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La
tragique histoire
des Juifs
de Lens
Par Jacques Kmieciak
Florissante pendant l’entre-deux-guerres, la communauté juive
de Lens a perdu de sa superbe. La Seconde Guerre mondiale porta un coup
fatal à son essor. La moitié des Juifs
lensois périrent dans les camps de concentration nazis.
C’est cette dramatique histoire que Claire Zalc évoque,
avec Nicolas Mariot, dans Face à
la persécution. 991 Juifs
dans la guerre*.
Leur implantation massive date de l’entre-deux-guerres. En provenance
du bassin de la Vistule ou des environs de Lodz, l’écrasante
majorité des Juifs du Bassin minier sont originaires de Pologne.
Bon nombre se seraient « installés à Lens
et dans ses environs après 1929 », révèle
Claire Zalc. Pour Alain Tajchner, l’actuel président de l’Association
israélite culturelle de Lens, ces Juifs pauvres fuient
l’atmosphère d’antisémitisme qui sévit
alors dans la Pologne miséreuse de Pilsudski, puis des fascistes
Colonels. Une émigration donc « plus politique
qu’économique ». «Plutôt
que de partir en terres inconnues, ils décident de s’installer
dans ce bassin » où vit une importante
communauté polonaise occupée dans les mines de charbon
et constituant une clientèle potentielle.
En effet, la plupart de ces Juifs exercent en qualité d’artisans
(tailleurs, bottiers etc.) ou de commerçants ambulants.
L’antisémitisme de
Narodowiec
S’exprimant en yiddish, ils provoquent l’ire de leurs compatriotes
de religion catholique.Narodowiec, le clérical
quotidien en langue polonaise, les prend ainsi fréquemment pour
cibles, appelant ses lecteurs à se méfier de
« ces parasites, ces sangsues » venus dépouiller
la Polonia de
ses biens ! Wiarus Polski, l’autre quotidien
droitier de l’immigration (il sera interdit à la Libération
pour avoir collaboré avec les nazis !) appellent à boycotter
ces commerçants pauvres également pointés du doigt
par leurs collègues de nationalité française qui
voient en eux
d’intempestifs concurrents.
Plus surprenant, les « Juifs français installés
de longue date à Lille, Boulogne ou Valenciennes les perçoivent
comme des campagnards mal dégrossis dont il faut
rougir », souligne Claire Zalc.
Concentrée sur Lens, la communauté israélite y possède
une
synagogue et aussi un mikweh (bain rituel). « Deux bouchers
permettent aux pratiquants de s’approvisionner en viande cachère
sans avoir à se déplacer à Lille. Trois épiceries,
une boulangerie et un laitier complètent l’offre de produits
cachères », précise encore Claire Zalc qui fait
aussi état de l’existence d’un cimetière
juif à Eleu-dit-Leauwette.
1942 : la communauté décimée
A la déclaration de guerre, en septembre 1939, ils seraient près
d’un millier à vivre à Lens et dans ses environs.
Dans le cadre de l’exode de mai 1940 consécutif à
l’invasion teutonne, certainement animés « par
la sensation d’un danger imminent » ou plus tard affectés
par l’arsenal
d’interdits qui provoque leur appauvrissement, plusieurs
centaines d’entre eux fuient la « Zone interdite »
sous contrôle militaire nazie. Ils ne seraient plus que
400 à vivre à Lens au 11 septembre 1942.
A cette date, une rafle orchestrée avec la complicité
de la police française emporte la plupart d’entre eux vers
les camps d’extermination de l’Europe centrale. Dans
une
certaine indifférence !
Pire, sur la base de rares témoignages, l’historienne Danielle
Delmaire révèle que « des rescapés raflés
se souviennent que sur leur passage, des Lensois se réjouissaient
de
leur arrestation ».
Heureusement, à la gare Saint-André
de Lille, des résistants communistes
sans nul doute du dépôt SNCF
sauvent l’honneur de la France en permettant,
au péril de leur vie, à une poignée
d’entre eux de s’échapper
du train, comme le révèleront plus tard, les autorités
juives locales.
Selon Claire Zalc, 317 Juifs sont arrêtés en ce
tragique 11 septembre. Beaucoup seront gazés dès leur arrivée
à Auschwitz. Au total, entre 1941 et 1944, 467 Juifs lensois seront
déportés. Seuls 18 survivront à l’enfer concentrationnaire
!
La rafle de septembre 1942 donne lieu à une "manifestation
commémorative dans la ville en 1945. Puis plus rien, le silence
",
s’étonne Claire Zalc.
Pire, à la Libération, une certaine « continuité
bureaucratique conduit même à la négation des persécutions
». Difficultés à reprendre possession
des biens dont ils ont été spoliés, demandes de naturalisation
rejetées : la fin de la guerre aura parfois des accents bien
amers !
Les commerçants juifs du boulevard Basly
« Parmi les 528 survivants de la Seconde Guerre mondiale, un
peu plus de la moitié décident de revenir à Lens
», soutient l’historienne. La communauté renaît
de ses cendres. Elle sera active jusqu’aux années 1970.
« Il était courant de dire que le boulevard Basly, à
Lens, n’était habité que par des commerçants
juifs. Il y a du cliché dans cette image, mais aussi une part de
vérité », sourit
Alain Tajchner. Ensuite ? Elle périclite lentement, mais sûrement.
Désindustrialisation, chômage de masse : les plus jeunes,
les diplômés « ont quitté la région.
Certains sont même partis en Israël ». Aujourd’hui,
la communauté ne compte plus qu’une vingtaine de familles
réparties entre le Bassin minier et l’Arrageois,
qui pratiquent le culte israélite dans une discrète
synagogue de la rue Casimir-Beugnet de Lens. Une rue de la ville
de Lens ainsi qu’une plaque apposée sur un mur du quai de
la gare rappellent la rafle de septembre 1942.
Claire Zalc
Une historienne au cœur de la tourmente
Chercheuse au CNRS, Claire Zalc a notamment rédigé une Histoire
des commerçants étrangers en France. S’appuyant
sur des archives inédites et une série d’émouvants
témoignages, elle tente, dans Face à la persécution.
991 Juifs dans la guerre, de cerner « les raisons
qui poussent ou non » les Juifs lensois à quitter le
Bassin minier entre 1939 et 1942. Départs auxquels il reste
difficile « de se résoudre » car cela correspond
« à abandonner non seulement son domicile, mais aussi
son travail, ses biens, ses amis, ses habitudes ». Départs
qui ne protégeront d’ailleurs pas toujours d’une arrestation
sous d’autres cieux !
L’auteure définit aussi les trajectoires de fuite «
vers l’ouest en direction de la ligne de démarcation et,
parfois jusqu’à la neutre Confédération helvétique
», tout en explorant les rouages de la logique discriminatoire
mise en place dans le Pas-de-Calais dès l’automne 1940 par
l’interdiction faite aux Juifs d’occuper certaines fonctions
(fonctionnaire, avocat, journaliste) ou de posséder des entreprises.
Il « se pose alors à l’administration, la question
de leur identification ». Une première ! Très
vite, les Juifs sont invités à se faire connaître
par déclaration. Trois sur quatre répondront favorablement.
D’aucuns
pourront s’étonner de cette propension à répondre
à l’injonction des autorités. Qu’importe finalement
puisque « se déclarer ou pas n’est pas prédictif
de ce qui les attend. Plein de Juifs qui ne se sont pas fait connaître
à l’époque, seront tout de même arrêtés
et déportés ».
Plus tard, l’aryanisation des immeubles et boutiques juifs parfois
occupés par des partis collaborationnistes ou vendus à des
commerçants français pas mécontents de voir ainsi
disparaître la concurrence, l’obligation dès juin 1942
du port de l’étoile jaune ou encore les premières
déportations à partir de Drancy (mars 1942) puis du Vel
d’Hiv (juillet 1942) sont autant de signes avant coureurs de lendemains
tragiques pas forcément perçus comme tels à l’époque.
Même si les échos des arrestations en région parisienne
entraînent, juste avant la rafle du 11 septembre, une "nouvelle
vague de départs pendant l’été ",
fait remarquer Claire Zalc qui s’intéresse, enfin, aux sorts
que subiront les Juifs dans les camps.
J.K.
* Face à la persécution.
991 Juifs dans la guerre de Claire Zalc et Nicolas
Marion, Odile Jacob, 302
pp., 23,90 €.
.
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A
propos de "La tragique histoire
des Juifs de Lens" (ci-contre)
Vous trouverez ici un article relatif au livre que Claire Zalc
et Nicolas Marion ont consacré aux Juifs du Bassin minier du Pas-de-Calais,
pour beaucoup d'origine polonaise.
Victimes des politiques antisémites menées par l'autoritaire
Pilsudski puis les fascisants Colonels à la tête de la Pologne
miséreuse d'avant la République populaire,
en proie à l'hostilité de la frange cléricale
de la communauté polonaise du Nord-Pas-de-Calais, incarnée
par les quotidiens droitiers Narodowiec et Wiarus Polski ; ce
dernier étant interdit à la Libération pour avoir
collaboré avec l'Allemagne nazie,
en butte au mécontentement des commerçants français,
méprisés par les israélites de Lille qui les considéraient
comme "des paysans mal dégrossis dont il fallait
rougir",
puis finalement victimes de la législation française
sous l'occupation nazie, prélude à la persécution
orchestrée par le commandement militaire teuton, avec le soutien
zélé de la police française
la moitié du millier de Juifs du Bassin minier, souvent
pauvres et vivant du petit commerce ambulant ou de l'artisanat, fut déportée
vers Auscwitz... 18 survécurent à l'enfer concentrationnaire.
Les Amis d'Edward Gierek
22, rue Nationale
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