Nous avons souhait, par la prsente tude,
analyser comment les diffrentes formes de prolifration pouvaient avoir des
consquences gopolitiques, savoir si elles reprsentaient un rel danger pour
la scurit internationale et faire la part des choses entre la ralit et les
constats alarmistes. Au terme de celle-ci, nous concluons aux lments
suivants :
Dissuasion nuclaire
1- Nous raffirmons que le concept de
dissuasion est le fondement de la politique de dfense de la France et quĠil garantit
notre indpendance nationale.
2- Nous rappelons que mme si certains
responsables militaires et politiques ont t tents par le recours lĠarme
nuclaire, notamment sous la guerre froide, lĠarme nuclaire nĠa jamais t
utilise depuis lĠexplosion dĠune bombe au-dessus de Nagasaki. Elle constitue
fondamentalement une arme stratgique, ultime recours dont les Etats nĠont
normalement pas vocation se servir, sauf si leurs intrts vitaux – en
fait leur existence mme – taient en jeu. LĠarme nuclaire est un
facteur de paix dans les relations internationales. Les Etats nĠont pas le got
du suicide.
Prolifration : Moyen-Orient
3- Nous considrons quĠil sera difficile
dĠempcher lĠIran dĠavoir la capacit de mettre au point un engin nuclaire. A
lĠheure o nous crivons ces lignes (novembre 2009), nous avons la certitude
que lĠIran a au minimum la volont dĠtre un Etat du seuil. Savoir sĠil veut faire exploser une bombe et btir
un arsenal est une autre question. Ses progrs dans la mise au point de
missiles balistiques montrent quĠil veut matriser lĠensemble du processus qui
va de lĠenrichissement de lĠuranium au lancement de vecteurs porteurs de
charges.
4- LĠIran, entour dĠEtats nuclaires
(Russie, Pakistan, Isral, flotte amricaine) et victime dĠarmes chimiques lors
du conflit qui lĠa oppos lĠIrak, veut se doter des capacits de sanctuariser
son territoire et de garantir son indpendance. Cette rflexion est la mme que
celle laquelle la France avait procd dans les annes 50 et 60, aprs le
traumatisme de la dfaite de 1940 et de lĠoccupation, et dans le contexte de la
menace sovitique et de lĠincertitude du parapluie amricain, afin de garantir sa scurit et son indpendance.
5- Un Iran dot de la technologie nuclaire
militaire ne modifiera pas les stratgies dĠusage de la bombe. Il ne
reprsentera aucune menace militaire pour la scurit de lĠEurope, des
Etats-Unis ou dĠIsral, dans la mesure o les dirigeants iraniens savent quĠils
se heurteraient des reprsailles massives en cas dĠutilisation de leur bombe.
6- En consquence, le dploiement dĠun
bouclier antimissile pour protger lĠEurope et les Etats-Unis nĠest pas
indispensable. Il peut ventuellement constituer un outil utile, mais la
dissuasion est le moyen essentiel de rappeler aux dirigeants iraniens la nature
fondamentale de lĠarme nuclaire.
7- Un Iran dot de la technologie nuclaire
militaire constitue en revanche une atteinte lĠordre juridique constitu par
le Trait de non prolifration (TNP), dont lĠobjectif est dĠune part de ne pas
largir le nombre de puissances nuclaires militaires, dĠautre part dĠaboutir
un dsarmement nuclaire. En consquence, il convient de convaincre lĠIran de
ne pas mettre au point une bombe nuclaire et de lui garantir, conformment au
TNP, un usage pacifique de lĠatome pour son dveloppement conomique et social.
8- Un Iran dot de la technologie nuclaire
militaire modifie surtout la donne politique au Moyen-Orient en renforant son
rle actuel dĠacteur incontournable dans lĠarbitrage des affaires interarabes
et dans le conflit isralo-palestinien. Cette perspective est celle qui gne le
plus les intrts des Etats-Unis.
9- La politique dĠambigut volontaire
dĠIsral quant la possession de la bombe est aisment comprhensible mais en
empchant tout dialogue entre Isral et ses voisins sur les questions
nuclaires, elle donne un prtexte idologique lĠIran pour se doter dĠADM.
Thran pourra aisment affirmer que sa bombe ne sera pas dirige contre ses
voisins arabes et quĠelle nĠaura pas pour fonction dĠattaquer Isral, mais
quĠelle servira contrebalancer la puissance stratgique dĠIsral par un jeu
dĠquilibre assimilable celui qui opposait les Etats-Unis et lĠURSS sous la
guerre froide.
10- Dans lĠhypothse o lĠIran se doterait de
lĠarme nuclaire, nous pensons que le seul choix dĠIsral sera de rendre
publique lĠexistence de son arsenal puis dĠentamer des ngociations avec
Thran, ne serait-ce que pour viter le dclenchement accidentel dĠune guerre
nuclaire. En revanche, la perspective dĠun Moyen-Orient dnuclaris
sĠloignera encore car dĠautres Etats, notamment la Turquie, souhaiteront
peut-tre se doter dĠADM.
11- La rvlation de lĠexistence dĠune unit
clandestine dĠenrichissement en Syrie, Al Kibar, est due au travail de
services de renseignements. La Syrie a viol ses engagements au regard du TNP,
en dissimulant ce btiment lĠAIEA. Isral, en choisissant de procder au
bombardement de cette unit au lieu de transmettre pralablement ses
informations lĠagence, a galement affaibli lĠAIEA, en lĠempchant de jouer
pleinement son rle dĠinspection et dĠtablir les faits.
Prolifration : Core du Nord
12- La tentative de la Core du Nord de
mettre au point lĠarme nuclaire est proccupante car elle rvle que le rgime
de ce pays, dont les motivations sont rationnelles, est prt provoquer une
crise majeure en Asie pour assurer sa survie. LĠenjeu des ngociations est
dĠviter une course aux armements dans une rgion o les tensions sont encore
vives. La Core du Nord joue un rle galement inquitant dans la prolifration
de technologies nuclaires et balistiques. LĠun des enjeux stratgiques de la
crise nord-corenne est de ne pas conduire la mise au point dĠarmes
nuclaires au Japon, Etat du seuil, ce qui par ricochet provoquerait une crise majeure
avec la Chine.
Asie du Sud
13- LĠaccord entre les Etats-Unis et lĠInde
dans le domaine nuclaire civil rvle les ambiguts et les limites du droit
international. Pour sĠouvrir le march indien, les Etats-Unis ont accept de
signer un accord avec un Etat qui conteste lĠordre juridique du TNP. La
justification politique des Etats-Unis est que lĠInde est une dmocratie et
quĠelle ne dissmine pas de technologie nuclaire. La France a procd la
mme analyse en signant avec lĠInde un accord similaire.
14- Les Etats-Unis ont refus au Pakistan ce
quĠils ont accord lĠInde, marquant ainsi leur dfiance lĠgard
dĠIslamabad.
15- Nous considrons ncessaire de fournir
au Pakistan toute lĠassistance dont il a besoin pour scuriser son arsenal
nuclaire. Ce dernier ne risque pas dans lĠimmdiat de tomber aux mains des
terroristes, mais il convient de rester vigilant tout autant que de respecter
la souverainet pakistanaise.
16- LĠchec du Pakistan lors de la crise de
Kargil, en 1999, dmontre que lĠarme nuclaire ne confre pas la puissance
globale attendue par un Etat sĠil ne dispose pas par ailleurs de forces
conventionnelles consquentes et/ou de moyens de pression conomique.
Dfense antimissile
17- La dfense antimissile rsulte du
constat, opr par les Etats-Unis, que les missiles balistiques dtenues par un
nombre croissant dĠEtats permettent ces derniers de conduire des conflits
asymtriques. En tant capables de dtruire ces missiles lors de leur
trajectoire, les Etats-Unis rtablissent leur supriorit stratgique.
18- A lĠheure actuelle, les recherches sur
les vecteurs et les charges antimissile ont permis aux Etats-Unis de franchir
un cap technologique, mais lĠensemble des tudes indpendantes, notamment
celles du Congrs, rvlent que la fiabilit du systme nĠest pas optimale.
Leur dfense antimissile ne peut ainsi parer une attaque massive russe. En
consquence, la dfense antimissile nĠaltre pas la validit du concept de
dissuasion.
19- Le concept de dissuasion serait en
revanche remis en cause si le systme antimissile avait une fiabilit absolue
et pouvait numriquement faire face une attaque massive.
20- La dfense antimissile est
principalement un moyen qui structure les alliances des Etats-Unis. Les pays
qui souhaitent participer au bouclier prconis par Washington soumettent au
contrle amricain les lments les plus essentiels de leur dfense en change
de la protection dont ils bnficient. Ils ne peuvent plus qualifier leur
dfense nationale dĠindpendante.
21- Le projet dĠimplantation dĠinstallations
de dtection et de lanceurs en Rpublique tchque et en Pologne nĠtait pas
dirig contre la Russie, mais les radars permettaient de surveiller la partie
occidentale du territoire de la Russie. Son abandon par lĠadministration Obama
fait tomber un lment inutile de tension avec la Russie, au moment o il est
plus important quĠOccidentaux et Russes cooprent sur des dossiers essentiels.
22- Les Etats-Unis proposent de remplacer ce
dispositif par un systme reposant sur des missiles intercepteurs emports par
des frgates. Le secrtaire gnral de lĠOTAN a souhait intgrer ce nouveau
systme aux programmes communs de lĠAlliance. Une telle option reviendrait
pourtant faire financer par les allis un systme dont la cl de
fonctionnement serait dtenue par les Etats-Unis.
Dsarmement nuclaire
23- Le dsarmement nuclaire est un objectif
inscrit dans le TNP, applicable toutes les parties qui en sont signataires.
24- La perspective dĠun nouvel accord de
rduction des arsenaux entre les Etats-Unis et la Russie constitue un pas
supplmentaire et ncessaire vers cet objectif et un moyen de rtablir la
confiance entre ces deux pays.
25- La proposition amricaine dĠune
suppression gnralise des armes nuclaires doit en revanche tre examine
avec circonspection. Une telle suppression aurait pour effet de donner aux
Etats-Unis, et demain la Chine, une crasante supriorit stratgique et
politique compte tenu de leur puissance conventionnelle. Cette proposition ne
peut constituer un rel facteur de paix que si elle sĠaccompagne dĠune
proposition de rduction massive des armements conventionnels.
26- Nous considrons que la France, qui a
choisi de disposer dĠune dissuasion suffisante et proportionne ses besoins,
nĠa pas rduire une nouvelle fois un arsenal compos de quelques centaines de
ttes quand les Etats-Unis et la Russie en dtiennent encore plusieurs
milliers.
Dissmination des technologies de
destruction massive
27- La libralisation des changes a
favoris et continuera de favoriser la dissmination des technologies
nuclaires et balistiques. La mondialisation a pour caractristique de
faciliter la diffusion des connaissances. Aucune mesure juridique et pratique
nĠa empch pour lĠinstant le dveloppement de ce phnomne.
28- Au contraire, les tentatives de lutte
contre la dissmination des technologies a conduit au renforcement de la
coopration occulte entre Etats prolifrants.
Terrorisme et armes de destruction
massive, un risque rel ?
29- Il est avr que les principaux groupes
terroristes sĠintressent aux ADM, ce qui constitue thoriquement une menace
pour la scurit des populations des pays quĠils visent. LĠintention ne vaut
toutefois menace que si elle sĠaccompagne de la matrise des technologies.
30- Cette menace est relle dans les
domaines chimique et biologique, comme lĠont prouv les attentats dans le mtro
de Tokyo et lĠattaque lĠanthrax aux Etats-Unis. Elle est envisageable par des
moyens biologiques, bien que nous ne considrions pas que le risque soit aussi
lev que lĠaffirment nos collgues du Congrs amricain dans le rapport quĠils
ont publi en dcembre 2008.
31- LĠabondante dissmination des matires
fissiles travers le monde rend hypothtiquement possible un attentat par un
moyen radiologique.
32- La complexit de la technologie
nuclaire, notamment de la dtonique, rend en revanche hautement fantaisiste
lĠhypothse quĠun groupe terroriste puisse provoquer un attentat nuclaire,
sauf sĠil bnficiait de lĠaide dĠun EtatÉ Ce qui changerait la nature de
lĠacte et provoquerait des reprsailles contre cet Etat. Nous considrons quĠun
tel attentat est un mythe, que des gouvernements ou des groupes de pression ont
parfois intrt agiter pour atteindre dĠautres objectifs politiques, comme un
contrle croissant sur lĠensemble de la socit au nom de la scurit, au
dtriment des liberts individuelles et publiques.
33- Nous sommes en revanche beaucoup plus
inquiets quant la possibilit dĠun attentat par diffusion de matires radioactives,
par engin dispersion ou engin uranium faiblement enrichi. Cette hypothse
est raliste compte tenu du nombre de matires radioactives prsentes dans des
centaines de lieux publics, comme les hpitaux. Nous appelons en consquence
la mise en place dĠun plan national de recensement et de protection de
lĠensemble des lieux o se trouvent de telles matires et demandons que le
gouvernement propose nos partenaires de lĠOTAN et de lĠUnion europenne dĠen
faire de mme.
34- Les attaques cyberntiques ne provoquent
pas de destruction massive mais peuvent dsorganiser des socits de plus en
plus dpendantes de la circulation des donnes. Des plans se mettent
progressivement en place pour parer de telles attaques, mais il semble vident
quĠil faille en faire un lment majeur de la dfense nationale.
35- La suprmatie cyberntique est galement
une arme de domination conomique et politique. Au-del des attaques portes au
systme, la matrise et le tri des systmes dĠinformation confrent un avantage
stratgique majeur aux Etats qui disposent des capacits les plus avances.
Trait de non prolifration et autres
traits
36- Nous considrons que le TNP a subi ces
dernires annes de svres atteintes, en raison notamment des programmes
nuclaires nord-corens et iraniens mais aussi des efforts encore insuffisants
des deux principales puissances nuclaires pour rduire leurs arsenaux, compte
tenu de leurs objectifs stratgiques.
37- Nous considrons que le TNP doit
nanmoins tre rform pour tre renforc, car il constitue le cadre juridique
et politique qui permet dĠviter une catastrophe nuclaire, tout en permettant
chaque pays de bnficier pacifiquement de lĠatome pour son dveloppement
conomique et social. Nous estimons galement que lĠextension du protocole
additionnel (protocole 93+2) de lĠAIEA tous les Etats parties au TNP
constitue un objectif diplomatique crucial pour renforcer le rgime juridique
de non prolifration.
38- Alors que le TNP sera rengoci en 2010,
nous constatons que ce trait est le reflet dĠune situation politique hrite
de la guerre froide et que son inadaptation la ralit internationale
dĠaujourdĠhui est patente. Il conduit une vision du monde o seules les 5
puissances du Conseil de scurit ont droit la technologie nuclaire
militaire et interdisent aux autres Etats dĠassurer leur survie par le mme
moyen. Une rvision du TNP sĠimpose, qui permette dĠinsrer dans un dispositif
juridique toutes les autres puissances nuclaires militaires.
39- Le caractre non officiel de lĠarsenal
nuclaire isralien pose un problme juridique et politique. Les Etats parties
du TNP peuvent certes demander Isral de reconnatre publiquement son
arsenal, encore faudrait-il que cette reconnaissance permette ensuite dĠengager
un processus conduisant un Moyen-Orient dnuclaris. Or seule Isral dispose
de la bombe dans cette rgion. Il lui est difficile dĠy renoncer
unilatralement tant que ses voisins ne reconnaissent pas son existence et ne
signent pas un trait de paix. Or cette reconnaissance est lie
lĠtablissement dĠun Etat palestinienÉ LĠEtat dĠIsral, pourtant non signataire
du TNP, sĠil reconnaissait la possession dĠarmes nuclaires, porterait atteinte
lĠordre politique du trait au mme titre que lĠIran, le Pakistan et lĠInde.
Paradoxalement, dans le contexte politique qui est celui du Moyen-Orient, la
confidentialit de lĠarsenal isralien arrange les puissances du TNP en leur
vitant dĠavoir se pencher sur un problme bien plus complexe que lĠexistence
de cet arsenal. Cette reconnaissance est toutefois un lment essentiel dĠun
accord de paix global au Moyen-Orient.
40- En consquence, la lgitimit du TNP et
donc sa survie ne passent-elles pas par l'intgration au trait, lors de sa
rnovation, de tous les Etats nuclaires militaires, en tant que tels, leur
confrant par ce statut les devoirs lis aux responsabilits internationales
qu'ils recherchent?
41- Nous jugeons primordial que tout Etat
partie au TNP soit galement signataire du trait dĠinterdiction des essais
nuclaires.
42- LĠinternationalisation du cycle du
combustible nuclaire est sans nul doute le meilleur moyen de renforcer le TNP
en garantissant en pratique chaque Etat lĠusage de la technologie nuclaire
civile.
43- Bien que les armes biologiques soient en dclin, il est indispensable que la convention sur ces armes soit dote dĠun mcanisme de vrification comparable celui mis en Ïuvre par le TNP ou par la convention sur lĠinterdiction des armes chimiques.