Rebelles (suite)

ici

Ben Barka: de faux scoops en fausses pistes, et de Stephen Smith en Georges Fleury (qui vaut mieux), des diversions, parfois involontaires, qui n'ont qu'un seul effet, si ce n'est pas leur but: détourner le regard du juge des aveux, déjà faits, du Mossad, agissant pour protéger ses bases au Maroc, mais aussi en Afrique Noire, d'un retour aux affaires, programmé, de l'ennemi mortel de son agent Oufkir, et déstabiliser, au passage, la France alors gaulliste où commence à s'agiter (1965) le sioniste antisémite Mitterrand (François), "tenu" par Tel Aviv par de honteux secrets de l'époque de la kollaboration.

BEN BARKA: MOSSAD!
- Un bon texte d'EuroPalestine, comportant toutefois quelques manques, et quelques erreurs...

"Il est 13 heures, ce 29 octobre 1965, quand Mehdi Ben Barka, leader de l’opposition démocratique marocaine à la dictature de Hassan II, est aperçu montant à bord d’une voiture, au centre de Paris. On ne le reverra jamais plus. Ben Barka a été enlevé, puis torturé et exécuté, par une mafia mêlant agents du roi du Maroc, policiers français faisant des « heures sup’ », et, plus inattendu, les services du Mossad.
Le journaliste israélien Maxim Guilan, qui révèle la
« contribution » de son pays à l’assassinat, est envoyé en prison pour atteinte à la « sécurité de l’Etat ».

Qu’est venu faire le Mossad dans cette affaire ? Et en quoi cela concernait-il la « sécurité » d’Israël ? En rien. Mais Israël, parfois pour le compte de son protecteur américain, parfois pour le sien, a constamment apporté son « savoir-faire » aux régimes les plus pourris de la planète.

En cette même année 1965, Israël démarre une collaboration avec la Rhodésie du Sud (le futur Zimbabwe), colonie africaine où la minorité blanche développe un système d’apartheid aussi hideux que celui de l’Afrique du Sud. Lorsque des sanctions internationales sont votées contre la Rhodésie raciste, Washington fournit des hélicoptères de combat à Israël, qui les revend à la Rhodésie du Sud.

 

Des mercenaires israéliens, avec le feu vert de leur gouvernement, sont envoyés dans les années 1970 prêter main forte aux dictatures alliées des Etats-Unis dans toute l’Amérique Latine, au Salvador, au Guatemala, au Nicaragua et même au Paraguay, pourtant connu pour abriter d’anciens nazis qui y ont trouvé refuge après la deuxième guerre mondiale.
Ce sont encore des militaires israéliens qui forment, au Malawi, les milices de tortionnaires du potentat local, le Dr Benda, ou qui assistent la cruelle police politique du Shah d’Iran, la Savak.

Un général de réserve de « Tsahal », Shmuel Gonen, devient conseiller de l’empereur Bokassa Ier du Centre-Afrique, une marionnette de l’impérialisme français au palmarès des plus sanglants. Après le renversement de Bokassa par son protecteur français, en 1979, Gonen rentre au pays, et poursuit une carrière de politicien au sein du Likoud, alors au pouvoir. La liste est tout simplement interminable.
par CAPJPO-EuroPalestine


 

 

BEN BARKA

Menues erreurs

- Débordés par leurs multiples activités (qui les placent toujours à l'avant-garde du mouvement pour la PALESTINE en FRANCE, même si l'association gagnerait à déplacer son centre de gravité, et ses centres de décision politique, de la fraction progressiste, anti-raciste, de la petite-bourgeoisie intellectuelle (parisienne), à des bases de banlieue, populaires - dont le potentiel existe - nos amis d'Europalestine, ont l'immense mérite de revenir (ci-contre, colonne à gauche) sur la réalité, établie par un dossier...de plomb, du rôle joué par les services secrets de Tel Aviv, et d'abord, du MOSSAD, dans l'enlèvement, la torture et la mort de Mehdi Ben BARKA.

L'enquête de la Brigade Criminelle française, sous l'impulsion d'un juge d'instruction sérieux, et l'incessante relance d'une partie-civile familiale assistée par un avocat de choc, Maître Maurice Buttin, a formellement établi la présence à Paris, les jours de la disparition de MEHDI, d'un "industriel sucrier" marocain, d'origine et de confession juive, et fondateur historique du MOSSAD dès les années 1940, Elie Tordjman.

Les relevés des coups de fil donnés depuis sa chambre d'hôtel font apparaître que Tordjman, protecteur financier et "officier traitant" d'Oufkir (qui n'avait pu faire sa carrière auprès du Roi qu'à l'aide des renseignements fournis par l'antenne marocaine du Mossad, bien infiltrée dans l'opposition d'extrême-gauche), est alors en contact téléphonique permanent, non seulement avec la villa du proxénète Boucheseiche, où Ben Barka, "descendu à la cave", et attaché au chauffage central, subit son terrible martyre, mais également avec les policiers de la "brigade mondaine", Souchon et Voitot, liés au réseau israélien infiltré dans la police et les services de renseignement français sous la protection du sioniste LOPEZ, et du non moins sioniste LEROY-FINVILLE, du SDECE, socialiste anti-gaulliste devenu un partisan de l'Algérie française, et donc un grand ami de confiance d'Israël.

Le Mossad a reconnu, jusque dans les colonnes de la presse israélienne (sous la pression de révélations issues d'une crise interne au service...) avoir juste fourni "quelques moyens" demandés par son protégé Oufkir, pour "neutraliser" Ben Barka.

Il n'est pas nécessaire d'être un professionnel du renseignement et de l'action secrète, ni même un "amateur éclairé", pour comprendre qu'un "service" qui accepte de "fournir des moyens" pour une "neutralisation" politique y donne évidemment son feu vert - sans trop se mouiller.

- Pour en savoir plus, et notamment pour comprendre qu'en faisant torturer et tuer Ben Barka, Israël se mêlait bien de ses propres affaires, et défendait ses "intérêts vitaux", comme il le faisait, et le fait toujours, en conseillant les dictaeurs africains en passe d'être lâchés par le néo-colonialisme français, dans le cadre d'une politique d'encerclement des pays d'islam par le sud "noir" (Afrique de l'est Soudan, puis Rwanda des Tutsis, Kenya, Angola de Savimbi, Côte d'Ivoire, etc.), Europalestine aurait pu, s'il en avait eu le temps, se reporter aux pages déjà en ligne sur ce site concernant cette affaire - ainsi que son rôle dans la mise sur orbite de François Mitterrand, "antisémite notoire" tenu par un fil à la patte, et donc ultra-sioniste, dès les Présidentielles de 1965, puis en mai 1968 (avec l'aide de Krivine, Cohn-Bendit, et cie) se référer au chapitre sur MAI 68, ce qu'on peut en aimer, ce qu'on doit en haïr, extrait du livre interdit de JP Cruse, REBELLES: ici

REBELLES

(suite)

 

Chantiers navals, "climat d'émeute"...

- "Et la tendresse, bordel?"


Jean et Denise Joret exerçaient une grande influence auprès des jeunes, et dans tout le quartier. Ce sont eux qui tentaient d'y faire vivre ou revivre un minimum de tissu associatif, luttant contre l'alcoolisme des hommes, la déprime solitaire des femmes, qui buvaient, elles aussi, dans le creux de la matinée, avec la voisine du dessus, une fois le ménage fait, en l'appelant d'un coup de manche à balai donné dans le mince plafond, pour qu'elle sorte la bouteille et les verres, avant de préparer le repas des enfants, ou d'attendre le retour de l'homme...
Ce couple uni et tranquille de chrétiens révolutionnaires à famille nombreuse avait très tôt pris conscience de la violence, déjà explosive, des jeunes gamins désocialisés, "français de souche" et blancs, pour la plupart, de cette région encore presque sans immigrés...Denise et Jean avaient alors délibérément choisi de ne pas "faire construire", à crédit, dans les vertes campagnes environnantes, comme le salaire d'O.P. de la Navale du mari le permettait, et comme tous leurs copains le faisaient, à leur âge - y compris nos amis ouvriers maos...
Ils avaient décider de rester, "établis", si l'on veut, dans cette immense cité HLM.

Politiquement, "rocardien" de l'aile modérée du Parti Socialiste d'Epinay, terre d'accueil, alors, de nombre de militants ouvriers catholiques, Jean était la parfaite image physique du "beauf" croqué de façon méprisante par Cabu - avec son petit bedon, sa petite moustache noire, et la caravane de leurs vacances au camping de Noirmoutier, "tong" en plastique, short, pastis, pétanque, canne à pêche, etc. Vivante démonstration de la stupidité des caricatures de ce type, masquant mal la haine du petit-bourgeois soixante-huitard, rassis, pour un "prolo" qu'en fait il ne fréquente guère, et ne connaît pas...Alors que ce couple apparemment pépère, mais porté, et uni, par un amour de Dieu, du Christ, de l'autre, et du peuple, indomptable, ne se contentait pas de se dévouer, au quotidien, pour aider les jeunes voyous du quartier à se sortir de l'engrenage. Ils donnaient, encore et toujours, le meilleur d'eux-mêmes pour arrondir les angles avec des compagnons de travail de Jean, ou leurs épouses, excédés par la montée de la "violence urbaine", dont le harcèlement quotidien, parfois, effectivement, aux limites extrêmes du supportable, poussait même les plus progressistes d'entre eux à fuir des cités, devenues, dès lors, désert associatif et culturel, pour aller vivre, peinards, à la campagne...


Dans le petit hebdo qu'avec une poignée de rescapés de l'aventure mao et du mouvement étudiant de la "Commune de Nantes", nous avions construit, à la mi-70 (dans la continuité de l'ex-A.P.L.-Nantes, qui avait refusé de s'effacer devant Libération), Jean Joret, le Charles Piaget des Dervallières, allait, en 1977, nous accorder un entretien sur un violent conflit en cours au chantier Dubigeon. Nous allions le titrer de sa phrase maîtresse:
"Sans un certain climat d'émeute, ils ne lâcheront rien!", nous disait ce délégué élu et responsable de la CFDT de la "navale" nantaise, militant socialiste modéré, à propos, notamment, des salaires...
Tandis que Benny Lévy, Geismar, Jacques Theureau, et même, se traînant à leurs basques, quelques anciens ouvriers de la G.P, devenus eux aussi liquidateurs, multipliaient de savants conclaves sur les "impasses" de nos "pratiques anciennes", "dépassées", retrouvaient une vie "normale", (petite-bourgeoise), et commençaient à se refaire sérieusement la cerise, voire à gagner vraiment de l'argent, les "Dubigeon", alors des plus toniques, et se trouvant encore plus près du centre de Nantes que Billancourt de la place de l'Etoile, n'avaient qu'un court pont à traverser pour transférer au cœur de la ville les coups de colère qui faisaient trembler les vitres des bureaux patronaux. Ils allaient délibérément semer la panique - et la panique, physique - au sein des quartiers administratifs flambant neuf de la haute technocratie capitaliste de la ville, et jusqu'au Conseil régional lui-même.
Comme pour l' "Île du Diable", à Billancourt, la valeur du terrain de l' île aux pirates de la Navale, où se trouvait aussi la sucrerie Say de mes débuts d'O.S. en "trois huit", Guillouard, "l'usine aux mains coupées" de "la Jeannette" mao de l'Humanité Rouge (lire page), et les Ateliers et Chantiers de Bretagne (ACB) des increvables O.P. maos Raymond Clavreul et Jean-Paul Minier, était exceptionnelle.
Et les convoitises immobilières au diapason...
Dubigeon, donc, jouait sa peau - et la "crise de la Navale" avait bon dos.
Sortant en bleu de travail, soudeurs, caréneurs, et charpentiers de marine avaient commencé par saccager systématiquement les parcmètres du centre-ville, alors nouveaux, sous l'œil approbateur des automobilistes, et des badauds.
Cette extension du chrono de Taylor et d'une forme raffinée du boni (négatif) à l'espace urbain hors usine, rognant, là aussi, "le temps de flânerie" (la vie...) se trouvait aussi l'un des enjeux d'un vif conflit politique entre tendances rivales du Parti Socialiste, toutes représentées à la CFDT Dubigeon.Et le conflit devait finir par peser sur la prise de la Cité par le jeune maire de Saint-Herblain, banlieue limitrophe des Dervallières, avec sa propre "cité sensible", largement concurrentielle (Bellevue), Jean-Marc Ayrault - supplantant le cacique socialiste d'ancienne époque, Alain Chenard, délégué F.O. chez IBM...
Les plus pressés des "pirates de la Navale" se contentaient de plier en deux, d'une main de "courbeur de fer", ces tubes munis de compteurs s'alignant à perte de vue sur les trottoirs...D'autres arrachaient comme brindilles ces symboles du "vol du temps, comme à l'usine".
Bref, ils en avaient détruit 50% en quelques heures...
Et c'est un reportage, enlevé, sur cette tempête de force 7 qui allait propulser le "correspondant à la pige" de Libé, "moniteur de sports de combat" cité des Dervallières, au statut de journaliste salarié, à plein temps - sous l'œil approbateur du distingué catalan Jean-François Fogel, aujourd'hui penseur, fin, d'internet, et "patron" du site du journal le Monde.


- La Contrie -

"Ici, les hommes suent, les femmes pleurent,

et les enfants meurent"


Travaillant comme des bêtes sur la petite machine offset où "journalistes" (aux frais de l'Assedic) le jour, nous nous relayions, la nuit, pour imprimer notre excellent brûlot, "Les Dits de Nantes", alors porté en kiosques par une armée de diffuseurs bénévoles à mobylette, nous avions mis en Une la superbe photo d'une ouvrière d'une quarantaine d'année, saisie par l'objectif dans le geste auguste du lanceur de pavés, devant les grilles garnies d'épaisses brochettes de C.R.S. de la préfecture de Nantes, investie par les gars de la Navale. En écho à la sortie d'un film tout récent, la "manchette", ironique, claquait bien: "Et la tendresse, bordel!". A elle seule, avec l'appui de l'image, et de l'entretien donné par Jean Joret sur le "climat d'émeute" sans lequel "ils ne lâchent rien", cette "couv'" allait assurer notre percée dans la Navale.
Nous allions y vendre le journal à la criée, comme autrefois La Cause du Peuple. Mais nous ne nous en tenions pas là.
Un "mouvement militant de Nantes", original, mouvance sans forme apparente, et même sans nom, relié en réseau autour de l'ex-APL, de noyaux ouvriers et paysans indépendants tous semi-syndicaus et tous sur le sentier de la "lutte directe", pénétrait aussi les quartiers.
A commencer par la Contrie.
"Ici, les hommes suent, les femmes pleurent, et les enfants meurent", disaient début juillet 1908, sur cette butte alors grouillante de taudis, proche de ce que furent plus tard les "bidonvilles", les 300 grévistes des carrières de Chantenay, limitrophe, plongés dans la misère par l' effroyable pingrerie de la bourgeoisie post-négrière d'une ville engraissée par les aller-retour juteux de ses navires avec Saint-Domingue (Haïti).
C'était au cours d'un de ces interminables conflits qui ont structuré la mémoire ouvrière de cette région à la combativité populaire exceptionnelle.
Et c'est à La Contrie, déjà, un demi siècle plus tôt, le 18 février 1847, par un hiver glacial où la Loire charriait des glaçons entre ses rives sableuses encore blanchies par la neige, que les maçons grévistes au bord de la famine de cette même "base rouge" en perpétuelle effervescence, truffée de "sociétés secrètes" prolétariennes aux noms riches en couleur, furent surpris par une "rafle" du fameux commissaire De Larralde, le "Fouché nantais", principal adversaire d'un mouvement ouvrier amateur, déjà, d'"action directe", devenu depuis professionnel de la chose, envisagée dans toute la richesse de sa gamme...
Les rebelles de La Contrie furent contraints à la dispersion, à la fuite, et au repli, pour quelques temps au moins, dans la clandestinité...
On trouve tout le détail, richement documenté, de ces événements dans une thèse de référence, "Histoire du mouvement ouvrier nantais".
Son auteur, le nazairien Yannick Guin, anarcho-communiste proche longtemps de l'Organisation Communiste Libertaire (O.C.L.), et compagnon de route critique des maos à la fac de droit de Nantes, devenu, depuis, l'adjoint à la Culture peut-être un chouïa "straight" de l'équipe du socialiste mao-ségoléniste Jean-Marc Ayrault, en a fait un ouvrage accessible au grand public, resté très précis, et très riche: "Le mouvement ouvrier nantais - essai sur le syndicalisme d'action directe à Nantes et Saint-Nazaire" (Editions François Maspéro devenues depuis La Découverte, 1976).

On aura l'occasion plus loin de revenir qsur la thèse de Guin, qui place les traditions spécifiques de lutte violente propres à l'estuaire de la Loire dans le contexte historique d'une inféodation électorale ancienne des "rouges" aux "bleus", au sein d'une vaste région rurale d'hégémonie "blanche", royaliste et catholique...
Cette limite bicentenaire, de l'expansion d'un courant politique "rouge" , communiste, remontant à la Révolution française elle-même, n'aurait ici laissé à la conscience de classe, elle-même très vive, d'autre échappatoire que l' "action directe" ouvrière...
Thèse qu'on peut, nous le verrons le moment venu, nuancer...


C'est de ce quartier historique de La Contrie, toujours, que, complètement libre, enfin, trois ans après cette implantation en force en H.L.M. (riposte à un attentat peu ordinaire), j'eus le plaisir de conduire, pour une fois, personnellement, la Maman à l'hôpital, pour la naissance du petit frère de Julien, Clément (aujourd'hui "expatrié" français dans la haute finance londonienne) - qui n'aura pas besoin, lui, d'aller voir son père au parloir...


Beaucoup de choses restent opaques, dans cette histoire d'incendie. Il a été possible, tout de même, d'apprendre - mais il y a fallu des années, de la ruse, et un peu de chance... - le nom du salopard que la direction mao avait envoyé, dans mon dos - comme dans celui de Danielle (qui n'était pas "la femme d'un militant", mais une militante de choc et de confiance, elle-même) pour venir donner de biens mauvais conseils - ou consignes - au "maillon faible" de notre dispositif ouvrier (un beau parleur, hélas, très écouté...).


Pour les missi dominici du "quartier général" de la liquidation de l'expérience mao, se répandant pour faire leur sale travail dans toutes les "zones usines", dès 1972 - sous le choc de la mort de "Pierrot" - et, plus encore, en 1973, le temps était venu de changer de règles.


Au lieu de nous mouvoir, au sein des masses, comme des "combattants, au service du peuple", il allait falloir se préparer, on l'a dit, à "vivre et penser comme des porcs".


Naturellement, les choses n'étaient pas présentées de façon si crue.


"On" vint donc "expliquer", sur ordre, à la poignée de ceux qui semblaient mûrs pour se prêter à ce petit jeu, que depuis la mort de Pierre Overney, en février 1972, une réflexion était en cours, chez les éminents "sachants" du C.E. de l' "ex-GP", dans la "haute sphère", frottée alors aux méandres tortueux, et aux billets de banque, du "sartrisme"; que beaucoup de nos méthodes, comme de nos objectifs, devaient désormais être considérés comme dépassés, caducs; qu' "on" s'orientait, vraisemblablement, vers une dissolution cette fois définitive du mouvement que nous avions ensemble créé; que, dans ce contexte, ici, à Nantes, un problème risquait d'apparaître avec "Polo"; surtout qu'avec ses années de clandestinité, la prison, "et le caractère qu'on lui connaît", il risquait de mal le prendre et de se "bloquer"...; qu'enfin, tout étant dans tout, dans ces conditions, "faire tout un schproum" pour cette histoire "tout de même un peu bizarre" d'incendie chez Danielle et le petit, et attirer l'attention des "autres copains" d' autres régions encore hésitantes entre liquidation et poursuite du combat de Gilles et de Pierrot, bof...

D'autant que nombre de ceux qui manifestaient un enthousiasme très inégal à l'idée de fermer boutique, nous avaient bien connu, Danielle et moi, et dans des situations d'"action choc", créatrices de liens forts, durables ...

Bref, "le prolétariat" (car, pour liquider toute action prolétarienne, il faut bien sûr se réclamer, pour quelques moments encore, de "la classe ouvrière"), de toute façon, n'en avait "rien à foutre" de nos petites histoires internes de militants, de "nos petites misères"...

Donc, pour finir, "qu'ils organisent leur bazar avec leurs grands copains de Couëron ou de La Chapelle sur Erdre, et que du côté des maos officiels, ou de ce qu'il en reste, on n'en fasse pas tout un fromage"...
Très élégant, très chic.
Surtout pour des gens depuis revenus, à grand repentir, et à grand spectacle, des "illusions de la politique" - et reconvertis sur le terrain, pour eux pourtant glissant de la "Morale" -dans la conviction, toujours inébranlée, d'être sortis de la cuisse du Jupiter, ou plutôt de Yahvé...


Geismar à la ferme:

le coup de fourche n'était pas loin...


Entre temps, ignorant de ce coup de Jarnac , et de l'enjeu réel qui ne fait alors que s'y profiler - la destruction du mouvement, dans sa globalité, à laquelle ils devinaient bien que j'allais m'opposer...-, j'avais adressé un message comminatoire au C.E.
Ignorant, d'accord, mais pas inerte, j'exigeais - ce n'était pas une supplique - une rencontre en direct. Qu'ils viennent me voir, sur mon lieu de travail, à la ferme puisque je ne pouvais pas bouger, et qu'on discute le coup. Une franche explication, "à la barre de fer, avec amour", pour reprendre l'expression due à "Savonarole", et souvent utilisée chez nous, à propos du nécessaire processus "unité-critique-autocritique-unité" (Mao).


Pas de chance pour lui, Geismar fut désigné. Il vint.
Ravi de recevoir aussi "haut personnage", Prosper, qui avait participé, au premier rang, à la mobilisation de riposte, à la mairie, au côté de Danielle, et de l'enfant dans son couffin, et à qui je n'avais rien caché du différend (pas plus qu'aux autres amis paysans ne notre nouvelle "base" de Couëron), vint faire un tour discret dans le hangar.
Appuyé sur une pelle, dans un coin, et faisant semblant - pour une fois... - de travailler - il ne voulait rien manquer de la scène.


Au cul de la barrique, il s'en roulait par terre de rire, encore, quand le gros "Geis" est reparti, l'air aussi important, toujours, sur sa courte empatture..."Depuis mai 1968, il ne s'est pas amélioré...Il n'avait pas l'air content le Monsieur...Qu'est-ce que tu lui as mis...Je n'ai pas tout compris, de loin, mais je te voyais, avec la fourche en main, devant le tas d'ensilage...J'ai bien cru que tu allais lui en envoyer de la bien grasse en plein visage...Ou même le piquer un peu dans la bedaine...Avec la fourche, maintenant qu'on t'a appris à t'en servir, et que tu as pris des bras et des épaules..."


En fait, je n'avais guère haussé le ton.
Avec Geismar, de toute façon, la difficulté c'est d'abord, de faire comprendre les choses simples. Il parvient quelquefois à enregistrer, puis à assimiler, ce qu'on lui explique - mais pas toujours... C'est un homme de tréteaux, d'estrades, et de micro. Un homme d'écoute et de dialogue, non. Un penseur, encore moins - et surtout pas un politique, au sens intellectuel et culturel que peut avoir le mot, et qui suppose l'adoption bien réfléchie d'un minimum de principes...
J'ai essayé, très pédago, de lui exposer les faits, et leurs enjeux...Si lui, "Pierre VIctor", July, "Savonarole", "Eusèbe ", "Pine d'ours", et toute la clique, ne bougeaient pas d'un cil après un attentat terroriste de ce niveau, non seulement c'était minable, certes, à l'égard de Danielle - et de ma pomme, sans même évoquer le cas du gamin. Mais en plus, c'était dangereux.
Une absence aussi radicale de réaction solidaire, sans même parler de riposte, ne pourrait que surprendre les auteurs de cet audacieux coup d'essai, et les inciter à recommencer - ici ou ailleurs, voire à hausser le tir...
A Nantes, où nous avions acquis, à la dure, une réputation d'engagement cohérent, et de rigueur, la G.P. était réellement populaire: les gens ne comprenaient pas pourquoi toute le mouvement ne se mobilisait pas comme l' avaient fait, naturellement, et merveilleusement, les 150...
Trop gêné pour me contredire, Geismar partit sur de vagues promesses - il avait son train à prendre... - et ne fit absolument rien.
Même pas le service minimum: rien...


Un pot de purin bien mérité pour Benny Lévy


Rémy Stéfannagi m'avait connu à Louis Le Grand, en 1967.
Un jour, tarabusté par un militant du Comité Vietnam du lycée, il avait fini par lui lâcher: "moi, vos réunions, je veux bien, bof...Mais s'il y a un coup de main à donner contre les fafs, du concret, là, ça m'intéresse...Faites-moi signe...".
On lui avait dit qu'il y vait des structures pour ça, des responsables...
Un intermédiaire de confiance l'avait conduit, direct, à ma petite piaule. Ils m'avaient réveillé. Je dormais comme un loir. Nous avions sympathisé, puis fait de petites choses en commun. La dernière fois que nous nous étions croisés, avant ma "délocalisalisation" à Nantes, c'était au coin de l'avenue de Villiers. Dans ces circonstances (voir page Vietnam) on m'y avait plus vu que je n'avais vu... Cela avait été exactement le contraire, l'année suivante, en mai 1969, aux cours des affrontements de Renault-Flins, où ma propre prestation, conforme, "comme d'hab'", au "cahier des charges", avait eu son utilité, au moment le plus délicat (l'entrée), mais avait été discrète, ensuite. - Lui, au contraire, s'était fait remarquer de tous, en première ligne, par son allant et son brio.
Trente-sept ans plus tard, en 2007, à l'occasion d'un rendez-vous sympa pour ce bouquin, dans le sud de la Corse, il m'apprit qu'en décembre 1972, père, de son côté, pour la première fois, et sachant, comme sa compagne, que Danielle et moi nous les venions précédés d'à peine un mois - et que j'étais "au trou" - ils avaient demandé à "l'organisation" notre adresse. Tous deux nous avaient envoyé en cadeau "un babygro jaune pour le petit Julien". C'était sympa. Le vêtement n'est jamais arrivé - la poste...Pas grave, le geste y était.
Plus ennuyeux, et, tout de même, sans plus y insister, symptômatique: ni Rémy, ni sa femme, ni aucun de nos nombreux amis maos de France ou de Navarre - hormis Nantes-Saint-Nazaire - n'ont eu le moindre écho, par le mouvement, pas plus que par la presse, de l'attentat commis contre nous, à domicile...


La période de semi-liberté terminée, en juin 1973, mais pour six mois encore sous le régime de la libération conditionnelle, je manifestai mon intention de revenir participer aux réunions du C.E.
Je n'avais jamais cessé, dans le principe, d' en être membre. Même si, depuis début 1971, "balancé", puis, par force, "en cavale", condamné à un an ferme par défaut, mandats d'arrêt, faux-papiers, plongée à la N.R.P., première arrestation, remise en liberté, jugement, condamnation à 15 mois ferme en appel, etc, nos emplois du temps respectifs avaient quelque peu divergé...


La réunion eut lieu.


Ils s'en souviennent.

Au point que, pour "justifier" leur refus de rencontrer l'auteur de ce livre, en 2007, donc, l'occasion leur étant proposée d'y défendre leur point de vue général, Alain Geismar et Jacques Theureau arguèrent l'un et l'autre, à quelques jours d'écart (mais sans forcément s'être concertés), de la désagréable trace qu'avait laissée, dans leur mémoire, notre dernière rencontre (trente-quatre ans plus tôt, bravo.)


Tous n'ont pas eu la même réaction, stupide. Gilbert Castro, l'impeccable trésorier de la G.P., puis de l'"ex-GP", membre de droit, et de fait, du C.E., "Jean d'Arras" devenu pour nous "Savonarole", quelle que soit la distance qui, depuis, nous sépare, et bien sûr "Marcel" de Marseille, pour ne citer qu'eux, ne firent pas la même réponse.


Avec Jacques Rémy - qui, pour des raisons proches de celles de Didier Truchot (voir page "MAI 1968"), n'allait jamais rejoindre formellement la Gauche prolétarienne, restant un (très) proche compagnon de route - j'avais été un des tout-premiers "gardes du corps" de celui qui ne se faisait pas encore appeler "Pierre Victor". Avec une poignée d'autres, nous assurions la sécurité de ce garçon fluet, peu enclin à la bagarre, dans les réunions fiévreuses de l'immédiat après mai. Il me semblait qu'il aurait pu s'en souvenir, le jour, où il apprit qu'on avait été incendier l'appartement où vivait, notamment, mon petit gosse, et demandai de l'aide.


Protection rapprochée


Jacques n'a pas oublié, lui, ce jour où nous étions simplement venus nous asseoir, lui à gauche, moi à droite, un rang devant le "Pierre" - face à un vaste amphi de l'E.N.S. d'Ulm chauffé à blanc, comble - presque unanimement hostile... Nos amis avaient voulu nous placer là, lui et moi, enfoncés dans nos fauteuils, placides...L'objectif était simplement de dissuader les excités, désireux d' empêcher notre protégé de s'exprimer, d'entreprendre autre chose que sifflets, glapissements - voire gestes de menace, à bonne distance...
Il fut atteint, parfaitement. Sans une goutte de sang, sans énervement, et sans casse.
Quand tout fut dit, Jacques resta là, tranquille. Je filai démarrer la moto. Moteur ronflant, un deuxième casque à la main, j'attendis celui dont nous étions les "baby sitters" du moment, avec l'appui plus indirect et plus discret de quelques autres. Il arriva, bien serré de près, devant, derrière, et sur les deux côtés, par les autres "gorilles" de notre "service de protection rapprochée" - aucun n'était manchot...
Sans perdre un quart de seconde, il prend le casque, l'enfile sans même l'attacher, déjà j'enclenche la première, et fais bondir la bête...
Cramponné derrière moi, bien accroché, il attendit que la BSA eut fait, selon le plan fixé, sa petite boucle par les quais de Seine. Je larguai "le colis", enfin seul, dans un petit quartier tranquille, à l'abri; et "grand chef" put aller laper sa soupe, pépère, chez Bobonne...
Ce souvenir trottait dans ma cervelle, se mélangeant au reste - les coups, l'usine, la prison, le feu, l'enfant - et leur silence...Avant un retour, donc, qui s'annonçait tendu, dans le cercle de compagnons de lutte "unis comme les lèvres et les dents" qu'avait été le C.E., je glissai cette anecdote, accompagnée de quelques autres épisodes de notre histoire commune, dans une petite production maison en vers de mirliton:
"Pour parler/dans les réunions /Autrefois /J'avais besoin, /Devant, / De compagnons.../ Flins, le marché de Montrouge, Batignolles... /La vie est une grande école... /Moi,/ Je n'ai pas tenu parole... /Aujourd'hui,/ Je mange un peu de merde... /C'est normal !.../"


- Poète et paysan, employé à curer les rigoles de béton rationnellement disposées où de sympathiques ruminants, sans cesser, une seconde, de machouiller, sont censés décharger l'odorant et gras contenu de leurs entrailles, et le font, effectivement, à l'occasion, j'avais scotché le poème, un peu à la manière de l'allumeur de nos "cocks", au flanc d'une grosse boîte cylindrique de Banania, remplie à ras bords de bouse de vache.
Bouchon, revissé bien à fond, bien rincé, sous l'œil émoustillé de Paul Blineau - le seul "paysan rouge" à cheveux bruns du clan de Couëron - j'avais glissé le tout dans une banale sacoche.
La réunion du Comité Exécutif de l' "ex-Gauche prolétarienne" avait déjà duré deux bonnes heures quand, le premier point de l'ordre du jour ayant été vidé, je vidai la-dite sacoche de son contenu, l'air de rien - et projetai le pot, et le poème, sur les genoux du "grand chef".
"Tiens, c'est pour toi !"
Ils étaient sur leurs gardes. Il l'était.
Il eut tout de même un moment de recul, bafouillant quelque chose d'obscur où je crus comprendre qu'il se demandait si c'était "un cocktail"...
Rolin, qui avait bien noté que nous étions une bonne douzaine, archi-serrés dans une toute petite pièce avec meubles, tapis, tissus et tentures, comprit tout de suite que, capable de tout, sans doute (surtout avec un "cock" - mon "dada") je n'aurais pas pris ce risque: pour ma propre sécurité d'abord; et par bon sens, tout de même...
Il lui fit signe. "Victor" cessa de palpiter. Il déplia le papier, lut le poème dans un silence d'église, chute comprise: "aujourd'hui, je mange un peu de merde, c'est normal".
Commençant à comprendre le film, il déboucha tout de même, mû par une curiosité bien naturelle, le gros bouchon du pot de Banania.
Il huma, fit la moue et quelqu'un dit: "la séance est suspendue, on se retrouve dans une heure pile, après la bouffe".

Tous sortirent, sans un mot. "Marcel" resta. Nous partîmes tous deux partager une pizza, devant un verre de rouge, en silence. Je n'ai pas oublié.


J'ai eu tort...


J'ai été stupide. J'apprends, mais lentement.
J'avais 25 ans, j'étais tout feu tout flammes, j'étais le fils de mon père, du sens de l'honneur, du casque qu'on balance d'un geste parce que ses hommes, derrière, n'en ont pas, de la dignité humaine, qui vaut risque, et de la parole donnée...
Je sortais d'une période de plusieurs années, tendue et difficile, j'avais pris beaucoup de coups, j'en avais donné quelques-uns - la nuit, en cellule, histoire de philosopher, je faisais et recalculais le total de ce que j'aurais eu à tirer si j'avais dû être condamné pour tout ce que j'avais fait: plusieurs fois perpète - sans vantardise aucune, il n'y a pas de quoi...


J'ai eu tort. Je le regrette.


J'ai été réactif, égoïste. J'ai eu une attitude étroite, "court-termiste".


Un minimum de réflexion, et un recours anticipé au petit service de renseignement mao, alors au stade de l'amorce, qui allait faire un peu de notre force, par la suite, aurait dû me faire analyser, froidement, au lieu de seulement m'en indigner, l'attitude, pour le moins étrange, de "Geis", de Jojo de Nantes, et du C.E. dans sa quasi-totalité.
Elle reflétait, à l'évidence, une inversion radicale des valeurs et des tendances à l'œuvre, comme on disait alors, "dans nos rangs".
Un changement était en train de s'opérer - souterrain, mais profond. Il était l'annonce d'événements sombres, à venir, et d'une portée beaucoup plus large que ce qui n'avait été, somme toute, qu'un incendie criminel commis, en commando organisé, et après effraction, au domicile privé de la femme et de l'enfant d'un dirigeant mao emprisonné...


J'aurais dû comprendre que l'époque où il nous paraissait, à tous, naturels, de "monter à Paris" pour une paire de journées, blazer, col roulé coquet et mocassins dans le sac, pour former la colonne qui, dans un Quartier latin bouclé comme un bunker, allait prendre d'assaut et incendier (avant d'assommer, un par un, ses occupants) un car entier des terrifiantes "Brigades Spéciales", à l'occasion du procès d'un de nos compagnons, jugé alors par nous, à tort ou à raison, digne de solidarité, active - et d'attaques hardies où nous risquions, plus que notre liberté, notre peau...- était complètement terminée. - En tout cas dans le cadre qui nous avait été commun, celui de la G.P., puis de l' "ex"...


J'aurais dû "lire" dans cet épisode qui, touchant, comme ont dit, "le sang de mon sang", et la femme qu'alors j'aimais, et qui, je crois, m'aimait, m'avait personnellement touché et blessé, le signe de quelque chose qui dépassait tout cela de très loin, sans en annihiler, bien au contraire, le sens: la trahison générale qui s'annonçait.


Ayant perçu les choses encore à peu près à temps, j'aurais alors pu commencer à partager cette "lecture" avec les "copains" les plus proches. Et jeter, sans attendre plus longtemps, les premières bases d'un collectif de résistance et de survie pour tout le groupe...La suite n'aurait pas été la même...
Pour cela, il fallait s'écraser, taire l'humiliation et la colère, ruser comme un serpent, mentir, feindre...
Bref, je me suis conduit en père, et en "homme d'honneur": pas en "guerrier". J'ai manqué de "vice". Cobra tout de colère dressé, ondulant et sifflant... - "Cobra glacial" viendra, mais ce sera pour plus tard...


Cette erreur, qui ne se reproduirait plus, maintenant, nous allons tous la payer, et cher.


-2-
Entre traite négrière et "génocide vendéen" les deux mémoires de Nantes la Belle -

A Nantes, nous avions beaucoup travaillé, et bien.
La ville a une histoire particulière, qui a déterminé, depuis 200 ans, les formes spécifiques qui prennent les luttes sociales, et le combat politique.
Ici, la Grande Révolution Française fut des plus âpres.
La bourgeoisie négociante de ce grand port négrier, et sucrier, à qui la construction des navires de transport d'esclaves a donné de florissants chantiers navals, assurant, par cette juteuse déportation de masse d'un continent à l'autre, l'essor général de l'ensemble du trafic portuaire, source d'un tout premier élan économique, on ne peut plus dynamique, accumule, au temps du jeune capitalisme démocratique et républicain - naissant d'un génocide...- les ressources, l'assurance, l'esprit d'aventure, aussi, et l'indispensable cynisme, enfin, qui lui permettent de défier l'ancien pouvoir, aux abois, des nobles catholiques, maîtres absolus des campagnes environnantes, et donc de la région toute entière - avec le renfort des prêtres.
Ensuite, il a fallu tenir.
La ville républicaine, "bleue", fortifiée sur ses ponts, île autour de son île, au confluent de l'Erdre ouverte sur la campagne hostile, complètement encerclée par les "blancs" insurgés des bocages de Vendée, de Mayenne (les "chouans"), ou des vertes collines de la Bretagne du sud, vit les affres d'une interminable guerre civile.
Affamée, la Cité de la Duchesse Anne de Bretagne, qui avait donné son corps et son alliance à un puissant seigneur "françois", pour sauver, croyait-elle, ses armoiries celtiques, signe d'indépendance, doit supporter un siège terrible.
Elle manque d' être réduite par la famine. Et prise d'assaut, plusieurs fois. De durs combats se déroulent "à la surprise" au passage des gués de l'Erdre ou de la Loire, rarement profonde, et jusque sur les ponts de Nantes, célèbres, comme sa prison, pour une jolie chanson.
Visant à desserrer l'étau, les rares sorties des "bleus" se traduisent toujours par d'effroyables massacres...Les colonnes républicaines, exaspérées, dans la psychose d'encerclement, et dans la peur, n'y vont pas de main morte, incendiant les villages, violant, pillant et massacrant...
D'un côté comme de l'autre, la distinction -moderne - entre civils et combattants n'est pas de saison. L'insaisissable "guérilla" des insurgés "blancs" (royalistes, ou, en tout cas, contre-révolutionnaires) cloue ses rares prisonniers sur les portes des églises, en pays de Retz, par exemple, lieu de la future bataille autour d'un projet de centrale nucléaire au Pellerin, en 1977.
Et il faudra, sur le tard, les charges d'un jeune général révolutionnaire d'à peine 30 ans, Westerman, sauveur de la République, piétinant et noyant sous sa cavalerie furieuse une innombrable cohorte de paysans "blancs", hommes, femmes et enfants piégés et pataugeant dans les prairies inondées des marécages de Savenay, à 20 km en aval, après Couëron puis Saint-Etienne de Montluc, sur la route de Vannes, et de Saint-Nazaire - rive droite - pour que la ville se libère de l'étau qui l'étrangle.
On se souvient du rapport à la Convention de ce brillant et cruel chef militaire d'une Révolution elle-même encerclée d'ouest en est, et en danger, comme la patrie, que désormais, pour le meilleur et pour le pire, elle incarne.
Il s'y félicite par écrit d'avoir tout balayé de son "sabre libre". Ne laissant, rassure-t-il, rien de vivant, "ni hommes, ni femmes, ni enfants" - car les troupes de l'insurrection vendéenne, mobilisées par les curés, dans les villages eux-même menacés d'être brûlés, se déplaçaient, à pied, en longs cortèges de fantassins à sabots, en guenilles, "armés" de fourches et de faux, suivis par les épouses et la marmaille piaillante autour de rares chariots de vivres de réserve...


On se souvient aussi des fameuses noyades de Carrier, dans la Loire.
Ce représentant révolutionnaire de la Convention, en mission, vidait les prisons, emplies d' "agioteurs" (spéculant sur le grain, jugés comme affameurs), de prêtres réfractaires et de familles de la noblesse, avec leurs domestiques...
Il entassait tout le monde dans des barques à fond plat, truqué.
On les traînait en plein courant, au milieu de la rivière - et les trappes s'ouvraient soudainement...
Au petit port morutier de Trentemoult, rive sud, à quelques kilomètres à peine du centre, une charmante "plage verte", où mon troisième fils, Romain, né en 1982, a fait ses premiers pas, était connue pour les tas de cadavres de prisonniers noyés que le courant coquin venait dans cette époque troublée charrier jusqu'au creux de son anse...


On peut encore toucher, dans de belle caves voûtées en pierres de Loire, sur le port, en face des anciens chantiers navals Dubigeon, issus de l'époque de la traite, devenus le "Billancourt" local (et liquidés au même moment que la "forteresse ouvrière" du nantais Dallidet, fils d'ouvriers communistes nantais de la conserverie de légumes Cassegrain) ou dans les souterrains secrets des petits châteaux des bords de l'Erdre, héritage, eux aussi, de cet "Or Noir" les anneaux à esclaves.
Une petite partie du "bétail humain" était discrètement détournée du circuit ordinaire du "commerce triangulaire".
De rares spécimen étaient ramenés à Nantes, "pour le fun", à titre d'échantillons, de domestiques, voire de mâles ou de femelles mis à la disposition des amateurs de plaisirs exotiques...


C'est à leur intention qu'étaient scellées, dans la pénombre des sous-sols de belles maisons bourgeoises, à proximité des réserves de vin fin, d'épices, ou de sucre de canne, les noirs anneaux que peut encore y toucher, avec un petit frisson tout de même, le visiteur - touriste ou, pourquoi pas?, cambrioleur...


Mais la grande majorité des captifs sélectionnés, achetés pour être déportés aux Antilles, étaient revendus, s'ils avaient survécu aux conditions atroces du voyage à fond de cale. Prolétariat sans droits et sans salaire, ils offraient, sans l'avoir un instant voulu, ni même imaginé, une main d'œuvre gratuite, à vie, aux maîtres européens des grandes exploitations de canne à sucre.
Au départ de Nantes (ou de Bordeaux, sa concurrente), premier des trois sommet de ce juteux triangle de la honte, aux sources de l'essor du grand capitalisme moderne de l'époque des "Lumières", on finançait l'expédition, et la construction de navires spécialement aménagés dans les chantiers du port.
Il fallait calculer les conditions d'une rentabilité maximale, avec quartiers d'enfermement calés dans l'entrepont, solidement fortifiés contre de toujours possibles rébellions.
Les "compagnons " du chantier devaient trouver la solution la plus économique, permettant de placer le maximum de "têtes" dans le minimum de place, pour pouvoir en embarquer le plus possible, tout en laissant aux malheureux captifs, complètement affolés par ce départ sur une mer houleuse dont ils ne connaissaient rien, suffisamment d'espace vital - il n'était pas rentable non plus qu'il en meure trop, pendant le voyage...


La construction, la vente, puis le juteux "retour sur investissement" de ces navires négriers assurait la fortune des grands familles d'armateurs, des fondateurs des premiers chantiers navals, ou des négociants sucriers.
Au troisième sommet du triangle, qui avait aussi été le premier, ils récupéraient la cargaison de sucre de canne, d'épices, et de bois précieux, entassée dans les cales, "aux Îles" après le déchargement des survivants de la deuxième étape, l'interminable traversée Afrique-Antilles.
Toute la région en tirait travail et grand profit. Jusqu'aux fabricants de toile à voile de Mayenne, dont une partie de la production servait à propulser les lourds navires, chargés jusqu'aux sabords, et le reste comme tissu d'habillement pour reines noires d'un jour ou de toujours, monnaie d'échange, pour l'achat des esclaves, en Afrique...
A leur retour, les officiers, reçus dans les maisons de négociants, sur le quai, ou dans les ravissantes "Folies" des rives de l'Erdre, y faisaient le captivant récit de leur expédition, avant d'aller manger, boire, et danser...
Ils décrivaient la tension de l'attente, des rencontres et des "libres échanges", opérés dans les petits fortins côtiers où les chasseurs d'esclaves, eux-même noirs, venaient proposer leur "bétail".
Le troupeau de captifs était alors inspecté soigneusement, examiné, testé, palpé, avant négociation, et troc, contre un peu de pacotille, de tissu, ou de mauvaises armes pour la prochaine expédition des pourvoyeurs de la traite dans la profondeur des forêts - et de nouvelles captures, dans de nouveaux villages...

Souvenir de fer sur pierre de l'interminable Auschwitz de l'Afrique noire, qui permit l'essor de l'Europe, puis de l'Amérique des planteurs de coton et des chaînes de Ford ou de Général Motors - capitale historique de l'automobile américaine, Détroit est une ville noire... - les anneaux dans les caves de Nantes témoignent de l'effroyable cruauté, et de l'indicible cynisme, d'une bourgeoisie républicaine, révolutionnaire, devenue radicale, puis radicale socialiste, puis socialiste, ou rentrée dans le giron d'une vieille droite rurale, catholique, et royaliste, ralliée à la République de Monsieur Thiers contre les "partageux" de la Commune, dont le souffle effleura Nantes, mais à peine...
Bourgeoisie coloniale de calcul et de combat, elle a su maintenir, au fil de deux-cents ans d'histoire, une hégémonie sur les "basses classes" des ouvriers du port, du sucre, du bâtiment, ou de l'artisanat du bois - qui avaient bien dû faire "front", avec elle, et sous sa direction, contre la mortelle menace représentée par l'encerclement des "blancs", soutenus par les puissantes canonnières de l'avide "Anglois", aux aguets, à quelques milles au large de Noirmoutier ou de Belle-Île...


Tous gardaient mémoire d'un combat fondateur pour eux, de premiers droits - "de l'homme et du citoyen", mâle, et blanc, d'accord (mais sans ce premier progrès, cher payé, y en aurait-il eu d'autres?.. )


C'est l'argent des "négriers" qui finançait les "milices" issues du peuple en bonnet rouge, phrygien, "armé" de longues piques, et plus encore la véritable armée, garantie du pouvoir, que constituait la "garde nationale" bourgeoise (dotée de quelques pétoires et d'une rare, précieuse et coûteuse artillerie), les uns comme les autres soldats d'un combat pour la défense de la République aussi sauvage, ici, que fut, plus tard, la guerre d'Espagne - et non sans analogies d'ensemble avec elle...


L'époque de Jules Ferry, l'homme de la "nouvelle société" républicaine surgie de la "grande peur" de la Commune, sous la double forme, insécable, du capitalisme colonial et de l'école républicaine, publique, laïque, et obligatoire, puis celle du "petit père Combes", héros d'une "guerre de la laïcité" dissimulant mal un fond de haine antireligieuse issu d'une très vieille histoire, macérant dans l'amertume des tripes, fut celle où put tenir, encore, un ciment finement fabriqué pour agréger l'ouvrier nantais au bourgeois - sur le fond longtemps commun de haine contre "l'ancien régime", haine anti-catholique, anti-religieuse, anti-royaliste, et finalement anti-paysanne, anti-campagnes...
Cette forme particulière de collaboration de classe fut, ici plus qu'ailleurs, savamment entretenue par les loges francs-maçonnes, filles de la guerre civile révolutionnaire comme de la traite, dans l'héritage du double génocide des "nègres" et des "chouans".
Ces sociétés secrètes restètent présentes, encore, et bien actives, jusqu'à la fin des années 70, au moins, dans une bourgeoisie industrielle ou négociante éclairée, affirme-t-elle, par les "Lumières" comme dans le syndicalisme "anticalotin" dit "laïc" - autant qu'anti-communiste, anti-gaulliste, et bientôt pro-américain - à ses côtés...

Dans l'héritage du double génocide - des "nègres" et des "chouans"...

- Les Bleus, les Blancs, les Rouges...


Quand nous débarquons à Nantes, en septembre 1969, Danielle et moi, c'est dans une archaïque usine.. de sucre, à quelques hectomètres des docks et des grandes grues d'un terre-plein nommé quai des Antilles, dans l'Île de la Madeleine, sur le port, que je vais trouver un tout premier travail d'O.S...
A Plessé, près de Moisdon-la-Rivière, au cœur de l'ancien "pays blanc" quelques semaines à peine après notre arrivée, quand nos "copains" ouvriers des Batignolles et des Ateliers et Chantiers de Bretagne, dans l'Île, aussi, comme Dubigeon, nous invitent, gentiment à venir participer à la séquestration du ministre-baron Olivier Guichard, (descendant du fameux banquier Law, des "assignats", aux sources de la faillite des finances royales ouvrant sur les émeutes à piques, la prise de la Bastille, et le reste...), un des premiers "paysans en lutte" avec lesquels nous allons sympathiser, avant d'aller, plus tard, planquer dans une de ses granges une partie de notre matériel "politico-militaire", Joseph Potiron, a de fortes raisons de bien connaître l'histoire du capital à Nantes, et de ses liens avec la traite négrière.
C'est sur les terres familiales d'un Poydras de La Lande, nantais mort, en Louisiane, à la tête d'un cheptel de 500 esclaves noirs - une fortune - que Joseph avait accueilli, dans sa ferme du Plessis, à La Chapelle sur Erdre, les premières "longues marches" d'étudiants maoistes, Gérard Miller compris, venus se frotter aux dures réalités du travail manuel à la campagne, et s'imbiber de la combativité toujours pleine de fraternité, de tendresse, et de chaleur, du fermier d'un propriétaire corse, successeur des Poydras, qui avaient été, de génération en génération, les "not'maître" de successions de fermiers du nom de Potiron, le comte Horace de Savelli.
Ce compagnon de la Libération, résistant de combat distingué par De Gaulle allait ensuite devenir un des chefs de l'O.A.S. dans l'ouest, et supérieur hiérarchique, dans ses réseaux, du vendéen d'adoption Jacques de Villiers, père de Philippe, venu de la Lorraine à croix.
Peu avant de mourir, le châtelain, longtemps féroce adversaire de son fermier "rouge", fils d'une longue lignée de Potiron travaillant les terres de la propriété des Poydras de la Lande, devenue la sienne, avait demandé à le voir.
- "Alors, comment c'était?", lui dit-il à propos de la prison de Rennes où Joseph venait de passer quelques semaines à la suite d'une des dizaines d' "actions de partisans" des "paysans lutte" dont il avait été l'animateur - dont plusieurs envahissements en force des rives de l'Erdre.
Compagnon de la libération devenu le chef de l'OAS de l'Ouest, où le vendéen d'adoption Jacques de Villiers, père de Philippe, lui-même ancien prisonnier de guerre, et déporté, servit quelques temps sous ses ordres, Savelli avait gardé un vif souvenir de sa cellule de la prison de Rennes. Il voulait comparer. Hommage discret, aussi, certes non dénué de paradoxes, mais plein de panache, au courage de son fermier, devenu son aversaire politique, et qui n'avait pas eu, lui non plus, peur de la prison.
A la toute fin des fins, le rude châtelain des bords de l'Erdre donna des instructions pour que Joseph puisse acquérir, sans problème, sur les terres mêmes de la ferme du Plessis, où les maos avaient bénéficié de son accueil et de ses conseils de combattant rusé, une petite maison, pour sa retraite.
J'y ai dormi, dans un calme absolu, avant de revoir les anciens du "groupe de Nantes"...
A quelques kilomètres du vieux et beau château de La Gascherie, sur les pelouses parfaites où s'ébattent, en liberté, les étalons de race de l'écurie de course Savelli, et qui vont bientôt devenir le parcours de longs défilés familiaux d'unité populaire ouvriers-paysans, puis d' "actions de partisans", pour "la libération des rives de l'Erdre", accaparées par "d'anciens et de nouveaux seigneurs", et de plus en plus interdites, de fait, au grand public, la molle rivière coulant de la région de Chateaubriant et d'Ancenis, vient mêler aux tourbillons mauvais de la grande Loire ses eaux lentes, venues du nord, serpentant dans des marécages pleins d'aspics, au cœur d'une métropole coloniale, devenue centre administratif régional, Nantes, dont le (vieux) maire s'appelle encore André Morice.
Ancien ministre d'un gouvernement de centre-gauche colonial (Algérie, succédant aux Antilles, et plus spécialement à Saint-Domingue, fief de la bourgeoisie négrière de la Cité des Ducs), cette figure historique du parti radical est d'abord un "bouffeur de curés". Comme son premier adjoint, le social-démocrate de droite Routier-Prouvost - que les 150 de Couëron, et d'ailleurs, vont séquestrer pour obtenir le HLM de la Contrie, dont il a été question (voir page)...
Dernier dinosaure, enfin, d'une époque achevée, espérons-le, avec le XX ème siècle, le premier successeur "socialiste" du vieux Morice, Alain Chenard (FO, IBM) boucle la longue histoire d'une classe politique locale longtemps dominante, républicaine radicale devenue radicale, puis radicale-socialiste, puis "socialiste", qui avait eu l'art de s'assurer, par l' anticléricalisme discret, mais viscéral, de la bourgeoisie "bleue", des soutiens ouvriers extraits de la tradition "rouge", babouviste, puis blanquiste, détournés sur les chemins pervers d'un anti-communisme aussi élaboré qu'actif.
Ce vicieux "front de classe" allai étendre ses frontières jusque dans la mouvance anarcho-syndicaliste au drapeau noir, où nagent aussi, "syndicalistes F.O.", des sous-marins du S.A.C. navigant sans périscope, en surface, comme des porteurs de tatouages hitlériens du très proche entourage - "laïc" - de Jean-Marie Le Pen...Sans même parler des trotskistes-lambertistes de FO-Nantes, alliés-tactiques, puis stratégiques, du pétulant "leader" anarcho-syndicaliste Alexandre Hébert, politiquement et peut-être matériellement liés à leurs "camarades de classe" américains de la richissime AFL-CIO, et à son envoyé spécial permanent dans l'Europe du plan Marshall, de la C.E.D., et du combat pour l'éjection des communistes des docks, stratégiques, de Marseille, l' à peine officieux agent de la CIA Irwing Brown, spécialiste de la pêche aux poissons d'eaux troubles d'un "mouvement ouvrier" plus proches en réalité, donc, de la bannière étoilée, que des écarlates oriflammes d'octobre qu'avec le noir, rituel, il lui arrive d'arborer...
Les "bleus", ont joué le plus longtemps possible sur la vieille haine des "blancs", d'une force presque égale à la leur, voire supérieure - le vote des campagne équilibrant, largement, celui des villes.
Avec habileté, ils ont su transformer cette ancienne rhétorique en diatribes contre "les curés" - métaphore facile de l'"Ancien Régime".
Au total, ils- n'ont longtemps laissé qu'un espace politique autonome des plus réduits aux "rouges" d'antan comme à ceux du temps présent...
Cette stratégie électorale parfaitement logique et consciente fonctionne tant que subsistent les traces de ce "front régional, uni"...contre le camp du "Sacré" ("le sabre et le goupillon") sur les terres longtemps martyrisées de ce qui fut une formidable et féroce guerre civile.
Le Parti communiste resta toujours électoralement faible, dans une région pourtant marquée par une forte industrialisation, et donc par de fortes luttes sociales, tirées par la "Navale", diversifiée plus tard, en passant par la construction d'hydravions, vers l'aérospatiale (SNIAS, Caravelle, puis Airbus...), qui apporte les métiers nouveaux, neveux de la métallurgie ancienne, du travail sur métaux rares, ou composites.
Même à l'époque du Front Populaire, et de la Libération, périodes de bref triomphe du communisme des urnes, le Parti Communiste Français de Maurice Thorez, ancienne "Section française de l'Internationale communiste" (S.F.I.C.) comme celui du rural Waldeck-Rochet, de Marchais, de Hue, puis de Buffet, fera toujours des scores modestes aux législatives comme aux municipales...
Saint-Nazaire
Le développement des chantiers navals de Nantes, situés entre deux bras de Loire, en plein centre de l'agglomération, croissant au rythme de la fabrication des navires négriers spécialement aménagés, avait été bientôt suivi par une extension vers l'aval, et Saint-Nazaire, en bout d'estuaire.
Tout cet essor ayant été le fruit d'un grand labeur, dont l'essentiel est dû à une immigration rurale, venue de Mayenne ou de Bretagne, au nord, ou de Vendée, au sud.
C'est en longues colonnes marchant à pied, sous la conduite, aussi, des prêtres des paroisses, que les fils de l'insurrection "blanche", vaincue, du siècle précédent, reprenant les mêmes routes, vinrent offrir leurs bras, ou "vendre la force de travail" de l' "armée de réserve" (inemployée) qu'ils constituaient, dans les premières phases de l'industrialisation, tout au moins.
Avant même le temps des Pereire, puis des Fould, et enfin de Paribas, ils fournirent la main d'œuvre, fidèle avant de se découvrir rebelle, des premiers travaux d'aménagement du port de Saint-Nazaire...
Leurs enfants, métissés aux sauvages ouvriers-chasseurs et pêcheurs-paysans des marais de la Brière aux eaux noires, riche en tourbe, s'y initièrent, ensuite, au travail dangereux et parfois même acrobatique - mais rebelle à la taylorisation, aux "chaînes" - propre à la production des grands navires de commerce à voile, puis à vapeur, des paquebots, des navires blindés de la marine militaire, des pétroliers géants, des méthaniers, de barges pour la recherche pétrolière en haute-mer, d'usines clé-en-main, flottantes et remorquables, d'éléments lourds de chaudronnerie nucléaire, et, plus récemment encore, d'immenses hôtels sur l'eau conçus pour les croisières...
Dans la concentration ouvrière particulière qu'est Saint-Nazaire, autour de l'immense terre-plein de Penhoët, plus encore qu'à Nantes même, distante des soixante kilomètres d'un sorte de"cordon industriel" où s'égrènent la grande raffinerie de Donges, la centrale EDF de Cordemais, et tout un chapelet de petites usines ou d'ateliers de sous-traitance quasi-artisanaux, avant même les premières usines de la proche périphérie nantaise, Couëron, Basse-Indre et Roche-Maurice, on a donc affaire à une classe ouvrière d'histoire et de culture particulière.
Elle porte la mémoire, pleine de fureurs autant que de contradictions et de contrastes, d'un passé de luttes violentes, d'abord pour le pouvoir.
Elle vit dans la fierté professionnelle d'un ouvrier de métier résistant, plus fort et plus longtemps qu'ailleurs, à la captation capitaliste de son savoir, partant de son statut, et de son emploi...


Du surréalisme d'André Breton, par Vaché,

au "Conseil de Nantes " de l'avant-1968.


Faut-il s'en étonner? Dans un contexte régional encore compliqué, et enrichi, par les réminiscences jamais totalement enfouies de l'antique violence rurale, dans la tradition des jacqueries, barbares rébellions d'un peuple des campagnes soulevé par la famine, incendiant les châteaux, pillant leurs caves, pendant les pères, rossant les fils, violant les filles, et laissant derrière elles, dans les ruines encore fumantes, les corps souvent déchiquetés, aux yeux crevés, des anciens maîtres, le surréalisme des années 1920, né autour du nantais Vaché, et d'un André Breton pour qui Nantes est "peut-être avec Paris la seule ville de France où j’ai l’impression que peut m’arriver quelque chose (...), où pour moi la cadence de la vie n’est pas la même qu’ailleurs, où un esprit d’aventures habite encore certains êtres » (Nadja) allait étendre son empreinte jusqu'aux années 60...


On trouve son héritage, avant 1968, même, dans un "Conseil de Nantes" nourri aux sources de l'insoumission prolétarienne autant que de l'insolence créatrice des "strasbourgeois" de l'Internationale Situationniste de Guy Debord.
Ses membres seront les animateurs, plus précoces, plus profonds, plus cultivés, plus fins et plus intègres que le Mouvement du 22 mars, tardif, de Cohn-Bendit (Dany), Geismar et Serge July, d'un mai des étudiants nantais prêt à fusionner, dans "la Commune de Nantes", avec une "intersyndicale ouvrière" que sa triplice CGT-CFDT-FO aux trois composantes presque égales équilibre, avec le renfort du nouveau mouvement paysan surgi de la radicalisation progressiste des campagnes chrétiennes, sous l'influence de prêtres "tiers-mondistes", d'influence révolutionnaire teintée de guévarisme, et, parfois, de maoisme.
C'est à quelques centaines de mètres à peine du Lycée Clémenceau de Nantes, devenu le théâtre d'une des plus belles insurrections lycéennes de l'après-mai, et bref fief mao, qu'une plaque signale l'hôtel, situé près de la gare, où venait dormir André Breton.
Et c'est un incident lié à une affaire obscure d'affiche arrachée, mettant en cause, à tort ou à raison un situationniste-conseilliste nantais du nom d'Allemani, qui mis le feu à ce bahut, en 1969, avant que nous venions y mettre le feu à la voiture de son proviseur, coupable, sans la perte de temps d'un jugement, d'avoir exclu sans pitié une bonne poignée d'auteurs, ou supposés tels, d'une séquestration de "mandarin autoritaire" (ce fonctionnaire lui-même), remarquable par son inventivité, et sa vigueur...
...Et du Conseil, "situ", à la "La Commune de Nantes": un mai 68 de belle cuvée
Dans ce contexte bien spécifique, Mai 1968 prendra des formes originales.
"Calme 1er mai dans le monde, titre Ouest-France le jeudi 2 mai. L'éditorialiste "indépendant" du grand quotidien régional lui-même "indépendant" est dans la ligne fixée par celui du Monde, en mars de la même année: "La France s'ennuie".
Comme tant de journalistes "indépendants" d'hier et d'aujourd'hui, il pense aussi, selon l'ukaze du sociologue conservateur pro-américain Michel Crozier, autorité, s'il en fut, du savoir politico-sociologique de l'époque, que "l'ère du prolétariat s'achève" - dans nos "sociétés industrialisées" du "capitalisme développé", où - autre "incontournable" poncif de l'époque, dû, lui, à une "autorité" du savoir, le sociologue d'Etat Serge Mallet, sympathisant du P.S.U. de Dreyfus (Pierre) et de Rocard (Michel ) - "les cols blancs ont supplanté les cols bleus"...
Seule exception à la tranquillité générale, le Vietnam. Sur ce front sans accalmie, l'accord pour l'ouverture d'un cycle de négociations pour la paix, à Paris, arraché par l'offensive du Nouvel an lunaire, à l'aube de 1968, encourage la F.N.L. à lancer une nouvelle vague d'assaut, pour appuyer par un nouveau rapport de forces créé sur le terrain, le travail de la souriante délégation diplomatique, dont le premier détachement, dirigée par le jeune colonel Ha Van Lau, est annoncé à Paris, le 6 mai, au cœur d'une tourmente que seuls des "signaux faibles" ont pu permettre d'imaginer...
Le journal signale, en page 7, une entorse sociale, locale, à ce "calme" dont on sait aujourd'hui qu'il était d' "avant la tempête".
A Nantes-Bouguenais, au sud des ponts, les jeunes ouvriers professionnels hautement qualifiés de l' usine d'aviation ont entraîné dans la danse infernale de débrayages tournants, musclés, bien dans la tradition locale, l'ensemble du personnel de l'entreprise, ou presque.
Le mouvement qui naît là, dans un établissement de pointe, fleuron de l'industrie française, à l'avant-garde des techniques de l'aérospatiale, fabricant des tronçons du Concorde et la partie mécanique des hélicoptères Alouette, après la Caravelle et les Mirage IV, et juste avant l'Airbus, déjà sur plans, va monter en puissance de jour en jour, sur fond de bruit d'émeutes et de barricades étudiantes. Commençant avant même les premières "violences urbaines" autour de l'ancienne Sorbonne, il va déboucher, dès le 14 mai, sur la première grève totale avec occupation. Elle sera marquée, signe annonciateur de tout un cycle de luttes prolétariennes, à venir, par une longue et sévère séquestration du directeur, et d'un grand nombre de hauts cadres, raflés. Et c'est là que commence, donc, et nulle part ailleurs, un grand mai des usines appelé à changer le sens des événements en nés, au Quartier latin, le 3 mai.
"Réclamant la compensation financière d'une diminution des horaires de travail, écrit Ouest-France, le personnel de Sud Aviation a bloqué les bureaux de la direction" - sur l'aéroport de Château Bougon, mitoyen de l'usine...- "puis entouré l'aérogare où s'était rendu le directeur".
Dans un secteur industriel en pleine expansion, où la France brille, à l'avant-garde, malgré les premiers signes récessifs apparus dans l'économie mondiale, depuis 1965, les technocrates obtus du Vème plan ont programmé des réductions d'effectifs allant jusqu'à la suppression de 15 000 emplois dans l'aéronautique, avec un "creux maximum de plan de charge" prévu aux alentours de "1968-69".
De fait, au printemps 1968, la construction de la série des Caravelles touche à son terme, celle des avions Bréguet aussi, alors que la fabrication du Mirage IV est arrêtée, le développement de Concorde en retard, et le projet Airbus stagnant encore au niveau des études...
A Bouguenais, usine récente, où la moyenne d'âge est jeune, l'horaire hebdomadaire est descendu de 48 à 46 heures trente le 15 avril. Une nouvelle baisse, accompagnée de la réduction de salaire correspondante, est prévue à court terme. Et dès le 30 avril, dans l'atmosphère militante de la préparation traditionnelle du 1er mai, "cols bleus" et "cols blancs" ensemble ont débrayé à 9H40.
A 12H15, ce jour-là, donc,un bon tiers des 2800 salariés ont suivi le directeur Duvochel jusqu'à son restau habituel, proche de l'aérogare. Les passagers ordinaires accueillis par d'accortes hôtesses porteuses de brins de muguet - une production locale des maraîchers des bords de Loire - ont eu la surprise de tomber au milieu d'une "fête prolétarienne" qui ne leur est pas personnellement destinée - mais où claquent les pétards, au son des chants de guerre traditionnels des "Indiens" de la Basse-Loire, sortis de leurs réserves - et de leur réserve...
Le "grand chef blanc" harcelé par les "Sioux" doit alors chercher refuge dans la tour de contrôle. A l'issue d'une ardente négociation, il ne peut s'en extraire, à 15 heures, que dans une modeste mais sûre estafette de la gendarmerie nationale. Pour obtenir sa mise en liberté, il a dû s'engager. "La direction parisienne du groupe recevra les délégués des trois syndicats de Nantes dans la semaine".
Le même jour, avant même que retentissent, donc, les premiers "CRS-SS", criés par les lanceurs de pavés du Boul'Mich contre la "gestapo" casquée du pauvre Pompidou aux slogans contre la réduction de charge de travail, et la baisse de salaire, des techno-métallos de l'aérospatiale se mêlent les mots d'ordre hélas plus classiques des ouvrières et des ouvriers nantais de la vieille raffinerie de sucre de Chantenay, qui ferme.
Contrairement à ce qui a été quelquefois écrit, Mai 68 n'est pas survenu dans le ciel sans nuages des "Trente Glorieuses", au temps - mythique - du "chômage zéro", mais au moment, précisément, où la croissance phénoménale des belles années gaullistes (5% par an) commence à s'infléchir (un million de chômeurs réels, déjà) et les capitaux d'une bourgeoisie frileuse à se retirer de toute aventure - car l'entreprise, au sens industriel du terme, en tout cas, c'est la vie, et la vie, c'est le risque, pour un militant mao comme pour un "patron" digne de ce nom...
Le capital, inquiet de l'alerte vietnamienne et de la fonte des réserves de "cash" américaines, sucées dans le siphon de feu de la guerre, source de "rétorsions économiques" sur une Europe qui n'en peut mais s'oriente, déjà, vers un repli, classique, sur les pantoufles de la rente.
Dans la vieille économie familiale, comme dans les fleurons technologiques du plus moderne capitalisme d'Etat, c'est au moment où le barreur décide de "mettre à la cape", par peur de premières vagues, que la tempête se déchaîne, et jette tout le monde "à la baille".
Dessalage, donc, pour les ouvriers du sucre de Chantenay, comme pour Bouguenais.
Même si les ouvriers de l'Aérospatiale, à la différence des femmes et des hommes souvent âgés de la vieille raffinerie, butte-témoin du passé colonial, et de son capital, peuvent, eux, se féliciter sans arrière-pensée de l'extension, toute fraîche, à toute la France, des congés payés de quatre semaine, "privilège", jusque-là, des seules entreprises ou branches couvertes par une convention collective - pour les chômeurs de Chantenay, condamnés au chômage à vie, jusqu'à la retraite, ce très réel progrès n'en sera pas un.
A Nantes, la loi qui généralise cet acquis social significatif, votée par une Assemblée nationale unanime, est annoncée dans la presse du jour.
Et tout le monde ici se souvient que cette victoire est le fruit lointain des émeutes nées, en 1955 - sous la pression d'un changement du calcul des temps, donc du "boni", chez les soudeurs des chantiers navals de Saint-Nazaire, à la suite de la mise en œuvre de nouvelles électrodes, à fusion censément plus rapide - émeutes en passe de s'étendre à Billancourt.
C'est pour éteindre ce feu que la troisième semaine de congés payés, mère de la quatrième, a été concédée, en catastrophe, aux salariés de Renault.
1955 reste gravée au cœur de tous les ouvriers de la Basse Loire. Saint-Nazaire soulevée par une vague de colère, la "navale" entraînant l'aérospatiale, située à quelques kilomètres à peine de Penhoët, et l'un comme l'autre enflammant toute la métallurgie nantaise, avait dispersé dans tout l'estuaire les étincelles d'une explosion devenue parfaitement prévisible. Dubigeon, les Ateliers et Chantiers de Bretagne, Bouguenais, la raffinerie de Chantenay comme celle de l'Île de la Madeleine (Beghin-Say), les Batignolles et même les gars du bâtiment étaient à leur tour entrés dans la danse. Les échauffourées en centre-ville avaient tourné au corps-à-corps, laissant, cours des 50 Otages, une flaque de sang bien rouge, coulé des veines de l'ouvrier Jean Rigollet, abattu par un CRS affolé, au plus fort des combats (voir page).


Nantes apprécie, donc, avec le hochement de tête des vrais professionnels, des connaisseurs, les chiffres de la presse du 6 mai.
A cinq jours de l'ouverture des entretiens de Paris sur le Vietnam, salués, là-bas, par une nouvelle offensive des forces de libération - on se bat maintenant dans les faubourgs de Saïgon - ces "branleurs d'étudiants de Nanterre" (et de la Sorbonne), que les journalistes ont vu, eux aussi, à l'offensive - et chargeant carrément la police - peuvent se flatter d'un score des plus consistants: 83 policiers blessés, dont 5 suffisamment pour être évacués vers l'hôpital, d'un côté;583 interpellations, suivies par 27 placements en garde-à-vue, de l'autre.


Le 7, sous un titre barrant toute la largeur de la une, "Emeute au quartier latin", on apprend que les cortèges où flotte le drapeau rouge, sillonnant tout Paris, et franchissant les ponts de la Seine, sous la surveillance inquiète d'un premier hélicoptère, ont franchi sans défaillir de denses barrages de gaz lacrymogènes...Rue du Four, à proximité de barricades encore légères, faites de grilles d'arbres qu'on n'a pas encore commencé à arracher, et de quelques carcasses de voitures, un colonel a été vu menant la charge à la tête de ses gardes mobiles, qui ont dû reculer, trois fois, après avoir donné l'assaut, trois fois.
Juchés pourtant dans les hautes cabines de leurs moto-pompes aux vitres brisées, les chauffeurs de ces engins. ont exigé la protection de boucliers...


Tout cela plaît bien à la SNIAS de Nantes-Bouguenais, où les débrayages contre le chômage partiel, qui ont repris, mettent en avant une nouvelle exigence: "l'intégration des personnels engagés à titre temporaire"...Précarité, non, solidarité, oui...
Le 11 mai, par solidarité avec les parisiens, les étudiants envahissent brièvement la gare sous l'impulsion, notamment, des "situationnistes surréalistes" de la mouvance du "Conseil de Nantes" - puis se dispersent sans violences.
Le 13, dans la vieille université parisienne rouverte par l'ancien sorbonnard qu'est le Premier ministre Pompidou, revenu d'un petit tour en Afghanistan et en Iran, et aussitôt réoccupée, un grand piano joue des airs de jazz dans la grande cour, sous les deux grandes colonnes où s'affichent, en grand format Lénine, grave dans sa barbiche noire, et un Mao hilare, avec sa petite verrue, et des numéros de "Servir le peuple". "Le Christ seul révolutionnaire", ajoute un grand bombage. Paris-Match publie en grand cette photo historique - faussement légendée "Lénine, le Che, Mao et Trotski sont leurs maîtres à penser".
Les notes de musique pimpantes, vibrant dans l'air doux du printemps, ponctuent les infos qui tombent l'une après l'autre sur l'impact de la "grève générale syndicale". Dans l'Ouest, elle vient d'être précédée par un cortège ouvrier-paysan de 100 000 manifestants "pour la survie et le développement de la région". Futur emprisonné de l'affaire Guichard à Plessé, et futur responsable nantais du Mouvement des Paysans Travailleurs de Bernard Lambert, un secrétaire du Centre Départemental des Jeunes Agriculteurs de Loire-Atlantique, Jean Bréheret, a salué, à cette occasion, l'union étroite des travailleurs de la ville et de la campagne, "coude à coude contre le capitalisme".


Mardi 14 mai 1968: à l'usine sud-aviation de Bouguenais, où la tension monte, les trois délégués syndicaux, CGT, CFDT et FO, représentant chacun, globalement, un tiers du personnel, sortent d'un ultime conclave à trois, debout, dans le secret des urinoirs, et retournent devant l'A.G., pour annoncer leur position, commune: sous les acclamations, l'occupation de l'usine est décidée, à l'unanimité.
A 15H30, les ouvriers inaugurent la grande séquence ouvrière de mai. Ils enferment le directeur Duvochel et dix cadres supérieurs dans un bureau, organisent un blocus très strict de l'enceinte, élisent un Comité de grève, et montent la barre de leurs exigences, qui se précisent: augmentation de 35 centimes de l'heure pour tout le monde "pour compenser les réductions d'horaires"; répartition de la charge de travail de manière à éviter tout licenciement (on en annonce déjà 376 dans l'usine de Rochefort, proche,pour la fin de l'année); embauche de tous les travailleurs "en prêt"...
Un gigantesque casse-croûte s'organise dans l'usine, où 2000 hommes, sur un effectif nominal de 2800, passent la nuit sous la garde de piquets de grève musclés, qui patrouillent à proximité des portes extérieures, solidement cadenassées.
Pour s'éviter d'inutiles soucis, aggravés par la toujours possible absorption de boissons alcoolisées, et pour prévenir toute tentative de "discréditer le mouvement", le Comité de grève a décidé - carré... - le renvoi de toutes femmes à la maison.
Cela n'empêche pas les commerçants du secteur de commencer à apporter du ravitaillement.
Ceux de l'aérospatiale sont en flèche, mais ils ne sont pas seuls.
La veille déjà, le 13, en marge d'un cortège évalué à 20 000 personnes, dans les rues de Nantes, à l'appel de l'intersyndicale CGT-CFDT-FO, mais aussi des paysans progressistes de la Fédération départementale des syndicats agricoles (FDSEA), ceux des Batignolles ont mis en place un "barrage filtrant" sur le Boulevard Jules Vernes, avec l'appui de gars du bâtiment. Il a été placé sous la garde vigilante d'un groupe de jeunes, tandis que d'autres lancent un premier assaut contre la préfecture, à coups de pierres et de bouteilles incendiaires.
Deux heures d'émeute. Les portes latérales sont enfoncées. Mais la centaine d'audacieux qui s'étaient avancés profondément à l'intérieur sont brutalement refoulés par la charge inopinée d'une réserve de policiers, restée cachée.


Le vent tourne dès la mi-mai.


Les ânes bâtés qui moquent notre discours sur l'urgence de "sortir du cadre petit-bourgeois du Quartier latin" en mettant le paquet sur "la liaison avec les masses fondamentales", dans les "quartiers populaires", et "d'abord, les usines", intensifient stupidement une flambée de violences sans perspectives, enfermée dans la - supposée - forteresse étudiante de la Rive Gauche où commencent à s' infiltrer sérieusement des nuées de provocateurs, incendiaires de voitures, tronçonneurs d'arbres, et pillards. L'opinion commence alors, très logiquement, à se retourner contre les étudiants, vus au départ comme des victimes, mais maintenant comme des "enfants gâtés" capricieux, cassant les jouets d'une "société de consommation" (entièrement hors sujet), des "anars" ou, déjà, des "casseurs"...
C'était sans doute inévitable. Le mouvement est animé par des jeunes gens pressés.. Ils n'ont pas esquissé la moindre structuration démocratique, à la base, qui eût été fatale à la nouvelle génération politicienne des suceurs de micro - style Geismar ou Dany Cohn-Bendit -.
Mais c'est dommage: car cette coupure avec le peuple des profondeurs, celui qui n'entre en rébellion ouverte que s'il a totale confiance, et voit un avenir clair, ce retournement de l'opinion contre des barricades devenues vaines se produit au moment où, précisément, l' "autre peuple", celui des drapeaux rouges, des militants, des grèves, entre en mouvement après les étudiants, plutôt qu'à proprement parler à leur côté.


A Nantes, le "mouvement de classe" mûri depuis des mois au fil de grèves tournantes sur des objectifs matériels bien précis, et d'abord, sur l'emploi, est venu s'enrichir d'une solidarité bien naturelle avec les jeunes gens matraqués comme l'avaient été longtemps les ouvriers. Bouguenais, fort du soutien de l'établissement jumeau de l'Aérospatiale de Saint-Nazaire, où 1551 travailleurs sur un total de 2204 votants ont décidé "l'action", et une courte majorité l'occupation, renforce son dispositif de défense.
Des chicanes construites à partir de robustes poteaux de mines contrôlent les routes proches de l'usine. Une "police syndicale", ici, démocratique, opère un filtrage serré des voitures, et même des piétons - seuls les voisins passent...C'est un trésor que protège ici, désormais, le Comité de grève: le détonateur d'une explosion gréviste en train de s'étendre à toute la France.


L'onde se propage par l'ouest.

Dans la Cité de la Duchesse Anne elle- même, des barricades sont apparues aux entrées d'une des rares usines d'O.S., la CPIO de la zone industrielle de Carquefou, un département de Renault décentralisé en périphérie de Nantes où l'on travaille sur chaînes, "comme à Paris" - et un simple débrayage d'une heure, a entraîné une mesure de lock-out aux Batignolles.


C'est toujours l'ouest qui mène la danse. Les O.S. de Renault Cléon où 2500 salariés sur un total de 4500 se sont installés dans les lieux comme chez eux, séquestrant le directeur et deux de ses sbires, revendiquent la parité salariale avec Paris, proche. Le Mans embraye, Flins suit - 9500 travailleurs sur 11 000 y ont décidé "la grève illimitée" avec occupation. Tous ont grillé Billancourt. Ils demandent la semaine de 40 heures et un salaire minimum de 1000F pour tous...Bientôt de premières perturbations apparaissent à la SNCF. Les bottes Baudou, de Coutras (sud-ouest), et la manufacture d'armes de Bayonne sont occupées.
Le 17 mai, les chantiers navals du Trait, au Hâvre, s'y mettent, comme Berliet-Vénissieux (12 000 travailleurs), Rhodiaceta-Vaise et Rhône-Poulenc dans la chimie lyonnaise, puis les Forges du Creusot (7000 salariés)...


La suite est plus connue.
La "Commune de Nantes" restera une belle formule - en fait une intersyndicale élargie surtout aux paysans, avec "arrangements" pratiques à l'amiable pour le fuel ou les aliments du bétail avec les dockers, sur le port...
Il n'y aura pas - ce n'est pas le réel enjeu - de "double pouvoir", en l'absence de réel projet politique alternatif au pompido-gaullisme, qui s'effondre, et au giscardo-mitterrandisme, qui se profile. Pas de fusion de masse manuels-intellectuels, ni même ouvriers-paysans. Beaucoup de rencontres, beaucoup d'échanges, et une grande grève, laissant des traces profondes, malgré un épilogue national en queue de poisson...


Dix-huit mois plus tard, quand la Gauche prolétarienne propulse à Nantes son "envoyé spécial permanent", quelles sont, dans ces conditions, les objectifs envisageables? Ceux qui seront atteints, ou pas? Et quel bilan tirer?


Ville-campagne
Lénine, les paysans, Linhart

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