Chine 2010- 2011

Sommaire de cette page Chine 2010-2011

- La vague de colère soulevée, en Chine, par la mort de la petite Yue Yue (2 ans), témoigne de l'imminence - et de la nécessité- d'une "deuxième révolution Culturelle".

De son poste d'observateur privilégié à Tianjin, notre ami François de la Chevalerie, industriel de tradition gaulliste, grand ami de la Chine, évoque l'étonnante libération de la parole surgie à cette occasion sur les "réseaux sociaux" passant par l'internet de l'ancien "Empire du Milieu", où reste vivace le souci d'une "haute civilisation spirituelle" qui fut celui de la "Chine Rouge" ici.

-La Chine et le communisme chinois vus par Jean-Paul Tchang,

citoyen français d'origine sino-polonaise, professionnel de la finance, proche de Jean-Pierre Chevènement et de Régis Debray,ancien correspondant du journal Marianne en Chine, ancien des Comités Vietnam deBase (CVB) à Paris, pendant la Révolution Culturelle (suite du sujet en page "janvier 2011"):

lire ici

 

- Une croissance recentrée sur la qualité, humaine et productive: document,(sept 2010). tout en bas, tout à g.ICI.

- En se déployant sur de nouveaux AXES, "SUD-SUD", la CHINE crée les conditions d'un dépassement de la "mondialisation", forme transitoire du capitalisme de l'ère de l'effondrement impérialiste: une analyse de l'ancien diplomate éthopien Mohamed Hassan, spécialiste de l'Océan Indien, et de l'islam:(sept 2010). ici

 

- Quand les progressistes d'Europe commencent enfin à comprendre la Chine (suite du texte de Domenico Losrdo publié en "page rouge": ici)

- Chine 2006-2010: ici

- "Chinafrique" ici

- Mouvement ouvrier international, mouvement communiste, en France et dans le monde:2006-2009 ici - 2009-2010 ici

 

L'homme qui fait peur au Financial Times - et aux Triades chinoises...

Bo Xilai

 

Le supplice de Yue Yue soulève l'opinion chinoise

"Surpris, nous écrit-il, par les nombreuses critiques presque décomplexées à l'égard de hiérarques locaux et des adresses toujours plus sévères à l'égard du gouvernement chinois" témoignant de." l'émotion généralisée suscitée par le drame de la petite Yue Yue, désormais élevée au rang de symbole", François de la Chevalerie, fils d'une haute figure de l'épopée gaulliste pendant la guerre, lui-même jeune industriel spécialisé dans le traitement et la valorisation des sédiments de mer ou d’estuaire et des fines de barrage, animateur de la société franco-chinoise PANEUROCHINA (ZHONG OU LU), vit depuis de longues années entre la France et Tianjin, en Chine, où il passe l'essentiel de son temps.

C'est un ami fidèle de notre site Le Monde Réel, comme Jean-Paul Tchang, lui aussi "souverainiste de progrès" du point de vue de la France comme de la Chine, et lui aussi proche ou même "très proche" du Parti Communiste Chinois (PCC). Tous deux sont de très précieux conseillers du site pour les affaires chinoises et plus encore...

Admirateur enthousiaste de ce pays, où il a créé la société TEUQIAO, siégeant à Shanghai, qui propose des solutions en matière de désinfection sanitaire et de dépollution (sols, eau, amiante, plomb), et enfin secrétaire général de l'organisme technologique ITGIUM (www.itgium.com), François n'avait jamais assisté, souligne-t-il encore, à un tel déferlement de "commentaires cinglants" sur les réseaux sociaux (QQ et xinlàng weibó), où "cette fois, nombre d'intervenants signent avec leur propre nom, n'ayant plus peur d'être reconnus.
Sur ces mêmes forums, beaucoup font état de méfaits locaux : tel maire étant dénoncé pour corruption, tel hôpital ne répondant pas à des normes élémentaires de sécurité, telle usine déchargeant ses déchets dans une rivière, tel projet d'aménagement urbain contrevenant aux intérêts des riverains, etc."
Désormais, conclut-il, "l'opinion publique bouscule un régime dont certains aiment à dire que son maintien ne tient qu'à un fort taux de croissance."

Rappelons qu'une video fait actuellement scandale, en Chine, dans toute la diaspora chinoise, et dans le monde entier: elle montre la petite fille se faisant renverser, puis écraser, par une camionnette, qui roule sur elle une première fois, puis une deuxième...

Elle reste ensuite de longues minutes abandonnée au sol, dans une mare de sang, au milieu d'un quartier populeux grouillant de passants indifférents, jusqu'à ce qu'une vieille femme, affairée à collecter des déchets dans les poubelles, la prenne dans ses bras et la mette à l'abri, avant d'appeler à l'aide, alertant la Maman, au travail dans le secteur.

Le conducteur a expliqué qu'il risquait de devoir payer une indemnité plus importante si l'enfant survivait avec un handicap, que si elle mourait.

Il était au téléphone avec sa copine, tout en conduisant, quand il a renversé la petite; avant de rouler sur elle en marche arrière, puis de s'enfuir.

Après lui, le film d'une caméra de sécurité montre de nombreux véhicules et piétons passer près de l'enfant grièvement blessée et couverte de sang, en pleine chaussée, en faisant un léger détour pour l'éviter, sans s'arrêter, et même, dans un cas au moins, en lui roulant (une nouvelle fois) sur les jambes.

Conduite à l'hopital, et opérée d'urgence, la petite n'a pas survécu. (http://www.24heures.ch/actu/monde/chine-indifference-autour-fillette-blessee-suscite-indignation-2011-10-17).

 

"Lors de la session de l'Assemblée nationale Populaire (ANP), son nom était sur toutes les lèvres, écrit Geoff Dyers, du Financial Times (1). Son arrivée avec quarante minutes de retard au Grand Palais du Peuple a mis les équipes de télévision en ébullition. (...) Bo Xilai, secrétaire du parti communiste de Chongquing - la quatrième agglomération du pays, avec 31 millions d'habitants, et une des plus grandes métropoles du monde - "fait depuis six mois les gros titres des journaux avec sa croisade contre le crime organisé. Car cette campagne féroce a déjà entraîné plus de 3000 arrestations - notamment celle de l'ancien chef de la police de la ville - et suscité un peu partout des appels à étendre la chasse aux criminels et aux corrompus au reste du pays."

- Un dirigeant honnête et courageux, donc, ce qui n'en fait pas pour autant, ce serait trop simple, pour l'organe de la "surclasse" financière internationale, une figure sympathique. Tout au contraire.Car "Monsieur Bo cultive également une certaine sympathie de l'ère Mao- censée moins corrompue.C'est ainsi qu'il inonde les utilisateurs de téléphone portable de Chongqing de "textos touges" faits de citations du "Grand Timonier". Une innocente manie que ce jeune dirigeant (né à la Libération, en 1950) tient, la technologie mise à part, de son propre père, Bo Yibo, un héros de la révolution chinoise, devenu, après une carrière de combattant d'élite

dans l'Armée Populaire, un des principaux hiérarques du régime, jusqu'à sa mort, survenue en 1967 (du vivant de Mao, donc, mort en 1976, comme Zhou Enai, après avoir mis sur orbite "le petit Deng", enrichissant ainsi la "théorie des trois mondes" de celle des "Quatre modernisations".- "Fils d'un héros de la Révolution", .

ne quantité impressionnante d'arbres, plantés dans le cadre d'un programme de reboisement dans l'ensemble du pays..."

...déjà dans le long parcours qui va de l’aéroport de Pékin à la Grande muraille, et dans l’autre long trajet qui, en suivant un autre parcours, va du centre de Pékin à l’aéroport, nous remarquons une quantité impressionnante d’arbres de toute évidence récemment plantés, dans le cadre d’un projet assez ambitieux de reboisement et d’extension de la superficie forestière qui investit l’ensemble du pays.

Quelques jours avant la fin de notre voyage nous avons eu la possibilité de visiter une aire écologique de 10 kilomètres carrés, située aux alentours de Weifang, une ville du Nord-est en rapide expansion, engagée dans le développement de la haute-technologie mais qui veut en même temps se distinguer pour son cadre de vie. L’aire écologique, dont l’accès est libre et gratuit pour tout le monde, et qui ne peut être visitée qu’à pied ou avec un minuscule autobus ouvert et à traction électrique, a été dégagée en récupérant un territoire jusque là fortement dégradé et qui à présent resplendit de beauté enchanteresse et de sérénité.

Le développement industriel et économique n’est pas en contradiction avec le respect de l’environnement. Bien sûr l’équilibre entre ces deux exigences s’avère particulièrement difficile dans un pays comme la Chine, qui doit nourrir un cinquième de la population mondiale tout en n’ayant à sa disposition qu’un septième de la superficie cultivable : c’est dans ce cadre que doivent être situées les erreurs commises et les graves dommages infligés à l’environnement dans les années où la priorité absolue était constituée par un décollage économique appelé à mettre fin le plus rapidement possible à la dénutrition et à la misère de masse.

Mais cette phase heureusement est dépassée : il est maintenant possible de promouvoir un écologisme qui, en même temps que la vie et la santé des arbres et des fleurs, sache garantir la vie et la santé des femmes et des hommes.

3. J’ai déjà parlé de la passion autocritique qui semble caractériser les communistes chinois. Ce sont eux qui insistent sur le caractère intolérable, en particulier, de l’écart croissant entre villes et campagne, entre zones côtières d’un côté et le Centre et l’Ouest du pays de l’autre.

De tels phénomènes ne sont-ils pas la démonstration de la dérive capitaliste de la Chine ? C’est une thèse qui est largement répandue dans la gauche occidentale et qui semble trouver un écho chez certains membres de notre délégation multipartite.

Dans le débat franc et vif qui se développe j’interviens avec une ponctuation pour ainsi dire « philosophique ». On peut procéder à deux comparaisons assez différentes entre elles. Nous pouvons comparer le « socialisme de marché » avec le socialisme que nous appelons de nos vœux, avec le socialisme en quelque sorte mûr, et donc mettre en évidence les limites, les contradictions, les dysharmonies, les inégalités qui caractérisent le premier : ce sont les communistes chinois eux-mêmes qui insistent sur le fait que le pays qu’ils dirigent n’est qu’au « stade primaire du socialisme », stade destiné à durer jusqu’à la moitié de ce siècle, confirmant la longueur et la complexité du processus de transition appelé à déboucher sur l’édification d’une nouvelle société.

Mais il n’est pas pour autant licite de confondre le « socialisme de marché » avec le capitalisme.

Comme illustration de la différence radicale qui subsiste entre les deux nous pouvons avoir recours à une métaphore. En Chine nous sommes en présence de deux trains qui s’éloignent de la gare appelée « Sous-développement » pour aller dans la direction de la gare appelée « Développement ». Oui, un des deux trains est très rapide, l’autre de vitesse plus réduite : de ce fait la distance entre les deux augmente progressivement, mais on ne doit pas oublier que tous les deux avancent vers la même destination ; et on doit aussi se souvenir que les efforts ne manquent pas pour accroître la vitesse du train relativement moins rapide et que, en tous cas, à la suite du processus d’urbanisation, les passagers du train très rapide se font de plus en plus nombreux.

Dans le cadre du capitalisme par contre, les deux trains en question avancent dans des directions opposées. La dernière crise a mis en évidence un processus en acte depuis plusieurs décennies : l’augmentation de la misère des masses populaires et le démantèlement de l’Etat social vont de pair avec la concentration de la richesse dans les mains d’une oligarchie parasitaire restreinte.

4. Et pourtant, chez les communistes chinois croît l’intolérance à l’égard de l’écart entre zones côtières et aires du Centre-ouest, entre villes et campagne et dans le cadre de la ville même. (suite ici)

"Sous l’impulsion du développement chinois, les investissements Sud-Sud ont rapidement augmenté.

Après avoir été pillé et saccagé durant des siècles, le Sud sort enfin de sa torpeur (...)Nous allons assister à la fin de la "mondialisation".

-Entretien accordé par Mohamed Hassan, ancien diplomate éthiopien, au site Michelcollon.info/ - repris, coupé et édité par Le Monde Réel.

"Les rapports de force à l’échelle mondiale sont en plein bouleversement. Et la région de l’océan Indien se trouve au cœur de cette tempête géopolitique.(...), de la côte orientale de l’Afrique jusqu’au sud de l’Asie (...)avec un lac (la mer Caspienne), et trois rivières : la mer du Golfe, la mer Rouge et la mer Méditerranée.


Pourquoi cette région est-elle si importante ?

D’abord parce que 60% de la population mondiale est concentrée en Asie et se trouve connectée à l’océan Indien. A elles seules, la Chine et l’Inde représentent 40% de la population mondiale. (...) Aujourd’hui, 70% du trafic pétrolier mondial passe par cet océan. Ce pourcentage devrait augmenter(...).90% du commerce mondial se fait par bateaux containers et l’océan Indien accueille à lui seul la moitié de ce trafic.
Comme le prédit le journaliste américain Robert D. Kaplan, proche conseiller d’Obama et du Pentagone, l’océan Indien va devenir le centre de gravité stratégique mondial du XXIème siècle.

(...)Cet océan constitue un passage vital pour le commerce et les ressources énergétiques entre le Moyen-Orient et l’Asie de l’Est, mais il est aussi au cœur de l’axe économique qui se développe entre la Chine , d’une part, et l’Afrique et l’Amérique Latine, d’autre part.


- L’essor de ces relations commerciales nouvelles signifie-t-il que le Sud est en train de se libérer de sa dépendance à l’Occident ?


- (...)Le commerce Chine - Afrique a été multiplié par vingt depuis 1997. Celui avec l’Amérique Latine par quatorze en moins de dix ans ! L’Inde et le Brésil aussi collaborent plus étroitement avec le continent noir. Sous l’impulsion du développement chinois, les investissements Sud-Sud ont rapidement augmenté. Après avoir été pillé et saccagé durant des siècles, le Sud sort enfin de sa torpeur.

"Le Sud a soif d’indépendance : s’allier avec la Chine est une véritable opportunité pour étancher cette soif."


- "Pourquoi tant de pays d’Afrique et d’Amérique Latine se tournent-ils vers la Chine ?"


- Depuis des siècles, (... < on a assisté >) à un véritable pillage des ressources du Sud, empêchant ces pays de se développer, notamment à travers une dette odieuse.

- Mais la Chine propose de meilleurs prix pour les matières premières et elle investit dans les pays du Sud pour développer des infrastructures, des programmes sociaux ou des projets d’énergie non polluante. Elle a également supprimé les taxes à l’importation sur de nombreux produits africains, ce qui favorise grandement la production et le commerce de ce continent. Enfin, elle a également annulé la dette des pays africains les plus pauvres.
De plus, contrairement aux puissances occidentales, la Chine n’entend pas s’immiscer dans la politique intérieure de ses partenaires économiques.

Lors d’une conférence ministérielle sino-africaine, le Premier ministre chinois Jiabao résumait ainsi la politique de son pays : « "Notre collaboration économique et notre commerce s’appuient sur l’avantage réciproque. (…) Nous n’avons jamais posé de conditions politiques à l’Afrique et nous ne le ferons jamais non plus dans le futur." Quelle différence avec les puissances occidentales qui n’ont eu de cesse de faire et défaire les gouvernements en Afrique !

Le Sud a soif d’indépendance : s’allier avec la Chine est une véritable opportunité pour étancher cette soif.


Enfin, les pays capitalistes occidentaux connaissent une grave crise économique, qui a des répercussions sur la Chine, mais ne l’empêche pas de maintenir une bonne croissance. Dans pareille situation, il est normal que les pays africains et latinos se tournent vers le partenaire économique le plus solide.

Comme le soulignait le Financial Times, autrefois, le Brésil aurait été touché par la crise survenue aux Etats-Unis. Mais en 2009, son économie a continué de croître, et ce n’est pas un hasard si la Chine est devenue son principal partenaire économique.


- Cet axe Sud-Sud défie l’hégémonie occidentale. Les Etats-Unis et l’Europe laisseront-ils la Chine empiéter sur leurs plates-bandes ?


- Globalement, le développement de cet axe Sud-Sud présente deux menaces importantes pour les intérêts des puissances impérialistes, et particulièrement pour les Etats-Unis.

(...)Il retire de la zone d’influence occidentale des pays riches en matières premières. Ensuite, il permet à la Chine de disposer de toutes les ressources nécessaires à la poursuite de son développement fulgurant.

En pleine ascension, Pékin est en train de rattraper la première puissance économique : les Etats-Unis. Selon Albert Keidel, ancien économiste de la Banque Mondiale et membre de l’Atlantic Council, la Chine pourrait passer devant en 2035.


Aujourd’hui, Washington cherche donc à contenir l’émergence chinoise pour garder le leadership. Et le contrôle de l’océan Indien est au cœur de cette stratégie. La lutte contre la piraterie somalienne est d’ailleurs un prétexte invoqué pour positionner les forces de l’Otan dans l’océan Indien et préserver un contrôle des puissances occidentales sur ce bassin. Le Japon aussi a entamé la construction d’une base militaire à Djibouti pour lutter contre la piraterie.


- On parle tantôt de pirates, tantôt de terroristes islamistes. Menace réelle ou prétexte ?


- Je ne dis pas qu’il n’y a pas de menace. Simplement, les puissances occidentales l’instrumentalisent pour asseoir leurs intérêts stratégiques dans la région.

Comment la piraterie s’est-elle développée en Somalie ? Depuis plus de vingt ans, il n’existe pas de gouvernement dans ce pays. Certaines compagnies européennes en ont profité pour venir piller les poissons au large des côtes, et d’autres pour déverser des déchets toxiques. Dans ces conditions, les pêcheurs somaliens, empêchés de travailler, se sont lancés dans la piraterie pour survivre. Bien sûr, le phénomène a pris une autre dimension depuis. Mais si vous voulez résoudre le problème de la piraterie, il faut l’attaquer à la racine et rétablir un ordre politique légitime en Somalie.
Ordre dont les Etats-Unis n’ont pas voulu jusqu’ici…(...)Et leur politique insensée pourrait créer des troubles beaucoup plus sérieux. (...) La Somalie est le centre historique de l’Islam en Afrique de l’Est. Autrefois, l’influence des chefs religieux somaliens était très importante. Ils avaient porté l’islam sunnite jusqu’au Mozambique. Aussi, lorsque les chiites omanis étendirent leur influence à l’Afrique orientale au cours du 18ème siècle, ils influencèrent énormément la culture de la région, mais ne parvinrent pas à convertir la population au chiisme.
Aujourd’hui, un mouvement islamique pourrait se développer à cause des erreurs commises par les Etats-Unis dans la Corne de l’Afrique. Et si les dirigeants de ce mouvement utilisent cette histoire commune pour rallier des membres dans toute l’Afrique orientale et défendre la Somalie en tant que centre historique de l’islam africain, alors la menace deviendra vraiment très sérieuse pour les Etats-Unis !


- L’océan Indien est surmonté par « l’arc de l’Islam », qui s’étend de l’Afrique orientale à l’Indonésie en passant par les pays du Golfe et de l’Asie centrale. Comment cet océan, berceau de puissances musulmanes, est-il passé sous domination des puissances occidentales ?

- Avant l’ouverture du Canal de Suez en 1869, quatre grandes puissances dominaient la région : l’empire turc ottoman, celui des Perses (Iran actuel), celui des Moghols (empire musulman qui se développa en Inde) et la Chine.

A travers l’océan Indien, le commerce avait mis en contact les populations musulmanes avec d’autres peuples de la région et permis à l’Islam de s’étendre jusqu’en Chine et en Afrique orientale. C’est ainsi que l’arc de l’Islam s’est formé et que l’océan Indien fut en grande partie dominé par des puissances musulmanes.
Mais un événement majeur, survenu en Inde, va amorcer la domination européenne sur cette région : la révolte des Cipayes en 1857. Les Cipayes étaient des soldats indiens au service des compagnies anglaises. Les injustices infligées par leurs employeurs les amenèrent à une rébellion qui, très vite, déboucha sur un grand mouvement populaire. Ce fut une révolte très violente, les Cipayes massacrèrent beaucoup d’Anglais mais ceux-ci parvinrent finalement à réprimer le mouvement. En Grande-Bretagne, une grande campagne de propagande dénonça la barbarie des Cipayes. Karl Marx analysa cet événement et en tira d’autres conclusions : « Leurs méthodes sont barbares, mais nous devons nous demander qui les a amenés à faire preuve d’une telle brutalité : les colons britanniques installés en Inde. »
Aujourd’hui, nous vivons la même chose avec les attentats du 11 septembre. Toute l’opinion publique occidentale est amenée à s’indigner devant les méthodes barbares des terroristes islamistes. Mais ne posez surtout pas de questions sur les facteurs qui ont donné naissance à cette forme de terrorisme : cela nous renverrait à la politique étrangère des Etats-Unis au Moyen-Orient durant ces cinquante dernières années.


Finalement, la répression de la révolte des Cipayes eut deux conséquences importantes : tout d’abord, la colonie indienne, jusque là gérée par des compagnies privées, passa officiellement sous l’administration du gouvernement britannique. Ensuite, la Grande-Bretagne déposa le dernier leader musulman indien, l’empereur moghol Muhammad Bahâdur Shâh. Il fut envoyé en exil en Birmanie où il termina ses jours.


- Onze ans après la révolte des Cipayes, s’ouvre le canal de Suez qui permet de relier la Méditerranée et l’océan Indien. Un fameux coup de pouce pour la domination européenne de cet océan ?


- Tout à fait. La colonisation européenne dans le bassin de l’océan Indien s’accélère alors, la France prenant Djibouti et la Grande-Bretagne l’Egypte, puis Bahreïn afin de protéger l’Inde de l’expansion russe.
Ensuite, après de nombreux bouleversements entre les impérialismes à la fin du XIXème siècle, (unification de l’Allemagne et de l’Italie, partage de l’Afrique entre les puissances européennes), l’Empire du sultanat d’Oman était la dernière grande puissance arabe active dans l’océan Indien. Pour le renverser, les Européens montèrent une campagne de propagande sur le fait que les Omanis exploitaient des Africains comme esclaves. Sous prétexte de combattre l’esclavagisme, l’Europe mobilisa ses troupes dans l’océan Indien et renversa le sultanat d’Oman. Ainsi, la domination occidentale sur l’océan Indien devenait totale.
Mais aujourd’hui, cette domination est remise en cause par les puissances émergentes d’Asie et l’océan Indien pourrait devenir le théâtre d’une compétition sino-américaine.

- Les Etats-Unis étant en déclin et la Chine en ascension spectaculaire, comment Washington pourrait-elle bloquer son principal concurrent ?


- Le Pentagone est bien implanté dans la région : énorme base militaire d’Okinawa (Japon), accords avec les Philippines sous prétexte de lutte contre le terrorisme, excellents rapports avec l’armée indonésienne qui fut formée par Washington pour massacrer un million de communistes et instaurer une dictature militaire dans les années 60…
En outre, les Etats-Unis peuvent compter sur leur base militaire de Diego Garcia. Cette île corallienne située au cœur de l’océan Indien ferait rêver plus d’un vacancier avec sa plage de sable blanc et ses palmiers. Cependant, l’histoire de cette île est nettement moins glamour : en 1965, Diego Garcia et le reste de l’archipel des Chagos ont été intégrés au territoire britannique de l’océan Indien ; en 1971, tous les habitants de l’île de Diego Garcia ont été déportés par les Etats-Unis qui y construisirent une base militaire : c’est depuis cet endroit stratégique que Washington a mené certaines opérations dans le cadre de la guerre froide, des guerres d’Irak et d’Afghanistan. Aujourd’hui, bien que des tribunaux britanniques leur aient donné raison, les habitants de Diego Garcia sont empêchés de retourner sur leur île par le gouvernement du Royaume-Uni.


Les Etats-Unis ont donc une bonne implantation militaire dans la région.

De son côté, la Chine a deux talons d’Achille : les détroits d’Ormuz et de Malacca. Le premier (entre Oman et l’Iran)constitue l’unique entrée vers le Golfe Persique et il ne mesure que 26 kilomètres à son passage le plus étroit. Environ 20% du pétrole importé par la Chine passe par cet endroit.

L’autre point faible, le détroit de Malacca (entre la Malaisie et l’île indonésienne de Sumatra), est très fréquenté et très dangereux ; or, c’est le principal point de passage pour les marchandises venant de l’océan Indien à destination de la Chine. Environ 80% des importations chinoises de pétrole passent par ce détroit. Les Etats-Unis étant très bien implantés dans cette zone, ils pourraient bloquer le détroit de Malacca si un conflit devait éclater avec la Chine. Et ce serait une catastrophe pour Pékin.

- Cela explique pourquoi la Chine cherche à diversifier ses sources d’approvisionnement en ressources énergétiques ?


- Tout à fait. Face à ce problème majeur, la Chine a développé plusieurs stratégies.

(suite à droite, accès par clic ici)

 

Un nouveeau mode de croissance, orienté qualité, dans le domaine de la production comme dans celui de la vie...


Depuis le début de l'année (2010), l'économie chinoise poursuit son amélioration. Le PIB du premier trimestre a même enregistré une croissance de 11,1 %, soit le plus haut depuis ces dernières années.

En plus de la forte croissance, l'investissement, la consommation et les exportations tendent vers l'équilibre.

La croissance un peu trop rapide de l'investissement, qui embarrassait l'économie nationale depuis bien des années, a finalement baissé, et la part de croissance économique entraînée par la consommation des ménages a connu une augmentation rapide.

Selon l'évaluation des médias étrangers, l'« économie chinoise attache de plus en plus d'importance à la structure et à la qualité du PIB ».


La Chine poursuit son nouveau mode de développement.


La transformation du mode de développement ne se fera pas toute seule
« En apparence, la crise financière internationale impacte sur la vitesse de la croissance chinoise, en effet, elle influence le mode de développement économique ». « Transformer le mode de développement est une urgence absolue ». Lors de la réunion centrale sur le travail économique tenue à la fin de l'an dernier, le Comité central du Parti communiste chinois a vu juste, visant directement le cœur du problème.


« D'un point de vue objectif, le mécanisme d'inversion de tendance formé par la crise financière internationale a fourni une opportunité rare pour accélérer la transformation de notre mode de développement économique, nous devons saisir pleinement toutes les opportunités, et accomplir cette mission ». Ce discours de Hu Jintao, prononcé lors du séminaire pour les principaux dirigeants des provinces et des ministères au début de l'année, a permis aux participants d'avoir une conscience plus claire sur la situation.


La transformation ne peut attendre
L'an dernier, la ville de Dongguan était dans une situation très délicate. Au moment de la crise des subprimes aux Etats-Unis, Dongguan a perdu beaucoup de partenaires commerciaux de longue date. L'« usine du monde » a commencé à s'inquiéter pour l'accès au marché des produits.


Plus le développement économique dépend du marché international, plus il est facilement influencé par des facteurs incertains et déstabilisants. Selon des habitants de Dongguan : « Autrefois, nous mesurions l'importance de la transformation, mais devant l'élan de développement, nous ne pouvons pas perdre les intérêts présents, et craignons également les risques liés au changement ».

Les autres régions côtières chinoises sont comme Dongguan. Ainsi, devant ces contraintes internationales, les entreprises ont tendance à suivre la même voie. Dans ce contexte de grand réajustement structurel de la demande globale, on sait pertinemment qu'il ne faut plus seulement attacher de l'importance à la demande extérieure, à l'investissement et au faible coût de revient, mais au contraire prendre davantage en compte la demande intérieure, la consommation et l'innovation. Transformer le mode de développement économique constitue l'un des axes du concept scientifique de développement, il concerne la capacité de la Chine à dissiper l'impact de la crise financière, mais également son aptitude à poursuivre son objectif de modernisation.
Et cette priorité n'attend pas.

Dongguan a choisi d'« opérer » selon le mode de développement durant plusieurs années. Aujourd'hui, les entreprises de Dongguan commencent à tenir compte à la fois des marchés intérieur et extérieur, stimulent leur R&D au lieu de ne faire que répondre aux commandes, et ont transformé leur atelier en usine indépendante. Plusieurs sous-traitants possèdent désormais leurs propres marques, les risques sur ce secteur d'activité ont diminué, et les entreprises se sont redressées.
Transformer rapidement le mode de développement économique
La tempête financière ne s'est pas calmée, et les querelles internationales sur le développement futur ont débuté. La Chine a remarqué les nouvelles stratégies des principales économies du monde, et qu'elles considèrent les nouvelles énergies, les nouveaux matériaux, la biopharmacie, les économies d'énergie, la protection de l'environnement et les technologies bas carbone comme les axes majeurs du nouveau cycle de développement industriel. « Si on ne suit pas la tendance, on n'occupera pas le haut du tableau dans la concurrence internationale », a dit Chi Fulin, président de l'Institut chinois pour la réforme et le développement, situé à Hainan.
Bénéficiant du plan de relance national de 4 000 milliards de yuans, le Groupe Dongfang (constructeur d'appareils électriques) n'a pas connu de grand bouleversement suite à la crise. Mais il ne se laisse pas contenter du statu quo, et a investi de grosses sommes d'argent dans l'innovation indépendante et la montée en gamme des industries. Tant qu'il améliore le plus rapidement son niveau et se développe vers les produits hauts de gamme, Dongfang sera d'un dynamisme inépuisable. Dongfang est conscient de l'urgence de la reconversion. Dans son carnet de commande actuel, d'une valeur de 70 milliards de yuans, la part des groupes électrogènes à charbon est tombée à 45 %, tandis que celles des centrales nucléaires et éoliennes ont augmenté de 23 % et de 15 %.


La transformation du mode de développement économique doit être responsable et sérieuse


La Mongolie intérieure a été championne de la croissance du PIB durant huit années consécutives. Mais elle a annoncé qu'« elle ne rechercherait pas la première place » cette année. Liang Tiecheng, président de la Commission pour le développement et la réforme de la région autonome de Mongolie intérieure, a franchement affirmé qu'étant donné la richesse en ressources et le faible impact de la crise dans la région, il serait possible d'accélérer la croissance. « Mais nous voulons volontairement ralentir, et garder un grand espace pour l'optimisation et le réajustement de la structure économique et ainsi que l'amélioration du bien-être du peuple ».
Regardant de plus près la vitesse de croissance et mettant de côté la « théorie du PIB », les différentes régions sont passées de la reconversion passive à la reconversion active.
Déterminé à transformer le mode économique, le gouvernement a fixé, dans son rapport d'activité de 2010, un objectif de croissance autour de 8 %, le même depuis six années consécutives. Mais si ce chiffre reste inchangé, le contenu diffère un peu. « Atteindre les 8 % en 2009 était obligatoire, mais pour cette année, nous tolérerons une faible baisse, parce que nous préférons concentrer notre énergie sur la transformation du mode de croissance économique plutôt que de chercher aveuglement la grande vitesse », a expliqué Yao Jingyuan, chef économiste du Bureau national des statistiques.


Le réajustement structurel recèle une signification décisive pour la transformation du mode de croissance économique
Le document numéro 1 du CC du PCC 2010 a encore une fois souligné les problèmes liés à l'agriculture, aux régions rurales et aux paysans. Une série de mesures politiques en faveur de l'agriculture et des travailleurs du secteur font le bonheur des centaines de millions de paysans, et ont jeté une base solide pour promouvoir un « développement bon et rapide ». Au lendemain de la Fête des Lanternes, la première enveloppe centrale, d'une valeur de dix milliards de yuans, en tant que subvention à l'achat de machines agricoles, a été débloquée, c'était une opération favorable au labourage printanier. Le revenu des habitants ruraux a connu au premier trimestre une augmentation de 11,8 % par rapport à la même période de l'an dernier, soit une hausse de 0,6 %.
L'achat subventionné d'appareils électroménagers, d'automobiles et de motos dans les régions rurales continue de porter ses fruits. Pour le seul mois de mars, 6,252 millions d'appareils électroménagers ont été vendus dans les régions rurales, avec un chiffre d'affaires de 12,4 milliards de yuans, chiffres respectivement multipliés par 3,2 et 4,5 par rapport à la même période de l'an dernier. « L'orientation politique a joué un rôle important ». Chang Xiaocun, directeur du département de la construction du marché du ministère chinois du Commerce, a dit que cette année, les prix plafonds pour une série d'appareils électroménagers, pour lesquels les populations rurales reçoivent des subventions, ont été considérablement élevés : ceux de téléviseurs en couleurs et des téléphones portables ont doublé, et ceux de sept autres produits comme les réfrigérateurs ont augmenté de 25 à 75 %. Cette hausse a créé un enthousiasme de consommation chez les bénéficiaires de subventions. Le potentiel de consommation a été libéré efficacement par l'augmentation du revenu des habitants, l'amélioration de l'environnement de consommation et le lancement des mesures politiques visant à stimuler directement la consommation. La consommation jouera un rôle de plus en plus fort dans la stimulation de la croissance économique.
La solution réside dans l'innovation autonome
« Un cadeau du ciel ! », s'est enthousiasmé Song Honghai, président du Conseil d'administration de la Tianjin Weijie Technology. Il y a peu, cette entreprise privée de haute technologie, sans caution ni garant, a obtenu un prêt de 20 millions de yuans en hypothéquant quatre brevets. Il s'agissait du premier prêt sur gage de brevet à Tianjin. La ville a lancé cette mesure afin de soutenir l'innovation autonome des entreprises. Pour lutter contre l'impact de la crise, Tianjin a augmenté par tous les moyens les investissements dans l'innovation, créé des conditions favorables, en remportant de bons résultats : l'ordinateur Shuguang d'une puissance de 100 000 milliards d'opérations par seconde, les techniques clés de la batterie lithium-ion avancent à grand pas, et un centre de fabrication d'équipements pour centrales éoliennes d'une capacité mesurée en mégawatt a été construit. Avec toutes ces percées, l'économie de Tianjin ne cesse de se développer.
« Si l'entreprise n'innove pas, elle est éliminée ». En profitant du temps du « changement de vitesse » actuel, l'économie chinoise doit développer l'innovation. La Chine a lancé plusieurs grands projets scientifiques et techniques, encouragé les entreprises à faire leur mutation technique, et investi des centaines de milliards de yuans dans l'innovation autonome et les grands projets scientifiques et techniques. Plus de 100 000 scientifiques et techniciens sont descendus dans les unités de base pour mieux cerner la demande sur le marché, mieux appliquer les découvertes scientifiques et technologiques et mieux les industrialiser. L'innovation autonome est devenue le moteur de la reconversion économique des différents secteurs du pays.


La protection de l'environnement sera inévitable lors du changement


La crise financière internationale a placé la Chine à un carrefour : poursuivre une haute croissance au détriment de l'environnement, ou chercher la continuité du développement tout en protégeant l'environnement ?
Il faut se baser sur le présent pour envisager l'avenir, le développement vert est désormais souhaité par tous.
Le Shaanxi abonde en ressources énergétiques. Beaucoup de gens songent à profiter de ces trésors pour faire fortune. Mais les autorités provinciales appellent les habitants à éviter de « vivre simplement des ressources naturelles locales ». La ville de Yulin a fermé toutes ses petites usines de semi-coke, et a fermé ou fusionné plus de 200 petites mines de charbon. Les autorités municipales exigent très clairement que tout nouveau projet de semi-coke atteigne une capacité annuelle de 600 000 tonnes, et celui de charbon, un taux minimal de transformation locale de 50 %.


La Chine a entamé sa transformation vers un mode de développement écologique. Tout en maintenant la progression stable et rapide de son économie, elle a fait avancer les économies d'énergie et la réduction des émissions polluantes. Elle a considérablement avancé en matière de restructuration des secteurs énergivores, tels que la sidérurgie, le ciment et la cokéfaction. Une campagne nationale visant à une production propre a également été lancée, qui a pour objectif d'abaisser de 7 % la consommation énergétique par unité de valeur ajoutée industrielle et d'augmenter de 1,5 % le taux d'utilisation des résidus industriels solides. En plus, beaucoup de citadins ont choisi un mode de vie « bas carbone ».


Le plus important est d'améliorer le niveau de vie du peuple


« Une hausse de plus de 100 yuans ! »
s'est exclamée la Pékinoise Zhu Qiuping, souriante, en découvrant sa pension retraite sur son compte bancaire.
Depuis le début de l'année, les 40 millions de retraités d'entreprises bénéficient d'une hausse moyenne de 120 yuans par mois, sixième augmentation consécutive de la pension retraite.
L'amélioration des conditions de vie du peuple, une priorité, vise à partager les fruits de développement et à promouvoir la stabilité et l'harmonie sociale. Elle est également la clé de l'accroissement de la demande intérieure, de la restructuration industrielle, et la solution de multiples questions économiques. Les autorités locales des différentes régions accordent toutes une place plus importante à l'amélioration des conditions de vie du peuple, et augmentent leurs budgets en la matière, malgré leurs ressources financières limitées.


Les autorités de Beijing ont décidé d'accorder une place plus importante au bien-être social dans le budget 2010, et d'octroyer davantage de fonds spéciaux aux projets d'infrastructures.
Les autorités de Chongqing, qui se démènent pour trouver de nouvelles ressources fiscales, ont affecté 600 millions de yuans, soit le double du montant de l'année dernière, à l'organisation, dans toutes les zones sous leur compétence, d'une série d'activités en faveur de la vie du peuple.


L'accélération du changement du mode de développement économique a bel et bien été bénéfique au peuple. D'abord, l'emploi a augmenté. Au cours du premier trimestre 2010, la population active urbaine s'est accrue de 2,89 millions de personnes, avec un taux de chômage enregistré de 4,2 %, soit la première baisse depuis l'avènement de la crise financière internationale.
Puis, la couverture de la sécurité sociale a été élargie. Dans les campagnes, 15,7 millions de personnes âgées ont commencé à toucher leur pension-vieillesse. Cette nouvelle assurance fait partie du système national de préférences généralisées.

A travers tout le pays, au total 1,2 milliard de Chinois ont souscrit différentes assurances médicales. Celles-ci forment une couverture « quasi-totale ».


Supprimer les réticences liées à la transformation du mode économique, et former des systèmes et mécanismes en faveur d'une transformation durable


Pourquoi un si grand nombre de gens, bien que conscients de l'importance et de l'urgence de l'accélération du changement du mode de développement économique, ne changent-ils pas leurs méthodes de travail ? Pourquoi cherchent-ils à tout prix la rapidité, la taille et le nombre d'affaires ? Pourquoi, après tant d'années d'efforts, l'économie chinoise demeure-t-elle extensive ? Si, dans certaines régions, le changement du mode de développement économique, mis en application depuis bien des années, semble inefficace, dans d'autres, le mode économique montre des changements, mais très limités.


De plus en plus d'autorités locales se rendent compte que, pour accélérer le changement du mode économique, il faut se concentrer sur les réticences de la population.
Harmoniser les rapports entre présent et futur lointain
« Quand on recule d'un pas, c'est pour avancer de deux », a expliqué Zhang Baoshun, secrétaire du Comité provincial du Parti communiste chinois pour le Shanxi. « Nous ne pouvons plus tolérer les entraves au développement durable de l'économie liés à une recherche de bénéfice instantané », a-t-il ajouté. Le Shanxi a subi plusieurs échecs concernant le changement du mode économique. Chaque fois que le prix du charbon a augmenté, tous les efforts pour la transformation du mode économique ont été réduits à néant.
Si longue et complexe soit la tâche, les autorités du Shanxi sont décidées à transformer le mode de développement économique, en vue d'une renaissance. Elles ont ouvert le chantier de réorganisation des entreprises charbonnières. Le PIB de la province a ainsi dégringolé tout en bas du classement national. Or, le Shanxi n'a jamais été aussi proche de son objectif de devenir une « base des énergies nouvelles, écologiques et bas carbones », afin de répondre à l'objectif de transformation du mode de développement économique.


Traiter les rapports entre « local » et « global »

 


Début 2010, les trois plus grands constructeurs d'automobiles de Chine, Hafei, Changhe et Chang'an, toutes entreprises d'Etat, ont été réorganisées, pour former désormais la nouvelle Chang'an. La nomination des nouveaux responsables, le moment le plus délicat de la réorganisation, n'a pris que trois petits jours. « Or, nous n'avons pas éprouvé de résistance, ni entendu de plaintes. Les employés ont fait de leur mieux pour faire de la 'nouvelle Chang'an' une entreprise plus forte », a dit Xu Liuping, président de la nouvelle Chang'an, très content de cette fusion pacifique.


Pour remettre à niveau la structure industrielle, depuis le début de 2009, le gouvernement a mis en place un projet de restructuration de dix secteurs, dont la construction automobile et la sidérurgie. En fusionnant, séparant ou fermant des entreprises, la restructuration industrielle a pu être réalisée.
Davantage d'autorités locales et de responsables d'entreprise ont su évoluer. Voyant plus clairement les rapports entre le local et le global, ils ont décidé de coordonner leurs actions conformément à la situation générale. Les autorités de certaines villes ont été très actives à promouvoir la réorganisation interrégionale entre une entreprise locale et une entreprise centrale. Elles ne pensaient plus à des questions telles que « Qui récoltera les impôts après la réorganisation ? », ou « Après la fusion, l'entreprise sera-t-elle hors de contrôle ? »


Gérer les concessions et les sacrifices


Au premier trimestre 2010, sept provinces ou municipalités relevant directement de l'autorité centrale, dont le Jiangsu, ont majoré le salaire minimum. Mais alors que la reprise est encore instable, les entreprises à grande densité de main-d'œuvre supporteront-elles ce coût supplémentaire ?
Les autorités du Jiangsu ont précisé que les entreprises ne doivent plus vivre de leur avantage des bas coûts. La majoration du salaire minimum pourrait influencer certaines régions et entreprises, mais il faut se rendre compte que ce coût est temporaire et partiel.


Concernant la transformation du mode de développement économique, c'est tout le système qui est à revoir, afin de fournir des garanties à la « transformation durable du mode de développement économique ».
Si les évaluations des cadres se font selon le PIB, les autorités locales ne feront que viser la rapidité de la croissance économique, au détriment de la qualité, tout en vantant hypocritement les mérites de la transformation du mode de développement économique.
Il faut d'abord corriger le mécanisme d'évaluation des cadres, et responsabiliser les dirigeants en ce qui concerne la transformation du mode de développement économique.

Le Guangdong, pionnier de la réforme, a démarré un projet systémique.
« Si l'on prend un ratio entre les incomes et les outputs de 1 : 3, la ville de Heyuan, au Guangdong, a refusé une valeur industrielle de plusieurs centaines de milliards de yuans », a fait savoir Liu Xiaohua, maire de la ville. « Comme nous avons réussi à résister au séduisant PIB, un grand nombre d'entreprises demandant un environnement écologique exigeant, comme celles de la nouvelle électronique, des nouvelles énergies, des nouvelles matières et des nouveaux médicaments, ont pu s'implanter à Heyuan.


Malgré cette bonne situation, une question se pose : comment maintenir les avantages écologiques actuels, alors que la ville de Heyuan est chargée de la protection des sources d'eau ?
« Vous ne serez pas sacrifié pour rien », a assuré Wang Yang, secrétaire du Comité provincial du Parti communiste chinois pour le Guangdong. « Cette année, nous appliquerons de nouvelles normes aux comités du PCC et aux gouvernements de différents échelons au sein de notre province. En plus du taux de croissance économique, on regardera d'encore plus près si la structure économique a été optimisée, si le niveau de vie de la population a été amélioré, si l'environnement a été protégé, et si la capacité de développement durable a été améliorée. »


Si le mécanisme de formation des prix ne reflète pas fidèlement le degré de rareté des ressources, les entreprises se procurent facilement des éléments de production bon marché et font des profits considérables. Ainsi, elles ne pensent naturellement pas à la transformation du mode de développement, ni à la restructuration industrielle.
« Nous promouvrons dynamiquement la réforme des prix des ressources afin d'établir un mécanisme permanent reflétant le rapport entre l'offre et la demande, le degré de rareté des ressources, et les coûts des dommages causés à l'environnement », a expliqué Kong Jingyuan, directeur de la Réforme du système économique de la Commission nationale pour le développement et la réforme de Chine.
« Toute réforme rencontre des résistances, mais nous sommes obligés de corriger cette situation tordue des prix des ressources. Nous devrons aménager les mécanismes du charbon, du pétrole, de l'eau et des installations de service public urbain. A présent, la réforme de la tarification progressive de l'eau pour les ménages a démarré », a-t-il ajouté.
« Il est difficile de réaliser une transformation radicale du mode de développement économique sans percée importante sur le plan du système. Qu'il s'agisse de la réforme des prix des ressources ou des réformes fiscales, administratives ou de répartition des salaires, qui viendront plus tard, à chaque avancée et à chaque mutation, on fait face à des réajustements profonds des intérêts. Malgré tout, nous sommes déterminés à promouvoir les réformes », a-t-il poursuivi.
« La réforme est non seulement la force motrice impulsant l'économie chinoise depuis plus de trente ans, mais fournit également une garantie systémique à la transformation du mode de développement économique », a indiqué Zhang Yutai, directeur du Centre de recherche sur le développement, relevant du Conseil des affaires d'Etat.
« Le nouveau mode de développement nécessite un nouveau système, et l'innovation en matière de système s'appuie, en fin de compte, sur la réforme », a-t-il conclu.
Source:Beijing Information le 09/06/2010

 

 

f

Bo Yibo, peu avant sa disparition, en 1967 (ci-dessus), son fils Bo Xilai (à g.) en compagnie des deux petits-enfants du vétéran: trois générations de révolutionnaires...

ayant, donc, "grandi à Pékin (Beijing) et toujours occupé des postes au sein du parti et du gouvernement", Bo Xilai,poursuit le Financial Times,aurait pu n'être qu'un de ces représentants du "Parti des princes", qui font ricaner les gauchistes occidentaux et rassurent les financiers américains, sûrs, les uns comme les autres, du basculement irréversible de la Chine Rouge dans le camp d'un "grand capital" sûr de lui et dominateur mâtiné de "despotisme asiatique", aux relents plus ou moins féodaux. Mais cette vision arrogante et méprisante se trouve précisément démentie, et c'est ce qui trouble le rédacteur du "Financial", et l'inquiète, par la stratégie de "Monsieur Bo",qui, après avoir "réussi à mettre au jour les liens entre les cadres du Parti" (de Chongqing) "et les milieux mafieux de la province" développe "sa croisade" bien au-delà des "frontières" de sa région, "défrichant un nouveau territoire, celui du populisme à la chinoise", et comptant sur ses "coups d'éclat" dans la perspective de "la campagne de 2012 pour le renouvellement du Bureau politique, une période de fortes turbulences puisque sept de ses neuf membres doivent être remplacés" Le destin politique du fils de Bo Yibo "ne laisse" (donc) "personne indifférent".

Des amis du Monde Réel, revenus, cet automne, d'un long voyage en Chine qui n'était pas le premier, nous avaient déjà fait part de l'impression d'intellectuels cultivés, amis historiques de la Chine révolutionnaire des annes 1960 et 1970, passés ensuite dans le camp des déçus ou des sceptiques, et revenus de leurs déceptions après de longues visites d'usines et de chantiers dans des régions diverses, ponctuées d'entretiens approfondis avec des responsables politiques: "C'est vrai, nous disait le plus connu d'entre eux, les inégalités s'accentuent d'une façon spectaculaire, mais dans le cadre d'un développement général absolument foudroyant...On voit les manifestations d'enrichissement prodigieux, liées à une certaine corruption politique, et à des phénomènes mafieux. Mais c'est, précisément, tellement spectaculaire, et le pouvoir chinois laisse tellement faire que, si j'étais un de ces nouveaux "capitalistes rouges" ivres de réussite et plus ou moins mafieux, je me méfierais du retour de bâton. Les Triades ont toujours été plus ou moins infiltrées par les communistes chinois, surtout depuis la création des services de renseignement clandestins du parti par Zhou Enlaï. Elles contribuent à appâter, à compromettre, et à mieux connaître aussi, jusque dans leurs secrets les plus intimes, les "nouveaux bourgeois rouges" les plus corrompus, les plus voyous, qui risquent fort de devenir des cibles, pour peu que la politique du pays, qui a toujours suivi une progression patiente, en spirale, connaisse un nouveau virage".

Selon le pr. Bo Zhiyue (un homonyme), chercheur spécialisé de l'université de Singapour, cité par le Financial Times qui l'interroge sur les possibles dérives "nationalistes" et "populistes" manifestées...par une lutte antimafia transformée en combat contre le "capitalisme rouge" à visage (inhumain...)de Triade, "Bo Xilai jouit d'une telle popularité que les 3000 délégués du Parti seraient prêts à l'élire Président sur le champ" - le jour venu pour la République Populaire de Chine de calmer les inquiétudes "démocratiques" de la haute finance internationale en instaurant notre système - connu pour son efficacité comme pour sa transparence...-d'élection présidentielle au suffrage universel direct à bulletins secrets.

Avec un milliard de Chinois, on n'en est pas là. Mais Bo Xilai, conclut le Financial Times, "a de grandes chances d'accéder au Comité Permanent" (du Bureau Politique du plus grand parti communiste du monde). "Peut-être aux questions de sécurité."

Qi.

(1) Cité par Courrier International, n° 1014, 8 avril 2010.

 

C’est une attitude perçue avec surprise et agréablement par toute la délégation d’Europe occidentale.

Cette intolérance se ressent de façon aigue à Chongqing, la métropole située à 1.500 kilomètres de distance de la côte. Le mot d’ordre (Go West !), qui appelle à étendre au Centre et à l’Ouest de l’immense pays le prodigieux développement de l’Est, a été lancé il y a déjà dix ans. Les premiers résultats sont visibles : par exemple, le Tibet et la Mongolie intérieure affichent ces dernières années un taux de développement supérieur à la moyenne nationale. Ce n’est pas le cas du Xinjiang où en 2009 (l’année de la crise), par rapport à une moyenne nationale de 8,7%, le PIB n’a augmenté « que » de 8,1%. Et sur le Xinjiang justement, s’est déversée pendant les semaines et mois derniers, une nouvelle vague de financements et de stimulants. Mais à présent, au-delà des régions habitées par des minorités nationales, auxquelles le gouvernement central réserve évidemment une attention particulière, il s’agit d’appliquer au niveau général une accélération décisive et une signification nouvelle et plus radicale à la politique du Go West ! Devenue une municipalité autonome sous la dépendance directe du gouvernement central (se trouvent aussi dans cette situation Pékin, Shanghai et Tianjin) et pouvant ainsi jouir de stimulants et de soutiens en tous genres, Chongqing aspire à devenir la nouvelle Shanghai, c’est-à-dire aspire non seulement à dépasser l’arriération mais à rejoindre le niveau de la Chine la plus avancée, et à constituer un point de référence aussi sur le plan mondial. La mégalopole située à l’intérieur du grand pays asiatique se révèle à nos yeux comme un énorme chantier : l’activité de potentialisation des infrastructures bat son plein, tout comme celle de construction d’usines, de bureaux, d’habitations civiles ; les rangées d’arbres plantés récemment et jalousement entretenus sautent aux yeux, ainsi que les buissons de verdure qui bordent et parfois séparent aussi les routes et les autoroutes.

Oui, parce qu’au-delà du miracle économique Chongqing poursuit un objectif plus ambitieux encore : elle entend se proposer à toute la nation comme un « nouveau modèle » de développement, en régulant mieux et de façon plus « harmonieuse » les rapports à l’intérieur de la ville, entre ville et campagne et entre homme et nature.

Dans ce qui devrait devenir la nouvelle Shanghai, la référence à Mao Zedong est constante, et il ne s’agit pas seulement de l’hommage dû au grand protagoniste de la lutte de libération nationale du peuple chinois, au père de la patrie qui, non par hasard, trône place Tienanmen comme sur les billets de banque ; il s’agit de prendre au sérieux le renvoi à la « pensée de Mao Zedong », inscrite dans le Statut du Parti communiste chinois.

A Chongqing on a la nette impression qu’ont commencé les débats et, on présume, la lutte politique en préparation du Congrès prévu dans deux ans.

Il convient en ce point de se débarrasser d’une équivoque possible : la discussion ne porte pas sur la politique de réforme et d’ouverture définie il y a plus de trente ans dans la Troisième session plénière de XIème Comité central (18-22 décembre 1978) : dans les Statuts du Pcc est inscrit aussi le renvoi à la « théorie de Deng Xiaoping » et à l’ « importante idée des trois représentations », même si la catégorie de « pensée » veut avoir une importance stratégique plus grande que la catégorie de « théorie » (qui fait référence à une conjoncture même si c’est une conjoncture de longue période) et que la catégorie d’ « idée » (laquelle, si « importante » soit-elle, désigne une contribution sur un aspect déterminé).

Mais surtout, personne ne veut revenir à la situation dans laquelle en Chine il n’y avait d’ « égalité » que dans le sens où les deux trains de la métaphore que j’ai utilisée plusieurs fois étaient tous les deux arrêtés à la gare « Sous-développement » ou s’éloignaient d’elle avec lenteur. - Non, désormais on peut considérer comme définitivement acquise la conscience selon laquelle le socialisme n’est pas la distribution égale de la misère.

D’autant plus qu’une telle « égalité » est totalement illusoire et peut même se renverser en son contraire.

Quand la misère atteint un certain niveau, elle peut comporter le risque de la mort par inanition. Dans ce cas, si modeste et réduit qu’il soit, le morceau de pain qui garantit la survie aux plus chanceux signe quand même une inégalité absolue, l’inégalité absolue subsistant entre la vie et la mort.

C’est, avant l’introduction de la politique de réforme et d’ouverture, ce qu’on a constaté dans les années les plus tragiques de la République Populaire Chinoise : conséquence soit de l’héritage catastrophique dérivé du saccage et de l’oppression impérialiste, soit de l’impitoyable embargo imposé par l’Occident, soit des graves erreurs commises par la nouvelle direction politique.

La centralité du devoir de développement des forces productives reste donc certaine, mais cette centralité peut être interprétée de façon sensiblement différente…

5. Celui qui a été appelé à diriger Chongqing est Bo Xilai, ex brillant ministre du commerce extérieur.

C’est une circonstance qui nous permet de réfléchir sur le processus de formation du groupe dirigeant en Chine. Un représentant du gouvernement central, qui dans le déroulement de sa tâche, s’est distingué et a acquis un prestige même sur le plan international, est envoyé en province pour affronter une tâche de nature différente et de proportions gigantesques. Frappant la corruption de façon capillaire et radicale et proposant dans la théorie et dans la pratique réelle de gouvernement un « nouveau modèle », engagé à brûler les étapes dans la liquidation des inégalités devenues intolérables et dans la réalisation de la « société harmonieuse », Bo Xilai a suscité un débat national : il est facile de prévoir sa présence en position éminente dans le groupe dirigeant qui sortira du XVIIIème Congrès du Pcc, même si ce serait une erreur de donner
Familiers d'analyses convergeant largement avec celles de Domenico Losurdo, ou même les anticipant, nos lecteurs ne pourront être surpris de voir le philosophe communiste italien insister sur les enjeux tournant autour de la personne de Bo Xilai. Le Monde Réel en avait longuement parlé dès le mois d'avril 2010 (textes et photos publiés: ci-dessus)

pour acquis le résultat du débat (et de la lutte politique) en cours.

Donc : en conclusion d’une période d’incertitudes, de conflits et de déchirements, à la première génération de révolutionnaires ayant eu en son centre Mao Zedong a succédé la seconde génération de révolutionnaires avec, au centre, Deng Xiaoping. Ont suivi ensuite la troisième puis la quatrième génération de révolutionnaires avec au centre respectivement Jiang Zenin et Hu Jintao. Du prochain Congrès du Parti sortira la cinquième génération de révolutionnaires. C’est une perspective donnée en son temps par Deng Xiaoping, qui a ainsi confirmé sa clairvoyance et sa lucidité dans la construction du Parti et de l’Etat : la personnalisation du pouvoir et le culte de la personnalité sont dépassés ; on a mis fin à l’occupation à vie des charges politiques ; on a affirmé un processus de formation et de sélection des groupes dirigeants qui, jusqu’à présent, a donné d’excellents résultats.

6. Mais jusqu’où peut-on considérer comme socialiste le « socialisme de marché » théorisé et pratiqué par le Parti communiste chinois ?

Dans la délégation bariolée qui vient d’Occident ne manquent pas les doutes, les perplexités, les critiques ouvertes. Un débat de développe, ouvert et vif, une fois de plus encouragé par nos interlocuteurs et hôtes.

Il ne fait aucun doute qu’à la suite de l’affirmation de la politique de réforme et d’ouverture, l’aire de l’économie d’Etat s’est restreinte et que l’aire de l’économie privée s’est élargie : sommes-nous en présence d’un processus de restauration du capitalisme ?

Les communistes chinois font remarquer que le rôle central et dirigeant de l’Etat (et du Parti communiste) reste ferme : qu’en est-il ?

Le panorama économique et social de la Chine d’aujourd’hui se caractérise par la présence simultanée des formes les plus diverses de propriété : propriété d’Etat ; propriété publique (dans ce cas le propriétaire est non pas l’Etat central mais, par exemple, une municipalité) ; sociétés par actions dans le cadre desquelles la propriété d’Etat ou la propriété publique détient la majorité absolue, ou bien la majorité relative ou un pourcentage significatif du paquet d’actions ; propriété coopérative ; propriété privée. Dans ces conditions, il s’avère bien difficile de calculer avec précision le pourcentage de l’économie d’Etat et publique. Rentré chez moi, je trouve un numéro particulièrement intéressant de l’International Herald Tribune : j’y lis un calcul effectué par un professeur de la prestigieuse université de Yale, exactement Chen Zhiwu (donc un Etats-unien d’origine chinoise, qui est peut-être dans des conditions privilégiées pour s’orienter dans la lecture de l’économie du grand pays asiatique) indiquant que « l’Etat contrôle trois quarts de la richesse de la Chine » (7 juillet 2010, p.18). Il faut ajouter à ceci une donnée généralement négligée : en Chine la propriété du sol est entièrement aux mains de l’Etat ; les paysans en ont l’usufruit, qu’ils peuvent aussi vendre, mais pas la propriété. Pour ce qui concerne l’industrie, d’autres calculs attribuent un poids plus réduit à l’Etat.

Dans tous les cas, ceux qui imaginent un processus graduel et irréversible de retrait de l’Etat de l’économie se fourvoieraient complètement. Sur Newsweek du 12 juillet, un article d’Isaac Stone Fish attire l’attention sur les « entreprises de propriété d’Etat qui dominent de façon croissante l’économie chinoise ». En tous cas –réaffirme l’hebdomadaire Etats-unien- dans le développement de l’Ouest (qui se dessine désormais dans toute son ampleur et sa profondeur) le rôle de l’entreprise privée sera bien plus réduit que celui qu’il a joué en son temps dans le développement de l’Est.

Les camarades chinois nous font noter que, en introduisant de forts éléments de concurrence, l’aire économique privée a contribué en dernière analyse au renforcement de l’aire d’Etat et publique, qui a été ainsi obligée de se débarrasser du bureaucratisme, du désengagement, de l’inefficience, du clientélisme.

En effet, justement grâce aux réformes de Deng Xiaoping, les entreprises d’Etat jouissent de nos jours d’une solidité et d’une compétitivité sans précédents dans l’histoire du socialisme. C’est un point qui peut être éclairci à partir d’un numéro de l’Economist (10-16 juillet 2010) que j’achète et parcours dans le confortable aéroport de Pékin, en attendant le vol de retour vers l’Italie : l’article de fond souligne que quatre des dix plus importantes banques mondiales sont à présent chinoises. Ces banques, au contraire des banques occidentales, sont en excellente santé, « gagnent de l’argent », mais « l’Etat détient la majorité des actions et le Parti communiste nomme les plus hauts dirigeants, dont la rétribution est une fraction de celle de leurs homologues occidentaux ». De plus, ces dirigeants « doivent répondre à une autorité supérieure à celle de la bourse », c’est-à-dire aux autorités d’un Etat dirigé par le Parti communiste.

Le prestigieux hebdomadaire financier anglais n’arrive pas à se convaincre de ces nouveautés inouïes : il espère et parie qu’à l’avenir les choses vont changer. Un fait reste aujourd’hui sous les yeux de tout le monde : l’économie d’Etat et publique n’est pas synonyme d’inefficience, comme le prétendent les paladins du néo-libérisme, et les banques ne doivent pas payer leurs dirigeants comme des nababs pour être compétitives sur le marché intérieur et international.

7. Il est probable que l’aire économique privée satisfasse des exigences ultérieures. En préliminaire elle rend plus aisée l’introduction de la technologie la plus avancée des pays capitalistes : n’oublions pas que sur ce point les Usa cherchent encore à imposer un embargo aux dépens de la Chine. Mais il y a un autre point, dont je me rends compte en visitant le très avancé parc industriel de Weifang. Dans certains cas ce sont des Chinois d’outre-mer qui ont fondé les entreprises privées : ils ont étudié à l’étranger (surtout aux USA), en obtenant d’excellents résultats et en accumulant parfois un certain capital. Ils rentrent maintenant dans leur patrie, avec une décision qui suscite un désarroi dans les pays où ils s’étaient établis : comment est-il possible que des intellectuels de premier plan abandonnent la « démocratie » pour retourner dans la « dictature » ? Outre l’appel patriotique, qui les invite à participer à l’effort collectif de tout un peuple pour que la Chine atteigne les niveaux les plus avancés de développement, de technologie et de civilisation, ces Chinois d’outre-mer sont aussi attirés par la perspective de faire valoir leur talent et leur expérience dans les Universités comme dans les entreprises privées de haute technologie qu’ils ouvrent. En d’autres termes, nous sommes devant la continuation politique de front uni théorisée et pratiquée par Mao non seulement au cours de la lutte révolutionnaire mais aussi pendant plusieurs années après la fondation de la République Populaire Chinoise.

Mais entrons enfin dans ces usines de propriété privée. Avec ou sans Chinois d’outre-mer, elles nous réservent de grandes surprises.

Ceux qui viennent à notre rencontre sont en premier lieu des membres du Comité de Parti, dont les photos sont bien en évidence dans divers services. Dans le récit émergent presque fortuitement les conditionnements qui pèsent sur la propriété. Celle-ci est poussée ou pressée de réinvestir une partie consistante des profits (parfois jusqu’à 40%) dans le développement technologique de l’entreprise ; une autre partie des profits, dont le pourcentage est difficile à calculer, est utilisée pour des interventions de caractère social (par exemple la construction d’écoles professionnelles ensuite données à l’Etat ou à une municipalité, ou bien le secours aux victimes d’une catastrophe naturelle). Si l’on se souvient que ces entreprises privées dépendent largement du crédit alloué par un système bancaire contrôlé par l’Etat et si l’on pense aussi à la présence à l’intérieur de ces entreprises de Parti et syndicat, une conclusion s’impose : dans ces entreprises privées le pouvoir de la propriété privée est équilibré et limité par une sorte de contre-pouvoir.

Mais quel est le rôle joué par le Parti et le syndicat ?

Les réponses que nous recevons ne satisfont pas tous les membres de notre délégation. Certains, se faisant à nouveau l’écho d’une tendance assez répandue dans la gauche occidentale, concentrent leur attention exclusivement sur le niveau des salaires.

Nos interlocuteurs chinois, par contre, font comprendre que, au-delà de l’amélioration des conditions de vie et de travail des ouvriers, ils se préoccupent de la contribution que leurs entreprises peuvent fournir au développement de l’économie et de la technologie de toute la nation.

De cet échange d’idées nous voyons à nouveau émerger l’opposition entre les deux figures sur lesquelles insiste le Que faire ? de Lénine. Le représentant de la gauche occidentale, qui appelle les ouvriers chinois à rejeter tout compromis avec le pouvoir d’Etat dans leur lutte pour des salaires plus élevés, croît être radical et même révolutionnaire. En réalité, il se place dans le sillage du réformiste ou, pire, du corporatiste « secrétaire d’une quelconque trade-union » auquel Lénine reproche de perdre de vue la lutte d’émancipation dans ses différents aspects nationaux et internationaux, en devenant ainsi parfois le soutien d’ « une nation qui exploite tout le monde » (à cette époque l’Angleterre). - Le révolutionnaire « tribun populaire » se conduit bien différemment.

Certes, par rapport à 1902 (année de publication de Que faire ?), la situation a radicalement changé. Entre-temps en Chine le « tribun populaire » peut compter sur le soutien du pouvoir politique ; il n’en demeure pas moins que, pour être révolutionnaire, celui-ci, tirant profit de l’enseignement de Lénine, doit savoir envisager l’ensemble des rapports politiques et sociaux à un niveau national et à un niveau international.

Une augmentation consistante des salaires s’impose et est déjà en acte, favorisée ou promue par le pouvoir central lui-même, (comme le reconnaît la grande presse internationale) mais cette augmentation, au-delà de l’amélioration des conditions de vie et de travail des ouvriers, vise à augmenter le contenu technologique des produits industriels et ainsi à consolider l’économie chinoise dans son ensemble, en la rendant aussi moins dépendante des exportations. Les (justes) revendications salariales immédiates ne doivent pas compromettre la poursuite de l’objectif stratégique du renforcement d’un pays qui bride de plus en plus, déjà avec son développement économique, les plans de l’impérialisme ou de l’ « hégémonisme », comme nos interlocuteurs chinois préfèrent dire de façon plus diplomatique.

8. Enfin, dernier objet du scandale : en hommage à l’ « importante idée des trois représentations », même les entrepreneurs sont admis dans les rangs du Parti communiste chinois. Et de nouveau émergent les préoccupations et les angoisses de certains membres de la délégation européenne : assistons-nous à l’embourgeoisement en cours du Parti qui devrait garantir le sens de la marche socialiste de l’économie de marché ?

En préliminaire, les interlocuteurs chinois font remarquer que le nombre des entrepreneurs admis dans les rangs du Parti (après un processus rigoureux de vérification et sélection) est tout à fait insignifiant en comparaison d’une masse de militants qui se monte à un peu moins de 80 millions ; en d’autres termes, il s’agit d’une présence symbolique.

Mais cette explication ne suffit pas. Nous avons vu que certains de ces entrepreneurs jouent un rôle national : dans certains secteurs de l’économie ils ont effacé ou réduit la dépendance technologique de la Chine vis-à-vis de l’étranger ; parfois, non seulement sur le plan objectif mais de façon consciente certains d’entre eux se sont placés en première file dans la lutte engagée par le Parti communiste dès 1949 : la lutte pour faire échec à l’impérialisme en passant de la conquête de l’indépendance sur le plan politique à la conquête de l’indépendance sur le plan économique et technologique aussi.

Dans un monde qui se caractérise de plus en plus par la knowledge economy, c’est-à-dire par une économie fondée sur la connaissance, il peut advenir que le stakhanoviste héros du travail de l’URSS de Staline prenne l’allure tout à fait nouvelle d’un technicien super-spécialisé qui, lançant une entreprise de haute valeur technologique, fournit une contribution importante à la défense et au renforcement de la patrie socialiste.

On peut faire une dernière considération. Sur la vague du « socialisme de marché » s’est constituée une nouvelle strate bourgeoise en rapide expansion. La cooptation de certains de ses membres dans le cadre du Parti communiste comporte une décapitation politique de cette nouvelle strate, de la même façon que dans une société bourgeoise la cooptation de la part de la classe dominante de certaines personnalités d’extraction ouvrière ou populaire stimule la décapitation politique des classes subalternes.

9. Le moment est venu de tirer des conclusions. Dans mon anglais claudiquant je les expose à l’occasion de quelques banquets et, surtout, du dîner qui précède le voyage de retour et qui se déroule en présence entre autres de Huang Huaguang, directeur général du Bureau pour l’Europe occidentale du Département international du Comité Central du Pcc.

Tous les participants au voyage sont invités à s’exprimer avec une grande franchise.

Dans mes interventions j’essaie de dialoguer aussi avec les autres membres de la délégation de l’Europe occidentale et surtout peut-être avec eux. Quand ils déclarent ne se trouver qu’au stade primaire du socialisme et prévoient que ce stade durera jusqu’à la moitié du XXIeme siècle, les communistes chinois reconnaissent indirectement le poids que les rapports capitalistes continuent à exercer dans leur pays immense et si varié. D’autre part, le monopole du pouvoir politique détenu par le Parti communiste (et par les 8 Partis mineurs qui reconnaissent sa direction) est sous les yeux de tout le monde. A l’observateur attentif, ne devrait pas non plus échapper le fait que, situées comme elles le sont en position de subalternité sur le plan économique, politique et social, les entreprises privées elles-mêmes, plus que la logique du profit maximum, sont stimulées, poussées et pressées à respecter une logique différente et supérieure : celle du développement de plus en plus généralisé et de plus en plus capillairement répandu de l’économie comme de la technologie nationale.

En dernière analyse, à travers une série de médiations, même ces entreprises privées se révèlent assujetties ou subordonnées au « socialisme de marché ». Et, donc, les prêches moralisantes qu’une certaine gauche occidentale ne se lasse pas de faire au Parti communiste chinois sont d’une part redondantes et superflues, d’autre part infondées et inconsistantes. Evidemment, il est tout à fait légitime de formuler des doutes et des critiques sur le « socialisme de marché ». Mais sur un point au moins je retiens qu’il devrait être possible à gauche de parvenir à un consensus. La politique de réforme et d’ouverture introduite par Deng Xiaoping n’a pas signifié du tout l’homologation de la Chine à l’Occident capitaliste comme si le monde entier était désormais caractérisé par un calme plat. En réalité, à partir justement de 1979 s’est développée une lutte qui a échappé aux observateurs les plus artificiels mais dont l’importance se manifeste avec une évidence de plus en plus grande. Les USA et leurs alliés espéraient réaffirmer une division internationale du travail sur cette base : la Chine aurait dû se limiter à la production, à bas prix, de marchandises dépourvues de réel contenu technologique. En d’autres termes, ils espéraient conserver et accentuer le monopole occidental de la technologie : sur ce plan la Chine, comme tout le Tiers Monde, aurait dû continuer à subir un rapport de dépendance en regard de la métropole capitaliste. On comprend bien que les communistes chinois aient interprété et vécu la lutte pour faire échouer ce projet néo-colonialiste comme la continuation de la lutte de libération nationale : il n’y a pas de réelle indépendance politique sans indépendance économique ; au moins ceux qui se réclament du marxisme devraient être au clair avec cette vérité ! Grâce au maintien convoité du monopole de la technologie, les USA et leurs alliés entendaient continuer à dicter les termes des relations internationales. Avec son extraordinaire développement économique et technologique, la Chine a ouvert la voie à la démocratisation des rapports internationaux. De ce résultat, devraient se réjouir non seulement les communistes mais aussi tout authentique démocrate : il y a maintenant de meilleures conditions pour l’émancipation politique et économique du Tiers Monde.

En ce point il convient de se débarrasser d’une équivoque qui rend difficile la communication entre Pcc et gauche occidentale dans son ensemble. Même au milieu d’oscillations et contradictions en tous genres, depuis sa fondation la République Populaire Chinoise s’est engagée à lutter contre non pas une mais deux inégalités, l’une de caractère interne, l’autre de caractère international. Dans son argumentation de la nécessité de la politique de réforme et d’ouverture qu’il souhaitait, Deng Xiaoping, dans une conversation du 10 octobre 1978, attirait l’attention sur le fait que le « gap » technologique était en train de s’élargir par rapport aux pays les plus avancés. Ceux-ci se développaient « à une vitesse terrible », alors que la Chine risquait de rester de plus en plus loin derrière (Selected Works, vol. 3, p. 143). Mais si elle avait raté le rendez-vous avec la nouvelle révolution technologique, elle se serait trouvée dans une situation de faiblesse semblable à celle qui l’avait livrée désarmée aux guerres de l’opium et à l’agression de l’impérialisme. Si elle avait raté ce rendez-vous, outre le dommage à elle-même, la Chine aurait causé un dommage énorme à la cause de l’émancipation du Tiers Monde dans son ensemble.

Il faut ajouter que, justement du fait qu’elle a su réduire de façon drastique l’inégalité (économique et technologique) sur le plan international, la Chine est aujourd’hui dans de meilleures conditions, grâce aux ressources économiques et technologiques qu’elle a accumulées entre-temps, pour affronter le problème de la lutte contre l’inégalité sur le plan interne. Le « siècle des humiliations » de la Chine (la période qui va de 1840 à 1949, à savoir de la première guerre de l’opium à la conquête du pouvoir par le Pcc) a coïncidé historiquement avec le siècle de la plus profonde dépravation morale de l’Occident : guerres de l’opium avec la dévastation infligée à Pékin au Palais d’Eté et avec la destruction et le saccage des œuvres d’art qu’il contenait, expansionnisme colonial et recours aux pratiques esclavagistes ou génocidaires aux détriments des « races inférieures », guerres impérialistes, fascisme et nazisme, avec la barbarie capitaliste, colonialiste et raciste qui atteint son sommet.

De la façon dont l’Occident saura envisager la renaissance et le retour de la Chine, on pourra évaluer s’il est décidé à faire réellement ses comptes avec le siècle de sa plus profonde dépravation morale.

Qu’au moins la gauche sache se faire l’interprète de la culture la plus avancée et la plus progressiste de l’Occident !

Publié samedi 24 juillet 2010 sur le blog de l’auteur. Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

 

(Suite de l'entretien avec Mohamed Hassan)

La première consiste à s’approvisionner en Asie Centrale. Une conduite à haut débit relie maintenant le Turkménistan à la province chinoise du Xinjiang ; d’ici 2015, il devrait fournir quarante milliards de mètres cubes par an, soit près de la moitié de la consommation chinoise actuelle. Un autre "tube" relie également la Chine au Kazakhstan, acheminant du pétrole de la mer Caspienne.


Il y a aussi le sud de l’Asie. Pékin a passé des accords avec le Bangladesh pour s’approvisionner en gaz et en pétrole. On a annoncé récemment la construction d’un oléoduc et d’un gazoduc qui fourniront respectivement, depuis le Myanmar (Birmanie), 22 millions de tonnes de pétrole et 12 milliards de mètres cube de gaz par an.


Enfin, la troisième stratégie chinoise, surnommée « collier de perles », consiste à construire des ports dans des pays amis le long de la côte nord de l’océan Indien. Objectif : disposer d’un trafic maritime autonome dans cette région. Dans cette stratégie, s’inscrit la construction au Pakistan du port en eaux profondes de Gwadar. Ce type de port est particulièrement adapté au trafic de porte- containers et la Chine devrait en construire d’autres, notamment en Afrique.

(...)Certains des bateaux (...) acheminant des marchandises vers la Chine depuis l’Amérique latine sont trop gros pour rejoindre l’océan Pacifique via le canal de Panama. Ils passent donc par l’océan Atlantique, puis par l’océan Indien avant de rejoindre la Chine. Durant ce périple, ils ne devraient plus nécessairement transiter par l’Europe comme maintenant et rejoindre l’océan Indien à travers le canal de Suez.

Dans le cadre de l’axe Sud - Sud, ces bateaux containers pourraient plutôt transiter par l’Afrique en reliant l’Amérique Latine et l’Asie.


Ceci aurait de grandes conséquences pour l’Afrique. Des pays comme le Mozambique, la Somalie, l’Afrique du Sud ou Madagascar pourraient rejoindre ce grand réseau de l’océan Indien. Si l’on y développe de nouveaux ports comme celui de Gwadar, cela provoquerait un boom économique considérable dans cette région d’Afrique. (...) Connecter l’Afrique au marché asiatique grâce à l’océan Indien serait une véritable aubaine pour le continent noir.

Nelson Mandela, lorsqu’il était président de l’Afrique du Sud, souhaitait voir aboutir ce projet mais les Etats-Unis et l’Europe s’y opposèrent. Aujourd’hui, la Chine a les moyens de prendre les devants.

Cet axe Sud-Sud se met en place : les pays du tiers monde échappent aux divisions instaurées entre eux et coopèrent de plus en plus. Le monde est en plein bouleversement !


- Comment la Chine est-elle devenue une si grande puissance en si peu de temps ?


- Jusqu’au XIXème siècle, la Chine était une grande puissance. Elle vendait des marchandises de bonne qualité et disposait de plus de devises étrangères, d’or et d’argent que les puissances européennes. Mais le pays n’était pas vraiment ouvert au commerce international. Il existait seulement quelques comptoirs sur les côtes, au grand dam de la Grande-Bretagne. Cette dernière, en pleine révolution industrielle, cherchait à écouler une importante quantité de ses produits dans l’ensemble de la Chine.
Aussi, lorsque le vice-roi Lin Zexu ordonna en 1838 la destruction de caisses d’opium que la Grande-Bretagne importait illégalement sur le territoire chinois, les Britanniques y trouvèrent un prétexte de guerre. Lord Melbourne envoya une expédition sur Canton, ce fut la première guerre de l’opium.

Elle prit fin quatre ans plus tard. Vaincus, les Chinois furent forcés d’ouvrir davantage leur pays au commerce international.


Mais les puissances impérialistes souhaitaient pénétrer plus encore vers l’intérieur de la Chine afin d’y écouler leurs marchandises. Et elles exigeaient la légalisation de la vente d’opium, malgré les ravages que celui-ci provoquait dans la population. Car ce commerce très lucratif leur permettait de se faire payer en lingots d’argent et d’avoir une balance commerciale avantageuse.

Face au refus de l’Empire chinois, la Grande-Bretagne et la France déclenchèrent la « seconde guerre de l’opium » (1856 – 1860). A genoux, la Chine devint alors une semi-colonie des puissances occidentales. Finalement, la vente de l’opium fut légalisée et la Grande-Bretagne et les Etats-Unis s’y adonnèrent avec grand profit.


De tout ça, on ne parle jamais en Europe, où on semble finalement bien mal connaître l’histoire de la Chine…(...) Ces guerres impérialistes et les destructions causées par les puissances coloniales ont provoqué la mort de plus de cent millions de Chinois. Certains furent emmenés comme esclaves dans des mines au Pérou dans d’épouvantables conditions de travail qui provoquèrent de nombreux suicides collectifs. D’autres furent exploités pour construire les chemins de fer aux Etats-Unis. Tandis que des milliers d’enfants chinois furent kidnappés pour creuser les premiers puits de pétrole de Shell à Brunei, alors que les techniques de forage mécanisées n’étaient pas encore au point.

Ce fut une période terrible. Aucun peuple n’a autant souffert. Il faudra attendre 1949 et la révolution menée par Mao, pour voir la Chine redevenir un Etat indépendant et prospère.


- Certains attribuent ce formidable essor chinois à Deng Xiaoping : ce n’est qu’en prenant ses distances avec le maoïsme et en ouvrant la Chine aux capitaux étrangers qu’il aurait permis au pays de se développer…


C’est oublier que la Chine sous Mao connaissait déjà une croissance continue oscillant entre les 7% et 10% ! - Certes, Mao a commis des erreurs durant la révolution culturelle. Mais il a tout de même sorti un pays d’un milliard d’habitants de l’extrême pauvreté. Et il a permis à la Chine de redevenir un Etat indépendant après un siècle d’oppression. Il est donc faux d’attribuer uniquement le développement de la Chine à la politique d’ouverture de Deng Xiaoping. Parti de rien, ce pays n’a cessé de se développer depuis la révolution de 1949. Et cette tâche n’est pas terminée.


Bien évidemment, l’ouverture actuelle au capitalisme soulève beaucoup de questions sur l’avenir de la Chine. Il y aura très certainement des contradictions entre les différentes forces sociales avec ce renforcement d’une bourgeoisie locale. La Chine pourrait devenir un pays totalement capitaliste, mais pas dominé par l’impérialisme. Mais dans les deux cas, les Etats-Unis chercheront à empêcher que ce pays devienne une grande puissance ayant les moyens de leur tenir tête.

- Justement, certains affirment que la Chine est elle-même devenue une puissance impérialiste, exportant ses capitaux aux quatre coins de la planète et prospectant partout dans le Sud pour s’approvisionner en matières premières ?

- Il y a une confusion, même au sein de la gauche, sur la définition de l’impérialisme apportée par Lénine (qui a sans doute le mieux étudié ce phénomène). Certains ne retiennent qu’une seule composante de cette définition : l’exportation de capitaux vers des pays étrangers. Bien sûr, c’est un facteur essentiel. En effet, grâce à l’exportation de capitaux, les puissances capitalistes s’enrichissent plus vite et finissent par dominer l’économie des pays moins développés. - Mais dans le cadre de l’impérialisme, cette domination économique est inséparable d’une domination politique qui transforme le pays en semi-colonie.
Autrement dit, si vous êtes un impérialiste, vous devez, dans les pays où vous exportez des capitaux, créer votre propre marionnette : un gouvernement servant vos intérêts.Vous pouvez aussi entraîner l’armée de votre semi-colonie pour organiser des putschs militaires lorsque la marionnette n’obéit pas. Cela s’est passé récemment au Honduras où le président Manuel Zelaya a été destitué par une armée dont les officiers ont été formés dans les académies militaires étasuniennes. Vous pouvez également infiltrer l’appareil politique avec des organisations comme la CIA pour vous créer des collaborateurs internes. Bref, l’impérialisme repose sur une double domination : économique et politique. L’une ne va pas sans l’autre.


Voilà qui fait une grande différence avec la Chine. Celle-ci ne s’ingère pas dans les affaires politiques des pays avec qui elle commerce. Et l’exportation de ses capitaux ne vise pas à étouffer et dominer l’économie des pays partenaires.

Donc, la Chine non seulement n’est pas une puissance impérialiste, mais elle permet même aux pays victimes de l’impérialisme de se libérer en bouleversant les rapports de domination établis par l’Occident.


Les Etats-Unis peuvent-ils encore stopper leur concurrent chinois ? D’accord, le Pentagone est bien implanté dans la région, mais une confrontation militaire directe avec la Chine parait improbable : Washington semble toujours embourbé au Moyen-Orient et, d’après de nombreux experts, ne serait pas en mesure de remporter un conflit direct contre Pékin.
En effet, bombarder et envahir la Chine n’est pas une option envisageable. Les Etats-Unis ont donc élaboré d’autres stratégies.

- La première consiste à s’appuyer sur des Etats-vassaux en Afrique pour contrôler le continent et empêcher la Chine d’accéder aux matières premières. Cette stratégie n’est pas neuve, elle avait été mise au point après la Seconde Guerre mondiale pour contenir le développement du Japon.


- Et quels sont aujourd’hui ces Etats-vassaux ?


- En Afrique du Nord, vous avez l’Egypte. Pour l’Afrique de l’Est, c’est l’Ethiopie. Pour l’Afrique de l’Ouest, le Nigéria. Pour le Sud et le centre du continent, Washington misait sur l’Afrique du Sud. Mais cette stratégie est un échec. (...)Les Etats-Unis ne parviennent pas à empêcher les Etats africains de commercer avec la Chine et ils ont perdu beaucoup d’influence sur ce continent. En témoigne le camouflet essuyé par le Pentagone lorsqu’il a cherché, en vain, un pays pour accueillir le siège de son commandement régional Africom. Tous les Etats du continent ont refusé d’abriter cette base. Le ministre sud-africain de la Défense a expliqué que ce refus était « une décision africaine collective » et la Zambie avait même rétorqué au secrétaire d’Etat américain : « Aimeriez-vous avoir un éléphant dans votre living ? » Actuellement, le siège de ce commandement régional pour l’Afrique est basé à… Stuttgart ! C’est la honte pour Washington.


- Une autre stratégie US pour contrôler l’océan Indien serait d’utiliser l’Inde contre la Chine en exacerbant les tensions entre ces deux pays. Cette technique avait déjà été utilisée pour l’Iran et l’Irak dans les années 80. Les Etats-Unis armaient les deux camps à la fois et Henry Kissinger avait déclaré : « Laissez-les s’entretuer ! » Appliquer cette théorie à l’Inde et à la Chine permettrait de faire d’une pierre deux coups en affaiblissant les deux grandes puissances émergentes d’Asie.

D’ailleurs, dans les années 60, les Etats-Unis avaient déjà utilisé l’Inde dans un conflit contre la Chine. Mais l’Inde fut vaincue et aujourd’hui, je ne pense pas que ses dirigeants feraient la même erreur de partir en guerre contre leur voisin pour les intérêts d’une puissance étrangère.

Il existe bien des contradictions entre Pékin et New Delhi, mais elles ne sont pas majeures. Ces deux nations émergeantes du Tiers-Monde ne devraient pas s’engager dans ce genre de conflit typiquement impérialiste.


- Pas d’issue donc pour les USA en Inde ou en Afrique. Mais en Asie de l’Est, ils ont de nombreux alliés. Ne peuvent-ils compter sur eux pour contenir la Chine ?


- Là aussi, Washington a échoué, à cause de sa cupidité. L’Asie du Sud-Est a connu une terrible crise économique en 1997, provoquée par une grosse « erreur » des Etats-Unis. Tout est parti d’une dévaluation de la monnaie thaïlandaise qui avait été attaquée par des spéculateurs. Du coup, les Bourses se sont affolées et beaucoup d’entreprises ont fait faillite. La Thaïlande espérait recevoir le soutien des Etats-Unis, dont elle était un fidèle allié. Mais la Maison Blanche ne bougea pas. Elle rejeta même l’idée de créer un Fonds monétaire asiatique pour venir en aide aux pays les plus touchés. En fait, les multinationales US ont profité de cette crise asiatique pour éliminer des concurrents asiatiques dont l’ascension les inquiétait.
Finalement, c’est la Chine qui sauva la région de la catastrophe en décidant de ne pas dévaluer sa monnaie. - Une monnaie faible favorise les exportations, et si le yuan était descendu, l’augmentation des exportations chinoises aurait complètement achevé les économies des pays voisins déjà mal en point. Donc, en maintenant la valeur de sa monnaie, la Chine a permis aux pays de la région de relancer leurs exportations et de se relever.

Alors que de nombreux gouvernements asiatiques gardaient une certaine rancœur contre Washington pour son rôle joué dans cette crise, le Premier ministre malaisien déclara : « La collaboration de la Chine et son haut sens des responsabilités ont préservé la région d’un scénario encore bien plus catastrophique ».
Depuis lors, les relations économiques entre la Chine et ses voisins n’ont cessé de se développer. En 2007, Pékin est même devenu le premier partenaire commercial du Japon, pourtant un des alliés les plus stratégiques des Etats-Unis en Asie.


De plus, la Chine n’a pas de prétention hégémonique dans la région. Les Etats-Unis pensaient que les pays de l’océan Indien seraient effrayés par la puissance chinoise et chercheraient à être protégés. Mais la Chine établit avec ses voisins des relations basés sur le principe d’égalité. De ce point de vue, les Etats-Unis ont donc aussi perdu la bataille en Asie de l’Est.


- Les Etats-Unis n’ont donc aucun moyen d’empêcher la Chine de les concurrencer ?


- Il semble que non.

Pour se développer, la Chine a un besoin vital de ressources énergétiques. Les USA cherchent donc à contrôler ces ressources pour empêcher qu’elles atteignent la Chine.C’était un objectif essentiel des guerres d’Afghanistan et d’Irak, mais celles-ci ont tourné au fiasco. Les Etats-Unis ont détruit ces pays pour y placer des gouvernements qui leur seraient dociles, mais n’y sont pas parvenus. Cerise sur le gâteau : les nouveaux gouvernements irakien et afghan commercent avec la Chine ! Pékin n’a donc pas eu besoin de dépenser des milliards de dollars dans une guerre illégale pour faire main basse sur l’or noir irakien : les compagnies chinoises ont simplement remporté des concessions pétrolières dans une vente aux enchères tout à fait réglementaire.
On le voit, la stratégie de l’impérialisme américain est donc un échec sur toute la ligne.

Il reste néanmoins une option aux Etats-Unis : maintenir le chaos pour éviter que la stabilité de ces pays stratégiques ne profite à la Chine. Cela suppose de poursuivre la guerre en Irak et en Afghanistan et de l’étendre à d’autres pays comme l’Iran, le Yémen ou la Somalie.


Cette vision à court terme pourrait s’avérer catastrophique car elle amènerait encore plus de peuples sur la ligne anti-américaine, anti-Otan et anti-Occident.

Ceux qui voudraient continuer sur la voie militaire feraient mieux d’étudier l’histoire des Etats-Unis de ces soixante dernières années : Washington n’a gagné aucune guerre si ce n’est contre la minuscule île de Grenade (1983).


- Comment s’est amorcé ce déclin de « l’Empire américain » ?


- Après la Seconde Guerre mondiale, ce pays avait tiré le jackpot. Il était en effet intervenu très tard dans le conflit, après avoir longtemps financé (de manière très lucrative) les deux camps : alliés et Nazis. Finalement, Washington décida de venir au secours des alliés. Lorsque le conflit prit fin, la Grande-Bretagne était minée par les dettes, la puissance allemande était détruite et l’Union Soviétique avait payé un lourd tribut (plus de vingt millions de morts) pour venir à bout de l’armée nazie. - Par contre, les Etats-Unis, n’ayant fait pratiquement aucun sacrifice, en sortirent grands vainqueurs : ils avaient un vaste territoire, une industrie qui tournait à plein pot, de grosses capacités d’agriculture et leurs principaux concurrents européens étaient à genoux.

Voilà comment les Etats-Unis sont devenus une superpuissance mondiale.


Mais par la suite, ils ont dépensé tout ce jackpot gagné durant la Seconde Guerre mondiale pour combattre le communisme. L’économie américaine a été militarisée et les guerres se sont enchaînées, de la Corée à l’Irak en passant par le Vietnam pour ne citer que celles-là. Aujourd’hui, pour chaque dollar débloqué par le budget du gouvernement américain, soixante cents vont à l’armée. Un désastre ! Les autres industries majeures du pays ont été détruites, les écoles et les hôpitaux publics sont dans un état déplorable. Cinq ans après le passage de l’ouragan Katrina, des habitants de la Nouvelle Orléans vivent encore dans des camps. On peut comparer cette situation avec celle du Liban : ceux qui avaient perdu leur maison à cause des bombardements israéliens de 2006 ont retrouvé un toit grâce au Hezbollah. Ce qui a fait dire à un mollah vivant aux USA qu’il valait mieux être libanais que de vivre aux Etats-Unis car, au pays du cèdre, on a au moins un toit sur la tête.


- Ce processus de militarisation a plongé les Etats-Unis dans l’endettement. Mais aujourd’hui, leur principal créancier n’est autre que… la Chine ! Curieusement, le destin de ces deux grands concurrents semble donc intimement lié.


- Oui, l’économie est quelque chose de fou ! En fait, la Chine exporte beaucoup de produits vers les Etats-Unis, qui lui rapportent beaucoup de devises en dollars. L’accumulation de ces devises permet à la Chine de maintenir un taux de change stable entre le yuan et le billet vert, ce qui favorise ses exportations. Mais l’accumulation de ces dollars US conduit également Pékin à acheter des bons du Trésor américain qui financent la dette étasunienne. En finançant la dette des Etats-Unis, on peut donc dire que la Chine finance la guerre contre le terrorisme ! Or, le Pentagone mène cette guerre pour mieux contrôler les ressources énergétiques dans le monde et tenter de contenir l’émergence chinoise. Vous voyez : la situation est paradoxale ! Mais cette campagne des USA est un échec et leur économie est au bord de la faillite.


Il ne leur reste qu’une option : réduire leurs dépenses militaires et utiliser leur budget pour relancer l’économie.

Mais l’impérialisme possède une logique dominée par le profit immédiat et la concurrence sans frein : du coup, il continue sur sa lancée jusqu’à ce qu’il meure.

L’historien Paul Kennedy a étudié l’histoire des grands empires : à chaque fois que l’économie d’une grande puissance est en perte de vitesse, mais que ses dépenses militaires augmentent, alors cette grande puissance est amenée à disparaître.


- C’est donc la fin de « l’Empire américain » ?


- Qui peut le dire ? L’Histoire est faite de zigzags et je n’ai pas de boule de cristal pour prédire l’avenir. Mais tout porte à croire que l’hégémonie des Etats-Unis touche à sa fin. Il n’y aura plus de superpuissance mondiale et les USA vont probablement redevenir une puissance régionale importante. Nous allons assister au retour inévitable du protectionnisme et par conséquent, à la fin de la mondialisation. Des blocs économiques régionaux vont émerger et de ces blocs, l’Asie sera le plus fort. Aujourd’hui, les milliardaires sont de moins en moins du côté des Blancs occidentaux. Ils sont en Asie où se trouvent la richesse et les capacités de production.


- Qu’adviendra-t-il de l’Europe ?


- Elle possède des liens très forts avec les Etats-Unis. Notamment à travers l’Otan, une invention des USA, apparue après la Seconde Guerre mondiale pour contrôler le vieux continent. Cependant, je pense qu’il existe deux types de dirigeants en Europe : les pro-US et les vrais Européens. Les premiers restent dépendants de Washington. Les seconds privilégient les intérêts propres de l’Europe et se lient à la Russie. Avec la crise économique et le déclin des USA, l’intérêt logique de l’Europe est de se tourner vers l’Asie.
Dans son célèbre livre Le grand Echiquier, le politologue américain Zbigniew Brzezinski redoutait de voir apparaître pareille alliance entre l’Europe et l’Asie. Mais il disait que cette union ne verrait probablement jamais le jour en raison des différences culturelles.


Après la Seconde Guerre mondiale,
les Etats-Unis dominaient la scène économique, particulièrement en Europe, et ils ont pu exporter leur culture et leur mode de vie. L’économie génère en effet des liens culturels, mais la culture ne crée des liens que lorsque l’estomac est rempli. On ne mange pas de culture. Aussi, lorsque l’estomac est vide, la culture passe après l’économie.
C’est pourquoi aujourd’hui, alors que le monde capitaliste est en crise, l’Europe doit faire passer ses intérêts économiques avant les liens culturels l’unissant aux Etats-Unis. Il serait donc logique qu’elle se tourne vers l’Asie. D’autant que les liens culturels Europe – USA ont été forgés par Hollywood. Historiquement, on peut dire que les liens culturels sont plus forts entre, par exemple, l’Italie et la Lybie ou bien entre l’Espagne et le Maroc.


- Henry Kissinger, lorsqu’il n’ordonnait pas de laisser les Iraniens et les Irakiens s’entretuer, disait que l’hégémonie des Etats-Unis était indispensable pour maintenir la paix et propager la démocratie dans le monde. De nombreux spécialistes comme Brzezinski ont soutenu la même idée. La fin de « l’Empire américain » ne risque-t-elle pas de provoquer des conflits majeurs ?


- La démocratie dont ils parlent est celle des pays impérialistes occidentaux qui ne représentent que 12% de la population mondiale. De plus, on ne peut pas vraiment dire que l’hégémonie des USA ait apporté paix et stabilité dans le monde. Au contraire ! Pour rester l’unique superpuissance mondiale, ils ont enchaîné les guerres et fomenté des conflits aux quatre coins de la planète.
Aujourd’hui, beaucoup d’Européens, mêmes s’ils condamnent les excès des Etats-Unis, ne souhaiteraient pas voir tomber « l’Empire américain ». Cela fait plus de soixante ans en effet que Washington domine militairement le vieux continent, affirmant assurer sa sécurité. Beaucoup d’Européens sont donc effrayés à l’idée de faire une croix sur cette « protection » et d’assumer eux-mêmes leur sécurité.
Une armée européenne exigerait qu’une grosse partie de l’économie européenne soit investie dans l’armée. Mais celle-ci n’est pas un secteur productif et ce refinancement massif pourrait provoquer une nouvelle crise. De plus, si vous investissez dans l’armée, une question va se poser : qui va combattre ? En cas de guerre, l’Europe connaîtrait de sérieux problèmes démographiques.
Selon moi, cette situation permet de comprendre la volonté manifestée par certains dirigeants européens de se rapprocher de la Russie. C’est la seule alliance, pacifique et prospère, qui soit envisageable pour l’Europe. Mais cela suppose de laisser la Russie devenir une grande puissance dans laquelle les Européens pourraient investir leurs technologies. Or, les Etats-Unis se sont toujours opposés à l’intégration de la Russie à l’Europe. Si elle se produit quand même, il y aura en effet quelqu’un de trop et Washington devra quitter le vieux continent.


- Les huit années de l’administration Bush, sa politique guerrière, ses dépenses militaires pharaoniques et ses échecs cuisants ont accéléré la chute des Etats-Unis. Pensez-vous que Barack Obama puisse y changer quelque chose ?


- Son élection est historique. Les Afro-américains ont tellement souffert par le passé. Même s’ils ont contribué énormément au développement des Etats-Unis, leurs droits politiques ont été trahis. En effet, durant la guerre civile américaine, les Afro-Américains étaient victimes de l’esclavage dans le Sud. La bourgeoisie du Nord leur promit alors la liberté s’ils acceptaient de se battre pour elle. Les esclaves acceptèrent et leur participation au conflit permit au Nord de l’emporter. Entre 1860 et 1880, les Etats-Unis connurent une période prospère, sans racisme, qualifiée de reconstruction par le célèbre leader afro-américain William Edward Burghardt Du Bois. Mais très vite, l’élite US prit peur en voyant se rallier des gens de couleur, travailleurs et citoyens ordinaires : les propriétés de la minorité bourgeoise étaient menacées par la solidarité des couches populaires. La ségrégation fit donc son retour. Elle avait pour but de briser l’unité des classes populaires et de monter les simples citoyens les uns contre les autres afin de préserver l’élite de toute révolte.
Au regard de l’histoire des Etats-Unis, l’ascension d’un homme noir à la Maison Blanche est donc très importante. Mais si Barack Obama est un président progressiste (...), cela ne suffit pas : le caractère réactionnaire de l’impérialisme US refait surface, on le voit de plus en plus.

Par conséquent, je ne pense pas que Barack Obama pourra changer quoi que ce soit dans les mois ou les années à venir. L’impérialisme ne peut être changé ou adapté. Il doit être renversé.


- Et quelle est la place du monde musulman dans ce grand affrontement USA – Chine ? Son rôle est-il réellement important ?


- Très important. Comme nous l’avons indiqué au début de cet entretien, les Etats-Unis ont diabolisé le “péril islamiste” dans toute une série de pays qui bordent l’Océan Indien : Somalie, pays du Golfe, Asie centrale, Pakistan, Indonésie... L’objectif, lié aux intérêts des multinationales US, est de contrôler le pétrole et les ressources énergétiques ainsi que les passages stratégiques de la région. Mais au Moyen-Orient et dans l’ensemble du monde musulman s’est développé un courant anti-impérialiste qui résiste à la domination des Etats-Unis. Il s’agit d’un facteur très positif. Tous les peuples du monde ont intérêt instaurer des relations basées sur le principe d’égalité et à mettre fin au plus vite à l’hégémonie (...) qui a provoqué tant d’agressions et de crimes.

Dans le passé, toutes sortes de personnalités et de courants politiques ont essayé de pousser le monde musulman dans les bras des Etats-Unis et leur grande alliance anticommuniste. Mais en réalité, l’intérêt des peuples de “l’arc de l’Islam”, l’intérêt des musulmans se trouve de l’autre côté. Si chacun comprend et soutient le rôle positif de la Chine dans le rééquilibrage des forces mondiales aujourd’hui, alors devient possible une grande alliance de tous les pays qui entendent se développer de façon autonome, dans l’intérêt de leur population, donc en échappant au pillage et aux ingérencesdes puissances impérialistes.Chacun devrait informer autour de soi et faire prendre conscience de ces changements importants et positifs. Mettre fin à l’hégémonie des puissances impérialistes ouvrira de grandes perspectives pour la libération des peuples.


Mohamed Hassan recommande les lectures suivantes :
Robert D. Kaplan, Center Stage for the Twenty-first Century, in Foreign Affairs, March/April 2009
Robert D. Kaplan, The Geography of Chinese Power, in Foreign Affairs, May/June 2010
Chalmers Johnson, No longer the lone superpower – Coming to terms with China
Cristina Castello, “Diego Garcia”, pire que Guantanamo : L’embryon de la mort
Mike DAVIS, Génocides tropicaux. Catastrophes naturelles et famines coloniales. Aux origines du sous-développement, Paris, La Découverte, 2003, 479 pages
Peter Franssen, Comment la Chine change le monde
Pepe Escobar, China plays Pipelineistan
Edward A. Alpers, East Africa and the Indian Ocean,
Patricia Risso, Merchants And Faith : Muslim Commerce And Culture In The Indian Ocean (New Perspectives on Asian History)
F. William Engdahl, A Century of War, Anglo-American oil politics and the new world order
Michel Collon, Media Lies and the Conquest of Kosovo (NATO’s Prototype for the Next wars of Globalization), traduction anglaise de Monopoly, Investig’Action “

Jean-Paul Tchang, la Chine, le communisme chinois, le Parti Communiste Chinois

(suite de l'article en une de janvier 2011)

Marie-Françoise Bechtel
Je voudrais remercier beaucoup notre invité qui a été passionnant, comme les questions le montreront. J’ai trouvé son propos marqué par une grande fluidité.
Vous parlez d’une stratégie imparfaitement cohérente, dont la conception n’est pas encore aboutie, mais, à travers les évolutions simultanées du Parti communiste chinois et de l’ouverture économique - et leur interaction - que vous avez très bien retracées, je retrouve un peu la théorie maoïste des phases. Le PCC, dites-vous, a connu des phases. Simplement, selon vous, la dernière phase n’est pas parfaitement claire. Il y a aussi des phases successives dans l’économie. Votre propos était si analytique qu’on a le sentiment que vous avez introduit une certaine cohérence – volontaire ou non – dans le regard rétrospectif que vous avez jeté tant sur l’évolution dans les phases politiques que sur l’évolution dans les phases économiques.
(...)

Jean-Pierre Chevènement
Cette question de la stratégie est extrêmement difficile. Je ne suis pas sûr qu’il n’y ait pas de stratégie. Lors d’un voyage en Chine, Jean-Yves Autexier et moi-même avons été très sympathiquement reçus par des dirigeants chinois qui (...) nous ont expliqué qu’ils visaient une moyenne aisance généralisée, la poursuite de la croissance qu’ils avaient entreprise au tournant des années 1980 et qu’il ne s’agissait pas de remettre en cause leur modèle. Ils avaient une vue assez claire et j’ajoute légitime, c’était de faire que la moyenne aisance dont ils faisaient bénéficier 300 ou 400 millions de Chinois soit l’apanage des 1300 millions.

Alain Dejammet
(...)Je comprends, en vous écoutant, que vous n’êtes probablement pas membre du Parti communiste chinois. Je le regrette parce que nous aurions été intéressés également par une vue de l’intérieur.
Ma question est très simple : Que reste-t-il de communiste dans le Parti communiste chinois ? Vous avez employé l’expression « commune populaire » qui, pour un Français banal, évoque le monde communiste.
Le vocable chinois correspondant à « communiste » a-t-il une signification quelconque ?
Que reste-t-il de « communisme » dans le Parti communiste chinois ? Est-il devenu une simple société d’avancement mutuel ?
Question subsidiaire : je serais très intéressé de savoir ce que font les trois avocats qui, dans un cabinet d’avocats, constituent une cellule du Parti communiste chinois. Quand décident-ils de se réunir en cellule ? Quelles motions élaborent-ils ?
Voilà des questions très simples auxquelles votre expérience de l’intérieur - ou peut-être de l’extérieur - du Parti communiste chinois vous permettra de répondre.

Jean-Paul Tchang
Non, je ne suis pas membre du Parti communiste chinois. Il y a eu des membres étrangers du Parti communiste chinois, comme Rittenberg et un certain nombre de gens qui ont d’ailleurs ajouté à la pagaille en Chine pendant la « Révolution culturelle », mais c’est quand même extrêmement rare.


Le mot « communisme » signifie, certes, propriété commune des biens et des moyens de production. Mais il ne faut jamais oublier le caractère nationaliste et patriotique du Parti communiste chinois dès ses origines, que ce soit vis-à-vis de la présence étrangère, de la guerre antijaponaise, du Guomindang ou même de Moscou. Aujourd’hui, l’avènement reconnu de la Chine comme puissance qui compte sur le plan international est présenté comme une illustration du succès du projet initial des communistes chinois. Pour les Chinois extérieurs au Parti, le Parti communiste chinois est le vrai parti nationaliste. De ce point de vue, il n’a pas mal réussi.
Le Parti communiste est aussi le parti du pouvoir, le parti dirigeant, et il veut être ressenti comme le pouvoir « de droit divin » qu’on ne pourrait contester.
Quant aux cellules du Parti chez les avocats, je pense que l’anecdote révèle le souci du Parti d’étendre son emprise sur de nouveaux secteurs d’activités de la société. On pourrait aussi se demander ce que font les avocats à l’UMP ou au Parti socialiste, toutes choses égales par ailleurs.

Régis Debray
Tu viens de répondre à la question que je voulais te poser sur le nationalisme.
La légitimité du Parti communiste chinois n’est-elle pas d’empêcher la dislocation régionaliste du pays, de maintenir une vertébration, une cohésion, une intégration nationale contre toutes les forces centrifuges ? Je suis frappé de constater que le Tibet, que ce soit à Taiwan ou chez les dissidents, n’est pas un sujet de discorde. Tout le monde est d’accord pour penser que le Tibet fait partie de l’aire impériale chinoise. Ce consensus sur la question tibétaine est étonnamment symétrique du nôtre !
Toutes les révolutions communistes ont été des révolutions nationalistes, c’est la seule légitimité historique sur le long terme. (Cela ne vaut-il pas aussi pour la Révolution française ? Je laisse cette question philosophique de côté.) C’est évident, qu’il s’agisse du Vietnam, de Cuba…


Ma deuxième question est plus précise : comment s’articule l’imbrication des économies américaine et chinoise avec les frictions, les rivalités politiques, diplomatiques et, potentiellement, le conflit de puissances ? C’est ce que je ne comprends pas bien dans la stratégie chinoise.

Jean-Paul Tchang
La création de la République Populaire de Chine succédait à un demi-siècle de seigneurs de guerre, de provinces « centrifugeuses », d’armées non unifiées, de guerres… Tout ce qui a empêché le Guomindang et Tchang Kaï-chek de jamais réussir à unifier la Chine, ce qui a constitué leur tragédie.


Le problème du Tibet est très abstrait pour les Chinois dont la plupart n’ont jamais vu un Tibétain de leur vie. Il y a trois millions de Tibétains dans la zone autonome du Tibet, un peu plus si on compte les Tibétains de Qinghai et ceux qui vivent du côté du Guizhou, Yunnan et du Setchuan. Le gouvernement a habilement joué les uns contre les autres : quand je suis passé à Lhassa en 2000, tous les permis de construire des hôtels, toutes les licences d’exploitation des sites touristiques étaient accordés à des Tibétains du Qinghai. Trois millions, par rapport au reste de la population, c’est un peu abstrait. Le gouvernement central lui-même ne sait pas toujours ce qui se passe au Tibet. En effet, il ne faut pas surestimer la maîtrise par le centre de ce qui se passe dans ce pays. On en a de multiples exemples. Aucun secrétaire général du Parti, aucun patron du Parti en tant que tel n’est allé au Tibet depuis le voyage de Hu Yaobang en 1982, après la Révolution culturelle, au cours duquel il a condamné le comportement colonialiste chinois. Jiang Zemin a fait une tentative et entrepris un voyage au Tibet mais il est tombé malade au bout d’une demi-journée (on ne respire pas bien sur ces hauts plateaux) et est rentré à Pékin.
Je suis allé deux fois au Tibet : en 1997 pour la SOFRES et en 2001 pour moi-même (et pour le journal Marianne). En ces années post-crise 1997, la Chine allait très mal, les provinces du Sichuan et du Yunnan étaient particulièrement touchées.

C’est alors qu’une constante de l’histoire chinoise s’est répétée. Le neuvième Dalaï Lama avait déjà protesté auprès de la cour des Mandchous contre les réfugiés, les meurt-de-faim qui venaient du Sichuan et du Yunnan. En 2000, de nombreux chômeurs de Chengdu sont partis s’installer au Tibet. Il n’y avait pas vraiment de contrôle, et il faut tenir compte de la corruption locale. On pouvait avoir la meilleure politique des nationalités, de respect des minorités, etc., sur papier, mais la réalité c’est que les immigrants han y allaient ! Quand l’ouvrier de Chengdu d’une usine en faillite est payé avec des stocks invendus de chemises, il peut aller les vendre sur les trottoirs de Lhassa et gagner de l’argent. Le pauvre Tibétain qui s’approvisionne à dos de mulet ou en jeep au Népal en passant par Tingri ne peut concurrencer les marchandises qui arrivent par les avions des lignes intérieures très bon marché. Déjà en 2001, on pouvait assister aux conflits entre les immigrés chinois de première génération, qui avaient pignon sur rue et qui possédaient des magasins et les nouveaux arrivants qui n’avaient que des étalages sur les trottoirs. Déjà, par exemple, la « bande du Zhejiang » trustait le commerce des costumes à l’occidentale tandis que la « bande du Sichuan » contrôlait celui des vêtements de sport. Je suis absolument certain que les dirigeants de Pékin n’étaient pas au courant de ce genre de situation invraisemblable. Pékin se contentait de déverser de l’argent sur les monastères qui rivalisaient entre eux. Tout baignait dans une ambiance de mercantilisme. Des Anglais, des Allemands, achetaient des appartements rénovés en plein centre de la vieille ville. À l’époque où je travaillais pour la SOFRES, nous avions à Lhassa un panel de familles qui regardaient entre autre la Star TV en provenance de l’Inde. Je me souviens (s’adressant à Régis Debray) que tu m’avais dit en rentrant de Shanghai : « C’est la police et le pognon ! ». C’est un peu l’impression que j’ai eue à Lhassa.

De plus, c’est à ce moment que le Dalaï-lama a commencé à négocier avec Pékin les conditions de son retour, conscient sans doute que son éloignement le priverait définitivement de toutes les bases matérielles du pouvoir. Cela ne peut pas bien finir. C’est irréversible en raison du rapport démographique : 3 millions d’un côté, 1,3 milliard de l’autre ! Il y a certes moins de migrations han depuis que la situation s’est améliorée dans le Sichuan et dans le Yunnan. Mais une maîtrise totale du phénomène supposerait une discrimination positive imposée par l'État et un contrôle rigoureux des flux migratoires.
Les dirigeants chinois sont très surpris par la réaction internationale qu’ils considèrent comme une atteinte à la souveraineté. Ils ne comprennent pas très bien où est le problème. N’oublions pas que c’est Hu Jintao qui a dirigé, casqué, les troupes antiémeutes en mars 1989, lors des premières émeutes à Lhassa. Les Chinois semblent considérer les Tibétains comme des ingrats, après tant d’argent versé par Pékin pour la préservation de la culture tibétaine et pour la restauration des monastères. Certes, des monastères ont été détruits pendant la « Révolution culturelle », mais les Chinois font remarquer aussitôt que ce fut au même titre que d’autres monastères bouddhistes ou églises dans le reste du pays, et que ce fut le fait des gardes rouges tibétains ! Les malentendus ne sont pas prêts de disparaître. Je ne suis pas très optimiste.


En ce qui concerne la politique du Parti communiste contre la dislocation du pouvoir, les exemples abondent de reprises en main par le Centre. Chen Xitong, le numéro un du Parti communiste de Pékin, fut chassé du comité permanent des sept saints (ce nombre est passé plus tard à neuf, en 2003) par le Shanghaien Jiang Zemin, devenu le numéro un du Parti et qui voulait reprendre le contrôle du pouvoir dans la municipalité de Pékin. Chen Xitong fut jugé pour corruption et envoyé en prison. Hu Jintao, devenu numéro un du Parti, a réussi à se débarrasser de Chen Liangyu, le patron du Parti à Shanghai. Chen Liangyu a été jugé pour corruption et envoyé en prison. La tension est permanente dans ce domaine, et le Centre tolère rarement les velléités d’autonomie d’un pouvoir local.
Aujourd’hui, même si l’Assemblée populaire nationale reste fondamen-talement une chambre d’enregistrement, elle est devenue un peu plus un lieu de débats. Certaines interventions de députés sont intéressantes. Cela fait trois ans de suite qu’un débat sur la peine de mort y apparaît. De nombreux débats portent sur la propriété foncière, les accaparements des terres par les potentats locaux ou les administrations locales pour en faire des terrains constructibles. En Chine comme ailleurs, le pouvoir détenu dans les régions a permis une très bonne reconversion des bureaucrates du Parti en hommes d’affaires : transformer le COS, le POS et donner des permis de construire, c’est une première façon de rentrer dans les affaires !

Cela dure depuis 1993 mais la contestation et la résistance de la société sont de plus en plus importantes. Aujourd’hui même, se tient à Pékin une manifestation sur les problèmes d’expulsion. Cela se discute aussi à l’Assemblée. (...)Dans la représentation à l’Assemblée populaire nationale, jusqu’en 2005, huit voix de paysans équivalaient à celle d’un urbain. Depuis, ce rapport est tombé à quatre contre un. Cette année, une loi est en principe prévue qui assurerait l’égalité : un Chinois égale un Chinois, (sachant que le Parti communiste, d’emblée, s’octroie 60% des candidats).


Les relations sino-américaines avaient un but pragmatique, la politique de prospérité.

Mais l’étroite imbrication économique et financière avec les États-Unis et l’apparition imprévue sur le devant de la scène internationale de la Chine à la faveur de la crise et l’appel de la communauté internationale pour que la Chine assume ses responsabilités, constituent autant d’éléments nouveaux dans la définition de la stratégie chinoise. Jusque là, modestement, chaque année, les Chinois écoutaient les recommandations des Américains : il faut libéraliser, il faut privatiser (Paulson, pour Goldman Sachs, venait donner des leçons aux Chinois avant de devenir secrétaire d’État au Trésor). Aujourd’hui, le « professeur » a un peu failli mais il reste très fort, en particulier sur le plan militaire. Les États-Unis peuvent faire chuter le dollar et ruiner les Chinois. Ils peuvent les tracasser sur Taiwan ou au sujet du Tibet. Surtout les Chinois savent que le système américain oblige périodiquement le Président américain à faire des concessions aux uns et aux autres. Après avoir perdu deux sièges de sénateurs, il est obligé de « lâcher du lest ». Il doit aussi faire des concessions aux Démocrates qui s’inquiètent des destructions d’emplois et la Chine pourrait servir de bouc émissaire.

Mais une stratégie chinoise désignant l’« ennemi » américain n’est pas envisageable. Historiquement, les dirigeants chinois actuels n’ont jamais été égalés dans l’ouverture et l’imbrication du destin chinois avec le monde étranger. Depuis Jiang Zemin, aucune équipe de dirigeants chinois n’a laissé ce pays s’ouvrir et s’imbriquer à ce point. Aujourd’hui, les échanges sont quotidiens. Certes, de temps en temps, les militaires se fâchent : « Vous vendez des armes à Taiwan ! Nous supprimons le téléphone rouge ! » (… mais nous laissons votre porte-avions venir à Hongkong). Des contacts quotidiens ont lieu aujourd’hui, non seulement au niveau des ministères, mais dans toute la hiérarchie des bureaux, des chefs de bureaux, des assistants, entre la Banque centrale chinoise et la Banque centrale américaine, entre les gens du Trésor. Jamais un tel lien ne fut noué, pas même entre les États-Unis et la Russie. Quand la FED décide de remonter le taux d’escompte d’urgence de 0,50 à 0,75, elle est suivie, presque simultanément, par la Banque centrale chinoise qui décide, en un geste coordonné, de remonter le taux de réserve des banques en Chine. Si cette mécanique d’ajustement financier n’est pas mise en avant devant l’opinion américaine, c’est, espèrent les Chinois, uniquement pour des raisons intérieures américaines.
Le fait même que les Chinois aient laissé le Nimitz venir faire la fête à Hongkong pendant quatre jours, après la réception du Dalaï-lama par Obama et la vente d’armes à Taiwan signifie bien qu’ils minimisent ces problèmes pour maintenir les relations. La diplomatie chinoise devient plus mûre, plus complexe. Au moment même de l’incident Google, l’ambassadeur de Chine aux États-Unis, en partance, continue à tenir un discours optimiste sur les relations sino-américaines. Rien d’irrémédiable n’a été aujourd’hui commis, chacun ménage l’autre, conscient que les destins sont liés.


Les Chinois sont conscients des supériorités des Américains, y compris dans le domaine de l’imaginaire.

La presse chinoise publie des articles admiratifs sur Avatar, reconnaissant même que Confucius ne fait pas le poids. Mais ils s’inquiètent : ce peuple américain à l’imagination infinie et incontrôlable pourrait ne pas contrôler ses ambitions… Ils se posent des questions sur les Américains, nous nous posons des questions sur les Chinois.

Philippe Barret
A propos du Tibet, les Chinois que je rencontre tiennent des propos beaucoup plus rudes. Selon eux, non seulement les Tibétains sont ingrats, arriérés, le gouvernement leur fait beaucoup trop de place dans les universités (mesures spéciales, quotas pour les minorités nationales) mais, en plus, quand ils sont à l’université ils volent ! Ce qu’on entend sur les Tibétains de la part des Chinois fait froid dans le dos. Mais c’est ainsi, telle est l’opinion de l’immense majorité des Chinois.


Je voudrais revenir sur un aspect qui a été rapidement évoqué, la dimension nationale. Je ne sais pas quelle va être la stratégie de la Chine dans les prochaines décennies, mais il y a une préoccupation constante depuis la fin du XIXe siècle : comment faire de la Chine un pays puissant, important, qui retrouve sa dignité ? C’est ce qui explique le Parti communiste chinois, fruit d’un hasard de l’Histoire. En réalité, le courant occidentaliste était important : Lu Xun, qui voit son père mourir sous les coups de la médecine traditionnelle chinoise, va au Japon apprendre la médecine occidentale, comme le fait aussi SunYat Sen. Mais le mouvement du 4 mai 1919 a été déclenché par une incroyable erreur des Alliés sur les concessions allemandes données au Japon. Il existait un mouvement aspirant à l’indépendance nationale, à la restauration d’une certaine dignité nationale. Or, en 1919, ces Chinois qui voulaient redresser leur pays avaient en face d’eux et contre eux les Américains, les Anglais, les Français, les Japonais qui exploitaient des concessions et menaient une politique coloniale. La seule puissance qui leur était plutôt bienveillante était la jeune URSS. Et comme ils cherchaient une pensée occidentale pour faire contrepoids au confucianisme dont ils avaient clairement diagnostiqué que c’était une des raisons fondamentales de l’effondrement de la Chine (« À bas la boutique Confucius ! », c’était le mot d’ordre du Mouvement du 19 mai), l’aile gauche de ce mouvement national a créé le Parti communiste.

Jean-Paul Tchang
Il y a quand même des différences avec le Japon du XXe siècle, et je n’ai pas trop peur de la dérive nationaliste chinoise. Les Chinois sont toujours allés chercher un modèle ailleurs : Ils ont cherché en URSS leur modèle de développement pendant de nombreuses années. Après cela, ils se sont tournés vers les Américains, ils ont appris, ils sont devenus monétaristes, « à la Friedman ». Le centre de l’économie est la monnaie qui circule. Or les liens entre le monde occidental et la Chine dépassent de très loin les relations qu’entretenaient le Japon et les États-Unis quand le Japon a connu sa dérive impérialiste. Confucius ne fait pas (encore) l’unanimité. Il fait un retour en Chine mais moins qu’à Singapour. Certes, la tentation est grande de prôner les « valeurs asiatiques ».
Mais il serait aussi intéressant d’observer les relations sino-russes qui ont perduré.

Tu dis que c’est par accident qu’est né le Parti communiste chinois. Mais l’expérience communiste et la construction d’un État chinois unifié constituent une expérience chinoise : ce n’est pas l’Armée rouge (soviétique. NDLR) qui a porté les communistes au pouvoir comme à Oulan-Bator, à Varsovie ou ailleurs. Le nationalisme a déjà trouvé suffisamment de terrains pour se satisfaire, il n’est donc pas fondé sur une frustration.


Je ne suis pas certain que les Chinois, aujourd’hui, aient construit un système achevé, prônant une certaine philosophie de l’histoire mondiale. Si, de manière opportuniste, ils vont dans le sens d’une convergence avec le Japon, la Corée, les pays de l’Asean pour prôner les valeurs asiatiques, c’est par crainte de voir les liens avec le monde occidental s’interrompre à cause de cette crise qu’ils n’arrivent pas à maîtriser. S’ils n’arrivaient pas à maîtriser leurs relations avec les Américains ou avec l’Europe, si le protectionnisme triomphait, alors la dérive deviendrait possible. Le tragique est toujours possible en histoire.

Jean-Michel Quatrepoint
Un propos sur la Chine pourrait se résumer autour de trois termes :
- En matière économique, ils sont non seulement capitalistes mais mercantilistes. C’est l’une des raisons du succès de ces trente dernières années.
- En matière politique, le Parti communiste est un parti unique, donc autoritaire. C’est un système de pouvoir et de cooptation à l’intérieur du pouvoir.
- Et je crois la Chine éminemment nationaliste ou patriote au premier sens du terme.


On est remonté à 1919. Je remonterai à la guerre de l’opium. On ne peut pas parler de la Chine et de ce que pensent les Chinois sans revenir à ce qu’on appelle « le siècle de l’humiliation » qui commence avec la première guerre de l’opium et se termine en 1949 avec la prise du pouvoir par Mao.

La guerre de l’opium est née d’un déséquilibre commercial. La Chine exportait déjà énormément de produits et importait très peu. Elle exportait ses textiles, ses faïences, ses meubles, ses épices et le thé dont les Anglais étaient devenus si friands qu’ils ne consommaient que du thé chinois payé en monnaie d’argent. En effet, la Chine exigeait d’être payée en monnaie d’argent, contraignant les Anglais à acheter l’argent aux Espagnols pour battre monnaie. Ce déficit commercial colossal posait (déjà) un problème de balance des paiements à la Grande-Bretagne. Les Anglais ont demandé à la Chine d’importer pour rétablir l’équilibre. Mais les Chinois ont expliqué qu’aucun produit occidental ne les intéressait. La Compagnie des Indes et les Britanniques ont alors cherché un produit à leur vendre et ont trouvé … le pavot et l’opium (qui était produit en Inde, pas en Chine). Ils ont donc exporté l’opium d’Inde vers la Chine à travers le port de Canton, seul port réellement ouvert, en soudoyant les douaniers chinois et l’ont vendu à la bourgeoisie et à la noblesse chinoises qui payaient en monnaie d’argent. Si bien que les Britanniques ont commencé à rétablir leur balance des paiements. Mais l’empereur a mis une sorte d’embargo, il a interdit le commerce, la consommation et l’importation de l’opium. C’est alors que les Britanniques ont envoyé la flotte, au nom du libre-échange, pour pouvoir rétablir les échanges.
Nous devrions tous – y compris la Chine – méditer sur ce qui s’est passé à ce moment-là car, aujourd’hui, de graves déséquilibres des balances des paiements se traduisent dans les pays occidentaux par un chômage de masse endémique. Si j’évoquais la guerre de l’opium, c’est que je crois que c’est important pour la Chine. Par une sorte de revanche de l’histoire, elle reprend la place qui était la sienne au XIXe siècle (première puissance mondiale, 35% du PIB mondial de l’époque). Ce retour de la Chine est naturel mais il a été très rapide parce qu’elle a mené une stratégie, certes pragmatique, mais qui a porté ses fruits grâce aux multinationales, à Walmart, à Wall Street etc.
Aujourd’hui, le déséquilibre s’opère. Comment allons-nous réagir ?

Jean-Paul Tchang
Je suis tout à fait d’accord avec vous.
Une expression revient très souvent dans la littérature officielle chinoise et dans l’œuvre du Parti communiste chinois, c’est le mot : « renaissance de la nation chinoise ». D’un autre côté, on n’est plus du tout dans la même situation qu’au XIXe siècle. Là-dessus, Deng Xiaoping a dit des choses pleines de bon sens : « Quand on est pauvre on se fait taper dessus », pour expliquer qu’il faut devenir riche et faire en sorte qu’on ne puisse pas vous taper dessus.
Je crois que les Chinois savent ce qu’ils ne veulent pas, ce qu’ils ne veulent plus, mais je ne suis pas certain qu’ils sachent encore tout à fait ce qu’ils veulent. Ils sont un peu surpris par les difficultés du reste du monde. Ils ont été surpris par l’écroulement du mythe de Wall Street, des difficultés de la toute-puissance américaine. Si on leur avait annoncé le déclin américain, ils ne l’auraient pas cru. Si on leur avait dit que leurs exportations allaient dépasser les exportations allemandes (alors que les unes et les autres ont baissé), ils ne l’auraient pas cru. Ils n’auraient pas cru être invités au G20 et associés à toutes les grandes rencontres internationales. Je pense que ce sont des choses qui vont être très discutées. De même, ils n’ont pas compris la réaction occidentale au moment des jeux olympiques.

Jean-Michel Quatrepoint
Comprennent-ils que leurs excédents à l’exportation se traduisent par des déficits commerciaux et donc par des suppressions d’emplois massives ?

Jean-Paul Tchang
Ils prennent la question dans l’autre sens. Ils se disent que s’ils sont devenus riches, ce n’est pas grâce à nous, c’est parce qu’ils ont travaillé. Ils ne doivent leur réussite qu’à eux-mêmes. Malgré tout ils sont réalistes : même à 755 milliards de dollars, ils ne sont qu’en deuxième position dans l’ordre des créanciers de l’État américain. Les Japonais, aujourd’hui sont à 760 milliards, ce qui ne représente que 6% de la dette totale américaine qui se monte à 12 000 milliards de dollars.


J’ai l’impression qu’il y a énormément d’autoglorification du Parti fondée sur deux piliers :
l a crédibilité mythique (le Parti fondateur d’empire, unificateur du pays) lui donne la légitimité. Ils montent des spectacles, de l’entertainment, et toutes sortes de séries télévisées glorifient les mythes révolutionnaires. Mais ils savent très bien que la vraie légitimité, c’est leur succès économique. Aujourd’hui, il n’y a plus que 13% de Chinois qui vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Certes, ils sont à 3500 dollars de PIB par tête d’habitant, ce qui les classe vers la 100ème place. Mais en parité de pouvoir d’achat, le niveau de vie chinois n’est pas si ridicule et la distance avec le nôtre est beaucoup moindre que ne le laisse apparaître une simple comparaison nominale. C’est cela qui fait la légitimité. Tant que ça marche, tant que les gens ont l’impression qu’ils peuvent devenir riches, qu’il y a de l’espoir, que leurs descendants vivront mieux qu’eux, qu’on va vers la « petite prospérité », le Parti garde sa légitimité. Il s’y consacre entièrement.

Jean-Michel Quatrepoint
On a peu parlé de la politique monétaire et de l’indexation du yuan par rapport au dollar, une constante de la politique chinoise.

Jean-Paul Tchang
Les Chinois répètent que depuis 2005, depuis qu’ils ont laissé flotter le renminbi progressivement par rapport au dollar, ils ont déjà réévalué le yuan de 21% sans que diminue le déficit américain. Ils considèrent donc qu’on a démontré qu’il y a d’autres raisons au déséquilibre commercial sino-américain. Toutefois, ils voient bien que la pression internationale est telle qu’on n’arrivera pas à trouver des terrains d’entente. Ils réfléchissent mais ils savent qu’il serait suicidaire de laisser réévaluer leur monnaie aujourd’hui. Certains pensent qu’ils vont faire un geste (Goldman Sachs croit savoir qu’ils vont réévaluer de 5% d’un seul coup) mais la plupart n’y croient pas. Côté chinois, certains semblent favorables à une réévaluation de 10% cette année suivie d’une réévaluation progressive. On attendra probablement la réunion des deux Assemblées avant de prendre une position.
Une alternative est de plus en plus fréquemment avancée par les économistes chinois pour corriger le déséquilibre de façon fondamentale : la redistribution, l’augmentation des salaires chinois, faisant en sorte que, par le mécanisme des prix, on n’ait pas besoin de toucher à la monnaie et que les produits chinois soient moins attaqués. Cette autre voie semble correspondre au consensus actuel. La priorité de Hu Jintao ces jours-ci, c’est d’accélérer la transformation structurelle de l’économie chinoise. Ils savent qu’ils sont au pied du mur.

Philippe Cohen (4)
Vous avez expliqué que la relance intérieure était compliquée, je veux bien vous croire.
Une remarque : la comparaison avec la part du plan de relance américain qui n’était pas simplement une garantie aux banques montrerait peut-être que le rapport est, d’une certaine manière, en faveur des Chinois.
Dans ce plan de relance (400 milliards d’euros ou 600 milliards de dollars), la part consacrée à la protection sociale, le problème-clef de la Chine, est ridicule. Or, une simple opération de l’appendicite en Chine peut représenter des mois de salaire ! Si on veut libérer la consommation, dans un pays où le taux d’épargne est l’un des plus importants au monde (30%), il faut agir sur le plan de la protection sociale. Or la part du plan de relance consacrée à la protection sociale est résiduelle par rapport à ce qui est présenté comme une priorité, c’est-à-dire la relance intérieure.
J’aimerais bien comprendre le chiffre de « 400 millions de Chinois sortis de la pauvreté » qui nous est régulièrement présenté. Selon certaines sources, le gouvernement chinois a changé la base de calcul en adoptant un plancher bien inférieur à celui de l'ONU, ce qui a effectivement eu pour effet de faire considérablement baisser le nombre de pauvres. C’est du moins ce qu’explique Cai Chungho, le promoteur d'un syndicalisme chinois indépendant. Cette question est très importante. Vous n’avez pas parlé du tout dans votre exposé des classes moyennes. C’est un point-clef. Comment peut-on concilier le discours selon lequel des classes moyennes naissent en Chine et l’affirmation qu’il ne peut pas y avoir de relance intérieure ?
Enfin, je poserai à l’expert une question sur les chiffres concernant les bons du Trésor effectivement possédés par la Chine. Certains économistes que j’ai interrogés, affirment que nous ne connaissons pas exactement les mouvements financiers sur les bons du Trésor, les chiffres donnés étant des évaluations.

Jean-Paul Tchang
Ce sont les chiffres américains, publiés chaque mois par le Trésor américain que je lis sur les écrans Bloomberg.

Philippe Cohen
Il semble qu’il faut distinguer la part des investissements dans les bons à long terme, qui témoignent d’une certaine confiance en la pérennité de l’économie américaine, et les produits à plus court terme vers lesquels on observe un basculement.
J’ai lu dans plusieurs journaux financiers que la Banque centrale de Chine investissait de plus en plus dans les matières premières (il y a un stockage de matières premières absolument considérable en Chine depuis la crise) et d’autres produits financiers, ce qui pourrait expliquer le fait que le Japon devance de nouveau la Chine. Considérez-vous que ces évolutions soient marginales ?

Jean-Paul Tchang
Absolument.
En ce qui concerne la relance, en effet, 10% ou 15% du plan sont destinés aux dépenses sociales mais il faut remarquer que c’est la première fois que cette ampleur est atteinte. Lors de la crise de 1997 la part des dépenses sociales avait été négligée dans les mesures adoptées.

Luc Richard
Dès 2003, lors de la réorientation annoncée par Hu Jintao, on a commencé à parler des dépenses sociales. Le plan de relance prévoyait 80 milliards pour la santé. Mais, au-delà de ces annonces, qu’est-ce qui est fait concrètement ? J’ai un peu travaillé sur ce sujet : on ne sait pas du tout comment ces 80 milliards vont être dépensés. En réalité, il ne se passe rien, il n’y pas de réelle volonté des dirigeants chinois de réorienter concrètement la dépense sociale.

Jean-Paul Tchang
Des doutes ont été lancés sur la véracité des chiffres chinois et la validité des statistiques.
Statisticien de profession, je sais que l’INSEE coopère avec la Chine depuis des années. Je me souviens que les mesures d’audience que la SOFRES effectuait pour les Chinois étaient réalisées très sérieusement. Une armée de 130 000 statisticiens chinois enquête dans tout le pays. Ils ont le même degré de fiabilité que nos statisticiens. Rien n’est jamais parfait, on ne peut jamais être à 100% sûr qu’il n’y ait pas, à un moment donné, un vice de production de chiffres, mais je ne ferai pas ce procès-là pour éviter le soupçon systématique.
Nous en saurons plus en découvrant les prévisions du budget 2010.
Le taux d’épargne ne descend pas, ce problème est parfaitement analysé, tant par vous que par tous les économistes chinois. Tout le monde est conscient qu’une bonne façon d’inciter les Chinois à dépenser serait de leur offrir une meilleure protection sociale. On n’en est qu’au début, ce n’est pas gagné mais je ne serai pas aussi négatif que vous en disant qu’il ne se passe rien. Je dis simplement qu’il faudra du temps avant que la dépense sociale devienne une contribution essentielle dans la formation du PIB chinois.
Il est vrai que ce sont les gros investissements visant les groupes étatiques qui ont contribué le plus à croissance du PIB en 2009.
Il y a aussi d’autres vices : De nombreux projets Région/État ont reçu de l’argent de l'État. Les régions ont présenté des projets et obtenu (...) la mise de fonds de l’État mais n’ont pas assuré le financement régional.
La crise n’est pas terminée. Les dirigeants chinois ne peuvent pas stopper le plan de stimulation, ils ne peuvent que modérément modifier leur politique monétaire et budgétaire généreuse. Aujourd’hui, c’est la capacité de changement structurel rapide de la Chine qui est en jeu. On peut avoir des doutes, j’ai des doutes là-dessus, les dirigeants chinois aussi. C’est probablement la raison pour laquelle ils veulent faire, en direction des Américains, le minimum de gestes qui les incitent à « repartir pour un tour » afin de prolonger un peu ce qu’on a appelé autrefois le cercle vertueux.


J’ai été surpris par la rapidité de leur réaction face à la crise, alors qu’il y a quelques années, je critiquais beaucoup les lenteurs du gouvernement chinois qui mettait des années avant de se mettre d’accord sur un texte de régulation. Cette fois-ci, j’ai l’impression qu’ils ont été beaucoup plus efficaces. C’est un signe de qualité des gens qui travaillent aujourd’hui dans l’appareil d’État chinois. Quant à la définition du seuil de pauvreté, c’est celui qui est fixé par les Nations Unies : un dollar par jour.


L’émergence d’une classe moyenne en Chine est une évidence. En 1994, travaillant pour les mines d’or de Cogema, je sillonnais le Shandong deux fois par mois entre Qingdao et Yantai. Des années après, je suis repassé là-bas pour le compte d’EDF. Des petits villages étaient devenus des grandes villes. Shouguang, par exemple, qui existait à peine, est devenue une grande ville d’un million d’habitants (j’ai assisté au dixième anniversaire de la municipalité), disposant d’une grande université où des Indiens forment les ingénieurs informaticiens chinois. En 1994, tous les ouvriers qui travaillaient dans les mines d’or de Zhaoyuan venaient du Zhejiang où ils ne trouvaient pas de travail (aujourd’hui, le développement économique du Zhejiang est érigé en modèle). On les enfermait dans les galeries à l’heure du déjeuner de peur qu’ils ne volent les outils. Ils se sont sédentarisés. J’ai connu Pudong (terrains en friche en face de Shanghai) dans les années cinquante, soixante, soixante-dix et quatre vingt. C’est l’autre moitié de Shanghai aujourd’hui où se trouvent le quartier financier et la future Exposition Universelle. Le Grand Shanghai est passé de 14 millions à 40 millions d’habitants. En allant de Shanghai à Nankin, il est aujourd’hui impossible de savoir où s’arrête Shanghai et où commence Nankin, comme entre Tokyo et Kyoto. On ne peut nier ces évidences.

Thierry Le Roy
Ma question porte sur les instituts Confucius. À quoi servent-ils dans la perspective chinoise ? Peut-on dire que la nation chinoise veut exporter autre chose que ses produits ?

Jean-Paul Tchang
Sûrement. Je ne suis pas certain que ce soit une stratégie déjà érigée en philosophie conquérante. Mais il me paraît évident qu’ils veulent, comme toutes les grandes puissances, avoir leurs antennes pour diffuser leur culture. (On connaît l’Institut Goethe, Cervantès à Pékin…). Mais il y a sûrement plus d’étudiants chinois qui apprennent le français que de Français qui apprennent le chinois.

Marie-Françoise Bechtel
Il y a quelques années, il y avait, en nombre absolu, autant de Français qui apprenaient le chinois que de Chinois qui apprenaient le français.

Philippe Barret
Le taux de croissance est considérable mais, partant de rien, ça ne donne pas encore des résultats mirifiques. Il m’est arrivé, dans une des universités de Shanghai, d’avoir devant moi une centaine d’étudiants pour écouter un cours sur « le snobisme dans A la recherche du temps perdu ». Cherchez l’équivalent en France pour la littérature chinoise !

Philippe Cohen
À ma connaissance, 16 000 étudiants français sont inscrits en cours de civilisation et de langue et 25 000 lycéens apprennent le chinois en France.

Jean-Paul Tchang
J’avais fondé un cours de chinois à Polytechnique, en 1972, dans le département du professeur Morazet ; nous n’avions que deux élèves ; la deuxième promotion en comptait cinq. Certains d’entre eux, depuis, ont travaillé à l’ambassade de France à Pékin ou en Chine.

Philippe Barret
Sur ce sujet, et en liaison avec la question de Thierry Le Roy, il faut savoir que les Chinois font un effort considérable pour l’enseignement du chinois à l’étranger en général. Ils ont d’ailleurs une administration dédiée à cet enseignement de la langue chinoise à l’étranger, indépendamment des instituts Confucius. S’ils envoient quelques professeurs en France et ailleurs en Europe, il y a un effort considérable, notamment dans toute l’Asie proche (Corée, Japon, Thaïlande) pour l’enseignement du chinois.

Jean-Paul Tchang
Il est vrai qu’ils mènent aujourd’hui une politique de présence culturelle active : CCTV (TV chinoise) en français, en anglais. (Quand verra-t-on « France 24 » en chinois ?) Je ne décèle rien qui relève d’un machiavélisme particulier de la part d’un pays, dont la langue est une des langues officielles des Nations-Unies.

Jean-Paul Escande
Je voudrais revenir au problème de la protection sociale.

La Chine est menacée par une courbe démographique qui sera extrêmement lourde dans les années à venir. Les régimes de retraite sont très minoritaires : je crois qu’environ 30% de la population bénéficie d’un régime de retraite. Comment vont-ils pouvoir gérer le vieillissement de la population, la baisse des solidarités, la nécessité de maintenir un minimum d’économie de subsistance pour tous ? (sans parler des millions de Chinois parcourant la Chine en quête de travail, qui ne sont même pas répertoriés)

Jean-Paul Tchang
Je suis totalement d’accord. C’est une énorme contrainte pour le gouvernement chinois. Je ne sais pas si le néoconfucianisme va ramener quelques solidarités familiales. (...) Max Weber explique dans son ouvrage Confucianisme et Taoisme que l’esprit confucianiste était peut-être l’un des handicaps pour le développement du capitalisme en Chine. Après un passage très intéressant sur la Chine et les mines d’argent du Pérou, Max Weber faisait remarquer que les dynasties chinoises n’avaient jamais réussi à unifier la monnaie dans le pays. C’est pourquoi je revenais tout à l’heure sur la réforme de 1979 destinée à assurer la circulation de l’argent en Chine.

Jean-Pierre Chevènement
À défaut d’un retour à Confucius, il pourrait y avoir la découverte de Léon Bourgeois (5), c’est-à-dire du solidarisme et, au-delà, de la sécurité sociale.

Alain Dejammet
Vous disiez que les Chinois allaient parfois chercher leurs modèles à l’extérieur. Mais, depuis quelques années, on entend répéter, hurler, dans les meetings, dans les rencontres, dans les conférences un mot en chinois - que je ne saurais prononcer - qui se traduit par « harmonie ». Je ne sais pas si c’est un simple slogan mais l’« harmonie » est actuellement le thème majeur, la grande valeur. Elle me paraît être la valeur asiatique que les Chinois veulent opposer à toutes nos histoires et à nos religions. Je suis persuadé que dans le florissant centre culturel chinois à Paris (construit en l’espace de quelques mois avenue de La Tour Maubourg), l’« harmonie » bat le tambour tous les jours.

Jean-Paul Tchang
Pour une fois, je dirai que je vois là un thème de propagande un peu inquiétant : « société harmonieuse », cet impératif qui veut que tout soit tendu vers la « petite prospérité » pour tous et la construction d’une société harmonieuse, permettrait le cas échéant toutes les dérives autoritaires (condamnant tout ce qui irait contre l’harmonie).

Marie-Françoise Bechtel
Mais n’est-ce pas, dans la rhétorique politique, l’équivalent de ce que nous appelons le « rassemblement » ? Il faut bien un thème fédérateur…

Lucien Bourgeois
Je crois que la Chine compte encore environ 300 millions d’actifs agricoles pour un peu plus de 100 millions d’hectares. Elle pourrait se passer au moins des deux tiers de cette main d’œuvre pour cultiver la terre. Pourtant, j’ai cru comprendre que, malgré les 10% de croissance par an, il n’y a pas de création d’emplois - à cause de la productivité - pour occuper ces paysans qui seraient libérés par la terre.


Comment les dirigeants chinois abordent-ils le problème de l’emploi dans les campagnes ? Je suppose que « les hauts-fourneaux à la campagne » ne sont plus à la mode.
À quelle solution pensent-ils pour occuper les gens et leur permettre de dépasser le seuil de pauvreté ?

Jean-Paul Tchang
La politique officielle mise en œuvre aujourd’hui est la diminution de la distance entre les villes et les campagnes par l’urbanisation progressive pour réduire la population active des zones proprement rurales. C’est le discours officiel. La situation est variable suivant les provinces et les régions. C’est parfois déjà une réalité, dans certains coins où il y a déjà très peu de paysans, ailleurs tout est à faire. C’est le projet officiel mais je ne sais pas s’il est réaliste et exempt de facteurs d’instabilité.

Julien Landfried
Deux questions sur la finance :
A-t-on assisté ces dernières années en Chine, comme en Europe ou aux États-Unis, à une hypertrophie de la finance ?

Que pouvez-vous nous dire sur la sociologie du monde de la finance chinoise ?
Que pensent les dirigeants chinois de la finance anglo-saxonne ? Est-ce qu’on parle, par exemple de Goldman Sachs ? Y a-t-il une réaction « nationaliste » ? Cherchent-ils à s’en préserver ?

Jean-Paul Tchang
Jusqu’à la crise, les Chinois ont été fascinés par le mythe des banques d’affaires américaines. Ils ont souscrit aux convertibles Lehman Brothers quelques mois avant la chute de Lehman. Ils ont longtemps travaillé dans tous les IPO avec Goldman Sachs, Morgan Stanley, Merill Lynch, ING, et toutes les grandes banques occidentales.
Ils ont commencé leur réforme bancaire dans les quatre grandes banques, ABC (Agricultural Bank of China), BOC (Bank of China), CCB (China Construction Bank Corporation), ICBC (Industrial and Commercial Bank of China), en 1985, progressivement, pour en faire des banques commerciales qu’ils ont dotées ensuite de 30 milliards chacune, avant leur IPO à Hongkong. En ce domaine, leurs maîtres étaient les Américains, les banques américaines. Ils avaient leurs propres investments trusts qui jouaient le rôle de banquiers d’affaires.
Aujourd’hui, après la crise, on trouve deux banques chinoises parmi les dix premières du classement des grandes banques par la taille d’actifs. Et les seuls titres, les seules actions de banque qui aient progressé pendant la crise sont les banques chinoises. La prise de conscience est brutale : Paulson, qui leur avait recommandé d’acheter des Fannie Mae et Freddie Mac, est déconsidéré. Les financiers chinois sont sur un pied d’égalité avec leurs homologues américains. De plus, ils sont soupçonneux. Ils se demandent si la nouvelle régulation américaine n’est pas une astuce pour limiter la croissance des banques chinoises.
Nous allons sans doute voir naître des conflits. Les banques américaines n’ont plus aussi bonne presse. De nombreux livres sur la crise sont sortis en Chine qui reprennent l’histoire monétaire américaine jusqu’au XIXe siècle et sont très critiques sur Wall Street (...). La finance américaine est aujourd’hui très contestée.
Cependant, le développement de la finance chinoise n’a pas atteint le degré d’hypertrophie qu’on a connu en Occident, ce qui explique le peu d’impact de la crise financière sur la finance chinoise au cours de cette crise (...).

Ll’immense majorité des employés des banques et des institutions financières sont des salariés urbains membres ou candidats de la classe moyenne. Les dirigeants et les cadres supérieurs des banques sont très bien rémunérés par rapport au reste de la population et souvent issus de la nomenclature communiste. On y compte de nombreux diplômés des universités étrangères rentrés au pays.

Jean-Pierre Chevènement
Si vous le permettez, j’aimerais vous faire part de quelques réflexions très modestes, puisque nous sommes dans une phase de recherche sur l’insertion de la Chine, ce grand pays à la civilisation millénaire, dans l’économie du capitalisme financier mondialisé.

Il y a moins d’un mois, nous nous interrogions sur l’existence d’un G2 (6). On peut dire qu’on voit apparaître – mais seulement apparaître - une bipolarité nouvelle et relativement inattendue qui surprend – me semble-t-il – les Chinois eux-mêmes. C’est que la montée de la Chine, au début du XXIe siècle, est impressionnante : Elle a dépassé l’Allemagne du point de vue des exportations, elle va bientôt rejoindre le Japon en termes de PNB et, au rythme suivi depuis les années quatre-vingt, on voit le moment où le PNB chinois, dans environ deux décennies, rejoindra le PNB américain.
Cette montée en puissance de la Chine provoque des tensions, c’est inévitable. Toutefois, il faut souligner le fait que le développement de la Chine est parfaitement légitime. Il est normal que la Chine aspire à faire accéder à une « moyenne aisance » les (...) millions de Chinois (je ne dispose pas des éléments qui me permettraient d’être précis sur ce point) qui, aujourd’hui, vivent en dessous du seuil de pauvreté.
Lors d’un voyage à Pékin, Jean-Yves Autexier, Sami Naïr et moi-même avions rencontré des responsables du Parti Communiste hinois à qui nous avions fait valoir que les délocalisations nous posaient un problème à nous, vieux pays industrialisé, et qu’il serait souhaitable que le développement de la Chine se poursuivît dans des conditions acceptables pour nos pays qui, certes, avaient eu le tort de vouloir dominer la Chine au XIXe siècle, mais qui avaient quand même inventé la machine à vapeur…
Nous étions arrivés à la conclusion que, comme l’Allemagne à la fin du XIXe siècle, la Chine avait intérêt à la paix. On sait que l’Allemagne de Guillaume II n’avait pas eu une conduite très prudente : après avoir rompu ses relations financières avec la Russie en 1890, elle avait conduit une politique qui l’avait amenée, en 1914, à déclarer la guerre à la fois à la Russie et à la France et à envahir la Belgique, ce qui était une provocation pour l’Angleterre. Tout cela n’était pas très raisonnable, alors que si on avait suivi le trend du développement économique qui prévalait à l’époque, l’Allemagne, par la paix, dominerait aujourd’hui l’Europe.

Ce qui valait pour l’Allemagne vaut aussi aujourd’hui pour la Chine. Il lui faut gérer prudemment sa montée en puissance, par ailleurs parfaitement normale. J’envisagerai, pour les prévenir bien entendu, les risques de cette bipolarité naissante sur trois plans, économique, géopolitique et politico-culturel.


Sur le plan économique, cette bipolarité est-elle « soutenable » (comme on dit dans le jargon contemporain) ?
Lors de notre dernier colloque, Monsieur Brunet, ancien chef stratégiste à HSBC, nous a donné quelques chiffres : Le taux de change est de 6 yuans pour un dollar (source FMI) alors qu’il devrait être de 3,60 ou 3,80 (selon le FMI et Monsieur Brunet). Il a cité aussi des écarts de salaires (à mon avis excessifs) de 1 à 80. Mais quand bien même ne seraient-ils que de 1 à 10 ou de 1 à 20, cela resterait considérable.
Les vieux pays industrialisés sont confrontés à une machine à produire à très bas coût, dont la part d’exportations représente à peu près la moitié du PIB. C’est le modèle des Tigres asiatiques, qui restait « soutenable » tant qu’il se limitait à Taiwan, Singapour et même, dans une certaine mesure, au Japon. La part des salaires ne représente que 40% dans le PIB chinois (en France c’est 65%).
Ces chiffres illustrent un modèle de développement par l’exportation difficilement soutenable par les anciens pays industriels. Car derrière l’exode des Mingong (ouvriers-paysans) qui affluent dans les villes chinoises, victimes de la misère sociale dans les campagnes (dont les problèmes ont été évoqués par Monsieur Bourgeois), c’est toute une « armée industrielle de réserve », comme avait dit Marx, qui est disponible pour une production à bas coût. Comment concevoir un modèle de développement qui « harmonise » ces intérêts contradictoires ? Par le développement de la demande intérieure ?
Je pourrais évoquer beaucoup d’autres problèmes : la concurrence sur le marché des matières premières, les transferts de technologies et le code de conduite imposé aux grandes entreprises occidentales implantées en Chine (qui s’en plaignent sans trop vouloir le manifester parce que c’est la condition de leur accès au marché chinois).
Je pourrais encore évoquer les déficits commerciaux américain et européen. Le déficit commercial européen est au moins aussi considérable que le déficit américain, ce qui n’apparaît pas parce qu’on ne globalise pas.
Tout cela fait beaucoup de problèmes à traiter. Alors que se profile la tentation protectionniste, le problème du taux de change du yuan ouvre une zone d’incertitude. Je ne suis pas inquiet par nature mais je pense qu’il faut être vigilant et regarder comment tout cela peut s’ « harmoniser » au sein des prochaines conférences internationales.


Sur le plan géopolitique,
il est évident que le XXIe siècle sera dominé par la Chine (en pleine phase ascensionnelle) et les États-Unis (en dépit de leur déclin relatif).
Dans le domaine militaire nucléaire, le Pentagone est très attentif à ce qui se passe en Chine. (...)La Chine est devenue un de leurs paramètres de décision essentiels avec la Russie qui reste leur interlocuteur principal en raison des stocks d’armes nucléaires dont elle dispose. Les États-Unis sont très vigilants quant à la montée en puissance de l’arsenal chinois. La Chine est en effet, avec l’Inde et le Pakistan, l’un des seuls pays qui, aujourd’hui, développent leur arsenal nucléaire, - encore modeste il est vrai – par rapport à ceux des États-Unis et de la Russie.
Le régime de la Corée du Nord est très largement dans les mains de la Chine. Si la Chine coupait ses livraisons de carburant, tout s’arrêterait en Corée du Nord. Je ne veux pas exagérer le problème de prolifération que pourraient poser les engins construits par les Nord-Coréens, qui ne sont sans doute pas encore opérationnels, mais c’est assez préoccupant en raison du caractère imprévisible des dirigeants de ce pays.
Je passe sur Taiwan, c’est un problème qui se résoudra de lui-même.
La Birmanie, sur la route vers le Golfe persique, s’inscrit dans la polémique provoquée par la fameuse affaire du « collier de perles » (7).
Je pourrais poursuivre par le Pakistan, l’Iran - on ne peut pas dire que la Chine, pour l’instant, manifeste beaucoup d’ardeur pour imprimer une nouvelle orientation à la politique de l’Iran en matière de prolifération nucléaire – et aller jusqu’au Soudan…
Le problème principal concerne la relation entre l’Inde et la Chine. (...)Les Indiens sont très inquiets du fait que les Chinois n’ont pas encore reconnu la frontière (la ligne Mac Mahon (8)). La Chine revendique l'Arunachal Pradesh, occupe certains glaciers du côté de l’Ah Sai-Sin près du Karakorum, soutient le Pakistan. Je n’ose aborder qu’avec beaucoup de précautions ces problèmes entre deux très grands pays, héritiers d’histoires millénaires, eux-mêmes très prudents dans leurs relations.(...) La solution aux problèmes afghan et pakistanais ne peut passer que par un rapprochement de l’Inde et du Pakistan, qui n’est possible que dans le cadre d’une normalisation en profondeur entre l’Inde et la Chine. C’est très nécessaire et très souhaitable. (...) Il y a là une intrication de problèmes considérables qui constituent l’arrière-plan de la relation entre les États-Unis et la Chine.


Sur le plan politico-culturel, la Chine est un régime de parti unique qui peut s’assouplir : on voit, par exemple, qu’il y a de plus en plus d’internautes chinois et la montée des classes moyennes aura forcément des conséquences. J’ai entendu dire que le Parti Communiste Chinois pourrait envisager des évolutions en prenant exemple sur la Russie, avec un grand parti majoritaire (sur le modèle de « Notre maison la Russie »). C’est une hypothèse. Et bien sûr il y a la fascination qu’exercent sur les vieux pays européens la civilisation chinoise millénaire et la Chine moderne en plein bouleversement.
La Fondation est dans une phase de recherches et je ne me hasarde qu’avec beaucoup de prudence à évoquer toutes ces questions. Mais il me semble qu’on doit se poser le problème de la bipolarité géopolitique qui émerge et montera au fil des prochaines décennies. De nombreux « géo-stratèges » et diplomates y réfléchissent aussi dans les think tanks. Nous-mêmes, en tant qu’honnêtes citoyens épris de paix et d’« harmonie », devons réfléchir pour voir comment on peut dominer ces immenses problèmes qui, s’ils ne l’étaient pas, nous entraîneraient vers des tensions encore aujourd’hui évitables car nous vivons dans un monde dont toutes les composantes sont intriquées, qu’on le déplore ou non.


Je pose donc toutes ces questions à Monsieur Tchang et à nos amis, réunis ici.


Que faut-il faire pour rendre cette bipolarité naissante soutenable dans la durée ? Quels gestes faut-il accomplir pour cela ? Peut-être l’inscrire dans une réelle multipolarité ? Ce serait l’intérêt de la Chine et de l’Europe.


Des gestes politiques sont nécessaires. Par exemple, une attitude plus participative de la Chine serait peut-être un élément de solution aux deux crises de prolifération, en Corée et en Iran. (...)
Quant au problème économique, j’ignore comment on pourra le résoudre.

Jean-Paul Tchang
Je commencerai par un regret : si nous avions fait des projections un peu plus réalistes sur ce qui allait se passer avec la Chine, probablement n’aurions-nous jamais abandonné notre sidérurgie. Ce n’est qu’un exemple pour constater que si on ne prend pas la donnée chinoise en compte, on risque de commettre des erreurs stratégiques irrattrapables.


Aujourd’hui, cette bipolarité économique, géopolitique et culturelle existe.


Il faut savoir ce que nous voulons, identifier nos intérêts, ce qui a toujours été notre problème.

Si nous identifions clairement nos intérêts, nous saurons comment obtenir des Chinois ce que nous voulons.


Ce que vous dites sur le Pakistan, l’Inde, l’Afghanistan, l’Iran, est d’une actualité brûlante. Je rappelle que la Chine a, jusqu’à présent, voté les trois sanctions contre l’Iran. C’est la première fois qu’on s’interroge sur ce qu’elle va faire maintenant. Si nous voulons que les Chinois nous appuient sur le problème de l’Iran, il faut agir en ce sens. Or l’administration Obama ne met pas la diplomatie chinoise dans une situation facile. Malgré les intérêts commerciaux chinois en Iran, on peut trouver des terrains d’entente et convaincre les Chinois qu’ils ont plus à perdre qu’à gagner avec un Iran nucléarisé. On peut éventuellement convaincre l’Arabie Saoudite et d’autres pays de garantir la fourniture de pétrole aux Chinois à la place de l’Iran. Pour le moment il n’y a rien d’irréversible et tout le champ est laissé à la diplomatie. Les maladresses des uns et des autres fournissent aux Chinois une monnaie d’échange diplomatique. Je ne suis pas trop pessimiste sur ce point.


Observons les intérêts de fond : si les trois millions de Tibétains ne constituent pas un problème essentiel, les musulmans chinois constituent un risque bien réel et un dérapage sur le problème Iran-Afghanistan pourrait avoir des conséquences touchant directement les intérêts nationaux Chinois. Sur ce plan, il n’y a pas de bipolarité absolue et un rapprochement est possible. D’ailleurs, quand le Président Obama est allé à Pékin, il a été question du soutien chinois souhaité par les Américains en Afghanistan, en raison de la position géographique de la Chine. Aujourd’hui encore, des radars chinois travaillent pour les Américains sur la frontière afghane et des informations sont échangées. La presse officielle chinoise a débattu (jusqu’à l’incident Google) de l’intérêt qu’aurait la Chine à envoyer des hommes rejoindre la coalition en Afghanistan sous forme de policiers ou d’instructeurs.


Tout cela pour vous dire que, sur le plan géopolitique, à moins que les Chinois aient le sentiment que quoi qu’ils fassent ils sont dans la ligne de mire d’une puissance ou d’un groupe de puissances, il y a aujourd’hui des terrains d’entente et l’évolution peut très bien ne pas être tragique.


Il en est de même dans le domaine commercial. Il y a des intérêts bien compris, des intérêts bien réels et un dialogue est forcément possible (on ne plaisante pas avec l’argent), y compris sur le problème de la monnaie chinoise. (...)


Reste le problème culturel. Là aussi, tout dépend de l’Occident.

On peut d’emblée décréter que les Chinois sont agressifs, agresseurs, hégémonistes, qu’ils veulent nous envahir, nous dévorer, nous réduire à leurs valeurs. On peut aussi prendre une attitude, un ton plus justes et essayer de trouver des terrains d’échange, d’apprécier davantage leur position réelle, leurs préoccupations, avant de prendre une posture.

Encore une fois, ils sont dans une phase de recherche stratégique devant la soudaineté de la situation nouvelle créée par la crise qui s’est déroulée en Occident.

Ils ont été surpris de se retrouver face au risque d’un effondrement de l’économie chinoise fondée sur l’exportation. Ils ont fait ce qu’ils ont pu pour essayer de s’en sortir.

Sur le plan culturel, ils ont été déroutés par les réactions occidentales au moment des jeux olympiques sur le problème du Tibet.


Ils sont donc dans une phase d’élaboration stratégique. Pour le moment, il n’y a rien d’irrémédiable ni de potentiellement trop dangereux. Les Américains et les Européens peuvent trouver les moyens de peser sur les Chinois et de créer avec eux un type de relations qui satisfasse les intérêts occidentaux.


Ce pays ne mérite ni tant d’indignité ni trop d’honneur. Il s’agit de l’aborder avec un ton juste, chose que, étrangement, on n’arrive pas à faire en France. Jamais nous ne sommes parvenus à parler de la Chine avec un ton juste. Pendant la Révolution Culturelle, les média étaient aveuglément prochinois. Aujourd’hui, la tendance lourde est à la critique systématique. Pourtant, compte tenu de l’importance de l’enjeu, il conviendrait de se calmer, de tenir compte des intérêts bien compris du pays et de prospecter toutes les possibilités, sachant que, encore une fois, l’objet de notre attention est lui-même dans une phase de remise en cause.

Philippe Cohen
En Occident, il n’y a pas d’intérêts ni de comportements homogènes. L’intérêt de Walmart n’est pas l’intérêt général des États-Unis. Pour qu’on puisse avoir une vraie position, il faudrait une homogénéité d’intérêts entre les grandes entreprises qui profitent de la croissance chinoise (Walmart, les banques) et les pays. Or, contrairement à la Chine, nous ne connaissons pas l’ « harmonie » mais des intérêts contradictoires.

Jean-Paul Tchang
(...)Les intérêts nationaux existent. Les intérêts de la France existent.

Jean-Michel Quatrepoint
Le problème de fond c’est l’alliance de fait, presque contre nature, entre Wall Street, les multinationales, Walmart, la grande distribution et le Parti communiste chinois. Chacun y a trouvé son intérêt. Le problème, c’est que la crise vient de là. La crise n’est pas financière, elle vient des déséquilibres et de la destruction massive d’emplois en Occident et au Japon.

Jean-Pierre Chevènement
Nous organiserons prochainement un colloque sur les aspects industriels de la crise. Sur ce sujet, il y a déjà des thèses bien établies auxquelles Jean-Michel Quatrepoint fait allusion, la thèse de Jean-Luc Gréau, celle que lui-même a développée dans « La crise globale » (9). Mais ce n’est pas l’objet de la table ronde de ce soir.


L’heure est venue de nous séparer. Je veux remercier très chaleureusement Monsieur Tchang pour cet exposé passionnant. Il y a inévitablement des intérêts divergents, il y a des risques dont nous sommes conscients et il y a, je crois, la volonté de préserver nos relations et les intérêts communs de l’humanité. L’exposé de M. Tchang nous aide à poser le dialogue nécessaire et même indispensable sur des bases plus solides, fondées sur une meilleure connaissance de l’autre partenaire, sur la base du respect mutuel.
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1) Groupe mutualiste né de l'alliance des Fédérations de Crédit Mutuel de Bretagne, du Sud-Ouest et du Massif Central
2) French concession, film de Régis Debray dédié à Tchang Tchong-jen (sculpteur chinois décédé en octobre 1998 à Nogent-sur-Marne ; en 1934, il convainquit Hergé, alors qu’il entamait "Le Lotus Bleu" dans la même tonalité caricaturale que ses albums précédents, de se documenter afin de donner une représentation réaliste de la Chine. Tchang fut invité par le gouvernement français à s’installer en France. Il devint un sculpteur renommé en occident. On fit appel à lui pour réaliser le buste de François Mitterrand après sa réélection en 1988.)
3) Confusion avec le MRC (Mouvement républicain et citoyen) dont Jean-Pierre Chevènement est le président d’honneur.
4) Philippe Cohen et Luc Richard ont publié en 2005 « La Chine sera-t-elle notre cauchemar ? » Ed. Fayard/Mille et une nuits, et en mai 2010 un nouvel ouvrage sur l'expansion de la Chine : « Le Vampire du milieu. Comment la Chine nous dicte sa loi » (Mille et une Nuits)
5) Homme politique radical de la IIIème République (1851-1925), théoricien du solidarisme, Prix Nobel de la paix en 1920.
6) La France et l’Europe dans les tenailles du G2 ?, colloque organisé par la Fondation Res publica le 18 janvier 2010.
7) String of pearls : lieu commun répandu dans la géostratégie mondiale désignant la constitution par Pékin, des ports chinois jusqu’au détroit d’Ormuz et aux côtes orientales de l’Afrique, via les rives de l’Océan Indien, d’un réseau de bases navales et aériennes destinées à ponctuer et sécuriser les grandes lignes maritimes d’approvisionnement en hydrocarbures de la Chine.
8) Frontière établie en 1914 entre l’Inde britannique et le Tibet.
9) La Crise globale, ouvrage de Jean-Michel Quatrepoint, édité en 2008 chez Fayard/Mille et une nuits, coll. Essais.