Le triple record du monde de l’athlète jamaïcain
Usain « lightning » Bolt (100 mètres, 200 mètres
et relais 4 fois 100 mètres) et les médailles d’or
de ses compatriotes Shelly-Ann Fraser (100 mètres féminin),
Veronica Campbell-Brown (200 mètres et relais 4 fois 100
mètres féminins) et Melaine Walker (400 mètres
haies féminin) aux Jeux olympiques de Pékin d’août
2008 ont éclipsé les dégâts causés
par la tempête tropicale Fay, qui balayait l’île
au même moment, causant la mort de deux personnes.
(...)
Au son des claquements de couvercles de ducthie (marmite en fonte
de fabrication artisanale), la victoire de Shelly-Ann Fraser, 21
ans, et originaire du ghetto de Waterhouse, dans l’ouest de
la capitale, Kingston, a déclenché des manifestations
spontanées de joie dans toute la communauté, fière
de rappeler le proverbe jamaïcain :
« Il faut un village pour faire grandir un enfant »
(« It takes a village to raise a child »).
La quartier appartient à cet ensemble de l’ouest de
Kingston frappé par une violence endémique, qui fut
rebaptisé par ses habitants « Olympic Gardens »
après les jeux olympiques d’Helsinki, en 1962, durant
lesquels trois jeunes originaires de la communauté décrochèrent
une médaille (Rhoden, McKinley, Wint).
Le légendaire joueur de cricket Collie Smith et le célèbre
boxeur Mike McCullum sont originaires de ce même ensemble
proto-urbain rougi par la tôle rouillée et la terre
battue. De manière plus générale, les meilleurs
sportifs jamaïcains – Usain Bolt étant une exception
— sont originaires de la ceinture de « ghettos »
de la ville basse de Kingston. Un rapide coup d’œil sur
les noms des principales équipes de football de première
division jamaïcaine suffit d’ailleurs pour s’en
convaincre : Tivoli Gardens, Seaview Gardens, Arnett Gardens (Concrete
Jungle), Boy’s Town, Waterhouse, August Town, etc.
La première idée qui vient à l’esprit
de la majorité des Jamaïcains à l’évocation
de ces toponymes de « garnisons (1) » est la violence
associée au tribalisme politique, et à la concurrence
qui règne sur le racket des commerces, le trafic de cannabis
(appelé localement ganja), de cocaïne et d’armes
à feu.
Le 17 août 2008, trois jeunes Jamaïcains n’ont
pas célébré la victoire olympique : à
l’aube, on a retrouvé leurs cadavres criblés
de balles dans l’ouest de la capitale. Trois meurtres,
c’est pourtant un chiffre relativement « bon »
: la moyenne quotidienne des homicides commis dans l’île
est de quatre par jour (1446 meurtres commis en 2007), principalement
dans les ghettos de Kingston.
Le tribalisme politique se trouve à l’origine de ce
fléau. Lors de l’accession progressive à
l’ « indépendance » en 1962, les classes
« claires » jamaïcaines prennent le contrôle
des syndicats de travailleurs et des partis politiques pour assurer
la perpétuation de leur pouvoir politico-économique.
Le Jamaican Labor Party (JLP), populiste et conservateur, se distingue
cependant rapidement de son rival le People National Party (PNP)
qui embrasse, derrière Norman Manley, les idées du
socialisme modéré de la Fabian Society : un changement
social doit avoir lieu au profit des classes pauvres (après
tout, le pays devient indépendant !), mais ce changement
doit être progressif, par étape, et non révolutionnaire.
Le logo de la société est la tortue de la fable de
La Fontaine…
A partir des années 1980, les différences idéologiques
s’estompent, en grande partie en raison du poids prépondérant
pris par le Fonds monétaire international (FMI) après
l’endettement massif de l’administration conservatrice
d’Edward Philip Seaga. Mais les deux partis se livrent de
violentes batailles territoriales souterraines. Ils arment et donnent
un certain pouvoir de redistribution des richesses (en termes d’emplois,
d’aide au logement, etc.) à des gangs contrôlant
des coins de rue, des communautés, et parfois des ghettos
entiers.
Les armes pénètrent massivement les ghettos
durant la campagne de déstabilisation du régime socialiste
de Michael Manley par la CIA, dans la seconde partie des années
1970. La spirale de la violence pousse rapidement les groupes
PNP, puis les gangs apolitiques de trafiquants, qui se développent
durant les années 1990 et surtout 2000, à s’armer
pour défendre leurs territoires respectifs. On échange
désormais la ganja locale, et même, depuis
le déclenchement de la crise alimentaire de 2008, de la viande
d’âne, contre des armes qui abondent dans le territoire
voisin d’Haïti.
Marcus Garvey, dont on fêtait à titre posthume le 121e
anniversaire lors de ce week-end victorieux, appelait son peuple
noir à se lever « car il est capable d’accomplir
tout ce qu’il souhaite (2) ». Si Usain Bolt et Shelly-Ann
Fraser semblent aujourd’hui lui donner raison, leurs victoires
ne font en réalité que souligner la marginalisation
économique des classes noires pour lesquelles le sport représente
l’une des rares portes d’accès à une certaine
réussite sociale.
Ce qui est vrai pour le sport l’est également pour
la musique. La « garnison » dont est originaire Shelly-Ann
Fraser fut aussi le berceau du Dub jamaïcain (représenté
par les figures légendaires de King Tubby, assassiné
en février 1989, et de son successeur King Jammy). Des artistes
aussi célèbres internationalement que Half Pint, Junior
Reid ou Shabba Ranks (premier deejay jamaïcain à avoir
décroché un Grammy Award) ont grandi dans cette communauté
déchirée par la pauvreté et la guerre entre
gangs politiques.
Olympic Gardens se divise entre bastions PNP, comme Waterhouse,
et bastions JLP comme Tower Hill ou Seaward Pen. Ici, comme à
Tivoli Gardens (JLP) et a Concrete Jungle (PNP), on vote à
plus de 90 % pour le parti qui dirige la « garnison »
sans en améliorer notablement les conditions de vie. En remontant
Collie Smith Drive, qui sépare les deux communautés,
pour aller jouer au football sur le terrain de la première
rue de Trenchtown, Bob Marley chanta pour la première fois
en 1975 « Oh what a rat race (3)... »
Tout en montrant le potentiel des classes pauvres caribéennes
(à Pékin, le Trinidadien Richard Thompson empochera
la deuxième place du 100 mètres chez les hommes, soit
cinq Caribéens empochant les six médailles du 100
mètres, hommes et femmes confondus !), cette écrasante
victoire des athlètes jamaïcains aux JO reflète
en réalité leur exclusion d’une économie
formelle cartellisée par les riches classes claires, qui
dominent toujours ce que certains universitaires locaux nomment
une « économie de plantation modifiée ».
Dans un pays où la population noire
représente 91 % du total, la moitié des directeurs
d’entreprise proviennent de vingt et une familles «
claires » (descendant de Britanniques, de Juifs portugais
ou de Syriens)…
A l’exception de quelques célèbres ascensions
dans la finance à partir des années 1990, la plupart
des Jamaïcains noirs survivent avec les revenus des salaires
minimaux parmi les plus bas de l’hémisphère
(320 euros par mois hors zone franche), une économie informelle
représentant, d’après l’Inter American
Development Bank (IDB), 43 % du PNB, les envois d’argent de
la diaspora comptant pour 18 % supplémentaires…
Pour les populations précarisées des campagnes
de la ceinture du manioc (Yam Belt), dont est originaire Usain Bolt,
et des ghettos proto-urbains de l’axe Kingston –
Spanish Town, la survie passe généralement par le
« hustling » (la débrouille) à la périphérie
illicite de tous les secteurs d’activité légaux,
notamment les industries musicale et touristique. Rent-a-dread
(prostitution de jeunes hommes locaux pour les vacancières
étrangères autour des enceintes touristiques),
fabrication et vente d’artisanat, autres petits commerces
informels ou illégaux, « doctor » (remplisseur
de bus), « hand kart man » (« pilote » de
chariot en bois servant à acheminer nourriture, meubles,
etc.), enregistrements de dubplates pour les nombreux visiteurs
internationaux du milieu du Dancehall, etc.
Ainsi, lorsque le premier ministre Bruce Golding, homme fort de
la « garnison » de Tivoli Gardens, déclare, en
réaction aux médailles d’or, « Nuff tings
ah go gwaan » (« beaucoup de choses vont se passer »)
flanqué de son ministre du tourisme tout sourire, il faut
comprendre que c’est à l’élite politico-économique
jamaïcaine que les efforts des classes pauvres et noires du
pays vont une nouvelle fois profiter.
Bob Marley, originaire du ghetto de Trenchtown
— que les milices JLP avaient tenté d’assassiner
en 1976 en raison de son message anti politiciens —,
demeure aujourd’hui la première figure utilisée
par l’industrie touristique pour attirer les visiteurs étrangers.
De même, la célèbre ganja représente
indiscutablement une source d’attraction majeure, alors que
les planteurs demeurent sévèrement réprimés…
La compagnie de téléphonie locale Digiciel, sponsor
officiel des athlètes jamaïcains, ne perdra pas d’argent
en redistribuant 100 dollars jamaïcains (1 euro) de crédit
à tous ses abonnés au lendemain de la victoire olympique,
et les géants de l’industrie touristique de la côte
Nord se réjouissent des retombées économiques
possibles de cette dernière. En première ligne, Robert
Edward « Daddy » Stone, directeur de la chaîne
jamaïcaine d’hôtels Sandals, qui fait figure d’intrus
au milieu des géants américains colonisant la ceinture
littorale touristique de Négril à Ocho Rios.
Hors de ces enclaves touristiques géantes ultra sécurisées,
qui possèdent parfois leurs propres hôpitaux
et dont les profits repartent pour l’étranger vers
les investisseurs américains tout en provoquant une inflation
spectaculaire de l’économie locale, la Jamaïque
affiche un revenu par habitant si faible que seules les îles
voisines de Cuba et de Haïti rivalisent avec elle en terme
de pauvreté (Cuba bénéficiant cependant de
systèmes performants d’éducation et de santé).
La malaria est réapparue dans les ghettos insalubres de Kingston
depuis 2006 en raison de l’abandon total dont font l’objet
ces quartiers dans lesquels vivent pourtant deux tiers des habitants
de Kingston d’après les études menées
par l’University of the West Indies (4). Dans son
rapport du mois d’avril 2008 intitulé «
Laissons les s’entretuer », Amnesty International
dénonce cet abandon et les violations aux droits
de l’homme commises par des forces de police (responsables
d’un tiers des meurtres commis dans le pays !) qui ne peuvent
circuler dans ces quartiers pauvres qu’en escorte et sous
la protection des squadies (police spéciale) et dans des
jeeps militaires lourdement armées…
Face au débordement de joie(...) provoqué par la moisson
de médailles olympiques, les leaders du parti au pouvoir
et de l’opposition se bousculent pour féliciter publiquement
les athlètes aux origines modestes comme la sprinteuse Shelly-Ann
Fraser. Une fois de plus, le pays tout entier célèbre
la réussite de ses « ghetto youths »
et l’élite politico-économique se réjouit
des prochaines retombées liées à cette exposition
médiatique. A l’autre extrémité de l’échelle
sociale, les 12 600 habitants de la garnison PNP de Waterhouse se
sont vu promettre en récompense par le gouvernement JLP la
rénovation de leur route d’accès…
La politique de redistribution sélective du «
baril de porc (5) » trouve ici une variante
originale mais la « garnison » demeure à peine
reliée aux réseaux d’eau et d’électricité
(connexions pirates généralisées), les communautés
pauvres de Kingston comptent au total plus de 350 000 habitants,
et près d’un demi million de Jamaïcains survivent
sous le seuil que la Banque mondiale a fixé pour désigner
une pauvreté chronique.
Ni M. Bruce Golding ni la leader de l’opposition Portia Simpson
ne sont par ailleurs disposés à quitter leurs «
garnisons » respectives (Tivoli et Tavares Gardens) comme
l’a récemment souligné l’anthropologue
Herbert Gayle, le tribalisme politique jamaïcain est loin de
s’estomper.
Les victoires olympiques sont un rideau de fumée,
le pseudo développement de la côte Nord du pays un
mirage : la Jamaïque est le troisième pays le
plus violent du monde si on considère les taux d’homicides,
et l’un des plus pauvre des Amériques malgré
son énorme potentiel minier (bauxite), artistique (musique
principalement) et touristique...
Romain Cruse.
(Article à consulter
en version intégrale sur le site du Monde
Diplomatique
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