LIBERTE POUR L'HISTOIRE

Les pages historico-philosophico-culturelles du site le Monde Réel

Voir aussi ici, ici, ici

Se référer aussi à nos pages "LIBERTE POUR L'HISTOIRE!" ici , LIBERTE POUR L'HISTOIRE (2010) ici, et "NORD" (actualités dans le nord de la FRANCE ici

Sur les initiatives de nos amis du mouvement prolétarien du nord, et des forces populaires révolutionnaires du nord, lire ici (mouvement social en opposition à la contre-réforme de la mafia financière sur les retraites: juin 2010, ici, octobre 2010, ici, novembre 2010, ici

La vérité enfin dévoilée sur le crime de Bruay en Artois, rebaptisée depuis Bruay la Buissière, ici

La tragique histoire

des Juifs

de Lens
Par Jacques Kmieciak


Florissante pendant l’entre-deux-guerres, la communauté juive de Lens a perdu de sa superbe. La Seconde Guerre mondiale porta un coup fatal à son essor. La moitié des Juifs
lensois périrent dans les camps de concentration nazis.

C’est cette dramatique histoire que Claire Zalc évoque, avec Nicolas Mariot, dans Face à la persécution. 991 Juifs
dans la guerre*
.

Leur implantation massive date de l’entre-deux-guerres. En provenance du bassin de la Vistule ou des environs de Lodz, l’écrasante majorité des Juifs du Bassin minier sont originaires de Pologne. Bon nombre se seraient « installés à Lens et dans ses environs après 1929 », révèle Claire Zalc. Pour Alain Tajchner, l’actuel président de l’Association israélite culturelle de Lens, ces Juifs pauvres fuient l’atmosphère d’antisémitisme qui sévit alors dans la Pologne miséreuse de Pilsudski, puis des fascistes Colonels. Une émigration donc « plus politique qu’économique ». «Plutôt que de partir en terres inconnues, ils décident de s’installer dans ce bassin » où vit une importante communauté polonaise occupée dans les mines de charbon et constituant une clientèle potentielle.

En effet, la plupart de ces Juifs exercent en qualité d’artisans (tailleurs, bottiers etc.) ou de commerçants ambulants.


L’antisémitisme de Narodowiec


S’exprimant en yiddish, ils provoquent l’ire de leurs compatriotes de religion catholique.Narodowiec, le clérical quotidien en langue polonaise, les prend ainsi fréquemment pour cibles, appelant ses lecteurs à se méfier de « ces parasites, ces sangsues » venus dépouiller la Polonia de
ses biens ! Wiarus Polski, l’autre quotidien droitier de l’immigration (il sera interdit à la Libération pour avoir collaboré avec les nazis !) appellent à boycotter ces commerçants pauvres également pointés du doigt par leurs collègues de nationalité française qui voient en eux
d’intempestifs concurrents.

Plus surprenant, les « Juifs français installés de longue date à Lille, Boulogne ou Valenciennes les perçoivent comme des campagnards mal dégrossis dont il faut
rougir
»
, souligne Claire Zalc.

Concentrée sur Lens, la communauté israélite y possède une
synagogue et aussi un mikweh (bain rituel). « Deux bouchers permettent aux pratiquants de s’approvisionner en viande cachère sans avoir à se déplacer à Lille. Trois épiceries, une boulangerie et un laitier complètent l’offre de produits cachères », précise encore Claire Zalc qui fait aussi état de l’existence d’un cimetière juif à Eleu-dit-Leauwette.


1942 : la communauté décimée


A la déclaration de guerre, en septembre 1939, ils seraient près d’un millier à vivre à Lens et dans ses environs. Dans le cadre de l’exode de mai 1940 consécutif à l’invasion teutonne, certainement animés « par la sensation d’un danger imminent » ou plus tard affectés par l’arsenal
d’interdits qui provoque leur appauvrissement, plusieurs centaines d’entre eux fuient la « Zone interdite » sous contrôle militaire nazie. Ils ne seraient plus que 400 à vivre à Lens au 11 septembre 1942. A cette date, une rafle orchestrée avec la complicité de la police française emporte la plupart d’entre eux vers les camps d’extermination de l’Europe centrale. Dans une
certaine indifférence !

Pire, sur la base de rares témoignages, l’historienne Danielle Delmaire révèle que « des rescapés raflés se souviennent que sur leur passage, des Lensois se réjouissaient de
leur arrestation ».

Heureusement, à la gare Saint-André de Lille, des résistants communistes sans nul doute du dépôt SNCF sauvent l’honneur de la France en permettant, au péril de leur vie, à une poignée d’entre eux de s’échapper du train, comme le révèleront plus tard, les autorités juives locales.

Selon Claire Zalc, 317 Juifs sont arrêtés en ce tragique 11 septembre. Beaucoup seront gazés dès leur arrivée à Auschwitz. Au total, entre 1941 et 1944, 467 Juifs lensois seront déportés. Seuls 18 survivront à l’enfer concentrationnaire !

La rafle de septembre 1942 donne lieu à une "manifestation commémorative dans la ville en 1945. Puis plus rien, le silence ",
s’étonne Claire Zalc.

Pire, à la Libération, une certaine « continuité bureaucratique conduit même à la négation des persécutions ». Difficultés à reprendre possession des biens dont ils ont été spoliés, demandes de naturalisation rejetées : la fin de la guerre aura parfois des accents bien
amers !


Les commerçants juifs du boulevard Basly


« Parmi les 528 survivants de la Seconde Guerre mondiale, un peu plus de la moitié décident de revenir à Lens », soutient l’historienne. La communauté renaît de ses cendres. Elle sera active jusqu’aux années 1970. « Il était courant de dire que le boulevard Basly, à Lens, n’était habité que par des commerçants juifs. Il y a du cliché dans cette image, mais aussi une part de vérité », sourit
Alain Tajchner. Ensuite ? Elle périclite lentement, mais sûrement. Désindustrialisation, chômage de masse : les plus jeunes, les diplômés « ont quitté la région. Certains sont même partis en Israël ». Aujourd’hui, la communauté ne compte plus qu’une vingtaine de familles réparties entre le Bassin minier et l’Arrageois, qui pratiquent le culte israélite dans une discrète synagogue de la rue Casimir-Beugnet de Lens. Une rue de la ville de Lens ainsi qu’une plaque apposée sur un mur du quai de la gare rappellent la rafle de septembre 1942.


Claire Zalc
Une historienne au cœur de la tourmente


Chercheuse au CNRS, Claire Zalc a notamment rédigé une Histoire des commerçants étrangers en France. S’appuyant sur des archives inédites et une série d’émouvants témoignages, elle tente, dans Face à la persécution. 991 Juifs dans la guerre, de cerner « les raisons qui poussent ou non » les Juifs lensois à quitter le Bassin minier entre 1939 et 1942. Départs auxquels il reste
difficile « de se résoudre » car cela correspond « à abandonner non seulement son domicile, mais aussi son travail, ses biens, ses amis, ses habitudes ». Départs qui ne protégeront d’ailleurs pas toujours d’une arrestation sous d’autres cieux !

L’auteure définit aussi les trajectoires de fuite « vers l’ouest en direction de la ligne de démarcation et, parfois jusqu’à la neutre Confédération helvétique », tout en explorant les rouages de la logique discriminatoire mise en place dans le Pas-de-Calais dès l’automne 1940 par l’interdiction faite aux Juifs d’occuper certaines fonctions
(fonctionnaire, avocat, journaliste) ou de posséder des entreprises. Il « se pose alors à l’administration, la question de leur identification ». Une première ! Très vite, les Juifs sont invités à se faire connaître par déclaration. Trois sur quatre répondront favorablement. D’aucuns
pourront s’étonner de cette propension à répondre à l’injonction des autorités. Qu’importe finalement puisque « se déclarer ou pas n’est pas prédictif de ce qui les attend. Plein de Juifs qui ne se sont pas fait connaître à l’époque, seront tout de même arrêtés et déportés ».

Plus tard, l’aryanisation des immeubles et boutiques juifs parfois occupés par des partis collaborationnistes ou vendus à des commerçants français pas mécontents de voir ainsi
disparaître la concurrence, l’obligation dès juin 1942 du port de l’étoile jaune ou encore les premières déportations à partir de Drancy (mars 1942) puis du Vel d’Hiv (juillet 1942) sont autant de signes avant coureurs de lendemains tragiques pas forcément perçus comme tels à l’époque.

Même si les échos des arrestations en région parisienne entraînent, juste avant la rafle du 11 septembre, une "nouvelle vague de départs pendant l’été ", fait remarquer Claire Zalc qui s’intéresse, enfin, aux sorts que subiront les Juifs dans les camps.


J.K.
* Face à la persécution. 991 Juifs dans la guerre de Claire Zalc et Nicolas Marion, Odile Jacob, 302
pp., 23,90 €.
.

A propos de "La tragique histoire des Juifs de Lens" (ci-contre)



Vous trouverez ici un article relatif au livre que Claire Zalc et Nicolas Marion ont consacré aux Juifs du Bassin minier du Pas-de-Calais, pour beaucoup d'origine polonaise.

Victimes des politiques antisémites menées par l'autoritaire Pilsudski puis les fascisants Colonels à la tête de la Pologne miséreuse d'avant la République populaire,
en proie à l'hostilité de la frange cléricale de la communauté polonaise du Nord-Pas-de-Calais, incarnée par les quotidiens droitiers Narodowiec et Wiarus Polski ; ce dernier étant interdit à la Libération pour avoir collaboré avec l'Allemagne nazie,
en butte au mécontentement des commerçants français,
méprisés par les israélites de Lille qui les considéraient comme
"des paysans mal dégrossis dont il fallait rougir",
puis finalement victimes de la législation française sous l'occupation nazie, prélude à la persécution orchestrée par le commandement militaire teuton, avec le soutien zélé de la police française
la moitié du millier de Juifs du Bassin minier, souvent pauvres et vivant du petit commerce ambulant ou de l'artisanat, fut déportée vers Auscwitz... 18 survécurent à l'enfer concentrationnaire.


Les Amis d'Edward Gierek
22, rue Nationale
62150 Rebreuve-Ranchicourt

<AssoAmisGierek@aol.com>