Ma vie
de
combattant
(Extrait du livre d'entretiens "Les
Maos" de la journaliste Michèle Manceaux)
"J'ai toujours vécu dans
un village ouvrier. Au Maroc oriental,il y a des villages miniers. Mon
père est mineur depuis l'âge de quatorze ans, dans les mines
de plomb. Il a travaillé jusqu'à sa retraite, enfin pas
sa retraite, une maladie : il a perdu la vue. Moi, j'allais à l'école
et j'ai réussi à avoir mon certificat d'études primaires,
mais dans le village où j'étais il n'y avait pas de cours
secondaire, fallait que j'aille dans la grande ville et ça demandait
beaucoup d'argent. Je fais partie d'une nombreuse famille où on
est treize enfants parce qu'il y a eu deux morts, on était quinze.
Je suis l'aîné de la famille.
Il y avait des problèmes avec mon père parceque
je suis descendu à la ville, mais je faisais l'école buissonnière.
A l'école secondaire, je me sentais un peu... Tous les copains
avaient plus ou moins de l'argent... Ils parlaient de cinéma, ils
parlaient de
tas de trucs. Moi je me sentais gêné, j'avais pas du tout
de fric, j'étais pas très bien habillé. Et puis,
vu la façon dont j'allais à l'école avant, enfin
à l'école primaire, j'apprenais jamais mes leçons,
c'est-à-dire, non, j'apprenais mes leçons mais c'était
pas en revenant chez moi : tout mon cartable, mes cahiers et tout, je
les laissais à
l'école. En sortant de l'école, j'oublie l'école,
mais j'étais bien vu par les instituteurs parce que j'avais de
la mémoire. J'avais toujours des bonnes notes mais c'était
pas en étudiant chez moi. En sixième il y avait des tas
de trucs à apprendre. Moi, j'avais jamais fait ça et c'était
pratiquement impossible chez moi : on était nombreux et je ne pouvais
pas me mettre dans un coin pour apprendre quoi que ce soit. Mais c’était
pas surtout ça.
Je me rappelle d’une chose :
j’étais en classe et je pensais (j’étais jeune,
j’avais onze ans je crois), "Bon! j’ai pas de fric,
il faut que je vole un peu de fric à mon père."
Un peu de fric ça veut dire un franc ou deux francs. Alors le matin
en me réveillant pour aller à l'école, je fouille
dans les poches de la veste de mon père, mais je trouve vingt centimes
et c'est tout. J'ai dit : «Ça y est, voilà, mon
père il est pauvre, il a pas d'argent», ça m'a
vachement choqué. En étant à l'école, j'ai
beaucoup réfléchi à ça. J'arrivais pas ce
jour-là à suivre les cours, et celui qui nous faisait les
cours, tout d'un coup, il me pose une question sur la leçon qu'il
faisait. Je me lève, je ne savais pas ce qu'il disait, alors je
n'ai pas pu répondre, et devant tous les copains de l'école
il commence à me dire :"Voilà, si tu veux dormir,
tu n'as qu'à rester chez toi, ici on vient pour étudier."
Alors tous les gars se foutaient plus ou moins de ma gueule. Depuis ce
jour-là, j'ai pas osé retourner à l'école.
Monpère m'a dit: «Bon
tu vas travailler.» Parce que mon père est ancien dans
la mine, ils ont accepté de m'embaucher malgré que j'avais
pas dix-huit ans. Ça me faisait un drôle d'effet de descendre
dans la mine avec les vieux. J'ai quand même
continué dans la mine mais j'ai commencé à voir toutes
les injustices. La plupart des chefs dans cette mine, c'est des Français.
Moi j'étais manœuvre mais, comme j'étais jeune, j'étais
pas très fort. Le premier jour que je travaille on me donne une
pioche et une pelle. On me dit :" Tu vas creuser."
Il fallait arranger des tas de pierres pour le passage d'une machine qui
transporte le minerai. Je commence à taper mais comme j'étais
encore maladroit, la pioche me paraissait très lourde, la pelle
aussi, alors le chef, qui connaissait mon père et qui me connaissait
un peu, me disait : "Tu vois, c'est bien fait pour toi. Il faut
foncer c'est ce que tu as toujours voulu. Maintenant c'est plus l'école
ici, on rigole pas ici, il faut creuser sinon tu vas être mis à
la porte." Je faisais mon possible mais je voyais que les gens
ressentaient pas ce que je ressentais. Mon père me disait :
"Si tu ne
vas plus à l'école, si tu arrêtes, tu es plus un homme."
Moi, (...) je me disais : "C'est pas normal, l'école avant,
elle n'existait pas et pourtant il y avait des hommes. C'est pas par l'école
que ça veut dire qu'il y a des hommes. Il y a bien des hommes qui
n'ont jamais été à l'école mais c'est des
hommes quand même. Homme, ça veut dire sérieux et
tout.» Vu que j'avais quitté l'école c'était
comme si j'étais devenu quelque chose de mauvais. C'est ça
que me disaient les chefs : "Bon maintenant tu vaux rien, il
faut travailler parce que tu n'as pas été à l'école."
(...)Les premiers jours en sortant du travail j'allais directement chez
moi, je mangeais pas, je m'endormais directement, et le lendemain je me
réveillais pour retourner à mon travail. Ma famille me disait
: "Tu vois ce que ça veut dire le travail, c'est dur."
Je comprenais "c'est dur". Après je me suis
un peu habitué.
Dans le village on se connaît
entre nous et il y a un commissariat. Là-bas, les
policiers avaient une allure de gens respectables, ils étaient
invités par tout le monde. C'est ça qui me tracassait beaucoup.
Dans les cafés, tout le monde leur offrait à boire. Et puis
il y a eu une histoire :j'ai eu un petit frère qui se battait avec
un autre garçon, des histoires de gosses, mais un policier est
venu qui a pris mon frère qui avait à ce moment-là
dix ans, et l'a battu. Le flic était un peu bourré je crois.
Moi, j'étais dans un café et des gens m'ont dit : "
Il y a ton frère qui est battu par un policier", alors
je sors du café et je trouve le policier qui coince mon frère
et lui met des menottes. Je dis: "Mais pourquoi tu le frappes
?" - "De quoi te mêles-tu ?"- "C'est
mon frère..." Alors il m'a donné un coup. Sur
lemoment, j'ai rien fait mais ça m'a vachement travaillé.
Après, dès que je voyais ce policier, je ne me sentais pas
très bien. Le jour de la paye, quinze jours plus tard, je vais
au bar à côté pour boire un coup. Là, je trouve
un mec qui parle de la politique, sur les syndicats et tout. Il commence
à discuter avec moi : "Vous les jeunes vous avez un grand
rôle à jouer..." (...)Et tout d'un coup le policier
entre avec un ouvrier que je connaissais bien. Le mec qui était
avec le policier me dit : "Alors, Moktar, tu me payes à
boire ?" Comme il était avec le policier j'ai dit : "Je
paye ni à toi ni à personne ". Alors le flic me
dit : "Ça y est vous êtes devenu grand,
mais vous allez voir, maintenant on va s'occuper de vous." Il
m'a dit des tas de conneries et puis enfin : " Vous ne servez
qu'à être enculé." Alors je me lève
et je dis : " Il y a pas un grand enculé comme toi."
Alors le policier me donne une gifle. Je ne sais pas comment j'ai fait,
je me bagarre pas beaucoup, mais ce jour-là, je l'ai complètement
esquinté, ça saignait, il avait le nez aplati. On m'emmène
au
commissariat. Les policiers dans le commissariat se foutaient pas mal
de ce que j'avais fait. Dès qu'ils entraient, ils disaient : "Voilà,
celui-là qui a frappé Hamid" « (...), ça
suffisait pour que je reçoive des coups de pieds. C'était
comme si j'avais commis un crime. J'expliquais mais ça ne servait
à rien. Je commençais à voir qu'il n'y a pas de justice
mais c'était surtout quand
on m'emmène au tribunal... c'était un tribunal de village.
Là le policier dit : "Je passais dans le café.
Lui, il faisait déjà la bagarre. Quand je suis entré
il m'a tapé." - Moi j'ai dit : "Non, voilà
ce qui s'est passé ", mais le commissaire qui est aussi
dans le tribunal avec le juge a dit : "Celui-là, on le
connaît, il a quitté
ses études ", et on m'a mis un mois et demi de prison.
C'est là que j'ai beaucoup
réfléchi. Je me posais des tas de questions. C'était
une
petite pièce avec des gardes. Pas vraiment une prison, mais je
pensais que même si on me disait que j'étais libre, que je
pouvais sortir, en fait, je n'étais pas libre."Même
si tu n'es pas enfermé, tu n'es paslibre.." C'est à
ça que je réfléchissais beaucoup. Comment des gens
ont le droit de me dire que je suis pas libre. Quand je réfléchissais
que j'avais rien fait, que c'était une injustice, je pensais que
je me vengerais de ce flic parce que c'est pas normal, parce que c'est
lui
qui doit être en prison et pas moi. Quand enfin je suis sorti de
ce truc, les gens voyaient en moi comme un voyou, comme quelqu'un qui
a fait des crimes. Moi au contraire je pensais que la justice doit me
revenir. Je retourne pour travailler, on
refuse de me reprendre : "Le commissaire a dit qu'on ne peut
pas t'accepter." Je commence à chômer. J'ai chômé
pendant un an. Qu'est-ce que je devais faire ? On parle beaucoup de l'étranger
parce qu'il n'y a pas de boulot dans le pays. Il y a eu autre chose aussi.
En 1967, il y avait ce qui se passe en Palestine. Je ne quittais pas la
radio une seconde. Avant je ne m'occupais pas de ces choses, mais pendant
que je chômais j'avais toujours l'oreille à la radio, depuis
le matin jusqu'à
ce que j'en peux plus, je dors. En 1968 également je quittais pas
la radio, pour les bagarres qu'il y a eu ici... La France me paraissait,
c'est ça qui court là-bas, un pays civilisé. J'écoutais
beaucoup la radio française et je me disais : " C'est
bien. la France, c'est pas comme Je Maroc. Il y a la justice, les gens
trouvent du boulot." Je me disais, c'est bien. Mon père
a toujours été dans les syndicats. Il a été
dans un parti qui a fait la Résistance contre le colonialisme,
le parti de
l'Istiqlal. Moi, dès que j'ai été dans la mine, je
croyais à aucun parti au Maroc. Il y avait deux partis et deux
syndicats. Ce que je ne comprenais pas c'est que si un syndicat lance
une grève, c'est pour les salaires, pour des trucs qui intéressent
tout le monde, alors pourquoi l'autre syndicat parce qu'il est pas d'accord
avec l'autre parti, ne fait pas grève. Ça fait la division
alors que le parti qui n'est pas d'accord c'est pour des choses qui n'intéressent
personne. Avant il y avait un seul syndicat. Quand il y avait des grèves
générales dans la mine, il y avait ni police, ni soldats,
ni rien, mais quand il y a eu deux syndicats, deux partis, dès
que l'un faisait grève, l'autre disait "Non"
et il y a eu la police, les soldats qui viennent dans le village. Il y
a eu des morts, des ouvriers tués parce qu'ils ont travaillé
alors que les autres ont fait grève. Ou vice versa. Des ouvriers
qui se tuaient les uns les autres. Mon père se trompait. Il restait
dans ces trucs-là. Il disait que ceux qui dirigeaient l'autre parti
étaient des salauds. Il me disait :"Je suis vieux maintenant
et toute ma vie était dans ce parti. On a eu l'Indépendance
grâce à ce parti. Maintenant si je fais quelque chose ça
va servir à rien." Je le comprenais plus ou moins.
C'est le minerai qui lui a esquinté
la vue. Quand sa vue a commencé à diminuer il a acheté
des lunettes, au marché aux puces, des lunettes qui lui montraient
les lettres plus grosses, mais après il pouvait plus lire. Il me
prenait moi pour que j'achète le journal et que je lui lise. Pendant
les Six Jours de la guerre d'Israël l'atmosphère a changé
dans la ville. Les petits commerçants sortent leur radio, ils augmentent
le son à fond quand il y a les informations, des groupes se font
devant chaque
boutique. Le parti U.N.E.F.P.L. a essayé de faire une manifestation.
pour soutenir les Arabes, mais la police a matraqué tout le monde
parce que tout le monde est pour la lutte du peuple palestinien.. Ce qui
n'est pas clair, c'est la question sionisme, juifs, tout ça...
Pour la Palestine, les gens disent : "Bon on va partir",
ça s'est vu partout.C'est même pour ça qu' Hassan
II a voulu envoyer des soldats là-bas. Il les montrait à
la télé, dans les journaux, en défilé dans
toutes les villes pour calmer les gens qui disaient : " Nous,
on veut partir volontaires", mais on n'enrôlait personne.
En écoutant les trucs de Mai 68 à
la radio, en lisant le journal, ça m'a encore fait penser que la
France c'était bien. Surtout quand il y avait des reportages des
bagarres. La radio disait que même les journalistes étaient
tapés par la police, même des journalistes de France-Inter
étaient matraqués alors je voyais qu'il y avait le gouvernement,
la police mais que tous les autres gens étaient contre.
Les radios elles-mêmes disaient beaucoup de mal de la police. Je
me suis dit : "Décidément la France c'est bien."-
Comment j'ai fait pour venir ? Il y a un bureau de placement et dès
que le bruit court qu'il y a du recrutement pour l'étranger, les
gens passent la nuit, font la queue (...). Ils peuvent rester une semaine
comme ça en se relayant entre copains pour aller chercher des casse-croûte.
Moi, on m'a dit : " Qu'est-ce que tu sais faire ?"
J'ai dit que j'étais mineur. On m'a dit : "Va à
Djerada, c'est une mine de charbon." J'ai travaillé dans
les mines de plomb, mais je ne savais pas qu'il y avait encore plus dégueulasse
dans les mines de charbon. Quand je rentrais dans la mine de charbon je
me considérais comme mort, et tous les ouvriers comme moi. En sortant
de là j'hésite plus beaucoup à
frapper n'importe qui parce que moi, maintenant, c'est fini, chaque fois
que je descends, je rencontre la mort en bas. Je voulais pas mourir. J'en
pouvais plus de ramper pendant des kilomètres avec des charges
trop lourdes. Je suis resté deux mois, j'ai pas pu résister.
J'ai même pas attendu mon compte. Ils me payaient six francs la
journée pour le travaille plus dur. Au bureau de placement, on
donne une carte pour venir voir chaque semaine, s'il y a du boulot. Je
retournais, je
retournais. Un jour, on me dit : " Est-ce que tu as fait de la
soudure?" - Moi j'ai jamais fait de la soudure. J'ai dit : "
Oui j'ai fait de la soudure." - Tu as un certificat ?»
- « Je l'ai mais je l'ai pas ici. - Va le chercher, Rabat
nous a appelés, on a besoin de soudeurs là-bas."
J'avais un copain d'école, qui travaillait dans le bureau de cette
mine où je travaillais avant. Je lui dis : " Il me faut
un papier blanc avec l'en-tête de la mine". Il me donne
le papier, là je vais voir un autre copain, son père est
commerçant, il a une machine à écrire. Il écrit
le certificat et je me présente au bureau de placement comme "soudeur".
On me dit : " C'est
bien." Au bout de deux mois je reçois une convocation
comme quoi je devais me présenter à l'Office Français
d'Immigration à Casablanca. Je ne savais même pas où
j'allais. Est-ce qu'il y a du travail à Casablanca ?
On nous parle des usines Chausson
à Paris. On nous dit : "Vous, vous
allez partir pour la France, il faut que vous passiez des tests."
Ils
discutaient avec nous pour savoir si on parlait le français. Ils
nous
disaient que là-bas c'était comme au Maroc, qu'il y avait
pas le
racisme, qu'il y avait aussi des "souks", enfin la
propagande.
Ils nous passent une visite médicale. J'ai jamais vu une visite
comme
ça. On était en file tout nus, une infirmière passait.
Elle nous
regardait les dents. Pour une prise de sang, on tendait tous le bras.
Chaque opération, elle la faisait comme ça, rapidement,
comme si on
n'était pas des hommes. C'était vraiment pas bien mais à
ce moment-là,
moi, j'étais très content, je pensais : "Maintenant,
ça s'est
arrangé." On nous avait dit que le voyage était
payé, la nourriture et tout. On
arrive à Casablanca, on nous donne un sac en papier avec deux petites
boîtes de conserve pour tenir cinq jours de train de troisième
classe.
En France, ça n'existe plus, des trains avec des bancs de bois.
On nous
dit que des gens vont nous attendre à notre arrivée en France.
On était
malades tellement on était fatigués, sans manger. On arrive
ici avec
beaucoup de gens venus avec des contrats pour Chausson, pour Simca. Il
y avait des cars qui attendaient ceux qui sont venus pour Simca. Nous,
on se retrouve à huit dans la gare. On sait pas où aller.
Aucun de nous
n'a de l'argent. Il y en avait encore un qui avait des cigarettes,
c'est tout. On est arrivé à six heures et on a attendu jusqu'à
minuit.
Là, un mec de Chausson est arrivé, il nous prend avec des
voitures et
nous emmène à Chausson. Celui qu'on a vu au Maroc est venu.
Il a répété
au moins cinq fois : "Surtout pas de politique. Vous êtes
là pour
travailler. Vous gagnerez assez d'argent pour l'envoyer à vos parents."
On faisait pas de politique à ce moment-là. On pensait que
l'essentiel,
c'est travailler. Mais à l'usine on voit que c'est pas bien. que
le
travail est très dur. On se rencontrait entre nous, on disait :
"Ça
va pas." On pensait que la France, c'était pas ça.-
On était logés dans des foyers de travailleurs, la société
gérante dit que le foyer est pour le bien des travailleurs, qu'elle
a pas de bénéfices, mais en voyant de près la chose,
on voit qu'elle fait des
bénéfices très importants. Ils louent des piaules
à 15 000 balles. Il y a le lit où s'allonger et c'est tout.
Et ce foyer-là était pas le plus dégueulasse. Souvent
ils sont à dix par chambre. On n'a pas le droit que quelqu'un vienne
nous rendre visite, pas le droit de faire du
bruit, pas le droit de rentrer à une heure tardive, vraiment une
prison. Je me suis dit : "C'est clair que c'est pas bien, alors
je
vais faire comme tout le monde, je vais résister." Ça
commence à
travailler dans la tête ; je vais à l'usine, le travail est
dur, les
chefs gueulent, les cadences me rendent fou, la paye est mauvaise. Je
reviens chez moi, le gérant gueule, j'ai pas le temps de faire
la
cuisine... Alors à peine le contrat fini - c'était un contrat
de six
mois on quitte tous Chausson. On dit qu'on va aller autre part. On
parlait à ce moment-là de Renault.- Avant, dans le foyer
j'écoutais toujours la radio, j'achetais beaucoup de journaux.
J'avais beaucoup de copains qui quelquefois n'osaient pas parler avec
le gérant pour des draps, pour toutes les
histoires... Enfin ils osaient pas, alors je descendais avec eux. Pour
tous les papiers de Sécurité sociale les gens venaient me
voir, ils me
racontaient tout sur le gérant : un officier dans l'armée
française
en Tunisie, qui parlait bien l'arabe, et qui disait : "Moi, je
suis
comme les Arabes", mais en fait il était très
raciste. Il rentrait dans
les chambres à n'importe quelle heure, il réveillait les
gens. Il
disait : "Vous êtes dégueulasses, vous n'avez qu'à
retourner chez
vous, vous ne savez pas lire, ni écrire. Normalement vous ne devriez
pas vivre, vous n'avez pas le droit de vivre." Moi je l'engueulais,
je
lui disais : "C'est pas vrai ".
En travaillant à
Renault-Flins, c'est là que j'ai commencé à voir
des
tracts, à entendre qu'il y avait des maoïstes. Sur la Chine,
je savais
que c'était très bien. J'ai jamais vu quelqu'un dire que
la Chine est
mauvaise. Je comprenais que c'était un pays progressiste, mais
différent des autres vu que personne ne dit de mal de la Chine,
pas
comme la Russie. Le fait que la Chine était pas à
l'O.N.U. c'était très
bien aussi. Et même j'expliquais aux gens pourquoi la Chine, c'est
bien
; la Chine sait que les autres gouvernements sont tous des salauds,
alors elle va pas à l'O.N.U. J'ai vu des tracts signés
"les maoïstes" qui étaient distribués
à Flins. Je lisais et je faisais la différence
avec les autres tracts distribués par la C.F.T.C. et tous les autres
syndicats.
Les tracts des maos expliquaient, s'il y a un chef dégueulasse,
voilà comment il faut faire. Pour les cadences, voilà comment
il faut faire. En prenant un tract de la C.G.T. on voyait des tas de chiffres
pour les coefficients machin et tout, je comprenais pas. Enfin, je savais
que ça intéressait personne. Que les ouvriers
aient une grille de salaire de plus ou de moins, c'est pas ça qui
va
diminuer les cadences.
C'étaient aussi les seuls tracts qui défendaient
les immigrés, qui disaient qu'il n'y avait pas de différence
entre Français et immigrés, qu'ils ont tous les mêmes
droits et que tous doivent s'unir. La chose qui m'a frappé aussi,
c'est les ouvriers qui
sont à la C.G.T., en fait, c'est pas les ouvriers qui parlent,
c'est la
C.G.T. Si la C.G.T. voit que les immigrés ont pas les mêmes
droits que
les Français, elle voit aussi que le gouvernement ne leur donne
pas ces
droits. Comme elle dit qu'elle est contre le gouvernement, moi, je dis
que la seule chose à faire, c'est que les immigrés soient
délégués eux
aussi, qu'ils aient les mêmes droits. Mais la C.G.T s'intéressait
pas
aux immigrés.
Avant de connaître les copains maoïstes
pour organiser des luttes, je faisais des trucs surtout sur le foyer.
Ça veut pas dire qu'il y a eu des victoires, j'ai pas su m'y prendre.
Mais il y avait un ouvrier qui s'est engueulé avec le gérant
pour payer le loyer... Ça criait fort. Moi, je travaillais la nuit,
j'étais encore en pyjama, je sors à la
fenêtre et je trouve tous les gens aux fenêtres pour voir
ce qui se
passait en bas. Alors je suis descendu et j'entends le gérant qui
dit à
l'ouvrier : "Tu n'as pas le droit de parler parce que
tu ne sais pas
lire. T'as intérêt à monter dormir."
Moi, je gueule aussi : "C'est
ça, tu crois que s'il sait pas lire, c'est une bête, c'est
un animal."
Et je dis aux autres ouvriers : "Il faut descendre." Tous
les ouvriers sont descendus mais je ne savais plus quoi faire. Les ouvriers
ont dit : "Il faut que le gérant choisisse, soit
il s'en va, soit on le tue. Et même si la police vient, on va tout
brûler." Ils disaient n'importe quoi. On est
resté, dans le foyer, à peu près 350 personnes, en
bas. Le gérant avait peur, la femme du gérant voulait me
parler, elle me disait:" Vous ne comprenez pas!" Les
gens de l'Amicale - les représentants du gouvernement algérien
- viennent et commencent à dire: "Du calme! on est bien
d'accord que le gérant est salaud avec vous,
on va arranger ça."- Qu'est-ce qu'ils font ? Ils entrent
avec le gérant
pour discuter. La majeure partie des ouvriers de ce foyer sont des
Algériens, un peu moins des Marocains et puis beaucoup moins des
Tunisiens. Les gens de l'Amicale disent : "C'est nous les
représentants des Algériens, on va lutter." Moi,
je dis : "Mais y a
aussi des Marocains. C'est pas l'Amicale qui va s'occuper de ça,
c'est
nous." Ils m'ont dit : "Nous, on est pour l'intérêt
de tous les
ouvriers." C'est pas vrai...(...)- Donc au foyer, un grand responsable
de l'Amicale arrive - un vieux qui était dans le F.L.N. ici, en
France - il passe dans toutes les
chambres et il dit : "Ce soir, on va avoir une grande réunion
pour
discuter." On descend. (...)Il ne parle que de l'Algérie,
que desAlgériens, que du F.L.N., que du gouvernement algérien,
et à la fin il
dit qu'il jure, au nom du sang qui a coulé, des martyrs qui sont
tombés
pendant la guerre d'Algérie, que le gérant quittera avant
la fin du
mois, et cela, grâce aux démarches faites par Je Consulat
d'Algérie.
Alors les ouvriers disent : "Si c'est comme ça, on est
d'accord, le
gérant va quitter, c'est ce qu'on veut." Il a jamais
quitté ! (...)
C'est après cette histoire que j'ai commencé
à rencontrer les copains maoïstes. Avant j'achetais La
Cause du peuple, j'étais très content
parce que c'était simple. Ce qu'ils disaient était vrai.
La rencontre
avec les maoïstes a changé mes perspectives parce que j'ai
vu qu'il
fallait s'organiser, j'ai vu déjà comment faire. Dans le
foyer, il y
avait des copains qui avaient des idées, des expériences
mais je ne
savais pas ce qu'on pouvait faire de plus. J'ai pas fini sur le foyer
parce qu'après j'ai fini par être expulsé.
Je voyais que c'était très bien quand on est descendus,
qu'on était
tous contents, et que le gérant avait peur mais je ne savais pas
comment continuer pour qu'on ait la parole et que le gérant parte.
Après, dès que quelqu'un avait un problème, c'était
moi qui descendais
engueuler le gérant, jusqu'au jour où il est venu avec des
gendarmes.
Il m'a dit : "Tu vas être expulsé." J'ai
dit : "Donne-moi un papier."
Il avait peur de me donner le papier. Je savais pas ce que je pourrais
faire avec ce papier, mais comme il avait peur, je me disais il me faut
un papier. Il me l'a pas donné, mais après j'ai dit aux
copains : "Je
vais pas partir comme ça. Je veux rester pour voir jusqu'où
il peut
aller".
Un jour, je vais au boulot et quand je reviens je trouve dans ma
chambre des nouveaux qui installent leurs bagages. Je leur dis :
"Qu'est-ce que vous faites là ?"Ils me disent
: «C'est le gérant qui
nous a donné la chambre». Moi, je dis : «Non,
il faut sortir.» Ils
voulaient se bagarrer avec moi. Alors, je leur ai expliqué que
nous
sommes pareils, que si c'est le gérant qui leur a donné
la chambre, ils
doivent retourner au gérant pour lui demander pourquoi il donne
une
chambre où il y a quelqu'un dedans. Ils ont compris et on est descendus
ensemble voir le gérant qui a dit : «Bon, je vais appeler
la police.»
Je suis allé avertir mes amis, on est restés dans la chambre
à
attendre. A onze heures tout le monde est allé se coucher parce
qu'ils
travaillaient le lendemain. Je suis resté avec un type. Alors y
a
quatre gendarmes qui entrent. Le gérant dit : «C'est
un rebelle, il
porte atteinte à la sûreté de l'État, c'est
un agitateur, c'est un
maoïste.» Moi, je comprenais pas ce qu'il disait.
C'est vrai, j'étais
seul avec les ouvriers, j'avais jamais eu de contacts avec d'autres
personnes, je connaissais pas encore les camarades. Je savais pas ce
que ça voulait dire : maoïste. Quand il me disait : «Tu
es maoïste»,
je me disais : «Si les maoïstes font comme je fais, alors
c'est très
bien.» Les gendarmes me prennent à deux, par les épaules,
ils me
descendent jusqu'en bas. Deux se mettent à la porte du foyer et
me
disent : «Barre-toi.» C'était la nuit, vers
onze heures, minuit. Je
dis : «Je remonte prendre mes bagages pour aller à l'hôtel,
j'ai pas où
aller. - Non, non. Ce soir tu ne rentres pas. Un autre jour peut-être,
mais pas aujourd'hui.» Ils avaient peur que j'aille réveiller
tous les
copains. Alors je suis parti seul dans la nuit.- C'est là
que j'ai contacté des camarades et qu’on a vu beaucoup plus
sérieusement ce qu'on pouvait faire. J'ai vu qu'il y a beaucoup
à faire. On est sur la même route. Dans le foyer,
je me disais que jesuis peut-être tout seul à voir comme
ça ; peut-être je pense mal, mais
quand j'ai vu qu'il y avait beaucoup de gens, beaucoup d'ouvriers qui
réfléchissaient comme moi, qui se disaient : «Ça
va me servir à quoi
devenir ici en France : ramasser des petites économies, retourner
chez
soi, revenir ici.» Je voyais que ça n'avait aucun sens
de continuer
comme ça. Qu'il fallait qu'on se retrouve ensemble, même
ceux qui
avaient peur, même ceux que la famille empêchait de lutter.
La lutte
que je mène ici et la lutte que je mènerai chez moi, c'est
la même. La
question de l'unité avec les travailleurs français doit
venir des
travailleurs immigrés parce qu'ils sont beaucoup plus disposés
à s'unir
: ils ont échappé à toute l'intoxication du parti
communiste français,
il y a pas beaucoup de choses qui les arrêtent. Les travailleurs
immigrés sont conscients du besoin d'unité avec les travailleurs
français. Par exemple, ce qui s'est passé dernièrement
à Chausson : la
concentration du travail le plus dur est pour les Marocains et les
Arabes, c'est eux qui déclenchent le mouvement. La C.G.T. sort
un tract
pour calmer. La réaction des Français à ce moment,
c'est : «Les
Arabes, ils en veulent.» Être maoïste, pour
moi, ça veut dire qu'ici,
en France, les ouvriers et surtout les ouvriers immigrés vont relever
la tête. -Je me dis que le jour où je décide
de retourner chez moi, ce sera
beaucoup plus simple qu'ici parce que chez nous les gens sont pauvres
et c'est clair (...) Là-bas, ils comprendront tout de suite. Je
lutte ici vu qu'actuellement les ouvriers immigrés sont exploités
ici. Je lutte pas uniquement pour retourner chez moi, mais pour faire
la révolution ici en France et chez
moi.
Si les travailleurs immigrés
sont une force pour la révolution en
France ? Sûrement. S'il n'y a pas de participation des ouvriers
immigrés dans la révolution en France, il y aura peut-être
quelque
chose mais ce ne sera jamais une révolution en France, il y aura
peut-être quelque chose mais ce ne sera jamais une révolution,
- ce ne
sera jamais les ouvriers au pouvoir. Tous les ouvriers immigrés
doivent
penser comme moi, mais pour nous, les Arabes, c'est rare de penser
qu'on est définitivement en France, alors beaucoup disent :
« Ça va me
servir à quoi ? D'accord je suis exploité, les ouvriers
sont exploités,
il faut lutter mais on va retourner chez nous et ça va pas servir
à
grand-chose.» Moi je pense que si on lutte pas ici,
on va rien faire
chez nous non plus. Si on vient ici où il y a tous les
ennemis, les
patrons, et tout, on doit faire l'unité avec les travailleurs français
: c'est la meilleure solution pour écraser les patrons (...) C'est
pas tant
la peur de la répression qui empêche les immigrés
de lutter mais qu'ils
ne voient souvent pas le but de la lutte qu'ils vont mener. Les
ouvriers français de leur côté, se rendent pas compte
encore des
conditions réelles de la vie des immigrés, parce que s'ils
se rendaient
compte, il y aurait beaucoup de choses de changées.
Sur l'unité avec les Français,
avant, je pensais qu'il y avait des Français pas racistes, mais
qu'en général, ils étaient tous des racistes. Je
pensais pas qu'un jour des Français puissent s'unir comme des frères
pour mener une bataille où les risques et les buts sont les mêmes,
comme on le fait maintenant. Je me disais : il y aura peut-être
des exceptions comme pendant la guerre d'Algérie où il y
a des Français qui ont participé au truc, mais je pensais
qu'il y avait beaucoup d'idées racistes chez les Français.
Maintenant je le pense plus et je vois qu'on avance à grands
pas vers l'unité entre les immigrés et les
Français. Si la majeure partie des Français ont des réactions
racistes,
c'est qu'ils tombent dans le panneau des patrons, mais jamais ils
tombent au point de se mettre contre la lutte des immigrés. Ils
disent
que les immigrés c'est une chose, eux, c'est autre chose. Pourtant
je
sens que ça a changé et que ça change de plus en
plus, parce que les
travailleurs français sentent de plus en plus leur exploitation.
Avec
la nouvelle génération d'ouvriers français c'est
beaucoup plus facile.
Les jeunes échappent à l'expérience des vieux ouvriers
français. J'ai
discuté avec pas mal d'ouvriers français. Le niveau
de conscience des
vieux ouvriers est vachement net sur la question des patrons, mais sur
la question des immigrés, c'est dur.
Le barrage de la langue n'est pas le principal parce que
les immigrés, dès qu'ils sont en France, font beaucoup d'efforts
pour parler le français. L'alphabétisation, c'est
une bonne chose pour la compréhension entre les ouvriers, mais
la
question de l'unité c'est dans la lutte à l'usine que ça
va
s'apprendre, en multipliant les luttes ici et en soutenant les luttes
des peuples arabes. L'étape de la prise de conscience et
l'étape de
l'agitation sont largement dépassées. On est dans une étape
beaucoup
plus sérieuse, il faut penser à l'organisation. Maintenant,
on peut
parler d'une force des travailleurs en France.
La question de la Révolution française et de la Révolution
arabe est
très liée. Si je prends ce qui s'est passé au Maroc
le 10 juillet
(Skirat), d'après tous les gens que j'ai vus, c'était l'affolement
total à la télévision française. Ça
prouve que le gouvernement français
tire encore beaucoup de profits des pays des pays arabes, ne serait-ce
que la main d'œuvre.Y a même un ouvrier qui a fait enregistrer
une
chanson populaire vachement connue - c'est pas politique la chanson -
mais il raconte très bien la situation dans laquelle vit un ouvrier
ici. La chanson s'appelle Le Passeport : il raconte comment l'ouvrier
a eu le passeport, comment il arrive ici, comment il se réveille
le
matin, la pluie, la chambre à six, l'usine, le racisme, etc. Le
racisme
est toujours présent mais il y a des victoires sur ce racisme,
c'est ça
que je voulais dire. (...)
J'ai reparlé avec mon
père, surtout sur le Maroc. Je lui ai montré
qu'il n'y avait même pas la liberté d'expression au Maroc,
et que l'on
ne peut pas attendre que la loi ou je ne sais quoi donne la parole ou
la démocratie. "La seule chose, maintenant, c'est les
armes." Il
paraissait plus ou moins d'accord, mais mon père respecte la religion.
La question de la religion chez les travailleurs immigrés a perdu
tout
son sens. La religion, c'est devenu comme un rite. La seule chose que
pratiquent encore les immigrés c’est le carême et le
Ramadan, mais la
façon dont ils pratiquent – est totalement différente
de ce que dit la
religion. D'année en année ça change, les gens commencent
à arranger à
critiquer, à dire : « Ça sert à rien.”
Non, la question de la religion
ne pose pas de problèmes. Dans la religion musulmane, il
y a d'ailleurs
beaucoup de bonnes choses, sur la question de l'égalité
des hommes.
C'est clair pour tous les émigrés, et surtout les Arabes,
que la
meilleure solution pour gagner c'est la violence, la lutte violente et
les armes. C'est rare de trouver quelqu'un qui dira qu'il faut
discuter. Si demain, par exemple, la révolution palestinienne avait
besoin de volontaires, il y en a des millions qui voudraient partir. La
question des armes pour les immigrés s'est vachement propagée.
Les
Français, eux ont tendance à régler les problèmes
pacifiquement et
c'est ça qu'il faut combattre.
Il faut une organisation maoïste de
tous les travailleurs en France,
avec une autonomie, de mouvement pour les travailleurs immigrés,
enfin
surtout pour les travailleurs arabes, je ne connais pas les problèmes
pour les autres nationalités. On est entrain de constituer
cette
organisation au même titre qu'on est en train de constituer celle
de
tous les travailleurs. C'est dans le mouvement qu'on voit comment il
faut faire et ce qu'on veut concrètement. J'ai travaillé
dans des
usines de voitures et je sais ce que sentent tous les ouvriers :
qu'ils sont pas en train de faire des voitures mais qu'ils sont entrain
de faire n'importe quoi. L'important c'est que les gens comprennent ce
qu'ils font pour le faire mieux. L'organisation de la lutte, c'est que
les gens comprennent qu'ils doivent compter sur leurs propres forces
pour changer ça. Un maoïste arabe, quand il lutte ici contre
les
patrons, contre la bourgeoisie, en même temps il lutte et il s'organise
contre les réactionnaires des pays arabes. Pour arriver à
la libération
de la Palestine et des pays arabes il faut qu'il y ait un front de
lutte pas seulement en Palestine. Il faut que les fronts soient dans
tous les pays contre les réactionnaires.- Un militant maoïste
arabe qui aura acquis ici une expérience de lutte fera
l'effet d'une bombe atomique quand il retournera dans un pays arabe.
Là-bas, il y a les paysans et peu d'ouvriers et puis,
il y a
ceux qui gouvernent, c'est le féodalisme. (...)Mais il faut savoir
qu'un militant maoïste, là-bas, ne pourra pas bouger. Il ira
directement en taule. Tout de suite en débarquant, parce que les
gouvernements ont déjà tous les renseignements sur lui.
Il faudra avoir des méthodes de travail clandestines que
nous, ici, on
a pas encore. J'ai lu l'autre jour le rapport du parti maoïste de
l'Inde. C'est un truc analogue qu'il faut faire au Maroc. Pour un pays
comme le Maroc, où la répression est à un haut niveau,
il faudra
physiquement éliminer les ennemis de classe. Dans le rapport indien
c'est très clair.
Pour la France, c'est pas ça. En septembre
70, il y a eu une levée,
dans les cafés,dans tous les foyers, partout, des travailleurs
arabes
qui ont commencé à discuter, à bouger, à bouillonner.
La répression
féroce du peuple palestinien a fait que tous les travailleurs arabes
se
sont reconnus dans le peuple palestinien (...). En septembre 70, on a
compris qu'il existe, ici, un peuple arabe, un peuple uni, que nous, ouvriers
arabes, nous sommes
l'avant-garde pour la lutte de libération du peuple arabe. C'est
ce qui
nous permet d'entrer dans la lutte ici en France parce que la question
nationale et la question de la lutte de classes sont, pour nous, deux
choses qui sont unies. - Les comités Palestine naissent
en septembre 70.
Il y avait un certain nombre de militants maoïstes arabes qui,
d'ailleurs, pour dire la vérité, se posaient des questions
: «Qu'est-ce qu'on fait ici ?» Pour nous, faire la
révolution en France
c'était un problème. Le travailleur immigré, il pense
toujours qu'il va
rentrer, qu'ici c'est pas la peine de lutter. S'ils ne pensaient pas
ça, tous les travailleurs arabes seraient déjà avec
nous. C'est contre
ça qu'on doit lutter. Maintenant, c'est clair, les Arabes comprennent,
la solution est apportée par septembre 70.- Avant septembre 70,
l'esprit c'était souvent : « Tu vas lutter ici mais qui
est-ce qui va aller au pouvoir, c'est les Français. Alors pourquoi
lutter ?» Avant septembre 70, c'était l'esprit
national. Les Arabes disaient : «Les patrons, c'est
tous des sionistes.” Quand on disait pas : «C'est
tous des Juifs» Maintenant, le courant maoïste,
l'esprit de la lutte de classes, est passé : les Arabes savent
qu'ils
ont le même ennemi que les Français ça se voit à
la Goutte d'Or quand
les Arabes sont entrés chez la boulangère parce que c'est
une raciste.
Ils lui ont pas tout saccagé, ils ont tout vidé mais pas
saccagé.
Pourquoi ? Parce qu'ils ont pensé : «
Si on fout tout en l'air, après
les Français comprendront pas»
Maintenant, il y a vraiment des ouvriers maoïstes
arabes. C'est comme
ça que l'autre semaine à Barbès pour Djellali1, les
frères algériens
sont descendus avec le drapeau algérien, pas celui de la
Révolution
bourgeoise de Boumediene, celui de la Révolution algérienne.
Et aussi
avec le drapeau rouge, de la Révolution française.
Chaque fois qu'on
avance dans le sentiment qu'on est des Arabes, chaque fois qu'on avance
dans la libération du peuple arabe, on avance aussi dans l'unité
avec
les Français, on avance dans la Révolution française.
Tout est lié.
Dans la lutte commune, le racisme, il tombe. Ça, on le voit déjà
au
moment des grèves...
Note :
1. Djellali Ben Ali, un jeune Algérien de seize
ans, assassiné dans le
quartier de la Goutte d'Or à Paris, en novembre 71, par un concierge
Français. |
"Nous
te pleurons, Saïd..."
Nous te pleurons, Saïd, et nos larmes
n'ont pas la douceur de ton sourire, et de ton cœur, elles sont amères,
et nos âmes saignent avec ton âme, qui vole sur la mer...
Avant de devenir l'infatigable militant
de la Ligue des Droits de l'Homme resté enraciné dans son
quartier de Barbès que pleurent aujourd'hui les chibanis de ton
quartier comme les jeunes "beurettes" et les notables
sincères ou insincèresde la Cité, tu t'étais
engagé, parmi les tous premiers, au temps des crimes racistes impunis,
des cafés d'assassins à fusil, des barbares à couteau
jetant les cadavres d'immigrés dans le canal de La Villette, au
temps des "établis" d'usine, des "détachements
de porte" formés au karate, et des émeutes pour
la Palestine dans les ruelles et les foyers-hôtels de Gennevilliers,
au temps des bidonvilles, soulevés, et des cocktail-molotov lancés
contre la devanture de la banque Rothschild, sur les façades ou
même à l'intérieur des ambassades des valets d'Israël
par "le
groupe spécial "Karameh"
de la milice ouvrière mutinationale", les "copains"
de Citroën et les "copains" de Renault, au temps
de Pierre Overney, abattu comme un chien puis vengé comme un homme
par des hommes agissant en hommes, et des femmes agissant en femmes, en
êtes humains défendant le droit fondamental de l'être
humain, dans le Respect du Devoir de Mémoire.
Mémoire, aujourd'hui, nous te devons,
Saïd, frère, compagnon, camarade, pour rappeler qu'au temps
des premières impostures, des premiers reniements, et de la trahison,
indigne, au temps des "Chrysanthèmes" (Toussaint
1973) tu avais refusé, contrairement à tant d'autres,
de prendre, vendant ton âme et notre histoire pour un plat de lentilles,
le chemin du repentir, d'une carrière de mandarin de seconde classe,
de spécialiste en âneries Lévinassiennes, d'escroc
médiatique, d'écrivain vendeur de son âme, et de celle
des siens, de politicien social-démocrate à gros salaire,
ou de pitre médiatique. Tu n'étaisdevenu ni July ni Benny,
ni Geismar, ni Le Dantec, ni "ergonome" à la
Theureau, ni "néo-cons" à la Rolin, ni clown télévisuel
genre Gérard Miller - aujourd'hui triste"groupie"
de "Tsahal", pitoyable...
Discret, humble, obstiné, modeste,
et, ô combien, efficace, le sillon de ta charrue, toujours, accroché
à nos étoiles, tu avais poursuivi sur le chemin tracé
par les Maos de la Gauche prolétarienne, par
les tout premiers combats des ouvriers immigrés "pour
les papiers et pour la dignité", par leurs grèves
de la faim, la tienne, par la première grève générale
des ouvriers "bougnoules" de France après les
ratonnades de Grasse, et la construction du Mouvement des Travailleurs
Arabes, le MTA...
Dans l'ombre, tu étais devenu, et resté, l'un des plus honorables
correspondants du petit mais pugnace réseau de renseignement anti-impérialiste,
anti-raciste, anti-sioniste, issu de la Nouvelle Résistance Populaire
(NRP), sans lequel le bien utile travail de "nettoyage"
d'une "planète pro-Palestine" de Paris infestée
d'agents d'influence opérant, sous divers masques, pour le compte
de l'entité raciste de Tel Aviv, n'aurait pu être entrepris,
ni poursuivi...
Qu'importe, donc, où nous a surpris
ta mort...Qu'elle soit la bienvenue...Pour autant que ton cri de guerre
soit entendu; que d'autres hommes se lèvent,qui soient de ton étoffe;
qued'autres voix s'élèvent, dans ou sans le fracas des mitrailleuses,
pour prolonger ton chant de guerre et de victoire!
En présence
de Sadok, Cherif, Houcine, de Didier, des deux Jean-Paul, de son frère
Hamza, de sa femme, de ses proches, de tous ses amis, de tous les siens,
un hommage sera rendu à Saïd Bouziri ce dimanche 28 juin à
17h salle St Bruno, 18eme.Pour venir visiter la famille bd Barbès,
nous écrire ici: raoni@wanadoo.fr
| |
| REBELLES
(suite)
NANTES-SAINT-NAZAIRE
(suite)
Il nous fallait honorer l'invitation des "paysans en
lutte", pour Guichard, à Plessé (voir page).
Ces dynamiques producteurs de lait (et plus rarement de viande,
d'œufs, ou de poulets), ont fondé un petit noyau
militant très actif dans l'orbite de la G.P. Leur "commissaire
politique", Jean-Bernard, est le frère aîné
de "Dédé" Mabilais, éleveur
à Fay-de Bretagne, près de Plessé, au
nord de Nantes - dont la jolie femme, l'incandescente Gaby,
deviendra plus tard une des icônes féminines,
et féministes, du mouvement des paysans rebelles, après
son incarcération, puis sa libération arrachée
de haute lutte, au cours d'un autre conflit.
Les campagnes de l'ouest vivent désormais au rythme
quasi-industriel de la traite semi-automatisée, avec
pose d'étranges tire-pis vibrants reliés à
de longs tuyaux noirs, qu'il faut placer sur les mamelles
pleines, "tous les matins que l' Bon Dieu fait",
terriblement tôt ("à pas d'heure")
avant que le camion de la CANA (la coopérative) passe
récupérer le blanc nectar dans son beau bac
réfrigéré, rond, en bel acier inox, obligatoire.
Les militants de l'époque sortent d'une longue phase
de formation théorique, menée, dans le sillage
du Mouvement Rural de la Jeunesse Catholique (MRJC), et de
la revue franciscaine "Frères du Monde".
Mai 68 étant passé là-dessus, ils en
sont venus à une conception de l'action politique très
proche de la nôtre, et se posent un peu les mêmes
problèmes que nos militants ouvriers sur la question
des relations avec le syndicalisme. dans leurs relations avec
le syndicalisme. Autour de Nantes, ils sont facilités
par l'évolution contestataire du Centre Départemental
Des Jeunes Agriculteurs (CDJA), la branche jeune de la puissante
fédération Nationale des Syndicats d'exploitants
Agricoles (FNSEA), restée, elle, au niveau national
du moins, un bastion du conservatisme dans le monde rural.
Présents aux grandes manifs nantaises de mai 68 derrière
une flamboyante banderole rouge vif porteuse de mots d'ordre
révolutionnaires fulgurants, et bien présents,
parmi les ouvriers, au cours du principal assaut, mené,
à coups de pierres, contre la préfecture, les
jeunes paysans de La Chapelle du Erdre sont alors en pointe.
Dès février 1969, le 11, exactement,
appuyés par près de 700 militants paysans de
la région de Nantes, Joseph Potiron, son cousin et
voisin "Jojo" Leroy, fidèle lecteur, lui
aussi, de La Cause du Peuple, les frères Maisonneuve,
leurs amis de la commune voisine de Treillières, Marie-France
et Jean-Paul Martin, Etienne Jarnet et Michel Tarin, un "pro-chinois"
à barbe rousse taillée comme celle d'un lutin
de fable - abonné, lui, à L'Humanité
Rouge - et tous les autres, ont ouvert un des principaux "fronts
de lutte" à la campagne: celui du combat contre
'l'accaparement des terres", souvent " par des personnes
étrangères à la profession", et
donc pour la défense de "la terre, outil de travail."
Un spéculateur nommé Voiry
convoite là une bonne poignée d'hectares de
bonne terre cultivable. Au prétexte de "reboisement",
il espére en fait bénéficier de subventions
des Eaux et Forêts, puis créer des lotissements
dans cette zone urbanisable.
Alerté par l'écho des "réunions
de canton", préparation démocratique de
toute "action directe" à la campagne, il
a rassemblé 50 "gros bras", pour faire face.
Ils ne font pas le poids. Débandés, ils se dispersent,
pendant que l'accapareur lui-même doit dégager
des lieux sous la protection des gendarmes.
Dénonçant "la technocratie
franco-bruxelloise du Plan Mansholt", agissant
"au nom de la bourgeoisie impérialiste du Marché
Commun", qui prévoit de "mettre
5 millions de paysans au chômage d'ici 10 ans",
en organisant, sous la contrainte, "une réduction
de toutes les productions agricoles, dont le lait",
les "chouans rouges"
de La Chapelle marchent sous leur fière banderole écarlate:
"Non à la société
capitaliste gérée et soutenu par la bourgeoisie",
dont le texte, peut-être un petit peu long, a fait l'objet
de discussions patientes, dans les fermes et dans les villages
des cantons du secteur.
"Oui à la société socialiste
créée et dirgée par les travailleurs",
proclame une oriflamme complémentaire, destinée
à faire passer un clair message aux métallos
maos, dont quelques-uns sont déjà là,
comme une poignée d'éléments d' "avant-garde"
venus des facs ou des lycées, et quelques profs.
La "Jeannette" de Guillouard,
l' "usine aux mains coupée"
Inaugurant une "pratique" appelée à
devenir bientôt systématique, les jeunes militants
paysans allaient ensuite se répartir, par petits groupes,
pour aller distribuer un tract de "popularisation"
aux portes des chantiers navals Dubigeon, des Batignolles,
bien sûr - ou de l'infecte Guillouard, une usine de
fabrication de bassines métalliques où fait
ses premiers pas une héroïque "marxiste-léniniste"
de l' "Humanité Rouge", Jeannette Pelletier,
proche de Michel Tarin comme d'un autre éleveur du
sud du département, qui a fait, tôt, le voyage
en Chine, Bernard Deniau.
Guillouard, d'où Jeannette sort chaque soir épuisée,
le bras droit - qui actionne le levier de la cisaille - raide
de courbatures, s'illustrera, de longues années plus
tard, par une "grève des mains coupées"
- dont le nom dit tout.
C'était l'aboutissement du travail de plusieurs années
de cette militante exemplaire, que son parti, le PCmlf de
Jacques Jurquet, convaincu, lui, de l'imminence d'une explosion
révolutionnaire, avait su persuader de s'accrocher
pour faire, d'ici là, "les plus durs sacrifices".
Au bout d'une longue période de souffrances et de petites
luttes partielles, patientes, l'explosion de colère
des ouvrières sera sauvage, et "la Jeannette de
Guillouard", Jeanne d'Arc prolétarienne des années
70 à Nantes, avec sa Gitane maös au bec et son
accent gouailleur, échappera d'extrême-justesse
à une mise au bûcher, sous la forme d'un condamnation
pour "séquestration", inscrite au casier
judiciaire. Une telle issue aurait empêché cette
ancienne prof de philo à l'énergie incroyable
de se reconvertir, comme elle l'a fait, dans l'administration
préfectorale...
Loin de Nantes, "et de tout cela", elle y poursuit,
concours après concours, une carrière brillante.
On reparlera de "la Jeannette". Comme on reparle,
confiait, tout récemment, récemment Serge Doussin
le souriant et combatif secrétaire de l'Union Départementale
CGT de Loire-Atlantique (UD CGT 44), de la "grève
des mains coupées".
"L'autre jour, en faisant mes courses au Leclerc, je
suis retombé sur l'ouvrière dont "l'accident
du travail" lui laisse encore, aujourd'hui, un bandage."
La main n'a pas repoussé, bien sûr, et des complications
sont survenues, lointaine conséquence d'un "pépin"
survenu après une longue série d'autres, dus
à l'épuisement, aux cadences, et à l'absence
de dispositif de sécurité simple, rationnel,
et bon marché) .
"Elle est sans amertume",
dit Serge. "Ce qui l'a marquée, c'est
l'extraordinaire mouvement de solidarité dont elle
a été entourée"...
De "Paysans en lutte" à
"Paysans-Travailleurs" - jusqu'à José
Bové
Paysans, ouvriers, paysans...Navette...C'est un nouveau tissu
social qui se forme, porteur d'un profond bouleversement historique
et culturel...De semaine en semaine, "action" après
"action", réunion après réunion,
idée sur idée, tract après tract, le
travail des maos de Nantes s'inscrit dans la durée.
Il sera prolongé et élargi, bientôt, par
celui des militants de la G.O.P. (Gauche Ouvrière et
Paysanne), une scission maoisante du PSU, survenue dans le
sillage du mouvement paysan, et regroupant aussi quelques
syndicalistes d'usine. C'est elle qui activera, plus tard,
l'alliance de "Paysans en lutte" avec une large
fraction des syndicalistes de gauche du CDJA ou même
de la FDSEA 44, largement touchée par le virus, avec
le soutien des maos qui ont résisté à
la liquidation de l'"ex-GP"...
Cette fusion donnera naissance au Mouvement des Paysans-Travailleurs,
force dirigeante, notamment, de la bataille du Larzac, sous
l'égide de Bernard Lambert, devenu entre temps un des
fondateurs du Secours Rouge, avant la Confédération
Paysanne, force de défense d'une culture politique
ancrée sur l'idée de "vivre et travailler
au pays", c'est à dire de la survie du monde et
de la culture rurale, au cœur de la contradiction ville-campagne
dans une société capitaliste développée,
et dans l'idée qu' "on peut tout déraciner,
sauf le besoin de racines" (Christopher Lasch), même
et surtout dans le grand tournis "bougiste" de la
"globalisation"...Perspective qui, donc, ne se réduit
pas à "un nouveau syndicalisme paysan, de gauche"
- pas plus qu'on ne peut la résumer à la figure
caricaturale de l' "établi" paysan José
Bové, avec sa moustache "plus gaulois que moi,
tu meurs", sa grosse pipe, sa trop belle maison tout-écolo
du plateau et les fauchages - télévisés
- de ses "commandos anti-OGM"...
Le souffle a de la puissance. Il se propage très
vite aux départements voisins - avant tout le grand-ouest,
les Vosges, la Drôme, les Cévennes, le Larzac...
Contemporaine des "actions" contre Voiry, à
La Chapelle sur Erdre, ou le ministre Guichard, à Plessé,
la mobilisation paysanne contre le "cumulard" Gabard,
à 100 kilomètres au sud de Nantes, au
cœur de la Vendée historique, aux traditions en
voie de se renverser, lentement...
Ce marchand de bestiaux, "spéculateur sur viande",
est assez riche pour "accaparer" toutes les bonnes
terres de son canton, au détriment de ses voisins.
Une marche de sept-cents arrière-arrière-arrière
petits-enfants de la "chouannerie blanche", renforcés
par quelques paysans "rouges" de la région
nantaise, qui font école, s'étend sur deux kilomètres.
Elle se termine par l'arrachage "en groupe et à
force ouverte" de 200 mètres de clôtures
neuves, posées par le "cumulard".
L'objectif initial consistait à ensemencer de chou
ou de maïs plusieurs hectares des pâturages en
friche du "marchand de vaches". On serait venu faire
la récolte, plus tard, toujours en parfaite illégalité,
"à la sauvage", Les dissensions, toujours
latentes au sein du mouvement paysan, entre amateurs d'un
style plus classiquement syndicaliste, et promoteurs...d'"actions
de partisans", imaginatives et hors-la-loi,
"à la mao", empêcheront
d'aller jusque là.
Ouvriers et paysans unis pour la "libération
des bords de l'Erdre"
Pour que le tissu devienne vêtement, habit d'une
nouvelle force politique, ouvrière et plus largement
populaire, poussant au-delà de la contradiction manuel/intellectuel,
et jusqu'à ville-campagne, la critique en actes de
la société "fordienne", forme imposée
au monde d'un modèle de capitalisme forcené,
hyperproductiviste, importé des Etats-Unis d'Amérique
et plaqué sur d'autres formes de civilisations, différentes,
fussent-elles, elles-même, pour une phase sans doute
encore très longue, capitalistes, il ne suffit pas
que la "navette" amène des groupes d'abord
ténus de paysans à soutenir les luttes d'usine,
en 1968, par exemple, ou plus tard avec le ravitaillement,
bientôt systématique, des usines en grève.
Il ne suffit pas non plus que quelques poignées
de militants ouvriers, eux-même, souvent issus de la
campagne, aillent volontairement s'intégrer aux "actions
de justice" des paysans, en leur apportant leur propre
culture de lutte, avant de revenir en faire connaître
le contenu social, et les valeurs, autour d'eux, à
l'usine.
L'idéal serait de définir des cibles
d'action commune, à la charnière de la révolte
anti-patronale ouvrière et des rébellions paysannes.
C'est ce que les maos de Nantes vont faire germer, sous l'influence
prépondérante d'un des meilleurs d'entre eux,
Jean-Paul Minier, avec la lutte "pour la libération
des rives de l'Erdre."
- Mai 2007. "Il pleut sur Nantes", chantait Barbara.
"Dis...quand reviendras-tu? Dis...Au moins le sais-tu?...Premier
retour à, après plus de 20 ans d'absence. Il
pleut, comme il se doit, de cette pluie fine et bien mouillante
qui faisait dire à Prosper, retournant doucement du
pied, dans un large sourire, des mottes fraîchement
labourées, humides, bien grasses et bien luisantes:
"la terre est amoureuse"...
Ouvrier quelque vingt années dans les ateliers agités
de Citroën Rennes (en 1968), puis aux Ateliers et Chantiers
de Bretagne (ACB) de Nantes, où travaillait aussi,
comme employée, son épouse Colette, puis revenu
s'installer à La Chapelle sur Erdre, où a toujours
vécu sa famille, Jean-Paul n'a pas changé.
Il a gardé les même cheveux drus, qu'il avait
déjà précocement gris, toujours strictement
coupés. Il a toujours le même regard, franc et
direct, et le même sourire ouvert sous des joues toujours
roses de fils de la campagne, fortifié au grand air
et aux bonnes soupes de légumes du jardin. Il est venu
me chercher chez Joseph Potiron, toujours le même
lui aussi, sous la même tignasse frisée, mais
là, blanchie - et qui occupe sa vie de retraité
fidèle à ses jeunes années (il a passé
le cap des 70) à des "voyages d'échanges",
de la Colombie au Burkina Faso, où paysans du grand
sud et "Jacquou" de l'ouest français discutent
clôtures, cultures, gestion des sols et de l'eau, productivité,
écologie, et sens de la vie...
Sous son grand parapluie multicolore nous protégeant,
plus ou moins, de l'averse, c'est au bas du château
de Savelli, La Gascherie, que m'emmène le fondateur
des Comités pour l'Accès aux Bords de l'Erdre
(C.A.B.E.), une vraie structure de masse ouvriers-paysans-étudiants-enseignants,
construite, année après année, canton
pa canton, bourg par bourg, et quartier par quartier. Ce sont
plus de vingt ans d'action, "ininterrompue et par étapes",
initiée par Jean-Paul, et par le C.A.B.E., qui permettant
aujourd'hui, l'accès libre à la belle rivière
sur quelques hectomètres au moins, au pied de La Gascherie.
La bataille pour l'accès aux rives de l'Erdre
remonte dans le temps.
Dès le début du siècle, aux châteaux
de rêve des négriers s'ajoutent de nouvelles
propriétés bourgeoises, par les détenteurs
de nouvelles fortunes (chefs d'entreprises, cadres supérieurs,
avocats, médecins...) sur la moindre parcelle disponible
au bord de la rivière,
La loi exige un passage public libre, au bord de l'eau.
Ils sont au-dessus de ça.
Ils s'en moquent.
Comme j'ai l'occasion de l'écrire, dans un premier
rapport, manuscrit, au C.E. de la G.P. qui me vaut d'aimables
commentaires de mes pairs, on peut analyser "la
façon de s'y prendre des masses"
(Mao) pour aborder, sans le moindre tuteur, les problèmes.
Ensuite vient "la façon de s'y prendre"
des militants (Mao, toujours). Celle-ci a pour vocation
de s'inspirer de celle-là, en cristallisant la réflexion
populaire, "spontanée", "pour la
porter à un niveau supérieur", (Mao,
encore: la "ligne de masse").
Les "prolos" du dimanche, amateurs, non seulement
de congés payés - "les chiens!...",
mais d'eau fraîche, d'air pur, de verdure, de calme
et de lumière, saccagent les barrières, et "squattent",
le temps d'un pique-nique avec les copains, et en famille,
les belles pelouses "interdites".
La nuit, les jeunes paysans, amateurs de pêche comme
de péché avec leurs compagnes d'un soir, elles
aussi avides de transgressions sociales autant qu'individuelles,
rampent au clair de lune pour faire couler pontons ou jolies
barques de ceux qui prétendent s'approprier le monde
- et la rivière...
C'est donc sur une très ancienne aspiration
à un mieux vivre paisible, on ne peut plus convivial
et pacifique, que le métallo de la G.P. Jean-Paul Minier,
fils d'une famille de paysans enracinés depuis des
lustres à La Chapelle sur Erdre va s'appuyer,
dans les veillées d'hiver, autour de documents d'archives,
de photos, et de diapos, pour animer inlassablement
des réunions de canton ou de quartier, avec une bonne
équipe constituée d'étudiants "maos"
et de jeunes paysans. Affiches, pétitions,
premières manifs. Très vite, un vrai
mouvement populaire s'amorce là.
Longtemps avant que l'écologie devienne
une mode politique, cette action dans la durée nous
permet de briser avec l'image de "casseurs" nihilistes,
ultra-violents, qu'on essaye de nous coller - et que certaines
pratiques maos, ou même certains tonitruants discours,
suscite.
Ici, nous sommes les défenseurs des familles
qui veulent non seulement "vaincre et vivre" , "gratter"
au moins de petits succès par l'action "tous ensemble"
- mais jouir paisiblement de la vie, au moins les fins de
semaine, loin de la tension bruyante des ateliers comme des
rugissements des tracteurs.
Mieux même: nous sommes ces familles - puisqu'à
l'appel du C.A.B.E., avec le soutien d'abord discret, puis
accentué, de syndicats ouvriers et paysans, des
manifs pique-nique unissant toutes les "tribus"
rurales, divers milieux sociaux, et des gosses aux grand-mères,
s'étalent comme un grand fleuve paisible jusque sous
les fenêtres grand style du château de La Gascherie,
et des autres, commentées avec bienveillance, pour
cette imbattable "cause du peuple", par
la presse régionale. Chacun met la main à
la pâte pour son petit bout d'"action
directe", remplaçant une pancarte
"interdit d'accès au public" par "L'Erdre
appartient au peuple", ou accrochant des corbeilles
à détritus aux arbres bi-centenaires des jardins
des négriers - touche d'insolence gentille
et signe d'une intention de revenir, limite menace.
- Et de fait, nous reviendrons, de jour, mais aussi
de nuit - et saute la maison d'un promoteur construite sans
permis sur l'Île Saint-Denis...Attentat portant
la griffe"mao", revendiqué par un "groupe
de travailleurs au noir" d'une "milice
populaire" locale, constituée sur une "solide
base de classe ouvriers-paysans" qui ont appris
d'artificiers de la G.P., dans l'ombre, pelle et pioche en
main, l'art savant du minage, avant celui des bombes...
La G.P. n'exclut pas. Elle "dissocie"...Méthode
chinoise, toujours.
Entre temps, les fées de l'Erdre vont
nous aider à résoudre, tout en douceur, un double
problème politique.
La Gauche prolétarienne, à Nantes, ce ne sont
pas seulement les O.P. du secteur "mécanique"
de la "Navale"(A.C.B.), des Batignolles, ou les
O.S. de l'usine de construction de chauffe-eau Saunier Duval,
voisine, dans laquelle un électricien de métier,
marxiste-léniniste catholique pur et dur, Georges Louineau,
"Jojo", et son épouse, Jeanine, sont allés
s' "établir", en couple, et vaillamment,
sur les chaînes de l'assemblage ou de l'émaillerie
- quittant leur travail tranquille et convenablement payé,
ainsi que leur métier d'origine, .
C'est aussi, comme partout, un groupe d'étudiants,
courageux eux aussi, mais un peu "intellos".
Ils contestent l' "ouvriérisme" - bien réel
- de certains au moins de nos militants ouvriers. Il arrive
que ceux-ci préfèrent esquiver des discussions
qui gênent en criant à l' "intellectualisme
petit-bourgeois", au lieu de répondre patiemment,
argument contre argument, comme savent le faire Jean-Paul
Minier ou son complice des A.C.B., le vif et tonique Raymond
Clavreul - gens curieux de tout, ouverts et tolérants...
Christiane Sadet, venue de la Sorbonne, la bretonne Catherine
Conan, Jean-Yves, "Dédé", Richard,
Yves et Claudine, les "intellos" en question, n'ont
pas tort en tout et sur tout, loin de là.
Présents sur place, pour la plupart, en 1968, ils ont
saisi les particularités de la culture de lutte de
la Basse-Loire, avec son "syndicalisme d'action directe".
Et ils renâclent devant l' "antisyndicalisme de
gauche" dogmatique de La Cause du Peuple - qui se transformera
en un vulgaire antisyndicalisme de droite "à la
papa", dix ans plus tard, chez les liquidateurs revenus
des "brûlures du soleil" communiste, de la
lutte des classes, et de la politique elle-même, en
tant que telle - autour de July à Libé par exemple
(lire page).
Entre les deux groupes, la cohabitation au quotidien devient
source de frictions permanentes. Situation bloquée,
il faut trancher.
"Cadre" "parachuté" de Paris, jouissant
de la confiance des ouvriers, mais aussi (Vietnam, 44 rue
de Rennes, blessures, etc...) de l'estime des étudiants,
j'assume mes responsabilités. Je tranche, mais en glissant
délicatement la lame de mon poignard entre beurre et
fromage: "bosser ensemble, ce n'est plus possible. On
arrête. Mais pas d'exclusion, pas d'anathème.
Chaque groupe de son côté, point." La suite
justifiera cette façon de faire.
D'abord quand deux des étudiants maos du groupe "dissocié",
"établis" dans l'usine de charpentes métalliques
Paris S.A. de Roche-Maurice, devenus délégués
syndicaux CGT et CFDT, y déclencheront, après
plusieurs années d'un travail exemplaire, un long conflit
sur les salaires organisé autour de piquets de grève
musclés.
Surgissant en février 1972, dans une société
dont le P-dg, Joseph Paris, possède une belle propriété
aux bords de l'Erdre, cible privilégiée de plusieurs
de nos manifs, et au cœur de la période marquée,
nationalement, par l'assassinat de Pierre Overney, elle aura
le mérite de limiter, ici, les tentations de tout laisser
tomber, qui n'épargneront pas, toutefois, l'un au moins
des "prolos" du groupe d'origine - dans l'histoire
concrète, qui ne s'écrit pas en noir et blanc,
il n'y a pas de petits saints, même "prolétariens"...
Sorti peu de temps avant cette grève d'un premier séjour
en prison, j'y fraterniserai sans le moindre problème
avec Richard Ruffel et André Sinou, les deux "établis"
en question.
Nous serons ensemble, au coude à coude, au piquet de
grève, quand l'idée me viendra - j'ai l'imagination
militaire... - d'aller faire un petit tour vers le camp de
gitans tout proche de la carrière abandonnée
de Roche Maurice, où "Moustache", le vieux
chef, entourée d'une nuée de gosses, semble
apprécier de loin, en connaisseur, les horions qu'échangent
les syndicalistes de Paris S.A. avec les hommes de la sécurité
publique dirigé par le calme et massif commissaire
Morineaux, un ancien de l'UNEF, période guerre d'Algérie...
Sollicitant du regard la permission de "Moustache",
une brune aux yeux verts du camp de "manouches",
les hanches dansant sous sa longue jupe, comme dans un film,
viendra cérémonieusement me faire l'offrande
d' une longue barre de bois jaune, avec laquelle, fier comme
Artaban, je repartirai vers le piquet de grève - non
sans avoir poliment remercié la dame.
Guérilla aux bords de l'Erdre:
l'attaque de l'Armoric
Certains des "intellos" dissociés "sans
haine et sans violence" du groupe "prolo" de
la G.P. nantaise, qui n'étaient ni des "nouilles"
ni des "couilles molles" , loin de là,
avaient aussi participé, filles comprises - mais là
c'était peu de temps avant ma première arrestation
- au "commando des mobylettes"
contre le consulat franquiste, au moment
du procès de Burgos, en décembre 1970
(voir page).
Pour l'exécution parfaitement justifiée du cruel
chef de la police franquiste au pays basque, Manzanas, 16
combattants nationalistes basques d'ETA avaient été
arrêtés, torturés et condamnés,
dont 6 à la peine de mort. "Simple comme un verre
d'eau", selon le mot de Lénine, repris par le
poète Maïakovski peu avant son romantique suicide,
la politique n'est pas simpliste. Cet exemple en témoigne.
Comme en témoigne, aussi, le cycle de difficultés
dans lesquelles nous allons nous trouver engagés quand,
après l'éloignement des étudiants, l'absence
d'un "détachement de porte", élément-clé
de tout dispositif G.P. en zone usine, pour étendre
un tourbillon d'agitation propagandiste autour des entreprises-cibles,
commencera à se faire sentir.
Pour résoudre le problème, j'irai "mouiller
la chemise".
En marge de mon travail de manœuvre aux Batignolles,
plus fastidieux qu'épuisant, je prendrai personnellement
en charge la formation d'une équipe de choc de jeunes
ouvriers, assoiffés d'action jour et nuit.
C'est avec eux, et un jeune paysan mao du secteur de Fay de
Bretagne, que nous organiserons, du haut d'un pont enjambant
l'Erdre, très haut, l'attaque nocturne du bateau mouche
l'Armoric, le 14 juillet 1970.
Dans de grands sacs d'engrais, vides, marqués... G.P.,
en référence à l'usine locale Grande
Paroisse, nous avions entassé les munitions nécessaires
au bombardement: du purin - déjà...- raflé
dans une ferme...
Déversé en vrac des sacs grand ouverts, du haut
de la grande arche de La Jonelière, notre matériel
de guerre fit un boucan terrible en tombant sur le toit fragile
du bateau-promenade.
Cette opération sans doute discutable, était
censée viser ceux qui cherchaient à "se
faire du fric" en jouant sur la confiscation de l'accès
terrestre aux bords de l'Erdre. Je n'étais pas très
chaud. Mais l'opération eut en réalité,
à mon vif étonnement, un excellent impact chez
les paysans du canton de La Chapelle - et plus encore dans
les usines.
Les ouvriers raffolaient, en fait, des actions de
type "Révolution Culturelle", opposant, à
l'intérieur même d'une classe qui n'est pas un
bloc granitique homogène, mais le lieu de tensions
contradictoires, sourdes et violentes, les couches les plus
prolétariennes à l' aristocratie "lèche-cul"
des "fayots" avides des meilleurs postes, des régleurs,
des tout petits contremaîtres ou cadres à peine
moyens des bureaux - cibles eux aussi de la "vidange"
de l'automne 1969 aux Batignolles, comme de la "grande
lessive" de 1971, suivie par une longue grève,
entièrement victorieuse (lire page)...
Cette "aristocratie ouvrière" constituait
en effet une bonne partie de la clientèle de l'infortuné
bateau-mouche...
Un des premiers piliers de notre nouveau noyau de "partisans"
ouvriers est le jovial "Titus", un jeune électricien
professionnel plein d'entrain à la boule de cheveux
frisés sur une bonne bouille ronde toujours illuminée
par de larges sourires; il a connu Jojo sur les chantiers
du bâtiment en grève de 1968, puis a décidé
de s' "établir" lui aussi, pour militer comme
O.S., sur les chaînes de la CPIO, ce sous-traitant de
Renault, laboratoire d'implantation du "taylorisme"
et du travail sur chaîne dans cette région d'industrie
métallurgique à l'ancienne, dont le noyau de
la Navale, étendue à l'aéronautique,
reste un bastion de l'ouvrier de métier, professionnel
qualifié, rebelle à la standardisation des tâches.
Son usine se situe dans une nouvelle "zone industrielle",
celle de Carquefou, route de Paris - aux limites extrêmes
de la "zone-usine" où nous concentrons nos
efforts...
Plus au nord, une autre zone industrielle moderne, celle de
Saint-Herblain, tente la même expérience autour
d'usines d'O.S., souvent féminines, dans l'agro-alimentaire
(Frigécrème), ou le textile (Chantelle).
Elles seront elles aussi, sans nous, et sous l'impulsion de
syndicalistes de combat, hommes et femmes, CFDT et surtout
CGT, le lieu de grèves de rébellion tout au
long des années 70, précédant les premières
vagues de "délocalisations".
Autre recrue de Jojo, Gilbert Garel, un jeune chaudronnier
de métier formé à bonne école
par un père lui-même"prolo" typique
de Chantenay-la-rouge, chaudronnier professionnel (O.P.),
comme son fils, et solide militant de base de la CGT de Paris
S.A.
Le père, au premier rang du piquet de grève
malgré ses cinquante ans bien sonnés, y sera
blessé à la tête d'un coup de matraque
de CRS.
Le fils, indestructible rebelle au cœur "rouge"
"gros comme ça", formé à bonne
école dans les J.C. (Jeunesses Communistes) et ravi
de retrouver chez les maos les chants révolutionnaires
de son adolescence, sera viré d'usine en usine pour
s'être révolté contre des petits chefs
- il a le coup de poing facile, et surtout le coup de boule...Il
finira par accepter, bon gré, mal gré, une sorte
de déclassement professionnel, en prenant le dernier
boulot qu'il a pu trouver - un travail d'O.S. à Saunier
Duval.
Témoin à notre mariage - et aussi, le même
jour, garde du corps, la situation est devenue chaude - il
sera également à la barre au procès d'Alain
Geismar, en octobre 1970, pour y apporter le témoignage
d'un représentant caractéristique du pur prolétariat
nantais - avec sa petite taille, sa petite bedaine et son
petit accent gouailleur...
Ayant soigneusement couché quelques mots simples sur
un mauvais papier quadrillé, il y parlera de sa vie
d'ouvrier - et de notre combat pour la libération de
l'accès aux rives de l'Erdre, dont il est un des plus
chauds "partisans".
Réfugié un temps, comme son frère Marc,
jeune ouvrier du bâtiment, du même profil, dans
la chaleur du foyer familial de Bernard et Marie-Paule Lambert,
à Teillé - toujours prêts à accueillir
militants clandestins, en fuite, ou en déprime - il
retombera dans l'alcoolisme (un travers de famille, et du
prolétariat de Chantenay en général).
Amer devant la désertion politique d'une partie des
maos, y compris du cadre ouvrier liquidateur de Nantes, qu'il
connaît bien, et écœuré par l'évolution
de Geismar et des autres, il sera recueilli par la famille
Blineau. Et c'est chez les "paysans rouges" de Couëron
que Gilbert Garel finira sa vie. Il mourra, jeune encore,
d'un précoce cancer du désespoir, qui avait
vrillé jusqu'à son âme. Selon "Mado",
aujourd'hui sa veuve, et toujours fidèle à sa
mémoire, Serge Roger, des Batignolles, à qui
j'avais confié, en quittant Nantes, un petit 7,65 Astra
espagnol, ou basque, plutôt, récupéré
dans un "rade à dockers", mort lui aussi
d'un cancer très précoce, était intérieurement
rongé par la destruction soudaine de ce qu'ensemble
nous avions mis tant de cœur et de sueur à construire...
"Cochise"
Autre équipier de la "bande de partisans"
ouvriers de la "zone", "Alain de Dubo"
(une "sale boîte" du quartier de Doulon, proche
aussi de notre chère "route de Paris", spécialisée
dans la fabrication de joints de caoutchouc).
Comme un des deux "Marco" (celui qui, retourné,
deviendra l' "indic" balançant toute l'équipe)
et son copain "le grand Denis", il nous a été
amené par "Cochise".
Ce fils de famille rebelle, fin et subtil, passé par
un engagement volontaire pour la guerre de Corée, avant
de se reconvertir comme rectifieur professionnel aux Batignolles
- et pilleur d'armureries du centre de Nantes au cours des
émeutes de 1955 - doit l'amical surnom dont nous l'avons
gratifié à son étonnant visage précocement
sillonné de rides profondes, sous un grand nez busqué,
autant qu'à sa sagesse de grand chef Sioux, passé
par toutes les épreuves de l'existence.
Je l'avais attiré sans peine au Comité de Lutte,
, avant mon départ, puis dans notre tribu mao. Exceptionnel
bricoleur de voitures, lié, aussi, au complexe milieu
des ferrailleurs, il s'était construit de ses mains,
week-end après week-end, une petite baraque adorable
à Gachet, près de Saint-Joseph de Porterie,
dans la partie des bords de l'Erdre la plus proche des Batignolles.
Il est mort lui aussi tôt, mais il serait, là,
malhonnête, d'attribuer sa disparition au coup de poignard
de la liquidation - qui fit ailleurs aussi de terribles dégâts
(suicides en série, etc.) Car "Cochise" est
un de ceux qui s'étaient le plus facilement adapté
à notre nouveau système de fonctionnement en
réseaux d' "invisibles", jusqu'à mon
départ de Nantes en tout cas, qu'il devait assister
de ses mains solides, en m'accompagnant pour mon petit déménagement
en camionnette, avec "Marco le Docker", jusqu'à
Chateau Rouge, ma nouvelle base dans le XVIIIèmer arrondissement
de Paris, à deux pas de Barbès et du nouveau
siège de Libération, rue Christiani, où
j'allais me consacrer à plein temps au transfert des
méthodes de guérilla nantaises, au début
des années 1980...
Révoltés, bouillants, bagarreurs, et sans attaches
familiales, les "jeunes loups" de notre "détachement
de partisans ouvriers" de Nantes viennent compléter,
début 1970, par leur disponibilité permanente,
leur imagination, leur "envie", et leur "punch",
la sagesse, l'expérience et la bien nécessaire
prudence des pères de famille cathos, portant encore
le moule de la CFDT, de notre noyau ouvrier de départ.
Avec eux, nous allons bientôt "mettre le feu"
à toute la "zone usine", notamment, mais
pas uniquement, dans la campagne sur l'Erdre - avant même
la bataille de l' "Eté chaud" (Pas de vacances
pour les riches, des vacances pour tous les travailleurs!")
que, de fait, elle anticipe...
Ensemble, nous réaliserons de monumentales opérations
de "bombage" nocturne, en grand et en couleur: "Libérons
Le Dantec" "Libérons les Bords de l'Erdre",
"Patrons, c'est la guerre!","Geismar, Résistance!",
"Palestine vaincra!" - et même "Mort
aux vaches!" (sur les murs jugés trop blancs de
la gendarmerie de Carquefou)...
Comme nous l'avait démontré l'expérience
des premiers "groupes de choc" lycéens des
Comités Vietnam de Base, des sorties nocturnes de ce
type, en équipe, avec le risque de mauvaises rencontres
qu'elles peuvent comporter, et le minimum d'organisation -
matériel, voitures, guet etc...- qu'elles impliquent,
permettent une première sélection d'éléments
stables, et l'acquisition d'un minimum de discipline de groupe,
indispensable avant d'envisager un passage progressif à
"l'échelon supérieur"...
Mais je vais payer mon engagement personnel à le tête
de cet utile "détachement" .
- D'abord, par mon licenciement des Batignolles
- au bout de 6 mois seulement, au printemps 1970.
Epuisé par nos expéditions tardives devenues
quasi-quotidiennes, dormant très peu, et trop souvent
en retard à l'atelier, je serai viré pour "absentéisme"
- comme beaucoup de maos militant dans les mêmes conditions.
- Ensuite par la réaction répressive,
engagée sur l'initiative des pandores de Carquefou.
Ils n'ont pas gobé, mettons-nous à leur place,
l'affront du "mort aux vaches" peint en grandes
lettres de couleur vive au fronton de leur gendarmerie.
Mais, plus en profondeur, ce sont les proportions prises par
la mobilisation sur l'Erdre qui commencent à inquiéter,
jusqu'aux sommets de la hiérarchie gendarmesque. Les
échos qui lui remontent de nos réunions rurales
de canton, de bistrots d'usine, les mettent en alerte. Les
premières manifestations pique-nique, populaires, familiales,
massives et gentiment illégales, violant l'espace clôturé
protégeant les châteaux comme les enceintes des
résidences bourgeoises de luxe, les alarment. La "subversion"
s'enracine.
D'autant que nous avons progressivement durci l'action
du "détachement", qui fait
vite boule de neige, attirant, aussi, des lycéens.
Ouverture d'informations judiciaires, première procédures,
planques habiles de gendarmes dissimulant finement leurs uniformes
sous des impers banalisés,après avoir pensé
à enlever leurs képis, mais pas les pantalons
bleu marine à pli, ni les godillots réglementaires,
qui dépassent, filatures, mandats d'arrêt...
Identifié, un "maillon faible"
du détachement va craquer, il va parler, entraînant
d'autres effondrements, en chaîne, et d'autres aveux...De
premières arrestations vont suivre, et, averti juste
à temps, il va me falloir bientôt passer à
la clandestinité...
Chasse à courre aux Batignolles
Mais nous n'en sommes pas là, le lendemain
de mon licenciement des Batignolles, quand Serge m'indique
le tas de sable du parc d'enfants de son quartier du Ranzai
par lequel je pourrai, sans risques, pénétrer
dans l'usine pour mon "opération retour".
Il m'accompagnera jusqu'au mur, posant lui-même, sur
les tessons de bouteille une couverture pliée en quatre,
pour m'aider.
Gros badge rouge "tête de mao" sur un bleu
flambant neuf, jean usé un peu large, pour être
à l'aise en cas de "baston", baskets etc,
je recevrai des ouvriers un accueil magnifique.
Ils me guideront toute une journée d'un atelier à
l'autre, pile de tracts sous le bras. Serpentant à
l'ombre des machines et discutant le plus possible, j'aurai
le plaisir - et eux aussi - de voir une armée
de chefs courir dans tous les sens, les yeux exorbités
au spectacle de silhouettes en bleu de travail qui, toutes,
portent une sorte de gros badge rouge à la boutonnière:
des capsules de Coca-Cola singeant, de loin, le badge mao,
que les farceurs s'amusent à s'accrocher pour affoler
les "sbires"...
Un dur de dur de la CGT, "Titis", condamné
permanent à l'isolement au magasin de la Petite Mécanique
(P.M.), connu de nous, d'habitude, pour ses réactions
virulentes aux attaques antisyndicales des tracts de notre
tout petit Comité de Lutte, ou de La Cause du Peuple,
qu'il épluchait, finira par me prendra par le bras,
dans un coin, grave:
"P'tit gars, c'est vous qui avez raison.
On s'est trop fait avoir, à force... Si j'avais ton
âge, je ferai comme toi...Maintenant, voilà ce
que tu vas faire...On est vendredi, il faut que ces chiens
de chefs croient que tu es encore dans l'usine...Qu'ils soient
obligés de patrouiller à ta recherche tout le
week-end... Alors, il ne faut pas qu'ils sachent que tu es
parti.;; Tu dois sortir par là, sans qu'ils le voient..."
Je suivrai son conseil. Il sera l'un des trois "meneurs"
de la grève de 44 jours, début 1971,
après la "grande lessive",
où il a mis la main, et les deux bras...Avec
Sam, un militant CFDT de P.M. lui aussi, et lui aussi lecteur
de La Cause du Peuple, et le mao historique Serge Roger, "Titis"
sera l'un des trois otages au centre du conflit. Licenciés
tous ensemble pour violences, aux premiers jours, ils seront
tous trois réintégrés au quarante-quatrième.
Sans leur retour dans la grande communauté ouvrière
des Batignolles, la grève, déjà victorieuse
sur les salaires, pouvait durer 100 ans...
Pot rouge pour le chef Merel
La Cause du Peuple, dans son numéro 19 (14
avril 1970, "nouveau directeur Michel Lebris".
"Construire le parti de la Nouvelle Résistance!")
évoquera cette "chasse à courre
aux Batignolles" dans un bref article,
piquant.
Dans le même numéro, un entrefilet signale la
mésaventure survenue, presque au même moment,
au chef du personnel de Saunier-Duval, l'usine où militent
Jojo et Janine, à portée de carabine des Batignolles.
A l'atelier d'émaillerie, le plus pénible, Jojo
a réussi à déclencher un premier mouvement
autonome de réduction contrôlée des cadences,
parti de la base, hors syndicats - à quatorze.
Un premier noyau d'O.S. combatifs commence à se regrouper
autour du couple. Parmi eux, Marco, un ancien clown
professionnel, boule de muscles, hilarant même quand
il est à jeun, ce qui lui arrive - surtout le matin.
Il est très motivé par la lutte contre
les cadences, les humiliations permanentes des petits chefs
qui se régalent, notamment contre les femmes, autant
que par la "libération des bords de l'Erdre, qu'il
a beaucoup fréquentés...
De premiers licenciements touchent bientôt
cet embryon de Comité de Lutte. Pour encourager ce
groupe encore fragile à résister, et à
se consolider, nous décidons de frapper. Seule
cible à la hauteur: le directeur du personnel, un homme
haï des ouvriers, et plus encore des ouvrières,
qu'il traite comme son service privé.
Un matin, tôt, dans la foule se dirigeant vers l'entrée,
Merel, qui vient à pied, entend un léger
bruit de pas derrière lui.
L'imbécile, il se retourne, et, pire, ouvre
grand la bouche, sans doute pour crier. Après
l'avoir patiemment attendu dans un coin sombre, sous protection
rapprochée, j'ai marché sans bruit derrière
lui, puis couru quelques foulées, sur mes "semelles
de vent", un très gros pot de peinture rouge,
lourd, dans la main droite... En plein élan,
à la volée, je lui en balance tout le contenu
en plein visage. Un cri derrière moi:
"les salauds!" De nuance en
réalité plutôt admirative, du
moins c'est l'impression que j'ai eue, il est lancé
par une voix féminine, pas toute jeune...Cette
dame semble aimer "les salauds", en tout
cas ceux qui "splashent", en rouge vif
bien dégoulinant, bien épais, et devant tout
le monde, le chef du personnel Merel...
Sans m'arrêter pour vérifier l'impact, j'accélère...Balançant
au vol l'arme du crime dans le décor - pas d'empreintes,
j'ai des gants - je continue ma course, "marqué
à la culotte" par mes trois "escort
boys" - parmi lesquels, en fait, si ma mémoire
est bonne, au moins une "girl"...
Voie ferrée, passage à niveau...Comme prévu,
on déboule, sans traîner...La voiture
de Monsieur est avancée, avec chauffeur, moteur tournant...C'est
une vieille Panhard PL 17 aux beaux sièges crème,
achetée dans un "casse" des bords de l'Erdre...
Quand nous reviendrons, dans les règles de l'art, à
pied, à la "débauche" de 13 heures,
avec le tract de revendication, les ouvrières, ravies,
nous raconteront qu' "ils ont dû lui arracher
la moitié de la peau de la gueule au trichlore, pour
le nettoyer, tellement il en avait..."
Dix ans plus tard, devenu journaliste à Libé,
et chassé de la rubrique "social" vers celle
des faits divers, je reviendrai dans les cafés
proches de Saunier Duval, pour enquêter sur une histoire
débile (il fut manger...)."Branchant"
sur toute autre chose, un ouvrier de rencontre, un homme d'une
cinquantaine d'années, dans un café, il me racontera,
sans que j'aie même évoqué le nom de Saunier-Duval,
l'histoire du pot de peinture "à la
gueule de cette saloperie de Merel".
Lui aussi dit "les salauds",
mais sans haine: bien au contraire...
Et ses yeux brillent, éclairant un visage précocement
usé par le "chagrin", et par l'abus de gros-plant,
qui, ici, l'accompagne...
Godard: l'œil du cinéaste
voit juste.
Batignolles 1971: loin d'être
"à bout de souffle", une longue grève
débouche sur une victoire totale- après une
"grande lessive"!
Moins d'une année après mon éjection
des Batignolles, et ce "coup de pot", qui l'arrose,
au mois de janvier 1971, donc, "J'Accuse",
dans un long article exemplaire signé du cinéaste
mao Jean-Luc Godard, paru dans son numéro 2, sous le
titre "Nantes-Batignolles: un bond en avant"
reviendra sur l'expérience des maos de Nantes, les
paysans, l'Erdre - et les Batignolles, où explose alors
une grande grève, conflit majeur, dont les
maos font, à juste titre, un enjeu national, propageant
partout son exemple et multipliant collectes ou comités
de soutien.
La bataille a été soigneusement préparée
par une campagne militante sur la toute fraîche séquestration
chez Ferodo (voir page). Un tract du Comité
de Lutte, distribué à l'intérieur
des ateliers des Batignolles le matin même de la "grande
lessive" - "offensive du Têt"
déclenchant les hostilités - a tiré les
leçons de l'imparfaite "vidange"
de l'automne 1969 (voir page). Il désigne avec
précision les "cibles" à
"lessiver" - les bureaux des ingénieurs les
plus méprisés pour leur nullité crasse,
et les plus haïs pour leur cynisme.
La grève va recevoir un soutien massif des paysans
de La Chapelle sur Erdre, Couëron, Teillé, Fay
de Bretagne, Plessé, et de toute la grande région
de Nantes. Serge, qui va plus tard quitter l'usine pour tenter
une expérience d' "établissement
à la campagne" en allant s'associer
comme fermier avec Joseph Potiron, à La Chapelle, réussit
à y constituer des équipes groupant
une bonne trentaine d'ouvriers transformés
en "collectif de ravitaillement de la grève",
avec l'appui des femmes - ramasseurs de patates, cueilleurs
de légumes, ou porteurs de lait...Faisant ainsi
franchir un nouveau bond à notre ligne stratégique
d'alliance du grand prolétariat urbain avec le peuple
des campagnes.
Serge a reçu le renfort, après mon élimination,
d'un nouvel "établi", venu de Rennes, Yves,
un garçon taciturne, fils de marchand de bestiaux
devenu chaudronnier professionnel - aux dernières nouvelles
forestier itinérant, dans une caravane tirée
par des chevaux...
La grève de janvier 1971, dans mon ancienne
usine,va durer six semaines. Soutenue aussi, dans
la ville, par l'archevêque lui-même, Monseigneur
Vial, l'homme qui, en mai 1968, avait solennellement ressenti
"l'esprit saint descendre parmi nous",
et une centaine de curés, ainsi que par des collectes
organises jusque chez les soldats du contingent,
elle s'achèvera par une victoire complète
des ouvriers - et, indirectement, des maos qui l'ont indiscutablement
impulsée. 11,83% d'augmentation de salaires, chose
rare, pour l'époque, et annulation du licenciement,
annoncé, des trois "meneurs".
C'est la seule
usine de France, qu'on sache, où un conflit de cette
envergure se termine par la réintégration, à
l'arraché, d'un militant ouvrier de la G.P., licencié
pour avoir joué un rôle majeur au lancement de
l'affaire.
Je ne serai pas là, malheureusement, pour fêter
cette excellente nouvelle avec mes amis ouvriers et paysans.
Comme Jean-Luc Godard le signale dans son article de J'Accuse,
notre "commando de jeunes", démantelé
fin 1970, se présente devant les magistrats du tribunal
correctionnel de Nantes le 25 janvier 1971 - au dixième
jour de la grève. "Ce sont tous des
ouvriers, plusieurs d'entre eux travaillaient aux Batignolles",
écrit le cinéaste dans l'intention - louable
- de lier le procès et la grève. Il se trompe
sur un détail. Le seul membre du groupe qui, sans être
à proprement parler un ouvrier, a "travaillé
aux Batignolles", ne s'est pas présenté
à l'audience - tous les autres ont été
arrêtés, et incarcérés, avant d'être
condamnés, ce jour-là, à des peines de
quelques mois de prison ferme.
L'absent, recherché - et condamné à un
an de prison ferme, "par défaut", donc, c'est
celui que la presse locale, et la PJ, désignent comme
"le chef du commando, en fuite..."
Nous n'utilisions jamais le téléphone. Mais
il leur a suffi de quelques patientes filatures pour identifier
l'essentiel du groupe, qui, ne commettant pas, en général,
d' "actions de partisan" de haute
intensité, ne prenait pas de précautions
"parano", disproportionnées.
Nous avions tout de même fait l'erreur - et
c'est, tout spécialement, ma responsabilité
- d'utiliser la même structure légère
d'agitation, peu structurée, pour passer à un
niveau légèrement supérieur, à
la rentrée 1970.
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