| ne
quantité impressionnante d'arbres, plantés dans le cadre
d'un programme de reboisement dans l'ensemble du pays..."
...déjà dans le long parcours qui va de l’aéroport
de Pékin à la Grande muraille, et dans l’autre long
trajet qui, en suivant un autre parcours, va du centre de Pékin
à l’aéroport, nous remarquons une quantité
impressionnante d’arbres de toute évidence récemment
plantés, dans le cadre d’un projet assez ambitieux de reboisement
et d’extension de la superficie forestière qui investit l’ensemble
du pays.
Quelques jours avant la fin de notre voyage nous avons eu
la possibilité de visiter une aire écologique de
10 kilomètres carrés, située aux alentours de Weifang,
une ville du Nord-est en rapide expansion, engagée dans le développement
de la haute-technologie mais qui veut en même temps se distinguer
pour son cadre de vie. L’aire écologique, dont l’accès
est libre et gratuit pour tout le monde, et qui ne peut être visitée
qu’à pied ou avec un minuscule autobus ouvert et à
traction électrique, a été dégagée
en récupérant un territoire jusque là fortement dégradé
et qui à présent resplendit de beauté enchanteresse
et de sérénité.
Le développement industriel et économique
n’est pas en contradiction avec le respect de l’environnement.
Bien sûr l’équilibre entre ces deux exigences s’avère
particulièrement difficile dans un pays comme la Chine, qui doit
nourrir un cinquième de la population mondiale tout en
n’ayant à sa disposition qu’un septième de la
superficie cultivable : c’est dans ce cadre que doivent
être situées les erreurs commises et les graves dommages
infligés à l’environnement dans les années
où la priorité absolue était constituée par
un décollage économique appelé à mettre fin
le plus rapidement possible à la dénutrition et à
la misère de masse.
Mais cette phase heureusement est dépassée
: il est maintenant possible de promouvoir un écologisme qui, en
même temps que la vie et la santé des arbres et des fleurs,
sache garantir la vie et la santé des femmes et des hommes.
3. J’ai déjà
parlé de la passion autocritique qui semble caractériser
les communistes chinois. Ce sont eux qui insistent sur le caractère
intolérable, en particulier, de l’écart croissant
entre villes et campagne, entre zones côtières d’un
côté et le Centre et l’Ouest du pays de l’autre.
De tels phénomènes
ne sont-ils pas la démonstration de la dérive capitaliste
de la Chine ? C’est une thèse qui est largement répandue
dans la gauche occidentale et qui semble trouver un écho
chez certains membres de notre délégation multipartite.
Dans le débat franc et vif qui se développe
j’interviens avec une ponctuation pour ainsi dire « philosophique
». On peut procéder à deux comparaisons assez
différentes entre elles. Nous pouvons comparer le «
socialisme de marché » avec le socialisme que
nous appelons de nos vœux, avec le socialisme en quelque sorte
mûr, et donc mettre en évidence les limites,
les contradictions, les dysharmonies, les inégalités qui
caractérisent le premier : ce sont les communistes chinois
eux-mêmes qui insistent sur le fait que le pays
qu’ils dirigent n’est qu’au
« stade primaire du socialisme »,
stade destiné à durer jusqu’à la moitié
de ce siècle, confirmant la longueur et la complexité du
processus de transition appelé à déboucher sur l’édification
d’une nouvelle société.
Mais il n’est pas pour autant licite de confondre
le « socialisme de marché
» avec le capitalisme.
Comme illustration de la différence radicale qui
subsiste entre les deux nous pouvons avoir recours à une métaphore.
En Chine nous sommes en présence de deux trains qui s’éloignent
de la gare appelée « Sous-développement »
pour aller dans la direction de la gare appelée « Développement
». Oui, un des deux trains est très rapide, l’autre
de vitesse plus réduite : de ce fait la distance entre les deux
augmente progressivement, mais on ne doit pas oublier que tous les deux
avancent vers la même destination ; et on doit aussi se souvenir
que les efforts ne manquent pas pour accroître la vitesse du train
relativement moins rapide et que, en tous cas, à la suite du processus
d’urbanisation, les passagers du train très rapide se font
de plus en plus nombreux.
Dans le cadre du capitalisme par contre,
les deux trains en question avancent dans des directions opposées.
La dernière crise a mis en évidence un
processus en acte depuis plusieurs décennies : l’augmentation
de la misère des masses populaires et le démantèlement
de l’Etat social vont de pair avec la concentration
de la richesse dans les mains d’une oligarchie parasitaire restreinte.
4. Et pourtant, chez
les communistes chinois croît l’intolérance à
l’égard de l’écart entre zones côtières
et aires du Centre-ouest, entre villes et campagne et dans le cadre de
la ville même. (suite ici)
"Sous
l’impulsion du développement chinois, les investissements
Sud-Sud ont rapidement augmenté.
Après
avoir été pillé et saccagé durant des
siècles, le Sud sort enfin de sa torpeur (...)Nous allons
assister à la fin de la "mondialisation".
-Entretien accordé par Mohamed Hassan,
ancien diplomate éthiopien, au site Michelcollon.info/
- repris, coupé et édité par Le Monde Réel.
"Les rapports de force à l’échelle mondiale
sont en plein bouleversement. Et la région de l’océan
Indien se trouve au cœur de cette tempête géopolitique.(...),
de la côte orientale de l’Afrique jusqu’au sud
de l’Asie (...)avec un lac (la mer Caspienne), et trois rivières
: la mer du Golfe, la mer Rouge et la mer Méditerranée.
Pourquoi cette région est-elle si importante ?
D’abord parce que 60% de la population mondiale
est concentrée en Asie et se trouve connectée à
l’océan Indien. A elles seules, la Chine et
l’Inde représentent 40% de la population
mondiale. (...) Aujourd’hui, 70% du trafic
pétrolier mondial passe par cet océan. Ce pourcentage
devrait augmenter(...).90% du commerce mondial
se fait par bateaux containers et l’océan Indien
accueille à lui seul la moitié de ce trafic.
Comme le prédit le journaliste américain Robert D.
Kaplan, proche conseiller d’Obama et du Pentagone, l’océan
Indien va devenir le centre de gravité stratégique
mondial du XXIème siècle.
(...)Cet océan constitue un passage vital pour le commerce
et les ressources énergétiques entre le Moyen-Orient
et l’Asie de l’Est, mais il est aussi au cœur
de l’axe économique qui se développe entre la
Chine , d’une part, et l’Afrique et l’Amérique
Latine, d’autre part.
- L’essor de ces relations
commerciales nouvelles signifie-t-il que le Sud est en train de
se libérer de sa dépendance à l’Occident
?
- (...)Le commerce Chine - Afrique a été multiplié
par vingt depuis 1997. Celui avec l’Amérique Latine
par quatorze en moins de dix ans ! L’Inde et le Brésil
aussi collaborent plus étroitement avec le continent noir.
Sous l’impulsion du développement chinois,
les investissements Sud-Sud ont rapidement augmenté. Après
avoir été pillé et saccagé durant des
siècles, le Sud sort enfin de sa torpeur.
"Le
Sud a soif d’indépendance : s’allier avec la
Chine est une véritable opportunité pour étancher
cette soif."
- "Pourquoi tant de pays
d’Afrique et d’Amérique Latine se tournent-ils
vers la Chine ?"
- Depuis des siècles, (... < on a assisté >)
à un véritable pillage des ressources du Sud, empêchant
ces pays de se développer, notamment à travers une
dette odieuse.
- Mais la Chine propose de meilleurs prix pour les matières
premières et elle investit dans les pays du Sud pour développer
des infrastructures, des programmes sociaux ou des projets d’énergie
non polluante. Elle a également supprimé
les taxes à l’importation sur de nombreux produits
africains, ce qui favorise grandement la production et
le commerce de ce continent. Enfin, elle a également
annulé la dette des pays africains les plus pauvres.
De plus, contrairement aux puissances occidentales, la Chine n’entend
pas s’immiscer dans la politique intérieure de ses
partenaires économiques.
Lors d’une conférence ministérielle sino-africaine,
le Premier ministre chinois Jiabao résumait ainsi la politique
de son pays : « "Notre
collaboration économique et notre commerce s’appuient
sur l’avantage réciproque. (…) Nous n’avons
jamais posé de conditions politiques à l’Afrique
et nous ne le ferons jamais non plus dans le futur." Quelle
différence avec les puissances occidentales qui n’ont
eu de cesse de faire et défaire les gouvernements en Afrique
!
Le Sud a soif d’indépendance : s’allier
avec la Chine est une véritable opportunité pour étancher
cette soif.
Enfin, les pays capitalistes occidentaux connaissent une
grave crise économique, qui a des répercussions
sur la Chine, mais ne l’empêche pas de maintenir
une bonne croissance. Dans pareille situation,
il est normal que les pays africains et latinos se
tournent vers le partenaire économique le plus solide.
Comme le soulignait le Financial Times,
autrefois, le Brésil aurait été touché
par la crise survenue aux Etats-Unis. Mais en 2009, son économie
a continué de croître, et ce n’est pas un hasard
si la Chine est devenue son principal partenaire économique.
- Cet axe Sud-Sud défie l’hégémonie
occidentale. Les Etats-Unis et l’Europe laisseront-ils la
Chine empiéter sur leurs plates-bandes ?
- Globalement, le développement de cet axe Sud-Sud
présente deux menaces importantes pour les intérêts
des puissances impérialistes, et particulièrement
pour les Etats-Unis.
(...)Il retire de la zone d’influence occidentale
des pays riches en matières premières. Ensuite,
il permet à la Chine de disposer de toutes les ressources
nécessaires à la poursuite de son développement
fulgurant.
En pleine ascension, Pékin est en train de rattraper la
première puissance économique : les Etats-Unis. Selon
Albert Keidel, ancien économiste de la Banque Mondiale et
membre de l’Atlantic Council, la Chine pourrait passer devant
en 2035.
Aujourd’hui, Washington cherche donc à contenir l’émergence
chinoise pour garder le leadership. Et le contrôle de l’océan
Indien est au cœur de cette stratégie. La lutte contre
la piraterie somalienne est d’ailleurs un prétexte
invoqué pour positionner les forces de l’Otan dans
l’océan Indien et préserver un contrôle
des puissances occidentales sur ce bassin. Le Japon aussi a entamé
la construction d’une base militaire à Djibouti pour
lutter contre la piraterie.
- On parle tantôt de pirates, tantôt
de terroristes islamistes. Menace réelle ou prétexte
?
- Je ne dis pas qu’il n’y a pas de menace. Simplement,
les puissances occidentales l’instrumentalisent pour asseoir
leurs intérêts stratégiques dans la région.
Comment la piraterie s’est-elle développée
en Somalie ? Depuis plus de vingt ans,
il n’existe pas de gouvernement dans ce pays.
Certaines compagnies européennes en ont
profité pour venir piller les poissons au large des côtes,
et d’autres pour déverser des déchets
toxiques. Dans ces conditions, les pêcheurs
somaliens, empêchés de travailler, se sont lancés
dans la piraterie pour survivre. Bien sûr, le phénomène
a pris une autre dimension depuis. Mais si vous voulez résoudre
le problème de la piraterie, il faut l’attaquer à
la racine et rétablir un ordre politique légitime
en Somalie.
Ordre dont les Etats-Unis n’ont pas voulu jusqu’ici…(...)Et
leur politique insensée pourrait créer des troubles
beaucoup plus sérieux. (...) La Somalie est le centre historique
de l’Islam en Afrique de l’Est. Autrefois, l’influence
des chefs religieux somaliens était très importante.
Ils avaient porté l’islam sunnite jusqu’au Mozambique.
Aussi, lorsque les chiites omanis étendirent leur
influence à l’Afrique orientale au cours du 18ème
siècle, ils influencèrent énormément
la culture de la région, mais ne parvinrent pas à
convertir la population au chiisme.
Aujourd’hui, un mouvement islamique pourrait se développer
à cause des erreurs commises par les Etats-Unis dans la Corne
de l’Afrique. Et si les dirigeants de ce mouvement utilisent
cette histoire commune pour rallier des membres dans toute l’Afrique
orientale et défendre la Somalie en tant que centre
historique de l’islam africain, alors la menace deviendra
vraiment très sérieuse pour les Etats-Unis !
- L’océan Indien est surmonté
par « l’arc de l’Islam »,
qui s’étend de l’Afrique orientale à
l’Indonésie en passant par les pays du Golfe et de
l’Asie centrale. Comment cet océan, berceau de puissances
musulmanes, est-il passé sous domination des puissances occidentales
?
- Avant l’ouverture du Canal de Suez en 1869, quatre
grandes puissances dominaient la région : l’empire
turc ottoman, celui des Perses (Iran actuel), celui des Moghols
(empire musulman qui se développa en Inde) et la Chine.
A travers l’océan Indien, le commerce avait
mis en contact les populations musulmanes avec d’autres peuples
de la région et permis à l’Islam de s’étendre
jusqu’en Chine et en Afrique orientale. C’est ainsi
que l’arc de l’Islam s’est formé et que
l’océan Indien fut en grande partie dominé par
des puissances musulmanes.
Mais un événement majeur, survenu en Inde,
va amorcer la domination européenne sur cette région
: la révolte des Cipayes en 1857. Les Cipayes
étaient des soldats indiens au service des compagnies anglaises.
Les injustices infligées par leurs employeurs les amenèrent
à une rébellion qui, très vite, déboucha
sur un grand mouvement populaire. Ce fut une
révolte très violente, les Cipayes massacrèrent
beaucoup d’Anglais mais ceux-ci parvinrent finalement
à réprimer le mouvement. En Grande-Bretagne,
une grande campagne de propagande dénonça
la barbarie des Cipayes. Karl Marx analysa cet événement
et en tira d’autres conclusions : « Leurs
méthodes sont barbares, mais nous devons nous demander qui
les a amenés à faire preuve d’une telle brutalité
: les colons britanniques installés en Inde. »
Aujourd’hui, nous vivons la même chose avec
les attentats du 11 septembre. Toute l’opinion publique
occidentale est amenée à s’indigner devant les
méthodes barbares des terroristes islamistes. Mais
ne posez surtout pas de questions sur les facteurs qui ont
donné naissance à cette forme de terrorisme :
cela nous renverrait à la politique étrangère
des Etats-Unis au Moyen-Orient durant ces cinquante dernières
années.
Finalement, la répression de la révolte des
Cipayes eut deux conséquences importantes : tout
d’abord, la colonie indienne, jusque là gérée
par des compagnies privées, passa officiellement
sous l’administration du gouvernement britannique.
Ensuite, la Grande-Bretagne déposa le dernier leader
musulman indien, l’empereur moghol Muhammad Bahâdur
Shâh. Il fut envoyé en exil en Birmanie
où il termina ses jours.
- Onze ans après la révolte
des Cipayes, s’ouvre le canal de Suez qui permet de relier
la Méditerranée et l’océan Indien. Un
fameux coup de pouce pour la domination européenne de cet
océan ?
- Tout à fait. La colonisation européenne
dans le bassin de l’océan Indien s’accélère
alors, la France prenant Djibouti et la Grande-Bretagne l’Egypte,
puis Bahreïn afin de protéger l’Inde de l’expansion
russe.
Ensuite, après de nombreux bouleversements entre les impérialismes
à la fin du XIXème siècle, (unification de
l’Allemagne et de l’Italie, partage de l’Afrique
entre les puissances européennes), l’Empire
du sultanat d’Oman était la dernière grande
puissance arabe active dans l’océan Indien. Pour
le renverser, les Européens montèrent une
campagne de propagande sur le fait que les Omanis exploitaient des
Africains comme esclaves. Sous prétexte
de combattre l’esclavagisme, l’Europe mobilisa
ses troupes dans l’océan Indien et renversa
le sultanat d’Oman. Ainsi, la domination occidentale
sur l’océan Indien devenait totale.
Mais aujourd’hui, cette domination
est remise en cause par les puissances émergentes d’Asie
et l’océan Indien pourrait devenir le théâtre
d’une compétition sino-américaine.
- Les Etats-Unis étant en déclin
et la Chine en ascension spectaculaire, comment Washington pourrait-elle
bloquer son principal concurrent ?
- Le Pentagone est bien implanté dans la région :
énorme base militaire d’Okinawa (Japon),
accords avec les Philippines sous prétexte de lutte contre
le terrorisme, excellents rapports avec l’armée
indonésienne qui fut formée par Washington
pour massacrer un million de communistes et instaurer une
dictature militaire dans les années 60…
En outre, les Etats-Unis peuvent compter sur leur base militaire
de Diego Garcia. Cette île corallienne située
au cœur de l’océan Indien ferait rêver plus
d’un vacancier avec sa plage de sable blanc et ses palmiers.
Cependant, l’histoire de cette île est nettement moins
glamour : en 1965, Diego Garcia et le reste de l’archipel
des Chagos ont été intégrés
au territoire britannique de l’océan Indien ; en
1971, tous les habitants de l’île de Diego Garcia ont
été déportés par les Etats-Unis qui
y construisirent une base militaire : c’est depuis
cet endroit stratégique que Washington a mené certaines
opérations dans le cadre de la guerre froide, des guerres
d’Irak et d’Afghanistan. Aujourd’hui, bien que
des tribunaux britanniques leur aient donné raison,
les habitants de Diego Garcia sont empêchés de retourner
sur leur île par le gouvernement du Royaume-Uni.
Les Etats-Unis ont donc une bonne implantation militaire dans la
région.
De son côté, la Chine a deux talons d’Achille
: les détroits d’Ormuz et de Malacca. Le premier
(entre Oman et l’Iran)constitue l’unique
entrée vers le Golfe Persique et il ne mesure
que 26 kilomètres à son passage le plus étroit.
Environ 20% du pétrole importé par la Chine
passe par cet endroit.
L’autre point faible, le détroit de Malacca
(entre la Malaisie et l’île indonésienne
de Sumatra), est très fréquenté et
très dangereux ; or, c’est le principal point
de passage pour les marchandises venant de l’océan
Indien à destination de la Chine. Environ 80%
des importations chinoises de pétrole passent par ce détroit.
Les Etats-Unis étant très
bien implantés dans cette zone, ils pourraient bloquer
le détroit de Malacca si un conflit devait éclater
avec la Chine. Et ce serait une catastrophe pour Pékin.
- Cela explique pourquoi la Chine cherche
à diversifier ses sources d’approvisionnement en ressources
énergétiques ?
- Tout à fait. Face à ce problème majeur,
la Chine a développé plusieurs stratégies.
(suite à droite,
accès par clic
ici)
|
Un
nouveeau mode de croissance, orienté qualité, dans
le domaine de la production comme dans celui de la vie...
Depuis le début de l'année (2010), l'économie
chinoise poursuit son amélioration. Le PIB du premier
trimestre a même enregistré une croissance
de 11,1 %, soit le plus haut depuis ces dernières
années.
En plus de la forte croissance, l'investissement, la consommation
et les exportations tendent vers l'équilibre.
La croissance un peu trop rapide de l'investissement,
qui embarrassait l'économie nationale depuis bien
des années, a finalement baissé,
et la part de croissance économique entraînée
par la consommation des ménages
a connu une augmentation rapide.
Selon l'évaluation des médias étrangers,
l'« économie chinoise attache de plus en plus d'importance
à la structure et à la qualité du PIB ».
La Chine poursuit son nouveau mode
de développement.
La transformation du mode de développement ne se fera pas
toute seule
« En apparence, la crise financière internationale
impacte sur la vitesse de la croissance chinoise, en effet, elle
influence le mode de développement économique ».
« Transformer le mode de développement est une urgence
absolue ». Lors de la réunion
centrale sur le travail économique tenue à
la fin de l'an dernier, le Comité central du Parti
communiste chinois a vu juste, visant directement le cœur
du problème.
« D'un point de vue objectif, le mécanisme
d'inversion de tendance formé par la crise financière
internationale a fourni une opportunité rare pour accélérer
la transformation de notre mode de développement économique,
nous devons saisir pleinement toutes les opportunités, et
accomplir cette mission ». Ce discours de Hu
Jintao, prononcé lors du séminaire
pour les principaux dirigeants des provinces et des ministères
au début de l'année, a permis aux participants d'avoir
une conscience plus claire sur la situation.
La transformation ne peut attendre
L'an dernier, la ville de Dongguan était
dans une situation très délicate. Au moment de la
crise des subprimes aux Etats-Unis, Dongguan a
perdu beaucoup de partenaires commerciaux de longue date. L'«
usine du monde » a commencé à
s'inquiéter pour l'accès au marché des produits.
Plus le développement économique dépend
du marché international, plus il est facilement influencé
par des facteurs incertains et déstabilisants. Selon
des habitants de Dongguan : « Autrefois, nous mesurions
l'importance de la transformation, mais devant l'élan de
développement, nous ne pouvons pas perdre les intérêts
présents, et craignons également les risques liés
au changement ».
Les autres régions côtières chinoises
sont comme Dongguan. Ainsi, devant ces contraintes internationales,
les entreprises ont tendance à suivre la même voie.
Dans ce contexte de grand réajustement structurel
de la demande globale, on sait pertinemment qu'il ne faut
plus seulement attacher de l'importance à la demande
extérieure, à l'investissement et au faible coût
de revient, mais au contraire prendre davantage
en compte la demande intérieure, la consommation et l'innovation.
Transformer le mode de développement
économique constitue l'un des axes
du concept scientifique de développement,
il concerne la capacité de la Chine à dissiper l'impact
de la crise financière, mais également son
aptitude à poursuivre son objectif de modernisation.
Et cette priorité n'attend pas.
Dongguan a choisi d'« opérer » selon le mode
de développement durant plusieurs années. Aujourd'hui,
les entreprises de Dongguan commencent à tenir compte à
la fois des marchés intérieur et extérieur,
stimulent leur R&D au lieu de ne faire que répondre aux
commandes, et ont transformé leur atelier en usine indépendante.
Plusieurs sous-traitants possèdent désormais leurs
propres marques, les risques sur ce secteur d'activité ont
diminué, et les entreprises se sont redressées.
Transformer rapidement le mode de développement économique
La tempête financière ne s'est pas calmée, et
les querelles internationales sur le développement futur
ont débuté. La Chine a remarqué les nouvelles
stratégies des principales économies du monde, et
qu'elles considèrent les nouvelles énergies, les nouveaux
matériaux, la biopharmacie, les économies d'énergie,
la protection de l'environnement et les technologies bas carbone
comme les axes majeurs du nouveau cycle de développement
industriel. « Si on ne suit pas la tendance, on n'occupera
pas le haut du tableau dans la concurrence internationale »,
a dit Chi Fulin, président de l'Institut chinois pour la
réforme et le développement, situé à
Hainan.
Bénéficiant du plan de relance national de 4 000 milliards
de yuans, le Groupe Dongfang (constructeur d'appareils électriques)
n'a pas connu de grand bouleversement suite à la crise. Mais
il ne se laisse pas contenter du statu quo, et a investi de grosses
sommes d'argent dans l'innovation indépendante et la montée
en gamme des industries. Tant qu'il améliore le plus rapidement
son niveau et se développe vers les produits hauts de gamme,
Dongfang sera d'un dynamisme inépuisable. Dongfang est conscient
de l'urgence de la reconversion. Dans son carnet de commande actuel,
d'une valeur de 70 milliards de yuans, la part des groupes électrogènes
à charbon est tombée à 45 %, tandis que celles
des centrales nucléaires et éoliennes ont augmenté
de 23 % et de 15 %.
La transformation du mode de développement économique
doit être responsable et sérieuse
La Mongolie intérieure a été
championne de la croissance du PIB durant huit années consécutives.
Mais elle a annoncé qu'« elle ne rechercherait
pas la première place » cette année. Liang
Tiecheng, président de la Commission pour le développement
et la réforme de la région autonome de Mongolie intérieure,
a franchement affirmé qu'étant donné la richesse
en ressources et le faible impact de la crise dans la région,
il serait possible d'accélérer la croissance.
« Mais nous voulons volontairement
ralentir, et garder un grand espace pour l'optimisation
et le réajustement de la structure
économique et ainsi que l'amélioration
du bien-être du peuple ».
Regardant de plus près la vitesse de croissance et mettant
de côté la « théorie du PIB »,
les différentes régions sont passées de
la reconversion passive à la reconversion active.
Déterminé à transformer le mode économique,
le gouvernement a fixé, dans son rapport d'activité
de 2010, un objectif de croissance autour de 8 %,
le même depuis six années consécutives. Mais
si ce chiffre reste inchangé, le contenu diffère un
peu. « Atteindre les 8 % en 2009 était obligatoire,
mais pour cette année, nous tolérerons une faible
baisse, parce que nous préférons concentrer notre
énergie sur la transformation du mode de croissance économique
plutôt que de chercher aveuglement la grande vitesse »,
a expliqué Yao Jingyuan, chef économiste du Bureau
national des statistiques.
Le réajustement structurel recèle une signification
décisive pour la transformation du mode de croissance économique
Le document numéro 1 du CC du PCC 2010 a encore une fois
souligné les problèmes liés à l'agriculture,
aux régions rurales et aux paysans. Une série
de mesures politiques en faveur de l'agriculture et des travailleurs
du secteur font le bonheur des centaines de millions de paysans,
et ont jeté une base solide pour promouvoir un «
développement bon et rapide ». Au lendemain de
la Fête des Lanternes, la première
enveloppe centrale, d'une valeur de dix milliards de yuans, en tant
que subvention à l'achat de machines agricoles, a été
débloquée, c'était une opération favorable
au labourage printanier. Le revenu des habitants ruraux
a connu au premier trimestre une augmentation de 11,8 % par rapport
à la même période de l'an dernier, soit une
hausse de 0,6 %.
L'achat subventionné d'appareils électroménagers,
d'automobiles et de motos dans les régions rurales continue
de porter ses fruits. Pour le seul mois de mars, 6,252 millions
d'appareils électroménagers ont été
vendus dans les régions rurales, avec un chiffre
d'affaires de 12,4 milliards de yuans, chiffres respectivement
multipliés par 3,2 et 4,5 par rapport à la même
période de l'an dernier. « L'orientation
politique a joué un rôle important ». Chang
Xiaocun, directeur du département de la construction du marché
du ministère chinois du Commerce, a dit que cette année,
les prix plafonds pour une série d'appareils électroménagers,
pour lesquels les populations rurales reçoivent des subventions,
ont été considérablement élevés
: ceux de téléviseurs en couleurs et des téléphones
portables ont doublé, et ceux de sept autres produits comme
les réfrigérateurs ont augmenté de 25 à
75 %. Cette hausse a créé un enthousiasme
de consommation chez les bénéficiaires de subventions.
Le potentiel de consommation a été libéré
efficacement par l'augmentation du revenu des habitants, l'amélioration
de l'environnement de consommation et le lancement des mesures politiques
visant à stimuler directement la consommation. La
consommation jouera un rôle de plus en plus fort dans la stimulation
de la croissance économique.
La solution réside dans l'innovation autonome
« Un cadeau du ciel ! », s'est enthousiasmé
Song Honghai, président du Conseil d'administration de la
Tianjin Weijie Technology.
Il y a peu, cette entreprise privée de haute technologie,
sans caution ni garant, a obtenu un prêt de 20 millions de
yuans en hypothéquant quatre brevets. Il s'agissait du
premier prêt sur gage de brevet à Tianjin.
La ville a lancé cette mesure afin de soutenir
l'innovation autonome des entreprises. Pour lutter
contre l'impact de la crise, Tianjin a augmenté par tous
les moyens les investissements dans l'innovation, créé
des conditions favorables, en remportant de bons résultats
: l'ordinateur Shuguang d'une puissance de 100 000 milliards
d'opérations par seconde, les techniques clés de la
batterie lithium-ion avancent à grand pas, et un
centre de fabrication d'équipements pour centrales
éoliennes d'une capacité mesurée en
mégawatt a été construit. Avec toutes ces percées,
l'économie de Tianjin ne cesse de se développer.
« Si l'entreprise n'innove pas, elle est éliminée
». En profitant du temps du « changement de
vitesse » actuel, l'économie chinoise doit développer
l'innovation. La Chine a lancé plusieurs grands projets
scientifiques et techniques, encouragé les entreprises à
faire leur mutation technique, et investi des centaines de milliards
de yuans dans l'innovation autonome et les grands projets scientifiques
et techniques. Plus de 100 000 scientifiques et techniciens
sont descendus dans les unités de base pour mieux
cerner la demande sur le marché, mieux appliquer les découvertes
scientifiques et technologiques et mieux les industrialiser. L'innovation
autonome est devenue le moteur de la reconversion économique
des différents secteurs du pays.
La protection de l'environnement sera inévitable
lors du changement
La crise financière internationale a placé la Chine
à un carrefour :
poursuivre une haute croissance au détriment de l'environnement,
ou chercher la continuité du développement tout en
protégeant l'environnement ?
Il faut se baser sur le présent pour envisager l'avenir,
le développement vert est désormais souhaité
par tous.
Le Shaanxi abonde en ressources énergétiques.
Beaucoup de gens songent à profiter de ces trésors
pour faire fortune. Mais les autorités provinciales
appellent les habitants à éviter de « vivre
simplement des ressources naturelles locales ». La ville
de Yulin a fermé toutes ses petites usines
de semi-coke, et a fermé ou fusionné plus
de 200 petites mines de charbon. Les autorités municipales
exigent très clairement que tout nouveau projet de semi-coke
atteigne une capacité annuelle de 600 000 tonnes, et celui
de charbon, un taux minimal de transformation locale de 50 %.
La Chine a entamé sa transformation vers un mode de développement
écologique. Tout en maintenant la progression stable et rapide
de son économie, elle a fait avancer les économies
d'énergie et la réduction des émissions polluantes.
Elle a considérablement avancé en matière de
restructuration des secteurs énergivores, tels que la sidérurgie,
le ciment et la cokéfaction. Une campagne nationale visant
à une production propre a également été
lancée, qui a pour objectif d'abaisser de 7 % la
consommation énergétique par unité de valeur
ajoutée industrielle et d'augmenter de 1,5 % le
taux d'utilisation des résidus industriels solides. En plus,
beaucoup de citadins ont choisi un mode de vie
« bas carbone ».
Le plus important est d'améliorer le niveau de vie
du peuple
« Une hausse de plus de 100 yuans ! » s'est exclamée
la Pékinoise Zhu Qiuping, souriante, en
découvrant sa pension retraite
sur son compte bancaire.
Depuis le début de l'année, les 40
millions de retraités d'entreprises bénéficient
d'une hausse moyenne de 120 yuans par
mois, sixième augmentation consécutive
de la pension retraite.
L'amélioration des conditions de vie du peuple, une priorité,
vise à partager les fruits de développement
et à promouvoir la stabilité et l'harmonie sociale.
Elle est également la clé de l'accroissement de la
demande intérieure, de la restructuration industrielle, et
la solution de multiples questions économiques. Les autorités
locales des différentes régions accordent toutes une
place plus importante à l'amélioration des conditions
de vie du peuple, et augmentent leurs budgets en la matière,
malgré leurs ressources financières limitées.
Les autorités de Beijing ont décidé d'accorder
une place plus importante au bien-être
social dans le budget 2010, et d'octroyer davantage
de fonds spéciaux aux projets d'infrastructures.
Les autorités de Chongqing,
qui se démènent pour trouver de nouvelles ressources
fiscales, ont affecté 600 millions de yuans, soit le
double du montant de l'année dernière, à
l'organisation, dans toutes les zones sous leur compétence,
d'une série d'activités
en faveur de la vie du peuple.
L'accélération du changement du mode de développement
économique a bel et bien été bénéfique
au peuple. D'abord, l'emploi a augmenté. Au cours
du premier trimestre 2010, la population active urbaine s'est accrue
de 2,89 millions de personnes, avec un taux de chômage enregistré
de 4,2 %, soit la première baisse depuis l'avènement
de la crise financière internationale.
Puis, la couverture de la sécurité
sociale a été élargie. Dans
les campagnes, 15,7 millions de personnes
âgées ont commencé à toucher leur
pension-vieillesse. Cette
nouvelle assurance fait partie du système national
de préférences généralisées.
A travers tout le pays, au total 1,2
milliard de Chinois ont souscrit différentes assurances
médicales. Celles-ci forment une couverture
« quasi-totale ».
Supprimer les réticences liées à la
transformation du mode économique, et former des systèmes
et mécanismes en faveur d'une transformation durable
Pourquoi un si grand nombre de gens, bien que conscients de l'importance
et de l'urgence de l'accélération du changement
du mode de développement économique, ne changent-ils
pas leurs méthodes de travail ? Pourquoi cherchent-ils
à tout prix la rapidité, la taille et le nombre d'affaires
? Pourquoi, après tant d'années d'efforts,
l'économie chinoise demeure-t-elle extensive ? Si,
dans certaines régions, le changement du mode de développement
économique, mis en application depuis bien des années,
semble inefficace, dans d'autres, le mode économique montre
des changements, mais très limités.
De plus en plus d'autorités locales se rendent compte
que, pour accélérer le changement du mode économique,
il faut se concentrer sur les réticences de la population.
Harmoniser les rapports entre présent et futur lointain
« Quand on recule d'un pas, c'est pour avancer de deux
», a expliqué Zhang Baoshun, secrétaire
du Comité provincial du Parti communiste chinois pour le
Shanxi. «
Nous ne pouvons plus tolérer les entraves au développement
durable de l'économie liés à une recherche
de bénéfice instantané »,
a-t-il ajouté. Le Shanxi a subi plusieurs échecs concernant
le changement du mode économique. Chaque fois que le prix
du charbon a augmenté, tous les efforts pour la transformation
du mode économique ont été réduits à
néant.
Si longue et complexe soit la tâche, les autorités
du Shanxi sont décidées à transformer le mode
de développement économique, en vue d'une renaissance.
Elles ont ouvert le chantier de réorganisation des
entreprises charbonnières. Le PIB de la province
a ainsi dégringolé tout en bas du classement national.
Or, le Shanxi n'a jamais été aussi proche de son objectif
de devenir une « base des énergies nouvelles, écologiques
et bas carbones », afin de répondre à l'objectif
de transformation du mode de développement économique.
Traiter les rapports entre « local »
et « global »
Début 2010, les trois plus grands constructeurs d'automobiles
de Chine, Hafei, Changhe et Chang'an, toutes entreprises d'Etat,
ont été réorganisées, pour former désormais
la nouvelle Chang'an. La nomination des nouveaux responsables,
le moment le plus délicat de la réorganisation, n'a
pris que trois petits jours. « Or, nous n'avons pas éprouvé
de résistance, ni entendu de plaintes. Les employés
ont fait de leur mieux pour faire de la 'nouvelle Chang'an' une
entreprise plus forte », a dit Xu Liuping, président
de la nouvelle Chang'an, très content de cette fusion
pacifique.
Pour remettre à niveau la structure industrielle, depuis
le début de 2009, le gouvernement a mis en place un projet
de restructuration de dix secteurs, dont la construction automobile
et la sidérurgie. En fusionnant, séparant ou fermant
des entreprises, la restructuration industrielle a pu être
réalisée.
Davantage d'autorités locales et de responsables d'entreprise
ont su évoluer. Voyant plus clairement les rapports entre
le local et le global, ils ont décidé de coordonner
leurs actions conformément à la situation générale.
Les autorités de certaines villes ont été très
actives à promouvoir la réorganisation interrégionale
entre une entreprise locale et une entreprise centrale. Elles ne
pensaient plus à des questions telles que « Qui
récoltera les impôts après la réorganisation
? », ou « Après la fusion, l'entreprise
sera-t-elle hors de contrôle ? »
Gérer les concessions et les sacrifices
Au premier trimestre 2010, sept provinces ou municipalités
relevant directement de l'autorité centrale, dont le Jiangsu,
ont majoré le salaire minimum. Mais alors
que la reprise est encore instable, les entreprises à grande
densité de main-d'œuvre supporteront-elles ce coût
supplémentaire ?
Les autorités du Jiangsu ont précisé
que les entreprises ne doivent plus vivre
de leur avantage des bas coûts. La majoration
du salaire minimum pourrait influencer certaines régions
et entreprises, mais il faut se rendre compte que ce coût
est temporaire et partiel.
Concernant la transformation du mode de développement économique,
c'est tout le système qui est à revoir, afin de fournir
des garanties à la « transformation durable du
mode de développement économique ».
Si les évaluations des cadres se font selon le PIB,
les autorités locales ne feront que
viser la rapidité de la croissance économique, au
détriment de la qualité, tout en vantant
hypocritement les mérites de la transformation du mode de
développement économique.
Il faut d'abord corriger le mécanisme d'évaluation
des cadres, et responsabiliser les dirigeants en ce qui
concerne la transformation du mode de développement économique.
Le Guangdong, pionnier de la réforme,
a démarré un projet systémique.
« Si l'on prend un ratio entre les incomes et les outputs
de 1 : 3, la ville de Heyuan, au Guangdong, a refusé une
valeur industrielle de plusieurs centaines de milliards de yuans
», a fait savoir Liu Xiaohua, maire
de la ville. « Comme nous avons réussi à
résister au séduisant PIB, un grand
nombre d'entreprises demandant un environnement écologique
exigeant, comme celles de la nouvelle électronique, des nouvelles
énergies, des nouvelles matières et des nouveaux médicaments,
ont pu s'implanter à Heyuan.
Malgré cette bonne situation, une question se pose : comment
maintenir les avantages écologiques actuels, alors que la
ville de Heyuan est chargée de la protection des sources
d'eau ?
« Vous ne serez pas sacrifié pour rien », a assuré
Wang Yang, secrétaire du Comité provincial du Parti
communiste chinois pour le Guangdong. « Cette année,
nous appliquerons de nouvelles normes aux comités du PCC
et aux gouvernements de différents échelons au sein
de notre province. En plus du taux de croissance économique,
on regardera d'encore plus près si
la structure économique a été optimisée,
si le niveau de vie de la population a été amélioré,
si l'environnement a été protégé, et
si la capacité de développement durable a été
améliorée. »
Si le mécanisme de formation des prix ne reflète pas
fidèlement le degré de rareté des ressources,
les entreprises se procurent facilement des éléments
de production bon marché et font des profits considérables.
Ainsi, elles ne pensent naturellement pas à la transformation
du mode de développement, ni à la restructuration
industrielle.
« Nous promouvrons dynamiquement la réforme des
prix des ressources afin d'établir un mécanisme permanent
reflétant le rapport entre l'offre et la demande, le degré
de rareté des ressources, et les coûts des dommages
causés à l'environnement », a expliqué
Kong Jingyuan, directeur de la Réforme du
système économique de la Commission nationale pour
le développement et la réforme de Chine.
« Toute réforme rencontre des résistances,
mais nous sommes obligés de corriger cette situation tordue
des prix des ressources. Nous devrons aménager les mécanismes
du charbon, du pétrole, de l'eau et des installations de
service public urbain. A présent, la réforme de la
tarification progressive de l'eau pour les ménages a démarré
», a-t-il ajouté.
« Il est difficile de réaliser une transformation
radicale du mode de développement économique sans
percée importante sur le plan du système. Qu'il s'agisse
de la réforme des prix des ressources ou des réformes
fiscales, administratives ou de répartition des salaires,
qui viendront plus tard, à chaque avancée et à
chaque mutation, on fait face à des réajustements
profonds des intérêts. Malgré tout, nous sommes
déterminés à promouvoir les réformes
», a-t-il poursuivi.
« La réforme est non seulement la force motrice
impulsant l'économie chinoise depuis plus de trente ans,
mais fournit également une garantie systémique à
la transformation du mode de développement économique
», a indiqué Zhang Yutai, directeur du Centre
de recherche sur le développement, relevant du Conseil des
affaires d'Etat.
« Le nouveau mode de développement nécessite
un nouveau système, et l'innovation en matière de
système s'appuie, en fin de compte, sur la réforme
», a-t-il conclu.
Source:Beijing Information le 09/06/2010
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f
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Bo Yibo,
peu avant sa disparition, en 1967 (ci-dessus), son fils Bo
Xilai (à g.) en compagnie des deux petits-enfants
du vétéran: trois générations
de révolutionnaires... |
ayant, donc,
"grandi à Pékin (Beijing)
et toujours occupé des postes au sein du parti et du gouvernement",
Bo Xilai,poursuit le Financial Times,aurait pu n'être qu'un
de ces représentants du "Parti des princes",
qui font ricaner les gauchistes occidentaux et rassurent les financiers
américains, sûrs, les uns comme les autres, du basculement
irréversible de la Chine Rouge dans le camp d'un "grand
capital" sûr de lui et dominateur mâtiné
de "despotisme asiatique", aux relents plus ou moins
féodaux. Mais cette vision arrogante et méprisante se trouve
précisément démentie, et c'est ce qui trouble le
rédacteur du "Financial", et l'inquiète, par la
stratégie de "Monsieur Bo",qui, après
avoir "réussi à mettre au jour les liens entre
les cadres du Parti" (de Chongqing) "et les milieux
mafieux de la province" développe "sa croisade"
bien au-delà des "frontières" de sa région,
"défrichant un nouveau territoire, celui du populisme
à la chinoise", et comptant sur ses "coups d'éclat"
dans la perspective de "la campagne de 2012 pour le renouvellement
du Bureau politique, une période de fortes turbulences puisque
sept de ses neuf membres doivent être remplacés"
Le destin politique du fils de Bo Yibo "ne laisse"
(donc) "personne indifférent".
Des amis du Monde Réel, revenus,
cet automne, d'un long voyage en Chine qui n'était pas le premier,
nous avaient déjà fait part de l'impression d'intellectuels
cultivés, amis historiques de la Chine révolutionnaire des
annes 1960 et 1970, passés ensuite dans le camp des déçus
ou des sceptiques, et revenus de leurs déceptions après
de longues visites d'usines et de chantiers dans des régions
diverses, ponctuées d'entretiens approfondis avec des responsables
politiques: "C'est vrai, nous disait le plus connu
d'entre eux, les inégalités s'accentuent d'une façon
spectaculaire, mais dans le cadre d'un développement général
absolument foudroyant...On voit les manifestations d'enrichissement prodigieux,
liées à une certaine corruption politique, et à des
phénomènes mafieux. Mais c'est, précisément,
tellement spectaculaire, et le pouvoir chinois laisse tellement faire
que, si j'étais un de ces nouveaux "capitalistes rouges"
ivres de réussite et plus ou moins mafieux, je me méfierais
du retour de bâton. Les Triades ont toujours été plus
ou moins infiltrées par les communistes chinois, surtout depuis
la création des services de renseignement clandestins du parti
par Zhou Enlaï. Elles contribuent à appâter, à
compromettre, et à mieux connaître aussi, jusque dans leurs
secrets les plus intimes, les "nouveaux
bourgeois rouges" les plus corrompus, les plus
voyous, qui risquent fort de devenir des cibles, pour peu que la politique
du pays, qui a toujours suivi une progression patiente, en spirale, connaisse
un nouveau virage".
Selon le pr. Bo Zhiyue (un homonyme), chercheur
spécialisé de l'université de Singapour, cité
par le Financial Times qui l'interroge sur les possibles dérives
"nationalistes" et "populistes" manifestées...par
une lutte antimafia transformée en combat contre le "capitalisme
rouge" à visage (inhumain...)de Triade,
"Bo Xilai jouit d'une telle popularité que les 3000
délégués du Parti seraient prêts à l'élire
Président sur le champ" - le jour venu pour
la République Populaire de Chine de calmer les inquiétudes
"démocratiques" de la haute finance internationale
en instaurant notre système - connu pour son efficacité
comme pour sa transparence...-d'élection présidentielle
au suffrage universel direct à bulletins secrets.
Avec un milliard de Chinois, on n'en est
pas là. Mais Bo Xilai, conclut le Financial Times, "a
de grandes chances d'accéder au Comité Permanent"
(du Bureau Politique du plus grand parti communiste du monde). "Peut-être
aux questions de sécurité."
Qi.
(1) Cité par Courrier International,
n° 1014, 8 avril 2010.
| |
C’est
une attitude perçue avec surprise et agréablement
par toute la délégation d’Europe occidentale.
Cette intolérance se ressent de façon
aigue à Chongqing, la métropole située
à 1.500 kilomètres de distance de la côte. Le
mot d’ordre (Go West !), qui appelle à étendre
au Centre et à l’Ouest de l’immense pays le prodigieux
développement de l’Est, a été lancé
il y a déjà dix ans. Les premiers résultats
sont visibles : par exemple, le Tibet et la Mongolie intérieure
affichent ces dernières années un taux de développement
supérieur à la moyenne nationale. Ce n’est pas
le cas du Xinjiang où en 2009 (l’année de la
crise), par rapport à une moyenne nationale de 8,7%, le PIB
n’a augmenté « que » de 8,1%.
Et sur le Xinjiang justement, s’est déversée
pendant les semaines et mois derniers, une nouvelle vague de financements
et de stimulants. Mais à présent, au-delà des
régions habitées par des minorités nationales,
auxquelles le gouvernement central réserve évidemment
une attention particulière, il s’agit d’appliquer
au niveau général une accélération décisive
et une signification nouvelle et plus radicale à la politique
du Go West ! Devenue une municipalité autonome
sous la dépendance directe du gouvernement central (se trouvent
aussi dans cette situation Pékin, Shanghai et Tianjin) et
pouvant ainsi jouir de stimulants et de soutiens en tous genres,
Chongqing aspire à devenir la nouvelle Shanghai,
c’est-à-dire aspire non seulement à dépasser
l’arriération mais à rejoindre le niveau de
la Chine la plus avancée, et à constituer un point
de référence aussi sur le plan mondial. La mégalopole
située à l’intérieur du grand pays asiatique
se révèle à nos yeux comme un énorme
chantier : l’activité de potentialisation des infrastructures
bat son plein, tout comme celle de construction d’usines,
de bureaux, d’habitations civiles ; les rangées
d’arbres plantés récemment et jalousement entretenus
sautent aux yeux, ainsi que les buissons de verdure qui bordent
et parfois séparent aussi les routes et les autoroutes.
Oui, parce qu’au-delà du miracle économique
Chongqing poursuit un objectif plus ambitieux encore
: elle entend se proposer à toute la nation comme un
« nouveau modèle » de développement,
en régulant mieux et de façon plus « harmonieuse
» les rapports à l’intérieur de la
ville, entre ville et campagne et entre homme et nature.
Dans ce qui devrait devenir la nouvelle Shanghai,
la référence à Mao Zedong est constante,
et il ne s’agit pas seulement de l’hommage dû
au grand protagoniste de la lutte de libération nationale
du peuple chinois, au père de la patrie qui, non par hasard,
trône place Tienanmen comme sur les billets de banque ; il
s’agit de prendre au sérieux
le renvoi à la « pensée
de Mao Zedong », inscrite dans le Statut du Parti
communiste chinois.
A Chongqing on a la nette impression qu’ont
commencé les débats et, on présume, la lutte
politique en préparation du Congrès prévu dans
deux ans.
Il convient en ce point de se débarrasser d’une
équivoque possible : la discussion ne porte pas sur
la politique de réforme et d’ouverture définie
il y a plus de trente ans dans la Troisième session plénière
de XIème Comité central (18-22 décembre 1978)
: dans les Statuts du Pcc est inscrit aussi le renvoi à
la « théorie de Deng Xiaoping » et à
l’ « importante idée des trois représentations
», même si la catégorie de « pensée
» veut avoir une importance stratégique plus grande
que la catégorie de « théorie »
(qui fait référence à une conjoncture même
si c’est une conjoncture de longue période) et que
la catégorie d’ « idée »
(laquelle, si « importante » soit-elle, désigne
une contribution sur un aspect déterminé).
Mais surtout, personne ne veut revenir à
la situation dans laquelle en Chine il n’y avait d’
« égalité
» que dans le sens où les deux
trains de la métaphore que j’ai utilisée plusieurs
fois étaient tous les deux arrêtés à
la gare « Sous-développement »
ou s’éloignaient d’elle avec lenteur. - Non,
désormais on peut considérer comme définitivement
acquise la conscience selon laquelle le socialisme n’est pas
la distribution égale de la misère.
D’autant plus qu’une telle «
égalité » est totalement illusoire et peut
même se renverser en son contraire.
Quand la misère atteint un certain niveau,
elle peut comporter le risque de la mort par inanition. Dans ce
cas, si modeste et réduit qu’il soit, le morceau de
pain qui garantit la survie aux plus chanceux signe quand même
une inégalité absolue, l’inégalité
absolue subsistant entre la vie et la mort.
C’est, avant l’introduction de la politique
de réforme et d’ouverture, ce qu’on a constaté
dans les années les plus tragiques de la République
Populaire Chinoise : conséquence soit de l’héritage
catastrophique dérivé du saccage et de l’oppression
impérialiste, soit de l’impitoyable embargo imposé
par l’Occident, soit des graves erreurs commises par la nouvelle
direction politique.
La centralité
du devoir de développement des forces productives reste donc
certaine, mais cette centralité peut être
interprétée de façon sensiblement différente…
5. Celui qui
a été appelé à diriger Chongqing est
Bo Xilai, ex brillant
ministre du commerce extérieur.
| C’est une circonstance qui nous permet de
réfléchir sur le
processus de formation du groupe dirigeant en Chine.
Un représentant du gouvernement central, qui dans le
déroulement de sa tâche, s’est distingué
et a acquis un prestige même sur le plan international,
est envoyé en province pour affronter une tâche
de nature différente et de proportions gigantesques.
Frappant la corruption de façon capillaire et
radicale et proposant dans la théorie et dans la pratique
réelle de gouvernement un « nouveau
modèle », engagé à brûler
les étapes dans la liquidation des inégalités
devenues intolérables et dans la réalisation de
la « société harmonieuse »,
Bo Xilai a suscité un débat
national : il est facile de prévoir
sa présence en position éminente dans le groupe
dirigeant qui sortira du XVIIIème Congrès du Pcc,
même si ce serait
une erreur de donner |
Familiers
d'analyses convergeant largement avec celles de Domenico Losurdo,
ou même les anticipant, nos lecteurs ne pourront être
surpris de voir le philosophe communiste italien insister
sur les enjeux tournant autour de la personne de Bo
Xilai. Le Monde Réel en avait longuement parlé
dès le mois d'avril
2010 (textes et photos publiés:
ci-dessus) |
pour acquis
le résultat du débat (et de la lutte politique) en
cours.
Donc : en conclusion d’une
période d’incertitudes, de conflits et de déchirements,
à la première génération de révolutionnaires
ayant eu en son centre Mao Zedong a succédé la seconde
génération de révolutionnaires avec, au centre,
Deng Xiaoping. Ont suivi ensuite la troisième
puis la quatrième génération de révolutionnaires
avec au centre respectivement Jiang Zenin et Hu Jintao. Du
prochain Congrès du Parti sortira la cinquième
génération de révolutionnaires. C’est
une perspective donnée en son temps par Deng Xiaoping, qui
a ainsi confirmé sa clairvoyance et sa lucidité dans
la construction du Parti et de l’Etat : la personnalisation
du pouvoir et le culte de la personnalité sont dépassés
; on a mis fin à l’occupation à vie des charges
politiques ; on a affirmé un processus de formation
et de sélection des groupes dirigeants qui, jusqu’à
présent, a donné d’excellents résultats.
6. Mais
jusqu’où peut-on considérer comme socialiste
le « socialisme de marché »
théorisé et pratiqué par le Parti communiste
chinois ?
Dans la délégation bariolée qui
vient d’Occident ne manquent pas les doutes, les perplexités,
les critiques ouvertes. Un débat de développe,
ouvert et vif, une fois de plus encouragé par nos interlocuteurs
et hôtes.
Il ne fait aucun doute qu’à la
suite de l’affirmation de la politique de réforme et
d’ouverture, l’aire de l’économie d’Etat
s’est restreinte et que l’aire de l’économie
privée s’est élargie : sommes-nous en présence
d’un processus de restauration du capitalisme
?
Les communistes chinois font remarquer que
le rôle central et dirigeant de l’Etat (et du Parti
communiste) reste ferme : qu’en est-il ?
Le panorama économique et social de la Chine
d’aujourd’hui se caractérise par la présence
simultanée des formes les plus diverses de propriété
: propriété d’Etat ; propriété
publique (dans ce cas le propriétaire est non pas
l’Etat central mais, par exemple, une municipalité)
; sociétés par actions dans le cadre desquelles
la propriété d’Etat ou la propriété
publique détient la majorité absolue, ou bien la majorité
relative ou un pourcentage significatif du paquet d’actions
; propriété coopérative ; propriété
privée. Dans ces conditions, il s’avère
bien difficile de calculer avec précision le pourcentage
de l’économie d’Etat et publique. Rentré
chez moi, je trouve un numéro particulièrement intéressant
de l’International Herald Tribune : j’y lis un calcul
effectué par un professeur de la prestigieuse université
de Yale, exactement Chen Zhiwu (donc un Etats-unien d’origine
chinoise, qui est peut-être dans des conditions privilégiées
pour s’orienter dans la lecture de l’économie
du grand pays asiatique) indiquant que «
l’Etat contrôle trois quarts de la richesse de la Chine
» (7 juillet 2010, p.18). Il faut ajouter
à ceci une donnée généralement
négligée : en Chine la propriété du
sol est entièrement aux mains de l’Etat ; les paysans
en ont l’usufruit, qu’ils peuvent aussi vendre, mais
pas la propriété. Pour ce qui concerne l’industrie,
d’autres calculs attribuent un poids plus réduit à
l’Etat.
Dans tous les cas, ceux
qui imaginent un processus graduel et irréversible de retrait
de l’Etat de l’économie se fourvoieraient complètement.
Sur Newsweek du 12 juillet, un article d’Isaac Stone Fish
attire l’attention sur les « entreprises
de propriété d’Etat qui dominent de façon
croissante l’économie chinoise ».
En tous cas –réaffirme l’hebdomadaire Etats-unien-
dans le développement de l’Ouest (qui
se dessine désormais dans toute son ampleur et sa profondeur)
le rôle de l’entreprise privée sera bien plus
réduit que celui qu’il a joué en son temps dans
le développement de l’Est.
Les camarades chinois nous font noter que,
en introduisant de forts éléments
de concurrence, l’aire économique
privée a contribué en dernière analyse
au renforcement de l’aire d’Etat
et publique, qui a été ainsi
obligée de se débarrasser du bureaucratisme, du désengagement,
de l’inefficience, du clientélisme.
En effet, justement grâce aux réformes
de Deng Xiaoping, les entreprises d’Etat jouissent de nos
jours d’une solidité et d’une compétitivité
sans précédents dans l’histoire du socialisme.
C’est un point qui peut être éclairci à
partir d’un numéro de l’Economist (10-16 juillet
2010) que j’achète et parcours dans le confortable
aéroport de Pékin, en attendant le vol de retour vers
l’Italie : l’article de fond souligne
que quatre des dix plus importantes banques mondiales sont à
présent chinoises. Ces banques, au
contraire des banques occidentales, sont en excellente santé,
« gagnent de l’argent »,
mais « l’Etat détient
la majorité des actions et le Parti communiste nomme les
plus hauts dirigeants, dont la rétribution est une fraction
de celle de leurs homologues occidentaux ».
De plus, ces dirigeants « doivent répondre
à une autorité supérieure à celle de
la bourse », c’est-à-dire aux
autorités d’un Etat dirigé par le Parti communiste.
Le prestigieux hebdomadaire financier anglais n’arrive
pas à se convaincre de ces nouveautés inouïes
: il espère et parie qu’à l’avenir les
choses vont changer. Un fait reste aujourd’hui sous les yeux
de tout le monde : l’économie d’Etat et publique
n’est pas synonyme d’inefficience, comme le prétendent
les paladins du néo-libérisme, et les banques ne doivent
pas payer leurs dirigeants comme des nababs pour être compétitives
sur le marché intérieur et international.
7. Il est probable
que l’aire économique privée satisfasse des
exigences ultérieures. En préliminaire elle rend plus
aisée l’introduction de la technologie la plus avancée
des pays capitalistes : n’oublions pas que sur ce point les
Usa cherchent encore à imposer un embargo aux dépens
de la Chine. Mais il y a un autre point, dont je me rends compte
en visitant le très avancé parc industriel de Weifang.
Dans certains cas ce sont des Chinois d’outre-mer qui ont
fondé les entreprises privées : ils ont étudié
à l’étranger (surtout aux USA), en obtenant
d’excellents résultats et en accumulant parfois un
certain capital. Ils rentrent maintenant dans leur patrie,
avec une décision qui suscite un désarroi dans les
pays où ils s’étaient établis : comment
est-il possible que des intellectuels de premier plan abandonnent
la « démocratie » pour retourner dans
la « dictature » ? Outre l’appel patriotique,
qui les invite à participer à l’effort collectif
de tout un peuple pour que la Chine atteigne les niveaux les plus
avancés de développement, de technologie et de civilisation,
ces Chinois d’outre-mer sont aussi attirés par la perspective
de faire valoir leur talent et leur expérience dans les Universités
comme dans les entreprises privées de haute technologie qu’ils
ouvrent. En d’autres termes, nous sommes devant la
continuation politique de front uni théorisée
et pratiquée par Mao non seulement au cours de la
lutte révolutionnaire mais aussi pendant
plusieurs années après la fondation de la République
Populaire Chinoise.
Mais entrons enfin dans ces usines
de propriété privée. Avec ou sans Chinois d’outre-mer,
elles nous réservent de grandes surprises.
Ceux qui viennent à notre rencontre sont en
premier lieu des membres du Comité de Parti, dont les photos
sont bien en évidence dans divers services. Dans le récit
émergent presque fortuitement les conditionnements qui pèsent
sur la propriété. Celle-ci est poussée ou pressée
de réinvestir une partie consistante des profits
(parfois jusqu’à 40%) dans le développement
technologique de l’entreprise ; une autre partie
des profits, dont le pourcentage est difficile à calculer,
est utilisée pour des interventions de caractère
social (par exemple la construction d’écoles
professionnelles ensuite données à l’Etat ou
à une municipalité, ou bien le secours aux victimes
d’une catastrophe naturelle). Si l’on se souvient que
ces entreprises privées dépendent largement du crédit
alloué par un système bancaire contrôlé
par l’Etat et si l’on pense aussi à la présence
à l’intérieur de ces entreprises de Parti et
syndicat, une conclusion s’impose
: dans ces entreprises privées le pouvoir de la propriété
privée est équilibré et limité par une
sorte de contre-pouvoir.
Mais quel est le rôle joué par
le Parti et le syndicat ?
Les réponses que nous recevons ne satisfont
pas tous les membres de notre délégation. Certains,
se faisant à nouveau l’écho d’une tendance
assez répandue dans la gauche occidentale, concentrent leur
attention exclusivement sur le niveau des salaires.
Nos interlocuteurs chinois, par contre, font comprendre
que, au-delà de l’amélioration
des conditions de vie et de travail des ouvriers,
ils se préoccupent de la contribution que leurs entreprises
peuvent fournir au développement de l’économie
et de la technologie de toute la nation.
De cet échange d’idées nous voyons
à nouveau émerger l’opposition entre les deux
figures sur lesquelles insiste le Que faire ?
de Lénine. Le représentant de la gauche occidentale,
qui appelle les ouvriers chinois à rejeter tout compromis
avec le pouvoir d’Etat dans leur lutte pour des salaires plus
élevés, croît être radical et
même révolutionnaire. En réalité,
il se place dans le sillage du réformiste ou, pire,
du corporatiste « secrétaire d’une
quelconque trade-union » auquel Lénine reproche
de perdre de vue la lutte d’émancipation dans
ses différents aspects nationaux et internationaux,
en devenant ainsi parfois le soutien d’ « une nation
qui exploite tout le monde » (à cette époque
l’Angleterre). - Le révolutionnaire « tribun
populaire » se conduit bien différemment.
Certes, par rapport à 1902 (année de
publication de Que faire ?), la situation a radicalement
changé. Entre-temps en Chine le « tribun populaire
» peut compter sur le soutien du pouvoir politique ;
il n’en demeure pas moins que,
pour être révolutionnaire, celui-ci,
tirant profit de l’enseignement
de Lénine, doit savoir envisager
l’ensemble des rapports politiques et sociaux à un
niveau national et à un niveau international.
Une augmentation consistante des salaires
s’impose et est déjà en acte, favorisée
ou promue par le pouvoir central lui-même, (comme
le reconnaît la grande presse internationale) mais cette augmentation,
au-delà de l’amélioration des conditions de
vie et de travail des ouvriers, vise à augmenter
le contenu technologique des produits industriels et ainsi à
consolider l’économie chinoise dans son ensemble, en
la rendant aussi moins dépendante des exportations. Les
(justes) revendications salariales immédiates ne doivent
pas compromettre la poursuite de l’objectif
stratégique du renforcement d’un pays
qui bride de plus en plus, déjà avec son développement
économique, les plans de l’impérialisme ou de
l’ « hégémonisme », comme
nos interlocuteurs chinois préfèrent dire de façon
plus diplomatique.
8. Enfin, dernier
objet du scandale : en hommage à l’ « importante
idée des trois représentations », même
les entrepreneurs sont admis dans les rangs du Parti
communiste chinois. Et de nouveau émergent
les préoccupations et les angoisses de certains membres de
la délégation européenne : assistons-nous
à l’embourgeoisement en cours du Parti qui devrait
garantir le sens de la marche socialiste de l’économie
de marché ?
En préliminaire, les interlocuteurs chinois
font remarquer que le nombre des entrepreneurs admis dans les rangs
du Parti (après un processus rigoureux de vérification
et sélection) est tout à fait insignifiant
en comparaison d’une masse de militants qui se monte à
un peu moins de 80 millions ; en d’autres termes,
il s’agit d’une présence
symbolique.
Mais cette explication ne suffit pas. Nous avons vu
que certains de ces entrepreneurs jouent un rôle national
: dans certains secteurs de l’économie ils ont effacé
ou réduit la dépendance technologique de la Chine
vis-à-vis de l’étranger ; parfois, non seulement
sur le plan objectif mais de façon consciente certains d’entre
eux se sont placés en première file dans la lutte
engagée par le Parti communiste dès 1949 : la lutte
pour faire échec à l’impérialisme en
passant de la conquête de l’indépendance sur
le plan politique à la conquête de l’indépendance
sur le plan économique et technologique aussi.
Dans un monde qui se caractérise de plus en
plus par la knowledge economy, c’est-à-dire par
une économie fondée sur la connaissance,
il peut advenir que le stakhanoviste héros du travail de
l’URSS de Staline prenne l’allure tout à fait
nouvelle d’un technicien super-spécialisé qui,
lançant une entreprise de haute valeur technologique, fournit
une contribution importante à la défense et au renforcement
de la patrie socialiste.
On peut faire une dernière considération.
Sur la vague du « socialisme de marché
» s’est constituée une
nouvelle strate bourgeoise en rapide expansion.
La cooptation de certains de ses membres dans le cadre du Parti
communiste comporte une décapitation politique de cette nouvelle
strate, de la même façon que dans une société
bourgeoise la cooptation de la part de la classe dominante de certaines
personnalités d’extraction ouvrière ou populaire
stimule la décapitation politique des classes subalternes.
9. Le moment
est venu de tirer des conclusions. Dans mon anglais claudiquant
je les expose à l’occasion de quelques banquets et,
surtout, du dîner qui précède le voyage de retour
et qui se déroule en présence entre autres de Huang
Huaguang, directeur général du Bureau pour l’Europe
occidentale du Département international du Comité
Central du Pcc.
Tous les participants au voyage sont invités
à s’exprimer avec une grande franchise.
Dans mes interventions j’essaie de dialoguer
aussi avec les autres membres de la délégation de
l’Europe occidentale et surtout peut-être avec eux.
Quand ils déclarent ne se trouver qu’au
stade primaire du socialisme et prévoient que ce stade
durera jusqu’à la moitié
du XXIeme siècle, les communistes
chinois reconnaissent indirectement le poids que les rapports
capitalistes continuent à exercer dans leur
pays immense et si varié. D’autre part, le
monopole du pouvoir politique détenu par le Parti communiste
(et par les 8 Partis mineurs qui reconnaissent sa direction)
est sous les yeux de tout le monde. A l’observateur attentif,
ne devrait pas non plus échapper le fait que, situées
comme elles le sont en position de subalternité sur le plan
économique, politique et social, les entreprises privées
elles-mêmes, plus que la logique du profit maximum, sont stimulées,
poussées et pressées à respecter une logique
différente et supérieure : celle du développement
de plus en plus généralisé et de plus en plus
capillairement répandu de l’économie comme de
la technologie nationale.
En dernière analyse, à travers une série
de médiations, même ces entreprises privées
se révèlent assujetties ou subordonnées au
« socialisme de marché ».
Et, donc, les prêches moralisantes qu’une certaine
gauche occidentale ne se lasse pas de faire au Parti communiste
chinois sont d’une part redondantes et superflues,
d’autre part infondées et inconsistantes. Evidemment,
il est tout à fait légitime de formuler des doutes
et des critiques sur le « socialisme de marché
». Mais sur un point au moins je retiens qu’il
devrait être possible à gauche de parvenir à
un consensus. La politique de réforme et d’ouverture
introduite par Deng Xiaoping n’a pas signifié du tout
l’homologation de la Chine à l’Occident capitaliste
comme si le monde entier était désormais caractérisé
par un calme plat. En réalité, à partir
justement de 1979 s’est développée une lutte
qui a échappé aux observateurs les plus artificiels
mais dont l’importance se manifeste avec une évidence
de plus en plus grande. Les USA et leurs alliés espéraient
réaffirmer une division internationale du travail sur cette
base : la Chine aurait dû se limiter à la production,
à bas prix, de marchandises dépourvues de réel
contenu technologique. En d’autres termes, ils espéraient
conserver et accentuer le monopole occidental de la technologie
: sur ce plan la Chine, comme tout le Tiers Monde, aurait
dû continuer à subir un rapport de dépendance
en regard de la métropole capitaliste. On comprend
bien que les communistes chinois aient interprété
et vécu la lutte pour faire échouer ce projet néo-colonialiste
comme la continuation de la lutte
de libération nationale : il n’y
a pas de réelle indépendance politique sans indépendance
économique ; au moins ceux qui se réclament
du marxisme devraient être au clair avec
cette vérité ! Grâce au maintien convoité
du monopole de la technologie, les USA et leurs alliés entendaient
continuer à dicter les termes des relations internationales.
Avec son extraordinaire développement économique
et technologique, la Chine a ouvert la voie à la démocratisation
des rapports internationaux. De ce résultat, devraient
se réjouir non seulement les
communistes mais aussi tout authentique démocrate
: il y a maintenant de meilleures conditions pour l’émancipation
politique et économique du Tiers Monde.
En ce point il convient de se débarrasser d’une
équivoque qui rend difficile la communication entre Pcc et
gauche occidentale dans son ensemble. Même au milieu d’oscillations
et contradictions en tous genres, depuis sa fondation la
République Populaire Chinoise s’est engagée
à lutter contre non pas une mais deux inégalités,
l’une de caractère interne, l’autre de caractère
international. Dans son argumentation de la nécessité
de la politique de réforme et d’ouverture qu’il
souhaitait, Deng Xiaoping, dans une conversation du 10 octobre 1978,
attirait l’attention sur le fait que le « gap »
technologique était en train de s’élargir par
rapport aux pays les plus avancés. Ceux-ci se développaient
« à une vitesse terrible », alors que
la Chine risquait de rester de plus en plus loin derrière
(Selected Works, vol. 3, p. 143). Mais si elle avait raté
le rendez-vous avec la nouvelle révolution technologique,
elle se serait trouvée dans une situation de faiblesse semblable
à celle qui l’avait livrée désarmée
aux guerres de l’opium et à l’agression
de l’impérialisme. Si elle avait raté ce rendez-vous,
outre le dommage à elle-même, la Chine aurait causé
un dommage énorme à la cause de l’émancipation
du Tiers Monde dans son ensemble.
Il faut ajouter que, justement du fait qu’elle
a su réduire de façon drastique l’inégalité
(économique et technologique) sur le plan international,
la Chine est aujourd’hui dans de meilleures conditions, grâce
aux ressources économiques et technologiques qu’elle
a accumulées entre-temps, pour affronter le problème
de la lutte contre l’inégalité sur
le plan interne. Le «
siècle des humiliations » de la
Chine (la période qui va de 1840 à 1949, à
savoir de la première guerre de l’opium à la
conquête du pouvoir par le Pcc) a coïncidé historiquement
avec le siècle de la plus profonde dépravation morale
de l’Occident : guerres de l’opium avec la dévastation
infligée à Pékin au Palais d’Eté
et avec la destruction et le saccage des œuvres d’art
qu’il contenait, expansionnisme colonial et recours aux pratiques
esclavagistes ou génocidaires aux détriments des
« races inférieures », guerres impérialistes,
fascisme et nazisme, avec la barbarie capitaliste, colonialiste
et raciste qui atteint son sommet.
De la façon dont l’Occident saura envisager
la renaissance et le retour de la Chine, on pourra évaluer
s’il est décidé à faire réellement
ses comptes avec le siècle de sa plus profonde dépravation
morale.
Qu’au moins la gauche sache se faire
l’interprète de la culture la plus avancée et
la plus progressiste de l’Occident !
Publié samedi 24 juillet 2010 sur le blog
de l’auteur. Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio
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(Suite de l'entretien
avec Mohamed Hassan)
La première consiste à s’approvisionner
en Asie Centrale. Une conduite à
haut débit relie maintenant le Turkménistan
à la province chinoise du Xinjiang ; d’ici
2015, il devrait fournir quarante milliards de
mètres cubes par an, soit près de la moitié
de la consommation chinoise actuelle. Un autre
"tube" relie également la Chine
au Kazakhstan, acheminant du pétrole de
la mer Caspienne.
Il y a aussi le sud de l’Asie. Pékin
a passé des accords avec le Bangladesh pour
s’approvisionner en gaz et en pétrole.
On a annoncé récemment la construction d’un
oléoduc et d’un gazoduc qui fourniront respectivement,
depuis le Myanmar (Birmanie), 22 millions de tonnes
de pétrole et 12 milliards de mètres cube de gaz par
an.
Enfin, la troisième stratégie chinoise, surnommée
« collier de perles », consiste à construire
des ports dans des pays amis le
long de la côte nord de l’océan Indien.
Objectif : disposer
d’un trafic maritime autonome dans cette région. Dans
cette stratégie, s’inscrit la construction au Pakistan
du port en eaux profondes de Gwadar. Ce type de
port est particulièrement adapté au trafic de porte-
containers et la Chine devrait en construire d’autres,
notamment en Afrique.
(...)Certains des bateaux (...) acheminant des marchandises
vers la Chine depuis l’Amérique
latine sont trop gros pour rejoindre l’océan
Pacifique via le canal de Panama. Ils passent donc par
l’océan Atlantique, puis par l’océan Indien
avant de rejoindre la Chine. Durant ce périple, ils ne devraient
plus nécessairement transiter par l’Europe
comme maintenant et rejoindre l’océan Indien à
travers le canal de Suez.
Dans le cadre de l’axe Sud - Sud, ces bateaux
containers pourraient plutôt transiter par l’Afrique
en reliant l’Amérique Latine et l’Asie.
Ceci aurait de grandes conséquences pour l’Afrique.
Des pays comme le Mozambique, la Somalie, l’Afrique
du Sud ou Madagascar pourraient rejoindre ce grand
réseau de l’océan Indien. Si l’on
y développe de nouveaux ports comme celui de Gwadar, cela
provoquerait un boom économique considérable
dans cette région d’Afrique. (...)
Connecter l’Afrique au marché asiatique grâce
à l’océan Indien serait une véritable
aubaine pour le continent noir.
Nelson Mandela, lorsqu’il était
président de l’Afrique du Sud, souhaitait voir
aboutir ce projet mais les Etats-Unis et l’Europe
s’y opposèrent. Aujourd’hui,
la Chine a les moyens de prendre les devants.
Cet axe Sud-Sud se met en place
: les pays du tiers monde échappent
aux divisions instaurées entre eux
et coopèrent de plus en plus. Le
monde est en plein bouleversement !
- Comment la Chine est-elle devenue une si grande puissance en si
peu de temps ?
- Jusqu’au XIXème siècle, la Chine était
une grande puissance. Elle vendait des marchandises de
bonne qualité et disposait de plus
de devises étrangères, d’or et d’argent
que les puissances européennes. Mais le pays n’était
pas vraiment ouvert au commerce international.
Il existait seulement quelques comptoirs sur les côtes, au
grand dam de la Grande-Bretagne. Cette dernière,
en pleine révolution industrielle, cherchait à écouler
une importante quantité de ses produits dans l’ensemble
de la Chine.
Aussi, lorsque le vice-roi Lin Zexu ordonna en 1838 la destruction
de caisses d’opium que la Grande-Bretagne importait
illégalement sur le territoire chinois, les Britanniques
y trouvèrent un prétexte de guerre.
Lord Melbourne envoya une expédition sur Canton,
ce fut la première guerre de l’opium.
Elle prit fin quatre ans plus tard. Vaincus, les Chinois
furent forcés d’ouvrir davantage leur pays au commerce
international.
Mais les puissances impérialistes souhaitaient pénétrer
plus encore vers l’intérieur de la Chine afin d’y
écouler leurs marchandises. Et elles exigeaient la
légalisation de la vente d’opium, malgré
les ravages que celui-ci provoquait dans
la population. Car ce commerce très lucratif leur
permettait de se faire payer en lingots d’argent
et d’avoir une balance commerciale avantageuse.
Face au refus de l’Empire chinois, la Grande-Bretagne
et la France déclenchèrent la « seconde
guerre de l’opium » (1856 – 1860). A
genoux, la Chine devint alors une semi-colonie
des puissances occidentales. Finalement, la vente de l’opium
fut légalisée et la Grande-Bretagne et les
Etats-Unis s’y adonnèrent avec grand profit.
De tout ça, on ne parle jamais en Europe, où on semble
finalement bien mal connaître l’histoire de la Chine…(...)
Ces guerres impérialistes et les destructions causées
par les puissances coloniales ont provoqué la mort de plus
de cent millions de Chinois. Certains furent emmenés
comme esclaves dans des mines au Pérou dans
d’épouvantables conditions de travail qui provoquèrent
de nombreux suicides collectifs. D’autres
furent exploités pour construire les chemins de fer
aux Etats-Unis. Tandis que des milliers d’enfants
chinois furent kidnappés pour creuser
les premiers puits de pétrole de Shell à Brunei, alors
que les techniques de forage mécanisées n’étaient
pas encore au point.
Ce fut une période terrible. Aucun
peuple n’a autant souffert. Il faudra attendre
1949 et la révolution menée
par Mao, pour voir la Chine redevenir
un Etat indépendant et prospère.
- Certains attribuent ce formidable
essor chinois à Deng Xiaoping : ce n’est qu’en
prenant ses distances avec le maoïsme et en ouvrant la Chine
aux capitaux étrangers qu’il aurait permis au pays
de se développer…
C’est oublier que la Chine sous Mao
connaissait déjà une croissance
continue oscillant entre les 7% et 10% ! - Certes,
Mao a commis des erreurs durant la révolution culturelle.
Mais il a tout de même sorti un pays d’un
milliard d’habitants de l’extrême pauvreté.
Et il a permis à la Chine de redevenir un Etat indépendant
après un siècle d’oppression. Il est
donc faux d’attribuer uniquement le développement
de la Chine à la politique d’ouverture de Deng Xiaoping.
Parti de rien, ce pays n’a cessé
de se développer depuis la révolution de 1949. Et
cette tâche n’est pas terminée.
Bien évidemment, l’ouverture actuelle au capitalisme
soulève beaucoup de questions sur l’avenir de la Chine.
Il y aura très certainement des contradictions entre
les différentes forces sociales avec ce renforcement d’une
bourgeoisie locale. La Chine pourrait devenir un
pays totalement capitaliste, mais pas dominé par l’impérialisme.
Mais dans les deux cas, les Etats-Unis chercheront à
empêcher que ce pays devienne une grande puissance
ayant les moyens de leur tenir tête.
- Justement, certains affirment que
la Chine est elle-même devenue une puissance impérialiste,
exportant ses capitaux aux quatre coins de la planète et
prospectant partout dans le Sud pour s’approvisionner en matières
premières ?
- Il y a une confusion, même au sein de la gauche,
sur la définition de l’impérialisme apportée
par Lénine (qui a sans
doute le mieux étudié ce phénomène).
Certains ne retiennent qu’une seule composante de
cette définition : l’exportation de capitaux vers des
pays étrangers. Bien sûr, c’est un facteur
essentiel. En effet, grâce à l’exportation de
capitaux, les puissances capitalistes s’enrichissent plus
vite et finissent par dominer l’économie des
pays moins développés. - Mais dans
le cadre de l’impérialisme, cette domination économique
est inséparable d’une domination politique qui transforme
le pays en semi-colonie.
Autrement dit, si vous êtes un impérialiste,
vous devez, dans les pays où vous exportez des capitaux,
créer votre propre marionnette : un gouvernement servant
vos intérêts.Vous pouvez aussi entraîner
l’armée de votre semi-colonie pour organiser des putschs
militaires lorsque la marionnette n’obéit pas.
Cela s’est passé récemment au Honduras
où le président Manuel Zelaya a été
destitué par une armée dont les officiers ont été
formés dans les académies militaires étasuniennes.
Vous pouvez également infiltrer l’appareil
politique avec des organisations comme la CIA pour vous créer
des collaborateurs internes. Bref, l’impérialisme
repose sur une double domination : économique
et politique. L’une ne va pas sans l’autre.
Voilà qui fait une grande différence avec
la Chine. Celle-ci ne s’ingère pas
dans les affaires politiques des pays avec qui elle commerce.
Et l’exportation de ses capitaux ne vise pas à
étouffer et dominer l’économie des pays partenaires.
Donc, la Chine non seulement n’est pas une puissance
impérialiste, mais elle permet même aux pays victimes
de l’impérialisme de se libérer
en bouleversant les rapports de domination
établis par l’Occident.
Les Etats-Unis peuvent-ils encore stopper leur concurrent chinois
? D’accord, le Pentagone est bien implanté dans la
région, mais une confrontation militaire directe
avec la Chine parait improbable : Washington semble toujours
embourbé au Moyen-Orient et, d’après
de nombreux experts, ne serait pas en mesure de remporter
un conflit direct contre Pékin.
En effet, bombarder et envahir la Chine n’est pas une option
envisageable. Les Etats-Unis ont donc élaboré d’autres
stratégies.
- La première consiste à s’appuyer
sur des Etats-vassaux en Afrique pour contrôler
le continent et empêcher la Chine d’accéder
aux matières premières. Cette stratégie
n’est pas neuve, elle avait été mise au point
après la Seconde Guerre mondiale pour contenir le développement
du Japon.
- Et quels sont aujourd’hui ces Etats-vassaux
?
- En Afrique du Nord, vous avez l’Egypte.
Pour l’Afrique de l’Est, c’est l’Ethiopie.
Pour l’Afrique de l’Ouest, le Nigéria.
Pour le Sud et le centre du continent, Washington misait
sur l’Afrique du Sud. Mais cette stratégie est un échec.
(...)Les Etats-Unis ne parviennent pas à
empêcher les Etats africains de commercer avec la Chine
et ils ont perdu beaucoup d’influence sur ce continent.
En témoigne le camouflet essuyé par
le Pentagone lorsqu’il a cherché, en vain,
un pays pour accueillir le siège de son commandement
régional Africom.
Tous les Etats du continent ont refusé d’abriter
cette base. Le ministre sud-africain de la Défense a expliqué
que ce refus était « une décision africaine
collective » et la Zambie avait même rétorqué
au secrétaire d’Etat américain : «
Aimeriez-vous avoir un éléphant dans votre living
? » Actuellement, le siège de ce commandement
régional pour l’Afrique est basé
à… Stuttgart ! C’est la
honte pour Washington.
- Une autre stratégie US pour contrôler
l’océan Indien serait d’utiliser
l’Inde contre la Chine en exacerbant les tensions
entre ces deux pays. Cette technique avait déjà été
utilisée pour l’Iran et l’Irak
dans les années 80. Les Etats-Unis armaient les deux camps
à la fois et Henry Kissinger avait déclaré
: « Laissez-les s’entretuer ! »
Appliquer cette théorie à l’Inde et à
la Chine permettrait de faire d’une pierre deux coups
en affaiblissant les deux grandes puissances émergentes d’Asie.
D’ailleurs, dans les années 60, les
Etats-Unis avaient déjà utilisé l’Inde
dans un conflit contre la Chine. Mais l’Inde
fut vaincue et aujourd’hui, je ne pense pas que ses
dirigeants feraient la même erreur de partir en guerre
contre leur voisin pour les intérêts d’une puissance
étrangère.
Il existe bien des contradictions entre Pékin et New
Delhi, mais elles ne sont pas majeures. Ces deux nations émergeantes
du Tiers-Monde ne devraient pas s’engager dans ce genre de
conflit typiquement impérialiste.
- Pas d’issue donc pour les
USA en Inde ou en Afrique. Mais en Asie de l’Est,
ils ont de nombreux alliés. Ne peuvent-ils compter sur eux
pour contenir la Chine ?
- Là aussi, Washington a échoué, à cause
de sa cupidité. L’Asie du Sud-Est a connu une
terrible crise économique en 1997, provoquée
par une grosse «
erreur » des
Etats-Unis. Tout est parti d’une dévaluation de la
monnaie thaïlandaise qui avait été attaquée
par des spéculateurs. Du coup, les Bourses se sont affolées
et beaucoup d’entreprises ont fait faillite. La Thaïlande
espérait recevoir le soutien des Etats-Unis, dont elle était
un fidèle allié. Mais la Maison Blanche ne bougea
pas. Elle rejeta même l’idée de créer
un Fonds monétaire asiatique pour venir
en aide aux pays les plus touchés. En fait, les multinationales
US ont profité de cette crise asiatique pour éliminer
des concurrents asiatiques dont l’ascension les inquiétait.
Finalement, c’est la Chine
qui sauva la région de la catastrophe en décidant
de ne pas dévaluer sa monnaie.
- Une monnaie faible favorise les exportations, et
si le yuan était descendu, l’augmentation des exportations
chinoises aurait complètement achevé les économies
des pays voisins déjà mal en point. Donc,
en maintenant la valeur de sa monnaie, la Chine a permis
aux pays de la région de relancer leurs exportations et de
se relever.
Alors que de nombreux gouvernements asiatiques gardaient
une certaine rancœur contre Washington pour son
rôle joué dans cette crise, le Premier ministre
malaisien déclara : « La collaboration de la Chine
et son haut sens des responsabilités ont préservé
la région d’un scénario encore bien plus catastrophique
».
Depuis lors, les relations économiques entre la Chine et
ses voisins n’ont cessé de se développer. En
2007, Pékin est même devenu le premier partenaire commercial
du Japon, pourtant un des alliés les plus stratégiques
des Etats-Unis en Asie.
De plus, la Chine n’a pas de prétention hégémonique
dans la région. Les Etats-Unis pensaient que les
pays de l’océan Indien seraient effrayés par
la puissance chinoise et chercheraient à être protégés.
Mais la Chine établit avec ses voisins des relations basés
sur le principe d’égalité. De ce point de vue,
les Etats-Unis ont donc aussi perdu la bataille en Asie de l’Est.
- Les Etats-Unis n’ont donc aucun moyen
d’empêcher la Chine de les concurrencer ?
- Il semble que non.
Pour se développer, la Chine a un besoin vital de ressources
énergétiques. Les USA cherchent donc à
contrôler ces ressources pour empêcher qu’elles
atteignent la Chine.C’était un objectif essentiel
des guerres d’Afghanistan et d’Irak,
mais celles-ci ont tourné au fiasco. Les
Etats-Unis ont détruit ces pays pour y placer
des gouvernements qui leur seraient dociles, mais
n’y sont pas parvenus. Cerise sur le gâteau
: les nouveaux gouvernements irakien et afghan commercent
avec la Chine ! Pékin n’a donc pas eu besoin
de dépenser des milliards de dollars dans une guerre illégale
pour faire main basse sur l’or noir irakien : les compagnies
chinoises ont simplement remporté des concessions pétrolières
dans une vente aux enchères tout à fait réglementaire.
On le voit, la stratégie de l’impérialisme
américain est donc un échec sur toute la ligne.
Il reste néanmoins une option aux Etats-Unis
: maintenir le chaos pour éviter
que la stabilité de ces pays
stratégiques ne profite à
la Chine. Cela suppose de poursuivre la guerre en
Irak et en Afghanistan et de l’étendre à
d’autres pays comme l’Iran,
le Yémen ou la Somalie.
Cette vision à court terme pourrait s’avérer
catastrophique car elle amènerait
encore plus de peuples sur la ligne anti-américaine, anti-Otan
et anti-Occident.
Ceux qui voudraient continuer sur la voie militaire feraient
mieux d’étudier l’histoire des Etats-Unis de
ces soixante dernières années : Washington
n’a gagné aucune guerre si ce n’est contre
la minuscule île de Grenade (1983).
- Comment s’est amorcé ce déclin de «
l’Empire américain » ?
- Après la Seconde Guerre mondiale, ce pays
avait tiré le jackpot. Il était en
effet intervenu très tard dans le conflit,
après avoir longtemps financé (de
manière très lucrative) les
deux camps : alliés et Nazis. Finalement, Washington
décida de venir au secours des alliés. Lorsque
le conflit prit fin, la Grande-Bretagne était minée
par les dettes, la puissance allemande était détruite
et l’Union Soviétique avait payé un lourd tribut
(plus de vingt millions de morts) pour venir à bout de l’armée
nazie. - Par contre, les Etats-Unis, n’ayant
fait pratiquement aucun sacrifice, en sortirent grands vainqueurs
: ils avaient un vaste territoire, une industrie qui tournait à
plein pot, de grosses capacités d’agriculture et leurs
principaux concurrents européens étaient à
genoux.
Voilà comment les Etats-Unis sont devenus une
superpuissance mondiale.
Mais par la suite, ils ont dépensé
tout ce jackpot gagné durant la Seconde Guerre mondiale
pour combattre le communisme.
L’économie américaine a été
militarisée et les guerres se sont enchaînées,
de la Corée à l’Irak en passant par
le Vietnam pour ne citer que celles-là. Aujourd’hui,
pour chaque dollar débloqué
par le budget du gouvernement américain, soixante
cents vont à l’armée. Un désastre
! Les autres industries majeures du pays ont été détruites,
les écoles et les hôpitaux publics sont dans un
état déplorable. Cinq ans après le
passage de l’ouragan Katrina, des habitants de la Nouvelle
Orléans vivent encore dans des camps. On peut comparer cette
situation avec celle du Liban :
ceux qui avaient perdu leur maison à cause des bombardements
israéliens de 2006 ont retrouvé un toit grâce
au Hezbollah. Ce qui a fait
dire à un mollah vivant aux USA qu’il valait mieux
être libanais que de vivre aux Etats-Unis car, au
pays du cèdre, on a au moins un toit sur la tête.
- Ce processus de militarisation a
plongé les Etats-Unis dans l’endettement.
Mais aujourd’hui, leur principal créancier
n’est autre que… la Chine ! Curieusement,
le destin de ces deux grands concurrents semble donc intimement
lié.
- Oui, l’économie est quelque chose de fou ! En fait,
la Chine exporte beaucoup de produits vers les Etats-Unis, qui lui
rapportent beaucoup de devises en dollars. L’accumulation
de ces devises permet à la Chine de maintenir un taux de
change stable entre le yuan et le billet vert, ce qui favorise ses
exportations. Mais l’accumulation de ces dollars US
conduit également Pékin à acheter des bons
du Trésor américain qui financent la dette étasunienne.
En finançant la dette des Etats-Unis, on peut donc
dire que la Chine finance la guerre contre le terrorisme !
Or, le Pentagone mène cette guerre pour mieux
contrôler les ressources énergétiques dans le
monde et tenter de contenir
l’émergence chinoise. Vous voyez :
la situation est paradoxale ! Mais cette campagne des USA est un
échec et leur économie est au bord de la faillite.
Il ne leur reste qu’une option : réduire leurs
dépenses militaires et utiliser leur budget pour relancer
l’économie.
Mais l’impérialisme
possède une logique dominée
par le profit immédiat et la concurrence sans frein
: du coup, il continue sur sa lancée jusqu’à
ce qu’il meure.
L’historien Paul Kennedy a étudié l’histoire
des grands empires : à chaque fois que l’économie
d’une grande puissance est en perte
de vitesse, mais que ses dépenses
militaires augmentent, alors cette grande puissance
est amenée à disparaître.
- C’est donc la fin de «
l’Empire américain » ?
- Qui peut le dire ? L’Histoire est faite de
zigzags et je n’ai pas de boule de cristal
pour prédire l’avenir. Mais tout porte à croire
que l’hégémonie des Etats-Unis touche
à sa fin. Il n’y aura plus de superpuissance
mondiale et les USA vont probablement redevenir
une puissance régionale importante. Nous allons
assister au retour inévitable du protectionnisme
et par conséquent, à la fin
de la mondialisation. Des blocs économiques
régionaux vont émerger et de ces
blocs, l’Asie sera le plus fort. Aujourd’hui,
les milliardaires sont de moins en moins du côté des
Blancs occidentaux. Ils sont en Asie où se trouvent la richesse
et les capacités de production.
- Qu’adviendra-t-il de l’Europe
?
- Elle possède des liens très forts avec les
Etats-Unis. Notamment à travers l’Otan,
une invention des USA, apparue après la Seconde Guerre mondiale
pour contrôler le vieux continent. Cependant, je pense qu’il
existe deux types de dirigeants en Europe : les pro-US et les vrais
Européens. Les premiers restent dépendants
de Washington. Les seconds privilégient
les intérêts propres de l’Europe et se lient
à la Russie. Avec la crise économique
et le déclin des USA, l’intérêt
logique de l’Europe est de se tourner
vers l’Asie.
Dans son célèbre livre Le grand Echiquier, le politologue
américain Zbigniew Brzezinski redoutait
de voir apparaître pareille alliance entre l’Europe
et l’Asie. Mais il disait que cette union
ne verrait probablement jamais le jour
en raison des différences culturelles.
Après la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis
dominaient la scène économique, particulièrement
en Europe, et ils ont pu exporter leur culture et leur mode
de vie. L’économie génère en
effet des liens culturels, mais la culture ne crée
des liens que lorsque l’estomac est rempli. On ne
mange pas de culture. Aussi, lorsque l’estomac est vide, la
culture passe après l’économie.
C’est pourquoi aujourd’hui, alors que le monde
capitaliste est en crise, l’Europe doit
faire passer ses intérêts économiques avant
les liens culturels l’unissant aux Etats-Unis.
Il serait donc logique qu’elle se tourne vers l’Asie.
D’autant que les liens culturels Europe – USA
ont été forgés par Hollywood.
Historiquement, on peut dire
que les liens culturels sont plus
forts entre, par exemple, l’Italie
et la Lybie ou bien entre l’Espagne
et le Maroc.
- Henry Kissinger, lorsqu’il n’ordonnait
pas de laisser les Iraniens et les Irakiens s’entretuer, disait
que l’hégémonie des Etats-Unis était
indispensable pour maintenir la paix et propager la démocratie
dans le monde. De nombreux spécialistes comme Brzezinski
ont soutenu la même idée. La fin de «
l’Empire américain » ne
risque-t-elle pas de provoquer des conflits majeurs ?
- La démocratie dont ils parlent est celle
des pays impérialistes occidentaux qui ne représentent
que 12% de la population
mondiale. De plus, on ne peut pas vraiment dire que l’hégémonie
des USA ait apporté paix et stabilité dans le monde.
Au contraire ! Pour rester l’unique superpuissance
mondiale, ils ont enchaîné les guerres et fomenté
des conflits aux quatre coins de la planète.
Aujourd’hui, beaucoup d’Européens, mêmes
s’ils condamnent les excès des Etats-Unis, ne souhaiteraient
pas voir tomber « l’Empire américain ».
Cela fait plus de soixante ans en effet que Washington domine militairement
le vieux continent, affirmant assurer sa sécurité.
Beaucoup d’Européens sont donc effrayés
à l’idée de faire une croix sur cette
« protection » et d’assumer eux-mêmes
leur sécurité.
Une armée européenne
exigerait qu’une grosse partie de l’économie
européenne soit investie dans l’armée.
Mais celle-ci n’est pas un secteur productif et ce refinancement
massif pourrait provoquer une nouvelle crise. De plus, si vous investissez
dans l’armée, une question va se poser : qui
va combattre ? En cas de guerre, l’Europe connaîtrait
de sérieux problèmes démographiques.
Selon moi, cette situation permet de comprendre la volonté
manifestée par certains dirigeants européens de se
rapprocher de la Russie. C’est la seule alliance,
pacifique et prospère, qui soit envisageable pour l’Europe.
Mais cela suppose de laisser la Russie devenir une grande
puissance dans laquelle les Européens pourraient
investir leurs technologies. Or, les Etats-Unis se sont
toujours opposés à l’intégration
de la Russie à l’Europe. Si elle se produit
quand même, il y aura en effet quelqu’un de
trop et Washington devra quitter le vieux continent.
- Les huit années de l’administration
Bush, sa politique guerrière, ses dépenses militaires
pharaoniques et ses échecs cuisants ont accéléré
la chute des Etats-Unis. Pensez-vous que Barack Obama puisse y changer
quelque chose ?
- Son élection est historique. Les Afro-américains
ont tellement souffert par le passé. Même s’ils
ont contribué énormément au développement
des Etats-Unis, leurs droits politiques ont été trahis.
En effet, durant la guerre civile américaine, les Afro-Américains
étaient victimes de l’esclavage dans le Sud. La bourgeoisie
du Nord leur promit alors la liberté s’ils acceptaient
de se battre pour elle. Les esclaves acceptèrent et leur
participation au conflit permit au Nord de l’emporter. Entre
1860 et 1880, les Etats-Unis connurent une période prospère,
sans racisme, qualifiée de reconstruction par le célèbre
leader afro-américain William Edward Burghardt Du Bois. Mais
très vite, l’élite US prit peur en voyant se
rallier des gens de couleur, travailleurs et citoyens ordinaires
: les propriétés de la minorité bourgeoise
étaient menacées par la solidarité des couches
populaires. La ségrégation fit donc son retour. Elle
avait pour but de briser l’unité des classes populaires
et de monter les simples citoyens les uns contre les autres afin
de préserver l’élite de toute révolte.
Au regard de l’histoire des Etats-Unis, l’ascension
d’un homme noir à la Maison Blanche est donc
très importante. Mais si Barack Obama est un président
progressiste (...), cela ne suffit
pas : le caractère réactionnaire de l’impérialisme
US refait surface, on le voit
de plus en plus.
Par conséquent, je ne pense pas que Barack Obama
pourra changer quoi que ce soit dans les mois ou les années
à venir. L’impérialisme
ne peut être changé ou
adapté. Il doit être renversé.
- Et quelle est la
place du monde musulman dans ce grand affrontement USA –
Chine ? Son rôle est-il réellement
important ?
- Très important. Comme nous l’avons indiqué
au début de cet entretien, les Etats-Unis ont diabolisé
le “péril islamiste” dans toute une
série de pays qui bordent l’Océan Indien
: Somalie, pays du Golfe, Asie centrale, Pakistan, Indonésie...
L’objectif, lié aux intérêts des multinationales
US, est de contrôler le pétrole et les ressources énergétiques
ainsi que les passages stratégiques de la région.
Mais au Moyen-Orient et dans l’ensemble du monde musulman
s’est développé un courant anti-impérialiste
qui résiste à la domination des Etats-Unis.
Il s’agit d’un facteur très positif. Tous les
peuples du monde ont intérêt instaurer des relations
basées sur le principe d’égalité et à
mettre fin au plus vite à l’hégémonie
(...) qui a provoqué tant d’agressions et de crimes.
Dans le passé, toutes sortes de personnalités et
de courants politiques ont essayé de pousser le monde musulman
dans les bras des Etats-Unis et leur grande alliance anticommuniste.
Mais en réalité, l’intérêt des
peuples de “l’arc
de l’Islam”, l’intérêt
des musulmans se trouve de l’autre côté. Si chacun
comprend et soutient le rôle positif de
la Chine dans le rééquilibrage des forces mondiales
aujourd’hui, alors devient possible une grande alliance
de tous les pays qui entendent se développer de façon
autonome, dans l’intérêt de leur population,
donc en échappant au pillage et aux ingérencesdes
puissances impérialistes.Chacun devrait
informer autour de soi et faire prendre conscience
de ces changements importants et positifs. Mettre fin
à l’hégémonie des puissances impérialistes
ouvrira de grandes perspectives pour la libération des peuples.
Mohamed Hassan recommande les lectures suivantes :
Robert D. Kaplan, Center Stage for the Twenty-first Century, in
Foreign Affairs, March/April 2009
Robert D. Kaplan, The Geography of Chinese Power, in Foreign Affairs,
May/June 2010
Chalmers Johnson, No longer the lone superpower – Coming to
terms with China
Cristina Castello, “Diego Garcia”, pire que Guantanamo
: L’embryon de la mort
Mike DAVIS, Génocides tropicaux. Catastrophes naturelles
et famines coloniales. Aux origines du sous-développement,
Paris, La Découverte, 2003, 479 pages
Peter Franssen, Comment la Chine change le monde
Pepe Escobar, China plays Pipelineistan
Edward A. Alpers, East Africa and the Indian Ocean,
Patricia Risso, Merchants And Faith : Muslim Commerce And Culture
In The Indian Ocean (New Perspectives on Asian History)
F. William Engdahl, A Century of War, Anglo-American oil politics
and the new world order
Michel Collon, Media Lies and the Conquest of Kosovo (NATO’s
Prototype for the Next wars of Globalization), traduction anglaise
de Monopoly, Investig’Action “
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Jean-Paul
Tchang, la Chine, le communisme chinois, le Parti Communiste Chinois
(suite de l'article en une de janvier
2011)
Marie-Françoise Bechtel
Je voudrais remercier beaucoup notre invité qui a été
passionnant, comme les questions le montreront. J’ai trouvé
son propos marqué par une grande fluidité.
Vous parlez d’une stratégie imparfaitement cohérente,
dont la conception n’est pas encore aboutie, mais, à
travers les évolutions simultanées du Parti communiste
chinois et de l’ouverture économique - et leur interaction
- que vous avez très bien retracées, je retrouve un
peu la théorie maoïste des phases.
Le PCC, dites-vous, a connu des phases. Simplement, selon vous,
la dernière phase n’est pas parfaitement claire. Il
y a aussi des phases successives dans l’économie. Votre
propos était si analytique qu’on a le sentiment que
vous avez introduit une certaine cohérence – volontaire
ou non – dans le regard rétrospectif que vous avez
jeté tant sur l’évolution dans les phases politiques
que sur l’évolution dans les phases économiques.
(...)
Jean-Pierre Chevènement
Cette question de la stratégie est extrêmement difficile.
Je ne suis pas sûr qu’il
n’y ait pas de stratégie. Lors d’un
voyage en Chine, Jean-Yves Autexier et moi-même avons été
très sympathiquement reçus par des dirigeants chinois
qui (...) nous ont expliqué qu’ils visaient une moyenne
aisance généralisée, la poursuite de la croissance
qu’ils avaient entreprise au tournant des années 1980
et qu’il ne s’agissait pas de remettre en cause leur
modèle. Ils avaient une vue assez claire et j’ajoute
légitime, c’était de faire que la moyenne aisance
dont ils faisaient bénéficier 300 ou 400 millions
de Chinois soit l’apanage des 1300 millions.
Alain Dejammet
(...)Je comprends, en vous écoutant, que vous n’êtes
probablement pas membre du Parti communiste chinois. Je le regrette
parce que nous aurions été intéressés
également par une vue de l’intérieur.
Ma question est très simple : Que
reste-t-il de communiste dans le Parti communiste chinois ? Vous
avez employé l’expression « commune populaire
» qui, pour un Français banal, évoque le
monde communiste.
Le vocable chinois correspondant à «
communiste » a-t-il une signification quelconque
?
Que reste-t-il de « communisme » dans le Parti
communiste chinois ? Est-il devenu une simple société
d’avancement mutuel ?
Question subsidiaire : je serais très intéressé
de savoir ce que font les trois avocats qui, dans un cabinet d’avocats,
constituent une cellule du Parti communiste chinois. Quand décident-ils
de se réunir en cellule ? Quelles motions élaborent-ils
?
Voilà des questions très simples auxquelles votre
expérience de l’intérieur - ou peut-être
de l’extérieur - du Parti communiste chinois vous permettra
de répondre.
Jean-Paul Tchang
Non, je ne suis pas membre du Parti communiste chinois.
Il y a eu des membres étrangers du Parti communiste chinois,
comme Rittenberg et un certain nombre de gens qui ont d’ailleurs
ajouté à la pagaille en Chine pendant la «
Révolution culturelle », mais c’est quand
même extrêmement rare.
Le mot « communisme » signifie,
certes, propriété commune des biens et des moyens
de production. Mais il ne faut jamais oublier le caractère
nationaliste et patriotique du Parti communiste chinois dès
ses origines, que ce soit vis-à-vis de la présence
étrangère, de la guerre antijaponaise, du Guomindang
ou même de Moscou. Aujourd’hui, l’avènement
reconnu de la Chine comme puissance qui compte sur le plan international
est présenté comme une illustration du succès
du projet initial des communistes chinois. Pour les Chinois extérieurs
au Parti, le Parti communiste chinois est le vrai parti nationaliste.
De ce point de vue, il n’a pas mal réussi.
Le Parti communiste est aussi le parti du pouvoir, le parti dirigeant,
et il veut être ressenti comme le pouvoir « de droit
divin » qu’on ne pourrait contester.
Quant aux cellules du Parti chez les avocats, je pense que l’anecdote
révèle le souci du Parti d’étendre son
emprise sur de nouveaux secteurs d’activités de la
société. On pourrait aussi se demander ce que font
les avocats à l’UMP ou au Parti socialiste, toutes
choses égales par ailleurs.
Régis Debray
Tu viens de répondre à la question que je voulais
te poser sur le nationalisme.
La légitimité du Parti communiste chinois n’est-elle
pas d’empêcher la dislocation régionaliste du
pays, de maintenir une vertébration, une cohésion,
une intégration nationale contre toutes les forces centrifuges
? Je suis frappé de constater que le Tibet, que ce soit à
Taiwan ou chez les dissidents, n’est pas un sujet de discorde.
Tout le monde est d’accord pour penser que le Tibet fait partie
de l’aire impériale chinoise. Ce consensus sur la question
tibétaine est étonnamment symétrique du nôtre
!
Toutes les révolutions communistes ont été
des révolutions nationalistes, c’est la seule légitimité
historique sur le long terme. (Cela ne vaut-il pas aussi pour la
Révolution française ? Je laisse cette question philosophique
de côté.) C’est évident, qu’il s’agisse
du Vietnam, de Cuba…
Ma deuxième question est plus précise : comment s’articule
l’imbrication des économies américaine et chinoise
avec les frictions, les rivalités politiques, diplomatiques
et, potentiellement, le conflit de puissances ? C’est ce que
je ne comprends pas bien dans la stratégie chinoise.
Jean-Paul Tchang
La création de la République Populaire de Chine succédait
à un demi-siècle de seigneurs de guerre, de provinces
« centrifugeuses », d’armées non
unifiées, de guerres… Tout ce qui a empêché
le Guomindang et Tchang Kaï-chek de jamais réussir à
unifier la Chine, ce qui a constitué leur tragédie.
Le problème du Tibet est très abstrait pour
les Chinois dont la plupart n’ont jamais vu un Tibétain
de leur vie. Il y a trois millions de Tibétains
dans la zone autonome du Tibet, un peu plus si on compte les Tibétains
de Qinghai et ceux qui vivent du côté du Guizhou, Yunnan
et du Setchuan. Le gouvernement a habilement joué les uns
contre les autres : quand je suis passé à
Lhassa en 2000, tous les permis de construire des hôtels,
toutes les licences d’exploitation des sites touristiques
étaient accordés à des Tibétains du
Qinghai. Trois millions, par rapport au reste de la
population, c’est un peu abstrait. Le gouvernement central
lui-même ne sait pas toujours ce qui se passe au Tibet. En
effet, il ne faut pas surestimer la maîtrise par le
centre de ce qui se passe dans ce pays. On en a de multiples
exemples. Aucun secrétaire général du Parti,
aucun patron du Parti en tant que tel n’est allé
au Tibet depuis le voyage de Hu Yaobang en 1982, après la
Révolution culturelle, au cours duquel il a condamné
le comportement colonialiste chinois. Jiang Zemin a fait
une tentative et entrepris un voyage au Tibet mais il est tombé
malade au bout d’une demi-journée (on ne respire pas
bien sur ces hauts plateaux) et est rentré à Pékin.
Je suis allé deux fois au Tibet : en 1997 pour la
SOFRES et en 2001 pour moi-même (et pour le journal
Marianne). En ces années post-crise
1997, la Chine allait très mal, les provinces du Sichuan
et du Yunnan étaient particulièrement touchées.
C’est alors qu’une constante de l’histoire
chinoise s’est répétée. Le neuvième
Dalaï Lama avait déjà protesté auprès
de la cour des Mandchous contre les réfugiés, les
meurt-de-faim qui venaient du Sichuan et du Yunnan. En
2000, de nombreux chômeurs de Chengdu sont partis s’installer
au Tibet. Il n’y avait pas vraiment de contrôle, et
il faut tenir compte de la corruption locale. On pouvait avoir la
meilleure politique des nationalités, de respect des minorités,
etc., sur papier, mais la réalité c’est que
les immigrants han y allaient ! Quand l’ouvrier de
Chengdu d’une usine en faillite est payé avec des stocks
invendus de chemises, il peut aller les vendre sur les trottoirs
de Lhassa et gagner de l’argent. Le pauvre Tibétain
qui s’approvisionne à dos de mulet ou en jeep au Népal
en passant par Tingri ne peut concurrencer les marchandises qui
arrivent par les avions des lignes intérieures très
bon marché. Déjà en 2001, on pouvait
assister aux conflits entre les immigrés chinois de première
génération, qui avaient pignon sur rue et
qui possédaient des magasins et les nouveaux arrivants qui
n’avaient que des étalages sur les trottoirs. Déjà,
par exemple, la « bande du Zhejiang »
trustait le commerce des costumes à l’occidentale tandis
que la « bande du Sichuan »
contrôlait celui des vêtements de sport. Je suis absolument
certain que les dirigeants de Pékin n’étaient
pas au courant de ce genre de situation invraisemblable. Pékin
se contentait de déverser de l’argent sur les
monastères qui rivalisaient entre eux. Tout baignait
dans une ambiance de mercantilisme. Des Anglais, des Allemands,
achetaient des appartements rénovés en plein centre
de la vieille ville. À l’époque où
je travaillais pour la SOFRES, nous avions à
Lhassa un panel de familles qui regardaient entre autre la Star
TV en provenance de l’Inde. Je me souviens (s’adressant
à Régis Debray) que tu m’avais dit en rentrant
de Shanghai : « C’est la police et le pognon
! ». C’est un peu l’impression
que j’ai eue à Lhassa.
De plus, c’est à ce moment que le Dalaï-lama
a commencé à négocier avec Pékin les
conditions de son retour, conscient sans doute que son éloignement
le priverait définitivement de toutes les bases matérielles
du pouvoir. Cela ne peut pas bien finir. C’est irréversible
en raison du rapport démographique : 3 millions d’un
côté, 1,3 milliard de l’autre ! Il y
a certes moins de migrations han depuis que la situation s’est
améliorée dans le Sichuan et dans le Yunnan. Mais
une maîtrise totale du phénomène supposerait
une discrimination positive imposée par l'État et
un contrôle rigoureux des flux migratoires.
Les dirigeants chinois sont très surpris par la réaction
internationale qu’ils considèrent comme une atteinte
à la souveraineté. Ils ne comprennent pas très
bien où est le problème. N’oublions
pas que c’est Hu Jintao qui a dirigé, casqué,
les troupes antiémeutes en mars 1989, lors des premières
émeutes à Lhassa. Les Chinois semblent considérer
les Tibétains comme des ingrats, après tant
d’argent versé par Pékin pour la préservation
de la culture tibétaine et pour la restauration des monastères.
Certes, des monastères ont été détruits
pendant la « Révolution culturelle »,
mais les Chinois font remarquer aussitôt que ce fut au même
titre que d’autres monastères bouddhistes ou églises
dans le reste du pays, et que ce fut le fait des gardes
rouges tibétains ! Les malentendus ne sont pas
prêts de disparaître. Je ne suis pas très optimiste.
En ce qui concerne la politique du Parti communiste contre la dislocation
du pouvoir, les exemples abondent de reprises en main par le Centre.
Chen Xitong, le numéro un du Parti communiste de Pékin,
fut chassé du comité permanent des sept saints (ce
nombre est passé plus tard à neuf, en 2003) par le
Shanghaien Jiang Zemin, devenu le numéro un du Parti et qui
voulait reprendre le contrôle du pouvoir dans la municipalité
de Pékin. Chen Xitong fut jugé pour corruption
et envoyé en prison. Hu Jintao, devenu numéro un du
Parti, a réussi à se débarrasser de Chen Liangyu,
le patron du Parti à Shanghai. Chen Liangyu a été
jugé pour corruption et envoyé en prison. La tension
est permanente dans ce domaine, et le Centre tolère
rarement les velléités d’autonomie d’un
pouvoir local.
Aujourd’hui, même si l’Assemblée
populaire nationale reste fondamen-talement une chambre
d’enregistrement, elle est devenue un peu plus un lieu de
débats. Certaines interventions de députés
sont intéressantes. Cela fait trois ans de suite qu’un
débat sur la peine de mort y apparaît. De
nombreux débats portent sur la propriété foncière,
les accaparements des terres par les potentats locaux ou les administrations
locales pour en faire des terrains constructibles. En Chine comme
ailleurs, le pouvoir détenu dans les régions a permis
une très bonne reconversion des bureaucrates du Parti en
hommes d’affaires : transformer le COS, le POS et
donner des permis de construire, c’est une première
façon de rentrer dans les affaires !
Cela dure depuis 1993 mais la contestation
et la résistance de la société sont de plus
en plus importantes. Aujourd’hui même,
se tient à Pékin une manifestation sur les problèmes
d’expulsion. Cela se discute aussi à l’Assemblée.
(...)Dans la représentation à l’Assemblée
populaire nationale, jusqu’en 2005, huit voix de paysans équivalaient
à celle d’un urbain. Depuis, ce rapport est tombé
à quatre contre un. Cette année, une loi est en principe
prévue qui assurerait l’égalité : un
Chinois égale un Chinois, (sachant que le Parti communiste,
d’emblée, s’octroie 60% des candidats).
Les relations sino-américaines avaient un
but pragmatique, la politique de prospérité.
Mais l’étroite imbrication
économique et financière avec
les États-Unis et l’apparition imprévue
sur le devant de la scène internationale de la Chine à
la faveur de la crise et l’appel de la communauté internationale
pour que la Chine assume ses responsabilités, constituent
autant d’éléments nouveaux dans la définition
de la stratégie chinoise. Jusque là, modestement,
chaque année, les Chinois écoutaient les recommandations
des Américains : il faut libéraliser, il faut privatiser
(Paulson, pour Goldman Sachs, venait donner des leçons aux
Chinois avant de devenir secrétaire d’État au
Trésor). Aujourd’hui, le « professeur »
a un peu failli mais il reste très fort, en particulier sur
le plan militaire. Les États-Unis peuvent faire chuter le
dollar et ruiner les Chinois. Ils peuvent les tracasser sur Taiwan
ou au sujet du Tibet. Surtout les Chinois savent que le système
américain oblige périodiquement le Président
américain à faire des concessions aux uns et aux autres.
Après avoir perdu deux sièges de sénateurs,
il est obligé de « lâcher du lest ».
Il doit aussi faire des concessions aux Démocrates qui s’inquiètent
des destructions d’emplois et la Chine pourrait servir de
bouc émissaire.
Mais une stratégie chinoise désignant l’«
ennemi » américain n’est pas
envisageable. Historiquement, les dirigeants chinois
actuels n’ont jamais été égalés
dans l’ouverture et l’imbrication du destin chinois
avec le monde étranger. Depuis Jiang Zemin, aucune équipe
de dirigeants chinois n’a laissé ce pays s’ouvrir
et s’imbriquer à ce point. Aujourd’hui, les échanges
sont quotidiens. Certes, de temps en temps, les militaires
se fâchent : « Vous vendez des armes à
Taiwan ! Nous supprimons le téléphone rouge ! »
(… mais nous laissons votre porte-avions venir à
Hongkong). Des contacts quotidiens ont lieu aujourd’hui,
non seulement au niveau des ministères, mais dans toute la
hiérarchie des bureaux, des chefs de bureaux, des assistants,
entre la Banque centrale chinoise et la Banque centrale américaine,
entre les gens du Trésor. Jamais un tel lien ne fut noué,
pas même entre les États-Unis et la Russie. Quand la
FED décide de remonter le taux d’escompte d’urgence
de 0,50 à 0,75, elle est suivie, presque simultanément,
par la Banque centrale chinoise qui décide, en un geste coordonné,
de remonter le taux de réserve des banques en Chine. Si cette
mécanique d’ajustement financier n’est pas mise
en avant devant l’opinion américaine, c’est,
espèrent les Chinois, uniquement pour des raisons intérieures
américaines.
Le fait même que les Chinois aient laissé le Nimitz
venir faire la fête à Hongkong pendant quatre jours,
après la réception du Dalaï-lama par Obama et
la vente d’armes à Taiwan signifie bien qu’ils
minimisent ces problèmes pour maintenir les relations. La
diplomatie chinoise devient plus mûre, plus complexe. Au moment
même de l’incident Google, l’ambassadeur de Chine
aux États-Unis, en partance, continue à tenir un discours
optimiste sur les relations sino-américaines. Rien d’irrémédiable
n’a été aujourd’hui commis, chacun
ménage l’autre, conscient que les destins sont liés.
Les Chinois sont conscients des supériorités
des Américains, y compris dans le domaine de l’imaginaire.
La presse chinoise publie des articles admiratifs sur Avatar, reconnaissant
même que Confucius ne fait pas le poids. Mais ils s’inquiètent
: ce peuple américain à l’imagination infinie
et incontrôlable pourrait ne pas contrôler ses ambitions…
Ils se posent des questions sur les Américains, nous nous
posons des questions sur les Chinois.
Philippe Barret
A propos du Tibet, les Chinois que je rencontre tiennent des propos
beaucoup plus rudes. Selon eux, non seulement les Tibétains
sont ingrats, arriérés, le gouvernement leur fait
beaucoup trop de place dans les universités (mesures spéciales,
quotas pour les minorités nationales) mais, en plus, quand
ils sont à l’université ils volent ! Ce qu’on
entend sur les Tibétains de la part des Chinois fait froid
dans le dos. Mais c’est ainsi, telle est l’opinion de
l’immense majorité des Chinois.
Je voudrais revenir sur un aspect qui a été rapidement
évoqué, la dimension nationale. Je
ne sais pas quelle va être la
stratégie de la Chine dans les prochaines décennies,
mais il y a une préoccupation constante depuis la fin du
XIXe siècle : comment faire de la Chine un pays puissant,
important, qui retrouve sa dignité ? C’est
ce qui explique le Parti communiste chinois, fruit d’un hasard
de l’Histoire. En réalité, le courant
occidentaliste était important : Lu Xun, qui voit
son père mourir sous les coups de la médecine traditionnelle
chinoise, va au Japon apprendre la médecine occidentale,
comme le fait aussi SunYat Sen. Mais le mouvement du 4
mai 1919 a été déclenché par une incroyable
erreur des Alliés sur les concessions allemandes données
au Japon. Il existait un mouvement aspirant à l’indépendance
nationale, à la restauration d’une certaine dignité
nationale. Or, en 1919, ces Chinois qui voulaient redresser leur
pays avaient en face d’eux et contre eux les Américains,
les Anglais, les Français, les Japonais qui exploitaient
des concessions et menaient une politique coloniale. La
seule puissance qui leur était plutôt bienveillante
était la jeune URSS. Et comme ils cherchaient
une pensée occidentale pour faire contrepoids au
confucianisme dont ils avaient clairement diagnostiqué
que c’était une des raisons fondamentales de l’effondrement
de la Chine (« À bas la boutique Confucius ! »,
c’était le mot d’ordre du Mouvement du 19 mai),
l’aile gauche de ce mouvement
national a créé le Parti communiste.
Jean-Paul Tchang
Il y a quand même des différences avec le Japon du
XXe siècle, et je n’ai pas trop peur de la
dérive nationaliste chinoise. Les Chinois sont toujours
allés chercher un modèle ailleurs : Ils ont cherché
en URSS leur modèle de développement pendant de nombreuses
années. Après cela, ils se sont tournés vers
les Américains, ils ont appris, ils sont devenus monétaristes,
« à la Friedman ». Le centre de l’économie
est la monnaie qui circule. Or les liens entre le monde occidental
et la Chine dépassent de très loin les relations qu’entretenaient
le Japon et les États-Unis quand le Japon a connu sa dérive
impérialiste. Confucius ne fait pas (encore)
l’unanimité. Il fait un retour en Chine mais
moins qu’à Singapour. Certes, la tentation est grande
de prôner les « valeurs asiatiques ».
Mais il serait aussi intéressant d’observer
les relations sino-russes qui ont perduré.
Tu dis que c’est par accident qu’est né le Parti
communiste chinois. Mais l’expérience communiste
et la construction d’un État chinois unifié
constituent une expérience chinoise : ce n’est pas
l’Armée rouge (soviétique.
NDLR) qui a porté les communistes au pouvoir comme à
Oulan-Bator, à Varsovie ou ailleurs. Le nationalisme
a déjà trouvé suffisamment de terrains pour
se satisfaire, il n’est donc pas fondé sur
une frustration.
Je ne suis pas certain que les Chinois, aujourd’hui, aient
construit un système achevé, prônant une certaine
philosophie de l’histoire mondiale. Si, de manière
opportuniste, ils vont dans le sens d’une convergence avec
le Japon, la Corée, les pays de l’Asean pour prôner
les valeurs asiatiques, c’est par crainte de voir les liens
avec le monde occidental s’interrompre à cause de cette
crise qu’ils n’arrivent pas à maîtriser.
S’ils n’arrivaient pas à maîtriser leurs
relations avec les Américains ou avec l’Europe, si
le protectionnisme triomphait, alors la dérive deviendrait
possible. Le tragique est toujours possible en histoire.
Jean-Michel Quatrepoint
Un propos sur la Chine pourrait se résumer autour de trois
termes :
- En matière économique, ils sont non seulement capitalistes
mais mercantilistes. C’est l’une des raisons
du succès de ces trente dernières années.
- En matière politique, le Parti communiste est un parti
unique, donc autoritaire. C’est un système de pouvoir
et de cooptation à l’intérieur du pouvoir.
- Et je crois la Chine éminemment nationaliste ou
patriote au premier sens du terme.
On est remonté à 1919. Je remonterai à
la guerre de l’opium. On ne peut pas parler de la
Chine et de ce que pensent les Chinois sans revenir à ce
qu’on appelle « le siècle de l’humiliation
» qui commence avec la première guerre
de l’opium et se termine en 1949 avec la prise du
pouvoir par Mao.
La guerre de l’opium est née d’un déséquilibre
commercial. La Chine exportait déjà énormément
de produits et importait très peu. Elle exportait
ses textiles, ses faïences, ses meubles, ses épices
et le thé dont les Anglais étaient devenus si friands
qu’ils ne consommaient que du thé chinois payé
en monnaie d’argent. En effet, la Chine exigeait d’être
payée en monnaie d’argent, contraignant les Anglais
à acheter l’argent aux Espagnols pour battre monnaie.
Ce déficit commercial colossal posait (déjà)
un problème de balance des paiements à la Grande-Bretagne.
Les Anglais ont demandé à la Chine d’importer
pour rétablir l’équilibre. Mais les Chinois
ont expliqué qu’aucun produit occidental ne les intéressait.
La Compagnie des Indes et les Britanniques ont alors cherché
un produit à leur vendre et ont trouvé … le
pavot et l’opium (qui était produit en Inde,
pas en Chine). Ils ont donc exporté l’opium
d’Inde vers la Chine à travers le port de Canton, seul
port réellement ouvert, en soudoyant les douaniers chinois
et l’ont vendu à la bourgeoisie et à
la noblesse chinoises qui payaient en monnaie d’argent.
Si bien que les Britanniques ont commencé à rétablir
leur balance des paiements. Mais l’empereur a mis
une sorte d’embargo, il a interdit le commerce, la consommation
et l’importation de l’opium. C’est alors que les
Britanniques ont envoyé la flotte, au nom du libre-échange,
pour pouvoir rétablir les échanges.
Nous devrions tous – y compris la Chine – méditer
sur ce qui s’est passé à ce moment-là
car, aujourd’hui, de graves déséquilibres des
balances des paiements se traduisent dans les pays occidentaux par
un chômage de masse endémique. Si j’évoquais
la guerre de l’opium, c’est que je crois que c’est
important pour la Chine. Par une sorte de revanche de l’histoire,
elle reprend la place qui était la sienne au XIXe siècle
(première puissance mondiale, 35% du PIB mondial de l’époque).
Ce retour de la Chine est naturel mais il a été très
rapide parce qu’elle a mené une
stratégie, certes pragmatique, mais qui a
porté ses fruits grâce aux multinationales,
à Walmart, à Wall Street etc.
Aujourd’hui, le déséquilibre s’opère.
Comment allons-nous réagir ?
Jean-Paul Tchang
Je suis tout à fait d’accord avec vous.
Une expression revient très souvent dans la littérature
officielle chinoise et dans l’œuvre du Parti communiste
chinois, c’est le mot :
« renaissance de la nation chinoise ».
D’un autre côté, on n’est plus du tout
dans la même situation qu’au XIXe siècle. Là-dessus,
Deng Xiaoping a dit des choses pleines de bon sens :
« Quand on est pauvre on se fait taper dessus »,
pour expliquer qu’il faut devenir riche et faire en sorte
qu’on ne puisse pas vous taper dessus.
Je crois que les Chinois savent ce qu’ils ne veulent
pas, ce qu’ils ne veulent plus, mais je ne suis pas certain
qu’ils sachent encore tout à fait ce qu’ils veulent.
Ils sont un peu surpris par les difficultés du reste
du monde. Ils ont été surpris par l’écroulement
du mythe de Wall Street, des difficultés de la toute-puissance
américaine. Si on leur avait annoncé le déclin
américain, ils ne l’auraient pas cru. Si on leur avait
dit que leurs exportations allaient dépasser les exportations
allemandes (alors que les unes et les autres ont baissé),
ils ne l’auraient pas cru. Ils n’auraient pas cru être
invités au G20 et associés à toutes les grandes
rencontres internationales. Je pense que ce sont des choses qui
vont être très discutées. De même, ils
n’ont pas compris la réaction occidentale au moment
des jeux olympiques.
Jean-Michel Quatrepoint
Comprennent-ils que leurs excédents à l’exportation
se traduisent par des déficits commerciaux et donc par des
suppressions d’emplois massives ?
Jean-Paul Tchang
Ils prennent la question dans l’autre sens. Ils se
disent que s’ils sont devenus riches, ce n’est pas
grâce à nous, c’est parce qu’ils ont travaillé.
Ils ne doivent leur réussite qu’à eux-mêmes.
Malgré tout ils sont réalistes : même à
755 milliards de dollars, ils ne sont qu’en deuxième
position dans l’ordre des créanciers de l’État
américain. Les Japonais, aujourd’hui sont à
760 milliards, ce qui ne représente que 6% de la dette totale
américaine qui se monte à 12 000 milliards de dollars.
J’ai l’impression qu’il y a énormément
d’autoglorification du Parti fondée sur deux piliers
:
l a crédibilité mythique (le Parti fondateur d’empire,
unificateur du pays) lui donne la légitimité. Ils
montent des spectacles, de l’entertainment, et toutes sortes
de séries télévisées glorifient les
mythes révolutionnaires. Mais ils savent très bien
que la vraie légitimité, c’est leur
succès économique. Aujourd’hui,
il n’y a plus que 13% de Chinois qui vivent en-dessous du
seuil de pauvreté. Certes, ils sont à
3500 dollars de PIB par tête d’habitant, ce qui les
classe vers la 100ème place. Mais en parité
de pouvoir d’achat, le niveau de vie chinois n’est pas
si ridicule et la distance avec le nôtre est beaucoup moindre
que ne le laisse apparaître une simple comparaison nominale.
C’est cela qui fait la légitimité. Tant que
ça marche, tant que les gens ont l’impression qu’ils
peuvent devenir riches, qu’il y a de l’espoir, que leurs
descendants vivront mieux qu’eux, qu’on va vers la
« petite prospérité », le Parti garde
sa légitimité. Il s’y consacre entièrement.
Jean-Michel Quatrepoint
On a peu parlé de la politique monétaire et de l’indexation
du yuan par rapport au dollar, une constante de la politique chinoise.
Jean-Paul Tchang
Les Chinois répètent que depuis 2005, depuis qu’ils
ont laissé flotter le renminbi progressivement par rapport
au dollar, ils ont déjà réévalué
le yuan de 21% sans que diminue le déficit américain.
Ils considèrent donc qu’on a démontré
qu’il y a d’autres raisons au déséquilibre
commercial sino-américain. Toutefois, ils voient
bien que la pression internationale est telle qu’on n’arrivera
pas à trouver des terrains d’entente. Ils réfléchissent
mais ils savent qu’il serait suicidaire de laisser réévaluer
leur monnaie aujourd’hui. Certains pensent qu’ils
vont faire un geste (Goldman Sachs croit savoir qu’ils
vont réévaluer de 5% d’un seul
coup) mais la plupart n’y croient pas.
Côté chinois, certains semblent favorables à
une réévaluation de 10% cette année
suivie d’une réévaluation progressive.
On attendra probablement la réunion des deux Assemblées
avant de prendre une position.
Une alternative est de plus en plus fréquemment avancée
par les économistes chinois pour corriger le déséquilibre
de façon fondamentale : la redistribution,
l’augmentation des salaires chinois, faisant en sorte
que, par le mécanisme des prix, on n’ait pas
besoin de toucher à la monnaie et que les produits
chinois soient moins attaqués.
Cette autre voie semble correspondre au consensus actuel. La
priorité de Hu Jintao ces jours-ci, c’est d’accélérer
la transformation structurelle de l’économie chinoise.
Ils savent qu’ils sont au pied du mur.
Philippe Cohen (4)
Vous avez expliqué que la relance intérieure
était compliquée, je veux bien vous croire.
Une remarque : la comparaison avec la part du plan de relance américain
qui n’était pas simplement une garantie aux banques
montrerait peut-être que le rapport est, d’une certaine
manière, en faveur des Chinois.
Dans ce plan de relance (400 milliards d’euros ou 600 milliards
de dollars), la part consacrée à la protection
sociale, le problème-clef de la Chine, est ridicule.
Or, une simple opération de l’appendicite
en Chine peut représenter des mois de salaire !
Si on veut libérer la consommation, dans un pays où
le taux d’épargne est l’un des plus importants
au monde (30%), il faut agir sur le plan de la protection
sociale. Or la part du plan de relance consacrée
à la protection sociale est résiduelle par rapport
à ce qui est présenté comme une priorité,
c’est-à-dire la relance intérieure.
J’aimerais bien comprendre le chiffre de «
400 millions de Chinois sortis de la pauvreté »
qui nous est régulièrement présenté.
Selon certaines sources, le gouvernement chinois a changé
la base de calcul en adoptant un plancher bien inférieur
à celui de l'ONU, ce qui a effectivement eu pour effet
de faire considérablement baisser le nombre de pauvres. C’est
du moins ce qu’explique Cai Chungho, le promoteur
d'un syndicalisme chinois indépendant. Cette question est
très importante. Vous n’avez pas parlé du tout
dans votre exposé des classes moyennes. C’est un point-clef.
Comment peut-on concilier le discours selon lequel des classes moyennes
naissent en Chine et l’affirmation qu’il ne peut pas
y avoir de relance intérieure ?
Enfin, je poserai à l’expert une question sur
les chiffres concernant les bons du Trésor effectivement
possédés par la Chine. Certains économistes
que j’ai interrogés, affirment que nous ne connaissons
pas exactement les mouvements financiers sur les bons du Trésor,
les chiffres donnés étant des évaluations.
Jean-Paul Tchang
Ce sont les chiffres américains, publiés chaque mois
par le Trésor américain que je lis sur les écrans
Bloomberg.
Philippe Cohen
Il semble qu’il faut distinguer la part des investissements
dans les bons à long terme, qui témoignent d’une
certaine confiance en la pérennité de l’économie
américaine, et les produits à plus court terme vers
lesquels on observe un basculement.
J’ai lu dans plusieurs journaux financiers que la Banque centrale
de Chine investissait de plus en plus dans les matières premières
(il y a un stockage de matières premières absolument
considérable en Chine depuis la crise) et d’autres
produits financiers, ce qui pourrait expliquer le fait que le Japon
devance de nouveau la Chine. Considérez-vous que ces évolutions
soient marginales ?
Jean-Paul Tchang
Absolument.
En ce qui concerne la relance, en effet, 10%
ou 15% du plan sont destinés aux dépenses sociales
mais il faut remarquer que c’est la première fois que
cette ampleur est atteinte. Lors de la crise de 1997 la part des
dépenses sociales avait été négligée
dans les mesures adoptées.
Luc Richard
Dès 2003, lors de la réorientation annoncée
par Hu Jintao, on a commencé à parler des dépenses
sociales. Le plan de relance prévoyait 80 milliards pour
la santé. Mais, au-delà de ces annonces, qu’est-ce
qui est fait concrètement ? J’ai un peu travaillé
sur ce sujet : on ne sait pas du tout comment ces 80 milliards vont
être dépensés. En réalité, il
ne se passe rien, il n’y pas de réelle volonté
des dirigeants chinois de réorienter concrètement
la dépense sociale.
Jean-Paul Tchang
Des doutes ont été lancés sur la véracité
des chiffres chinois et la validité des statistiques.
Statisticien de profession, je sais que l’INSEE coopère
avec la Chine depuis des années. Je me souviens que les mesures
d’audience que la SOFRES effectuait pour les Chinois étaient
réalisées très sérieusement. Une
armée de 130 000 statisticiens chinois enquête dans
tout le pays. Ils ont le même degré de fiabilité
que nos statisticiens. Rien n’est jamais parfait,
on ne peut jamais être à 100% sûr qu’il
n’y ait pas, à un moment donné, un vice
de production de chiffres, mais je ne ferai pas ce procès-là
pour éviter le soupçon systématique.
Nous en saurons plus en découvrant les prévisions
du budget 2010.
Le taux d’épargne ne descend pas,
ce problème est parfaitement analysé, tant par vous
que par tous les économistes chinois. Tout le monde est conscient
qu’une bonne façon d’inciter les Chinois à
dépenser serait de leur offrir
une meilleure protection sociale. On n’en
est qu’au début, ce n’est pas gagné mais
je ne serai pas aussi négatif que vous en disant qu’il
ne se passe rien. Je dis simplement qu’il faudra du
temps avant que la dépense sociale devienne une contribution
essentielle dans la formation du PIB chinois.
Il est vrai que ce sont les gros investissements visant les groupes
étatiques qui ont contribué le plus à croissance
du PIB en 2009.
Il y a aussi d’autres vices : De nombreux projets Région/État
ont reçu de l’argent de l'État. Les régions
ont présenté des projets et obtenu (...) la mise de
fonds de l’État mais n’ont pas assuré
le financement régional.
La crise n’est pas terminée. Les dirigeants
chinois ne peuvent pas stopper le plan de stimulation, ils ne peuvent
que modérément modifier leur politique monétaire
et budgétaire généreuse. Aujourd’hui,
c’est la capacité de changement structurel rapide de
la Chine qui est en jeu. On peut avoir des
doutes, j’ai des doutes là-dessus, les dirigeants chinois
aussi. C’est probablement la raison pour laquelle
ils veulent faire, en direction des Américains, le minimum
de gestes qui les incitent à « repartir
pour un tour » afin de prolonger un peu ce qu’on
a appelé autrefois le cercle vertueux.
J’ai été surpris par la rapidité
de leur réaction face à la crise, alors qu’il
y a quelques années, je critiquais beaucoup les lenteurs
du gouvernement chinois qui mettait des années avant de se
mettre d’accord sur un texte de régulation. Cette
fois-ci, j’ai l’impression qu’ils ont été
beaucoup plus efficaces. C’est un signe de qualité
des gens qui travaillent aujourd’hui dans l’appareil
d’État chinois. Quant à la définition
du seuil de pauvreté, c’est celui qui est fixé
par les Nations Unies : un dollar par jour.
L’émergence d’une classe moyenne en Chine est
une évidence. En 1994, travaillant pour les mines d’or
de Cogema, je sillonnais le Shandong deux fois par mois entre Qingdao
et Yantai. Des années après, je suis repassé
là-bas pour le compte d’EDF. Des petits villages étaient
devenus des grandes villes. Shouguang, par exemple, qui existait
à peine, est devenue une grande ville d’un million
d’habitants (j’ai assisté au dixième anniversaire
de la municipalité), disposant d’une grande université
où des Indiens forment les ingénieurs informaticiens
chinois. En 1994, tous les ouvriers qui travaillaient dans les mines
d’or de Zhaoyuan venaient du Zhejiang où ils ne trouvaient
pas de travail (aujourd’hui, le développement économique
du Zhejiang est érigé en modèle). On les enfermait
dans les galeries à l’heure du déjeuner de peur
qu’ils ne volent les outils. Ils se sont sédentarisés.
J’ai connu Pudong (terrains en friche en face de Shanghai)
dans les années cinquante, soixante, soixante-dix et quatre
vingt. C’est l’autre moitié de Shanghai aujourd’hui
où se trouvent le quartier financier et la future Exposition
Universelle. Le Grand Shanghai est passé de 14 millions à
40 millions d’habitants. En allant de Shanghai à Nankin,
il est aujourd’hui impossible de savoir où s’arrête
Shanghai et où commence Nankin, comme entre Tokyo et Kyoto.
On ne peut nier ces évidences.
Thierry Le Roy
Ma question porte sur les instituts Confucius. À quoi servent-ils
dans la perspective chinoise ? Peut-on dire que la nation chinoise
veut exporter autre chose que ses produits ?
Jean-Paul Tchang
Sûrement. Je ne suis pas certain que ce soit une stratégie
déjà érigée en philosophie conquérante.
Mais il me paraît évident qu’ils veulent, comme
toutes les grandes puissances, avoir leurs antennes pour diffuser
leur culture. (On connaît l’Institut Goethe, Cervantès
à Pékin…). Mais il y a sûrement plus d’étudiants
chinois qui apprennent le français que de Français
qui apprennent le chinois.
Marie-Françoise Bechtel
Il y a quelques années, il y avait, en nombre absolu, autant
de Français qui apprenaient le chinois que de Chinois qui
apprenaient le français.
Philippe Barret
Le taux de croissance est considérable mais, partant de rien,
ça ne donne pas encore des résultats mirifiques. Il
m’est arrivé, dans une des universités de Shanghai,
d’avoir devant moi une centaine d’étudiants pour
écouter un cours sur « le snobisme dans
A la recherche du temps perdu
». Cherchez l’équivalent en France
pour la littérature chinoise !
Philippe Cohen
À ma connaissance, 16 000 étudiants français
sont inscrits en cours de civilisation et de langue et 25 000 lycéens
apprennent le chinois en France.
Jean-Paul Tchang
J’avais fondé un cours de chinois à Polytechnique,
en 1972, dans le département du professeur Morazet ; nous
n’avions que deux élèves ; la deuxième
promotion en comptait cinq. Certains d’entre eux, depuis,
ont travaillé à l’ambassade de France à
Pékin ou en Chine.
Philippe Barret
Sur ce sujet, et en liaison avec la question de Thierry Le Roy,
il faut savoir que les Chinois font un effort considérable
pour l’enseignement du chinois à l’étranger
en général. Ils ont d’ailleurs une administration
dédiée à cet enseignement de la langue chinoise
à l’étranger, indépendamment des instituts
Confucius. S’ils envoient quelques professeurs en France et
ailleurs en Europe, il y a un effort considérable, notamment
dans toute l’Asie proche (Corée, Japon, Thaïlande)
pour l’enseignement du chinois.
Jean-Paul Tchang
Il est vrai qu’ils mènent aujourd’hui une politique
de présence culturelle active : CCTV (TV chinoise) en français,
en anglais. (Quand verra-t-on « France 24 »
en chinois ?) Je ne décèle rien qui relève
d’un machiavélisme particulier de la part d’un
pays, dont la langue est une des langues officielles des Nations-Unies.
Jean-Paul Escande
Je voudrais revenir au problème de la protection
sociale.
La Chine est menacée par une courbe démographique
qui sera extrêmement lourde dans les années à
venir. Les régimes de retraite
sont très minoritaires : je crois qu’environ 30%
de la population bénéficie d’un régime
de retraite. Comment vont-ils pouvoir gérer le vieillissement
de la population, la baisse des solidarités, la nécessité
de maintenir un minimum d’économie de subsistance pour
tous ? (sans parler des millions de Chinois parcourant la Chine
en quête de travail, qui ne sont même pas répertoriés)
Jean-Paul Tchang
Je suis totalement d’accord. C’est une énorme
contrainte pour le gouvernement chinois. Je ne sais pas si le néoconfucianisme
va ramener quelques solidarités familiales. (...) Max Weber
explique dans son ouvrage Confucianisme et Taoisme
que l’esprit confucianiste était peut-être l’un
des handicaps pour le développement du capitalisme en Chine.
Après un passage très intéressant sur la Chine
et les mines d’argent du Pérou, Max Weber faisait remarquer
que les dynasties chinoises n’avaient jamais réussi
à unifier la monnaie dans le pays. C’est
pourquoi je revenais tout à l’heure sur la réforme
de 1979 destinée à assurer la circulation de l’argent
en Chine.
Jean-Pierre Chevènement
À défaut d’un retour à Confucius, il
pourrait y avoir la découverte de Léon Bourgeois (5),
c’est-à-dire du solidarisme et, au-delà, de
la sécurité sociale.
Alain Dejammet
Vous disiez que les Chinois allaient parfois chercher leurs modèles
à l’extérieur. Mais, depuis quelques années,
on entend répéter, hurler, dans les meetings, dans
les rencontres, dans les conférences un mot en chinois -
que je ne saurais prononcer - qui se traduit par
« harmonie ». Je ne sais pas si
c’est un simple slogan mais l’« harmonie »
est actuellement le thème majeur, la grande valeur.
Elle me paraît être la valeur asiatique que
les Chinois veulent opposer à toutes nos histoires et à
nos religions. Je suis persuadé que dans le florissant
centre culturel chinois à Paris (construit en l’espace
de quelques mois avenue de La Tour Maubourg), l’«
harmonie » bat le tambour tous les jours.
Jean-Paul Tchang
Pour une fois, je dirai que je vois là un thème de
propagande un peu inquiétant : « société
harmonieuse », cet impératif qui veut que tout
soit tendu vers la « petite prospérité »
pour tous et la construction d’une société harmonieuse,
permettrait le cas échéant toutes les dérives
autoritaires (condamnant tout ce qui irait contre l’harmonie).
Marie-Françoise Bechtel
Mais n’est-ce pas, dans la rhétorique politique, l’équivalent
de ce que nous appelons le « rassemblement »
? Il faut bien un thème fédérateur…
Lucien Bourgeois
Je crois que la Chine compte encore environ 300
millions d’actifs agricoles pour un peu plus de 100 millions
d’hectares. Elle pourrait se passer au moins
des deux tiers de cette main d’œuvre pour cultiver la
terre. Pourtant, j’ai cru comprendre que, malgré les
10% de croissance par an, il n’y a pas de création
d’emplois - à cause de la productivité - pour
occuper ces paysans qui seraient libérés par la terre.
Comment les dirigeants chinois abordent-ils le problème de
l’emploi dans les campagnes ? Je suppose que « les
hauts-fourneaux à la campagne » ne sont plus à
la mode.
À quelle solution pensent-ils pour occuper les gens et leur
permettre de dépasser le seuil de pauvreté ?
Jean-Paul Tchang
La politique officielle mise en œuvre aujourd’hui est
la diminution de la distance entre les villes et les campagnes
par l’urbanisation progressive pour réduire
la population active des zones proprement rurales. C’est
le discours officiel. La situation est variable suivant les provinces
et les régions. C’est parfois déjà une
réalité, dans certains coins où il y a déjà
très peu de paysans, ailleurs tout est à faire. C’est
le projet officiel mais je ne sais pas s’il est réaliste
et exempt de facteurs d’instabilité.
Julien Landfried
Deux questions sur la finance :
A-t-on assisté ces dernières années en Chine,
comme en Europe ou aux États-Unis, à une
hypertrophie de la finance ?
Que pouvez-vous nous dire sur la sociologie du monde de la finance
chinoise ?
Que pensent les dirigeants chinois de la finance anglo-saxonne ?
Est-ce qu’on parle, par exemple de Goldman Sachs ?
Y a-t-il une réaction « nationaliste »
? Cherchent-ils à s’en préserver ?
Jean-Paul Tchang
Jusqu’à la crise, les Chinois ont été
fascinés par le mythe des banques d’affaires américaines.
Ils ont souscrit aux convertibles Lehman Brothers quelques mois
avant la chute de Lehman. Ils ont longtemps travaillé dans
tous les IPO avec Goldman Sachs, Morgan Stanley, Merill Lynch, ING,
et toutes les grandes banques occidentales.
Ils ont commencé leur réforme bancaire dans les quatre
grandes banques, ABC (Agricultural Bank of China), BOC (Bank of
China), CCB (China Construction Bank Corporation), ICBC (Industrial
and Commercial Bank of China), en 1985, progressivement, pour en
faire des banques commerciales qu’ils ont dotées ensuite
de 30 milliards chacune, avant leur IPO à Hongkong. En
ce domaine, leurs maîtres étaient les Américains,
les banques américaines. Ils avaient leurs propres investments
trusts qui jouaient le rôle de banquiers d’affaires.
Aujourd’hui, après la crise, on trouve deux
banques chinoises parmi les dix premières du classement des
grandes banques par la taille d’actifs. Et les seuls
titres, les seules actions de banque qui aient progressé
pendant la crise sont les banques chinoises.
La prise de conscience est brutale : Paulson, qui leur avait recommandé
d’acheter des Fannie Mae et Freddie Mac, est déconsidéré.
Les financiers chinois sont sur un pied d’égalité
avec leurs homologues américains. De plus, ils sont soupçonneux.
Ils se demandent si la nouvelle régulation américaine
n’est pas une astuce pour limiter la croissance des banques
chinoises.
Nous allons sans doute voir naître des conflits. Les
banques américaines n’ont plus aussi bonne presse.
De nombreux livres sur la crise sont sortis en Chine qui reprennent
l’histoire monétaire américaine jusqu’au
XIXe siècle et sont très critiques sur Wall
Street (...). La finance américaine est
aujourd’hui très contestée.
Cependant, le développement de la finance chinoise
n’a pas atteint le degré d’hypertrophie
qu’on a connu en Occident, ce qui explique le peu
d’impact de la crise financière sur la finance chinoise
au cours de cette crise (...).
Ll’immense majorité des employés des banques
et des institutions financières sont des salariés
urbains membres ou candidats de la classe moyenne. Les dirigeants
et les cadres supérieurs des banques sont très bien
rémunérés par rapport au reste de la population
et souvent issus de la nomenclature communiste.
On y compte de nombreux diplômés des universités
étrangères rentrés au pays.
Jean-Pierre Chevènement
Si vous le permettez, j’aimerais vous faire part de quelques
réflexions très modestes, puisque nous sommes dans
une phase de recherche sur l’insertion de la Chine, ce grand
pays à la civilisation millénaire, dans l’économie
du capitalisme financier mondialisé.
Il y a moins d’un mois, nous nous interrogions sur l’existence
d’un G2 (6). On peut dire qu’on voit apparaître
– mais seulement apparaître - une bipolarité
nouvelle et relativement inattendue qui surprend – me semble-t-il
– les Chinois eux-mêmes. C’est que la montée
de la Chine, au début du XXIe siècle, est impressionnante
: Elle a dépassé l’Allemagne du point de vue
des exportations, elle va bientôt rejoindre le Japon en termes
de PNB et, au rythme suivi depuis les années quatre-vingt,
on voit le moment où le PNB chinois, dans environ deux décennies,
rejoindra le PNB américain.
Cette montée en puissance de la Chine provoque des tensions,
c’est inévitable. Toutefois, il faut souligner le fait
que le développement de la Chine est
parfaitement légitime. Il est normal
que la Chine aspire à faire accéder à une
« moyenne aisance » les (...) millions
de Chinois (je ne dispose pas des éléments
qui me permettraient d’être précis sur ce point)
qui, aujourd’hui, vivent en dessous du seuil de pauvreté.
Lors d’un voyage à Pékin, Jean-Yves Autexier,
Sami Naïr et moi-même avions rencontré des responsables
du Parti Communiste hinois à qui nous avions fait valoir
que les délocalisations nous posaient un problème
à nous, vieux pays industrialisé, et qu’il serait
souhaitable que le développement de la Chine se poursuivît
dans des conditions acceptables pour nos pays qui, certes, avaient
eu le tort de vouloir dominer la Chine au XIXe siècle, mais
qui avaient quand même inventé la machine à
vapeur…
Nous étions arrivés à la conclusion que, comme
l’Allemagne à la fin du XIXe siècle, la Chine
avait intérêt à la paix. On
sait que l’Allemagne de Guillaume II n’avait pas eu
une conduite très prudente : après avoir rompu ses
relations financières avec la Russie en 1890, elle avait
conduit une politique qui l’avait amenée, en 1914,
à déclarer la guerre à la fois à la
Russie et à la France et à envahir la Belgique, ce
qui était une provocation pour l’Angleterre. Tout cela
n’était pas très raisonnable, alors que si on
avait suivi le trend du développement économique
qui prévalait à l’époque, l’Allemagne,
par la paix, dominerait aujourd’hui l’Europe.
Ce qui valait pour l’Allemagne vaut aussi aujourd’hui
pour la Chine. Il lui faut gérer prudemment sa montée
en puissance, par ailleurs parfaitement normale. J’envisagerai,
pour les prévenir bien entendu, les risques de
cette bipolarité naissante sur trois plans,
économique, géopolitique et politico-culturel.
Sur le plan économique, cette bipolarité
est-elle « soutenable » (comme on dit dans
le jargon contemporain) ?
Lors de notre dernier colloque, Monsieur Brunet, ancien chef stratégiste
à HSBC, nous a donné quelques chiffres : Le taux de
change est de 6 yuans pour un dollar (source FMI) alors qu’il
devrait être de 3,60 ou 3,80 (selon le FMI et Monsieur Brunet).
Il a cité aussi des écarts de salaires (à mon
avis excessifs) de 1 à 80. Mais quand bien même ne
seraient-ils que de 1 à 10 ou de 1 à 20, cela resterait
considérable.
Les vieux pays industrialisés sont confrontés
à une machine à produire à très bas
coût, dont la part d’exportations représente
à peu près la moitié du PIB. C’est
le modèle des Tigres asiatiques, qui restait «
soutenable » tant qu’il se limitait à Taiwan,
Singapour et même, dans une certaine mesure, au Japon. La
part des salaires ne représente que 40% dans le PIB chinois
(en France c’est 65%).
Ces chiffres illustrent un modèle de développement
par l’exportation difficilement soutenable par les anciens
pays industriels. Car derrière l’exode des
Mingong (ouvriers-paysans) qui affluent dans les villes chinoises,
victimes de la misère sociale dans les campagnes (dont les
problèmes ont été évoqués par
Monsieur Bourgeois), c’est toute une « armée
industrielle de réserve », comme avait dit Marx,
qui est disponible pour une production à bas coût.
Comment concevoir un modèle de développement qui
« harmonise » ces intérêts contradictoires
? Par le développement de la demande intérieure ?
Je pourrais évoquer beaucoup d’autres problèmes
: la concurrence sur le marché des matières premières,
les transferts de technologies et le code de conduite imposé
aux grandes entreprises occidentales implantées en Chine
(qui s’en plaignent sans trop vouloir le manifester parce
que c’est la condition de leur accès au marché
chinois).
Je pourrais encore évoquer les déficits commerciaux
américain et européen. Le déficit commercial
européen est au moins aussi considérable que le déficit
américain, ce qui n’apparaît pas parce qu’on
ne globalise pas.
Tout cela fait beaucoup de problèmes à traiter. Alors
que se profile la tentation protectionniste, le problème
du taux de change du yuan ouvre une zone d’incertitude. Je
ne suis pas inquiet par nature mais je pense qu’il faut être
vigilant et regarder comment tout cela peut s’ «
harmoniser » au sein des prochaines conférences
internationales.
Sur le plan géopolitique, il est évident
que le XXIe siècle sera dominé par la Chine (en pleine
phase ascensionnelle) et les États-Unis (en dépit
de leur déclin relatif).
Dans le domaine militaire nucléaire, le Pentagone est très
attentif à ce qui se passe en Chine. (...)La Chine est devenue
un de leurs paramètres de décision essentiels avec
la Russie qui reste leur interlocuteur principal en raison des stocks
d’armes nucléaires dont elle dispose. Les États-Unis
sont très vigilants quant à la montée en puissance
de l’arsenal chinois. La Chine est en effet, avec l’Inde
et le Pakistan, l’un des seuls pays qui, aujourd’hui,
développent leur arsenal nucléaire, - encore modeste
il est vrai – par rapport à ceux des États-Unis
et de la Russie.
Le régime de la Corée du Nord est très largement
dans les mains de la Chine. Si la Chine coupait ses livraisons de
carburant, tout s’arrêterait en Corée du Nord.
Je ne veux pas exagérer le problème de prolifération
que pourraient poser les engins construits par les Nord-Coréens,
qui ne sont sans doute pas encore opérationnels, mais c’est
assez préoccupant en raison du caractère imprévisible
des dirigeants de ce pays.
Je passe sur Taiwan, c’est un problème qui
se résoudra de lui-même.
La Birmanie, sur la route vers le Golfe persique,
s’inscrit dans la polémique provoquée par la
fameuse affaire du « collier de perles » (7).
Je pourrais poursuivre par le Pakistan, l’Iran - on ne peut
pas dire que la Chine, pour l’instant, manifeste beaucoup
d’ardeur pour imprimer une nouvelle orientation à la
politique de l’Iran en matière de prolifération
nucléaire – et aller jusqu’au Soudan…
Le problème principal concerne la relation entre
l’Inde et la Chine. (...)Les Indiens sont très
inquiets du fait que les Chinois n’ont pas encore reconnu
la frontière (la ligne Mac Mahon (8)). La Chine revendique
l'Arunachal Pradesh, occupe certains glaciers du
côté de l’Ah Sai-Sin près du
Karakorum, soutient le Pakistan. Je n’ose
aborder qu’avec beaucoup de précautions ces problèmes
entre deux très grands pays, héritiers d’histoires
millénaires, eux-mêmes très prudents dans leurs
relations.(...) La solution aux problèmes afghan et pakistanais
ne peut passer que par un rapprochement de l’Inde et du Pakistan,
qui n’est possible que dans le cadre d’une normalisation
en profondeur entre l’Inde et la Chine. C’est très
nécessaire et très souhaitable. (...) Il
y a là une intrication de problèmes considérables
qui constituent l’arrière-plan de la relation entre
les États-Unis et la Chine.
Sur le plan politico-culturel, la Chine est un
régime de parti unique qui peut s’assouplir : on voit,
par exemple, qu’il y a de plus en plus d’internautes
chinois et la montée des classes moyennes aura forcément
des conséquences. J’ai entendu dire que le Parti Communiste
Chinois pourrait envisager des évolutions en prenant exemple
sur la Russie, avec un grand parti majoritaire (sur le modèle
de « Notre maison la Russie »). C’est
une hypothèse. Et bien sûr il y a la fascination qu’exercent
sur les vieux pays européens la civilisation chinoise millénaire
et la Chine moderne en plein bouleversement.
La Fondation est dans une phase de recherches et je ne me hasarde
qu’avec beaucoup de prudence à évoquer toutes
ces questions. Mais il me semble qu’on doit se poser
le problème de la bipolarité géopolitique qui
émerge et montera au fil des prochaines décennies.
De nombreux « géo-stratèges »
et diplomates y réfléchissent aussi dans les think
tanks. Nous-mêmes, en tant qu’honnêtes citoyens
épris de paix et d’« harmonie »,
devons réfléchir pour voir comment on peut dominer
ces immenses problèmes qui, s’ils ne l’étaient
pas, nous entraîneraient vers des tensions encore aujourd’hui
évitables car nous vivons dans un monde dont toutes les composantes
sont intriquées, qu’on le déplore ou non.
Je pose donc toutes ces questions à Monsieur Tchang et à
nos amis, réunis ici.
Que faut-il faire pour rendre cette bipolarité naissante
soutenable dans la durée ? Quels gestes faut-il accomplir
pour cela ? Peut-être l’inscrire dans une réelle
multipolarité ? Ce serait l’intérêt de
la Chine et de l’Europe.
Des gestes politiques sont nécessaires. Par exemple, une
attitude plus participative de la Chine serait peut-être un
élément de solution aux deux crises de prolifération,
en Corée et en Iran. (...)
Quant au problème économique, j’ignore
comment on pourra le résoudre.
Jean-Paul Tchang
Je commencerai par un regret : si nous avions fait
des projections un peu plus réalistes sur
ce qui allait se passer avec la Chine, probablement n’aurions-nous
jamais abandonné notre sidérurgie.
Ce n’est qu’un exemple pour constater que si on ne prend
pas la donnée chinoise en compte, on risque de commettre
des erreurs stratégiques irrattrapables.
Aujourd’hui, cette bipolarité économique, géopolitique
et culturelle existe.
Il faut savoir ce que nous voulons, identifier nos intérêts,
ce qui a toujours été notre problème.
Si nous identifions clairement nos intérêts,
nous saurons comment obtenir des Chinois ce que nous voulons.
Ce que vous dites sur le Pakistan, l’Inde, l’Afghanistan,
l’Iran, est d’une actualité brûlante. Je
rappelle que la Chine a, jusqu’à présent, voté
les trois sanctions contre l’Iran. C’est la
première fois qu’on s’interroge sur ce qu’elle
va faire maintenant. Si nous voulons que les Chinois nous appuient
sur le problème de l’Iran, il faut agir en ce sens.
Or l’administration Obama ne met pas la diplomatie chinoise
dans une situation facile. Malgré les intérêts
commerciaux chinois en Iran, on peut trouver des terrains d’entente
et convaincre les Chinois qu’ils ont plus à perdre
qu’à gagner avec un Iran nucléarisé.
On peut éventuellement convaincre l’Arabie
Saoudite et d’autres pays de garantir la fourniture de pétrole
aux Chinois à la place de l’Iran. Pour le
moment il n’y a rien d’irréversible et tout le
champ est laissé à la diplomatie. Les maladresses
des uns et des autres fournissent aux Chinois une monnaie
d’échange diplomatique. Je ne suis pas trop
pessimiste sur ce point.
Observons les intérêts de fond : si les trois millions
de Tibétains ne constituent pas un problème essentiel,
les musulmans chinois constituent un risque bien réel
et un dérapage sur le problème Iran-Afghanistan pourrait
avoir des conséquences touchant directement les intérêts
nationaux Chinois. Sur ce plan, il n’y a pas
de bipolarité absolue et un rapprochement
est possible. D’ailleurs, quand le Président
Obama est allé à Pékin, il a été
question du soutien chinois souhaité par les Américains
en Afghanistan, en raison de la position géographique de
la Chine. Aujourd’hui encore, des radars chinois travaillent
pour les Américains sur la frontière afghane et des
informations sont échangées. La presse officielle
chinoise a débattu (jusqu’à l’incident
Google) de l’intérêt qu’aurait la Chine
à envoyer des hommes rejoindre la coalition en Afghanistan
sous forme de policiers ou d’instructeurs.
Tout cela pour vous dire que, sur le plan géopolitique,
à moins que les Chinois aient le sentiment que quoi qu’ils
fassent ils sont dans la ligne de mire d’une puissance ou
d’un groupe de puissances, il y a aujourd’hui des terrains
d’entente et l’évolution peut très bien
ne pas être tragique.
Il en est de même dans le domaine commercial. Il y a des intérêts
bien compris, des intérêts bien réels et un
dialogue est forcément possible (on ne plaisante pas avec
l’argent), y compris sur le problème de la monnaie
chinoise. (...)
Reste le problème culturel. Là aussi, tout
dépend de l’Occident.
On peut d’emblée décréter que les Chinois
sont agressifs, agresseurs, hégémonistes, qu’ils
veulent nous envahir, nous dévorer, nous réduire à
leurs valeurs. On peut aussi prendre une attitude, un ton plus justes
et essayer de trouver des terrains d’échange, d’apprécier
davantage leur position réelle, leurs préoccupations,
avant de prendre une posture.
Encore une fois, ils sont dans une phase de recherche stratégique
devant la soudaineté de la situation nouvelle créée
par la crise qui s’est déroulée en Occident.
Ils ont été surpris de se retrouver face
au risque d’un effondrement de l’économie chinoise
fondée sur l’exportation. Ils ont fait ce
qu’ils ont pu pour essayer de s’en sortir.
Sur le plan culturel, ils ont été déroutés
par les réactions occidentales au moment des jeux olympiques
sur le problème du Tibet.
Ils sont donc dans une phase d’élaboration
stratégique. Pour le moment, il n’y a rien
d’irrémédiable ni de potentiellement trop dangereux.
Les Américains et les Européens peuvent trouver les
moyens de peser sur les Chinois et de créer avec eux un type
de relations qui satisfasse les intérêts occidentaux.
Ce pays ne mérite ni tant d’indignité ni trop
d’honneur. Il s’agit de l’aborder avec
un ton juste, chose que, étrangement, on n’arrive
pas à faire en France. Jamais nous ne sommes parvenus à
parler de la Chine avec un ton juste. Pendant la Révolution
Culturelle, les média étaient aveuglément prochinois.
Aujourd’hui, la tendance lourde est à la critique systématique.
Pourtant, compte tenu de l’importance de l’enjeu, il
conviendrait de se calmer, de tenir compte des
intérêts bien compris du pays et de prospecter
toutes les possibilités, sachant que, encore une
fois, l’objet de notre attention est lui-même dans une
phase de remise en cause.
Philippe Cohen
En Occident, il n’y a pas d’intérêts ni
de comportements homogènes. L’intérêt
de Walmart n’est pas l’intérêt général
des États-Unis. Pour qu’on puisse avoir une vraie position,
il faudrait une homogénéité d’intérêts
entre les grandes entreprises qui profitent de la croissance chinoise
(Walmart, les banques) et les pays. Or, contrairement à la
Chine, nous ne connaissons pas l’ « harmonie »
mais des intérêts contradictoires.
Jean-Paul Tchang
(...)Les intérêts nationaux existent. Les intérêts
de la France existent.
Jean-Michel Quatrepoint
Le problème de fond c’est l’alliance de fait,
presque contre nature, entre Wall Street, les multinationales, Walmart,
la grande distribution et le Parti communiste chinois. Chacun y
a trouvé son intérêt. Le problème, c’est
que la crise vient de là. La crise n’est pas
financière, elle vient des déséquilibres et
de la destruction massive d’emplois en Occident et au Japon.
Jean-Pierre Chevènement
Nous organiserons prochainement un colloque sur les aspects industriels
de la crise. Sur ce sujet, il y a déjà des thèses
bien établies auxquelles Jean-Michel Quatrepoint fait allusion,
la thèse de Jean-Luc Gréau, celle
que lui-même a développée dans « La
crise globale » (9). Mais ce n’est pas l’objet
de la table ronde de ce soir.
L’heure est venue de nous séparer. Je veux remercier
très chaleureusement Monsieur Tchang pour cet exposé
passionnant. Il y a inévitablement des intérêts
divergents, il y a des risques dont nous sommes conscients et il
y a, je crois, la volonté de préserver nos relations
et les intérêts communs de l’humanité.
L’exposé de M. Tchang nous aide à poser
le dialogue nécessaire et même indispensable sur des
bases plus solides, fondées sur une meilleure connaissance
de l’autre partenaire, sur la base du respect mutuel.
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1) Groupe mutualiste né de l'alliance des
Fédérations de Crédit Mutuel de Bretagne, du
Sud-Ouest et du Massif Central
2) French concession, film de Régis Debray dédié
à Tchang Tchong-jen (sculpteur chinois décédé
en octobre 1998 à Nogent-sur-Marne ; en 1934, il convainquit
Hergé, alors qu’il entamait "Le Lotus Bleu"
dans la même tonalité caricaturale que ses albums précédents,
de se documenter afin de donner une représentation réaliste
de la Chine. Tchang fut invité par le gouvernement français
à s’installer en France. Il devint un sculpteur renommé
en occident. On fit appel à lui pour réaliser le buste
de François Mitterrand après sa réélection
en 1988.)
3) Confusion avec le MRC (Mouvement républicain et citoyen)
dont Jean-Pierre Chevènement est le président d’honneur.
4) Philippe Cohen et Luc Richard ont publié en 2005 «
La Chine sera-t-elle notre cauchemar ? » Ed. Fayard/Mille
et une nuits, et en mai 2010 un nouvel ouvrage sur l'expansion de
la Chine : « Le Vampire du milieu. Comment la Chine nous dicte
sa loi » (Mille et une Nuits)
5) Homme politique radical de la IIIème République
(1851-1925), théoricien du solidarisme, Prix Nobel de la
paix en 1920.
6) La France et l’Europe dans les tenailles du G2 ?, colloque
organisé par la Fondation Res publica le 18 janvier 2010.
7) String of pearls : lieu commun répandu dans la géostratégie
mondiale désignant la constitution par Pékin, des
ports chinois jusqu’au détroit d’Ormuz et aux
côtes orientales de l’Afrique, via les rives de l’Océan
Indien, d’un réseau de bases navales et aériennes
destinées à ponctuer et sécuriser les grandes
lignes maritimes d’approvisionnement en hydrocarbures de la
Chine.
8) Frontière établie en 1914 entre l’Inde britannique
et le Tibet.
9) La Crise globale, ouvrage de Jean-Michel Quatrepoint, édité
en 2008 chez Fayard/Mille et une nuits, coll. Essais.
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