Clémenceau:
quand le mao-surréalisme enflamme le grand lycée,
son proviseur est séquestré, et sa belle voiture,
brûlée...
Travaillé
par une bande de symathisants mao-surréalistes du
prestigieux "Conseil de Nantes", le grand lycée
de la ville, Clémenceau, avait connu un printemps
pétillant.
Une sanction prise contre un "situ" nommé,
sauf erreur, Allemani, pour une histoire d'affiche anar
arrachée par un "fasciste", ou le contraire,
avait permis de constater l'empreinte des traditions prolétariennes
de Nantes-Saint-Nazaire sur le "mouvement antiautoritaire"
qu'un après-mai persistant allumait et rallumait
sans cesse dans les "bahuts" - la G.P. soufflant
sur les braises avec une louable application...
Soulevés d'une juste colère, des centaines
de lycéens allaient improviser une séquestration
particulièrement sauvage du malheureux proviseur
de ce grand établissement bourgeois situé
près de la gare - à deux pas de l'hôtel
où descendait, quand il venait voir son ami Vaché,
André Breton - comme allait me l'indiquer, au printemps
2007, l' "honorable correspondant" de la Gauche
prolétarienne de 1970 à Clémenceau,
Alain Coelho, retrouvé 37 ans plus tard...
Aujourd'hui écrivain, d'une rare finesse, proche,
personnellement, de Julien Gracq, un voisin, sur la Loire,
comme de Cioran, Alain, qui avait à l'époque
17 ans, allait être arrêté, dans les
heures suivant l' expédition d'un petit commando
mao, venu "venger" les jeunes lycéens virés
pour la séquestration de leur proviseur la nuit de
la rentrée de septembre 1970, à l'intérieur
du lycée. Il allait être sauvagement
interrogé, aux limites de la torture, pendant de
longues heures, par des cinglés de la PJ nantaise
surexcités par ses attaches familiales du jeune Coelho
- un père, un oncle...- avec un ou deux de leurs
amis d'extrême-droite, proches d'Ordre nouveau...
Pas fous, nous avions bien prévu que les "clébards"
se jetteraient comme des Rottweiller sur notre "copain"
Coelho, dès que le "protal" aurait découvert,
dans la grande cour d'un lycée entièrement
peinturluré d'inscriptions vengeresses en très
gros caractère, le cadavre calciné de sa rutilante
504...Nous ne l'avions donc pas intégré à
notre "équipe de nuit".
Et c'est Marc, un des jeunes ouvriers du "détachement",
venu m'accompagner, avec Titus, pour escalader le mur, placer
une corde, pour le retour, travailler tranquillement à
la "bombe", et finalement, incendier la voiture,
qui allait "craquer", balançant toutes
les activités du groupe, sans avoir reçu même
une gifle - alors que le tout jeune lycéen,
à peine adolescent, jeté contre les murs,
la chemise déchirée, frappé, poils
de barbichette arrachés par poignées, et menacé
de tout, même de viol, allait serrer les dents, tenir,
et ne rien lâcher...
Pour briser Marc, les flics avaient utilisé un stratagème
banal. On le place en garde à vue. On lui amène
son père. Ce brave homme, un ouvrier tout simple,
trafique gentiment dans le milieu des "casses"
de voiture de Gaschet. La PJ le menace, devant son fils,
affirmant "en avoir assez sur lui pour l'envoyer au
gnouf pour 5 ans"..Il pleure, Marc chiale - et il se
met à table.
J'avais dû pourtant lui raconter, comme à tous
les autres, l'histoire de Krasucki, tout
jeune résistant, patriote, juif et communiste,
refusant de parler même si on torturait sa mère
sous ses yeux.
Mais la transmission de cette héroïque tradition,
qui était, en profondeur, la nôtre, et pour
des enjeux, certes, à très long terme seulement,
les mêmes, ne pouvait pas se faire vite. Même
si certains d'entre nous prenaient tout de même de
vrais risques.
J'ai failli mourir, seul, brûlé, près
de la 504 incendiée - dont un de nos compagnons
avait trop abondamment arrosé l'habitacle
d'essence, avant qu'ils cavalent tous, sans attendre...Le
chiffon lui-même bien imbibé que je venais
d'enflammer, dans ma main droite, n'avait pas encore atteint
l'intérieur de la voiture, où je n'avais plus
qu'à le jeter...Ils couraient déjà
vers la corde, et le mur, dans mon dos, quand je balançai
la guenille dans le trop gros nuage d'essence où
baignait toute la 504. Un énorme "floufff!!!",
peu sonore, en vérité, me projeta au sol,
où mes lunettes tombèrent dans un coin sombre.
Dans le même laps de temps, tragiquement court,
je m'aperçus que je m'étais sottement vêtu
d'un vieil anorak rapé, confortable, mais hautement
inflammable. Imbécile!
Choqué quelques fractions de secondes, mais retrouvant
très vite le calme et la maîtrise - "Cobra
glacial" - je parvins à reprendre
le contrôle d'une respiration tout de même un
peu haletante, tout en recherchant à tâtons,
dans l'ombre rendue encore plus noire par la lueur puissante
du brasier où se calcinait la voiture, les satanées
lunettes...Un instant de solitude absolue, et de
désarroi, bref, que j'eus la fierté de dominer,
récupérant les verres sans lesquelles je suis
presque aveugle, et filant sans traîner vers le mur,
la corde, les bras tendus des "copains", et la
sortie...
A quelques centimètres près, les flammes,
qui ont frôlé le tissu hyper-inflammable de
l'anorak, l'ont épargné. M'épargnant
de finir calciné, petit cadavre ratatiné,
recroquevillé, plus noir que la nuit noire, au pied
de la carcasse carbonisée, dans la cour solitaire
et silencieuse du grand lycée. Preuve que je ne suis
pas passé loin, ce jour-là, du bonus, une
bonne mèche de cheveux, bien roussie, comme les sourcils
eux-mêmes. Lécher n'est pas tuer. Baraka
Allah oufik...
Mais les ennuis, en réalité, ne font que commencer.
L'incendie de la voiture, que nous avons revendiqué,
dans un tract signé tout de même d'un sigle
de circonstance distribué le jour même par
une équipe musclée à la grande porte
de Clémenceau, déchaîne les flics de
Nantes. Le courage d'Alain Coelho, qui n'a pas lâché
un seul mot, alors qu'ils savent bien qu'il est un diffuseur
régulier de La Cause du Peuple, avec nous, sur les
marchés de La Petite Hollande ou de Talensac, ne
fait pas que les exaspérer. Il les inquiète.
C'est le signe d'une cohésion, qui se fait. Et
c'est là, donc, que, mettant enfin la pression maximum
sur le "détachement ouvrier", et saisissant
un maillon faible qui, pour l'occasion, n'a rien de "petit-bourgeois"
(il y a des faibles partout), ils parviennent à retourner
Marc. Il "balance" tout. Et d'abord son ami "Titus".
Arrêté, "Titus" nie. On lui
ouvre une porte. Il voit Marc, en pleurs. On lui montre
le PV, signé. A son tour, il s'effondre. C'est un
contestataire, un affectif, capable d'engagement, et d'un
certain courage, mais pas un combattant - encore moins un
guerrier. Il se couche, avoue, "balance" tout
et le reste, et on le lâche. Reprenant ses
esprits, il casse les filatures - à mobylette, ce
n'est pas si sorcier - et donne l'alerte - puis retourne
sur la chaîne. Prévenu, je vais rôder
sur le grand parking de la CPIO, noyé dans la foule
ouvrière, à heure de la sortie. Pas de danger
en vue...Je le laisse passer, je le suis, j'observe un peu,
je le "branche". Il s'effondre, en larmes. j'ai
compris. Je disparais. Une autre vie commence.
Lueurs de Nantes
Fin 1970, condamné par défaut à un
an ferme, objet de plusieurs mandats d'arrêt, et recherché,
il me faut commencer à organiser une nouvelle vie
de clandestin.
Le processus de dispersion-transformation volontaire de
la Gauche prolétarienne, interdite en mai (voir page),
est à peine amorcé. Et notre "branche
armée" clandestine, la Nouvelle Résistance
Populaire (N.R.P.) commence seulement mettre en place ses
infrastructures.
En attendant, il faut bien "bricoler", avec les
moyens du bord.
Un ami de Louis Le Grand, Guy Ponsard, solide compagnon
des C.V.B., et dans les idées mao, mais en retrait
physiquement (problèmes de santé), me ressemble
vaguement. Âge, forme du visage, regard, taille...Ça
peut passer...Il me prête sa carte d'identité.
Cheveux teints noir corbeau, je laisse pousser une fine
moustache. Mais elle est de la couleur (châtain) de
ma chevelure, et je dois la noircir et renoircir plusieurs
fois par jour dans les toilettes de cafés avec un
simple bâton de maquillage - prêté par
une amie.
J'ai aussi amélioré mon apparence
vestimentaire. Ce n'est pas difficile.
Quel que soit le temps ou la saison, et plusieurs saisons
se succéderont, je porte maintenant un strict imper,
mi-long; et plus jamais de blouson. Je me suis fait violence,
aussi, pour ne plus jamais porter de chaussures de sport.
Enfin, la décision a été prise
que j'évite Nantes au maximum. Je rayonne tout autour,
sur le grand-ouest.
Des paysans de Nantes au plateau
du Larzac:
"Extension
du domaine de la lutte".
Du coup, je vadrouille jusqu'au Larzac, où le C.E.
me demande d'enquêter, fort de l'expérience
des luttes paysannes acquise autour de Nantes. La route
passe par Toulouse, où j'ai le plaisir de retrouver
Jean-Jacques "La Masse".
Ce fils du patron d'un bistrot "sensible" de la
région parisienne a su se servir d' un nerf
de bœuf avant d'apprendre à lire. Ayant vu opérer
son père, ce trapu rigolard nous a apporté
beaucoup, à partir du moment où le mouvement
lycéen parisien a commencé à s'élargir,
passant des aristocratiques classes de préparation
aux grandes écoles aux établissements populaires
du sud (Massy) ou du nord de la capitale.
C'est au nord, à Balzac, sur les boulevards,
devenue "base d'appui" numéro deux, après
Louis Le Grand que sévit "La Masse " .
Cogneur paisible, il est souvent accompagné
de son ami "Bamy", plus délié
- un antillais souple comme un félin, spécialiste
du double mae geri sauté.
A Toulouse, je retrouve aussi avec plaisir Danielle,
l' "ex" de Momo-N.R.P., chez qui j'avais
un temps été logé, avec une amie bordelaise,
boulevard de Sébastopol, à Paris.
Mon ami est parti pour Lyon, elle s'est établie chez
Jaeger à Levallois, dans la "zone de partisans
nord-ouest" d' "U Cervu".
Cette militante costaude, gaie et tenace, y
a fait du super-boulot avec les filles. Elle se rapproche
de "Dede La Couenne"- qui se fait "remonter
les bretelles par son "cadre", "U Cervu":
("pas la femme d'un chef, tu es dingue!"), puis,
à Toulouse, de "Belette", un des
jeunes cadres locaux...
Mais avant que j'aie fini de mettre à jour
la carte du tendre de ma rubrique "people" - indispensable
à qui projette de construire, le moment venu, le
service de renseignement et de contre-ingérencedu
Parti des Maos - "La Masse"
m'embarque dans une de leurs vieilles "caisses"
, avec les précautions d'usage vu le statut juridique
du "colis".
Direction Millau, et le Causse, qui le surplombe.
Il m'y présente les amis paysans de La Cause du Peuple,
dont Cassan.
La façon d'être, de vivre, de raisonner, et
de lutter, de ce brun moustachu, alors quadragénaire,
animateur du mouvement qui naît, me rappelle agréablement
celle des "paysans en lutte" de Loire-Atlantique.
Leur influence, relayée bientôt par celle des
Paysans-Travailleurs - qui ont intégré ce
noyau d'origine à une mouvance plus syndicale, mais
syndicale "d'action directe" - se marie alors
harmonieusement à celle de l' "ex-GP" des
villes proches du plateau, Toulouse et Montpellier d'abord,
puis à celle de la G.O.P., enfin sortie du PSU où
elle garde une capacité d'entraînement.
Dans ces conditions, et d'une façon qui anticipe
très largement la fusion de syndicalistes d'origine
chrétienne, de prêtres révolutionnaires,
et des cadres maos les plus dynamiques, qui va donner toute
sa force au conflit Lip, à Besançon, en 1973,
commence à dessiner, autour du "rajal del Gorp"
(le "cirque du corbeau", majestueux amphithéâtre
naturel des puissants rassemblements du Larzac), du Causse
dans son ensemble, et des fermes de La Cavalerie, de La
Blaquière, puis du secteur de Montredon et des Liquisses,
les perspectives d'un puissant mouvement populaire. Prenant
une envergure nationale, il englobe, dépasse et marginalise
tout en douceur l'antimilitarisme petit- bourgeois étriqué
de ceux pour qui le conflit se résume à l'extension
d'un camp militaire, entraînant l'expulsion de paysans,
privés de leur "outil de travail".
La perspective mao d'un vaste soulèvement
régional pour le droit de "vivre et travailler
au pays" est bien plus large.Elle vient s'enraciner
de façon parfaite dans le refus de mourir d' une
culture régionale spécifique.
C'est toute une façon de vivre dans la chaleur humaine,
l'harmonie et la beauté, sous le soleil, qui s'articule
autour d'une belle langue latine encore vivante, et chantée
autant que parlée, l'Occitan...
Monte l'idée de la défense d'un "pays"
- autour de "paysans" qui le valorisent, dans
un travail fondu dans la vie-même de toute une communauté,
plus que d' "agriculteurs" - au sens strictement
productif, économique et technique du terme ("taylorisation",
encore...).
On ne dit pas encore: "ruralité".
Cette extension géographique de mon domaine de nuisance
va me faire "tourner", sous mes vrais-faux papiers,
hébergé et, parfois, financé, par des
amis de rencontre - mais dormant parfois enfermé
à double tour, à même le carrelage,
dans les douches d'une Cité Universitaire
(rendez-vous raté par un "contact" distrait).
"On me recherche à Créteil,
on me recherche à Bordeaux - dans les faubourgs de
Marseille et les clandés de Saint-Malo", chante
Johnny - dont je fredonne les textes, que j'aime (j'ai des
goûts simples), de Rennes au Finistère, où
je dors quelques jours dans le charmant petit port breton
de Lesconil, fief de Charles Tillon, organisateur CGTU des
sardinières dans l'entre-deux guerres ("On chantait
Rouge" EditeurXXX).
Passant du Morbihan à Caen, j'ai
la chance d'y rencontrer Lise Guillermet,
une impeccable militante doublée d'une belle fille,
pleine de santé, condamnée lourdement pour
un simple "bombage" à la peinture en région
parisienne avec son compagnon, Michel Jullien,
venu s' "expatrier" à Caen avec elle à
leur sortie de prison, et le robuste et truculent Pavy,
défricheur du travail mao à l'armée,
et menacé d'une incarcération au terrible
bagne militaire de Fort Aiton.
A Tours, je suis hébergé avec une grande gentillesse
- on a beau dire: ça comte...- par un couple de profs,
qui, un peu isolés, tiennent haut levé le
drapeau de la GP, en liaison avec les cheminots CGT de Saint-Pierre
des Corps.
A Poitiers, une nuit, en pleine émeute étudiante,
je lance une paire de cocktail-molotov sur une voiture banalisée
de la PJ, en patrouille, avec les équipiers de Jean-Baptiste
Grasset (de la famille des éditeurs Grasset)...
Vendée, Larzac,
etc.
Dictée par les circonstances, et l'exigence d'une
mobilité permanente compatible avec un travail d'organisation
militante qui ne doit s'interrompre sous aucun prétexte,
cette vaste tournée, où j'apprends beaucoup,
se trouve parfaitement en phase avec la génération
spontanée de groupes se réclamant de la G.P.,
peu ou mal encadrés, et sans presque aucune liaison
avec le "centre", à Poitiers par exemple
- ainsi que dans d'innombrables petites villes et bourgs
ruraux.
"Contre les Nouveaux Saigneurs"
Machecoul: le préfet et sa poule faisanne. Battues
sauvages...
Le foyer des "paysans rouges" de la région
de Nantes s'étend lui-même en tache d'huile.
Après l'affaire du cumulard Gabard, il touche Machecoul,
à l'extrémité sud de la Loire-Atlantique,
aux limites de la Vendée. Là, un préfet
venu dîner à la campagne se fait coincer, un
peu comme Guichard. Une "douane paysanne" fouille
le coffre de sa voiture. Elle y découvre une poule
faisanne, une femelle, donc, dont la chasse est rigoureusement
interdite, par arrêté préfectoral!..
Les "paysans en lutte", qui sont, à l'occasion,
braconniers, ne ratent pas cette occasion de dénoncer
les privilèges quasiment féodaux que s'arrogent
les "nouveaux saigneurs" pressurant les campagnes.
L'histoire de la poule faisanne fait balle. "Le pouvoir
est au bout... de la légende - surtout quand elle
est vraie, et se propage, alors, d'elle-même.
Au nord, aux frontières du Morbihan, entre Pontchâteau,
Herbignac et Derval, les rebelles des campagnes commencent
d'ailleurs à se livrer à de "battues
sauvages", en armes, pour abattre, en toute illégalité,
les sangliers des grandes chasses de la bourgeoisie locale.
Ces bestioles parfois rudes dévastent régulièrement
leurs champs de maïs, "outil de travail"
saccagé par les "rupins" des "porcheries"
capitalistes de La Baule ou d'ailleurs - elles-même,
au même moment, harcelées par les équipes
de "bombeurs" maos de l' "été
chaud" nantais-nazairien...
Dans le même secteur, un tract signé "les
coupeurs" revendique l'expédition nocturne menée,
à Saint-Dolay (Morbihan) sur les terres d'un "cumulard",
qui s'approprie au mépris de tout principe d'égalité,
les terres revendiquées par de jeunes paysans désargentés,
pour s'installer.
"Les coupeurs", cet
équivalent rural des "groupes ouvriers
antiflics" de Billancourt, s'appuient
sur un "maquis" rayonnant de Couëron à
Fay de Bretagne et même Derval, alors en pleine expansion,
dynamique. Dans la nuit du 29 au 30 juillet 1970,
ils réalisent l'exploit de moissonner entièrement
à la main, sans un bruit et sans un murmure, "à
la sauvage", quelques 9 hectares de bon maïs,
qui seront plus utiles à l'alimentation des bêtes
de jeunes paysans sans terre qu'à l'enrichissement
du "gros", Jaconelli...
A Avessac, au cours de ce même été
"super-chaud" de 1970, pour la première
fois, un jeune paysan est installé en force sur une
terre qu'on lui conteste. Un type de "squatt"
fermier appelé à un bon développement
ultérieur...
L'action des "Jacquou" franchit aussi les limites
administratives de la Mayenne.
A Craon, bastion du conservatisme rural, s'il en
fût, le 16 juillet 1970, 300 paysans en révolte
viennent, en plein jour, labourer les terres des "cumulards"
Tribondeau, deux frères, marchands de bestiaux, dont
les hommes de main sont photographiés, fusil en main,
face aux triques paysannes.
Plus à l'ouest, dans le Finistère,
un autre type de cumulard, un marchand de soutien-gorges
et de petites culottes qui investit les bénéfices
de son coquet commerce dans des plantations de haricots
verts à échelle industrielle devient la cible
d'une "conspiration des Egaux"
originale, d'inspîration mao-chouanno-babouviste.
Un commando nocturne sabote ses récoltes
en répandant une mystérieuse poudre blanche
sur les rangs de légumes, faisant planer le spectre
du terrorisme de la guerre chimique dans la paisible Bretagne...
Cette gerbe d'initiatives reposant, à chaque
fois, sur une organisation sérieuse, alimente les
discussions sur les "nouveaux paysans" dans toutes
les usines de France et de Navarre où circule La
Cause du Peuple.
C'est toute l'image globale du "peuple des campagnes"
qui commence à s'y modifier.
Les distributions de légumes, de pommes de terre,
de viande rouge ou blanche, d'œufs, ou de lait, se
multiplient, parallèlement, à la porte des
usines en grève.
Elles cessent très vite d'être le monopole
des Batignolles de Nantes, puis de Saint-Nazaire.
Les usines Renault de Flins et de Billancourt, au cours
du "printemps des O.S." de 1971, vont en bénéficier
largement. Le travail se prolongeant même,
dans le secteur de Mantes la Jolie, par le réveil
du mouvement associatif des quartiers - que l'après
68 avait un petit peu assoupi. Des idées
d'achats en groupes de produits d'alimentation, aux producteurs,
puis, pourquoi pas, aux grossistes fournissant les grandes
surfaces, font à leur tout tache d'huile.
Le mouvement gagne même les cités ouvrières
de La Grande Synthe, à Dunkerque, aux portes du complexe
sidérurgiste d'Usinor. Contribuant à enrichir
encore la logique impeccable d'une guérilla rampante,
sans armes, dans la tradition de 1789, et d'esprit résolument
anticapitaliste, dans les campagnes de France...
Des foyers initiaux de l'ouest, autour de Nantes, puis Rennes,
Quimper, ou Brest, les "longues marches" des "intellos"
contestataires, venus s'initier au dur travail des champs,
donner un coup de main, et stimuler les échanges
d'expériences entre les différents fronts
de lutte, s'élargissent à d'autres régions
rurales, un peu partout.
Elles sortent aussi de la routine plan-plan un peu boy-scout.
Mobilisant de plus en plus de jeunes ouvriers maos mêlés
aux étudiants, elles sont dynamisées par des
actions de type "Jacqou", ou "marchés
parallèles", partout où c'est possible.
Les discussions n'en sont que plus animées, faisant
naître chansons, théâtre ou films.
De Nantes au Vosges:la grève
du lait défie les maîtres de l'Or Blanc
Bientôt l' "automne chaud" des Vosges, où
démarre une puissante "grève du lait",
vient prolonger les actions de "francs-tireurs"
des paysans de l'ouest - d'abord plus symboliques que syndicales.
Là-bas, dans l'est lointain, tout se déclenche
par un mouvement de solidarité avec les militants
de la région nantaise condamnés pour la séquestration
d'Olivier Guichard. C'est ce qu'explique, dans les colonnes
de La Cause du Peuple, le principal animateur de la guérilla
vosgienne du lait, un des fondateurs historiques de "paysans
en lutte"...Le 24 novembre 1969, à Darnay,
des camions de ramassage de lait de l'industriel
Bongrain sont bloqués à la herse.
Puis c'est l'invasion, par 250 contestataires, du siège
de la fédération départementale des
syndicats agricole (Fdsea) des Vosges. Elle est tenue depuis
la guerre par un notable agricole conservateur - qui se
voit accusé de manquer à la solidarité
la plus élémentaire avec Jean Bréhéret
et ses "complices" du Dresny-Plessé, devenus,
pour quelques trop longues semaines, les premiers "prisonniers
politiques " du nouveau mouvement paysan, dans des
cellules où ils côtoient, comme les militants
maoistes alors incarcérés à vive a
cadence, des "droits communs" chez qui la "subversion"
va devenir contagieuse (mutineries en série, grèves
de la faim, émeutes...)
Dans les Vosges, donc, déjouant habilement
les filatures des RG, dont ils ont appris, comme les ouvriers
et les étudiants, à connaître les malices,
les 250 organisent alors un véritable "tribunal
populaire" au siège de ce qui redevient à
ce moment précis leur syndicat.
Une nouvelle "révolution culturelle" commence.
Elle s'étend au cours de réunions de communes.
On y dévoile d'étranges compromissions du
syndicalisme agricole officiel, institutionnel, avec les
industriels laitiers.
Elles portent notamment sur les méthodes d'analyse
du taux de matières grasses du lait, vitale pour
le calcul du prix. On est dans le concret. Suit une manif
"hors structures" de 1200 paysans vosgiens. Ils
font éclater publiquement le scandale. En mars l'entente
du syndicalisme avec les industriels laitiers explose. Le
syndicat est "nettoyé de fond en comble",
un congrès "remercie" Leclerc, l'ancien
ingénieur du textile reconverti dans la bureaucratie
syndicale agricole, son dirigeant inamovible, parfait notable
"à la Papa".
Une nouvelle ligne est adoptée: "Plus de palabres!
Action!"
...Et les bougies des ventes de terres
aux enchères se font souffler,
en force!
A l'image de ce qui se développe au même moment
dans l'ouest, et notamment dans le Finistère, autour
du spectaculaire procès de François Gourmelon,
accusé d'avoir proclamé, à Lesneven,
pour la défense d'un paysan ruiné, que "lui
et ses camarades emploieraient les moyens légaux
ou illégaux pour empêcher les enchères",
le fer de lance "jeunes" du syndicalisme vosgien,
rénové, et révolutionné, lance
au même moment des actions de perturbation de ventes
de terres aux enchères.
Comme dans l'ouest profond, à l'autre extrémité
du territoire, et de la Sarthe, à la Meurthe et Moselle,
le viol de ce nouveau tabou, au cœur des rites de Sainte
Propriété, entraîne des procès,
de nouvelles "levées de fourches", et de
nouvelles mobilisations, en cascade...
Dans les Vosges, dès l'automne 70, l' "action
directe syndicale" sur la "paye du lait "
mobilise près de 8000 producteurs rigoureusement
et secrètement organisés pour des
actions allant d'interceptions de camions de lait à
l'invasion et à l'occupation de laiteries industrielles.
La "grève paysanne" s'élargit
à la dimension politique plus large de défense
d'un "pays", dans l'idée d'un rassemblement
populaire large autour des paysans, contre tout corporatisme.
"Comme au Larzac!".
- "On est comme les indiens, raconte un paysan
vosgien à La Cause du Peuple. Ils nous repoussent
petit à petit dans la montagne. Dans les vallées
sont venues s'installer les industries textiles... (Boussac,
Polyfibre)...Elles utilisent les bras des paysans ruinés.
A leur tour, les industries émigrent, et les paysans
suivent. Ils se retrouvent sur les chaînes de Peugeot,
à Mul:house, ou dans l'automobile allemande, tandis
que nos vallées des Vosges sont reconverties en stations
de sport d'hiver ou en villes d'eaux (Vittel)...24 500 paysans
vosgiens en 1945, 13 400 en 1970" - dont 8000
battants, rassemblés en rendez-vous secrets communiqués
aux délégués de confiance, "élus
et révocables par la base"...
Chaque "guérilléro du lait",
gréviste, sait juste qu'il doit être à
son "rendez-vous secondaire"
avec un vieux pneu - pour faire flamber une barricade -
une couverture pour la nuit, et un casse-croûte...
Des "groupes d'action spéciale"
manœuvrent l'artillerie de campagne: des tonnes
à lisier de 3000 litres chacune, bourrées
de fumier de cochon liquéfié, d'urine et de
bouse de vache concentrée. Ils peuvent les utiliser
comme autant de lance-flammes ("lance-merde")
à l'aide de flexibles comparables à ceux des
pompiers...
En une seule nuit 2500 affiches dénonçant
"Les Nouveaux Saigneurs"
de l'or blanc (le lait) et de la finance
sont collées partout dans le département,
surtout sur les camions de ramassage chargés de la
collecte de ferme en ferme. Très vite, les
industriels craquent..."Comme les ouvriers",
les producteurs de lait des Vosges obtiennent "une
augmentation de la paye de 3 centimes" (par litre)..."La
classe des paysans travailleurs affronte délibérément
la classe des propriétaires",
peut écrire, un peu emphatiquent, J'Accuse...
L'idée qui fait balle ne se situe pas tant
sur la ligne de fracture, souvent abstraite et schématique,
qu'est "capital-travail".
Ou bien, elle en reflète, mais de façon plus
concrète, et donc, plus oblique, la contradiction
fondamentale - complexe.
Nous ne sommes ni en Russie soviétique, ni dans l'Ukraine
à blé, ni en Chine.
Dans les campagnes françaises, les paysans les plus
pauvres sont le plus souvent de tout petits propriétaires
vivant en quasi-autarcie, dans une "économie
de subsistance", en marge des circuits de l'économie
capitaliste "de marché". Un cochon, un
petit poulailler, des lapins, des légumes, quelques
vaches, un cheval encore quelquefois, et pas toujours de
tracteur. Ils disparaissent, lentement.
Tandis que les paysans moyens, les plus actifs,
dans la période, sont des "agents objectifs"
de l'introduction du "capitalisme monopoliste d'Etat"
dans les campagnes - contre laquelle, aussi, ils se révoltent.
Comme si, dans un nouveau contexte global, le développement
du capitalisme lui-même ne pouvait plus se faire sans
porter en lui l'intensification de contradictions de plus
en plus explosives...
Fermiers plus que propriétaires, lourdement, mais
pour un temps seulement, endettés, et confrontés
au Crédit Agricole, "la banque des paysans",
devenu "géant vert" de la finance mondialisée,
comme aux industriels de l'agro-alimentaire, nos amis "paysans
moyens", ou du moins, ceux de la "couche inférieure",
que le capital pressure trop violemment pour s'en faire
des alliés, stabilisés, sont donc
un facteur de progrès humain et politique, incontestable.
A condition de ne pas trop s'isoler des petits paysans pauvres,
ou des salarié agricoles...
Heureusement, face à une société "bougiste",
prise dans des tourboillons déstabilisateurs de plus
en plus rapides, se dresse la volonté de
"vivre au pays".
C'est elle qui vient unifier les foules rurales,
et donc peut les soulever.
"Volem viure al païs", clameront
très vite, autour du Larzac puis de la Méditerranée
du vin les Occitans. "Vos vau parlar d'oun
païs, que vol viure", fredonne le
chanteur Marti, instituteur-vigneron-guitariste proche des
"paysans en lutte" du Larzac comme des Comités
d'Action Viticoles ou de la G.P. de Toulouse...
L'idée est happée au vol par les "longues
marches " de l' "été chaud"
de 1970, contre le rallye automobile des Cévennes.
De "nouveaux camisards" rêvent d'un autre
avenir que celui de "veaux" regardant passer,
comme vaches les trains, sur les ravissantes petites routes
d'une contrée désertifiée, les vrombissants
bolides des "fanas" de la productivité
automobile. Guérilla pour le "pais", ici
aussi. Sabotage du rallye, barrages de pneux, clous sur
les routes...
L'idée va rebondir encore, sous les neiges
paralysant la Drôme.
Sous l'impulsion de Michel Fontaine, un de ces "vieux
de la vieille" aux cheveux couleur de givre qui ont
gardé des armes, et le goût de s'en servir,
et se font auprès des jeunes maos qu'ils aiment,
et qu'ils conseillent, les passeurs, de leur vivant, des
traditions d'une Résistance dont ils ont été
les discrets et silencieux héros, le Secours
Rouge y mobilise des populations refusant l'abandon à
la fatalité de "catastrophes" pas toujours
si "naturelles" - où vient se cristalliser
toute une conception, étroite et mesquine, de l'
"aménagement du territoire"...
La Cause du Peuple n'a plus qu'à souligner la confirmation
d' analyses fondatrices, quand la "tendance aux soulèvements
populaires" affleure sous le slogan "vivre et
travailler au pays". Surtout là où elle
enracine la défense de l'emploi et d'un travail industriel,
restructuré, délocalisé, disloqué,
précarisé, ou purement et simplement supprimé,
dans la profondeur des replis, féconds, de l'ancienne
ruralité - présente un peu partout, dans la
culture d'un peuple encore tout récemment "paysan",
heureux et fier de l'avoir été, et conservant,
dans cette mémoire "identitaire", l'essentiel
de ses équilibres et de son harmonie interne.
C'est ce qui se passe entre le Causse et Millau.
En haut, sur le plateau, défense contre les expulsions,
pour les droits de chasse, les truffières. Contre
les soldats anglais en grandes manœuvres qui saccagent
la bergerie des Liquisses, ou les champs de La Blaquière,
ravagés par les chenilles de leurs blindés.
Un jour, 400 jeunes paysans du plateau du Larzac, exaspérés,
déversent une tonne de pierres devant la mairie de
La Cavalerie. Ils reçoivent bientôt le soutien
de 2000 jeunes de la région venus faire une première
"marche", en apportant la touche culturelle de
pièces de théâtre en occitan.
Tout est fait par les maos pour recentrer "le problème
du droit de vivre pour tout un pays" sur une "base
de classe", prolétarienne. Et le faire dans
les faits, pas seulement dans les mots. C'est le cas à
la fabrique de chaudières Henfer, petite entreprise
industrielle de Millau, au pied du plateau, une des seules.
A la suite de "bombages" sur un car de ramassage
du personnel, un ouvrier maoiste est licencié, puis
cinq. Ils reviennent. Coupure de courant, affiche: "grève
illimitée". Sympa, mais rapide. "Réajustement":
grèves de la faim devant le beffroi puis à
la chapelle Sainte-Marie, bientôt bouclés par
les flics, avec l'accord, ici, du curé...Deux-cents
personnes accourent. Toute la gauche progressiste de Millau
est sur le pont, et devient mouvement populaire. Le Secours
Catholique et les petits commerçants du marché
s'en mêlent...
Les travailleurs de Henfer invitent alors les licenciés
grévistes de la faim à leur A.G. Puis ils
décident ensemble, et donc, ce coup là, pour
de bon, de se mettre en grève. "4,50F de l'heure
pour tous et réintégration de tous les licenciés"...Piquets.
Le samedi suivant, manif paysanne, les Henfer y sont, en
force...Réunions ouvriers paysans dans tous les petits
villages, menacés, du plateau du Larzac, nouvelle
manifestation "d'Unité Populaire" à
Millau (6000, cette fois...) Lycées et C.E.T. sont
là, ils ajoutent "Debré, salaud, le peuple
aura ta peau" à "Ouvriers de Henfer, paysans
du Larzac, même combat!", et "soutien des
luttes pour la vie d'un pays"...
"Se bolon pas entendre razon, sanjaren
los bigos, pel bastou, la ma nous prusis",
rappellent les anciens ("S'ils ne veulent
pas entendre raison, nous remplacerons les houes par le
bâton, la main nous en démange").
C'était le mot d'ordre de l'insurrection
des vignerons de 1907, réprimée dans le sang
par l'armée...
Même effervescence, largement populaire, à
Carmaux, fief des mineurs de charbon, et de Jean Jaurès),
à Ganges...Lutte des mineurs de Decazeville, de l'usine
de Fumel, etc.
Dans "le refus d'être colonisés, de voir
les côtes du Roussillon devenir la Floride occitane,
livrée à la spéculation immobilière,
laissant l'arrière-pays désert", disent
les jeunes des villes et des villages comme les éleveurs
de brebis du Causse, cités dans la presse des maos,
"tout un pays se trouve face à un problème:
comment lutter contre la récession, la ruine, le
chômage et l'exode?"
Quand l' "Europe du capital" , "le capitalisme
des multinationales", ou tout bêtement, en bout
de chaîne les "techno-managers" buveurs
d'eau plate ou de Coca-Cola, de Kiravi ou de Préfontaine,
viennent heurter de front ce souci, et cette idée,
les vagues d'un violent mascaret montent, très vite.
C'est ce qui se passe dans le Languedoc, en janvier
1971, avec les milliers de manifestants, rassemblés
autour des viticulteurs.
La culture de la grappe et du grain, du vin, du soleil,
de l'air, de l'eau, du sol et de l'espace, qui est aussi
la leur, et refuse de mourir, chante, bien au-delà
de la question, pourtant incontournable, de leur poids économique
dans la vie régionale.
On crie "volem viure al païs" de Carcasssonne
à Narbonne, Perpignan, Montpellier ou Béziers,
tandis que la tendance à "l'action directe",
prémisse, de soulèvements effectivement possibles,
se manifeste par une campagne de sabotages...
Routes barrées, voies ferrées coupées,
transformateurs électriques détruits à
la mase, ou même à l'explosifs.... Ce sont
les ponts que l'on coupe avec la "société
d'en haut", avec l'Etat des "élites",
des "décideurs"...
Le 18 février, sous le même
mot d'ordre, ils sont 100 000 à Béziers
derrière les "groupes de choc" des Comités
d'Action Viticoles (C.A.V., face à 20 ou 30 000 policiers...
A Lézignan, fief du Jeu à Treize, dans les
Corbières, ils sont 1500 combattants à se
confronter, longuement et durement, avec les CRS - qui subissent
de lourdes pertes...
"Elargir la Résistance"
(Cahiers de la Gauche prolétarienne, numéro
2)
Et partout les maos mobilisent les étudiants, les
lycéens, les jeunes, les ouvriers. Ils les appellent
à s'intégrer à tout un nouveau cycle
de luttes, au rythme presque incessant...Il est bien loin
le temps où les premières "actions des
nouveaux partisans" cherchaient en tâtonnant
un incertain écho...
"Elargir la Résistance", titraient les
Cahiers de la Gauche prolétarienne. Ça commence
à tourner. Le moment vient maintenant de coordonner
toutes ces énergies, de cristalliser la concentration
des luttes du plus grand nombre sur de grands axes simples,
aussi limpides que les premières gorgées d'eau
fraîche de la revendication "à travail
égal, salaire égal", source de l'extension
des grèves de guérilla des O.S.
Comme le martèle, maintenant, en permanence, La Cause
du Peuple, bientôt relayée par La Cause du
Peuple-J'Accuse, "vivre et travailler au pays"
n'est pas le refus borné de "bouger", dans
une fermeture identitaire tournée vers le passé.
C'est la sève des bourgeons verts, issue des racines
enterrées.
Ce discours passe tout seul.
"Systématisation" tout en douceur de la
parole directe qui sourd du terrain, et de luttes, il est
porté partout par les vibrionnants diffuseurs d'une
presse des maos devenant presse de masse.
Loin des tendances militaristes, ultra-gauchistes, où
les militants mal encadrés de certaines "zones
usines" et de certaines régions s'enferrent,
croyant avoir toujours pour mission, pour "ligne",
de radicaliser, de durcir, alors qu'il faut laisser monter,
clarifier, étendre, et propager, la simple diffusion
de cette presse (que l'appareil d'Etat ne peut plus sérieusement
empêcher), répand partout des ferments de résistance
autant que d'unité d'un peuple qui, dans son Grand
Réveil, se ressource.
Ceux des maos qui le veulent bien, et que ne tentent, ni
les fantasmes militaristes, ni la lassitude et le découragement,
qui, les uns autant que les autres, vont bientôt faire
le lit de la liquidation du mouvement, barbotent maintenant,
décontractés, à l'aise, partout "comme
des poissons dans l'eau" . Ce sont maintenant des pans
très larges et très variés d'une société
française agitée de remous profonds, et lasse
des leçons de ce qu'on va bientôt nommer le
"cercle de la raison" (présentes déjà
dans l'avachissement pesant et mou des années Pompidou)
qui glissent naturellement vers nous.
Orvault (Loire-Atlantique) sur le
chemin de Billancourt: coups de feu
C'est un sang neuf, un sang d'avenir, qui bout aussi dans
les veines des paysans de La Chapelle sur Erdre, venus soutenir
leurs amis et voisins d'Orvault, le 22 mars 1971.
Car la spirale des luttes, rebondissant d'un coin de France
à l'autre, nous ramène vers la région
de Nantes, où est né le nouveau mouvement
paysan, matrice des luttes pour "vivre et travailler
au pays".
Venus "à la surprise", à plus de
200, avec quelque 80 tracteurs, les rebelles du bocage
labourent aussi profond que possible les terres du cumulard
Babin.
Déjà propriétaire de 25 hectares, à
Couëron, il n'en a jamais assez. Il loue, ailleurs,
partout où il parvient à se glisser, sans
bail, des terres à herbe où vont paître,
sans aucun travail de culture, chevaux ou vaches appartenant
à des marchands de bestiaux. Le tout fonctionne sur
la base d' "arrangements" avec toute une petite
mafia locale d'experts fonciers ou de notaires...
Porteuse d'une revendication de justice - un partage des
terres disponibles, avec priorité aux jeunes qui
en ont besoin pour s'installer, et les valoriser par le
travail - la "violence paysanne", car c'en est
une, même si elle ne viole, en force, que la terre
grasse, fait face à la menace de fusils de chasse,
brandis. Ils visent, eux, les hommes...
Cette violence paysanne est forte, source d'actions
répétables, parce qu'elle n'a rien de négativement
destructeur, de nihiliste, façon "casseurs"...Au
contraire, comme le souligne, ce jour-là, dans son
discours, un Joseph Potiron photographié, pour l'histoire,
en pleine page de La Cause du Peuple, c'est bien la revendication
sociale, unifiante, de "vivre et travailler au pays",
qui crie là, aux oreilles du cumulard Babin et ses
porteurs de flingues. - Comme elle parle aux ouvrières
de L.M.T. (Le Matériel Téléphonique),
l'usine d'O.S. d'Orvault, habituées, désormais,
aux tracts des paysans comme leurs sœurs de Saunier
Duval, de Janine et Jojo, ceux de la C.P.I.O. de "Titus",
les O.P. de la "Navale" ou ceux des Batignolles.
Ce jour-là, dans un champ proche de Nantes,
on frôle le drame qui va bientôt endeuiller
Billancourt. Une violence fasciste, logique et prévisible,
affleure elle aussi partout, au rythme du puissant
mouvement social démocratique et populaire balayant
toute la société française qu'elle
a pour fonction de briser. Nous l'avions prévu,
dit, écrit, nous nous sommes construits pour nous
y préparer, y préparer tout le monde autour
de nous, et y faire face. La "question du fusil"
est là, et bien là. Le "Parti de la Résistance"
est mûr. A nous de prendre nos responsabilités,
dans le calme, avec mesure, avec intelligence - et de ne
pas nous dérober devant l'obstacle.
Orvault 1971: les gendarmes, présents, laissent
tirer les hommes du cumulard. Ils ne blessent personne,
mais tentent de mettre le feu à un tracteur. Impavides,
les "paysans en lutte" labourent, unis aux syndicalistes
progressistes, qui, une fois de plus, font bloc avec les
"francs-tireurs" .
Les uns comme les autres sont devenus les cibles
de coups tirés avec des armes de chasse. "Le
pouvoir est au bout du fusil", et pas seulement au
Vietnam, en Chine, ou dans les livres - et bien avant le
drame de Billancourt. Le danger n'est plus seulement dans
les coups, qui peuvent faire très mal, un œil
crevé, ou la prison...
C'est le spectre de la mort qui rôde - faisant,
partout, le tri entre les combattants, les hypocrites, les
arrivistes, et les "touristes" .
Mais ce jour là, des combattants d'expérience
inventent un compromis astucieux, qui permet d'apaiser l'essentiel
des tensions, en débouchant sur une issue, victorieuse.
Babin signe un papier. Il lâche 8 hectares, sous peine
de voir complètement labourée la terre des
15, où ses bestioles n'auront plus rien à
brouter...
"Apocalypse now" chez
le "cumulard Ameteau"- Deux Sèvres...
- Quand les paysans
rebelles...abattent un hélicoptère
de la gendarmerie,
"à la vietnamienne" -
Du coup (et contrairement, là encore, au coup
d'arrêt provoqué, à partir de Renault,
par la surenchère débile de Benny Lévy,
engendrant le tir de Tramoni, et le reste), la dynamique
des opérations "politico-militaires"
à la campagne contre les cumulards peut continuer
à progresser.
Garder la maîtriser du rythme, de la cadence, et
donc l'initiative: c' est l'essentiel.
En mai 1971, la vague lèche les Deux-Sèvres
paisibles, à 200 kilomètres de Nantes,
au sud-ouest. 500 paysans mobilisés
dans toute la région envahissent les 90 hectares
qu'a réussi à acquérir "l'accapareur
Ameteau", un riche "marchand de bestiaux".
Une belle surface...
L'attaque commence par un champ d'orge, qu'une
"danse des tracteurs" laboure en
profondeur.
L'objectif est que l'argile remonte, pour que le champ devienne
"le plus inutilisable possible"...
Puis les laboureurs tentent de se rapprocher de la maison.
Les gendarmes sont là. Ils s'opposent. Les triques,
en face, valent bien leurs mousquetons. La condition physique
des jeunes paysans rebelles, durcie au travail à
la fourche, au grand air, serait sans doute inférieure
à la leur pour courir un 1500 mètres. Mais
bras contre bras, au corps à corps, il n'y a pas
photo...
Les assaillants se sont aussi munis de tronçonneuses.
Les pandores s'en inquiètent.
Mais elles ne sont là que pour les arbres.
Abattus un par un, ils servent à ériger des
barricades. - On rejoue Nanterre, ou le Boul'Mich,
dans les Deux Sèvres? Non. C'est plus fort. C'est
le Vietnam. "Apocalypse now".
L'état-major départemental a envoyé
un hélico pour dégager les troupes au sol,
sévèrement "triquées".
Il "charge" en rase-mottes, bombardant
au gaz lacrymogènes. Mais les "nouveaux
paysans", "absolument modernes",
regardent la télé. Ils vont au cinéma.
Ils lisent Ouest France - un bon journal - mais de plus
en plus, aussi,La Cause du Peuple - qui colle, comme tous
les militants maos de la grande région, aux "actions
de partisans dans les campagnes", et en tient
une chronique régulière.
Mais La Cause du Peuple, Ouest-france, ou la télé,
c'est aussi, tous les jours, l'Indochine.
Les "paysans en lutte",
dont la prise de conscience a été d'abord
anti-impérialiste, avant de devenir syndicale,
ou para-syndicale savent donc que la guérilla
vietnamienne du F.N.L., fondée, comme leur
propre mouvement, sur une confiance inébranlable
dans la créativité populaire, et la priorité
du "facteur politique", le facteur humain,
sur le matériel, abat les hélicos "yankees"
- fragiles - avec de simples fusils de chasse, ou
même à l'arc, ou au lance-pierres.
Les Deux-Sèvres font pareil.
A deux pas de la charmante
"Venise verte" du tranquille marais poitevin,
au plus profond de la France profonde, une brève
"intifada des pierres"
des lointains héritiers des chouans touche, et abat,
l'hélico. Il doit se poser en catastrophe. Six millions
de dégâts.
Les "cogneurs" sans pitié des
G.O.A.F. de Renault, et même ces fils de paysans sans
terre endurcis au feu des luttes de libération nationale
armées que sont les immigrés arabes de la
"Milice Ouvrière Multinationale", en
resteront "babas" - quand ils vont le
découvrir à la lecture du superbe numéro
1 du nouveau journal fusionné, La Cause du Peuple-J'Accuse,
le 24 mai 1971!
Le même journal, presque aussi riche, désormais,
sur les luttes paysannes que sur celles des O.S., commente
un rebondissement , de la "guerre du lait",
toujours dans l'ouest, mais à 200 kilomètres
au nord de Nantes, cette fois. Déclenchée
dans les lointaines et calmes Vosges sous l'impulsion de
la "visite à la ferme" du ministre
Guichard, à Plessé, près de Nantes,
et surtout de ses suites judiciaires, puis carcérales
(voir page), elle sert d'exemple, en retour; pour les producteurs
de lait du grand-ouest, confrontés au même
problème de "paye"...
"Ô Jean Carel, ne t'en
fais pas!...Tu sortiras de ce trou là..."
Le 20 mai 1971, 40 gendarmes mobiles en grand équipement
de guerre ont débarqué dans la ferme de Jean
Carel, responsable syndical du Cercle Cantonal des Jeunes
Agriculteurs (CCJA) de son petit coin perdu du Morbihan.
Il refuse de les suivre, et s'enfuit dans les champs.
On le course. On le rattrape. On parvient, à grande
peine, à lui passer les menottes.
Il était en plein travail, et il pleut. Trempé,
Jean est embarqué de force, devant sa femme et ses
enfants, qu'on lui refuse d'embrasser...C'est
la guerre. On lui reproche l'embuscade tendue à un
camion de lait de la société SAPIEM, dans
la forêt de Camors, par des elfes motorisés
surgis, en voitures, d'un chemin creux, où ils guettaient.
Souvent eux-mêmes fils de la terre, et prolétarisés,
les chauffeurs de camions, qui sillonnent les campagnes
bretonnes, ne se prennent pas pour des baroudeurs de la
Brinks. Ils ne résistent que pour la forme. D'ailleurs,
contre un groupe de Robins des Bois surgis de la
forêt de Sherwood, gentils, mais peu causants, et
parfaitement décidés à aller au bout
d'une "guérilla" du lait longuement
débattue et préparée en réunion
de hameaux, de commune, ou de canton, que faire?
Bricoleurs polyvalents, les producteurs de lait savent tout
faire. Ils connaissent, bien sûr, l'emplacement de
la vanne de la citerne de lait - peut-être fabriquée
à l'usine CODER de Marseille...Ils la manœuvrent,
tranquilles. 23 000 litres d' "or blanc"
vont au fossé...Plus tard, ils regretteront
- mais personne n'est pas parfait - de n'en avoir pas stocké
quelque part pour des distributions gratuites à la
porte d'usines en grève, ou dans des H.L.M...Mais
tout vient petit à petit, et ce n'est pas si simple.
Bref, quatre jours plus tard, dans les rues de Pontivy,
ils sont 4000 à défiler au cri de
"libérez Jean Carel", et
"le lait à 0,60F le plus vite possible."
Des G.P.A.L "("Groupes Paysans Anti-Laiteries")
se rendent vers l'établissement le plus proche. Ils
sont munis de goudron. Des "libérez Jean
Carel" en noir épais sur fond blanc décorent
les lieux. Un ultimatum est lancé. Le temps s'écoule.
Les pierres volent. Les vitres des bureaux s'effondrent.
Les gendarmes mobiles chargent. Ils doivent recommencer,
quelques heures plus tard, pour dégager le sous-préfet,
barricadé dans sa ses bureaux, pris d'assaut.
Poing levé, à la façon des
ouvriers, les compagnons du "bandit de grand chemin"
de la forêt de Camors entonnent une vibrante Marseillaise.
Mêmes scènes, le même jour, devant les
usines privées comme les coopératives laitières
de Quimper, Landernau, Port-launay, Chateaulin, Landivisiau,
Plouvien...
A Quimper, usine Entremont, bris de vitres, sacs de lait
éventrés, bidons de crème renversés...A
Landerneau grève des achats de lait en poudre pour
bétail, et même du beurre, occupation, et séquestration
de trois cadres...
Jean Carel sera finalement condamné à
4 mois de prison, dont 2 ferme, devant le tribunal de Lorient
- en application de la "loi anticasseur"
votée contre la G.P..."Oh! Jean
Carel, ne t'en fais pas, ô Jean Carel, ne t'en fais
pas, Tu sortiras de ce trou là, tu sortiras de ce
trou là..." La chanson fera le tour de
la Bretagne, des campagnes du grand ouest, et de toute la
France, où une solidarité d'envergure
sera organisée par les paysans, avec l'appui des
maos, pour soutenir le "braqueur" de
lait de la forêt de Camors.
Elle fera la gloire - brève - de Kirjuhel
- le parisien Jean-Frédéric Brossard,
un sympathisant de VLR venu travailler avec la GP de Nantes,
et les paysans. Auteur, aussi, de La Chanson des
Bords de l'Erdre, il est concurrencé, déjà,
par un jeune paysan de la région nantaise,
Dominique Loquet, à la sève plus populaire,
et qui deviendra, lui, le chanteur du Larzac.
Devenue endémiques, les "guerres
du lait" rebondiront de façon originale,
à Nantes, en février 1972, au cours de la
grève de l'usine de charpentes métalliques
PARIS S.A. (voir page). Les paysans de Couëron,
Fay de Bretagne, Derval et La Chapelle sur Erdre venus soutenir
les ouvriers en grève y demanderont, pour la première
fois, la réciprocité. de masse dans une action
paysanne. Et 20 métallos de PARIS S.A., dont
"le p'tit père Garel" iront, en pleine
grève, bloquer au détour d'une route, entre
deux haies, un camion de la grande coopérative d'Ancenis,
la CANA, avec les paysans revendiquant une meilleure
"paye du lait".
"Programme anti-gouvernemental de printemps",
annonce, le 1er mai 1971, le numéro
39 de La Cause du Peuple - le dernier, avant la fusion avec
J'Accuse. Le texte témoigne alors du sens des responsabilités
et de l'ambition d'une force politique nouvelle et populaire,
en pleine expansion, dont rien ne peut laisser penser
que sa propre direction va parvenir à la saborder
de l'intérieur, avec beaucoup de machiavélisme
et de ruse, 30 mois plus tard...
La force des campagnes se reflète bien dans ce document
plein d'insolence, de vision, et d'allant.
Elle vient y converger avec celle de la jeunesse. Comme
le mouvement des O.S. trouve des points de convergence avec
celui des O.P., celui des ouvrières avec celle des
ouvriers -, et celle des immigrés avec tout le monde.
Ainsi se forge et se reforge un peuple.
Programme anti-gouvernemental de printemps
Article 10:
"Le paysage sera respecté. L'air sera débarrassé
des pollutions patronales. La campagne sera proche des villes,
et le paysan uni à l'ouvrier. Il n'y aura plus de
villes monstrueuses, et de campagnes désertes."
Article 11.
"La division entre intellectuels et producteurs
sera abolie".
Article 12.
"La vermine raciste sera exterminée".
Article 13.
"La culture sexuelle décadente sera abolie.
La liberté des relations amoureuses sera promue,
dans la lutte contre l'individualisme, l'asservissement
de la femme, et son ravalement à l'état de
marchandise"...
La Basse Loire résiste
aux liquidateurs parisiens
On l'a compris: même avec la meilleure volonté
du monde, autour de Nantes-Saint-Nazaire et du nouveau mouvement
de paysans jailli de sa source vive aux rives d'un estuaire
où retentit l'écho d'immémoriales luttes
ouvrières, toujours en pleine actualité du
"mouvement réel", l'abandon n'était
pas possible, le jour où les liquidateurs liquidèrent,
à la Toussaint 1973.
Il n'était pas possible, il n'avait pas à
être envisagé il ne fut pas.
C'est dans un paysage à l'Irlandaise, un
vallonnement verdoyant piqueté de maisons blanches
descendant vers un marais, puis vers le bac traversant la
Loire, dans un petit bâtiment de ferme de Couëron,
puis dans les locaux, prêtés, d'une école
proche, qu'a lieu la toute première réunion
de Résistance aux "fatigués" de
la lutte politique, qui masquent encore sous un discours
d'autonomie prolétarienne, anti-centralisation, anti-organisation,
"antiParti", et ultra-gauche, une débâcle
préparée.
Viennent se rassembler là, entassés, dans
le plus sublime inconfort, entassés les uns sur les
autres pour dormir une poignée d'heures, en fin de
nuit, plusieurs dizaines de "cadres" expérimentés
d'une "ex-G.P" se refusant à l'euthanasie
d'un suicide en douceur, dans une mollesse d'opium. Ils
ont convergé de toute la France, ou presque.
Il y a là ceux de Renault, de Lyon, Grenoble,
et de la N.R.P. d'Île de France
Pour certains, nous nous connaissions de longue date - et
ne sommes pas surpris de nous retrouver là, ensemble.
Pour d'autres, c'est le discours musclé de
"Polo de Nantes", disant leurs quatre
vérités, sans fard, aux renégats, en
pleine "A.G. des Chrysanthèmes",
qui a constitué le déclic.
Quand ma déclaration trouve sa chute, claquant sur
le mot "vérole",
dans un silence de mort d'où seul jaillit un glapissement,
indigné mais obscur, de Geismar, qui bafouille quelque
chose sur Staline, on vient me taper sur l'épaule,
me serrer la main, et échanger des numéros
de téléphone.
Parmi ceux qui se manifestent ainsi, Saïd Bouziri,
Mokhtar, et André Olivier, le prof du lycée
des Tchèques de Lyon, qui n'a pas encore en tête
de fonder la branche Rhône-Alpes d'Action Directe,
et ne peut pas savoir que ce glissement vers l'anarcho-maoisme
militaire à qui Nantes, invité à la
fête, va savoir dire NON, après avoir lentement
pesé le pour et le contre, l'emmènera en prison
pour le restant de ses jours, ou presque - parmi
d'autres catastrophes, dont le meurtre stupide d'un officier
de haut-rang au cours d'un petit hold-up de quatre sous...
Pierre Boisgontier est dans cette petite
foule chaleureuse, qui se condense autour de moi. Large
cicatrice au cou, médaille d'un combat main nues,
ponctué d'une blessure à l'arme blanche, il
a traversé toute la France, venant de Grenoble, dans
une vieille guimbarde, en compagnie de sa compagne, Geneviève,
et de leur jeune camarade Philippe, un mao de Grenoble de
la génération montante.
Le "Lion de Grenoble"',
ancien membre de la communauté chrétienne
de l'Arche, dont il fera un vivier d'insoumis contre la
guerre d'Algérie, affrontant, couchés sur
les rails des trains du contingent le coups de crosse des
gardes mobiles, avant de devenir l'impeccable animateur
des C.V.B. puis de la G.P. de la métropole "high
tech" de l'Isère, dont il fera la capitale mao
de la Nouvelle Résistance, vivra toute une longue
vie, debout, digne et cohérent, les yeux ouverts,
avant d'être emporté, le 27 octobre 2007, trente-quatre
ans presque jour pour jour après les "Chrysanthèmes",
par un cancer foudroyant - au moment où nous
devions nous retrouver pour poursuivre, ensemble, ce récit.
En l'absence de son vieux complice de toujours, Michel
Bernardi de Sigoyer, "Sigo", mort peu
avant de sa passion pour la montagne, comme Geneviève
(maladie), et malgré les superbes récits faits,
devant une foule émue, au funérarium
de Grenoble, le 31 octobre 2007, jour de la remise de ce
manuscrit à l'éditeur, l'histoire
analytique de la G.P. de Grenoble ne sera donc pas dans
cet ouvrage.
A "Volo" (Voldia Shashanhani),
vieux compagnon des premiers temps de "Boisgon",
"Sigo", Pierre Blanchet, Geneviève, et
aux "deux pages" du "Lion", Yannick
et Philippe, de s'en charger, plus tard.
Ils le feront, je le sais.
C'est une fureur commune à l'orphelin d'un
para-commando du colonel Passy, et au fils, alors âgé
de cinq ans, d'un lieutenant de chasseurs alpins mort pour
la France en 1940 (confié par une mère
résistante à des parents chez qui les bûches
évidées d'une réserve de bois abritent
des bâtons de dynamite, et dont deux oncles connaîtront
les affres de la torture, avant d'être décoré
de la légion d'Honneur, à 12, en lieu
et place de son père), deux Fils de la Guerre,
donc, et du plus noble des combats, et dressés tous
deux contre de nouveaux "munichois",
qui enfantera l'appel signé, à la sortie des
"Chrysanthèmes", "chasse-goupille
et tire-rivets". Nous avions choisi pour
double "pseudo" les noms de deux outils traditionnels
de la Navale. Stagiaire en FPA d'ajusteur-mécanicien
à Saint-Nazaire - j'avais proposé à
ce second Pierre, bien digne du premier, cette idée
des "goupilles" que
nous devons "chasser"
- Benny Lévy et consorts...- et de "rivets",
à arracher, pour démonter, remonter,
et remettre en état de fonctionnement, la mécanique
mao démantelée par son ingénieur en
chef, ses "agents de maîtrise", et une clique
de cheffaillons soumis, plus ou moins stipendiés,
minable petite pègre de saboteurs emportés
par l'arrivisme...
- "Chasse-goupille et tire-rivets" -
Le texte des mao-continuateurs de 1973 épluché
par les RG,
quatre ans plus tard,
en 1977, à la mort de Tramoni
Trente ans plus tard, dans les bureaux d'Yves Bertrand,
"inoxydable" stratège de la Direction Centrale
des Renseignements Généraux (de son
entrée dans la carrière, en 1973, précisément,
contre la queue de comète mao, qu'il sait de feu,
jusqu'à son ascension aux sommets ennuagés
de la direction effective (1989), puis à la direction
officielle - 1990-2004, record de France -),
j'aurai droit à un double whisky, en fin
de conversation, à la tombée du jour - heure
où les vaches saoules de soleil et d'herbe vont boire,
et où, en ville, les meilleures défensesse
dissolvent, paraît-il, dans l'alcool fort...
C'est de nouveau la voix du flic, du "pro" impénétrable
à l'âme secrète de vrai et pur gaulliste
d'acier trempé, de catacombes...Une voix
presque intimidée, pourtant ce n'est pas le genre
du personnage, par l'audace d'une question directe, dans
ce milieu, rare...
- "Chasse-goupille et tire-rivets",
c'était bien vous?". La question
contient comme toujours, c'est une loi, une information
au moins indirecte...Il se souvient de ce texte,
et de son intitulé exact. Ils s'en souviennent
- puisqu'ici "il" c'est "ils".
Notre appel, tiré à 50 exemplaires,
et circulant d'abord dans un cercle tout de même assez
fermé, volera de main en main, jusqu'aux R.G.
Il y sera extrait d'un placard, lu, relu, commenté,
disséqué, annoté et surligné,
en 1977, après l'exécution de Jean-Antoine
Tramoni, déjà cité, par un mystérieux
"commando de la Mémoire"
- jamais identifié jusqu'à ce jour, au moins...
C'est loin, maintenant, les dossiers s'empoussièrent,
mais la curiosité des flics est insatiable.
Le nez dans son whisky, qu'il lape à petites
gorgées, espérant que, de mon côté,
j'y suis allé plus fort, que mon contrôle sur
moi-même se dissout dans l'alcool fort, Yves
Bertrand connaît, en fait, la réponse à
sa question. Er ce qui l'intéresse va bien au-delà:
sans aucune visée opérationnelle à
court terme. Il aimerait comprendre quel a été
le rapport exact entre les "chasse-goupille"
(qui se sont très vite évaporés dans
le paysage, faisant peu parler d'eux) et l'exécution
de l'assassin de notre ami par une paire de motards, au
bout de 5 ans de traque?
Il a raison, dans cette curiosité.
Et le moment est venu d'étancher, au moins
de quelques gouttes desséchant le palais, la soif
de savoir de cet homme de renseignement d'exception,
lié à d'autres, de la même étoffe,
situés comme lui dans une tradition d'histoire
longue.
C'est bien au cours de marches nocturnes aux bords
de la Loire noire, glissant sous une pluie d'étoiles,
furtive, comme un grand Mamba liquide, que furent
prises, en très petit comité, en marge
d'une réunion convoquée par ce texte (que
nous supposions "fliquée") les
décisions, sérieuses, qui pesèrent
sur le destin du mauvais Corse, indigne de son île,
assassin d'ouvrier pour le compte de Dreyfus (Pierre).
Bertrand (Yves), que je n'ai jamais appelé par son
prénom, et jamais tutoyé, pas plus qu'il ne
l'a fait, signe de respect réciproque et de juste
distance, contrairement à ce qui s'est passé,
plus de 10 années, entre ce puissant personnage et
des dizaines et des dizaines de "journalistes
d'investigation" prêts à
se rouler par terre à ses pieds, ou à l'encenser
dans leurs "articles"
ou dans des "livres"
pour obtenir leur dose de "blanche (s)"
("notes
blanches",
sans signature, sans date, et sans indication de service),
me fera l'honneur de me citer deux fois, en 226
pages de son premier,et, qui sait?, dernier livre
("Je ne sais
rien...Mais je dirai presque tout"
(Conversations avec Eric Branca), Plon, 2007).
- La première, pp 60-61, dans une liste,
assez réduite, de journalistes avec lesquels il admet
et revendique avoir eu de vrais échanges:
"Quand aux indépendants, comment ne pas
citer des gens aussi différents que Jean-Paul Cruse,
rescapé de la Gauche prolétarienne qui
m'a quelquefois malmené, mais dont j'estime l'indépendance
d'esprit, et Armel Mehani., etc."
"Malmené" , qui
pèse, et qui m'honore, se réfère au
deuxième livre signé de mon nom,
"Un corbeau au cœur de l'Etat" (Editions
du Rocher) vite épuisé, mais consultable dans
toutes les bonnes bibliothèques.
Marginal d'une presse qui m'a rejeté autant
que je l'ai vomie, ce qui n'est pas peu,
et n'ayant alors que des "touches" à
la P.J., d'accord, c'est indéniable, mais aux R.G,
"quéquette", j'y analyse, faits
et documents à l'appui, minutieusement décryptés,
l' "affaire du corbeau des R.G".
d'une façon bien différente de la "version
officielle", celles des flics de ce service eux-mêmes,
de leur "patron" - et
de l'ensemble de la presse. Cette "différence",
c'est le genre de la maison. ça l'est resté.
Et c'est ce qui m'a permis une véritable
percée chez les RG, où l'on régale
d'informations mineures et de bons déjeuners
les journalistes soumis, en gardant son
estime, même et surtout quand on les craint,
pour ceux qui débusquent des lièvres,
aux courses incontrôlables...
"Dans un mouvement comme la Gauche Prolétarienne
qui a en partie donné naissance à
Action Directe", poursuit, dans ce
premier tome de ses Mémoires, l'énigmatique
et vicieux "Grand Sachem" du
renseignement français, brutalement mis au rancart
par "Sarkozy l'Américain",
et resté l'ami fidèle de Jean-Charles
Marchiani, "on trouvait des personnalités
aussi inoffensives, et si j'ose dire, authentiquement
humanistes, que Rony Braumann, futur fondateur
de Médecins Sans Frontières, et le journaliste
Jean-Paul Cruse, pour lequel j'ai personnellement de l'amitié
etc..."(page 139),
Une association qui glacera d'horreur l'excellent Braumann,
pour qui "Cruse" est le Diable,
au moins, voire la réincarnation de Septembre Noir
à lui tout seul, ou presque. Il est vrai
que je ne trouve nulle trace des supposés "exploits"
à la G.P. de cet authentique "ami juif"
de la Palestine, digne à ce titre de respect, sans
qu'il soit nécessaire d'en rajouter.
L''adjectif "inoffensif", lui, pourrait
vexer. Et des rires ont salué, ici ou là,
l' "authentiquement humaniste", très
éloigné, qu'on sache, des adjectifs contenus
dans certaines fiches R.G., DGSE ou DST - mais
loin aussi, et là, merci, du "costar"
de "rouge-brun" taillé pour mes
larges épaules par le regretté Plenel, l'aigre
Daeninckx, "Didier dénonce", et
une interminable cohorte d'imbéciles.
Mais sous la plume précise d'Yves Betrand, ciseleur
de portraits aussi retenus qu'informés, dans le style
limpide et les sous-entendus entre les lignes d'un La Bruyère
mâtiné de Fouché, et qu'il va bien me
falloir un jour, à Grasse ou pourquoi pas en Corse,
initier aux mille finesses du jeu de Go,
ce second passage n'est pas écrit dans l'intention
de nuire, bien au contraire - et on lui en sait gré.
On y reviendra.
Le Mouvement Militant de Nantes (MMN)
A la cérémonie funèbre des "Chrysanthèmes",
donc, à la Toussaint 1973, celui qui, debout, mains
dans les poches, devant une salle acquise, a-priori, à
l'autre camp, choisit de parler net, haut et fort, dénonçant
violemment pour ce qu'elle est la trahison d'une direction
félonne, dont il est, "dernier des Mohicans",
le seul membre à s'insurger, fort d'une légitimité
déjà ancienne que personne, ici, n'ose un
instant contester, n'est pas seulement l'un des tout premiers
"francs-tireurs" d'une rébellion hélas,
tardive - après Dédé la Couenne et
Momo (Brover), puis de réseaux "Mao un jours,
mao toujours" naissant à cet instant précis
du cadavre de "La Cause du Peuple".
C'est en porte-parole de fait d'une réalité
vivante, toujours en plein essor, que je parle aussi - sans
mandat de personne, et sous ma seule responsabilité.
Un "Mouvement Militant de Nantes-Saint-Nazaire"
a pris naissance. Réalité de terrain, uni
et souple, il n'a besoin ni de nom, ni de charte. Animé
par les maos locaux qui n'ont pas liquidé et par
leurs amis de la G.O.P, puis par des "établis"
eux aussi maoisants de l'O.C.T., issus du mouvement lycéen
de 1969-70, et par quelques ouvriers et paysans, ce rassemblement
consistant, sans forme actée, mais pas sans force,
est capable de mettre des centaines de militantes et de
militants dans la rue, en quelques heures, en pleine nuit,
pour une manif-éclair devant la prison, chassant
des voitures de police à coups de pied, en riposte
immédiate à l'arrestation, le jour-même,
de "Jacquou" de Cheix-en Retz, des bords du fleuve
ou de son affluent, l'Erdre. Il s'est doté d'un petit
hebdomadaire nerveux, lu dans toutes les grosses usines
et dans tous les cantons, avec un réseau d'abonnés
dense, "sans pub et sans capitalistes"...
"Reprendre l'usine"
1973, c'était Peugeot Saint-Etienne, c'est Lip, conflit
que le dernier article du dernier numéro de ce qui
fut le Grand Journal des Maos évoque en faisant chute
d'une phrase d'une ouvrière en larmes, après
l'évacuation de cette "paroisse de Palente",
où l'on avait pu, quelques mois de grâce et
de feu, réaliser le mot d'ordre "on produit,
on vend, on se paye. C'est possible!" - abolissant,
le temps d'un rêve fugitif et pourtant bien réel,
la domination du capital sur le travail, la division intellectuels-manuels,
et les problèmes posés par le combat contre
l'impérialisme, et l'Etat prétendûment
national des fossoyeurs de la France Libre, redevenue vassale...
Et que dit cette phrase?
Et que dit cette femme? Et que dit la Cause du Peuple?
"Reprendre l'usine...Reprendre l'usine..."
Les maos étaient la seule force capable de faire
surgir une réponse digne, et bien matérielle,
à cet appel.
Organiser, avec les meilleurs des LIP, et à leur
service, une reconquête d'usine "en
masse, à force ouverte", réussie
à Peugeot Sochaux (1968), puis tentée vaillamment
à Flins, la même année, cinq ans avant
Saint-Etienne (avril-mai 1973), c'était
possible.
Mais la voie de l'abandon l'emporte. Elle trahit Lip, dont
les lâcheurs, qui sont aussi des lâches, sans
vergogne, se réclament.
L'usine d'horlogerie de Besançon ne sera pas "reprise",
mais vendue, dépecée, et elle aussi liquidée,
au terme d'une lente chute, marquée par des sursauts
superbes...
Sans le désastre de la Toussaint 1973, nous pouvions
casser la spirale, ici descendante, qui n'ouvre que sur
le désastre des années 80.
Dans la foulée d'un soulèvement de reconquête
de Lip, nous étions la seule force politique capable
de propulser "le grand Charles"
de Besançon comme candidat à
l'élection présidentielle qui vient, mais
laissera en tête à tête le deuxième
fossoyeur du gaullisme, Giscard, et le croque-mort de la
gauche au sourire de vampire.
D'un autre calibre que le bon Bové, Charles Piaget
pouvait devenir le grand fédérateur politique,
candidat des révoltes des quartiers, des usines (il
en restait...), des immigrés, et du "volem vure
al païs" soulevant le Larzac, le midi occitan,
les Vosges du lait et des rébellions du textile,
la Lorraine de la vallée de la Fensch et des mines
de fer de Faulquemont, et le Grand-Ouest.
Investissant le terrain de la politique électorale,
passage obligé pour un nouveau "bond en avant",
nous avions dans nos "mains fragiles",
qui l'ont lâchée, la possibilité d'une
émergence de forces radicalement nouvelles au grand
soleil d'une Politique à visage ouvert, ré-enchantée.
Saint-Nazaire 1973: au bout de 5
ans de lutte, la victoire des Babcock
Mais 1973 ne s'achève pas au jour des morts.
C'est aussi l'année d'une exceptionnelle victoire
pour le prolétariat de Saint-Nazaire, où "la
vieille CGT d'autrefois", La Cause du Peuple doit le
reconnaître (voir page) a repris des couleurs.
Et quelles couleurs!
Une lutte de cinq années s'achève. "Ininterrompue
et par étapes", elle se termine par la réintégration
aux Chantiers Navals de leur activité de chaudronnerie
lourde, dépecée, avec ses ouvriers d'élite,
en 1968.
Sous l'impact de la longue "grève des cols blancs"
de 1967, une stratégie de démantèlement
industriel "par appartements" avait alors été
initiée.
Tout en restant - et ça va devenir le problème
- dans le cercle magique du terre-plein de Penhoët,
les ateliers de chaudronnerie deviennent "Babcock-Atlantique",
filiale, sur place, d'un groupe américano-parisien
(voir page).
Mais dès 1969, pour le treizième mois que
le comte de la Lande de Calan, patron de choc, genre Charrel
à Saint-Etienne prétend ("pas pour les
gros sous, dit-il, pour le principe") leur "sucrer",
les hommes en bleu d'une CGT ici d'autant plus facilement
ressuscitée que les années 1950-60 n'étaient
parvenus ni la corrompre ni à l'achever, vont se
servir en mets de luxe et en champagne à la cantine
des ingénieurs (Fauchon: "Fauchons!").
Ils séquestrent un petit peu, en passant,
et se battent aussi pour "la parité de salaire
avec Babcock-Paris", puisque Babcock ils sont - et
le maintien à 63 ans d'une retraite qu'on prétend,
déjà, leur rogner.
Cortèges d'un atelier à l'autre, débrayages
tournants Babcock-nord, Babcock-sud, "visite"
"de masse" aux "camarades de la Navale"...Pour
ce faire, les cortèges ne passent pas par le terre
plein (trop facile),. Ils prennent le chemin des bureaux,
qui sont restés mitoyens, et où l'accès
est libre - à condition de défoncer quelques
fragiles parois de contreplaqué...
Lock-out ? Mais les Chantiers, eux, croûlent sous
les commandes. Ils ne peuvent pas se permettre cette fantaisie.
Même quand les Babcock, qui le savent bien, viennent
y "planter la pagaille", "en groupe et à
force ouverte"...Babcock lève donc son lock-out,
espérant éviter la contagion à la navale.
Les grilles à peine ouvertes, reprise des débrayages
tournants, courts, par secteur.
D'Acremont, directeur, déjà une ou deux fois
séquestré, il ne compte plus, est interpellé
familialement au coin d'un atelier. On devient copains,
à force, la détention, ça crée
des liens (les psychiatres du GIGN appellent ça "le
syndrome de Stockholm").
"Et vous, à notre place, Monsieur
D'Acremont, que feriez-vous? - "La même chose...".
29 décembre. Nouveau lock-out. Une manie? Les grévistes
le contournent. Ils entrent par une petite porte. Vestiaires.
Invasion du secteur Mécanique de la Navale...Le lendemain,
intrusion de masse à l'intérieur des ateliers
de l'Aérospatiale, voisine. Mêlés à
ces anciens métallos de la navale reconvertis "par
le haut", qui maîtrisent maintenant les techniques
sophistiquées propres à la fabrication de
Concorde, d'Airbus, ou d'avions de chasse, les chaudronniers
pénètrent à l'heure de l'embauche.
Ils "plantent le souk" partout. Infernal.
Le lundi, changement de programme - mais pas de tactique.
Au tour d'un sous-traitant des Chantiers, Thiriet, d'être
aimablement "visité".
Là non plus, la productivité du jour n'en
sort pas grandie, mais il faut bien payer les gens de la
boîte elle-même, ils n'ont nullement fait grève
- ils n'ont rien fait non plus pour s'imposer à la
"grève greffée" des Babcock en colère.
Là-dessus, SMTA, un autre sous-traitant. Puis blocage
d'un gros semi-remorque chargé de taules attendu
d'urgence aux Chantiers. Deux kilomètres d'embouteillage...
"Je materai les ouvriers de Saint-Nazaire"
avait dit le comte "De Calan
de la Lande de mes deux..."
Babcock a relevé le gant. "A moi,
Comte, deux mots"...C'est Calan qui va caler,
et qui se fait mater.
Les débrayages tournants par jour et par corporation
passent de deux par jour à huit ou dix, dans l'entreprise
que l'arrogant nobliau prétendait mettre au pas,
"pour le principe et pour l'exemple".
Entre temps, c'est-à-dire peu, on "travaille"
Ou on organise une visite du "zoo" qu'est la
SEMM de Trignac, où les fils d'O.P. trop turbulents
au C.E.T., qui sont aussi souvent les meilleurs ouvriers,
vont s'engager, par force, dans une régression vers
le travail sans âme d'O.S. à la chaîne,
inconnu jusqu'ici sur la planète Saint-Nazaire.
Ils y assurent le montage d'engins de basse technologie,
des caravanes.
La réintégration de Babcock dans la
grande matrice des Chantiers de Penhoët, c'est aussi,
en ce début des années 70,
donc, au moment où s'effondre la Gauche prolétarienne,
à une triple leçon politique.
1. Socialement, sur le terrain
de l'usine, c'est bien à la CGT que ça se
passe. Et pour longtemps encore...
Le fordisme-taylorisme n'est pas passé partout.
Là où il est passé (l'automobile, l'alimentation,
le textile, etc.), les maos le font exploser en vol.
Là où il ne l'est pas, la mémoire ouvrière
reste à la fois celle du métier, et celle
de la guerre sociale. Art de plier la taule, et de plier
le patron - ou l'Etat, son coquin...
2. Dans la crise du PCF, crise de la forme parti,
et crise de stratégie, la courroie de transmission
fonctionne à l'envers.
Et ce sont les cadres expérimentés de la CGT
qui donnent maintenant le ton. Ils savent, comme c'est le
cas autour de Saint-Nazaire, jouer du frein comme de l'accélérateur,
dans ces lieux privilégiés et ces moments,
difficiles, où se forme la conscience, sans
orgueil, d'être en avance sur le mouvement d'ensemble...
3. Dès cette époque, dans
leurs bases ouvrières abandonnées, partout
ou presque, par les "intellos" de passage, à
qui on dit "arrivederci, ciao", sans amertume,
mais sans regrets, c'est autour
de la CGT-PC, plus que du PC-CGT que se reconstitue l'ancrage
des forces survivant à l'apparente disparition du
maoisme..
Le combat des fermiers Mouillé
de Cheix-en-Retz
Mais en Basse Loire, au moment où Benny Lévy,
la trouille au ventre, se vautre dans sa "Morale",
où Geismar bredouille ses borborygmes sur Staline,
les fesses frissonnant, toujours, de la menace de la fourche,
et où July s'avance dans la carrière, Rothschild
à l'horizon, nos amis paysans sont là,
aussi, pour nous retenir, si la tentation nous en venait,
de l'abandon.
Jusqu'aux tout derniers jours des années
70, sans que le Jour des Morts de 1973 ride si
peu que ce soit la surface, et jusqu'à l'affaissement,
fâcheux, de 1981, les luttes paysannes restent
une "avant-garde tactique" dynamique, et notre
domaine de force, qui ne nous éloigne pas, loin de
là, de l'usine, et de son âme rouge, vivante.
A Cheix-en Retz, minuscule village du sud de Nantes,
fief d'horreurs "vendéennes", dans ce "Médoc
de la Loire", presqu'île et zone-frontière
"blancs-bleus" de ja Grande Guerre Civile, Henriette,
ronde et vive, rougeaude et pleine de joie de vivre, et
Armand, son époux, un sarment de vigne sec, parfois
cassant, mais en fait inbrisable, cultivent quelques dizaines
d'hectares - céréales, vaches à lait,
un peu de vigne aussi...
Le "proprio", paysan réactionnaire devenu
marchand de grains, au bourg, n'est pas un "gros".
Mais il est coriace, et vit sur place. C'est le vieux Rondineau.
Son gendre est contremaître, et digne de l'être.
Sa fille du même bois. Sans oublier le chien.
Conflit de fermage. Il dure. Le vieux grigou aime
le Noah. Tirant son nom du Noé du déluge,
et de son ivresse obscène, ce vin rend fou après
avoir rendu heureux, du bonheur de l'éther où
il se décompose, même jeune, et qui lui donne
son petit parfum pervers... Comme l'Othello, bien nommé
lui aussi, un plaqnt jumeau, son compère.
Bien obligé, le fermier Mouillé en fait. Mais
un jour il dit non. C'est un homme de principes. Conflit.
Un jour, un bulldozer.
C'est l'entrepreneur Mabileau, un petit brun sec à
barbe noire, plutôt "droite de la droite"
sur les bords, et les bords sont larges...Il loue son petit
parc de machines pour des travaux divers - aujourd'hui,
l'expulsion d'un couple de fermiers, à l'issue d'une
interminable procédure, enchevêtrée.
Le bull fait son office.
Un mur s'écroule sur le couple Mouillé. Plus
de toit, mais les deux, soudés, tiennent. Ils campent
sous des bâches. Ils réparent le jour
les barbelés cisaillés par des hommes de main,
la nuit - lâchant sur la route de Saint-Brévin,
lien de Nantes à la la mer, dangereuse, les
frisonnes gambadeuses aux lourdes mammelles pleines des
deux fermiers rebelles.
L'affaire dure des années. Soutenu par le "MMN"
(le "Mouvement Militant de Nantes", paysans, ouvriers,
enseignants, étudiants, reliés par le fil
d'araignée mince et souple de l'A.P.L. locale, qui
ne s'est pas dissoute devant Libé), ils finissent
par s'installer en caravane, dans un petit bosquet, à
deux cent-mètres des ruines de leur ferme, qu'ils
surplombent.
Ils cultivent d'autres parcelles, pour d'autres propriétaires,
normaux - des êtres humains...Les manifs se succèdent,
les fusils sortent, et je vais faire, à moindre degré
que les vrais héros modestes de l'affaire, l'expérience
d'une nouvelle forme d'agression, et de blessure.
Après les "fafs", les CRS, et les matraques,
un chien de ferme, un vrai bâtard de chez bâtard,
certifié. Le proprio le lâche
aux trousses de l'"animateur (salarié)
des Paysans-travailleurs" que je suis devenu,
succédant à René Bourrigaud, excellent
militant de la G.O.P., aujourd'hui chercheur, à Nantes.
Ma petite Honda vert pomme patine dans le chemin de terre
détrempé, passage obligé de la route
à la caravane, à portée de tir, ou
de chien, de l'ancien bâtiment de ferme, maintenant
retapé, où vive Madame Fille et Monsieur Gendre...
Laisser crier les chiens disent-ils. "Qui
aboie ne mord pas"...Bonne blague...Mao
à sa façon, il veut "connaître
le goût de la pomme, en la croquant",
le clébard. Et la pomme, ce jour-là,
c'est ma pomme! Jambes largement écartées,
bottes traînant au sol pour servir de stabilisateurs
à la moto qui, en première, moteur rugissant,
slalome en dérapant, j'offre une cuisse tentante
à l'animal.
Mettons-nous à sa place. Il s'y jette, et s'y plante...
Armand tiendra toute une vie dans cette ambiance.
Toujours accueillante, ouverte à tous et toutes et
à toute la misère du monde, la merveilleuse
Henriette, orpheline à 8 ans, couturière itinérante
dans les fermes de sa Vendée natale, à 12,
puis fermière de combat, fera de même.
Agressée elle aussi plus souvent qu'à son
tour, et pas seulement par le chien, en passant à
mobylette, elle aura une fin horrible,
le jour où un"jeune en difficulté",
marginal du coin "récupéré"
par le bon Rémi Drouet (ouvrier syndicaliste de l'arsenal
militaire d'Indret, tout proche, et écolo de choc),
et recueilli, puis hébergé, puis employé
par les fermiers Mouillé, étrangle,
pour quelques sous, la malheureuse "squatteuse".
Nous pleurerons Henriette, femme de son époque,
plus jeune mais aussi plus digne que tant de jeunes vieillards
d'un gauchisme épuisé, murés dans leurs
grimoires mystico-néo-cons, loin des luttes vivantes
de femmes et d'hommes vivants, étranglés eux
aussi, mais par leur haine d'un passé qui avait été
le nôtre, comme celui d'Armand, et de sa compagne
au cœur battant, et qui pour nous se refuse à
passer, restant un présent vif et tonique où
nous soutenons, parmi une foule d'autres, le couple, jusqu'au
bout, et le veuf toujours là, debout, au Pré
aux Moines, au jour où se termine ce livre.
Marie-Nicole, Jeanne d'Arc rouge-verte
à moto de Cheix et du Pellerin
De vingt ans la cadette d'Henriette, cette fille d'un compagnon
de guerre du grand industriel Jean Riboud, qui a accompagné
son père, pour une évasion vers la France
Libre par l'Espagne, en kayak, au ras des rochers dangereux
de Port de Bou à Cadaques, et deviendra le parrain
d'une des filles de son ami, puis le premier actionnaire
privé de Libé, sous July, rejoint l'A.P.L.-Nantes.
Educatrice dans un "foyer ouvert" pour jeunes
filles à la dérive, elle change bientôt
sa vieille MZ tchèque bleuasse au moteur deux temps
au boucan effroyable à haut régime pour une
petite Honda rouge, bientôt proche de ma verte, et
s'installe dans le bourg du Pellerin, proche de Cheix en
Retz. Elle y devient, aussi, l'amie du jeune charpentier
de Cheix Daniel Simon, qui refait les clochers des églises
et devient peu à peu le vrai "leader de masse"
d'une homérique bataille contre un projet de centrale
nucléaire.
De la rencontre de la Honda rouge avec la Honda verte, suivie
par d'intenses échanges, également politiques,
entre leurs pilotes respectifs, naîtra Romain,
aujourd'hui géographe-explorateur traversant des
forêts tropicales infestées de serpents et
de mygales, pieds-nus, au prétexte d'une thèse
de géographie sur l' "économie parallèle
dans la Méditerranée américano-caribbéenne",
végétarien cultivé et plein d'humour,
brillant amateur de Kung Fu.
Notre autre enfant, immatériel, lui, sera la victoire
de la lutte contre le projet du Pellerin - qui ne
verra jamais le jour.
Une victoire, rare, qui doit l'essentiel au logiciel
mao, peu à mes propres mérites, beaucoup aux
siens, et tout à la stratégie de large rassemblement
populaire unissant "les rouges, les blancs,
les verts", comme l'écrira Libération,
dans une lutte prolongée de plusieurs années,
où se retrouveront, ensemble, ou plutôt côte
à côte, les deux camps ennemis de la lutte
de Cheix-en Retz, commune elle-même placée
sur le site de la future centrale.
Une des formes de lutte les plus originales, déjà
expérimentée à Cheix, mais facilitée,
cette fois, par l'unité, patiemment reconquise, des
paysans moyens "rouges" en guerre contre "la
propriété", et des petits paysans "blancs",
souvent maîtres et seigneurs de leurs quelques arpents
de terre ou de marais, sera l'utilisation, pour
charger les CRS ou les gardes mobiles, de troupeaux de vaches
en furie, poussées au cul à coups de bâtons
sauvages par des paysannes de toute âge, elles aussi
déchaînées, parmi lesquels se sont glissés
quelques inoxydables maos, protégés, comme
elles, par l'épais rempart du bétail...
Même l'entrepreneur Mabileau, "bourreau"
des Mouillé de Cheix, et "anti-centrale à
bloc", sera de la partie. Nous nous serrerons la main
quand, après l'arrestation de Paul Blineau et de
son frère André, "Dédé",
une belle pièce, accusés, à juste titre,
d'avoir été déchirer "en groupe
à force ouverte" au sein d'un commando ouvriers-paysans
les registres d'une enquête publique complètement
"bidon" dans leur commune, reliée par un
bac au Pellerin, sur l'autre rive, et menacée, elle
aussi, par le projet, je paierai ma dette aux Dalton rouges
de Couëron en entraînant, le jour même
de leur condamnation, un commando de 50 déchirer,
en riposte, un nouveau de registre sur l'autre rive, dans
la commune de Saint-Jean de Boiseau.
Pour amorcer l'affaire, il a fallu que je pénètre
dans la petite salle le premier, l'air aussi benêt
que possible, avant de me jeter sur le registre gardé
par deux gardes mobiles. J'ai à peine le temps de
le réduire en charpie avant que, les autres étant
rentrés, une bagarre générale se déclenche
dans un espace réduit.
Un gendarme affollé, juché sur une table,
tente de m'assommer par derrière, d'un "han"
formidable, mousqueton brandi haut par le canon. Ceux qui
ont vu la scène - je m'occupais d'un autre - m'ont
cru mort. Ayant fait, par chance, le bon demi-pas au bon
moment, je n'avais rien senti. Et je n'avais qu'une légère
sensation de brûlure, derrière la tête,
où la crosse avait ripé. A la sortie - il
ne reste rien des registres, et les Blineau seront libérés
bientôt - je me gratte où ça pique.
Il y a du sang. Voisin de Marie-Nicole au Pellerin, dont
il est maire (CNI), et brave homme, opposé lui aussi
au projet de centrale nucléaire, le docteur Villaine
est là. Il m'examine. C'est alors qu'un adjudant
de gendarmerie, un petit nerveux nommé Ferger, viole,
à cette occasion, les Conventions de Genève
et toutes les lois de la guerre en chargeant à la
tête de ses hommes pour mettre la main sur le "blessé",
parfaitement identifié, et "ciblé"
comme "meneur". Avant qu'ils m'aient touché,
je hurle comme un porc. Je me bats. Ils me traînent
par terre par les quatre membres. Un poteau passe par là,
je libère un de mes bras, puis l'autre, et parviens
à l'enserrer avec la force d'un homme qui se noie
saisissant un espar flottant à la dérive.
Ils commencent à me rouer de coups, à terre,
pour m'arracher, quand Philippe Peneau un insoumis chrétien
non-violent d'un courage invraisemblable, infirmier de profession,
plonge sur mon corps pour le protéger du sien, et
prend, pour mon compte, une sévère raclée,
avant d'être éjecté de la mêlée
ouverte comme un "all-black" par un Chabal en
forme...Finalement, capturé, et embarqué vers
l'hopital par les pompiers requis par le docteur Vilaine,
je m'évade de leur camionnette rouge, sous leurs
applaudissements, dans le dernier virage...
Nous sommes en 1977, cinq ans après les Chrysanthèmes,
l'arrêt de La Cause du Peuple, la fin, paraît-il,
de la saga mao. - Autour de Nantes, d'autres luttes du même
genre se succèdent sans interruption - La Vigne Marou,
Mésanger...Et nous restons, ardents, sur la brèche
- sans interrogations sur le sexe des anges...
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