Rebelles (suite)

ici

   

Ma vie

de

combattant

(Extrait du livre d'entretiens "Les Maos" de la journaliste Michèle Manceaux)

"J'ai toujours vécu dans un village ouvrier. Au Maroc oriental,il y a des villages miniers. Mon père est mineur depuis l'âge de quatorze ans, dans les mines de plomb. Il a travaillé jusqu'à sa retraite, enfin pas sa retraite, une maladie : il a perdu la vue. Moi, j'allais à l'école et j'ai réussi à avoir mon certificat d'études primaires, mais dans le village où j'étais il n'y avait pas de cours secondaire, fallait que j'aille dans la grande ville et ça demandait beaucoup d'argent. Je fais partie d'une nombreuse famille où on est treize enfants parce qu'il y a eu deux morts, on était quinze. Je suis l'aîné de la famille.

Il y avait des problèmes avec mon père parceque je suis descendu à la ville, mais je faisais l'école buissonnière. A l'école secondaire, je me sentais un peu... Tous les copains avaient plus ou moins de l'argent... Ils parlaient de cinéma, ils parlaient de
tas de trucs. Moi je me sentais gêné, j'avais pas du tout de fric, j'étais pas très bien habillé. Et puis, vu la façon dont j'allais à l'école avant, enfin à l'école primaire, j'apprenais jamais mes leçons, c'est-à-dire, non, j'apprenais mes leçons mais c'était pas en revenant chez moi : tout mon cartable, mes cahiers et tout, je les laissais à
l'école. En sortant de l'école, j'oublie l'école, mais j'étais bien vu par les instituteurs parce que j'avais de la mémoire. J'avais toujours des bonnes notes mais c'était pas en étudiant chez moi. En sixième il y avait des tas de trucs à apprendre. Moi, j'avais jamais fait ça et c'était pratiquement impossible chez moi : on était nombreux et je ne pouvais pas me mettre dans un coin pour apprendre quoi que ce soit. Mais c’était pas surtout ça.

Je me rappelle d’une chose : j’étais en classe et je pensais (j’étais jeune, j’avais onze ans je crois), "Bon! j’ai pas de fric, il faut que je vole un peu de fric à mon père." Un peu de fric ça veut dire un franc ou deux francs. Alors le matin en me réveillant pour aller à l'école, je fouille dans les poches de la veste de mon père, mais je trouve vingt centimes et c'est tout. J'ai dit : «Ça y est, voilà, mon père il est pauvre, il a pas d'argent», ça m'a vachement choqué. En étant à l'école, j'ai beaucoup réfléchi à ça. J'arrivais pas ce jour-là à suivre les cours, et celui qui nous faisait les cours, tout d'un coup, il me pose une question sur la leçon qu'il
faisait. Je me lève, je ne savais pas ce qu'il disait, alors je n'ai pas pu répondre, et devant tous les copains de l'école il commence à me dire :"Voilà, si tu veux dormir, tu n'as qu'à rester chez toi, ici on vient pour étudier." Alors tous les gars se foutaient plus ou moins de ma gueule. Depuis ce jour-là, j'ai pas osé retourner à l'école.

Monpère m'a dit: «Bon tu vas travailler.» Parce que mon père est ancien dans la mine, ils ont accepté de m'embaucher malgré que j'avais pas dix-huit ans. Ça me faisait un drôle d'effet de descendre dans la mine avec les vieux. J'ai quand même
continué dans la mine mais j'ai commencé à voir toutes les injustices. La plupart des chefs dans cette mine, c'est des Français. Moi j'étais manœuvre mais, comme j'étais jeune, j'étais pas très fort. Le premier jour que je travaille on me donne une pioche et une pelle. On me dit :" Tu vas creuser." Il fallait arranger des tas de pierres pour le passage d'une machine qui transporte le minerai. Je commence à taper mais comme j'étais encore maladroit, la pioche me paraissait très lourde, la pelle aussi, alors le chef, qui connaissait mon père et qui me connaissait un peu, me disait : "Tu vois, c'est bien fait pour toi. Il faut foncer c'est ce que tu as toujours voulu. Maintenant c'est plus l'école ici, on rigole pas ici, il faut creuser sinon tu vas être mis à la porte." Je faisais mon possible mais je voyais que les gens ressentaient pas ce que je ressentais. Mon père me disait : "Si tu ne
vas plus à l'école, si tu arrêtes, tu es plus un homme."
Moi, (...) je me disais : "C'est pas normal, l'école avant, elle n'existait pas et pourtant il y avait des hommes. C'est pas par l'école que ça veut dire qu'il y a des hommes. Il y a bien des hommes qui n'ont jamais été à l'école mais c'est des hommes quand même. Homme, ça veut dire sérieux et tout.» Vu que j'avais quitté l'école c'était
comme si j'étais devenu quelque chose de mauvais. C'est ça que me disaient les chefs : "Bon maintenant tu vaux rien, il faut travailler parce que tu n'as pas été à l'école." (...)Les premiers jours en sortant du travail j'allais directement chez moi, je mangeais pas, je m'endormais directement, et le lendemain je me réveillais pour retourner à mon travail. Ma famille me disait : "Tu vois ce que ça veut dire le travail, c'est dur." Je comprenais "c'est dur". Après je me suis un peu habitué.

Dans le village on se connaît entre nous et il y a un commissariat. Là-bas, les
policiers avaient une allure de gens respectables, ils étaient invités par tout le monde. C'est ça qui me tracassait beaucoup. Dans les cafés, tout le monde leur offrait à boire. Et puis il y a eu une histoire :j'ai eu un petit frère qui se battait avec un autre garçon, des histoires de gosses, mais un policier est venu qui a pris mon frère qui avait à ce moment-là dix ans, et l'a battu. Le flic était un peu bourré je crois. Moi, j'étais dans un café et des gens m'ont dit : " Il y a ton frère qui est battu par un policier", alors je sors du café et je trouve le policier qui coince mon frère et lui met des menottes. Je dis: "Mais pourquoi tu le frappes ?" - "De quoi te mêles-tu ?"- "C'est mon frère..." Alors il m'a donné un coup. Sur lemoment, j'ai rien fait mais ça m'a vachement travaillé. Après, dès que je voyais ce policier, je ne me sentais pas très bien. Le jour de la paye, quinze jours plus tard, je vais au bar à côté pour boire un coup. Là, je trouve un mec qui parle de la politique, sur les syndicats et tout. Il commence à discuter avec moi : "Vous les jeunes vous avez un grand rôle à jouer..." (...)Et tout d'un coup le policier entre avec un ouvrier que je connaissais bien. Le mec qui était avec le policier me dit : "Alors, Moktar, tu me payes à boire ?" Comme il était avec le policier j'ai dit : "Je paye ni à toi ni à personne ". Alors le flic me dit : "Ça y est vous êtes devenu grand,
mais vous allez voir, maintenant on va s'occuper de vous."
Il m'a dit des tas de conneries et puis enfin : " Vous ne servez qu'à être enculé." Alors je me lève et je dis : " Il y a pas un grand enculé comme toi." Alors le policier me donne une gifle. Je ne sais pas comment j'ai fait, je me bagarre pas beaucoup, mais ce jour-là, je l'ai complètement esquinté, ça saignait, il avait le nez aplati. On m'emmène au
commissariat. Les policiers dans le commissariat se foutaient pas mal de ce que j'avais fait. Dès qu'ils entraient, ils disaient : "Voilà,
celui-là qui a frappé Hamid"
« (...), ça suffisait pour que je reçoive des coups de pieds. C'était comme si j'avais commis un crime. J'expliquais mais ça ne servait à rien. Je commençais à voir qu'il n'y a pas de justice mais c'était surtout quand
on m'emmène au tribunal... c'était un tribunal de village. Là le policier dit : "Je passais dans le café. Lui, il faisait déjà la bagarre. Quand je suis entré il m'a tapé." - Moi j'ai dit : "Non, voilà ce qui s'est passé ", mais le commissaire qui est aussi dans le tribunal avec le juge a dit : "Celui-là, on le connaît, il a quitté
ses études "
, et on m'a mis un mois et demi de prison.

C'est là que j'ai beaucoup réfléchi. Je me posais des tas de questions. C'était une
petite pièce avec des gardes. Pas vraiment une prison, mais je pensais que même si on me disait que j'étais libre, que je pouvais sortir, en fait, je n'étais pas libre."Même si tu n'es pas enfermé, tu n'es paslibre.." C'est à ça que je réfléchissais beaucoup. Comment des gens ont le droit de me dire que je suis pas libre. Quand je réfléchissais que j'avais rien fait, que c'était une injustice, je pensais que je me vengerais de ce flic parce que c'est pas normal, parce que c'est lui
qui doit être en prison et pas moi. Quand enfin je suis sorti de ce truc, les gens voyaient en moi comme un voyou, comme quelqu'un qui a fait des crimes. Moi au contraire je pensais que la justice doit me revenir. Je retourne pour travailler, on
refuse de me reprendre : "Le commissaire a dit qu'on ne peut pas t'accepter." Je commence à chômer. J'ai chômé pendant un an. Qu'est-ce que je devais faire ? On parle beaucoup de l'étranger parce qu'il n'y a pas de boulot dans le pays. Il y a eu autre chose aussi. En 1967, il y avait ce qui se passe en Palestine. Je ne quittais pas la radio une seconde. Avant je ne m'occupais pas de ces choses, mais pendant que je chômais j'avais toujours l'oreille à la radio, depuis le matin jusqu'à
ce que j'en peux plus, je dors. En 1968 également je quittais pas la radio, pour les bagarres qu'il y a eu ici... La France me paraissait, c'est ça qui court là-bas, un pays civilisé. J'écoutais beaucoup la radio française et je me disais : " C'est bien. la France, c'est pas comme Je Maroc. Il y a la justice, les gens trouvent du boulot." Je me disais, c'est bien. Mon père a toujours été dans les syndicats. Il a été dans un parti qui a fait la Résistance contre le colonialisme, le parti de
l'Istiqlal. Moi, dès que j'ai été dans la mine, je croyais à aucun parti au Maroc. Il y avait deux partis et deux syndicats. Ce que je ne comprenais pas c'est que si un syndicat lance une grève, c'est pour les salaires, pour des trucs qui intéressent tout le monde, alors pourquoi l'autre syndicat parce qu'il est pas d'accord avec l'autre parti, ne fait pas grève. Ça fait la division alors que le parti qui n'est pas d'accord c'est pour des choses qui n'intéressent personne. Avant il y avait un seul syndicat. Quand il y avait des grèves générales dans la mine, il y avait ni police, ni soldats, ni rien, mais quand il y a eu deux syndicats, deux partis, dès que l'un faisait grève, l'autre disait "Non" et il y a eu la police, les soldats qui viennent dans le village. Il y a eu des morts, des ouvriers tués parce qu'ils ont travaillé alors que les autres ont fait grève. Ou vice versa. Des ouvriers qui se tuaient les uns les autres. Mon père se trompait. Il restait dans ces trucs-là. Il disait que ceux qui dirigeaient l'autre parti étaient des salauds. Il me disait :"Je suis vieux maintenant et toute ma vie était dans ce parti. On a eu l'Indépendance grâce à ce parti. Maintenant si je fais quelque chose ça va servir à rien." Je le comprenais plus ou moins.

C'est le minerai qui lui a esquinté la vue. Quand sa vue a commencé à diminuer il a acheté des lunettes, au marché aux puces, des lunettes qui lui montraient les lettres plus grosses, mais après il pouvait plus lire. Il me prenait moi pour que j'achète le journal et que je lui lise. Pendant les Six Jours de la guerre d'Israël l'atmosphère a changé dans la ville. Les petits commerçants sortent leur radio, ils augmentent le son à fond quand il y a les informations, des groupes se font devant chaque
boutique. Le parti U.N.E.F.P.L. a essayé de faire une manifestation. pour soutenir les Arabes, mais la police a matraqué tout le monde parce que tout le monde est pour la lutte du peuple palestinien.. Ce qui n'est pas clair, c'est la question sionisme, juifs, tout ça... Pour la Palestine, les gens disent : "Bon on va partir", ça s'est vu partout.C'est même pour ça qu' Hassan II a voulu envoyer des soldats là-bas. Il les montrait à la télé, dans les journaux, en défilé dans toutes les villes pour calmer les gens qui disaient : " Nous, on veut partir volontaires", mais on n'enrôlait personne.

En écoutant les trucs de Mai 68 à la radio, en lisant le journal, ça m'a encore fait penser que la France c'était bien. Surtout quand il y avait des reportages des bagarres. La radio disait que même les journalistes étaient tapés par la police, même des journalistes de France-Inter étaient matraqués alors je voyais qu'il y avait le gouvernement, la police mais que tous les autres gens étaient contre.
Les radios elles-mêmes disaient beaucoup de mal de la police. Je me suis dit : "Décidément la France c'est bien."- Comment j'ai fait pour venir ? Il y a un bureau de placement et dès que le bruit court qu'il y a du recrutement pour l'étranger, les gens passent la nuit, font la queue (...). Ils peuvent rester une semaine comme ça en se relayant entre copains pour aller chercher des casse-croûte. Moi, on m'a dit : " Qu'est-ce que tu sais faire ?" J'ai dit que j'étais mineur. On m'a dit : "Va à Djerada, c'est une mine de charbon." J'ai travaillé dans les mines de plomb, mais je ne savais pas qu'il y avait encore plus dégueulasse dans les mines de charbon. Quand je rentrais dans la mine de charbon je me considérais comme mort, et tous les ouvriers comme moi. En sortant de là j'hésite plus beaucoup à
frapper n'importe qui parce que moi, maintenant, c'est fini, chaque fois que je descends, je rencontre la mort en bas. Je voulais pas mourir. J'en pouvais plus de ramper pendant des kilomètres avec des charges trop lourdes. Je suis resté deux mois, j'ai pas pu résister. J'ai même pas attendu mon compte. Ils me payaient six francs la journée pour le travaille plus dur. Au bureau de placement, on donne une carte pour venir voir chaque semaine, s'il y a du boulot. Je retournais, je
retournais. Un jour, on me dit : " Est-ce que tu as fait de la soudure?" - Moi j'ai jamais fait de la soudure. J'ai dit : " Oui j'ai fait de la soudure." - Tu as un certificat ?» - « Je l'ai mais je l'ai pas ici. - Va le chercher, Rabat nous a appelés, on a besoin de soudeurs là-bas." J'avais un copain d'école, qui travaillait dans le bureau de cette mine où je travaillais avant. Je lui dis : " Il me faut un papier blanc avec l'en-tête de la mine". Il me donne le papier, là je vais voir un autre copain, son père est commerçant, il a une machine à écrire. Il écrit le certificat et je me présente au bureau de placement comme "soudeur". On me dit : " C'est
bien."
Au bout de deux mois je reçois une convocation comme quoi je devais me présenter à l'Office Français d'Immigration à Casablanca. Je ne savais même pas où j'allais. Est-ce qu'il y a du travail à Casablanca ?

On nous parle des usines Chausson à Paris. On nous dit : "Vous, vous
allez partir pour la France, il faut que vous passiez des tests."
Ils
discutaient avec nous pour savoir si on parlait le français. Ils nous
disaient que là-bas c'était comme au Maroc, qu'il y avait pas le
racisme, qu'il y avait aussi des "souks", enfin la propagande.
Ils nous passent une visite médicale. J'ai jamais vu une visite comme
ça. On était en file tout nus, une infirmière passait. Elle nous
regardait les dents. Pour une prise de sang, on tendait tous le bras.
Chaque opération, elle la faisait comme ça, rapidement, comme si on
n'était pas des hommes. C'était vraiment pas bien mais à ce moment-là,
moi, j'étais très content, je pensais : "Maintenant, ça s'est
arrangé."
On nous avait dit que le voyage était payé, la nourriture et tout. On
arrive à Casablanca, on nous donne un sac en papier avec deux petites
boîtes de conserve pour tenir cinq jours de train de troisième classe.
En France, ça n'existe plus, des trains avec des bancs de bois. On nous
dit que des gens vont nous attendre à notre arrivée en France. On était
malades tellement on était fatigués, sans manger. On arrive ici avec
beaucoup de gens venus avec des contrats pour Chausson, pour Simca. Il
y avait des cars qui attendaient ceux qui sont venus pour Simca. Nous,
on se retrouve à huit dans la gare. On sait pas où aller. Aucun de nous
n'a de l'argent. Il y en avait encore un qui avait des cigarettes,
c'est tout. On est arrivé à six heures et on a attendu jusqu'à minuit.
Là, un mec de Chausson est arrivé, il nous prend avec des voitures et
nous emmène à Chausson. Celui qu'on a vu au Maroc est venu. Il a répété
au moins cinq fois : "Surtout pas de politique. Vous êtes là pour
travailler. Vous gagnerez assez d'argent pour l'envoyer à vos parents."

On faisait pas de politique à ce moment-là. On pensait que l'essentiel,
c'est travailler. Mais à l'usine on voit que c'est pas bien. que le
travail est très dur. On se rencontrait entre nous, on disait : "Ça
va pas."
On pensait que la France, c'était pas ça.- On était logés dans des foyers de travailleurs, la société gérante dit que le foyer est pour le bien des travailleurs, qu'elle a pas de bénéfices, mais en voyant de près la chose, on voit qu'elle fait des
bénéfices très importants. Ils louent des piaules à 15 000 balles. Il y a le lit où s'allonger et c'est tout. Et ce foyer-là était pas le plus dégueulasse. Souvent ils sont à dix par chambre. On n'a pas le droit que quelqu'un vienne nous rendre visite, pas le droit de faire du
bruit, pas le droit de rentrer à une heure tardive, vraiment une
prison. Je me suis dit : "C'est clair que c'est pas bien, alors je
vais faire comme tout le monde, je vais résister."
Ça commence à
travailler dans la tête ; je vais à l'usine, le travail est dur, les
chefs gueulent, les cadences me rendent fou, la paye est mauvaise. Je
reviens chez moi, le gérant gueule, j'ai pas le temps de faire la
cuisine... Alors à peine le contrat fini - c'était un contrat de six
mois on quitte tous Chausson. On dit qu'on va aller autre part. On
parlait à ce moment-là de Renault.- Avant, dans le foyer j'écoutais toujours la radio, j'achetais beaucoup de journaux. J'avais beaucoup de copains qui quelquefois n'osaient pas parler avec le gérant pour des draps, pour toutes les
histoires... Enfin ils osaient pas, alors je descendais avec eux. Pour
tous les papiers de Sécurité sociale les gens venaient me voir, ils me
racontaient tout sur le gérant : un officier dans l'armée française
en Tunisie, qui parlait bien l'arabe, et qui disait : "Moi, je suis
comme les Arabes"
, mais en fait il était très raciste. Il rentrait dans
les chambres à n'importe quelle heure, il réveillait les gens. Il
disait : "Vous êtes dégueulasses, vous n'avez qu'à retourner chez
vous, vous ne savez pas lire, ni écrire. Normalement vous ne devriez
pas vivre, vous n'avez pas le droit de vivre."
Moi je l'engueulais, je
lui disais : "C'est pas vrai ".

En travaillant à Renault-Flins, c'est là que j'ai commencé à voir des
tracts, à entendre qu'il y avait des maoïstes. Sur la Chine, je savais
que c'était très bien. J'ai jamais vu quelqu'un dire que la Chine est
mauvaise. Je comprenais que c'était un pays progressiste, mais
différent des autres vu que personne ne dit de mal de la Chine, pas
comme la Russie.
Le fait que la Chine était pas à l'O.N.U. c'était très
bien aussi. Et même j'expliquais aux gens pourquoi la Chine, c'est bien
; la Chine sait que les autres gouvernements sont tous des salauds,
alors elle va pas à l'O.N.U. J'ai vu des tracts signés "les maoïstes" qui étaient distribués à Flins. Je lisais et je faisais la différence
avec les autres tracts distribués par la C.F.T.C. et tous les autres
syndicats.

Les tracts des maos expliquaient, s'il y a un chef dégueulasse, voilà comment il faut faire. Pour les cadences, voilà comment il faut faire. En prenant un tract de la C.G.T. on voyait des tas de chiffres pour les coefficients machin et tout, je comprenais pas. Enfin, je savais que ça intéressait personne. Que les ouvriers
aient une grille de salaire de plus ou de moins, c'est pas ça qui va
diminuer les cadences.

C'étaient aussi les seuls tracts qui défendaient les immigrés, qui disaient qu'il n'y avait pas de différence entre Français et immigrés, qu'ils ont tous les mêmes droits et que tous doivent s'unir. La chose qui m'a frappé aussi, c'est les ouvriers qui
sont à la C.G.T., en fait, c'est pas les ouvriers qui parlent, c'est la
C.G.T. Si la C.G.T. voit que les immigrés ont pas les mêmes droits que
les Français, elle voit aussi que le gouvernement ne leur donne pas ces
droits. Comme elle dit qu'elle est contre le gouvernement, moi, je dis
que la seule chose à faire, c'est que les immigrés soient délégués eux
aussi, qu'ils aient les mêmes droits. Mais la C.G.T s'intéressait pas
aux immigrés.

Avant de connaître les copains maoïstes pour organiser des luttes, je faisais des trucs surtout sur le foyer. Ça veut pas dire qu'il y a eu des victoires, j'ai pas su m'y prendre. Mais il y avait un ouvrier qui s'est engueulé avec le gérant pour payer le loyer... Ça criait fort. Moi, je travaillais la nuit, j'étais encore en pyjama, je sors à la
fenêtre et je trouve tous les gens aux fenêtres pour voir ce qui se
passait en bas. Alors je suis descendu et j'entends le gérant qui dit à
l'ouvrier : "Tu n'as pas le droit de parler parce que tu ne sais pas
lire. T'as intérêt à monter dormir."
Moi, je gueule aussi : "C'est
ça, tu crois que s'il sait pas lire, c'est une bête, c'est un animal."

Et je dis aux autres ouvriers : "Il faut descendre." Tous les ouvriers sont descendus mais je ne savais plus quoi faire. Les ouvriers ont dit : "Il faut que le gérant choisisse, soit il s'en va, soit on le tue. Et même si la police vient, on va tout brûler." Ils disaient n'importe quoi. On est resté, dans le foyer, à peu près 350 personnes, en bas. Le gérant avait peur, la femme du gérant voulait me parler, elle me disait:" Vous ne comprenez pas!" Les gens de l'Amicale - les représentants du gouvernement algérien - viennent et commencent à dire: "Du calme! on est bien d'accord que le gérant est salaud avec vous,
on va arranger ça."
- Qu'est-ce qu'ils font ? Ils entrent avec le gérant
pour discuter. La majeure partie des ouvriers de ce foyer sont des
Algériens, un peu moins des Marocains et puis beaucoup moins des
Tunisiens. Les gens de l'Amicale disent : "C'est nous les
représentants des Algériens, on va lutter."
Moi, je dis : "Mais y a
aussi des Marocains. C'est pas l'Amicale qui va s'occuper de ça, c'est
nous."
Ils m'ont dit : "Nous, on est pour l'intérêt de tous les
ouvriers."
C'est pas vrai...(...)- Donc au foyer, un grand responsable de l'Amicale arrive - un vieux qui était dans le F.L.N. ici, en France - il passe dans toutes les
chambres et il dit : "Ce soir, on va avoir une grande réunion pour
discuter."
On descend. (...)Il ne parle que de l'Algérie, que desAlgériens, que du F.L.N., que du gouvernement algérien, et à la fin il
dit qu'il jure, au nom du sang qui a coulé, des martyrs qui sont tombés
pendant la guerre d'Algérie, que le gérant quittera avant la fin du
mois, et cela, grâce aux démarches faites par Je Consulat d'Algérie.
Alors les ouvriers disent : "Si c'est comme ça, on est d'accord, le
gérant va quitter, c'est ce qu'on veut."
Il a jamais quitté ! (...)

C'est après cette histoire que j'ai commencé à rencontrer les copains maoïstes. Avant j'achetais La Cause du peuple, j'étais très content
parce que c'était simple. Ce qu'ils disaient était vrai. La rencontre
avec les maoïstes a changé mes perspectives parce que j'ai vu qu'il
fallait s'organiser, j'ai vu déjà comment faire. Dans le foyer, il y
avait des copains qui avaient des idées, des expériences mais je ne
savais pas ce qu'on pouvait faire de plus. J'ai pas fini sur le foyer
parce qu'après j'ai fini par être expulsé.

Je voyais que c'était très bien quand on est descendus, qu'on était
tous contents, et que le gérant avait peur mais je ne savais pas
comment continuer pour qu'on ait la parole et que le gérant parte.
Après, dès que quelqu'un avait un problème, c'était moi qui descendais
engueuler le gérant, jusqu'au jour où il est venu avec des gendarmes.
Il m'a dit : "Tu vas être expulsé." J'ai dit : "Donne-moi un papier."
Il avait peur de me donner le papier. Je savais pas ce que je pourrais
faire avec ce papier, mais comme il avait peur, je me disais il me faut
un papier. Il me l'a pas donné, mais après j'ai dit aux copains : "Je
vais pas partir comme ça. Je veux rester pour voir jusqu'où il peut
aller".


Un jour, je vais au boulot et quand je reviens je trouve dans ma
chambre des nouveaux qui installent leurs bagages. Je leur dis :
"Qu'est-ce que vous faites là ?"Ils me disent : «C'est le gérant qui
nous a donné la chambre».
Moi, je dis : «Non, il faut sortir.» Ils
voulaient se bagarrer avec moi. Alors, je leur ai expliqué que nous
sommes pareils, que si c'est le gérant qui leur a donné la chambre, ils
doivent retourner au gérant pour lui demander pourquoi il donne une
chambre où il y a quelqu'un dedans. Ils ont compris et on est descendus
ensemble voir le gérant qui a dit : «Bon, je vais appeler la police.»
Je suis allé avertir mes amis, on est restés dans la chambre à
attendre. A onze heures tout le monde est allé se coucher parce qu'ils
travaillaient le lendemain. Je suis resté avec un type. Alors y a
quatre gendarmes qui entrent. Le gérant dit : «C'est un rebelle, il
porte atteinte à la sûreté de l'État, c'est un agitateur, c'est un
maoïste.»
Moi, je comprenais pas ce qu'il disait. C'est vrai, j'étais
seul avec les ouvriers, j'avais jamais eu de contacts avec d'autres
personnes, je connaissais pas encore les camarades. Je savais pas ce
que ça voulait dire : maoïste. Quand il me disait : «Tu es maoïste»,
je me disais : «Si les maoïstes font comme je fais, alors c'est très
bien.»
Les gendarmes me prennent à deux, par les épaules, ils me
descendent jusqu'en bas. Deux se mettent à la porte du foyer et me
disent : «Barre-toi.» C'était la nuit, vers onze heures, minuit. Je
dis : «Je remonte prendre mes bagages pour aller à l'hôtel, j'ai pas où
aller. - Non, non. Ce soir tu ne rentres pas. Un autre jour peut-être,
mais pas aujourd'hui.»
Ils avaient peur que j'aille réveiller tous les
copains. Alors je suis parti seul dans la nuit.- C'est là que j'ai contacté des camarades et qu’on a vu beaucoup plus sérieusement ce qu'on pouvait faire. J'ai vu qu'il y a beaucoup à faire. On est sur la même route. Dans le foyer, je me disais que jesuis peut-être tout seul à voir comme ça ; peut-être je pense mal, mais
quand j'ai vu qu'il y avait beaucoup de gens, beaucoup d'ouvriers qui
réfléchissaient comme moi, qui se disaient : «Ça va me servir à quoi
devenir ici en France : ramasser des petites économies, retourner chez
soi, revenir ici.»
Je voyais que ça n'avait aucun sens de continuer
comme ça. Qu'il fallait qu'on se retrouve ensemble, même ceux qui
avaient peur, même ceux que la famille empêchait de lutter. La lutte
que je mène ici et la lutte que je mènerai chez moi, c'est la même. La
question de l'unité avec les travailleurs français doit venir des
travailleurs immigrés parce qu'ils sont beaucoup plus disposés à s'unir
: ils ont échappé à toute l'intoxication du parti communiste français,
il y a pas beaucoup de choses qui les arrêtent. Les travailleurs
immigrés sont conscients du besoin d'unité avec les travailleurs
français. Par exemple, ce qui s'est passé dernièrement à Chausson : la
concentration du travail le plus dur est pour les Marocains et les
Arabes, c'est eux qui déclenchent le mouvement. La C.G.T. sort un tract
pour calmer. La réaction des Français à ce moment, c'est :
«Les
Arabes, ils en veulent.»
Être maoïste, pour moi, ça veut dire qu'ici,
en France, les ouvriers et surtout les ouvriers immigrés vont relever
la tête.
-Je me dis que le jour où je décide de retourner chez moi, ce sera
beaucoup plus simple qu'ici parce que chez nous les gens sont pauvres
et c'est clair (...) Là-bas, ils comprendront tout de suite. Je lutte ici vu qu'actuellement les ouvriers immigrés sont exploités ici. Je lutte pas uniquement pour retourner chez moi, mais pour faire la révolution ici en France et chez
moi.

Si les travailleurs immigrés sont une force pour la révolution en
France ? Sûrement. S'il n'y a pas de participation des ouvriers
immigrés dans la révolution en France, il y aura peut-être quelque
chose mais ce ne sera jamais une révolution en France, il y aura
peut-être quelque chose mais ce ne sera jamais une révolution, - ce ne
sera jamais les ouvriers au pouvoir.
Tous les ouvriers immigrés doivent
penser comme moi, mais pour nous, les Arabes, c'est rare de penser
qu'on est définitivement en France, alors beaucoup disent : « Ça va me
servir à quoi ? D'accord je suis exploité, les ouvriers sont exploités,
il faut lutter mais on va retourner chez nous et ça va pas servir à
grand-chose.»
Moi je pense que si on lutte pas ici, on va rien faire
chez nous non plus.
Si on vient ici où il y a tous les ennemis, les
patrons, et tout, on doit faire l'unité avec les travailleurs français
: c'est la meilleure solution pour écraser les patrons (...) C'est pas tant
la peur de la répression qui empêche les immigrés de lutter mais qu'ils
ne voient souvent pas le but de la lutte qu'ils vont mener. Les
ouvriers français de leur côté, se rendent pas compte encore des
conditions réelles de la vie des immigrés, parce que s'ils se rendaient
compte, il y aurait beaucoup de choses de changées.

Sur l'unité avec les Français, avant, je pensais qu'il y avait des Français pas racistes, mais qu'en général, ils étaient tous des racistes. Je pensais pas qu'un jour des Français puissent s'unir comme des frères pour mener une bataille où les risques et les buts sont les mêmes, comme on le fait maintenant. Je me disais : il y aura peut-être des exceptions comme pendant la guerre d'Algérie où il y a des Français qui ont participé au truc, mais je pensais qu'il y avait beaucoup d'idées racistes chez les Français. Maintenant je le pense plus et je vois qu'on avance à grands pas vers l'unité entre les immigrés et les
Français. Si la majeure partie des Français ont des réactions racistes,
c'est qu'ils tombent dans le panneau des patrons, mais jamais ils
tombent au point de se mettre contre la lutte des immigrés. Ils disent
que les immigrés c'est une chose, eux, c'est autre chose. Pourtant je
sens que ça a changé et que ça change de plus en plus, parce que les
travailleurs français sentent de plus en plus leur exploitation. Avec
la nouvelle génération d'ouvriers français c'est beaucoup plus facile.

Les jeunes échappent à l'expérience des vieux ouvriers français. J'ai
discuté avec pas mal d'ouvriers français. Le niveau de conscience des
vieux ouvriers est vachement net sur la question des patrons, mais sur
la question des immigrés, c'est dur.

Le barrage de la langue n'est pas le principal parce que les immigrés, dès qu'ils sont en France, font beaucoup d'efforts pour parler le français. L'alphabétisation, c'est
une bonne chose pour la compréhension entre les ouvriers, mais la
question de l'unité c'est dans la lutte à l'usine que ça va
s'apprendre, en multipliant les luttes ici et en soutenant les luttes
des peuples arabes. L'étape de la prise de conscience et l'étape de
l'agitation sont largement dépassées. On est dans une étape beaucoup
plus sérieuse, il faut penser à l'organisation. Maintenant, on peut
parler d'une force des travailleurs en France.


La question de la Révolution française et de la Révolution arabe est
très liée. Si je prends ce qui s'est passé au Maroc le 10 juillet
(Skirat), d'après tous les gens que j'ai vus, c'était l'affolement
total à la télévision française. Ça prouve que le gouvernement français
tire encore beaucoup de profits des pays des pays arabes, ne serait-ce
que la main d'œuvre.Y a même un ouvrier qui a fait enregistrer une
chanson populaire vachement connue - c'est pas politique la chanson -
mais il raconte très bien la situation dans laquelle vit un ouvrier
ici. La chanson s'appelle Le Passeport : il raconte comment l'ouvrier
a eu le passeport, comment il arrive ici, comment il se réveille le
matin, la pluie, la chambre à six, l'usine, le racisme, etc. Le racisme
est toujours présent mais il y a des victoires sur ce racisme, c'est ça
que je voulais dire. (...)

J'ai reparlé avec mon père, surtout sur le Maroc. Je lui ai montré
qu'il n'y avait même pas la liberté d'expression au Maroc, et que l'on
ne peut pas attendre que la loi ou je ne sais quoi donne la parole ou
la démocratie. "La seule chose, maintenant, c'est les armes." Il
paraissait plus ou moins d'accord, mais mon père respecte la religion.
La question de la religion chez les travailleurs immigrés a perdu tout
son sens. La religion, c'est devenu comme un rite. La seule chose que
pratiquent encore les immigrés c’est le carême et le Ramadan, mais la
façon dont ils pratiquent – est totalement différente de ce que dit la
religion. D'année en année ça change, les gens commencent à arranger à
critiquer, à dire : « Ça sert à rien.” Non, la question de la religion
ne pose pas de problèmes. Dans la religion musulmane, il y a d'ailleurs
beaucoup de bonnes choses, sur la question de l'égalité des hommes.

C'est clair pour tous les émigrés, et surtout les Arabes, que la
meilleure solution pour gagner c'est la violence, la lutte violente et
les armes. C'est rare de trouver quelqu'un qui dira qu'il faut
discuter. Si demain, par exemple, la révolution palestinienne avait
besoin de volontaires, il y en a des millions qui voudraient partir. La
question des armes pour les immigrés s'est vachement propagée. Les
Français, eux ont tendance à régler les problèmes pacifiquement et
c'est ça qu'il faut combattre.

Il faut une organisation maoïste de tous les travailleurs en France,
avec une autonomie, de mouvement pour les travailleurs immigrés, enfin
surtout pour les travailleurs arabes, je ne connais pas les problèmes
pour les autres nationalités.
On est entrain de constituer cette
organisation au même titre qu'on est en train de constituer celle de
tous les travailleurs. C'est dans le mouvement qu'on voit comment il
faut faire et ce qu'on veut concrètement. J'ai travaillé dans des
usines de voitures et je sais ce que sentent tous les ouvriers :
qu'ils sont pas en train de faire des voitures mais qu'ils sont entrain
de faire n'importe quoi. L'important c'est que les gens comprennent ce
qu'ils font pour le faire mieux. L'organisation de la lutte, c'est que
les gens comprennent qu'ils doivent compter sur leurs propres forces
pour changer ça. Un maoïste arabe, quand il lutte ici contre les
patrons, contre la bourgeoisie, en même temps il lutte et il s'organise
contre les réactionnaires des pays arabes. Pour arriver à la libération
de la Palestine et des pays arabes il faut qu'il y ait un front de
lutte pas seulement en Palestine. Il faut que les fronts soient dans
tous les pays contre les réactionnaires.- Un militant maoïste arabe qui aura acquis ici une expérience de lutte fera l'effet d'une bombe atomique quand il retournera dans un pays arabe.

Là-bas, il y a les paysans et peu d'ouvriers et puis, il y a
ceux qui gouvernent, c'est le féodalisme. (...)Mais il faut savoir qu'un militant maoïste, là-bas, ne pourra pas bouger. Il ira directement en taule. Tout de suite en débarquant, parce que les gouvernements ont déjà tous les renseignements sur lui.
Il faudra avoir des méthodes de travail clandestines que nous, ici, on
a pas encore. J'ai lu l'autre jour le rapport du parti maoïste de
l'Inde. C'est un truc analogue qu'il faut faire au Maroc. Pour un pays
comme le Maroc, où la répression est à un haut niveau, il faudra
physiquement éliminer les ennemis de classe. Dans le rapport indien
c'est très clair.


Pour la France, c'est pas ça. En septembre 70, il y a eu une levée,
dans les cafés,dans tous les foyers, partout, des travailleurs arabes
qui ont commencé à discuter, à bouger, à bouillonner. La répression
féroce du peuple palestinien a fait que tous les travailleurs arabes se
sont reconnus dans le peuple palestinien (...). En septembre 70, on a compris qu'il existe, ici, un peuple arabe, un peuple uni, que nous, ouvriers arabes, nous sommes
l'avant-garde pour la lutte de libération du peuple arabe. C'est ce qui
nous permet d'entrer dans la lutte ici en France parce que la question
nationale et la question de la lutte de classes sont, pour nous, deux
choses qui sont unies.
- Les comités Palestine naissent en septembre 70.
Il y avait un certain nombre de militants maoïstes arabes qui,
d'ailleurs, pour dire la vérité, se posaient des questions : «Qu'est-ce qu'on fait ici ?» Pour nous, faire la révolution en France
c'était un problème. Le travailleur immigré, il pense toujours qu'il va
rentrer, qu'ici c'est pas la peine de lutter. S'ils ne pensaient pas
ça, tous les travailleurs arabes seraient déjà avec nous. C'est contre
ça qu'on doit lutter. Maintenant, c'est clair, les Arabes comprennent,
la solution est apportée par septembre 70.- Avant septembre 70, l'esprit c'était souvent : « Tu vas lutter ici mais qui est-ce qui va aller au pouvoir, c'est les Français. Alors pourquoi lutter ?» Avant septembre 70, c'était l'esprit national. Les Arabes disaient : «Les patrons, c'est tous des sionistes.” Quand on disait pas : «C'est tous des Juifs» Maintenant, le courant maoïste,
l'esprit de la lutte de classes, est passé : les Arabes savent qu'ils
ont le même ennemi que les Français ça se voit à la Goutte d'Or quand
les Arabes sont entrés chez la boulangère parce que c'est une raciste.
Ils lui ont pas tout saccagé, ils ont tout vidé mais pas saccagé.
Pourquoi ? Parce qu'ils ont pensé :
« Si on fout tout en l'air, après
les Français comprendront pas»


Maintenant, il y a vraiment des ouvriers maoïstes arabes. C'est comme
ça que l'autre semaine à Barbès pour Djellali1, les frères algériens
sont descendus avec le drapeau algérien, pas celui de la Révolution
bourgeoise de Boumediene, celui de la Révolution algérienne. Et aussi
avec le drapeau rouge, de la Révolution française.
Chaque fois qu'on
avance dans le sentiment qu'on est des Arabes, chaque fois qu'on avance
dans la libération du peuple arabe, on avance aussi dans l'unité avec
les Français, on avance dans la Révolution française. Tout est lié.
Dans la lutte commune, le racisme, il tombe. Ça, on le voit déjà au
moment des grèves...

Note :
1. Djellali Ben Ali, un jeune Algérien de seize ans, assassiné dans le
quartier de la Goutte d'Or à Paris, en novembre 71, par un concierge
Français.

"Nous te pleurons, Saïd..."

 

Nous te pleurons, Saïd, et nos larmes n'ont pas la douceur de ton sourire, et de ton cœur, elles sont amères, et nos âmes saignent avec ton âme, qui vole sur la mer...

Avant de devenir l'infatigable militant de la Ligue des Droits de l'Homme resté enraciné dans son quartier de Barbès que pleurent aujourd'hui les chibanis de ton quartier comme les jeunes "beurettes" et les notables sincères ou insincèresde la Cité, tu t'étais engagé, parmi les tous premiers, au temps des crimes racistes impunis, des cafés d'assassins à fusil, des barbares à couteau jetant les cadavres d'immigrés dans le canal de La Villette, au temps des "établis" d'usine, des "détachements de porte" formés au karate, et des émeutes pour la Palestine dans les ruelles et les foyers-hôtels de Gennevilliers, au temps des bidonvilles, soulevés, et des cocktail-molotov lancés contre la devanture de la banque Rothschild, sur les façades ou même à l'intérieur des ambassades des valets d'Israël par "le groupe spécial "Karameh" de la milice ouvrière mutinationale", les "copains" de Citroën et les "copains" de Renault, au temps de Pierre Overney, abattu comme un chien puis vengé comme un homme par des hommes agissant en hommes, et des femmes agissant en femmes, en êtes humains défendant le droit fondamental de l'être humain, dans le Respect du Devoir de Mémoire.

Mémoire, aujourd'hui, nous te devons, Saïd, frère, compagnon, camarade, pour rappeler qu'au temps des premières impostures, des premiers reniements, et de la trahison, indigne, au temps des "Chrysanthèmes" (Toussaint 1973) tu avais refusé, contrairement à tant d'autres, de prendre, vendant ton âme et notre histoire pour un plat de lentilles, le chemin du repentir, d'une carrière de mandarin de seconde classe, de spécialiste en âneries Lévinassiennes, d'escroc médiatique, d'écrivain vendeur de son âme, et de celle des siens, de politicien social-démocrate à gros salaire, ou de pitre médiatique. Tu n'étaisdevenu ni July ni Benny, ni Geismar, ni Le Dantec, ni "ergonome" à la Theureau, ni "néo-cons" à la Rolin, ni clown télévisuel genre Gérard Miller - aujourd'hui triste"groupie" de "Tsahal", pitoyable...

Discret, humble, obstiné, modeste, et, ô combien, efficace, le sillon de ta charrue, toujours, accroché à nos étoiles, tu avais poursuivi sur le chemin tracé par les Maos de la Gauche prolétarienne, par les tout premiers combats des ouvriers immigrés "pour les papiers et pour la dignité", par leurs grèves de la faim, la tienne, par la première grève générale des ouvriers "bougnoules" de France après les ratonnades de Grasse, et la construction du Mouvement des Travailleurs Arabes, le MTA...


Dans l'ombre, tu étais devenu, et resté, l'un des plus honorables correspondants du petit mais pugnace réseau de renseignement anti-impérialiste, anti-raciste, anti-sioniste, issu de la Nouvelle Résistance Populaire (NRP), sans lequel le bien utile travail de "nettoyage" d'une "planète pro-Palestine" de Paris infestée d'agents d'influence opérant, sous divers masques, pour le compte de l'entité raciste de Tel Aviv, n'aurait pu être entrepris, ni poursuivi...

Qu'importe, donc, où nous a surpris ta mort...Qu'elle soit la bienvenue...Pour autant que ton cri de guerre soit entendu; que d'autres hommes se lèvent,qui soient de ton étoffe; qued'autres voix s'élèvent, dans ou sans le fracas des mitrailleuses, pour prolonger ton chant de guerre et de victoire!

En présence de Sadok, Cherif, Houcine, de Didier, des deux Jean-Paul, de son frère Hamza, de sa femme, de ses proches, de tous ses amis, de tous les siens, un hommage sera rendu à Saïd Bouziri ce dimanche 28 juin à 17h salle St Bruno, 18eme.Pour venir visiter la famille bd Barbès, nous écrire ici: raoni@wanadoo.fr

 

REBELLES

(suite)

NANTES-SAINT-NAZAIRE

(suite)


Il nous fallait honorer l'invitation des "paysans en lutte", pour Guichard, à Plessé (voir page).
Ces dynamiques producteurs de lait (et plus rarement de viande, d'œufs, ou de poulets), ont fondé un petit noyau militant très actif dans l'orbite de la G.P. Leur "commissaire politique", Jean-Bernard, est le frère aîné de "Dédé" Mabilais, éleveur à Fay-de Bretagne, près de Plessé, au nord de Nantes - dont la jolie femme, l'incandescente Gaby, deviendra plus tard une des icônes féminines, et féministes, du mouvement des paysans rebelles, après son incarcération, puis sa libération arrachée de haute lutte, au cours d'un autre conflit.
Les campagnes de l'ouest vivent désormais au rythme quasi-industriel de la traite semi-automatisée, avec pose d'étranges tire-pis vibrants reliés à de longs tuyaux noirs, qu'il faut placer sur les mamelles pleines, "tous les matins que l' Bon Dieu fait", terriblement tôt ("à pas d'heure") avant que le camion de la CANA (la coopérative) passe récupérer le blanc nectar dans son beau bac réfrigéré, rond, en bel acier inox, obligatoire. Les militants de l'époque sortent d'une longue phase de formation théorique, menée, dans le sillage du Mouvement Rural de la Jeunesse Catholique (MRJC), et de la revue franciscaine "Frères du Monde".
Mai 68 étant passé là-dessus, ils en sont venus à une conception de l'action politique très proche de la nôtre, et se posent un peu les mêmes problèmes que nos militants ouvriers sur la question des relations avec le syndicalisme. dans leurs relations avec le syndicalisme. Autour de Nantes, ils sont facilités par l'évolution contestataire du Centre Départemental Des Jeunes Agriculteurs (CDJA), la branche jeune de la puissante fédération Nationale des Syndicats d'exploitants Agricoles (FNSEA), restée, elle, au niveau national du moins, un bastion du conservatisme dans le monde rural.
Présents aux grandes manifs nantaises de mai 68 derrière une flamboyante banderole rouge vif porteuse de mots d'ordre révolutionnaires fulgurants, et bien présents, parmi les ouvriers, au cours du principal assaut, mené, à coups de pierres, contre la préfecture, les jeunes paysans de La Chapelle du Erdre sont alors en pointe.


Dès février 1969, le 11, exactement, appuyés par près de 700 militants paysans de la région de Nantes, Joseph Potiron, son cousin et voisin "Jojo" Leroy, fidèle lecteur, lui aussi, de La Cause du Peuple, les frères Maisonneuve, leurs amis de la commune voisine de Treillières, Marie-France et Jean-Paul Martin, Etienne Jarnet et Michel Tarin, un "pro-chinois" à barbe rousse taillée comme celle d'un lutin de fable - abonné, lui, à L'Humanité Rouge - et tous les autres, ont ouvert un des principaux "fronts de lutte" à la campagne: celui du combat contre 'l'accaparement des terres", souvent " par des personnes étrangères à la profession", et donc pour la défense de "la terre, outil de travail."
Un spéculateur nommé Voiry convoite là une bonne poignée d'hectares de bonne terre cultivable. Au prétexte de "reboisement", il espére en fait bénéficier de subventions des Eaux et Forêts, puis créer des lotissements dans cette zone urbanisable.
Alerté par l'écho des "réunions de canton", préparation démocratique de toute "action directe" à la campagne, il a rassemblé 50 "gros bras", pour faire face. Ils ne font pas le poids. Débandés, ils se dispersent, pendant que l'accapareur lui-même doit dégager des lieux sous la protection des gendarmes.
Dénonçant "la technocratie franco-bruxelloise du Plan Mansholt", agissant "au nom de la bourgeoisie impérialiste du Marché Commun", qui prévoit de "mettre 5 millions de paysans au chômage d'ici 10 ans", en organisant, sous la contrainte, "une réduction de toutes les productions agricoles, dont le lait", les "chouans rouges" de La Chapelle marchent sous leur fière banderole écarlate: "Non à la société capitaliste gérée et soutenu par la bourgeoisie", dont le texte, peut-être un petit peu long, a fait l'objet de discussions patientes, dans les fermes et dans les villages des cantons du secteur.
"Oui à la société socialiste créée et dirgée par les travailleurs", proclame une oriflamme complémentaire, destinée à faire passer un clair message aux métallos maos, dont quelques-uns sont déjà là, comme une poignée d'éléments d' "avant-garde" venus des facs ou des lycées, et quelques profs.


La "Jeannette" de Guillouard, l' "usine aux mains coupée"


Inaugurant une "pratique" appelée à devenir bientôt systématique, les jeunes militants paysans allaient ensuite se répartir, par petits groupes, pour aller distribuer un tract de "popularisation" aux portes des chantiers navals Dubigeon, des Batignolles, bien sûr - ou de l'infecte Guillouard, une usine de fabrication de bassines métalliques où fait ses premiers pas une héroïque "marxiste-léniniste" de l' "Humanité Rouge", Jeannette Pelletier, proche de Michel Tarin comme d'un autre éleveur du sud du département, qui a fait, tôt, le voyage en Chine, Bernard Deniau.
Guillouard, d'où Jeannette sort chaque soir épuisée, le bras droit - qui actionne le levier de la cisaille - raide de courbatures, s'illustrera, de longues années plus tard, par une "grève des mains coupées" - dont le nom dit tout.
C'était l'aboutissement du travail de plusieurs années de cette militante exemplaire, que son parti, le PCmlf de Jacques Jurquet, convaincu, lui, de l'imminence d'une explosion révolutionnaire, avait su persuader de s'accrocher pour faire, d'ici là, "les plus durs sacrifices".
Au bout d'une longue période de souffrances et de petites luttes partielles, patientes, l'explosion de colère des ouvrières sera sauvage, et "la Jeannette de Guillouard", Jeanne d'Arc prolétarienne des années 70 à Nantes, avec sa Gitane maös au bec et son accent gouailleur, échappera d'extrême-justesse à une mise au bûcher, sous la forme d'un condamnation pour "séquestration", inscrite au casier judiciaire. Une telle issue aurait empêché cette ancienne prof de philo à l'énergie incroyable de se reconvertir, comme elle l'a fait, dans l'administration préfectorale...


Loin de Nantes, "et de tout cela", elle y poursuit, concours après concours, une carrière brillante.
On reparlera de "la Jeannette". Comme on reparle, confiait, tout récemment, récemment Serge Doussin le souriant et combatif secrétaire de l'Union Départementale CGT de Loire-Atlantique (UD CGT 44), de la "grève des mains coupées".
"L'autre jour, en faisant mes courses au Leclerc, je suis retombé sur l'ouvrière dont "l'accident du travail" lui laisse encore, aujourd'hui, un bandage." La main n'a pas repoussé, bien sûr, et des complications sont survenues, lointaine conséquence d'un "pépin" survenu après une longue série d'autres, dus à l'épuisement, aux cadences, et à l'absence de dispositif de sécurité simple, rationnel, et bon marché) .


"Elle est sans amertume", dit Serge. "Ce qui l'a marquée, c'est l'extraordinaire mouvement de solidarité dont elle a été entourée"...


De "Paysans en lutte" à "Paysans-Travailleurs" - jusqu'à José Bové


Paysans, ouvriers, paysans...Navette...C'est un nouveau tissu social qui se forme, porteur d'un profond bouleversement historique et culturel...De semaine en semaine, "action" après "action", réunion après réunion, idée sur idée, tract après tract, le travail des maos de Nantes s'inscrit dans la durée. Il sera prolongé et élargi, bientôt, par celui des militants de la G.O.P. (Gauche Ouvrière et Paysanne), une scission maoisante du PSU, survenue dans le sillage du mouvement paysan, et regroupant aussi quelques syndicalistes d'usine. C'est elle qui activera, plus tard, l'alliance de "Paysans en lutte" avec une large fraction des syndicalistes de gauche du CDJA ou même de la FDSEA 44, largement touchée par le virus, avec le soutien des maos qui ont résisté à la liquidation de l'"ex-GP"...
Cette fusion donnera naissance au Mouvement des Paysans-Travailleurs, force dirigeante, notamment, de la bataille du Larzac, sous l'égide de Bernard Lambert, devenu entre temps un des fondateurs du Secours Rouge, avant la Confédération Paysanne, force de défense d'une culture politique ancrée sur l'idée de "vivre et travailler au pays", c'est à dire de la survie du monde et de la culture rurale, au cœur de la contradiction ville-campagne dans une société capitaliste développée, et dans l'idée qu' "on peut tout déraciner, sauf le besoin de racines" (Christopher Lasch), même et surtout dans le grand tournis "bougiste" de la "globalisation"...Perspective qui, donc, ne se réduit pas à "un nouveau syndicalisme paysan, de gauche" - pas plus qu'on ne peut la résumer à la figure caricaturale de l' "établi" paysan José Bové, avec sa moustache "plus gaulois que moi, tu meurs", sa grosse pipe, sa trop belle maison tout-écolo du plateau et les fauchages - télévisés - de ses "commandos anti-OGM"...
Le souffle a de la puissance. Il se propage très vite aux départements voisins - avant tout le grand-ouest, les Vosges, la Drôme, les Cévennes, le Larzac...


Contemporaine des "actions" contre Voiry, à La Chapelle sur Erdre, ou le ministre Guichard, à Plessé, la mobilisation paysanne contre le "cumulard" Gabard, à 100 kilomètres au sud de Nantes, au cœur de la Vendée historique, aux traditions en voie de se renverser, lentement...
Ce marchand de bestiaux, "spéculateur sur viande", est assez riche pour "accaparer" toutes les bonnes terres de son canton, au détriment de ses voisins. Une marche de sept-cents arrière-arrière-arrière petits-enfants de la "chouannerie blanche", renforcés par quelques paysans "rouges" de la région nantaise, qui font école, s'étend sur deux kilomètres. Elle se termine par l'arrachage "en groupe et à force ouverte" de 200 mètres de clôtures neuves, posées par le "cumulard".


L'objectif initial consistait à ensemencer de chou ou de maïs plusieurs hectares des pâturages en friche du "marchand de vaches". On serait venu faire la récolte, plus tard, toujours en parfaite illégalité, "à la sauvage", Les dissensions, toujours latentes au sein du mouvement paysan, entre amateurs d'un style plus classiquement syndicaliste, et promoteurs...d'"actions de partisans", imaginatives et hors-la-loi, "à la mao", empêcheront d'aller jusque là.


Ouvriers et paysans unis pour la "libération des bords de l'Erdre"


Pour que le tissu devienne vêtement, habit d'une nouvelle force politique, ouvrière et plus largement populaire, poussant au-delà de la contradiction manuel/intellectuel, et jusqu'à ville-campagne, la critique en actes de la société "fordienne", forme imposée au monde d'un modèle de capitalisme forcené, hyperproductiviste, importé des Etats-Unis d'Amérique et plaqué sur d'autres formes de civilisations, différentes, fussent-elles, elles-même, pour une phase sans doute encore très longue, capitalistes, il ne suffit pas que la "navette" amène des groupes d'abord ténus de paysans à soutenir les luttes d'usine, en 1968, par exemple, ou plus tard avec le ravitaillement, bientôt systématique, des usines en grève.


Il ne suffit pas non plus que quelques poignées de militants ouvriers, eux-même, souvent issus de la campagne, aillent volontairement s'intégrer aux "actions de justice" des paysans, en leur apportant leur propre culture de lutte, avant de revenir en faire connaître le contenu social, et les valeurs, autour d'eux, à l'usine.


L'idéal serait de définir des cibles d'action commune, à la charnière de la révolte anti-patronale ouvrière et des rébellions paysannes.
C'est ce que les maos de Nantes vont faire germer, sous l'influence prépondérante d'un des meilleurs d'entre eux, Jean-Paul Minier, avec la lutte "pour la libération des rives de l'Erdre."


- Mai 2007. "Il pleut sur Nantes", chantait Barbara. "Dis...quand reviendras-tu? Dis...Au moins le sais-tu?...Premier retour à, après plus de 20 ans d'absence. Il pleut, comme il se doit, de cette pluie fine et bien mouillante qui faisait dire à Prosper, retournant doucement du pied, dans un large sourire, des mottes fraîchement labourées, humides, bien grasses et bien luisantes: "la terre est amoureuse"...
Ouvrier quelque vingt années dans les ateliers agités de Citroën Rennes (en 1968), puis aux Ateliers et Chantiers de Bretagne (ACB) de Nantes, où travaillait aussi, comme employée, son épouse Colette, puis revenu s'installer à La Chapelle sur Erdre, où a toujours vécu sa famille, Jean-Paul n'a pas changé. Il a gardé les même cheveux drus, qu'il avait déjà précocement gris, toujours strictement coupés. Il a toujours le même regard, franc et direct, et le même sourire ouvert sous des joues toujours roses de fils de la campagne, fortifié au grand air et aux bonnes soupes de légumes du jardin. Il est venu me chercher chez Joseph Potiron, toujours le même lui aussi, sous la même tignasse frisée, mais là, blanchie - et qui occupe sa vie de retraité fidèle à ses jeunes années (il a passé le cap des 70) à des "voyages d'échanges", de la Colombie au Burkina Faso, où paysans du grand sud et "Jacquou" de l'ouest français discutent clôtures, cultures, gestion des sols et de l'eau, productivité, écologie, et sens de la vie...


Sous son grand parapluie multicolore nous protégeant, plus ou moins, de l'averse, c'est au bas du château de Savelli, La Gascherie, que m'emmène le fondateur des Comités pour l'Accès aux Bords de l'Erdre (C.A.B.E.), une vraie structure de masse ouvriers-paysans-étudiants-enseignants, construite, année après année, canton pa canton, bourg par bourg, et quartier par quartier. Ce sont plus de vingt ans d'action, "ininterrompue et par étapes", initiée par Jean-Paul, et par le C.A.B.E., qui permettant aujourd'hui, l'accès libre à la belle rivière sur quelques hectomètres au moins, au pied de La Gascherie.


La bataille pour l'accès aux rives de l'Erdre remonte dans le temps.
Dès le début du siècle, aux châteaux de rêve des négriers s'ajoutent de nouvelles propriétés bourgeoises, par les détenteurs de nouvelles fortunes (chefs d'entreprises, cadres supérieurs, avocats, médecins...) sur la moindre parcelle disponible au bord de la rivière,
La loi exige un passage public libre, au bord de l'eau.
Ils sont au-dessus de ça.
Ils s'en moquent.


Comme j'ai l'occasion de l'écrire, dans un premier rapport, manuscrit, au C.E. de la G.P. qui me vaut d'aimables commentaires de mes pairs, on peut analyser "la façon de s'y prendre des masses" (Mao) pour aborder, sans le moindre tuteur, les problèmes. Ensuite vient "la façon de s'y prendre" des militants (Mao, toujours). Celle-ci a pour vocation de s'inspirer de celle-là, en cristallisant la réflexion populaire, "spontanée", "pour la porter à un niveau supérieur", (Mao, encore: la "ligne de masse").


Les "prolos" du dimanche, amateurs, non seulement de congés payés - "les chiens!...", mais d'eau fraîche, d'air pur, de verdure, de calme et de lumière, saccagent les barrières, et "squattent", le temps d'un pique-nique avec les copains, et en famille, les belles pelouses "interdites".
La nuit, les jeunes paysans, amateurs de pêche comme de péché avec leurs compagnes d'un soir, elles aussi avides de transgressions sociales autant qu'individuelles, rampent au clair de lune pour faire couler pontons ou jolies barques de ceux qui prétendent s'approprier le monde - et la rivière...
C'est donc sur une très ancienne aspiration à un mieux vivre paisible, on ne peut plus convivial et pacifique, que le métallo de la G.P. Jean-Paul Minier, fils d'une famille de paysans enracinés depuis des lustres à La Chapelle sur Erdre va s'appuyer, dans les veillées d'hiver, autour de documents d'archives, de photos, et de diapos, pour animer inlassablement des réunions de canton ou de quartier, avec une bonne équipe constituée d'étudiants "maos" et de jeunes paysans. Affiches, pétitions, premières manifs. Très vite, un vrai mouvement populaire s'amorce là.

Longtemps avant que l'écologie devienne une mode politique, cette action dans la durée nous permet de briser avec l'image de "casseurs" nihilistes, ultra-violents, qu'on essaye de nous coller - et que certaines pratiques maos, ou même certains tonitruants discours, suscite.


Ici, nous sommes les défenseurs des familles qui veulent non seulement "vaincre et vivre" , "gratter" au moins de petits succès par l'action "tous ensemble" - mais jouir paisiblement de la vie, au moins les fins de semaine, loin de la tension bruyante des ateliers comme des rugissements des tracteurs.


Mieux même: nous sommes ces familles - puisqu'à l'appel du C.A.B.E., avec le soutien d'abord discret, puis accentué, de syndicats ouvriers et paysans, des manifs pique-nique unissant toutes les "tribus" rurales, divers milieux sociaux, et des gosses aux grand-mères, s'étalent comme un grand fleuve paisible jusque sous les fenêtres grand style du château de La Gascherie, et des autres, commentées avec bienveillance, pour cette imbattable "cause du peuple", par la presse régionale. Chacun met la main à la pâte pour son petit bout d'"action directe", remplaçant une pancarte "interdit d'accès au public" par "L'Erdre appartient au peuple", ou accrochant des corbeilles à détritus aux arbres bi-centenaires des jardins des négriers - touche d'insolence gentille et signe d'une intention de revenir, limite menace. - Et de fait, nous reviendrons, de jour, mais aussi de nuit - et saute la maison d'un promoteur construite sans permis sur l'Île Saint-Denis...Attentat portant la griffe"mao", revendiqué par un "groupe de travailleurs au noir" d'une "milice populaire" locale, constituée sur une "solide base de classe ouvriers-paysans" qui ont appris d'artificiers de la G.P., dans l'ombre, pelle et pioche en main, l'art savant du minage, avant celui des bombes...


La G.P. n'exclut pas. Elle "dissocie"...Méthode chinoise, toujours.

Entre temps, les fées de l'Erdre vont nous aider à résoudre, tout en douceur, un double problème politique.
La Gauche prolétarienne, à Nantes, ce ne sont pas seulement les O.P. du secteur "mécanique" de la "Navale"(A.C.B.), des Batignolles, ou les O.S. de l'usine de construction de chauffe-eau Saunier Duval, voisine, dans laquelle un électricien de métier, marxiste-léniniste catholique pur et dur, Georges Louineau, "Jojo", et son épouse, Jeanine, sont allés s' "établir", en couple, et vaillamment, sur les chaînes de l'assemblage ou de l'émaillerie - quittant leur travail tranquille et convenablement payé, ainsi que leur métier d'origine, .
C'est aussi, comme partout, un groupe d'étudiants, courageux eux aussi, mais un peu "intellos".
Ils contestent l' "ouvriérisme" - bien réel - de certains au moins de nos militants ouvriers. Il arrive que ceux-ci préfèrent esquiver des discussions qui gênent en criant à l' "intellectualisme petit-bourgeois", au lieu de répondre patiemment, argument contre argument, comme savent le faire Jean-Paul Minier ou son complice des A.C.B., le vif et tonique Raymond Clavreul - gens curieux de tout, ouverts et tolérants...
Christiane Sadet, venue de la Sorbonne, la bretonne Catherine Conan, Jean-Yves, "Dédé", Richard, Yves et Claudine, les "intellos" en question, n'ont pas tort en tout et sur tout, loin de là.
Présents sur place, pour la plupart, en 1968, ils ont saisi les particularités de la culture de lutte de la Basse-Loire, avec son "syndicalisme d'action directe". Et ils renâclent devant l' "antisyndicalisme de gauche" dogmatique de La Cause du Peuple - qui se transformera en un vulgaire antisyndicalisme de droite "à la papa", dix ans plus tard, chez les liquidateurs revenus des "brûlures du soleil" communiste, de la lutte des classes, et de la politique elle-même, en tant que telle - autour de July à Libé par exemple (lire page).
Entre les deux groupes, la cohabitation au quotidien devient source de frictions permanentes. Situation bloquée, il faut trancher.
"Cadre" "parachuté" de Paris, jouissant de la confiance des ouvriers, mais aussi (Vietnam, 44 rue de Rennes, blessures, etc...) de l'estime des étudiants, j'assume mes responsabilités. Je tranche, mais en glissant délicatement la lame de mon poignard entre beurre et fromage: "bosser ensemble, ce n'est plus possible. On arrête. Mais pas d'exclusion, pas d'anathème. Chaque groupe de son côté, point." La suite justifiera cette façon de faire.
D'abord quand deux des étudiants maos du groupe "dissocié", "établis" dans l'usine de charpentes métalliques Paris S.A. de Roche-Maurice, devenus délégués syndicaux CGT et CFDT, y déclencheront, après plusieurs années d'un travail exemplaire, un long conflit sur les salaires organisé autour de piquets de grève musclés.
Surgissant en février 1972, dans une société dont le P-dg, Joseph Paris, possède une belle propriété aux bords de l'Erdre, cible privilégiée de plusieurs de nos manifs, et au cœur de la période marquée, nationalement, par l'assassinat de Pierre Overney, elle aura le mérite de limiter, ici, les tentations de tout laisser tomber, qui n'épargneront pas, toutefois, l'un au moins des "prolos" du groupe d'origine - dans l'histoire concrète, qui ne s'écrit pas en noir et blanc, il n'y a pas de petits saints, même "prolétariens"...
Sorti peu de temps avant cette grève d'un premier séjour en prison, j'y fraterniserai sans le moindre problème avec Richard Ruffel et André Sinou, les deux "établis" en question.
Nous serons ensemble, au coude à coude, au piquet de grève, quand l'idée me viendra - j'ai l'imagination militaire... - d'aller faire un petit tour vers le camp de gitans tout proche de la carrière abandonnée de Roche Maurice, où "Moustache", le vieux chef, entourée d'une nuée de gosses, semble apprécier de loin, en connaisseur, les horions qu'échangent les syndicalistes de Paris S.A. avec les hommes de la sécurité publique dirigé par le calme et massif commissaire Morineaux, un ancien de l'UNEF, période guerre d'Algérie...
Sollicitant du regard la permission de "Moustache", une brune aux yeux verts du camp de "manouches", les hanches dansant sous sa longue jupe, comme dans un film, viendra cérémonieusement me faire l'offrande d' une longue barre de bois jaune, avec laquelle, fier comme Artaban, je repartirai vers le piquet de grève - non sans avoir poliment remercié la dame.


Guérilla aux bords de l'Erdre: l'attaque de l'Armoric


Certains des "intellos" dissociés "sans haine et sans violence" du groupe "prolo" de la G.P. nantaise, qui n'étaient ni des "nouilles" ni des "couilles molles" , loin de là, avaient aussi participé, filles comprises - mais là c'était peu de temps avant ma première arrestation - au "commando des mobylettes" contre le consulat franquiste, au moment du procès de Burgos, en décembre 1970 (voir page).
Pour l'exécution parfaitement justifiée du cruel chef de la police franquiste au pays basque, Manzanas, 16 combattants nationalistes basques d'ETA avaient été arrêtés, torturés et condamnés, dont 6 à la peine de mort. "Simple comme un verre d'eau", selon le mot de Lénine, repris par le poète Maïakovski peu avant son romantique suicide, la politique n'est pas simpliste. Cet exemple en témoigne.
Comme en témoigne, aussi, le cycle de difficultés dans lesquelles nous allons nous trouver engagés quand, après l'éloignement des étudiants, l'absence d'un "détachement de porte", élément-clé de tout dispositif G.P. en zone usine, pour étendre un tourbillon d'agitation propagandiste autour des entreprises-cibles, commencera à se faire sentir.
Pour résoudre le problème, j'irai "mouiller la chemise".
En marge de mon travail de manœuvre aux Batignolles, plus fastidieux qu'épuisant, je prendrai personnellement en charge la formation d'une équipe de choc de jeunes ouvriers, assoiffés d'action jour et nuit.
C'est avec eux, et un jeune paysan mao du secteur de Fay de Bretagne, que nous organiserons, du haut d'un pont enjambant l'Erdre, très haut, l'attaque nocturne du bateau mouche l'Armoric, le 14 juillet 1970.
Dans de grands sacs d'engrais, vides, marqués... G.P., en référence à l'usine locale Grande Paroisse, nous avions entassé les munitions nécessaires au bombardement: du purin - déjà...- raflé dans une ferme...
Déversé en vrac des sacs grand ouverts, du haut de la grande arche de La Jonelière, notre matériel de guerre fit un boucan terrible en tombant sur le toit fragile du bateau-promenade.
Cette opération sans doute discutable, était censée viser ceux qui cherchaient à "se faire du fric" en jouant sur la confiscation de l'accès terrestre aux bords de l'Erdre. Je n'étais pas très chaud. Mais l'opération eut en réalité, à mon vif étonnement, un excellent impact chez les paysans du canton de La Chapelle - et plus encore dans les usines.
Les ouvriers raffolaient, en fait, des actions de type "Révolution Culturelle", opposant, à l'intérieur même d'une classe qui n'est pas un bloc granitique homogène, mais le lieu de tensions contradictoires, sourdes et violentes, les couches les plus prolétariennes à l' aristocratie "lèche-cul" des "fayots" avides des meilleurs postes, des régleurs, des tout petits contremaîtres ou cadres à peine moyens des bureaux - cibles eux aussi de la "vidange" de l'automne 1969 aux Batignolles, comme de la "grande lessive" de 1971, suivie par une longue grève, entièrement victorieuse (lire page)...
Cette "aristocratie ouvrière" constituait en effet une bonne partie de la clientèle de l'infortuné bateau-mouche...
Un des premiers piliers de notre nouveau noyau de "partisans" ouvriers est le jovial "Titus", un jeune électricien professionnel plein d'entrain à la boule de cheveux frisés sur une bonne bouille ronde toujours illuminée par de larges sourires; il a connu Jojo sur les chantiers du bâtiment en grève de 1968, puis a décidé de s' "établir" lui aussi, pour militer comme O.S., sur les chaînes de la CPIO, ce sous-traitant de Renault, laboratoire d'implantation du "taylorisme" et du travail sur chaîne dans cette région d'industrie métallurgique à l'ancienne, dont le noyau de la Navale, étendue à l'aéronautique, reste un bastion de l'ouvrier de métier, professionnel qualifié, rebelle à la standardisation des tâches.
Son usine se situe dans une nouvelle "zone industrielle", celle de Carquefou, route de Paris - aux limites extrêmes de la "zone-usine" où nous concentrons nos efforts...
Plus au nord, une autre zone industrielle moderne, celle de Saint-Herblain, tente la même expérience autour d'usines d'O.S., souvent féminines, dans l'agro-alimentaire (Frigécrème), ou le textile (Chantelle).
Elles seront elles aussi, sans nous, et sous l'impulsion de syndicalistes de combat, hommes et femmes, CFDT et surtout CGT, le lieu de grèves de rébellion tout au long des années 70, précédant les premières vagues de "délocalisations".
Autre recrue de Jojo, Gilbert Garel, un jeune chaudronnier de métier formé à bonne école par un père lui-même"prolo" typique de Chantenay-la-rouge, chaudronnier professionnel (O.P.), comme son fils, et solide militant de base de la CGT de Paris S.A.
Le père, au premier rang du piquet de grève malgré ses cinquante ans bien sonnés, y sera blessé à la tête d'un coup de matraque de CRS.
Le fils, indestructible rebelle au cœur "rouge" "gros comme ça", formé à bonne école dans les J.C. (Jeunesses Communistes) et ravi de retrouver chez les maos les chants révolutionnaires de son adolescence, sera viré d'usine en usine pour s'être révolté contre des petits chefs - il a le coup de poing facile, et surtout le coup de boule...Il finira par accepter, bon gré, mal gré, une sorte de déclassement professionnel, en prenant le dernier boulot qu'il a pu trouver - un travail d'O.S. à Saunier Duval.
Témoin à notre mariage - et aussi, le même jour, garde du corps, la situation est devenue chaude - il sera également à la barre au procès d'Alain Geismar, en octobre 1970, pour y apporter le témoignage d'un représentant caractéristique du pur prolétariat nantais - avec sa petite taille, sa petite bedaine et son petit accent gouailleur...
Ayant soigneusement couché quelques mots simples sur un mauvais papier quadrillé, il y parlera de sa vie d'ouvrier - et de notre combat pour la libération de l'accès aux rives de l'Erdre, dont il est un des plus chauds "partisans".
Réfugié un temps, comme son frère Marc, jeune ouvrier du bâtiment, du même profil, dans la chaleur du foyer familial de Bernard et Marie-Paule Lambert, à Teillé - toujours prêts à accueillir militants clandestins, en fuite, ou en déprime - il retombera dans l'alcoolisme (un travers de famille, et du prolétariat de Chantenay en général). Amer devant la désertion politique d'une partie des maos, y compris du cadre ouvrier liquidateur de Nantes, qu'il connaît bien, et écœuré par l'évolution de Geismar et des autres, il sera recueilli par la famille Blineau. Et c'est chez les "paysans rouges" de Couëron que Gilbert Garel finira sa vie. Il mourra, jeune encore, d'un précoce cancer du désespoir, qui avait vrillé jusqu'à son âme. Selon "Mado", aujourd'hui sa veuve, et toujours fidèle à sa mémoire, Serge Roger, des Batignolles, à qui j'avais confié, en quittant Nantes, un petit 7,65 Astra espagnol, ou basque, plutôt, récupéré dans un "rade à dockers", mort lui aussi d'un cancer très précoce, était intérieurement rongé par la destruction soudaine de ce qu'ensemble nous avions mis tant de cœur et de sueur à construire...


"Cochise"


Autre équipier de la "bande de partisans" ouvriers de la "zone", "Alain de Dubo" (une "sale boîte" du quartier de Doulon, proche aussi de notre chère "route de Paris", spécialisée dans la fabrication de joints de caoutchouc).
Comme un des deux "Marco" (celui qui, retourné, deviendra l' "indic" balançant toute l'équipe) et son copain "le grand Denis", il nous a été amené par "Cochise".
Ce fils de famille rebelle, fin et subtil, passé par un engagement volontaire pour la guerre de Corée, avant de se reconvertir comme rectifieur professionnel aux Batignolles - et pilleur d'armureries du centre de Nantes au cours des émeutes de 1955 - doit l'amical surnom dont nous l'avons gratifié à son étonnant visage précocement sillonné de rides profondes, sous un grand nez busqué, autant qu'à sa sagesse de grand chef Sioux, passé par toutes les épreuves de l'existence.
Je l'avais attiré sans peine au Comité de Lutte, , avant mon départ, puis dans notre tribu mao. Exceptionnel bricoleur de voitures, lié, aussi, au complexe milieu des ferrailleurs, il s'était construit de ses mains, week-end après week-end, une petite baraque adorable à Gachet, près de Saint-Joseph de Porterie, dans la partie des bords de l'Erdre la plus proche des Batignolles. Il est mort lui aussi tôt, mais il serait, là, malhonnête, d'attribuer sa disparition au coup de poignard de la liquidation - qui fit ailleurs aussi de terribles dégâts (suicides en série, etc.) Car "Cochise" est un de ceux qui s'étaient le plus facilement adapté à notre nouveau système de fonctionnement en réseaux d' "invisibles", jusqu'à mon départ de Nantes en tout cas, qu'il devait assister de ses mains solides, en m'accompagnant pour mon petit déménagement en camionnette, avec "Marco le Docker", jusqu'à Chateau Rouge, ma nouvelle base dans le XVIIIèmer arrondissement de Paris, à deux pas de Barbès et du nouveau siège de Libération, rue Christiani, où j'allais me consacrer à plein temps au transfert des méthodes de guérilla nantaises, au début des années 1980...
Révoltés, bouillants, bagarreurs, et sans attaches familiales, les "jeunes loups" de notre "détachement de partisans ouvriers" de Nantes viennent compléter, début 1970, par leur disponibilité permanente, leur imagination, leur "envie", et leur "punch", la sagesse, l'expérience et la bien nécessaire prudence des pères de famille cathos, portant encore le moule de la CFDT, de notre noyau ouvrier de départ.
Avec eux, nous allons bientôt "mettre le feu" à toute la "zone usine", notamment, mais pas uniquement, dans la campagne sur l'Erdre - avant même la bataille de l' "Eté chaud" (Pas de vacances pour les riches, des vacances pour tous les travailleurs!") que, de fait, elle anticipe...
Ensemble, nous réaliserons de monumentales opérations de "bombage" nocturne, en grand et en couleur: "Libérons Le Dantec" "Libérons les Bords de l'Erdre", "Patrons, c'est la guerre!","Geismar, Résistance!", "Palestine vaincra!" - et même "Mort aux vaches!" (sur les murs jugés trop blancs de la gendarmerie de Carquefou)...
Comme nous l'avait démontré l'expérience des premiers "groupes de choc" lycéens des Comités Vietnam de Base, des sorties nocturnes de ce type, en équipe, avec le risque de mauvaises rencontres qu'elles peuvent comporter, et le minimum d'organisation - matériel, voitures, guet etc...- qu'elles impliquent, permettent une première sélection d'éléments stables, et l'acquisition d'un minimum de discipline de groupe, indispensable avant d'envisager un passage progressif à "l'échelon supérieur"...


Mais je vais payer mon engagement personnel à le tête de cet utile "détachement" .

- D'abord, par mon licenciement des Batignolles - au bout de 6 mois seulement, au printemps 1970.
Epuisé par nos expéditions tardives devenues quasi-quotidiennes, dormant très peu, et trop souvent en retard à l'atelier, je serai viré pour "absentéisme" - comme beaucoup de maos militant dans les mêmes conditions.
- Ensuite par la réaction répressive, engagée sur l'initiative des pandores de Carquefou. Ils n'ont pas gobé, mettons-nous à leur place, l'affront du "mort aux vaches" peint en grandes lettres de couleur vive au fronton de leur gendarmerie.
Mais, plus en profondeur, ce sont les proportions prises par la mobilisation sur l'Erdre qui commencent à inquiéter, jusqu'aux sommets de la hiérarchie gendarmesque. Les échos qui lui remontent de nos réunions rurales de canton, de bistrots d'usine, les mettent en alerte. Les premières manifestations pique-nique, populaires, familiales, massives et gentiment illégales, violant l'espace clôturé protégeant les châteaux comme les enceintes des résidences bourgeoises de luxe, les alarment. La "subversion" s'enracine.
D'autant que nous avons progressivement durci l'action du "détachement", qui fait vite boule de neige, attirant, aussi, des lycéens. Ouverture d'informations judiciaires, première procédures, planques habiles de gendarmes dissimulant finement leurs uniformes sous des impers banalisés,après avoir pensé à enlever leurs képis, mais pas les pantalons bleu marine à pli, ni les godillots réglementaires, qui dépassent, filatures, mandats d'arrêt...
Identifié, un "maillon faible" du détachement va craquer, il va parler, entraînant d'autres effondrements, en chaîne, et d'autres aveux...De premières arrestations vont suivre, et, averti juste à temps, il va me falloir bientôt passer à la clandestinité...


Chasse à courre aux Batignolles

Mais nous n'en sommes pas là, le lendemain de mon licenciement des Batignolles, quand Serge m'indique le tas de sable du parc d'enfants de son quartier du Ranzai par lequel je pourrai, sans risques, pénétrer dans l'usine pour mon "opération retour".
Il m'accompagnera jusqu'au mur, posant lui-même, sur les tessons de bouteille une couverture pliée en quatre, pour m'aider.
Gros badge rouge "tête de mao" sur un bleu flambant neuf, jean usé un peu large, pour être à l'aise en cas de "baston", baskets etc, je recevrai des ouvriers un accueil magnifique.
Ils me guideront toute une journée d'un atelier à l'autre, pile de tracts sous le bras. Serpentant à l'ombre des machines et discutant le plus possible, j'aurai le plaisir - et eux aussi - de voir une armée de chefs courir dans tous les sens, les yeux exorbités au spectacle de silhouettes en bleu de travail qui, toutes, portent une sorte de gros badge rouge à la boutonnière: des capsules de Coca-Cola singeant, de loin, le badge mao, que les farceurs s'amusent à s'accrocher pour affoler les "sbires"...


Un dur de dur de la CGT, "Titis", condamné permanent à l'isolement au magasin de la Petite Mécanique (P.M.), connu de nous, d'habitude, pour ses réactions virulentes aux attaques antisyndicales des tracts de notre tout petit Comité de Lutte, ou de La Cause du Peuple, qu'il épluchait, finira par me prendra par le bras, dans un coin, grave:
"P'tit gars, c'est vous qui avez raison. On s'est trop fait avoir, à force... Si j'avais ton âge, je ferai comme toi...Maintenant, voilà ce que tu vas faire...On est vendredi, il faut que ces chiens de chefs croient que tu es encore dans l'usine...Qu'ils soient obligés de patrouiller à ta recherche tout le week-end... Alors, il ne faut pas qu'ils sachent que tu es parti.;; Tu dois sortir par là, sans qu'ils le voient..."
Je suivrai son conseil. Il sera l'un des trois "meneurs" de la grève de 44 jours, début 1971, après la "grande lessive", où il a mis la main, et les deux bras...Avec Sam, un militant CFDT de P.M. lui aussi, et lui aussi lecteur de La Cause du Peuple, et le mao historique Serge Roger, "Titis" sera l'un des trois otages au centre du conflit. Licenciés tous ensemble pour violences, aux premiers jours, ils seront tous trois réintégrés au quarante-quatrième.
Sans leur retour dans la grande communauté ouvrière des Batignolles, la grève, déjà victorieuse sur les salaires, pouvait durer 100 ans...


Pot rouge pour le chef Merel


La Cause du Peuple, dans son numéro 19 (14 avril 1970, "nouveau directeur Michel Lebris". "Construire le parti de la Nouvelle Résistance!") évoquera cette "chasse à courre aux Batignolles" dans un bref article, piquant.
Dans le même numéro, un entrefilet signale la mésaventure survenue, presque au même moment, au chef du personnel de Saunier-Duval, l'usine où militent Jojo et Janine, à portée de carabine des Batignolles.
A l'atelier d'émaillerie, le plus pénible, Jojo a réussi à déclencher un premier mouvement autonome de réduction contrôlée des cadences, parti de la base, hors syndicats - à quatorze.
Un premier noyau d'O.S. combatifs commence à se regrouper autour du couple. Parmi eux, Marco, un ancien clown professionnel, boule de muscles, hilarant même quand il est à jeun, ce qui lui arrive - surtout le matin. Il est très motivé par la lutte contre les cadences, les humiliations permanentes des petits chefs qui se régalent, notamment contre les femmes, autant que par la "libération des bords de l'Erdre, qu'il a beaucoup fréquentés...

De premiers licenciements touchent bientôt cet embryon de Comité de Lutte. Pour encourager ce groupe encore fragile à résister, et à se consolider, nous décidons de frapper. Seule cible à la hauteur: le directeur du personnel, un homme haï des ouvriers, et plus encore des ouvrières, qu'il traite comme son service privé.
Un matin, tôt, dans la foule se dirigeant vers l'entrée, Merel, qui vient à pied, entend un léger bruit de pas derrière lui.
L'imbécile, il se retourne, et, pire, ouvre grand la bouche, sans doute pour crier. Après l'avoir patiemment attendu dans un coin sombre, sous protection rapprochée, j'ai marché sans bruit derrière lui, puis couru quelques foulées, sur mes "semelles de vent", un très gros pot de peinture rouge, lourd, dans la main droite... En plein élan, à la volée, je lui en balance tout le contenu en plein visage. Un cri derrière moi: "les salauds!" De nuance en réalité plutôt admirative, du moins c'est l'impression que j'ai eue, il est lancé par une voix féminine, pas toute jeune...Cette dame semble aimer "les salauds", en tout cas ceux qui "splashent", en rouge vif bien dégoulinant, bien épais, et devant tout le monde, le chef du personnel Merel...
Sans m'arrêter pour vérifier l'impact, j'accélère...Balançant au vol l'arme du crime dans le décor - pas d'empreintes, j'ai des gants - je continue ma course, "marqué à la culotte" par mes trois "escort boys" - parmi lesquels, en fait, si ma mémoire est bonne, au moins une "girl"...
Voie ferrée, passage à niveau...Comme prévu, on déboule, sans traîner...La voiture de Monsieur est avancée, avec chauffeur, moteur tournant...C'est une vieille Panhard PL 17 aux beaux sièges crème, achetée dans un "casse" des bords de l'Erdre...
Quand nous reviendrons, dans les règles de l'art, à pied, à la "débauche" de 13 heures, avec le tract de revendication, les ouvrières, ravies, nous raconteront qu' "ils ont dû lui arracher la moitié de la peau de la gueule au trichlore, pour le nettoyer, tellement il en avait..."
Dix ans plus tard, devenu journaliste à Libé, et chassé de la rubrique "social" vers celle des faits divers, je reviendrai dans les cafés proches de Saunier Duval, pour enquêter sur une histoire débile (il fut manger...)."Branchant" sur toute autre chose, un ouvrier de rencontre, un homme d'une cinquantaine d'années, dans un café, il me racontera, sans que j'aie même évoqué le nom de Saunier-Duval, l'histoire du pot de peinture "à la gueule de cette saloperie de Merel".
Lui aussi dit "les salauds", mais sans haine: bien au contraire...
Et ses yeux brillent, éclairant un visage précocement usé par le "chagrin", et par l'abus de gros-plant, qui, ici, l'accompagne...


Godard: l'œil du cinéaste voit juste.

Batignolles 1971: loin d'être "à bout de souffle", une longue grève débouche sur une victoire totale- après une "grande lessive"!


Moins d'une année après mon éjection des Batignolles, et ce "coup de pot", qui l'arrose, au mois de janvier 1971, donc, "J'Accuse", dans un long article exemplaire signé du cinéaste mao Jean-Luc Godard, paru dans son numéro 2, sous le titre "Nantes-Batignolles: un bond en avant" reviendra sur l'expérience des maos de Nantes, les paysans, l'Erdre - et les Batignolles, où explose alors une grande grève, conflit majeur, dont les maos font, à juste titre, un enjeu national, propageant partout son exemple et multipliant collectes ou comités de soutien.


La bataille a été soigneusement préparée par une campagne militante sur la toute fraîche séquestration chez Ferodo (voir page). Un tract du Comité de Lutte, distribué à l'intérieur des ateliers des Batignolles le matin même de la "grande lessive" - "offensive du Têt" déclenchant les hostilités - a tiré les leçons de l'imparfaite "vidange" de l'automne 1969 (voir page). Il désigne avec précision les "cibles" à "lessiver" - les bureaux des ingénieurs les plus méprisés pour leur nullité crasse, et les plus haïs pour leur cynisme.


La grève va recevoir un soutien massif des paysans de La Chapelle sur Erdre, Couëron, Teillé, Fay de Bretagne, Plessé, et de toute la grande région de Nantes. Serge, qui va plus tard quitter l'usine pour tenter une expérience d' "établissement à la campagne" en allant s'associer comme fermier avec Joseph Potiron, à La Chapelle, réussit à y constituer des équipes groupant une bonne trentaine d'ouvriers transformés en "collectif de ravitaillement de la grève", avec l'appui des femmes - ramasseurs de patates, cueilleurs de légumes, ou porteurs de lait...Faisant ainsi franchir un nouveau bond à notre ligne stratégique d'alliance du grand prolétariat urbain avec le peuple des campagnes.


Serge a reçu le renfort, après mon élimination, d'un nouvel "établi", venu de Rennes, Yves, un garçon taciturne, fils de marchand de bestiaux devenu chaudronnier professionnel - aux dernières nouvelles forestier itinérant, dans une caravane tirée par des chevaux...


La grève de janvier 1971, dans mon ancienne usine,va durer six semaines. Soutenue aussi, dans la ville, par l'archevêque lui-même, Monseigneur Vial, l'homme qui, en mai 1968, avait solennellement ressenti "l'esprit saint descendre parmi nous", et une centaine de curés, ainsi que par des collectes organises jusque chez les soldats du contingent, elle s'achèvera par une victoire complète des ouvriers - et, indirectement, des maos qui l'ont indiscutablement impulsée. 11,83% d'augmentation de salaires, chose rare, pour l'époque, et annulation du licenciement, annoncé, des trois "meneurs".

C'est la seule usine de France, qu'on sache, où un conflit de cette envergure se termine par la réintégration, à l'arraché, d'un militant ouvrier de la G.P., licencié pour avoir joué un rôle majeur au lancement de l'affaire.


Je ne serai pas là, malheureusement, pour fêter cette excellente nouvelle avec mes amis ouvriers et paysans.
Comme Jean-Luc Godard le signale dans son article de J'Accuse, notre "commando de jeunes", démantelé fin 1970, se présente devant les magistrats du tribunal correctionnel de Nantes le 25 janvier 1971 - au dixième jour de la grève. "Ce sont tous des ouvriers, plusieurs d'entre eux travaillaient aux Batignolles", écrit le cinéaste dans l'intention - louable - de lier le procès et la grève. Il se trompe sur un détail. Le seul membre du groupe qui, sans être à proprement parler un ouvrier, a "travaillé aux Batignolles", ne s'est pas présenté à l'audience - tous les autres ont été arrêtés, et incarcérés, avant d'être condamnés, ce jour-là, à des peines de quelques mois de prison ferme.
L'absent, recherché - et condamné à un an de prison ferme, "par défaut", donc, c'est celui que la presse locale, et la PJ, désignent comme "le chef du commando, en fuite..."


Nous n'utilisions jamais le téléphone. Mais il leur a suffi de quelques patientes filatures pour identifier l'essentiel du groupe, qui, ne commettant pas, en général, d' "actions de partisan" de haute intensité, ne prenait pas de précautions "parano", disproportionnées.
Nous avions tout de même fait l'erreur - et c'est, tout spécialement, ma responsabilité - d'utiliser la même structure légère d'agitation, peu structurée, pour passer à un niveau légèrement supérieur, à la rentrée 1970.

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