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HAÏTI

 

- Editorial du 15 janvier 2010 -

 

- Crime contre l'humanité, annoncé...

 

Ils en riaient, "nos" techniciens de Lafarge, bien implantée dans l'Île depuis l'époque de "Papa Doc", avec leurs rivaux américains de Bechtel, entre deux vols, dans les aéroports: le (suite sous la photo)

 

tremblerait dans "notre" ancienne Île aux Esclaves, maudite pour s'être, la première, rebellée, "quel massacre!..."

- Mais ensuite, pour la "reconstruction", quel chantier!...

-et quels profits juteux pour les "grands" mondiaux du BTP, qui, plus souvent qu'à leur tour, exploitent la force de travail des hommes de Haïti tandis que leurs femmes servent les héritiers des anciens"maîtres" au fouet comme femmes de ménage, "bonnes à tout faire" ou, victimes de leur beauté, prostituées - esclaves ... sexuelles gratifiées d'un pourboire, en Floride, Neuilly ou Abu Dhabi...

- Ils en riaient d'avance: et là, c'est arrivé...

Et l'intense colère noire , qui gronde de par le monde exige qu'on rende justice, enfin à Haïti.

Qu'on lui rende justice: île "la plus pauvre du monde" condamnée à payer la "dette" imposée par l'ancien colonisateur français pour le prix de son

départ, "dette" transformée,depuis, - autres temps, autres mœurs - en "dette" , multipliée, aux ruffians du FMI et de la banque Mondiale.

Et si la terre noire de Haïti, île noire, n'avait, finalement, tremblé que de colère,

et pour que de l'épreuve qui vient naisse un nouveau tremblement de terre: celui qui, soulevant le peuple des bidonvilles et même ces "Chimères", leur force armée, gangs noirs fidèles au Bon PèreAristide abusivement assimilées aux "Tontons Macoutes" honnis du sinistre "Papa Doc" comme du grotesque "Baby Doc", transforme d'un seul coup toute l'ancienne Hispaniolia (Saint-Domingue emporté dans le cyclone) en un nouveau Cuba - un Cuba allégé de toute allégeance extérieure, un "Cuba libre" libre... de tout "lider maximo" -récupérant au passage tout son pétrole, et fédérant tout l'ensemble Caraïbe jusqu'aux abords immédiats du Vénézuela, en un archipel de la Liberté défiant toutes les Apocalypses.

15 janvier 2010. 10H00.

JP. Cruse

 

« La santé du malheur »

(René Char).

Texte de Jean-Paul Mari, envoyé spécial du Nouvel Observateur en Haïti, publié dans l'hebdomadaire sous le titre: "Un silence assourdissant" - et signalé par notre correspondante en Touraine.

" Cette nuit, deux mini-répliques ont peuplé la nuit de cauchemars. Maintenant, l’immense place du Champ de Mars fume des premiers feux de bois, piquant la gorge des milliers de personnes entassés dans ce campement improvisé. C’est un immense bric-à-brac de bâches plastiques, de tapis, de draps tendus entre deux chaises, un manche à balai, une branche d’arbre, un panneau de circulation, le pare-choc d’un pick-up. Ici, les familles se sentent à l’abri. Pas de murs, de toit, de poutres, de balcons, tout ce qui tombe et tue. Une boite de conserves rouillée à la main, un gamin se brosse les dents dans le caniveau. Une femme fait bouillir des spaghettis dans un seau, une mère peigne sa petite fille, dessine des tresses régulières, lui frotte doucement les yeux avec un chiffon doux. Des milliers d’écorchés vifs, dorment, cuisinent, font leur toilette, prient, se réconfortent.

Qu’est-ce qui dérange ? Ah ! Oui, le silence...pas un cri, pas une plainte, pas de pleurs. Le silence de la foule est étrange. Pas seulement le courage, la dignité des miséreux, les corps secs, noueux, leur habitude séculaire de la souffrance, la « santé du malheur » disait René Char.

Il suffit de croiser leur regard, trois jours entiers après que la terre a tremblé : les Haïtiens sont sidérés. Sur les routes qui montent vers les hauteurs de la ville, Petion Ville et la sortie de Port-au-Prince, ceux qui fuient par milliers, un ballot sur l’épaule, un masque sur le visage contre la poussière et l’odeur des morts, marchent aussi dans un silence terrifiant, remontent Canapé-vert, Morne Lazare, Bois patate, Morne Hercule, Bourdon, longent de vastes collines denses et couvertes de maisons, un mille-feuille de toits écrasés sur des tapis de ruines, en suspension au-dessus des voitures et des hommes qui passent.

On plonge la main dans la terre du bas-côté, une poussière jaune de tuf calcaire, légère et sans consistance. Pas de fondations. Des cubes énormes d’immeubles posés sur un nuage de terre. Les villas affaissées laissent voir les dalles de « béton » qui soutenaient les étages, de simples agglomérats de graviers pris dans du ciment. Des coquilles légères, sans socles ni voies d’accès, collées les unes aux autres, jeu de Lego fait pour tuer leurs occupants. Pas de loi, pas de règle, pas de normes, sinon le profit criminel et l’urgence de construire. Chaque frisson du sol ne peut être qu’assassin. À sept degrés Richter, c’est un meurtre de masse. Des dizaines de milliers de morts en trop. Et ce silence assourdissant qui accuse.

Jean-Paul Mari

"Médecin aux pieds nus" toute sa vie du Brésil à Haïti, "Grande Dame" de la Théologie de la Libération, catholique convaincue, plus que réservée sur l'avortement - très éloignée du féminisme européen, importé des Etats-Unis, mais haute figure de l'émancipation des femmes pauvres des bidonvilles et de la sauvegarde de l'Enfance,

"Dona Zilda"

a trouvé la mort

au cours du tremblement

de terre

de Port au Prince.

(lire en page "FEMMES", ici)

 

Clémenceau: quand le mao-surréalisme enflamme le grand lycée,
son proviseur est séquestré, et sa belle voiture, brûlée...


Travaillé par une bande de symathisants mao-surréalistes du prestigieux "Conseil de Nantes", le grand lycée de la ville, Clémenceau, avait connu un printemps pétillant.
Une sanction prise contre un "situ" nommé, sauf erreur, Allemani, pour une histoire d'affiche anar arrachée par un "fasciste", ou le contraire, avait permis de constater l'empreinte des traditions prolétariennes de Nantes-Saint-Nazaire sur le "mouvement antiautoritaire" qu'un après-mai persistant allumait et rallumait sans cesse dans les "bahuts" - la G.P. soufflant sur les braises avec une louable application...
Soulevés d'une juste colère, des centaines de lycéens allaient improviser une séquestration particulièrement sauvage du malheureux proviseur de ce grand établissement bourgeois situé près de la gare - à deux pas de l'hôtel où descendait, quand il venait voir son ami Vaché, André Breton - comme allait me l'indiquer, au printemps 2007, l' "honorable correspondant" de la Gauche prolétarienne de 1970 à Clémenceau, Alain Coelho, retrouvé 37 ans plus tard...


Aujourd'hui écrivain, d'une rare finesse, proche, personnellement, de Julien Gracq, un voisin, sur la Loire, comme de Cioran, Alain, qui avait à l'époque 17 ans, allait être arrêté, dans les heures suivant l' expédition d'un petit commando mao, venu "venger" les jeunes lycéens virés pour la séquestration de leur proviseur la nuit de la rentrée de septembre 1970, à l'intérieur du lycée. Il allait être sauvagement interrogé, aux limites de la torture, pendant de longues heures, par des cinglés de la PJ nantaise surexcités par ses attaches familiales du jeune Coelho - un père, un oncle...- avec un ou deux de leurs amis d'extrême-droite, proches d'Ordre nouveau...


Pas fous, nous avions bien prévu que les "clébards" se jetteraient comme des Rottweiller sur notre "copain" Coelho, dès que le "protal" aurait découvert, dans la grande cour d'un lycée entièrement peinturluré d'inscriptions vengeresses en très gros caractère, le cadavre calciné de sa rutilante 504...Nous ne l'avions donc pas intégré à notre "équipe de nuit".
Et c'est Marc, un des jeunes ouvriers du "détachement", venu m'accompagner, avec Titus, pour escalader le mur, placer une corde, pour le retour, travailler tranquillement à la "bombe", et finalement, incendier la voiture, qui allait "craquer", balançant toutes les activités du groupe, sans avoir reçu même une gifle - alors que le tout jeune lycéen, à peine adolescent, jeté contre les murs, la chemise déchirée, frappé, poils de barbichette arrachés par poignées, et menacé de tout, même de viol, allait serrer les dents, tenir, et ne rien lâcher...


Pour briser Marc, les flics avaient utilisé un stratagème banal. On le place en garde à vue. On lui amène son père. Ce brave homme, un ouvrier tout simple, trafique gentiment dans le milieu des "casses" de voiture de Gaschet. La PJ le menace, devant son fils, affirmant "en avoir assez sur lui pour l'envoyer au gnouf pour 5 ans"..Il pleure, Marc chiale - et il se met à table.


J'avais dû pourtant lui raconter, comme à tous les autres, l'histoire de Krasucki, tout jeune résistant, patriote, juif et communiste, refusant de parler même si on torturait sa mère sous ses yeux.
Mais la transmission de cette héroïque tradition, qui était, en profondeur, la nôtre, et pour des enjeux, certes, à très long terme seulement, les mêmes, ne pouvait pas se faire vite. Même si certains d'entre nous prenaient tout de même de vrais risques.
J'ai failli mourir, seul, brûlé, près de la 504 incendiée - dont un de nos compagnons avait trop abondamment arrosé l'habitacle d'essence, avant qu'ils cavalent tous, sans attendre...Le chiffon lui-même bien imbibé que je venais d'enflammer, dans ma main droite, n'avait pas encore atteint l'intérieur de la voiture, où je n'avais plus qu'à le jeter...Ils couraient déjà vers la corde, et le mur, dans mon dos, quand je balançai la guenille dans le trop gros nuage d'essence où baignait toute la 504. Un énorme "floufff!!!", peu sonore, en vérité, me projeta au sol, où mes lunettes tombèrent dans un coin sombre.
Dans le même laps de temps, tragiquement court, je m'aperçus que je m'étais sottement vêtu d'un vieil anorak rapé, confortable, mais hautement inflammable. Imbécile!
Choqué quelques fractions de secondes, mais retrouvant très vite le calme et la maîtrise - "Cobra glacial" - je parvins à reprendre le contrôle d'une respiration tout de même un peu haletante, tout en recherchant à tâtons, dans l'ombre rendue encore plus noire par la lueur puissante du brasier où se calcinait la voiture, les satanées lunettes...Un instant de solitude absolue, et de désarroi, bref, que j'eus la fierté de dominer, récupérant les verres sans lesquelles je suis presque aveugle, et filant sans traîner vers le mur, la corde, les bras tendus des "copains", et la sortie...


A quelques centimètres près, les flammes, qui ont frôlé le tissu hyper-inflammable de l'anorak, l'ont épargné. M'épargnant de finir calciné, petit cadavre ratatiné, recroquevillé, plus noir que la nuit noire, au pied de la carcasse carbonisée, dans la cour solitaire et silencieuse du grand lycée. Preuve que je ne suis pas passé loin, ce jour-là, du bonus, une bonne mèche de cheveux, bien roussie, comme les sourcils eux-mêmes. Lécher n'est pas tuer. Baraka Allah oufik...
Mais les ennuis, en réalité, ne font que commencer.
L'incendie de la voiture, que nous avons revendiqué, dans un tract signé tout de même d'un sigle de circonstance distribué le jour même par une équipe musclée à la grande porte de Clémenceau, déchaîne les flics de Nantes. Le courage d'Alain Coelho, qui n'a pas lâché un seul mot, alors qu'ils savent bien qu'il est un diffuseur régulier de La Cause du Peuple, avec nous, sur les marchés de La Petite Hollande ou de Talensac, ne fait pas que les exaspérer. Il les inquiète. C'est le signe d'une cohésion, qui se fait. Et c'est là, donc, que, mettant enfin la pression maximum sur le "détachement ouvrier", et saisissant un maillon faible qui, pour l'occasion, n'a rien de "petit-bourgeois" (il y a des faibles partout), ils parviennent à retourner Marc. Il "balance" tout. Et d'abord son ami "Titus". Arrêté, "Titus" nie. On lui ouvre une porte. Il voit Marc, en pleurs. On lui montre le PV, signé. A son tour, il s'effondre. C'est un contestataire, un affectif, capable d'engagement, et d'un certain courage, mais pas un combattant - encore moins un guerrier. Il se couche, avoue, "balance" tout et le reste, et on le lâche. Reprenant ses esprits, il casse les filatures - à mobylette, ce n'est pas si sorcier - et donne l'alerte - puis retourne sur la chaîne. Prévenu, je vais rôder sur le grand parking de la CPIO, noyé dans la foule ouvrière, à heure de la sortie. Pas de danger en vue...Je le laisse passer, je le suis, j'observe un peu, je le "branche". Il s'effondre, en larmes. j'ai compris. Je disparais. Une autre vie commence.



Lueurs de Nantes


Fin 1970, condamné par défaut à un an ferme, objet de plusieurs mandats d'arrêt, et recherché, il me faut commencer à organiser une nouvelle vie de clandestin.
Le processus de dispersion-transformation volontaire de la Gauche prolétarienne, interdite en mai (voir page), est à peine amorcé. Et notre "branche armée" clandestine, la Nouvelle Résistance Populaire (N.R.P.) commence seulement mettre en place ses infrastructures.
En attendant, il faut bien "bricoler", avec les moyens du bord.
Un ami de Louis Le Grand, Guy Ponsard, solide compagnon des C.V.B., et dans les idées mao, mais en retrait physiquement (problèmes de santé), me ressemble vaguement. Âge, forme du visage, regard, taille...Ça peut passer...Il me prête sa carte d'identité.
Cheveux teints noir corbeau, je laisse pousser une fine moustache. Mais elle est de la couleur (châtain) de ma chevelure, et je dois la noircir et renoircir plusieurs fois par jour dans les toilettes de cafés avec un simple bâton de maquillage - prêté par une amie.
J'ai aussi amélioré mon apparence vestimentaire. Ce n'est pas difficile.
Quel que soit le temps ou la saison, et plusieurs saisons se succéderont, je porte maintenant un strict imper, mi-long; et plus jamais de blouson. Je me suis fait violence, aussi, pour ne plus jamais porter de chaussures de sport.
Enfin, la décision a été prise que j'évite Nantes au maximum. Je rayonne tout autour, sur le grand-ouest.


Des paysans de Nantes au plateau du Larzac:

"Extension du domaine de la lutte".


Du coup, je vadrouille jusqu'au Larzac, où le C.E. me demande d'enquêter, fort de l'expérience des luttes paysannes acquise autour de Nantes. La route passe par Toulouse, où j'ai le plaisir de retrouver Jean-Jacques "La Masse".
Ce fils du patron d'un bistrot "sensible" de la région parisienne a su se servir d' un nerf de bœuf avant d'apprendre à lire. Ayant vu opérer son père, ce trapu rigolard nous a apporté beaucoup, à partir du moment où le mouvement lycéen parisien a commencé à s'élargir, passant des aristocratiques classes de préparation aux grandes écoles aux établissements populaires du sud (Massy) ou du nord de la capitale.
C'est au nord, à Balzac, sur les boulevards, devenue "base d'appui" numéro deux, après Louis Le Grand que sévit "La Masse " .
Cogneur paisible, il est souvent accompagné de son ami "Bamy", plus délié - un antillais souple comme un félin, spécialiste du double mae geri sauté.


A Toulouse, je retrouve aussi avec plaisir Danielle, l' "ex" de Momo-N.R.P., chez qui j'avais un temps été logé, avec une amie bordelaise, boulevard de Sébastopol, à Paris.
Mon ami est parti pour Lyon, elle s'est établie chez Jaeger à Levallois, dans la "zone de partisans nord-ouest" d' "U Cervu".
Cette militante costaude, gaie et tenace, y a fait du super-boulot avec les filles. Elle se rapproche de "Dede La Couenne"- qui se fait "remonter les bretelles par son "cadre", "U Cervu": ("pas la femme d'un chef, tu es dingue!"), puis, à Toulouse, de "Belette", un des jeunes cadres locaux...
Mais avant que j'aie fini de mettre à jour la carte du tendre de ma rubrique "people" - indispensable à qui projette de construire, le moment venu, le service de renseignement et de contre-ingérencedu Parti des Maos - "La Masse" m'embarque dans une de leurs vieilles "caisses" , avec les précautions d'usage vu le statut juridique du "colis".
Direction Millau, et le Causse, qui le surplombe. Il m'y présente les amis paysans de La Cause du Peuple, dont Cassan.
La façon d'être, de vivre, de raisonner, et de lutter, de ce brun moustachu, alors quadragénaire, animateur du mouvement qui naît, me rappelle agréablement celle des "paysans en lutte" de Loire-Atlantique.
Leur influence, relayée bientôt par celle des Paysans-Travailleurs - qui ont intégré ce noyau d'origine à une mouvance plus syndicale, mais syndicale "d'action directe" - se marie alors harmonieusement à celle de l' "ex-GP" des villes proches du plateau, Toulouse et Montpellier d'abord, puis à celle de la G.O.P., enfin sortie du PSU où elle garde une capacité d'entraînement.
Dans ces conditions, et d'une façon qui anticipe très largement la fusion de syndicalistes d'origine chrétienne, de prêtres révolutionnaires, et des cadres maos les plus dynamiques, qui va donner toute sa force au conflit Lip, à Besançon, en 1973, commence à dessiner, autour du "rajal del Gorp" (le "cirque du corbeau", majestueux amphithéâtre naturel des puissants rassemblements du Larzac), du Causse dans son ensemble, et des fermes de La Cavalerie, de La Blaquière, puis du secteur de Montredon et des Liquisses, les perspectives d'un puissant mouvement populaire. Prenant une envergure nationale, il englobe, dépasse et marginalise tout en douceur l'antimilitarisme petit- bourgeois étriqué de ceux pour qui le conflit se résume à l'extension d'un camp militaire, entraînant l'expulsion de paysans, privés de leur "outil de travail".


La perspective mao d'un vaste soulèvement régional pour le droit de "vivre et travailler au pays" est bien plus large.Elle vient s'enraciner de façon parfaite dans le refus de mourir d' une culture régionale spécifique.
C'est toute une façon de vivre dans la chaleur humaine, l'harmonie et la beauté, sous le soleil, qui s'articule autour d'une belle langue latine encore vivante, et chantée autant que parlée, l'Occitan...
Monte l'idée de la défense d'un "pays" - autour de "paysans" qui le valorisent, dans un travail fondu dans la vie-même de toute une communauté, plus que d' "agriculteurs" - au sens strictement productif, économique et technique du terme ("taylorisation", encore...).
On ne dit pas encore: "ruralité".

Cette extension géographique de mon domaine de nuisance va me faire "tourner", sous mes vrais-faux papiers, hébergé et, parfois, financé, par des amis de rencontre - mais dormant parfois enfermé à double tour, à même le carrelage, dans les douches d'une Cité Universitaire (rendez-vous raté par un "contact" distrait).
"On me recherche à Créteil, on me recherche à Bordeaux - dans les faubourgs de Marseille et les clandés de Saint-Malo", chante Johnny - dont je fredonne les textes, que j'aime (j'ai des goûts simples), de Rennes au Finistère, où je dors quelques jours dans le charmant petit port breton de Lesconil, fief de Charles Tillon, organisateur CGTU des sardinières dans l'entre-deux guerres ("On chantait Rouge" EditeurXXX).
Passant du Morbihan à Caen, j'ai la chance d'y rencontrer Lise Guillermet, une impeccable militante doublée d'une belle fille, pleine de santé, condamnée lourdement pour un simple "bombage" à la peinture en région parisienne avec son compagnon, Michel Jullien, venu s' "expatrier" à Caen avec elle à leur sortie de prison, et le robuste et truculent Pavy, défricheur du travail mao à l'armée, et menacé d'une incarcération au terrible bagne militaire de Fort Aiton.
A Tours, je suis hébergé avec une grande gentillesse - on a beau dire: ça comte...- par un couple de profs, qui, un peu isolés, tiennent haut levé le drapeau de la GP, en liaison avec les cheminots CGT de Saint-Pierre des Corps.
A Poitiers, une nuit, en pleine émeute étudiante, je lance une paire de cocktail-molotov sur une voiture banalisée de la PJ, en patrouille, avec les équipiers de Jean-Baptiste Grasset (de la famille des éditeurs Grasset)...

Vendée, Larzac, etc.


Dictée par les circonstances, et l'exigence d'une mobilité permanente compatible avec un travail d'organisation militante qui ne doit s'interrompre sous aucun prétexte, cette vaste tournée, où j'apprends beaucoup, se trouve parfaitement en phase avec la génération spontanée de groupes se réclamant de la G.P., peu ou mal encadrés, et sans presque aucune liaison avec le "centre", à Poitiers par exemple - ainsi que dans d'innombrables petites villes et bourgs ruraux.


"Contre les Nouveaux Saigneurs"
Machecoul: le préfet et sa poule faisanne. Battues sauvages...


Le foyer des "paysans rouges" de la région de Nantes s'étend lui-même en tache d'huile. Après l'affaire du cumulard Gabard, il touche Machecoul, à l'extrémité sud de la Loire-Atlantique, aux limites de la Vendée. Là, un préfet venu dîner à la campagne se fait coincer, un peu comme Guichard. Une "douane paysanne" fouille le coffre de sa voiture. Elle y découvre une poule faisanne, une femelle, donc, dont la chasse est rigoureusement interdite, par arrêté préfectoral!..
Les "paysans en lutte", qui sont, à l'occasion, braconniers, ne ratent pas cette occasion de dénoncer les privilèges quasiment féodaux que s'arrogent les "nouveaux saigneurs" pressurant les campagnes.
L'histoire de la poule faisanne fait balle. "Le pouvoir est au bout... de la légende - surtout quand elle est vraie, et se propage, alors, d'elle-même.
Au nord, aux frontières du Morbihan, entre Pontchâteau, Herbignac et Derval, les rebelles des campagnes commencent d'ailleurs à se livrer à de "battues sauvages", en armes, pour abattre, en toute illégalité, les sangliers des grandes chasses de la bourgeoisie locale.
Ces bestioles parfois rudes dévastent régulièrement leurs champs de maïs, "outil de travail" saccagé par les "rupins" des "porcheries" capitalistes de La Baule ou d'ailleurs - elles-même, au même moment, harcelées par les équipes de "bombeurs" maos de l' "été chaud" nantais-nazairien...


Dans le même secteur, un tract signé "les coupeurs" revendique l'expédition nocturne menée, à Saint-Dolay (Morbihan) sur les terres d'un "cumulard", qui s'approprie au mépris de tout principe d'égalité, les terres revendiquées par de jeunes paysans désargentés, pour s'installer.
"Les coupeurs", cet équivalent rural des "groupes ouvriers antiflics" de Billancourt, s'appuient sur un "maquis" rayonnant de Couëron à Fay de Bretagne et même Derval, alors en pleine expansion, dynamique. Dans la nuit du 29 au 30 juillet 1970, ils réalisent l'exploit de moissonner entièrement à la main, sans un bruit et sans un murmure, "à la sauvage", quelques 9 hectares de bon maïs, qui seront plus utiles à l'alimentation des bêtes de jeunes paysans sans terre qu'à l'enrichissement du "gros", Jaconelli...
A Avessac, au cours de ce même été "super-chaud" de 1970, pour la première fois, un jeune paysan est installé en force sur une terre qu'on lui conteste. Un type de "squatt" fermier appelé à un bon développement ultérieur...


L'action des "Jacquou" franchit aussi les limites administratives de la Mayenne.
A Craon, bastion du conservatisme rural, s'il en fût, le 16 juillet 1970, 300 paysans en révolte viennent, en plein jour, labourer les terres des "cumulards" Tribondeau, deux frères, marchands de bestiaux, dont les hommes de main sont photographiés, fusil en main, face aux triques paysannes.
Plus à l'ouest, dans le Finistère, un autre type de cumulard, un marchand de soutien-gorges et de petites culottes qui investit les bénéfices de son coquet commerce dans des plantations de haricots verts à échelle industrielle devient la cible d'une "conspiration des Egaux" originale, d'inspîration mao-chouanno-babouviste. Un commando nocturne sabote ses récoltes en répandant une mystérieuse poudre blanche sur les rangs de légumes, faisant planer le spectre du terrorisme de la guerre chimique dans la paisible Bretagne...


Cette gerbe d'initiatives reposant, à chaque fois, sur une organisation sérieuse, alimente les discussions sur les "nouveaux paysans" dans toutes les usines de France et de Navarre où circule La Cause du Peuple.
C'est toute l'image globale du "peuple des campagnes" qui commence à s'y modifier.

Les distributions de légumes, de pommes de terre, de viande rouge ou blanche, d'œufs, ou de lait, se multiplient, parallèlement, à la porte des usines en grève.
Elles cessent très vite d'être le monopole des Batignolles de Nantes, puis de Saint-Nazaire. Les usines Renault de Flins et de Billancourt, au cours du "printemps des O.S." de 1971, vont en bénéficier largement. Le travail se prolongeant même, dans le secteur de Mantes la Jolie, par le réveil du mouvement associatif des quartiers - que l'après 68 avait un petit peu assoupi. Des idées d'achats en groupes de produits d'alimentation, aux producteurs, puis, pourquoi pas, aux grossistes fournissant les grandes surfaces, font à leur tout tache d'huile.


Le mouvement gagne même les cités ouvrières de La Grande Synthe, à Dunkerque, aux portes du complexe sidérurgiste d'Usinor. Contribuant à enrichir encore la logique impeccable d'une guérilla rampante, sans armes, dans la tradition de 1789, et d'esprit résolument anticapitaliste, dans les campagnes de France...


Des foyers initiaux de l'ouest, autour de Nantes, puis Rennes, Quimper, ou Brest, les "longues marches" des "intellos" contestataires, venus s'initier au dur travail des champs, donner un coup de main, et stimuler les échanges d'expériences entre les différents fronts de lutte, s'élargissent à d'autres régions rurales, un peu partout.
Elles sortent aussi de la routine plan-plan un peu boy-scout.
Mobilisant de plus en plus de jeunes ouvriers maos mêlés aux étudiants, elles sont dynamisées par des actions de type "Jacqou", ou "marchés parallèles", partout où c'est possible. Les discussions n'en sont que plus animées, faisant naître chansons, théâtre ou films.


De Nantes au Vosges:la grève du lait défie les maîtres de l'Or Blanc


Bientôt l' "automne chaud" des Vosges, où démarre une puissante "grève du lait", vient prolonger les actions de "francs-tireurs" des paysans de l'ouest - d'abord plus symboliques que syndicales.
Là-bas, dans l'est lointain, tout se déclenche par un mouvement de solidarité avec les militants de la région nantaise condamnés pour la séquestration d'Olivier Guichard. C'est ce qu'explique, dans les colonnes de La Cause du Peuple, le principal animateur de la guérilla vosgienne du lait, un des fondateurs historiques de "paysans en lutte"...Le 24 novembre 1969, à Darnay, des camions de ramassage de lait de l'industriel Bongrain sont bloqués à la herse. Puis c'est l'invasion, par 250 contestataires, du siège de la fédération départementale des syndicats agricole (Fdsea) des Vosges. Elle est tenue depuis la guerre par un notable agricole conservateur - qui se voit accusé de manquer à la solidarité la plus élémentaire avec Jean Bréhéret et ses "complices" du Dresny-Plessé, devenus, pour quelques trop longues semaines, les premiers "prisonniers politiques " du nouveau mouvement paysan, dans des cellules où ils côtoient, comme les militants maoistes alors incarcérés à vive a cadence, des "droits communs" chez qui la "subversion" va devenir contagieuse (mutineries en série, grèves de la faim, émeutes...)
Dans les Vosges, donc, déjouant habilement les filatures des RG, dont ils ont appris, comme les ouvriers et les étudiants, à connaître les malices, les 250 organisent alors un véritable "tribunal populaire" au siège de ce qui redevient à ce moment précis leur syndicat.
Une nouvelle "révolution culturelle" commence.
Elle s'étend au cours de réunions de communes.
On y dévoile d'étranges compromissions du syndicalisme agricole officiel, institutionnel, avec les industriels laitiers.
Elles portent notamment sur les méthodes d'analyse du taux de matières grasses du lait, vitale pour le calcul du prix. On est dans le concret. Suit une manif "hors structures" de 1200 paysans vosgiens. Ils font éclater publiquement le scandale. En mars l'entente du syndicalisme avec les industriels laitiers explose. Le syndicat est "nettoyé de fond en comble", un congrès "remercie" Leclerc, l'ancien ingénieur du textile reconverti dans la bureaucratie syndicale agricole, son dirigeant inamovible, parfait notable "à la Papa".
Une nouvelle ligne est adoptée: "Plus de palabres! Action!"


...Et les bougies des ventes de terres aux enchères se font souffler,

en force!


A l'image de ce qui se développe au même moment dans l'ouest, et notamment dans le Finistère, autour du spectaculaire procès de François Gourmelon, accusé d'avoir proclamé, à Lesneven, pour la défense d'un paysan ruiné, que "lui et ses camarades emploieraient les moyens légaux ou illégaux pour empêcher les enchères", le fer de lance "jeunes" du syndicalisme vosgien, rénové, et révolutionné, lance au même moment des actions de perturbation de ventes de terres aux enchères.
Comme dans l'ouest profond, à l'autre extrémité du territoire, et de la Sarthe, à la Meurthe et Moselle, le viol de ce nouveau tabou, au cœur des rites de Sainte Propriété, entraîne des procès, de nouvelles "levées de fourches", et de nouvelles mobilisations, en cascade...
Dans les Vosges, dès l'automne 70, l' "action directe syndicale" sur la "paye du lait " mobilise près de 8000 producteurs rigoureusement et secrètement organisés pour des actions allant d'interceptions de camions de lait à l'invasion et à l'occupation de laiteries industrielles. La "grève paysanne" s'élargit à la dimension politique plus large de défense d'un "pays", dans l'idée d'un rassemblement populaire large autour des paysans, contre tout corporatisme. "Comme au Larzac!".
- "On est comme les indiens, raconte un paysan vosgien à La Cause du Peuple. Ils nous repoussent petit à petit dans la montagne. Dans les vallées sont venues s'installer les industries textiles... (Boussac, Polyfibre)...Elles utilisent les bras des paysans ruinés. A leur tour, les industries émigrent, et les paysans suivent. Ils se retrouvent sur les chaînes de Peugeot, à Mul:house, ou dans l'automobile allemande, tandis que nos vallées des Vosges sont reconverties en stations de sport d'hiver ou en villes d'eaux (Vittel)...24 500 paysans vosgiens en 1945, 13 400 en 1970" - dont 8000 battants, rassemblés en rendez-vous secrets communiqués aux délégués de confiance, "élus et révocables par la base"...
Chaque "guérilléro du lait", gréviste, sait juste qu'il doit être à son "rendez-vous secondaire" avec un vieux pneu - pour faire flamber une barricade - une couverture pour la nuit, et un casse-croûte...
Des "groupes d'action spéciale" manœuvrent l'artillerie de campagne: des tonnes à lisier de 3000 litres chacune, bourrées de fumier de cochon liquéfié, d'urine et de bouse de vache concentrée. Ils peuvent les utiliser comme autant de lance-flammes ("lance-merde") à l'aide de flexibles comparables à ceux des pompiers...
En une seule nuit 2500 affiches dénonçant "Les Nouveaux Saigneurs" de l'or blanc (le lait) et de la finance sont collées partout dans le département, surtout sur les camions de ramassage chargés de la collecte de ferme en ferme. Très vite, les industriels craquent..."Comme les ouvriers", les producteurs de lait des Vosges obtiennent "une augmentation de la paye de 3 centimes" (par litre)..."La classe des paysans travailleurs affronte délibérément la classe des propriétaires", peut écrire, un peu emphatiquent, J'Accuse...


L'idée qui fait balle ne se situe pas tant sur la ligne de fracture, souvent abstraite et schématique, qu'est "capital-travail".
Ou bien, elle en reflète, mais de façon plus concrète, et donc, plus oblique, la contradiction fondamentale - complexe.

Nous ne sommes ni en Russie soviétique, ni dans l'Ukraine à blé, ni en Chine.
Dans les campagnes françaises, les paysans les plus pauvres sont le plus souvent de tout petits propriétaires vivant en quasi-autarcie, dans une "économie de subsistance", en marge des circuits de l'économie capitaliste "de marché". Un cochon, un petit poulailler, des lapins, des légumes, quelques vaches, un cheval encore quelquefois, et pas toujours de tracteur. Ils disparaissent, lentement.
Tandis que les paysans moyens, les plus actifs, dans la période, sont des "agents objectifs" de l'introduction du "capitalisme monopoliste d'Etat" dans les campagnes - contre laquelle, aussi, ils se révoltent.
Comme si, dans un nouveau contexte global, le développement du capitalisme lui-même ne pouvait plus se faire sans porter en lui l'intensification de contradictions de plus en plus explosives...
Fermiers plus que propriétaires, lourdement, mais pour un temps seulement, endettés, et confrontés au Crédit Agricole, "la banque des paysans", devenu "géant vert" de la finance mondialisée, comme aux industriels de l'agro-alimentaire, nos amis "paysans moyens", ou du moins, ceux de la "couche inférieure", que le capital pressure trop violemment pour s'en faire des alliés, stabilisés, sont donc un facteur de progrès humain et politique, incontestable. A condition de ne pas trop s'isoler des petits paysans pauvres, ou des salarié agricoles...


Heureusement, face à une société "bougiste", prise dans des tourboillons déstabilisateurs de plus en plus rapides, se dresse la volonté de "vivre au pays".
C'est elle qui vient unifier les foules rurales, et donc peut les soulever.


"Volem viure al païs", clameront très vite, autour du Larzac puis de la Méditerranée du vin les Occitans. "Vos vau parlar d'oun païs, que vol viure", fredonne le chanteur Marti, instituteur-vigneron-guitariste proche des "paysans en lutte" du Larzac comme des Comités d'Action Viticoles ou de la G.P. de Toulouse...
L'idée est happée au vol par les "longues marches " de l' "été chaud" de 1970, contre le rallye automobile des Cévennes. De "nouveaux camisards" rêvent d'un autre avenir que celui de "veaux" regardant passer, comme vaches les trains, sur les ravissantes petites routes d'une contrée désertifiée, les vrombissants bolides des "fanas" de la productivité automobile. Guérilla pour le "pais", ici aussi. Sabotage du rallye, barrages de pneux, clous sur les routes...


L'idée va rebondir encore, sous les neiges paralysant la Drôme.
Sous l'impulsion de Michel Fontaine, un de ces "vieux de la vieille" aux cheveux couleur de givre qui ont gardé des armes, et le goût de s'en servir, et se font auprès des jeunes maos qu'ils aiment, et qu'ils conseillent, les passeurs, de leur vivant, des traditions d'une Résistance dont ils ont été les discrets et silencieux héros,
le Secours Rouge y mobilise des populations refusant l'abandon à la fatalité de "catastrophes" pas toujours si "naturelles" - où vient se cristalliser toute une conception, étroite et mesquine, de l' "aménagement du territoire"...
La Cause du Peuple n'a plus qu'à souligner la confirmation d' analyses fondatrices, quand la "tendance aux soulèvements populaires" affleure sous le slogan "vivre et travailler au pays". Surtout là où elle enracine la défense de l'emploi et d'un travail industriel, restructuré, délocalisé, disloqué, précarisé, ou purement et simplement supprimé, dans la profondeur des replis, féconds, de l'ancienne ruralité - présente un peu partout, dans la culture d'un peuple encore tout récemment "paysan", heureux et fier de l'avoir été, et conservant, dans cette mémoire "identitaire", l'essentiel de ses équilibres et de son harmonie interne.


C'est ce qui se passe entre le Causse et Millau.
En haut, sur le plateau, défense contre les expulsions, pour les droits de chasse, les truffières. Contre les soldats anglais en grandes manœuvres qui saccagent la bergerie des Liquisses, ou les champs de La Blaquière, ravagés par les chenilles de leurs blindés. Un jour, 400 jeunes paysans du plateau du Larzac, exaspérés, déversent une tonne de pierres devant la mairie de La Cavalerie. Ils reçoivent bientôt le soutien de 2000 jeunes de la région venus faire une première "marche", en apportant la touche culturelle de pièces de théâtre en occitan.
Tout est fait par les maos pour recentrer "le problème du droit de vivre pour tout un pays" sur une "base de classe", prolétarienne. Et le faire dans les faits, pas seulement dans les mots. C'est le cas à la fabrique de chaudières Henfer, petite entreprise industrielle de Millau, au pied du plateau, une des seules. A la suite de "bombages" sur un car de ramassage du personnel, un ouvrier maoiste est licencié, puis cinq. Ils reviennent. Coupure de courant, affiche: "grève illimitée". Sympa, mais rapide. "Réajustement": grèves de la faim devant le beffroi puis à la chapelle Sainte-Marie, bientôt bouclés par les flics, avec l'accord, ici, du curé...Deux-cents personnes accourent. Toute la gauche progressiste de Millau est sur le pont, et devient mouvement populaire. Le Secours Catholique et les petits commerçants du marché s'en mêlent...
Les travailleurs de Henfer invitent alors les licenciés grévistes de la faim à leur A.G. Puis ils décident ensemble, et donc, ce coup là, pour de bon, de se mettre en grève. "4,50F de l'heure pour tous et réintégration de tous les licenciés"...Piquets. Le samedi suivant, manif paysanne, les Henfer y sont, en force...Réunions ouvriers paysans dans tous les petits villages, menacés, du plateau du Larzac, nouvelle manifestation "d'Unité Populaire" à Millau (6000, cette fois...) Lycées et C.E.T. sont là, ils ajoutent "Debré, salaud, le peuple aura ta peau" à "Ouvriers de Henfer, paysans du Larzac, même combat!", et "soutien des luttes pour la vie d'un pays"...
"Se bolon pas entendre razon, sanjaren los bigos, pel bastou, la ma nous prusis", rappellent les anciens ("S'ils ne veulent pas entendre raison, nous remplacerons les houes par le bâton, la main nous en démange"). C'était le mot d'ordre de l'insurrection des vignerons de 1907, réprimée dans le sang par l'armée...
Même effervescence, largement populaire, à Carmaux, fief des mineurs de charbon, et de Jean Jaurès), à Ganges...Lutte des mineurs de Decazeville, de l'usine de Fumel, etc.
Dans "le refus d'être colonisés, de voir les côtes du Roussillon devenir la Floride occitane, livrée à la spéculation immobilière, laissant l'arrière-pays désert", disent les jeunes des villes et des villages comme les éleveurs de brebis du Causse, cités dans la presse des maos, "tout un pays se trouve face à un problème: comment lutter contre la récession, la ruine, le chômage et l'exode?"
Quand l' "Europe du capital" , "le capitalisme des multinationales", ou tout bêtement, en bout de chaîne les "techno-managers" buveurs d'eau plate ou de Coca-Cola, de Kiravi ou de Préfontaine, viennent heurter de front ce souci, et cette idée, les vagues d'un violent mascaret montent, très vite.
C'est ce qui se passe dans le Languedoc, en janvier 1971, avec les milliers de manifestants, rassemblés autour des viticulteurs.
La culture de la grappe et du grain, du vin, du soleil, de l'air, de l'eau, du sol et de l'espace, qui est aussi la leur, et refuse de mourir, chante, bien au-delà de la question, pourtant incontournable, de leur poids économique dans la vie régionale.
On crie "volem viure al païs" de Carcasssonne à Narbonne, Perpignan, Montpellier ou Béziers, tandis que la tendance à "l'action directe", prémisse, de soulèvements effectivement possibles, se manifeste par une campagne de sabotages...
Routes barrées, voies ferrées coupées, transformateurs électriques détruits à la mase, ou même à l'explosifs.... Ce sont les ponts que l'on coupe avec la "société d'en haut", avec l'Etat des "élites", des "décideurs"...
Le 18 février, sous le même mot d'ordre, ils sont 100 000 à Béziers derrière les "groupes de choc" des Comités d'Action Viticoles (C.A.V., face à 20 ou 30 000 policiers...
A Lézignan, fief du Jeu à Treize, dans les Corbières, ils sont 1500 combattants à se confronter, longuement et durement, avec les CRS - qui subissent de lourdes pertes...


"Elargir la Résistance" (Cahiers de la Gauche prolétarienne, numéro 2)


Et partout les maos mobilisent les étudiants, les lycéens, les jeunes, les ouvriers. Ils les appellent à s'intégrer à tout un nouveau cycle de luttes, au rythme presque incessant...Il est bien loin le temps où les premières "actions des nouveaux partisans" cherchaient en tâtonnant un incertain écho...
"Elargir la Résistance", titraient les Cahiers de la Gauche prolétarienne. Ça commence à tourner. Le moment vient maintenant de coordonner toutes ces énergies, de cristalliser la concentration des luttes du plus grand nombre sur de grands axes simples, aussi limpides que les premières gorgées d'eau fraîche de la revendication "à travail égal, salaire égal", source de l'extension des grèves de guérilla des O.S.
Comme le martèle, maintenant, en permanence, La Cause du Peuple, bientôt relayée par La Cause du Peuple-J'Accuse, "vivre et travailler au pays" n'est pas le refus borné de "bouger", dans une fermeture identitaire tournée vers le passé.
C'est la sève des bourgeons verts, issue des racines enterrées.
Ce discours passe tout seul.
"Systématisation" tout en douceur de la parole directe qui sourd du terrain, et de luttes, il est porté partout par les vibrionnants diffuseurs d'une presse des maos devenant presse de masse.
Loin des tendances militaristes, ultra-gauchistes, où les militants mal encadrés de certaines "zones usines" et de certaines régions s'enferrent, croyant avoir toujours pour mission, pour "ligne", de radicaliser, de durcir, alors qu'il faut laisser monter, clarifier, étendre, et propager, la simple diffusion de cette presse (que l'appareil d'Etat ne peut plus sérieusement empêcher), répand partout des ferments de résistance autant que d'unité d'un peuple qui, dans son Grand Réveil, se ressource.
Ceux des maos qui le veulent bien, et que ne tentent, ni les fantasmes militaristes, ni la lassitude et le découragement, qui, les uns autant que les autres, vont bientôt faire le lit de la liquidation du mouvement, barbotent maintenant, décontractés, à l'aise, partout "comme des poissons dans l'eau" . Ce sont maintenant des pans très larges et très variés d'une société française agitée de remous profonds, et lasse des leçons de ce qu'on va bientôt nommer le "cercle de la raison" (présentes déjà dans l'avachissement pesant et mou des années Pompidou) qui glissent naturellement vers nous.


Orvault (Loire-Atlantique) sur le chemin de Billancourt: coups de feu


C'est un sang neuf, un sang d'avenir, qui bout aussi dans les veines des paysans de La Chapelle sur Erdre, venus soutenir leurs amis et voisins d'Orvault, le 22 mars 1971.
Car la spirale des luttes, rebondissant d'un coin de France à l'autre, nous ramène vers la région de Nantes, où est né le nouveau mouvement paysan, matrice des luttes pour "vivre et travailler au pays".
Venus "à la surprise", à plus de 200, avec quelque 80 tracteurs, les rebelles du bocage labourent aussi profond que possible les terres du cumulard Babin.
Déjà propriétaire de 25 hectares, à Couëron, il n'en a jamais assez. Il loue, ailleurs, partout où il parvient à se glisser, sans bail, des terres à herbe où vont paître, sans aucun travail de culture, chevaux ou vaches appartenant à des marchands de bestiaux. Le tout fonctionne sur la base d' "arrangements" avec toute une petite mafia locale d'experts fonciers ou de notaires...
Porteuse d'une revendication de justice - un partage des terres disponibles, avec priorité aux jeunes qui en ont besoin pour s'installer, et les valoriser par le travail - la "violence paysanne", car c'en est une, même si elle ne viole, en force, que la terre grasse, fait face à la menace de fusils de chasse, brandis. Ils visent, eux, les hommes...
Cette violence paysanne est forte, source d'actions répétables, parce qu'elle n'a rien de négativement destructeur, de nihiliste, façon "casseurs"...Au contraire, comme le souligne, ce jour-là, dans son discours, un Joseph Potiron photographié, pour l'histoire, en pleine page de La Cause du Peuple, c'est bien la revendication sociale, unifiante, de "vivre et travailler au pays", qui crie là, aux oreilles du cumulard Babin et ses porteurs de flingues. - Comme elle parle aux ouvrières de L.M.T. (Le Matériel Téléphonique), l'usine d'O.S. d'Orvault, habituées, désormais, aux tracts des paysans comme leurs sœurs de Saunier Duval, de Janine et Jojo, ceux de la C.P.I.O. de "Titus", les O.P. de la "Navale" ou ceux des Batignolles.


Ce jour-là, dans un champ proche de Nantes, on frôle le drame qui va bientôt endeuiller Billancourt. Une violence fasciste, logique et prévisible, affleure elle aussi partout, au rythme du puissant mouvement social démocratique et populaire balayant toute la société française qu'elle a pour fonction de briser. Nous l'avions prévu, dit, écrit, nous nous sommes construits pour nous y préparer, y préparer tout le monde autour de nous, et y faire face. La "question du fusil" est là, et bien là. Le "Parti de la Résistance" est mûr. A nous de prendre nos responsabilités, dans le calme, avec mesure, avec intelligence - et de ne pas nous dérober devant l'obstacle.


Orvault 1971: les gendarmes, présents, laissent tirer les hommes du cumulard. Ils ne blessent personne, mais tentent de mettre le feu à un tracteur. Impavides, les "paysans en lutte" labourent, unis aux syndicalistes progressistes, qui, une fois de plus, font bloc avec les "francs-tireurs" .
Les uns comme les autres sont devenus les cibles de coups tirés avec des armes de chasse. "Le pouvoir est au bout du fusil", et pas seulement au Vietnam, en Chine, ou dans les livres - et bien avant le drame de Billancourt. Le danger n'est plus seulement dans les coups, qui peuvent faire très mal, un œil crevé, ou la prison...
C'est le spectre de la mort qui rôde - faisant, partout, le tri entre les combattants, les hypocrites, les arrivistes, et les "touristes" .
Mais ce jour là, des combattants d'expérience inventent un compromis astucieux, qui permet d'apaiser l'essentiel des tensions, en débouchant sur une issue, victorieuse.
Babin signe un papier. Il lâche 8 hectares, sous peine de voir complètement labourée la terre des 15, où ses bestioles n'auront plus rien à brouter...


"Apocalypse now" chez le "cumulard Ameteau"- Deux Sèvres...

- Quand les paysans rebelles...abattent un hélicoptère

de la gendarmerie, "à la vietnamienne" -


Du coup (et contrairement, là encore, au coup d'arrêt provoqué, à partir de Renault, par la surenchère débile de Benny Lévy, engendrant le tir de Tramoni, et le reste), la dynamique des opérations "politico-militaires" à la campagne contre les cumulards peut continuer à progresser.

Garder la maîtriser du rythme, de la cadence, et donc l'initiative: c' est l'essentiel.


En mai 1971, la vague lèche les Deux-Sèvres paisibles, à 200 kilomètres de Nantes, au sud-ouest. 500 paysans mobilisés dans toute la région envahissent les 90 hectares qu'a réussi à acquérir "l'accapareur Ameteau", un riche "marchand de bestiaux". Une belle surface...
L'attaque commence par un champ d'orge, qu'une "danse des tracteurs" laboure en profondeur.
L'objectif est que l'argile remonte, pour que le champ devienne "le plus inutilisable possible"...
Puis les laboureurs tentent de se rapprocher de la maison. Les gendarmes sont là. Ils s'opposent. Les triques, en face, valent bien leurs mousquetons. La condition physique des jeunes paysans rebelles, durcie au travail à la fourche, au grand air, serait sans doute inférieure à la leur pour courir un 1500 mètres. Mais bras contre bras, au corps à corps, il n'y a pas photo...


Les assaillants se sont aussi munis de tronçonneuses.
Les pandores s'en inquiètent.
Mais elles ne sont là que pour les arbres.
Abattus un par un, ils servent à ériger des barricades. - On rejoue Nanterre, ou le Boul'Mich, dans les Deux Sèvres? Non. C'est plus fort. C'est le Vietnam. "Apocalypse now". L'état-major départemental a envoyé un hélico pour dégager les troupes au sol, sévèrement "triquées". Il "charge" en rase-mottes, bombardant au gaz lacrymogènes. Mais les "nouveaux paysans", "absolument modernes", regardent la télé. Ils vont au cinéma. Ils lisent Ouest France - un bon journal - mais de plus en plus, aussi,La Cause du Peuple - qui colle, comme tous les militants maos de la grande région, aux "actions de partisans dans les campagnes", et en tient une chronique régulière.
Mais La Cause du Peuple, Ouest-france, ou la télé, c'est aussi, tous les jours, l'Indochine. Les "paysans en lutte", dont la prise de conscience a été d'abord anti-impérialiste, avant de devenir syndicale, ou para-syndicale savent donc que la guérilla vietnamienne du F.N.L., fondée, comme leur propre mouvement, sur une confiance inébranlable dans la créativité populaire, et la priorité du "facteur politique", le facteur humain, sur le matériel, abat les hélicos "yankees" - fragiles - avec de simples fusils de chasse, ou même à l'arc, ou au lance-pierres.

Les Deux-Sèvres font pareil.


A deux pas de la charmante "Venise verte" du tranquille marais poitevin, au plus profond de la France profonde, une brève "intifada des pierres" des lointains héritiers des chouans touche, et abat, l'hélico. Il doit se poser en catastrophe. Six millions de dégâts.
Les "cogneurs" sans pitié des G.O.A.F. de Renault, et même ces fils de paysans sans terre endurcis au feu des luttes de libération nationale armées que sont les immigrés arabes de la "Milice Ouvrière Multinationale", en resteront "babas" - quand ils vont le découvrir à la lecture du superbe numéro 1 du nouveau journal fusionné, La Cause du Peuple-J'Accuse, le 24 mai 1971!


Le même journal, presque aussi riche, désormais, sur les luttes paysannes que sur celles des O.S., commente un rebondissement , de la "guerre du lait", toujours dans l'ouest, mais à 200 kilomètres au nord de Nantes, cette fois. Déclenchée dans les lointaines et calmes Vosges sous l'impulsion de la "visite à la ferme" du ministre Guichard, à Plessé, près de Nantes, et surtout de ses suites judiciaires, puis carcérales (voir page), elle sert d'exemple, en retour; pour les producteurs de lait du grand-ouest, confrontés au même problème de "paye"...


"Ô Jean Carel, ne t'en fais pas!...Tu sortiras de ce trou là..."


Le 20 mai 1971, 40 gendarmes mobiles en grand équipement de guerre ont débarqué dans la ferme de Jean Carel, responsable syndical du Cercle Cantonal des Jeunes Agriculteurs (CCJA) de son petit coin perdu du Morbihan. Il refuse de les suivre, et s'enfuit dans les champs. On le course. On le rattrape. On parvient, à grande peine, à lui passer les menottes.
Il était en plein travail, et il pleut. Trempé, Jean est embarqué de force, devant sa femme et ses enfants, qu'on lui refuse d'embrasser...C'est la guerre. On lui reproche l'embuscade tendue à un camion de lait de la société SAPIEM, dans la forêt de Camors, par des elfes motorisés surgis, en voitures, d'un chemin creux, où ils guettaient.
Souvent eux-mêmes fils de la terre, et prolétarisés, les chauffeurs de camions, qui sillonnent les campagnes bretonnes, ne se prennent pas pour des baroudeurs de la Brinks. Ils ne résistent que pour la forme. D'ailleurs, contre un groupe de Robins des Bois surgis de la forêt de Sherwood, gentils, mais peu causants, et parfaitement décidés à aller au bout d'une "guérilla" du lait longuement débattue et préparée en réunion de hameaux, de commune, ou de canton, que faire?
Bricoleurs polyvalents, les producteurs de lait savent tout faire. Ils connaissent, bien sûr, l'emplacement de la vanne de la citerne de lait - peut-être fabriquée à l'usine CODER de Marseille...Ils la manœuvrent, tranquilles. 23 000 litres d' "or blanc" vont au fossé...Plus tard, ils regretteront - mais personne n'est pas parfait - de n'en avoir pas stocké quelque part pour des distributions gratuites à la porte d'usines en grève, ou dans des H.L.M...Mais tout vient petit à petit, et ce n'est pas si simple.
Bref, quatre jours plus tard, dans les rues de Pontivy, ils sont 4000 à défiler au cri de "libérez Jean Carel", et "le lait à 0,60F le plus vite possible." Des G.P.A.L "("Groupes Paysans Anti-Laiteries") se rendent vers l'établissement le plus proche. Ils sont munis de goudron. Des "libérez Jean Carel" en noir épais sur fond blanc décorent les lieux. Un ultimatum est lancé. Le temps s'écoule. Les pierres volent. Les vitres des bureaux s'effondrent. Les gendarmes mobiles chargent. Ils doivent recommencer, quelques heures plus tard, pour dégager le sous-préfet, barricadé dans sa ses bureaux, pris d'assaut.


Poing levé, à la façon des ouvriers, les compagnons du "bandit de grand chemin" de la forêt de Camors entonnent une vibrante Marseillaise. Mêmes scènes, le même jour, devant les usines privées comme les coopératives laitières de Quimper, Landernau, Port-launay, Chateaulin, Landivisiau, Plouvien...
A Quimper, usine Entremont, bris de vitres, sacs de lait éventrés, bidons de crème renversés...A Landerneau grève des achats de lait en poudre pour bétail, et même du beurre, occupation, et séquestration de trois cadres...


Jean Carel sera finalement condamné à 4 mois de prison, dont 2 ferme, devant le tribunal de Lorient - en application de la "loi anticasseur" votée contre la G.P..."Oh! Jean Carel, ne t'en fais pas, ô Jean Carel, ne t'en fais pas, Tu sortiras de ce trou là, tu sortiras de ce trou là..." La chanson fera le tour de la Bretagne, des campagnes du grand ouest, et de toute la France, où une solidarité d'envergure sera organisée par les paysans, avec l'appui des maos, pour soutenir le "braqueur" de lait de la forêt de Camors.
Elle fera la gloire - brève - de Kirjuhel - le parisien Jean-Frédéric Brossard, un sympathisant de VLR venu travailler avec la GP de Nantes, et les paysans. Auteur, aussi, de La Chanson des Bords de l'Erdre, il est concurrencé, déjà, par un jeune paysan de la région nantaise, Dominique Loquet, à la sève plus populaire, et qui deviendra, lui, le chanteur du Larzac.


Devenue endémiques, les "guerres du lait" rebondiront de façon originale, à Nantes, en février 1972, au cours de la grève de l'usine de charpentes métalliques PARIS S.A. (voir page). Les paysans de Couëron, Fay de Bretagne, Derval et La Chapelle sur Erdre venus soutenir les ouvriers en grève y demanderont, pour la première fois, la réciprocité. de masse dans une action paysanne. Et 20 métallos de PARIS S.A., dont "le p'tit père Garel" iront, en pleine grève, bloquer au détour d'une route, entre deux haies, un camion de la grande coopérative d'Ancenis, la CANA, avec les paysans revendiquant une meilleure "paye du lait".


"Programme anti-gouvernemental de printemps", annonce, le 1er mai 1971, le numéro 39 de La Cause du Peuple - le dernier, avant la fusion avec J'Accuse. Le texte témoigne alors du sens des responsabilités et de l'ambition d'une force politique nouvelle et populaire, en pleine expansion, dont rien ne peut laisser penser que sa propre direction va parvenir à la saborder de l'intérieur, avec beaucoup de machiavélisme et de ruse, 30 mois plus tard...
La force des campagnes se reflète bien dans ce document plein d'insolence, de vision, et d'allant.
Elle vient y converger avec celle de la jeunesse. Comme le mouvement des O.S. trouve des points de convergence avec celui des O.P., celui des ouvrières avec celle des ouvriers -, et celle des immigrés avec tout le monde. Ainsi se forge et se reforge un peuple.


Programme anti-gouvernemental de printemps
Article 10:

"Le paysage sera respecté. L'air sera débarrassé des pollutions patronales. La campagne sera proche des villes, et le paysan uni à l'ouvrier. Il n'y aura plus de villes monstrueuses, et de campagnes désertes."
Article 11.
"La division entre intellectuels et producteurs sera abolie".
Article 12.
"La vermine raciste sera exterminée".
Article 13.
"La culture sexuelle décadente sera abolie.
La liberté des relations amoureuses sera promue, dans la lutte contre l'individualisme, l'asservissement de la femme, et son ravalement à l'état de marchandise"...


La Basse Loire résiste aux liquidateurs parisiens

On l'a compris: même avec la meilleure volonté du monde, autour de Nantes-Saint-Nazaire et du nouveau mouvement de paysans jailli de sa source vive aux rives d'un estuaire où retentit l'écho d'immémoriales luttes ouvrières, toujours en pleine actualité du "mouvement réel", l'abandon n'était pas possible, le jour où les liquidateurs liquidèrent, à la Toussaint 1973.


Il n'était pas possible, il n'avait pas à être envisagé il ne fut pas.


C'est dans un paysage à l'Irlandaise, un vallonnement verdoyant piqueté de maisons blanches descendant vers un marais, puis vers le bac traversant la Loire, dans un petit bâtiment de ferme de Couëron, puis dans les locaux, prêtés, d'une école proche, qu'a lieu la toute première réunion de Résistance aux "fatigués" de la lutte politique, qui masquent encore sous un discours d'autonomie prolétarienne, anti-centralisation, anti-organisation, "antiParti", et ultra-gauche, une débâcle préparée.
Viennent se rassembler là, entassés, dans le plus sublime inconfort, entassés les uns sur les autres pour dormir une poignée d'heures, en fin de nuit, plusieurs dizaines de "cadres" expérimentés d'une "ex-G.P" se refusant à l'euthanasie d'un suicide en douceur, dans une mollesse d'opium. Ils ont convergé de toute la France, ou presque.
Il y a là ceux de Renault, de Lyon, Grenoble, et de la N.R.P. d'Île de France
Pour certains, nous nous connaissions de longue date - et ne sommes pas surpris de nous retrouver là, ensemble.
Pour d'autres, c'est le discours musclé de "Polo de Nantes", disant leurs quatre vérités, sans fard, aux renégats, en pleine "A.G. des Chrysanthèmes", qui a constitué le déclic.


Quand ma déclaration trouve sa chute, claquant sur le mot "vérole", dans un silence de mort d'où seul jaillit un glapissement, indigné mais obscur, de Geismar, qui bafouille quelque chose sur Staline, on vient me taper sur l'épaule, me serrer la main, et échanger des numéros de téléphone.
Parmi ceux qui se manifestent ainsi, Saïd Bouziri, Mokhtar, et André Olivier, le prof du lycée des Tchèques de Lyon, qui n'a pas encore en tête de fonder la branche Rhône-Alpes d'Action Directe, et ne peut pas savoir que ce glissement vers l'anarcho-maoisme militaire à qui Nantes, invité à la fête, va savoir dire NON, après avoir lentement pesé le pour et le contre, l'emmènera en prison pour le restant de ses jours, ou presque - parmi d'autres catastrophes, dont le meurtre stupide d'un officier de haut-rang au cours d'un petit hold-up de quatre sous...
Pierre Boisgontier est dans cette petite foule chaleureuse, qui se condense autour de moi. Large cicatrice au cou, médaille d'un combat main nues, ponctué d'une blessure à l'arme blanche, il a traversé toute la France, venant de Grenoble, dans une vieille guimbarde, en compagnie de sa compagne, Geneviève, et de leur jeune camarade Philippe, un mao de Grenoble de la génération montante.
Le "Lion de Grenoble"', ancien membre de la communauté chrétienne de l'Arche, dont il fera un vivier d'insoumis contre la guerre d'Algérie, affrontant, couchés sur les rails des trains du contingent le coups de crosse des gardes mobiles, avant de devenir l'impeccable animateur des C.V.B. puis de la G.P. de la métropole "high tech" de l'Isère, dont il fera la capitale mao de la Nouvelle Résistance, vivra toute une longue vie, debout, digne et cohérent, les yeux ouverts, avant d'être emporté, le 27 octobre 2007, trente-quatre ans presque jour pour jour après les "Chrysanthèmes", par un cancer foudroyant - au moment où nous devions nous retrouver pour poursuivre, ensemble, ce récit.
En l'absence de son vieux complice de toujours, Michel Bernardi de Sigoyer, "Sigo", mort peu avant de sa passion pour la montagne, comme Geneviève (maladie), et malgré les superbes récits faits, devant une foule émue, au funérarium de Grenoble, le 31 octobre 2007, jour de la remise de ce manuscrit à l'éditeur, l'histoire analytique de la G.P. de Grenoble ne sera donc pas dans cet ouvrage.
A "Volo" (Voldia Shashanhani), vieux compagnon des premiers temps de "Boisgon", "Sigo", Pierre Blanchet, Geneviève, et aux "deux pages" du "Lion", Yannick et Philippe, de s'en charger, plus tard.


Ils le feront, je le sais.


C'est une fureur commune à l'orphelin d'un para-commando du colonel Passy, et au fils, alors âgé de cinq ans, d'un lieutenant de chasseurs alpins mort pour la France en 1940 (confié par une mère résistante à des parents chez qui les bûches évidées d'une réserve de bois abritent des bâtons de dynamite, et dont deux oncles connaîtront les affres de la torture, avant d'être décoré de la légion d'Honneur, à 12, en lieu et place de son père), deux Fils de la Guerre, donc, et du plus noble des combats, et dressés tous deux contre de nouveaux "munichois", qui enfantera l'appel signé, à la sortie des "Chrysanthèmes", "chasse-goupille et tire-rivets". Nous avions choisi pour double "pseudo" les noms de deux outils traditionnels de la Navale. Stagiaire en FPA d'ajusteur-mécanicien à Saint-Nazaire - j'avais proposé à ce second Pierre, bien digne du premier, cette idée des "goupilles" que nous devons "chasser" - Benny Lévy et consorts...- et de "rivets", à arracher, pour démonter, remonter, et remettre en état de fonctionnement, la mécanique mao démantelée par son ingénieur en chef, ses "agents de maîtrise", et une clique de cheffaillons soumis, plus ou moins stipendiés, minable petite pègre de saboteurs emportés par l'arrivisme...


- "Chasse-goupille et tire-rivets" -


Le texte des mao-continuateurs de 1973 épluché par les RG,

quatre ans plus tard, en 1977, à la mort de Tramoni


Trente ans plus tard, dans les bureaux d'Yves Bertrand, "inoxydable" stratège de la Direction Centrale des Renseignements Généraux (de son entrée dans la carrière, en 1973, précisément, contre la queue de comète mao, qu'il sait de feu, jusqu'à son ascension aux sommets ennuagés de la direction effective (1989), puis à la direction officielle - 1990-2004, record de France -), j'aurai droit à un double whisky, en fin de conversation, à la tombée du jour - heure où les vaches saoules de soleil et d'herbe vont boire, et où, en ville, les meilleures défensesse dissolvent, paraît-il, dans l'alcool fort...
C'est de nouveau la voix du flic, du "pro" impénétrable à l'âme secrète de vrai et pur gaulliste d'acier trempé, de catacombes...Une voix presque intimidée, pourtant ce n'est pas le genre du personnage, par l'audace d'une question directe, dans ce milieu, rare...

- "Chasse-goupille et tire-rivets", c'était bien vous?". La question contient comme toujours, c'est une loi, une information au moins indirecte...Il se souvient de ce texte, et de son intitulé exact. Ils s'en souviennent - puisqu'ici "il" c'est "ils".


Notre appel, tiré à 50 exemplaires, et circulant d'abord dans un cercle tout de même assez fermé, volera de main en main, jusqu'aux R.G.
Il y sera extrait d'un placard, lu, relu, commenté, disséqué, annoté et surligné, en 1977, après l'exécution de Jean-Antoine Tramoni, déjà cité, par un mystérieux "commando de la Mémoire" - jamais identifié jusqu'à ce jour, au moins...


C'est loin, maintenant, les dossiers s'empoussièrent, mais la curiosité des flics est insatiable.
Le nez dans son whisky, qu'il lape à petites gorgées, espérant que, de mon côté, j'y suis allé plus fort, que mon contrôle sur moi-même se dissout dans l'alcool fort, Yves Bertrand connaît, en fait, la réponse à sa question. Er ce qui l'intéresse va bien au-delà: sans aucune visée opérationnelle à court terme. Il aimerait comprendre quel a été le rapport exact entre les "chasse-goupille" (qui se sont très vite évaporés dans le paysage, faisant peu parler d'eux) et l'exécution de l'assassin de notre ami par une paire de motards, au bout de 5 ans de traque?


Il a raison, dans cette curiosité. Et le moment est venu d'étancher, au moins de quelques gouttes desséchant le palais, la soif de savoir de cet homme de renseignement d'exception, lié à d'autres, de la même étoffe, situés comme lui dans une tradition d'histoire longue.


C'est bien au cours de marches nocturnes aux bords de la Loire noire, glissant sous une pluie d'étoiles, furtive, comme un grand Mamba liquide, que furent prises, en très petit comité, en marge d'une réunion convoquée par ce texte (que nous supposions "fliquée") les décisions, sérieuses, qui pesèrent sur le destin du mauvais Corse, indigne de son île, assassin d'ouvrier pour le compte de Dreyfus (Pierre).

Bertrand (Yves), que je n'ai jamais appelé par son prénom, et jamais tutoyé, pas plus qu'il ne l'a fait, signe de respect réciproque et de juste distance, contrairement à ce qui s'est passé, plus de 10 années, entre ce puissant personnage et des dizaines et des dizaines de "journalistes d'investigation" prêts à se rouler par terre à ses pieds, ou à l'encenser dans leurs "articles" ou dans des "livres" pour obtenir leur dose de "blanche (s)" ("notes blanches", sans signature, sans date, et sans indication de service), me fera l'honneur de me citer deux fois, en 226 pages de son premier,et, qui sait?, dernier livre ("Je ne sais rien...Mais je dirai presque tout" (Conversations avec Eric Branca), Plon, 2007).
- La première, pp 60-61, dans une liste, assez réduite, de journalistes avec lesquels il admet et revendique avoir eu de vrais échanges:
"Quand aux indépendants, comment ne pas citer des gens aussi différents que Jean-Paul Cruse, rescapé de la Gauche prolétarienne qui m'a quelquefois malmené, mais dont j'estime l'indépendance d'esprit, et Armel Mehani., etc."
"Malmené" , qui pèse, et qui m'honore, se réfère au deuxième livre signé de mon nom, "Un corbeau au cœur de l'Etat" (Editions du Rocher) vite épuisé, mais consultable dans toutes les bonnes bibliothèques.
Marginal d'une presse qui m'a rejeté autant que je l'ai vomie, ce qui n'est pas peu, et n'ayant alors que des "touches" à la P.J., d'accord, c'est indéniable, mais aux R.G, "quéquette", j'y analyse, faits et documents à l'appui, minutieusement décryptés, l' "affaire du corbeau des R.G". d'une façon bien différente de la "version officielle", celles des flics de ce service eux-mêmes, de leur "patron" - et de l'ensemble de la presse. Cette "différence", c'est le genre de la maison. ça l'est resté. Et c'est ce qui m'a permis une véritable percée chez les RG, où l'on régale d'informations mineures et de bons déjeuners les journalistes soumis, en gardant son estime, même et surtout quand on les craint, pour ceux qui débusquent des lièvres, aux courses incontrôlables...


"Dans un mouvement comme la Gauche Prolétarienne qui a en partie donné naissance à Action Directe", poursuit, dans ce premier tome de ses Mémoires, l'énigmatique et vicieux "Grand Sachem" du renseignement français, brutalement mis au rancart par "Sarkozy l'Américain", et resté l'ami fidèle de Jean-Charles Marchiani, "on trouvait des personnalités aussi inoffensives, et si j'ose dire, authentiquement humanistes, que Rony Braumann, futur fondateur de Médecins Sans Frontières, et le journaliste Jean-Paul Cruse, pour lequel j'ai personnellement de l'amitié etc..."(page 139),
Une association qui glacera d'horreur l'excellent Braumann, pour qui "Cruse" est le Diable, au moins, voire la réincarnation de Septembre Noir à lui tout seul, ou presque. Il est vrai que je ne trouve nulle trace des supposés "exploits" à la G.P. de cet authentique "ami juif" de la Palestine, digne à ce titre de respect, sans qu'il soit nécessaire d'en rajouter.


L''adjectif "inoffensif", lui, pourrait vexer. Et des rires ont salué, ici ou là, l' "authentiquement humaniste", très éloigné, qu'on sache, des adjectifs contenus dans certaines fiches R.G., DGSE ou DST - mais loin aussi, et là, merci, du "costar" de "rouge-brun" taillé pour mes larges épaules par le regretté Plenel, l'aigre Daeninckx, "Didier dénonce", et une interminable cohorte d'imbéciles.


Mais sous la plume précise d'Yves Betrand, ciseleur de portraits aussi retenus qu'informés, dans le style limpide et les sous-entendus entre les lignes d'un La Bruyère mâtiné de Fouché, et qu'il va bien me falloir un jour, à Grasse ou pourquoi pas en Corse, initier aux mille finesses du jeu de Go, ce second passage n'est pas écrit dans l'intention de nuire, bien au contraire - et on lui en sait gré.
On y reviendra.


Le Mouvement Militant de Nantes (MMN)


A la cérémonie funèbre des "Chrysanthèmes", donc, à la Toussaint 1973, celui qui, debout, mains dans les poches, devant une salle acquise, a-priori, à l'autre camp, choisit de parler net, haut et fort, dénonçant violemment pour ce qu'elle est la trahison d'une direction félonne, dont il est, "dernier des Mohicans", le seul membre à s'insurger, fort d'une légitimité déjà ancienne que personne, ici, n'ose un instant contester, n'est pas seulement l'un des tout premiers "francs-tireurs" d'une rébellion hélas, tardive - après Dédé la Couenne et Momo (Brover), puis de réseaux "Mao un jours, mao toujours" naissant à cet instant précis du cadavre de "La Cause du Peuple".
C'est en porte-parole de fait d'une réalité vivante, toujours en plein essor, que je parle aussi - sans mandat de personne, et sous ma seule responsabilité. Un "Mouvement Militant de Nantes-Saint-Nazaire" a pris naissance. Réalité de terrain, uni et souple, il n'a besoin ni de nom, ni de charte. Animé par les maos locaux qui n'ont pas liquidé et par leurs amis de la G.O.P, puis par des "établis" eux aussi maoisants de l'O.C.T., issus du mouvement lycéen de 1969-70, et par quelques ouvriers et paysans, ce rassemblement consistant, sans forme actée, mais pas sans force, est capable de mettre des centaines de militantes et de militants dans la rue, en quelques heures, en pleine nuit, pour une manif-éclair devant la prison, chassant des voitures de police à coups de pied, en riposte immédiate à l'arrestation, le jour-même, de "Jacquou" de Cheix-en Retz, des bords du fleuve ou de son affluent, l'Erdre. Il s'est doté d'un petit hebdomadaire nerveux, lu dans toutes les grosses usines et dans tous les cantons, avec un réseau d'abonnés dense, "sans pub et sans capitalistes"...
"Reprendre l'usine"
1973, c'était Peugeot Saint-Etienne, c'est Lip, conflit que le dernier article du dernier numéro de ce qui fut le Grand Journal des Maos évoque en faisant chute d'une phrase d'une ouvrière en larmes, après l'évacuation de cette "paroisse de Palente", où l'on avait pu, quelques mois de grâce et de feu, réaliser le mot d'ordre "on produit, on vend, on se paye. C'est possible!" - abolissant, le temps d'un rêve fugitif et pourtant bien réel, la domination du capital sur le travail, la division intellectuels-manuels, et les problèmes posés par le combat contre l'impérialisme, et l'Etat prétendûment national des fossoyeurs de la France Libre, redevenue vassale...
Et que dit cette phrase?
Et que dit cette femme? Et que dit la Cause du Peuple?
"Reprendre l'usine...Reprendre l'usine..."


Les maos étaient la seule force capable de faire surgir une réponse digne, et bien matérielle, à cet appel.
Organiser, avec les meilleurs des LIP, et à leur service, une reconquête d'usine "en masse, à force ouverte", réussie à Peugeot Sochaux (1968), puis tentée vaillamment à Flins, la même année, cinq ans avant Saint-Etienne (avril-mai 1973), c'était possible.
Mais la voie de l'abandon l'emporte. Elle trahit Lip, dont les lâcheurs, qui sont aussi des lâches, sans vergogne, se réclament.
L'usine d'horlogerie de Besançon ne sera pas "reprise", mais vendue, dépecée, et elle aussi liquidée, au terme d'une lente chute, marquée par des sursauts superbes...
Sans le désastre de la Toussaint 1973, nous pouvions casser la spirale, ici descendante, qui n'ouvre que sur le désastre des années 80.


Dans la foulée d'un soulèvement de reconquête de Lip, nous étions la seule force politique capable de propulser "le grand Charles" de Besançon comme candidat à l'élection présidentielle qui vient, mais laissera en tête à tête le deuxième fossoyeur du gaullisme, Giscard, et le croque-mort de la gauche au sourire de vampire.
D'un autre calibre que le bon Bové, Charles Piaget pouvait devenir le grand fédérateur politique, candidat des révoltes des quartiers, des usines (il en restait...), des immigrés, et du "volem vure al païs" soulevant le Larzac, le midi occitan, les Vosges du lait et des rébellions du textile, la Lorraine de la vallée de la Fensch et des mines de fer de Faulquemont, et le Grand-Ouest.
Investissant le terrain de la politique électorale, passage obligé pour un nouveau "bond en avant", nous avions dans nos "mains fragiles", qui l'ont lâchée, la possibilité d'une émergence de forces radicalement nouvelles au grand soleil d'une Politique à visage ouvert, ré-enchantée.


Saint-Nazaire 1973: au bout de 5 ans de lutte, la victoire des Babcock


Mais 1973 ne s'achève pas au jour des morts.
C'est aussi l'année d'une exceptionnelle victoire pour le prolétariat de Saint-Nazaire, où "la vieille CGT d'autrefois", La Cause du Peuple doit le reconnaître (voir page) a repris des couleurs.
Et quelles couleurs!
Une lutte de cinq années s'achève. "Ininterrompue et par étapes", elle se termine par la réintégration aux Chantiers Navals de leur activité de chaudronnerie lourde, dépecée, avec ses ouvriers d'élite, en 1968.
Sous l'impact de la longue "grève des cols blancs" de 1967, une stratégie de démantèlement industriel "par appartements" avait alors été initiée.
Tout en restant - et ça va devenir le problème - dans le cercle magique du terre-plein de Penhoët, les ateliers de chaudronnerie deviennent "Babcock-Atlantique", filiale, sur place, d'un groupe américano-parisien (voir page).
Mais dès 1969, pour le treizième mois que le comte de la Lande de Calan, patron de choc, genre Charrel à Saint-Etienne prétend ("pas pour les gros sous, dit-il, pour le principe") leur "sucrer", les hommes en bleu d'une CGT ici d'autant plus facilement ressuscitée que les années 1950-60 n'étaient parvenus ni la corrompre ni à l'achever, vont se servir en mets de luxe et en champagne à la cantine des ingénieurs (Fauchon: "Fauchons!").
Ils séquestrent un petit peu, en passant, et se battent aussi pour "la parité de salaire avec Babcock-Paris", puisque Babcock ils sont - et le maintien à 63 ans d'une retraite qu'on prétend, déjà, leur rogner.
Cortèges d'un atelier à l'autre, débrayages tournants Babcock-nord, Babcock-sud, "visite" "de masse" aux "camarades de la Navale"...Pour ce faire, les cortèges ne passent pas par le terre plein (trop facile),. Ils prennent le chemin des bureaux, qui sont restés mitoyens, et où l'accès est libre - à condition de défoncer quelques fragiles parois de contreplaqué...
Lock-out ? Mais les Chantiers, eux, croûlent sous les commandes. Ils ne peuvent pas se permettre cette fantaisie. Même quand les Babcock, qui le savent bien, viennent y "planter la pagaille", "en groupe et à force ouverte"...Babcock lève donc son lock-out, espérant éviter la contagion à la navale. Les grilles à peine ouvertes, reprise des débrayages tournants, courts, par secteur.
D'Acremont, directeur, déjà une ou deux fois séquestré, il ne compte plus, est interpellé familialement au coin d'un atelier. On devient copains, à force, la détention, ça crée des liens (les psychiatres du GIGN appellent ça "le syndrome de Stockholm").
"Et vous, à notre place, Monsieur D'Acremont, que feriez-vous? - "La même chose...".
29 décembre. Nouveau lock-out. Une manie? Les grévistes le contournent. Ils entrent par une petite porte. Vestiaires. Invasion du secteur Mécanique de la Navale...Le lendemain, intrusion de masse à l'intérieur des ateliers de l'Aérospatiale, voisine. Mêlés à ces anciens métallos de la navale reconvertis "par le haut", qui maîtrisent maintenant les techniques sophistiquées propres à la fabrication de Concorde, d'Airbus, ou d'avions de chasse, les chaudronniers pénètrent à l'heure de l'embauche. Ils "plantent le souk" partout. Infernal.
Le lundi, changement de programme - mais pas de tactique.
Au tour d'un sous-traitant des Chantiers, Thiriet, d'être aimablement "visité".
Là non plus, la productivité du jour n'en sort pas grandie, mais il faut bien payer les gens de la boîte elle-même, ils n'ont nullement fait grève - ils n'ont rien fait non plus pour s'imposer à la "grève greffée" des Babcock en colère.
Là-dessus, SMTA, un autre sous-traitant. Puis blocage d'un gros semi-remorque chargé de taules attendu d'urgence aux Chantiers. Deux kilomètres d'embouteillage...
"Je materai les ouvriers de Saint-Nazaire" avait dit le comte "De Calan de la Lande de mes deux..."
Babcock a relevé le gant. "A moi, Comte, deux mots"...C'est Calan qui va caler, et qui se fait mater.
Les débrayages tournants par jour et par corporation passent de deux par jour à huit ou dix, dans l'entreprise que l'arrogant nobliau prétendait mettre au pas, "pour le principe et pour l'exemple".
Entre temps, c'est-à-dire peu, on "travaille"
Ou on organise une visite du "zoo" qu'est la SEMM de Trignac, où les fils d'O.P. trop turbulents au C.E.T., qui sont aussi souvent les meilleurs ouvriers, vont s'engager, par force, dans une régression vers le travail sans âme d'O.S. à la chaîne, inconnu jusqu'ici sur la planète Saint-Nazaire. Ils y assurent le montage d'engins de basse technologie, des caravanes.


La réintégration de Babcock dans la grande matrice des Chantiers de Penhoët, c'est aussi, en ce début des années 70, donc, au moment où s'effondre la Gauche prolétarienne, à une triple leçon politique.
1. Socialement, sur le terrain de l'usine, c'est bien à la CGT que ça se passe. Et pour longtemps encore...
Le fordisme-taylorisme n'est pas passé partout.
Là où il est passé (l'automobile, l'alimentation, le textile, etc.), les maos le font exploser en vol.
Là où il ne l'est pas, la mémoire ouvrière reste à la fois celle du métier, et celle de la guerre sociale. Art de plier la taule, et de plier le patron - ou l'Etat, son coquin...


2. Dans la crise du PCF, crise de la forme parti, et crise de stratégie, la courroie de transmission fonctionne à l'envers.
Et ce sont les cadres expérimentés de la CGT qui donnent maintenant le ton. Ils savent, comme c'est le cas autour de Saint-Nazaire, jouer du frein comme de l'accélérateur, dans ces lieux privilégiés et ces moments, difficiles, où se forme la conscience, sans orgueil, d'être en avance sur le mouvement d'ensemble...


3. Dès cette époque, dans leurs bases ouvrières abandonnées, partout ou presque, par les "intellos" de passage, à qui on dit "arrivederci, ciao", sans amertume, mais sans regrets, c'est autour de la CGT-PC, plus que du PC-CGT que se reconstitue l'ancrage des forces survivant à l'apparente disparition du maoisme..


Le combat des fermiers Mouillé de Cheix-en-Retz


Mais en Basse Loire, au moment où Benny Lévy, la trouille au ventre, se vautre dans sa "Morale", où Geismar bredouille ses borborygmes sur Staline, les fesses frissonnant, toujours, de la menace de la fourche, et où July s'avance dans la carrière, Rothschild à l'horizon, nos amis paysans sont là, aussi, pour nous retenir, si la tentation nous en venait, de l'abandon.


Jusqu'aux tout derniers jours des années 70, sans que le Jour des Morts de 1973 ride si peu que ce soit la surface, et jusqu'à l'affaissement, fâcheux, de 1981, les luttes paysannes restent une "avant-garde tactique" dynamique, et notre domaine de force, qui ne nous éloigne pas, loin de là, de l'usine, et de son âme rouge, vivante.
A Cheix-en Retz, minuscule village du sud de Nantes, fief d'horreurs "vendéennes", dans ce "Médoc de la Loire", presqu'île et zone-frontière "blancs-bleus" de ja Grande Guerre Civile, Henriette, ronde et vive, rougeaude et pleine de joie de vivre, et Armand, son époux, un sarment de vigne sec, parfois cassant, mais en fait inbrisable, cultivent quelques dizaines d'hectares - céréales, vaches à lait, un peu de vigne aussi...
Le "proprio", paysan réactionnaire devenu marchand de grains, au bourg, n'est pas un "gros". Mais il est coriace, et vit sur place. C'est le vieux Rondineau. Son gendre est contremaître, et digne de l'être. Sa fille du même bois. Sans oublier le chien.
Conflit de fermage. Il dure. Le vieux grigou aime le Noah. Tirant son nom du Noé du déluge, et de son ivresse obscène, ce vin rend fou après avoir rendu heureux, du bonheur de l'éther où il se décompose, même jeune, et qui lui donne son petit parfum pervers... Comme l'Othello, bien nommé lui aussi, un plaqnt jumeau, son compère.
Bien obligé, le fermier Mouillé en fait. Mais un jour il dit non. C'est un homme de principes. Conflit.
Un jour, un bulldozer.
C'est l'entrepreneur Mabileau, un petit brun sec à barbe noire, plutôt "droite de la droite" sur les bords, et les bords sont larges...Il loue son petit parc de machines pour des travaux divers - aujourd'hui, l'expulsion d'un couple de fermiers, à l'issue d'une interminable procédure, enchevêtrée.
Le bull fait son office.
Un mur s'écroule sur le couple Mouillé. Plus de toit, mais les deux, soudés, tiennent. Ils campent sous des bâches.
Ils réparent le jour les barbelés cisaillés par des hommes de main, la nuit - lâchant sur la route de Saint-Brévin, lien de Nantes à la la mer, dangereuse, les frisonnes gambadeuses aux lourdes mammelles pleines des deux fermiers rebelles.


L'affaire dure des années. Soutenu par le "MMN" (le "Mouvement Militant de Nantes", paysans, ouvriers, enseignants, étudiants, reliés par le fil d'araignée mince et souple de l'A.P.L. locale, qui ne s'est pas dissoute devant Libé), ils finissent par s'installer en caravane, dans un petit bosquet, à deux cent-mètres des ruines de leur ferme, qu'ils surplombent.
Ils cultivent d'autres parcelles, pour d'autres propriétaires, normaux - des êtres humains...Les manifs se succèdent, les fusils sortent, et je vais faire, à moindre degré que les vrais héros modestes de l'affaire, l'expérience d'une nouvelle forme d'agression, et de blessure.
Après les "fafs", les CRS, et les matraques, un chien de ferme, un vrai bâtard de chez bâtard, certifié. Le proprio le lâche aux trousses de l'"animateur (salarié) des Paysans-travailleurs" que je suis devenu, succédant à René Bourrigaud, excellent militant de la G.O.P., aujourd'hui chercheur, à Nantes. Ma petite Honda vert pomme patine dans le chemin de terre détrempé, passage obligé de la route à la caravane, à portée de tir, ou de chien, de l'ancien bâtiment de ferme, maintenant retapé, où vive Madame Fille et Monsieur Gendre...
Laisser crier les chiens disent-ils. "Qui aboie ne mord pas"...Bonne blague...Mao à sa façon, il veut "connaître le goût de la pomme, en la croquant", le clébard. Et la pomme, ce jour-là, c'est ma pomme! Jambes largement écartées, bottes traînant au sol pour servir de stabilisateurs à la moto qui, en première, moteur rugissant, slalome en dérapant, j'offre une cuisse tentante à l'animal.
Mettons-nous à sa place. Il s'y jette, et s'y plante...

Armand tiendra toute une vie dans cette ambiance.
Toujours accueillante, ouverte à tous et toutes et à toute la misère du monde, la merveilleuse Henriette, orpheline à 8 ans, couturière itinérante dans les fermes de sa Vendée natale, à 12, puis fermière de combat, fera de même. Agressée elle aussi plus souvent qu'à son tour, et pas seulement par le chien, en passant à mobylette, elle aura une fin horrible, le jour où un"jeune en difficulté", marginal du coin "récupéré" par le bon Rémi Drouet (ouvrier syndicaliste de l'arsenal militaire d'Indret, tout proche, et écolo de choc), et recueilli, puis hébergé, puis employé par les fermiers Mouillé, étrangle, pour quelques sous, la malheureuse "squatteuse".


Nous pleurerons Henriette, femme de son époque, plus jeune mais aussi plus digne que tant de jeunes vieillards d'un gauchisme épuisé, murés dans leurs grimoires mystico-néo-cons, loin des luttes vivantes de femmes et d'hommes vivants, étranglés eux aussi, mais par leur haine d'un passé qui avait été le nôtre, comme celui d'Armand, et de sa compagne au cœur battant, et qui pour nous se refuse à passer, restant un présent vif et tonique où nous soutenons, parmi une foule d'autres, le couple, jusqu'au bout, et le veuf toujours là, debout, au Pré aux Moines, au jour où se termine ce livre.


Marie-Nicole, Jeanne d'Arc rouge-verte à moto de Cheix et du Pellerin

De vingt ans la cadette d'Henriette, cette fille d'un compagnon de guerre du grand industriel Jean Riboud, qui a accompagné son père, pour une évasion vers la France Libre par l'Espagne, en kayak, au ras des rochers dangereux de Port de Bou à Cadaques, et deviendra le parrain d'une des filles de son ami, puis le premier actionnaire privé de Libé, sous July, rejoint l'A.P.L.-Nantes.

Educatrice dans un "foyer ouvert" pour jeunes filles à la dérive, elle change bientôt sa vieille MZ tchèque bleuasse au moteur deux temps au boucan effroyable à haut régime pour une petite Honda rouge, bientôt proche de ma verte, et s'installe dans le bourg du Pellerin, proche de Cheix en Retz. Elle y devient, aussi, l'amie du jeune charpentier de Cheix Daniel Simon, qui refait les clochers des églises et devient peu à peu le vrai "leader de masse" d'une homérique bataille contre un projet de centrale nucléaire.
De la rencontre de la Honda rouge avec la Honda verte, suivie par d'intenses échanges, également politiques, entre leurs pilotes respectifs, naîtra Romain, aujourd'hui géographe-explorateur traversant des forêts tropicales infestées de serpents et de mygales, pieds-nus, au prétexte d'une thèse de géographie sur l' "économie parallèle dans la Méditerranée américano-caribbéenne", végétarien cultivé et plein d'humour, brillant amateur de Kung Fu.
Notre autre enfant, immatériel, lui, sera la victoire de la lutte contre le projet du Pellerin - qui ne verra jamais le jour.
Une victoire, rare, qui doit l'essentiel au logiciel mao, peu à mes propres mérites, beaucoup aux siens, et tout à la stratégie de large rassemblement populaire unissant "les rouges, les blancs, les verts", comme l'écrira Libération, dans une lutte prolongée de plusieurs années, où se retrouveront, ensemble, ou plutôt côte à côte, les deux camps ennemis de la lutte de Cheix-en Retz, commune elle-même placée sur le site de la future centrale.
Une des formes de lutte les plus originales, déjà expérimentée à Cheix, mais facilitée, cette fois, par l'unité, patiemment reconquise, des paysans moyens "rouges" en guerre contre "la propriété", et des petits paysans "blancs", souvent maîtres et seigneurs de leurs quelques arpents de terre ou de marais, sera l'utilisation, pour charger les CRS ou les gardes mobiles, de troupeaux de vaches en furie, poussées au cul à coups de bâtons sauvages par des paysannes de toute âge, elles aussi déchaînées, parmi lesquels se sont glissés quelques inoxydables maos, protégés, comme elles, par l'épais rempart du bétail...


Même l'entrepreneur Mabileau, "bourreau" des Mouillé de Cheix, et "anti-centrale à bloc", sera de la partie. Nous nous serrerons la main quand, après l'arrestation de Paul Blineau et de son frère André, "Dédé", une belle pièce, accusés, à juste titre, d'avoir été déchirer "en groupe à force ouverte" au sein d'un commando ouvriers-paysans les registres d'une enquête publique complètement "bidon" dans leur commune, reliée par un bac au Pellerin, sur l'autre rive, et menacée, elle aussi, par le projet, je paierai ma dette aux Dalton rouges de Couëron en entraînant, le jour même de leur condamnation, un commando de 50 déchirer, en riposte, un nouveau de registre sur l'autre rive, dans la commune de Saint-Jean de Boiseau.
Pour amorcer l'affaire, il a fallu que je pénètre dans la petite salle le premier, l'air aussi benêt que possible, avant de me jeter sur le registre gardé par deux gardes mobiles. J'ai à peine le temps de le réduire en charpie avant que, les autres étant rentrés, une bagarre générale se déclenche dans un espace réduit.
Un gendarme affollé, juché sur une table, tente de m'assommer par derrière, d'un "han" formidable, mousqueton brandi haut par le canon. Ceux qui ont vu la scène - je m'occupais d'un autre - m'ont cru mort. Ayant fait, par chance, le bon demi-pas au bon moment, je n'avais rien senti. Et je n'avais qu'une légère sensation de brûlure, derrière la tête, où la crosse avait ripé. A la sortie - il ne reste rien des registres, et les Blineau seront libérés bientôt - je me gratte où ça pique. Il y a du sang. Voisin de Marie-Nicole au Pellerin, dont il est maire (CNI), et brave homme, opposé lui aussi au projet de centrale nucléaire, le docteur Villaine est là. Il m'examine. C'est alors qu'un adjudant de gendarmerie, un petit nerveux nommé Ferger, viole, à cette occasion, les Conventions de Genève et toutes les lois de la guerre en chargeant à la tête de ses hommes pour mettre la main sur le "blessé", parfaitement identifié, et "ciblé" comme "meneur". Avant qu'ils m'aient touché, je hurle comme un porc. Je me bats. Ils me traînent par terre par les quatre membres. Un poteau passe par là, je libère un de mes bras, puis l'autre, et parviens à l'enserrer avec la force d'un homme qui se noie saisissant un espar flottant à la dérive. Ils commencent à me rouer de coups, à terre, pour m'arracher, quand Philippe Peneau un insoumis chrétien non-violent d'un courage invraisemblable, infirmier de profession, plonge sur mon corps pour le protéger du sien, et prend, pour mon compte, une sévère raclée, avant d'être éjecté de la mêlée ouverte comme un "all-black" par un Chabal en forme...Finalement, capturé, et embarqué vers l'hopital par les pompiers requis par le docteur Vilaine, je m'évade de leur camionnette rouge, sous leurs applaudissements, dans le dernier virage...
Nous sommes en 1977, cinq ans après les Chrysanthèmes, l'arrêt de La Cause du Peuple, la fin, paraît-il, de la saga mao. - Autour de Nantes, d'autres luttes du même genre se succèdent sans interruption - La Vigne Marou, Mésanger...Et nous restons, ardents, sur la brèche - sans interrogations sur le sexe des anges... Suite ici