement les maos de Renault.
Du moins ceux d'entre nous qui ne veulent pas voir la
réalité des faits, des responsabilités, et
de la catastrophe; ceux qui ont toujours confiance
en Geismar, Rolin, Theureau, "Savonarole", "Eusèbe"
- pour les plus atteints, Serge July...- et celui qu'ils croient
encore être "Pierre Victor", ratatiné
en réalité en un tout petit, tout petit, Benny-la-mort...
Mais la liquidation complète d'un phénomène
politique de cette puissance ne peut pas se faire d'un coup.
Benny Lévy, terrorisé, ne voit pas maintenant d'autre
issue que la fermeture définitive de son "usine à
gaz", dans le contre-choc, amplifié, de la balle - et
du sec claquement du couvercle de cercueil, qu'il anticipe.
Mais la peur, parfois, donne des ailes.
Pour ce grand manipulateur, il faut d'abord mentir, mentir, et mentir;
gérer la situation présente; la colère des
militants qui clament, en pleine rue, leur serment de venger le
"camarade tombé que le combat emporte";
l'émotion générale qui exige des obsèques
dignes; l'actualité des campagnes militantes en cours qui
se poursuivent, et qu'il n' a plus aucun moyen de stopper, ou de
freiner; le mouvement des occupations de logements lancé
dans la "zone d'Issy", et qui s'étend, les luttes
des immigrés, les grèves "à la mao",
qui prolifèrent...Comme celle des O.S. immigrés
surexploités de Girosteel, au Bourget, qui réclameront
clairement le châtiment suprême pour le tueur après
être venus, en nombre, se relayer pour porter le cercueil
de Pierre Overney sur plusieurs kilomètres jusqu'au cimetière
du Père Lachaise, ou celle du Joint Français,
breton, qui vient, ou celle, encore, de l'usine de charpentes
métalliques Paris S.A., à Roche-Maurice, au
bout du port de Nantes et de son quai de la Fosse, sur
la route, déjà, de Saint-Nazaire...
En attendant, donc, l'occasion favorable pour finir le travail
de Tramoni, accomplir le travail d'assassin qu'est celui
du renégat, du traître, "le vent se lève,
il faut tenter de vivre" (Valéry). Ce vent qui
"ne cessera pas: même si les arbres veulent se reposer"
(poésie chinoise)...
C'est une survie artificielle qui s'organise, il faut bien, autour
d'un "dirigeant" désarticulé, véritable
fantôme vivant, qui fait, comme jadis et naguère, en
public, bonne figure, et donne encore des "directives",
reçues, par ceux qui le tolèrent encore, comme des
ordres - mais vit les cauchemars nocturnes de tous les Hamlet de
l'univers, dans les cris des corbeaux nichant au sommet de la plus
haute tour du château d'Elseneur, et la pire des tortures,
celle dont on est soi-même l'impitoyable bourreau, et la victime,
pantelante, et le Klaus Barbie, et Dallidet, Bertie Albrecht, d'Estienne
d'Orves, ou Jean Moulin...
Il cherche, déjà, des gardes du corps capables de
le protéger, en permanence, non contre un Tramoni-bis, mais
contre la colère des frères de combat de sa victime...
L'écœurement de "Dédé
Narbonne"
On va hurler contre ces lignes, retenues.
Déjà, les criaillements des fossoyeurs du cadavre
sur lequel Tramoni jette à peine un œil froid de tueur
déchirent les oreilles, pourtant blindées, de l'auteur
de ces pages...
Mais il reste des témoins - ils sont nommés,
cités.
Et des traces, écrites.
C'est le bon et jovial André Radondy, "Dédé
Narbonne", Overney occitan monté de son
lointain midi, dont le soleil enchante les boucles blondes, et les
yeux doux pétillants sous de petites lunettes rondes d'intello,
avec son accent de troubadour.
Il suffit de relire son témoignage, , simple et brut, publié
par Virginie Linhart, fille de, dans un livre empreint de vérité,
d'humilité, et de justesse, nourri au lait de la tendresse
humaine.
"Juste avant la manif" (de Charonne,
le soir même), "une grande réunion s'est tenue
à Ulm. Les grands cadres de la GP, qui n'avaient rien vu,
qui nous attendaient, dans le troquet d'à côté
pendant la distribution du tract, ont exigé qu'on vide nos
cocktails molotov dans le caniveau.
On avait un mort sur les bras et ils ne voulaient pas de bagarre...Ils
m'ont traité de sauvage, de brute, j'étais fou de
rage et totalement écœuré. On s'est rendus à
la manif sans rien, "pacifiquement", ça
a été extrêmement violent: les "voltigeurs"
étaient là, il y a eu plusieurs blessés
graves et je ne sais combien d'arrestations, dont une majorité
d'immigrés. On est sortis en morceaux" (Virginie
Linhart, "Volontaires pour l'usine - Vie d'établis
1967-1977".Le Seuil janvier 1994, page 80).
Or, "Dédé Narbonne" n'est pas n'importe
qui.
Il a 22 ans, en 1966, quand il arrive dans la capitale, venu de
la vieille cité romaine passée un temps sous l'influence
des "barbaresques" "islamistes", débarqués
facilement dans les plates paludes de la côte, puis devenue
centre marchand du vignoble de l'Aude, et, un temps, citadelle du
meilleur rugby sous le pimpant maillot orange et noir des "frangins"
Spanghero, trois beaux bébés genre "Roro de Renault",
et d'un premier "bouclette", Jo Maso - alors des plus
joueurs...
Là-bas, André Radondy est ouvrier. Maçon, électricien,
"un peu de tout". Un jour, il pique sa crise, et écrit
à Citroën, comme ça, pour une demande d'embauche.
Reçu. Il devient un "immigré de l'intérieur",
et "monte" vers le froid et la brouillasse...
1967, guerre "des six jours", Israël écrase
et humilie, une nouvelle fois, ces autres méridionaux, frères
en Méditerranée, que sont, aux yeux du Narbonnais
Radondy, les Arabes - et arrache de nouveaux morceaux de chair au
corps violé de la Palestine.
L'O.S. de la firme au chevron explose. Il en devient "faucille-marteau",
communiste - au P.C.F., d'abord, puis d'une autre façon,
dans nos manifs Vietnam, et Palestine.
Mai 68. Pilier du Quartier Latin, grand amateur de cinéma,
de jolies étudiantes, et de débats d'idées,
lecteur du Monde et du Nouvel Observateur, il est chez lui."
Dès le premier soir, j'étais sur le boulevard St-Michel...".
Il va humer l'air lourd d'effluves de haschisch, mais tonique, style
"Révo-Cul à Saint-Germain des Prés",
qui flotte au théâtre de l'Odéon, occupé
- mais sans oublier une seule seconde Citroën, et
ses robots à peau humaine, basanée, dotés d'une
âme, tout de même, que des kapos français
"schlaguent", à qui mieux mieux comme les
esclaves des Pyramises sous le fouet des "agents de maîtrise"
des Pharaons, dans l'enfer froid des "chaînes".
Sous l'œil d'Adrienne et de ses "petits soldats"
du "S.O. de l'Odéon", André, que
les maos n'ont pas encore baptisés de son nom de guerre,
"Dédé Narbonne", lance son "appel
du 18 juin", en mai. "Demain,
Citroën sera en grève!"...
"J'avais récupéré Joël, un copain
de l'usine...Il m' a donné un bon coup de main. De là,
les étudiants sont venus en nombre, ils nous ont aidés
à à empêcher la maîtrise d'entrer...On
a été une soixantaine à occuper".
Joël n'est pas encore devenu "Ti Jo". Il
n'est pas encore passé, pour s' "établir"
(il n'y a plus seulement des "intellectuels", maintenant,
pour le faire...) des durs ateliers de Citroën à ceux,
bien pires encore, d'Unic, à Puteaux-Gennevilliers - "zone-nord
ouest", fief d' "U Cervu" et du sombre Mokhtar de
Chausson le Marocain poète et combattant, à la longue
moustache noire, au regard fier, et aux poings noueux.
C'est là qu' enlevé par les "gorilles" fascistes
du "syndicat indépendant", qui font régner
la loi de la terreur, d'ordinaire, plutôt sur les "bougnoules",
"Ti Jo" sera kidnappé,
séquestré, mis à nu, humilié, torturé,
puis remis à la police (voir page) - mais vengé,
sans attendre cinq ans, et sans la moindre consigne venue d' "en
haut", par l'immédiate riposte d'un de nos tout
premiers "commandos de la mémoire", venu,
réparti dans plusieurs camionnettes, faire le "coup
de la chèvre" aux nostalgiques de la "gégéne"
et de l' O.A.S.
Plusieurs des kidnappeurs de Joël, salivant à l'idée
de "se farcir" une paire de jeunes militantes et militants,
apparus benoîtement pour vendre La Cause du Peuple aux portes
de leur antre, viendront d'eux mêmes, avec un bel enthousiasme,
s'offrir à la dégelée de coups des
vengeurs, glissant par dizaines des camionnettes dans
un silence parfait.
Quand les premiers hurlements de la charge résonneront
à leurs oreilles, il est trop tard pour fuir le juste châtiment
que toute justice du peuple, et toute conception digne et responsable
de l'action politique, réserve aux tortionnaires - comme
aux assassins salariés de toutes les "volantes"...
Sévèrement "barraminés", les bourreaux
de "Ti Jo", le copain de "Dédé Narbonne"
(qui n'était sans doute pas bien loin...), resteront sur
le carreau, sous le regard impassible de leurs "esclaves"
de l'usine, les ouvriers d'Unic rentrant tranquillement
à la maison et passant, sans se retourner, devant les tas
de bouillie humaine, ensanglantés, dont seuls les premiers
à sortir ont vu les coups s'abattre sur les corps des fascistes
pris en "flag" et marqués pour toujours du sceau
d'une punition sévère et sans pitié...
Selon des témoignages dignes de foi, et de toute première
main, le précieux, fin et délicat Jean-Claude
Milner, toujours sanglé dans son strict imper-cravate,
occupait, ce qui est digne d'être souligné, tout à
l' honneur de cet intellectuel fluet et malingre, mais alors plein
de résolution et de courage, un strapontin dans une des camionnettes...Pas
encore converti aux vertus du communautarisme judéo-centriste
Lévinasso-Benny-Lévyste, il hantait, en ces temps-là,
les bois d'Argenteuil, chers aux impressionnistes, pour
aller y étudier, non les saints textes du Dieu de haine,
génocideur, du Livre de Josué et de la Torah, mais
les bases élémentaires de l' "art de la main
vide" (le kara - te).
Son "maître" était le rude
"Dédé-La-Couenne" - entrevu
du côté d'Unic, ce jour-là, paraît-il,
avec "U Cervu", Mokhtar, probablement, et tous les autres...
Nicole de fer
Autour de Citroën occupée, donc, un peu au flan, et
où flotte insolemment, maintenant, le drapeau des dragonnades
transfiguré en étendard des ouvriers rebelles du faubourg-Saint-Antoine
aux abords de La Bastille, le gréviste "Narbonne",
immigré de son midi portant un "blaze" digne de
ceux des "compagnons" nomades du temps des secrètes
confréries de métier, armées, rencontre Nicole
Linhart.
Fille du petit patron d'une cartonnerie d'un quartier populaire
de Paris dont l'épouse travaille comme "première
ouvrière", cette jeune étudiante en pharmacie,
fécondée par sa rencontre avec le grand Robert, qui
va lui faire connaître "la vraie vie", celles des
grands livres et des grands actes, qui les prolongent, et à
qui elle donnera deux beaux enfants, Virginie, déjà
citée, et Pierre, ramènera "Narbonne" vers
la source de son voyage.
En 1967, pendant que Robert fait un premier petit tour en Chine,
elle s'est lancée, vaillante, dans le mouvement d'enquêtes
à la base impulsé, sous la direction de son homme,
par l'UJC-ml.
Femme ouverte sur le monde, curieuse de tout, intelligemment et
indépendamment militante, elle aime lire le journal - y compris
quand il s'agit d'un de ces quotidiens régionaux farcis de
"petites nouvelles" que trop de prétendus intellectuels
parisiens regardent de haut, quand ils les regardent. Elle y découvre
le récit d'une grève des ouvriers de Perrier, à
Vergèze. Ils ont débarqué en force à
Palavas pour y distribuer aux prolétaires des plages des
canettes d'eau de source, pétillante.
Elle trouve l'idée jolie - et se débrouille pour rencontrer
le porte-parole des grévistes, un responsable CGT nommé
Daumas.
Sans lui dire qu'elle penche pour la "déclaration en
25 points" du Parti Communiste Chinois (PCC), elle lui propose
d'écrire "un petit article" sur le conflit, "dans
un petit journal". - "Tu m'en apportes?" C'est "Garde
Rouge". Il ne cille pas, mais en commande... 800!
Et affiche l'un d'entre eux sur le panneau syndical.
Oppositionnel de la CGT et du PC, Daumas penchait, jusque-là,
pour la ligne "albanaise". Quand Robert rentre de Chine,
Nicole, une petite "dame de fer" brune, gaie, sensuelle,
pétillante, lui fait, sur l'oreiller, un récit qui
l'enthousiasme.
Il vient renforcer ses propres impressions de la Chine, qui sont
très bonnes, et les conclusions qu'il en ébauche,
déjà, pour la France. Ils s'embrassent. Et
leur premier enfant, né de ces ardentes et militantes retrouvailles
sera la "ligne d'"établissement",
que tout le "B.P de l'U.J." (le Bureau politique de l'UJC-ml)
devra imposer, au forceps, à un "numéro deux"
plus que réticent, que le travail manuel effarouche - Benny
Lévy.
"Dédé Narbonne" suit alors Nicole pour une
"petite longue marche d'été" près
de Vergèze - à Vauvert. Aucun diable ne viendra les
y turlupiner... Amis ils sont, amis ils demeureront, et
demeurent. Point. Ça existe. Il l'adore, l'estime,
l'écoute autant qu'elle l'écoute, et la respecte.
Autant qu' il écoute, adore, et admire son Robert
- comme la plupart d'entre nous.
A chacun des deux hommes elle a fait le récit, et surtout,
femme de tête, l'analyse, de son "établissement"
de 1967 - à son premier retour de Vergèze.
Une des toutes premières premières filles à
oser l'aventure, elle est allée pousser de lourds chariots
de répugnantes "victuailles" dans les ateliers
frigorifiés de la charcuterie industrielle Géo du
Kremlin-Bicêtre. Elle y perd "trois kilos, à
force". Elle y voit les ouvriers maghrébins,
traités comme des sous-homme par les O.S. charcutières
dont ils sont les "petites mains", s'empiffrer comme ils
le peuvent - l'islam, religion de tolérance, reconnaissant,
pour les plus pauvres d'entre les pauvres, l'emprise de la nécessité...-
des sous-produits variés de ces cochons dont le sang coule
à flots dans la cour où le bourreau salarié
de "Géo-je-t'aime" les égorge - à
la chaîne...Ils couinent.
Comme vont couiner les "petits chefs" arrogants
et brutaux de Citroën, qui n'aiment pas les affichettes
collées aussi secrètement que possible par "Dede",
"Ti-Jo", et quelques solides compères: "Je
ne connais rien à mon boulot, le ne fais rien, j'emmerde
les ouvriers, et je m'appelle...(case laissée en blanc,
à chacun de la remplir...).
Bien avant 1968, les deux gaillards y ont créé
une "cellule prolétarienne"
, doublement clandestine : à l'intérieur
de l'usine comme au sein de la CGT, dont ils sont membres,
sur la "ligne de classe" qui était alors la nôtre,
et qui est restée, globalement, la bonne.
Démasqués, ils sont exclus de la CGT, et, pour "Narbonne",
du PCF - comme du foyer de célibataires Citroën qui
constitue son domicile. Mais"lutte, échec, nouvelle
lutte, nouvel échec, et cela jusqu'à la défaite
définitive, c'est la logique des réactionnaires. Lutte,
échec, nouvelle lutte, nouvel échec, et cela jusqu'à
la victoire totale, c'est la logique du peuple" (Mao).
"Narbonne", désormais, a du temps libre. Il est
de tous les coups. Avec nos tout-premiers "groupes d'opérations
spéciales" composés d'ouvriers, et pas seulement
d'étudiants endurcis sur les tatamis des salles de karate,
il est dans la grande cour de Flins, en juin 1969, pour le "retour
des longs cheveux" (dont les siens). "Notre premier
gros cassage de gueule de la maîtrise. On a attaqué
à une centaine, projectiles en tout genre, coups de chaises,
de barres de fer, de part et d'autre, c'était bestial".
Il se souvient aussi de la descente en force chez Fauchon, à
la Madeleine. "A la sortie on s'est retrouvés nez
à nez avec un boucher du magasin agitant son couteau....Frédérique
a alors été attrapée" (Frédérique
Delange, 13 mois ferme, aujourd'hui repliée en Corse
dans le proche entourage de Gilles "la fresque" comme
du grand et beau "U Cervu". Chargée de
responsabilité dans le travail social, elle vit toujours,
comme eux deux, et la quasi-totalité d'entre nous, dans la
fierté du travail militant accompli alors, et la fidélité
à nos valeurs.
"Heureusement, poursuit Dédé Narbonne,
"son père" (haut-fonctionnaire) était
client Fauchon, et l'épicerie ne s'est pas portée
partie-civile".
"Ensuite, j'ai préparé mon établissement
chez Renault.
Il existait des combines assez louches qui permettaient l'embauche
d'un certain quota de copains. J'ai été embauché
en 1969 avec Pierre Overney grâce à la complicité
d'un délégué CFDT.
Il y avait déjà Theureau, "le Centralien"...
"J'étais sur l'Ile Seguin, l'endroit convoité
par tous, mais après quelques petites actions, j'ai été
mis au 32 avec Jacques. Ensemble, on a organisé la grande
bataille pour le métro, un souvenir formidable en dépit
des retombées...On se faisait souvent "sonner"
par les flics ou arrêter en rentrant chez nous...".
C'est là qu'un jour il se souvient d'avoir vu Pierre
Overney dégainer, une longue épée acquise,
ou peut-être "récupérée",
à la sauvage, au Marché aux Puces...
"Puis Jacques s'est fait virer. On s'est bagarrés
contre les chefs qui ne voulaient plus le laisser rentrer dans l'usine;
le lendemain, nous étions douze à être licenciés.
A la sortie, une nuée de gardiens m'attendaient pour me casser
la gueule. Je me suis adressé au chef du personnel, Nogrette,
qui venait de me licencier, pour qu'il m'accompagne aux portes.
C'était un chef type "nouvelle vague",
toujours prêt à discuter."Vous savez,
ce que vous faites, Jules Vallès l'a fait avant vous. Et
maintenant, il est publié dans des éditions de luxe,
il n'y a que les bourgeois qui le lisent". - "Vous n'avez
pas peur, Monsieur Nogrette, d'être enlevé, comme chez
les Tupamaros"? - Peu de temps après, il était
kidnappé par la N.R.P....
"Renault était un véritable gruyère,
où tout était possible. Je me souviens d'un copain
qui, le lendemain de son licenciement, s'est présenté
au bureau d'embauche comme si de rien n'était. Il a été
repris. Par malchance, il s'est retrouvé dans le même
département, mais ailleurs, ça passait...
"J'ai commencé à décrocher après
la mort de Pierre Overney. Il avait ét mon témoin
de mariage. Ensemble, on avait fait Citroên, Renault, Château-Thierry...On
ne se quittait pas. Nous étions en train de faire une distribution
de tracts....L'autre a tiré..."
Des années après, "Narbonne"
n'a toujours pas avalé les "directives"
irresponsables des lâches dirigeants de la manif de Charonne,
livrant une foule entière, désarmée, à
la bestialité des "voltigeurs" que Pierrot, vivant,
ne serait pas venu affronter les mains nues .
"Ne pas riposter à la mort de Pierrot m'arrachait
les tripes, poursuit "Dede". A mes demandes d'explications,
les cadres de la GP ont répondu: "il faut être
responsables". J'avais le sentiment que la direction avait
pris peur. Je suis reparti m'installer dans le midi. J'ai attendu
encore un peu pour quitter l'organisation, par amitié pour
certains. J'ai craqué sur la CDP qui affichait en première
page: "La guillotine, oui! Mais pour Touvier!...".
C'était une période très dure, qui a coïncidé
avec la séparation d'avec ma femme".
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