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- Pour soumettre les choix
économiques à la délibération politique...-
Et si
on commençait la démondialisation financière?
(Un texte fondamental
de Frédéric Lordon)

Comparant la dette de la Grèce et celle du
Japon, bien plus importante mais traitée bien différemment,
le jeune économiste iconoclaste Frédéric
Lordon, universitaire progressiste aux bases théoriques
solides, apprécié d'ATTAC comme de la CGT et des nouvelles
FORCES POPULAIRES
qui s'édifient patiemment
dans le "9-3",
aux franges du Parti communiste ou dans ses marges, à la charnière
du syndicalisme de classe et du prolétariat dispersé de
la "diversité"/précarité,
pulvérise joyeusement, mais avec grande rigueur,
quelques idées convenues des "doctes"
qui nous gouvernent - ou prétendent le faire, le pif bourré
de "coke" et l'œil fixé
sur les indicateurs étrangers de la "haute-finance"
anglo-saxonne. Au passage, l'auteur, habitué
des colonnes du Monde Diplomatique, réhabilite le "souverainisme
de gauche", et le concept de "souveraineté"
lui-même, porteur de l'idée que "la politique
commande", et que "le peuple"
en est porteur, philosophie politique présente chez Jean Bodin
et Jean-Jacques Rousseau, développée par Mao - et confisqué
depuis plusieurs années, en France du moins, par les sectes groupusculaires
du "souverainisme de droite".
" Conformément à la logique éternelle
des faux débats, le tumulte de commentaires suscités
par la crise grecque prend bien soin de maintenir étanche
la séparation entre questions à poser (inoffensives)
et questions à ne pas poser (plus gênantes),
et notamment celle des façons d'envisager le financement
des déficits publics.
Interrogation que les traités européens s'efforcent
de déclarer forclose : ce financement se
fera exclusivement sur les marchés de capitaux, sous la tutelle
des investisseurs internationaux, et pas autrement.
La simple observation des dégâts qui
naissent de l'exposition des finances publiques grecques aux marchés
obligataires pourrait pourtant donner l'envie d'explorer des solutions
moins désastreuses, comme, par exemple, le recours au financement
monétaire des déficits (1).
DE LA GRECE AU JAPON
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Grèce, 1er mai 2010: contre une police
encore marquée par l' "ère des colonels"
(une dictature militaire particulièrement tortionnaire
et cruelle), un service d'ordre prolétarien digne de ce nom
- et de l'immortelle formule "Un pour tous, tous
pour un". La main ne lâche pas le gourdin,
les bras ne lâchent pas les bras... |
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Elle pourrait également inciter à méditer le
cas singulier du Japon, un pays aussi superlativement endetté...
qu'il est absent de la chronique des crises de dette souveraine.
Car si l'on fait grand cas de la dette grecque, son encours
(270 milliards d'euros, soit 113 % du produit intérieur
brut [PIB] en 2009, 130 % prévus pour 2010) reste pourtant
des plus modestes comparé à celui de la dette japonaise,
dont le ratio atteindrait les 200 points de PIB en 2010 - record
incontesté parmi les pays de l'Organisation de coopération
et de développement économiques (OCDE).
Comment comprendre que le détenteur de la
plus importante dette publique au monde, affligé en outre
de la solvabilité apparente la plus dégradée (si
on lui donne pour mesure sommaire son ratio sur PIB), soit à
ce point ignoré des investisseurs internationaux ?
La réponse, simplissime, est : parce que
les investisseurs internationaux ne sont pas les souscripteurs de la dette
publique japonaise. Laquelle est détenue à
plus de 95 % par les épargnants nationaux.
A l'exact inverse des Etats-Unis, le Japon
affiche un taux d'épargne des ménages rondelet,
largement suffisant pour couvrir les besoins de financement de l'Etat
et, au-delà, des entreprises.
Aussi les marchés ne sont-ils pas sollicités
par la dette publique japonaise - qui s'arrange très bien sans
eux - et, par conséquent, n'ont-ils pas la possibilité
de soumettre la politique économique du Japon à leurs normes
absurdes.
Pour que les marchés fassent ingérence
en cette matière, il faut qu'ils en aient l'instrument, à
savoir les titres de la dette. Pas de détention,
pas d'immixtion.
Pour qui voudrait bien la saisir, la crise grecque, éclairée
à la lumière contrariante du cas japonais, offre
donc l'occasion de revenir sur la logique même de la
déréglementation financière internationale,
qui doit moins aux prodiges de la théorie économique standard
- toujours disponible pour promettre monts, merveilles, croissance et
emploi quand il est question de déréglementation -
qu'aux solides intérêts qui l'ont promue.
A partir du milieu des années 1980,
en effet, les Etats-Unis se trouvent confrontés à la question
suivante : comment financer des déficits (extérieur
et budgétaire) quand on n'a plus d'épargne nationale
(2) ? Tout simplement en faisant venir l'épargne des pays
qui en ont. Soit, à l'époque (comme d'ailleurs aujourd'hui),
le Japon et l'Allemagne, et désormais la Chine.
La déréglementation financière
est donc la réponse stratégique
qui consiste à installer les structures de la circulation
internationale des capitaux pour dispenser l'économie
américaine d'avoir à boucler le circuit épargne-investissement
sur son espace national.
Disons tout net que, inconscients de ce qui les attendait ensuite, bon
nombre d'autres pays ne sont pas restés insensibles aux charmes
circulatoires de la déréglementation financière internationale.
Car, du fait du ralentissement de croissance survenu dans les
années 1970, les déficits à financer deviennent
le problème endémique de la plupart des économies
du Nord.
Parmi ces pays, la France a très
explicitement conçu sa propre déréglementation d'abord
au service du financement non monétaire de son déficit budgétaire
(3).
Mais tous, se précipitant dans la géniale
trouvaille du recyclage international de l'épargne, ne
vont pas tarder à découvrir les sujétions
qui en sont les contreparties. En effet, dans la relation entre
débiteurs et créanciers, les structures des marchés
de capitaux libéralisés font basculer le rapport de forces
en faveur des seconds. Et les Etats s'aperçoivent progressivement
qu'emprunter sur les marchés, c'est se soumettre au verdict des
marchés.
Le verdict serait-il éclairé, on pourrait y voir un moindre
mal. Mais il ne l'est pas, et surtout il ne peut pas l'être (4).
De l'imposition de taux d'inflation aussi bas que possible à la
sanction de toute dérive du déficit budgétaire, même
la mieux fondée, en passant par l'interdiction de son financement
monétaire et par la sanctuarisation du modèle de la banque
centrale indépendante, il est assez facile de faire le tour, même
superficiellement, de l'ampleur des renoncements de politique
économique impliqués par la tutelle des marchés.
"Il n'y a pas trente-six choix possibles
- mais il y en a !"
Or la contrainte " en régime " vire au cauchemar
en situation de crise, car la méfiance des
investisseurs s'exprime par des ventes de titres de la dette publique,
dont résulte une hausse des taux d'intérêt, c'est-à-dire
du coût de financement des Etats.
Le supplément de tension financière qui s'ensuit
peut aller jusqu'à imposer aux budgets publics des coûts
exorbitants, comme s'en aperçoivent douloureusement les Grecs.
Les emballements collectifs qui se cristallisent autour
de l'hypothèse d'un défaut souverain ont
pour effet d'emporter la masse des opérateurs dans un sens qui
accuse tous les traits de la doctrine normalisatrice des marchés
et rend la mise au pas de la politique économique plus mordante
encore - il n'est que de voir l'ampleur des sacrifices exigés
à très court terme de la Grèce par les investisseurs
contre un semblant de retour au calme...
C'est précisément là que le cas du Japon
pourrait faire école.
Pour s'affranchir du pouvoir de bailleurs abusifs, il faut...
changer de bailleurs. C'est ce que le Japon a eu la sagesse de faire,
ou plutôt a-t-il eu celle de ne pas effectuer le premier
changement, celui qui a jeté la plupart des autres Etats dans les
pattes d'investisseurs à qui les structures des marchés
déréglementés ont permis d'entrer sur les marchés
domestiques... et donné tout pouvoir de coercition sur les politiques
économiques locales.
A rebours de l'idéologie de la mondialisation
qui fait l'apologie de la suppression de toutes les frontières,
et spécialement de celles qui pourraient être opposées
aux mouvements de capitaux, le cas japonais, en tout cas en matière
d'endettement de l'Etat, offre l'exemple d'une configuration non seulement
viable mais dotée d'assez bonnes propriétés.
On n'en conclura pas que la solution japonaise constitue la parade infaillible
qui permettrait aux dettes publiques d'être financées sans
limite et hors de toute contrainte - à 200 points de PIB, il se
pourrait que le Japon, lui aussi, finisse un jour par tomber sur un bec
-, mais au moins lui reconnaîtra-t-on la capacité d'avoir
porté un haut niveau de dette souveraine dans d'excellentes conditions
de stabilité.
On n'omettra pas non plus la série des conditions
annexes qui, outre la détention résidente,
ont rendu ce portage possible, et notamment le travail coordonné
des pouvoirs publics et des institutions de collecte de l'épargne
des ménages.
Par un compromis typique de la façon japonaise, système
bancaire et caisses de retraite ont en effet activement " joué
le jeu ", c'est-à-dire orienté massivement
les avoirs des ménages vers les titres de la dette publique.
Les épargnants n'ont pas eu à s'en
plaindre : depuis deux décennies, le marché des actions
est sinistré et ne livre que des rapports fort modestes. Quant
à la politique monétaire de taux quasi nuls, elle a tiré
tous les rendements à des niveaux très bas, à côté
desquels les petits pour cent servis par les titres publics sont simplement
royaux.
Le cas japonais fournit en tout cas l'occasion de redécouvrir
qu'en matière d'allocation de l'épargne les épargnants
eux-mêmes ne sont rien et que tout le pouvoir échoit aux
intermédiaires, c'est-à-dire aux collecteurs institutionnels
qui jouent pour eux. Mais la chose surprenante tient surtout au fait que
ce pouvoir peut parfois ne pas être exercé pour le pire,
puisque, à l'inverse de leurs homologues occidentaux qui
se plaisent à jouer le jeu de l'arbitrage court-termiste et à
déplacer frénétiquement leurs capitaux d'une classe
d'actifs et d'un pays à l'autre, à la recherche du moindre
différentiel de rentabilité, les investisseurs
institutionnels japonais ont " fixé "
une part importante de l'épargne de leurs mandants sur les titres
publics, dont les conditions de financement se sont alors avérées
d'une grande régularité et surtout soustraites à
tous les emballements spéculatifs qui déstabilisent périodiquement
les titres souverains des autres pays.
Il ne faut pas chercher plus loin les conditions de possibilité
de la grande tranquillité qui a jusqu'ici accompagné l'impressionnante
croissance du niveau de la dette publique japonaise... et pourrait nous
permettre, sinon d'en faire autant - car 200 points de PIB ne sont pas
un objectif désirable en soi ! -, du moins de détendre l'effrayante
contrainte qui pèse sur l'endettement public au moment où
il est le plus nécessaire : au coeur de la récession.
Il n'y a donc pas trente-six choix possibles - mais il y en a
!
- Soit se soumettre aux injonctions des investisseurs
internationaux qui contraignent et le volume brut de la dette publique
et les conditions dans lesquelles il est contracté.
- Ou bien, sous l'hypothèse (d'ailleurs
discutable (5)) où l'on désire demeurer dans le registre
du financement obligataire pur, opter pour la renationalisation
majoritaire du financement des déficits en organisant l'allocation
massive des épargnes nationales (évidemment pour
les pays, comme la France, qui en disposent...) vers les titres
de l'Etat. Comme les collecteurs d'épargne français
ont de longue date pris un tout autre pli et qu'on les voit mal accepter
spontanément un compromis à la japonaise, il faudra
en passer par la coercition de règles contraignantes a minima,
notamment en obligeant réglementairement les investisseurs
nationaux à allouer une certaine part de leurs encours aux titres
de la dette publique, en tout cas une part suffisante pour que cette dette
soit en quasi-totalité couverte par des souscriptions nationales.
Tout bien considéré, c'est là une formule à
laquelle on trouve pas mal d'avantages et assez peu d'inconvénients.
En premier lieu, les titres d'Etat offrent une
rémunération raisonnable de l'épargne, supérieure
à celle des livrets (mais fiscalisée) sans toutefois
tomber dans l'extravagance (puisque, en général, les
bons du Trésor constituent l'actif dit " sans
risque " et font la référence plancher de la hiérarchie
des taux d'intérêt).
Détourner l'épargne des produits actions
est ensuite probablement l'un des meilleurs services à lui rendre
à elle (l'épargne.NDLR/LMR)- en la prémunissant
des ruines boursières régulières qui affligent
les petits porteurs -, mais à la communauté
également, puisque l'épargne-actions,
économiquement dispensable (6), n'en est pas
moins l'instrument même du pouvoir actionnarial et des contraintes
qu'il fait peser sur le salariat.
Dira-t-on que le renoncement à la mobilisation des capitaux étrangers
et l'aiguillage prioritaire de l'épargne nationale vers les titres
publics réactiveront fatalement l'effet d'éviction
(7) ?
En fait il n'en est rien. Puisque le taux d'épargne
français est si élevé qu'il permet de couvrir à
l'aise les besoins de financement de l'Etat tout en "
en laissant " pour le secteur privé.
Et que, de toute façon, dans l'hypothèse qui
est envisagée ici, les entreprises demeureraient parfaitement
libres d'aller se financer sur les marchés internationaux.
Disons cependant les choses comme elles sont : il s'agit bien
d'un système de contribution forcée. Non pas contribution
instantanée directe - dont le nom est l'impôt -, mais contribution
indirecte via le financement intertemporel
des déficits publics - et contribution rémunérée
tout de même ! On connaît forçages plus douloureux...
Le parallèle entre ces deux modes de contribution
offre d'ailleurs l'occasion de rappeler que l'une des voies, systématiquement
écartée, de résolution du problème non pas
du financement des déficits, mais des déficits eux-mêmes
consisterait à revenir sur la série des défiscalisations
à n'en plus finir (8).
(...)La démondialisation du financement des déficits
aurait surtout un immense mérite, dont le sens est devenu
presque entièrement étranger aux entendements d'économistes
(orthodoxes) : un mérite politique et démocratique.
Renationaliser la question du financement équivaut
à en expulser le tiers des investisseurs internationaux et à
la réintégrer entièrement dans le contrat social
national, en restituant au corps politique la faculté d'arbitrer
les conflits qu'induit nécessairement cette question.
Comme l'ont bien montré Bruno Tinel et Franck Van
de Velde (9), le conflit générationnel opportunément
mis en avant sur le mode bêlant de " la dette que nous
allons léguer à nos enfants " a surtout pour fonction
de masquer le conflit fondamental - et parfaitement contemporain
- entre les moins riches, qui, par leurs impôts, payent
le service de la dette, et les plus riches, qui en détiennent les
titres.
Les termes mêmes de cette redistribution instantanée des
contribuables ordinaires vers les possesseurs de patrimoines financiers
sont déterminés par le fonctionnement des marchés
de capitaux, échappant par conséquent à toute délibération
souveraine - rappelons quand même qu'avec le service de
la dette il y va du deuxième poste budgétaire, juste derrière
l'éducation nationale, une paille... et surtout un
trou noir de la souveraineté politique, dont le budget
de l'Etat est l'expression financière par excellence.
Quel taux d'intérêt la dette publique
doit-elle porter et quel doit être le montant de ces transferts
? Voilà une question qu'il revient entièrement au corps
politique de trancher.
Or la chose n'est possible que si la très
grande majorité des détenteurs de la dette
publique se comptent parmi les citoyens mêmes du
pays. C'est-à-dire s'il est possible d'organiser
dans le périmètre de la souveraineté la confrontation
des intérêts antagoniques des créanciers et des débiteurs.
Alors, mais alors seulement, de la même manière que
les candidats à l'exercice du pouvoir soumettent au peuple leurs
choix fiscaux, ils pourraient lui soumettre
leurs choix financiers.
- Un taux trop élevé...
et la charge de la dette, par un effet d'éviction dont on parle
moins, forcera à l'abandon de dépenses publiques
utiles. Un taux trop bas... et les épargnants se trouveront
lésés d'une insuffisante rémunération.
- Trop bas, également... et la
force de rappel sur l'endettement public ne sera plus assez puissante,
créant à terme une menace de perte de solvabilité
et d'exposition des patrimoines des créanciers.
- Trop élevé... et les transferts
vers les plus riches tomberont dans l'antiredistribution abusive,
etc.
(...) C'est le corps politique (...) qui
doit trancher, et lui seul.
Et certainement pas les investisseurs internationaux
qui, conduits par leurs seuls intérêts de créanciers
et parfaitement étrangers à la communauté politique,
n'en sont pas moins en position de lui imposer certaines des
décisions les plus lourdes de sa vie collective.
(...)La doctrine libérale n'a rien eu de plus
pressé que de déclarer l'espace national dépassé
et de promouvoir les transformations structurelles (déréglementations
en tout genre) susceptibles d'inscrire cette affirmation dans
la réalité.
L'histoire des XIXe et XXe siècles
(...) n'a (...) produit aucune conception
opératoire alternative de la souveraineté politique.
C'est pourquoi, détruisant l'idée
de nation, le libéralisme détruit du même coup celle
de souveraineté, en prenant bien soin, signe de sa parfaite
hypocrisie, d'éviter toute reconstruction de souveraineté
à des échelles territoriales élargies.
Car l'idée de nation souveraine
pourrait fort bien être étendue au-delà des
ensembles territoriaux et culturels où elle a d'abord trouvé
naissance, pour embrasser des ensembles autrement composites mais rendus
cohérents par la mise en commun d'un destin - cela même qu'on
appelle souveraineté -, extension au terme de laquelle
il deviendrait plus clair que souveraineté et nation, c'est
en fait tout un, et que l'une n'est qu'un autre nom de l'autre.
Vices et vertus d'une vieille idée
Mais que ces ensembles constitués en corps politiques délibèrent,
fixent leurs règles et les fassent appliquer, c'est ce dont le
néolibéralisme ne veut à aucun prix. On
l'a beaucoup laissé faire jusqu'ici, et la question est de savoir
jusqu'où on le laissera aller encore.
(...) Il y aurait vraiment lieu de se méfier
des mouvements de reconstitution violente des souverainetés quand
elles ont été trop agressées - car la souveraineté
peut aussi se donner les formes les plus haïssables.
Or on ne peut pas tout à fait exclure que, après
deux décennies d'érosion et d'agression continues, on
commence à se rapprocher dangereusement de ces points critiques.
Aussi l'idée d'une reconquête ordonnée
offre-t-elle une perspective politique qu'on pourrait
juger intéressante, peut-être même urgente.
Elle a bien sûr dans un premier temps l'inconvénient d'épouser
toutes les apparences du passéisme en remobilisant
l'idée de nation ridiculisée par le néolibéralisme
et tous ceux qui, à gauche, estiment utile de lui apporter leur
concours, mais au prix de cette réduction qui la fait concevoir
étroitement et toujours séparée de son corrélat
essentiel : la souveraineté - il faudra bien un
jour que tous ces braves gens disent si, désireux d'envoyer la
nation aux poubelles de l'histoire, ils veulent y faire également
passer l'idée de souveraineté.
A moyen terme en tout cas, il est possible de préférer le
passéisme de la délibération politique, dans laquelle
les arbitrages de l'endettement public seraient complètement réintégrés,
à un monde mondialisé ébouriffant de modernité,
dans lequel ce sont les marchés de capitaux qui fixent le tribut
prélevé sur la richesse nationale par des créanciers
des quatre coins du monde.
Et il est possible de trouver quelque
valeur à cette conclusion somme toute assez simple : si la mondialisation
n'est en définitive pas autre chose que la dissolution des souverainetés
par la marchéisation de tout, alors démondialiser
c'est repolitiser.
(1) Financement procédant par
l'ouverture de crédits de la banque centrale (création monétaire)
au Trésor, donc soustrait aux marchés des capitaux. Lire
" Au-delà de la Grèce : déficits, dette et monnaie
", La pompe à phynances, 17 février 2010.
(2) Le taux d'épargne des ménages américains chute
continûment, passant de 8 % au début des années 1980
à... 0 % en 2006.
(3) Lire Pierre Rimbert, " "Nous avons eu le pouvoir, maintenant
il nous faut l'argent" ", Le Monde diplomatique, avril 2009.
(4) Cf. Frédéric Lordon, Les Quadratures de la politique
économique, Albin Michel, Paris, 1997.
(5) Lire " Au-delà de la Grèce... ", op. cit.
(6) Lire " Et si on fermait la Bourse... ", Le Monde diplomatique,
février 2010.
(7) La théorie économique parle d'" effet d'éviction
" lorsque, dans une économie financièrement fermée,
l'Etat satisfait en priorité ses besoins de financement, asséchant
le marché des fonds prêtables et faisant monter le coût
du financement des autres agents qui passent après lui et qui,
de ce fait, subissent les effets d'une sorte de pénurie financière
- la puissance publique " évinçant " les autres
demandeurs de capitaux.
(8) Pour une fois utile, un député socialiste, Didier Migaud,
alors président de la commission des finances de l'Assemblée
nationale (avant d'être nommé premier président de
la Cour des comptes), a levé un fameux lièvre en mettant
au jour une fleurette fiscale discrètement offerte aux entreprises
sous la forme d'une défiscalisation complète des plus-values
sur cessions des participations de long terme : 20 milliards d'euros,
soit 1 % du PIB de déficit en plus. Sur les cadeaux fiscaux, cf.
Jean Gadrey, " Vive l'impôt ! ", blog d'Alternatives économiques,
15 mars 2010.
(9) " L'épouvantail de la dette publique ", Le Monde
diplomatique, juillet 2008.
Texte publié en intégralité dans le
mensuel Le Monde Diplomatique, repris par nous du
site TOUT SUR LA CHINE - revue de l'actualité chinoise,
qui, ce n'est sans doute pas si étrange, semble avoir été
le premier à la reprosuire in extenso.
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"Les marchés"
ne sont pas comme les Dieux de la Grèce ancienne, aussi omniprésents
qu'invisibles, et décidant de tout, et du contraire. Pour
enfumer les gens, la classe politico-journalistique et les prétendus
"économistes", essayent de dissimuler
sous la métaphore abstraite des "marchés"
des acteurs bien déterminés du jeu politique:
les détenteurs de masses importantes de capitaux.
Il s'agit soit d'individus (milliardaires éparplillés
dans le monde, mais réellement concentrés aux Etats-Unis
et en Grande-Bretagne, à quelques notables exceptions près
- quelques cas significatifs en France), soit, comme on dit en "langue
de bois"... capitaliste, d' "investisseurs institutionnels"
(banques, compagnies d'assurances, "fonds de pension"),
eux-mêmes au service, soit des Etats, soit de ces mêmes
milliardaires, associés/rivaux. |
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Encore présenté il y
a quelques années comme un "géant économique"
, doublé d'un "nain politique"
(il n'a pas la bombe atomique, ni d'armée réellement
puissante, ce qui lui a permis de substantielles économie en
matière de défense, cause partielle au moins de sa croissance,
mais le maintient sous protection nuclaire américaine - donc,
sous influence et "souveraineté limitée"...),
le Japon est souvent comparé, sous cet angle en particulier,
à l'Allemagne. |
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Sortis "première
superpuissance" de la deuxième guerre mondiale,
après avoir cyniquement laissé, comme en 1914-18,
les Empires européens alors dominants s'entredéchirer
jusqu'au sang jusqu'au dernier moment dans d'atroces tueries, et
laissé Hitler exterminer les Juifs d'Europe en ne laissant
que les plus riches et les plus savants d'entre eux (une très
mince fraction) émigrer sur leur sol au compte-goutte, les
Etats-Unis se sont brièvement pris pour "les maîtres
du monde".
Et cela, à deux reprises:
- en 1945-46, quand ils ont cru que l'URSS socialiste
de Staline, saignée à blanc par sa victoire décisive
contre le nazisme (qui, seule, avait contraint Washington à
décider le débarquement longtemps différé
en Europe) pourrait être facilement contenue ("containment")
- puis à partir de 1989-91, quand le chef des services
de renseignement (KGB), Youri Andropov, supérieurement informé
sur l'étranglement économique de son pays qu'aggravait
les guerres d'agression néo-coloniales (Afghanistan, Oussouri,
aux frontières de la Chine, Afrique noire...), ainsi que
la fuite en avant dans la course aux armements, a mis en place un
scénario de retraite en bon ordre, avec le retrait d'Afghanistan
et des nations soumises d'Europe de l'est, la mise en orbite de
l'habile Gorbatchev, et la "perestroïka"
- retraite qui a fâcheusement tourné en débandade,
avant que de nouveau, les services de renseignement, ne préparent
un redressement national au contenu de classe encore difficile à
déterminer avec la mise en orbite du jeune officier des "services"
le judoka Vladimir Poutine.)
Entre-temps, au tournant des années 1980, le capitalisme
international sous hégémonie américaine avait
mis en place sa dernière trouvaille, la "mondialisation".
Elle était conçue pour compenser la défaite
stratégique de l'impérialisme économico-militaire
de typee classique (Vietnam et Angola, puis tous les confettis de
l'ex-Empire portugais, 1975, Iran 1979, explosion de l'apartheid
début des années 1990, etc.).
Mais la "mondialisation", censée
supprimer complètement les frontières politiques
au profit de la "libre-circulation" généralisée
des capitaux, des marchandises et des hommes-marchandises (immigration),
a reçu son premier et spectaculaire coup d'arrêt le
11 septembre 2001, avec l'action de commando de jeunes rebelles
saoudiens révoltés contre l'impérialisme US,
et ses promesses non tenues en Palestine comme en péninsule
arabique et à l'égard de l'Iraq, action visant un
objectif économique d'immense portée symbolique, les
hautes tours du "World trade Center".
Point focal, et brève apogée militaire, d'une
rupture de l'univers arabo-musulman avec la "mondialisation"
à la sauce américaine, et témoignant que
le monde n'avait pas été complètement "globalisé"
et unifié sous la férule du Capital, mais restait
divisé par des débats sur les "valeurs"
( pas seulement les valeurs financières: mais les valeurs
culturelles!...) la vague de "terrorisme islamiste",
aujourd'hui en reflux, avait aussi été rendue
possible par d'autres contradictions, internes à
l'univers que les Etats-Unis de l'époque de la "mondialisation
heureuse", apparemment mais apparemment seulement triomphante,
avaient cru pouvoir abolir.
De très nombreux services de renseignement dans
le monde, à commencer par ceux de leurs vrais-faux alliés
pakistanais, saoudiens, marocains, égyptiens,etc., et de
leurs ex-alliés en voie de séparation (Israël,
Inde, France, Allemagne, Autorité palestinienne et peut-être
même Grande-Bretagne, sans même évoquer le cas
des Russes ou des Chinois) avaient réalisé, de longue
date, un patient travail d'infiltration de l'"islamisme
armé" - contrairement à la légende
grotesque selon laquelle tout le monde avait abandonné le
renseignement humain pour le tout-électronique...
Autour de Washington (et même à Washington...),
chacun a laissé faire, chacun pour ses raisons - la Chine,
par exemple, sans renoncer à une stratégie d'ouverture
à l'égard des Etats-Unis qui la protège tout
en lui permettant une fort heureuse "Nouvelle Politique
Economique" (N.E.P.) d'inspiration strictement leniniste,
n'avait jamais renoncé à "rendre un chien
de sa chienne" à la puissance responsable du bombardement
de son ambassade à Belgrade, offense comparable historiquement
à celle du sac du Palais Impérial, et la vengeance,
dans la tradition chinoise tout particulièrement, est un
plat qui se mange froid, avec de longues baguettes - et selon la
méthode, toujours oblique, de l'action indirecte...
Israël, de son côté, avait misé
sur le tandem Lieberman-Al Gore, craignant un "tropisme
arabe" de l'administration "Bush-junior"
(dans les pas de "Bush-senior"...), et donc "couvert"
jusqu'au tout dernier instant les préparatifs d'attentat
d'Al Qaeda - dont Tel Aviv espérait comme première
conséquence une sorte de "coup d'Etat à blanc"
(qui s'est effectivement produit: le missile sur le Pentagone,
la fuite désordonnée de l'avion de commandement de
Bush-junior...) provoquant une réorientation radicale en
faveur d'Israël de la politique américaine.
Cet objectif ayant été très largement
atteint a néanmoins provoqué, à son tour, de
nouveaux dégats, considérables: avec l' "intifada
mondiale des esprits" soulevant le monde contre la
"mondialisation-militarisation" de cette nouvelle
phase - et aspirant le noir Barack Hussein Obama jusqu'à
la "Maison Blanche"
Suivant l'impitoyable logique "lutte, échec,
nouvelle lutte, nouvel échec, et cela jusqu'à l'effondrement
total", les maîtres de la finance mondiale, représentés
jusqu'à la caricature par les cyniques milliardaires dirigeant
Goldman Sachs ("la firme"), alliés aux
"politiques" vaincus mais pas encore tout à
fait morts que sont, avant même la défaite de Bush-junior,
les "néo-cons" texans ou juifs de Wall
Street et du Pentagone, déclenchent sciemment la "crise
économique mondiale" que faisait mûrir lentement
l'effroyable endettement d'une ex-superpuissance finançant
des guerres "préventives" de plus en plus
foireuses et de plus en plus coûteuses à crédit.
C'est le coup du lâchage "inexpliquable"
de Lehman Brothers, plongeant dans une crise économico-financière,
mais aussi morale et culturelle, la partie la plus américanisée
(mondialisée) de la planète - seuls résistant
et repartant de l'avant "plein pot"
les pays du "consensus de Pékin", et pas
seulement la Chine, qui jouent l'activité réelle fondé
sur un travail humain de plus en plus élaboré et qualifié
contre la dictature, bien fatiguée, de la "globalisation
financière".
Notre pays, la France (pour terminer cette trop brève
note en marge du texte de Lordon destinée à bien souligner
que "tout est politique", ou, si l'on aime mieux,
"géopolitique", et avant tout l'économie
- qui, pas plus que la climatologie, n'est véritablement
une science...- aura, de toute évidence, et pour reprendre
le style exemplaire de nuances de Frédéric Lordon,
"plus d'avantages que d'inconvénients"
à s'inscrire, à partir de 2012, en tout cas, dans
le mouvement général, incontournable, qui se dessine
dans le monde en faveur de la "relocalisation"
politico-économique - qui remet la question de la souveraineté
au centre.
A condition, et c'est une des limites du texte-ci-contre
(à g.) ici commenté (et salué) qu'il
soit bien clair que la nécessaire "démondialisation"
dont l'auteur à le mérite d'énoncer le
nom tout en en saluant, comme nous, l'inéluctable avènement,
si elle signifie effectivement un retour de la souveraineté
politique, n'implique ni régression national-xénophobe
(toujours possible...), ni identification étroite
de la "souveraineté du peuple" (indissociable,
dans notre culture au moins, de la "souveraineté
nationale" ou de l' "indépendance nationale")
avec la forme historique, donc, par essence, provisoire, qu'a
pris la "souveraineté nationale" des "Républiques
bourgeoises" (par ailleurs coloniales puis néo-coloniales),
des XIXième, XXième,
et, jusqu'ici, XXIème siècles:la
démocratie représentative de type parlementaire
fondée sur le "régime des partis":
si elle n'est pas encore tout à fait morte, cette forme,
à tous égards corrompue jusqu'à l'os, est à
l'évidence dépassée, caduque |
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