"Unité,
solidarité, attache forte : en un seul mot, Lyannaj"
"Mardi 3 février 2009. La foule est dispersée autour
du bâtiment des Mutuelles de la Guadeloupe occupé depuis
plusieurs mois à la suite d’une escroquerie phénoménale
: un liquidateur s’est emparé de tous les actifs des petites
mutuelles de la Guadeloupe et a pris la fuite. Le bâtiment est
tout ce qui a pu être sauvé. Il est devenu le «
bik », lieu de rassemblement du LKP.
Le symbole est fort en ces temps où la Guadeloupe entière,
en direct sur Canal 10, une télévision locale, a assisté,
médusée, durant quatre jours aux échanges entre
le patronat, le préfet, les élus et les 49 membres du
comité Lyannaj kont pwofitasyon (collectif contre les profits
usuraires).
(...)Un débat avait débuté. Il a été
interrompu par l’intervention d’Yves Jégo qui a chargé
le préfet de lire un communiqué aux propos dilatoires
puis de se retirer de cet échange en cours. (...)
Surtaxés, volés, trompés, exclus
des entreprises - car à diplôme égal, à
compétences égales, on leur préfère toujours
un candidat venu de France, un cabinet parisien, voire une quarantaine
de Suédois embauchés pour faire le jardinage ou les chambres
d’un hôtel appartenant à une collectivité locale
parce que, pour faire le ménage, on exigeait que le candidat maîtrise
couramment l’anglais « lu, écrit et parlé
» mais pas le français, apparemment… -,
les Guadeloupéens ont eu la pénible impression d’être
des moutons à qui on mangeait la laine sur le dos tout en leur
reprochant de vivre aux crochets de l’État français.
La foule est dispersée dans la rue Hincelin. Le soir tombe brutalement.
On se croise, on se reconnaît, on s’embrasse, on rit, on se
taquine, on ME taquine, moi l’enfant qui râle contre les défaillances
de la Guadeloupe mais « dont les yeux coulent si on presse
le nez de son pays », dixit un ami.
Le meneur du jeu, au micro, appelle les uns et les autres à se
rapprocher, « sé moun-la vansé ».
On se resserre et bientôt la rue est totalement envahie, les abords
de l’église du Sacré-Cœur sont pleins d’une
foule qui écoute, participe, joue aux questions-réponses
avec celui qui mène le jeu
« gentiment
».
C’est le terme utilisé pour rappeler
qu’il s’agit d’un mouvement non-violent. On évoque
Gandhi, Martin Luther King, Marcus Garvey…
Les orateurs se succèdent. Ils représentent des catégories
sociales différentes : producteurs agricoles, artistes, avocats,
enseignants, consultants, pasteur baptiste…
La plate-forme de revendications du LKP a été réduite
par les médias à une exigence d’augmentation de
« 200 euros pour les bas salaires ». Combien de points
n’ont jamais été évoqués : la question
des expulsions des logements sociaux, celle d’une jeunesse qui connaît
un chômage pléthorique et que la drogue et la violence éloignent
du reste de la population, celle des violences faites aux femmes, celle
de l’éducation - quand on sait que
19 classes du primaire sont sans enseignants depuis le début de
l’année -, celle des handicapés dont l’appareillage
coûte 50 % plus cher qu’en France hexagonale, celle des retraités
- comment vivre avec 410 euros par mois dans une région où
le surcoût atteint jusqu’à 4 fois le prix des produits
vendus dans l’Hexagone ? -, celle du prix de l’eau qui varie
de façon considérable d’une commune à l’autre,
celle du surcoût du téléphone (si nous payons à
Paris notre abonnement ADSL 30 euros/mois, il faut compter là-bas
79 euros par mois sans le téléphone illimité), et
la liste est en effet longue : 146 points
de revendication.
Mais plus encore, plus important, et il faut le dire « fondamental
», il est surtout question, pour le LKP, de redonner à
notre société humaine une nouvelle dimension.
Cette société de consommation à
outrance dont les méfaits ont commencé à se faire
sentir il y a plus de dix ans, il faut lui tordre le cou. C’est
le leitmotiv des membres du collectif.
C’est une bataille qui ne concerne pas
que la Guadeloupe. Le combat est engagé en ce sens. Il sera difficile,
long, mais la parole est libérée et c’est, de mon
point de vue, un pas important qui a été franchi avec ce
mouvement.
Le LKP appelle les Guadeloupéens à
analyser leur rapport à la consommation, à s’interroger
sur le sens qu’ils veulent donner à leur vie, sur les relations
qu’ils entretiennent avec ceux qui les entourent : c’est
le sens du mot « lyannaj ».
«
Unité, solidarité, attache forte ».
À l’initiative du LKP, les petits producteurs et
les pêcheurs ont entamé un autre type de rapport marchand
avec la population. Ventes directes, baisse des prix, organisation de
marchés populaires, personne ne meurt de faim, loin de là.
Les enseignants s’organisent pour faire
travailler les élèves à distance, certaines associations
font travailler les écoliers, les étudiants des classes
préparatoires n’ont jamais été empêchés
d’assister à leurs cours.
Les Guadeloupéens disent leur fierté retrouvée, même
si la peur de la répression ou des effets de la grève sur
les entreprises font dire à certains qu’il faut rechercher
un compromis. Mais tous s’accordent à dire qu’il fallait
faire quelque chose, ne pas en rester à cette société
en souffrance.
Quoi ? N’est-il pas temps de mettre fin à ce va-et-vient
de fonctionnaires qui se déplacent de la Réunion à
la Guadeloupe, de Mayotte à la Martinique, de la Nouvelle-Calédonie
à la Guyane en véritables chasseurs de « prime
de vie chère », alors que leurs résultats sont
loin d’être satisfaisants ? Ils vivent confinés dans
des résidences qu’ils se réservent et dont les grilles
sont bien fermées, à la manière du Brésil
ou de l’ex-Afrique du Sud.
Faudra-t-il toujours opposer aux Guadeloupéens et aux Martiniquais
un pseudo-racisme lorsqu’ils dénoncent de tels comportements
et que, dans la mobilisation, tous ceux qui veulent concourir à
l’avancée de ce pays sont mêlés quelle que soit
leur origine ?
Il n’est pas question de « chasse au Blanc
» ainsi qu’on a voulu le faire croire. Au contraire,
le pays est calme, le « yonn a lot » est
remis à l’honneur, les manifestations sont organisées,
tranquilles mais déterminées. C’est la détermination
d’une population sûre de son bon droit.
[1] Née en
1957 à Pointe-à-Pitre, professeur d’anglais de formation,
Gerty Dambury a derrière elle une longue carrière d’écriture
: poésie, dramaturgie, mise en scène. Gerty Dambury a notamment
mis en lectures des textes de Frantz Fanon et d’Édouard Glissant
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