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Cette émission a connu plusieurs séquences,
dont l’une avec le journaliste François Lenglet et
l’autre avec le journaliste Laurent Joffrin.
Verbatim de la séquence avec François Lenglet,
David Pujadas, Marine Le Pen et Jacques Nikonoff
"Dès
le dimanche soir de son élection, lors d’une conférence
de presse tenue immédiatement après 20h, le nouveau
président de la République annoncera l’entrée
en vigueur de l’article 16 de la Constitution!"
(NIKONOFF)
François Lenglet :
Marine Le Pen, que se passerait-il si vous
étiez présidente de la République ? La pierre
angulaire de votre politique économique est que la France
quitte l’euro. Vous dévaluerez de 25% le franc. Comment
feriez-vous pour trouver les 8 milliards d’euros nécessaires,
chaque semaine, pour financer son déficit, payer les services
de l’État. Voici un tableau avec les taux de croissance
du premier trimestre 2011 pour plusieurs pays :
France : 1%
Allemagne : 1,5%
Royaume-Uni : 0,5%
USA : 0,4% L’euro a une croissance plus forte.
Marine Le Pen : Lorsque je serais élue,
je vais me tourner vers mes partenaires européens […]
sur 6 ou 8 mois pour, dans le cadre d’un sommet, leur expliquer
que ma volonté sera effectivement de retrouver une monnaie
nationale.
Jacques Nikonoff : Un président de la République
qui voudrait vraiment prendre le taureau par les cornes pour sortir
notre pays de la crise qui dure maintenant, sous des formes diverses,
depuis plus de 30 ans, prendrait des mesures extrêmement fortes.
Il faut savoir ce que l’on veut. La gravité de la crise
impose des mesures graves.
Deux scénarios sont possibles : la
victoire d’un candidat à la présidence de la
République portant les propositions que je fais dans mon
livre, ou la victoire d’une majorité portant les mêmes
idées lors des élections législatives.
Prenons le cas de la victoire à l’élection
présidentielle. Dès le dimanche soir de son élection,
lors d’une conférence de presse tenue immédiatement
après 20h, le nouveau président de la République
annoncera l’entrée en vigueur de l’article 16
de la Constitution qui lui accorde des pouvoirs «
exceptionnels ».
Je rappelle la substance de cet article :
« Lorsque les institutions de la République, l’indépendance
de la Nation, l’intégrité de son territoire
ou l’exécution de ses engagements internationaux sont
menacées d’une manière grave et immédiate
et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels
est interrompu, le Président de la République prend
les mesures exigées par ces circonstances, après consultation
officielle du Premier Ministre, des Présidents des assemblées
ainsi que du Conseil Constitutionnel. Il en informe la Nation par
un message. Ces mesures doivent être inspirées par
la volonté d’assurer aux pouvoirs publics constitutionnels,
dans les moindres délais, les moyens d’accomplir leur
mission. Le Conseil Constitutionnel est consulté à
leur sujet. Le Parlement se réunit de plein droit. L’Assemblée
Nationale ne peut être dissoute pendant l’exercice des
pouvoirs exceptionnels. »
La crise de l’euro remet en cause l’indépendance
de la Nation et l’empêche d’y faire face avec
efficacité. L’usage de l’article 16 est donc
parfaitement légitime, d’autant que l’élection
du président de la République est suivie d’un
vide politique de quelques semaines, propice à tous les mauvais
coups, en attendant l’élection d’une nouvelle
Assemblée nationale.
Par ailleurs, l’honnêteté
politique voudrait qu’un candidat à l’élection
présidentielle souhaitant faire usage de l’article
16 en parle pendant sa campagne. Personne ne sera donc surpris.
Mais, concrètement, à quoi servirait l’activation
de l’article 16 de la Constitution ? À
protéger la France le temps qu’elle sorte de l’Union
européenne et de l’euro pour pouvoir reprendre le chemin
du progrès social et économique.
"Référendum
le même jour que les élections législatives"
Le nouveau président de la République, dans son discours,
annoncera la tenue d’un référendum le
même jour que les élections législatives.
La question sera : « Êtes-vous favorable
à ce que la France se retire de l’Union
européenne, conformément à l’article
49 A du traité de Lisbonne ? Ce retrait a pour conséquences,
d’une part, de sortir de l’euro
et de revenir au franc, et d’autre part de réviser
la Constitution française en lui ôtant son titre XV
‘‘De l’Union européenne’’ devenu
obsolète ».
Afin de gérer au mieux la période de transition entre
l’élection du nouveau président de la République,
l’élection d’une nouvelle majorité parlementaire,
la sortie de l’UE et la sortie de l’euro, l’article
16 est activé.
Toutes les décisions prises par le
président de la République dans le cadre de ses pouvoirs
exceptionnels seront soumises au vote de lois dès que l’Assemblée
nationale sera élue.
Les décisions, afin de permettre le retour rapide au plein-emploi
grâce à la sortie de l’Union européenne
et de l’euro, seront les suivantes : réquisition
la Banque de France ; réquisition des banques
et des compagnies d’assurance ; instauration immédiate
du contrôle des changes et des mouvements de capitaux
; fermeture temporaire de la Bourse ; fermeture
définitive du marché obligataire primaire
et secondaire.
Ces mesures radicales sont nécessaires
pour mettre les marchés financiers hors d’état
de nuire.
La déclaration du président
de la République devra également préciser que
la France, pour avoir les mains libres, après avoir annoncé
sa sortie de l’UE, sort également
des autres piliers de l’ordre néolibéral mondial
que sont le FMI, la Banque mondiale, l’OMC et l’OCDE.
Les plans d’austérité
sont annulés en France. La France annonce le défaut
sur sa dette qui est immédiatement libellée en franc,
ce dernier étant non convertible. Les
paiements d’intérêt et remboursement du capital
sont arrêtés,
la page de l’ultralibéralisme, dans sa version
eurolibérale, est définitivement tournée.
Le SMIC est augmenté, comme les
retraites, l’assurance-chômage, l’allocation adulte
handicapé, les salaires des fonctionnaires. Le
RMI est étendu aux jeunes de 16 à 25 ans sans emploi
et non scolarisés, etc.
J’ajoute deux points essentiels : d’une part,
le droit opposable à l’emploi
est lancé, tous les citoyens à la recherche
d’un emploi sont invités à se présenter
dans les mairies, j’espère pouvoir revenir sur ce point
plus tard pour bien l’expliquer ; d’autre part,
une proposition d’appel à des accords
bilatéraux de coopération commerciale est lancée
à tous les pays membres de l’Organisation des Nations
unies, j’espère aussi avoir le temps
de m’expliquer sur ce point.
Un mot sur le référendum que je propose. Il
vise à sortir de l’UE et donc de l’euro.
Mais il a aussi pour conséquence de rendre obsolète
le titre XV de la Constitution française qui place notre
Constitution sous la domination du droit communautaire.
Madame Le Pen, vous n’êtes
pas crédible quand vous dites vouloir sortir de l’euro
ou de l’Union européenne. Car pour y parvenir simplement
et efficacement, avec le soutien du peuple,
il faut nettoyer la Constitution française
de toute sa pollution eurolibérale. Pourquoi ne parlez-vous
pas de tenir un référendum pour
réviser la Constitution française ?
Je m’arrête un instant sur les réquisitions que
je viens d’évoquer. Il ne faut pas en avoir
peur. Rappelons qu’à la Libération, en 1944
et 1945, de nombreuses réquisitions d’entreprises ont
eu lieu. Leur but est double :
interdire aux classes dirigeantes de préparer de mauvais
coups, et redonner à la Nation les moyens de son indépendance
et de son développement.
Le président de la République
nomme un administrateur provisoire dans chaque établissement.
Dès le dimanche soir, il invite
les salariés et les syndicats de ces établissements
à se rendre sur place pour surveiller les sièges sociaux
et centres informatique de ces établissements afin que nul
ne puisse en sortir ou y pénétrer. La police est également
mobilisée.
Le lundi matin,
ces administrateurs, accompagnés d’huissiers, de salariés
et de forces de police, prennent possession des établissements.
Les anciennes directions sont réquisitionnées et démises
de leurs fonctions, elles doivent se mettre au service de l’administrateur.
Monsieur Lenglet, vous vous demandez comment trouver les
8 milliards d’euros nécessaires, chaque semaine, pour
financer le déficit de l’État et son fonctionnement
courant.
C’est très simple.
Je vous ai dit que le marché
obligataire, primaire et secondaire, était fermé définitivement
et que l’État ne se finançait plus sur les marchés
financiers. Dans l’immédiat, deux
mesures permettront de trouver ces 8 milliards d’euros par
semaine sans aucune difficulté. D’une part,
les banques et compagnies d’assurance devront obligatoirement
acheter chaque semaine 4 milliards d’euros
de bons du Trésor à un taux d’intérêt
équivalent à celui du Livret A (2%). D’autre
part, chaque semaine également, la
Banque de France prêtera au Trésor les 4 milliards
manquant, sans intérêt.
Dans les semaines qui suivront, une troisième
source de financement sera mise au point afin qu’une partie
de l’épargne nationale vienne financer les dépenses
d’intérêt général : élimination
de la plupart des « niches » fiscales, réorganisation
des instruments de collecte de l’épargne sur le modèle
du Livret A.
Monsieur Lenglet, vous êtes un faussaire. Vos tableaux
sur la croissance témoignent de votre part d’une profonde
malhonnêteté intellectuelle. Car si on veut vérifier
le taux de croissance du PIB dans le cadre de l’euro, on ne
prend pas le trimestre de l’année en cours ! On regarde
ce qui se passe depuis la création de l’euro dans les
pays de la zone euro, et on compare avec des pays qui ne sont pas
dans la zone euro. Voilà la vérité des chiffres
et je vous demande de passer mon tableau à l’antenne
:
La conclusion est exactement inverse à
la votre : les pays de la zone euro
ont connu une croissance beaucoup plus faible que tous les autres.
J’en viens à Madame Le Pen. J’observe
qu’elle ne répond pas aux questions, et que vous, Monsieur
Lenglet, ne faites rien pour obtenir des réponses. D’ailleurs
vous posez trop de questions à la fois et vous permettez
ainsi à Madame Le Pen de noyer le poisson. Est-ce
que vous le faites exprès ?
Ce que nous propose Madame Le Pen se sont 6 à 8 mois
d’accélération exponentielle de la crise et
l’étranglement de la France.
Comme Madame Le Pen, pendant sa campagne,
va expliquer qu’elle veut sortir de l’euro, mais dans
6 ou 8 mois seulement, les marchés financiers vont
se dire « chouette », si elle est élue on va
pouvoir disposer de 6 à 8 mois pour s’amuser !
Madame Le Pen, vous allez livrer
la France aux pilleurs !
Vous prétendez lutter contre
le capitalisme financier, en réalité vous êtes
son alliée ! En effet, les marchés financiers
vont anticiper une augmentation des risques sur les obligations
émises par l’État français. Les taux
d’intérêt vont alors augmenter dans des proportions
inimaginables, les agences de notation dégradant la note
de la France à plusieurs reprises. La proposition de Madame
Le Pen est donc non seulement totalement inefficace, mais particulièrement
dangereuse dans le sens où, au prétexte de résoudre
la crise, elle va l’aggraver et mettre la France à
genou.
Je termine en précisant quelques éléments sur
l’article 16 de la Constitution. Celui-ci stipule que «
Après trente jours d’exercice des pouvoirs exceptionnels,
le Conseil constitutionnel peut être saisi par le Président
de l’Assemblée nationale, le Président du Sénat,
soixante députés ou soixante sénateurs, aux
fins d’examiner si les conditions énoncées au
premier alinéa demeurent réunies. Il se prononce dans
les délais les plus brefs par un avis public. Il procède
de plein droit à cet examen et se prononce dans les mêmes
conditions au terme de soixante jours d’exercice des pouvoirs
exceptionnels et à tout moment au-delà de cette durée.
» En fait, le président de la République
doit conserver des pouvoirs exceptionnels pendant 3
à 4 mois, le temps que la nouvelle Assemblée nationale
soit élue et que les billets en francs soient imprimés
et mis en circulation.
François Lenglet :
Marine Le Pen, êtes-vous prête
à le faire seul, sans les partenaires européens
?
Marine le Pen :
Je crois qu’il y en a d’autres
qui accepteront de le faire. Mais s’ils ne veulent pas, je
n’emmènerai pas mon pays à la mort sociale et
à la mort économique avec eux.
Jacques Nikonoff :
"La sortie
de l’euro ne signifie pas se fâcher avec les pays qui
resteraient dans la monnaie unique. Il n’y a aucun caractère
agressif dans cette démarche!"
Il n’existe, à ce jour, aucun
gouvernement de la zone euro qui ait manifesté le souhait
de sortir de la zone euro. D’ici l’élection présidentielle
française, en mai 2012, les choses, cependant, auront peut-être
changé, soit parce que certains gouvernements seront tellement
étranglés qu’ils ne verront de salut que dans
la sortie de l’euro, soit parce que des forces politiques
prendront conscience qu’il faut anticiper et sortir
de l’euro avant qu’il ne soit trop tard. Mais
chacun prendra la décision selon ses propres contraintes,
par exemple l’impossibilité de rembourser un emprunt
obligataire à l’échéance. En tout cas
la proposition de Madame Le Pen, consignée dans son document
intitulé « Comment sortir de l’euro, les
12 étapes essentielles », que j’ai ici avec
moi, et qui parle d’une « sortie groupée
» de l’euro, n’a que peu de chance de se
réaliser. Voilà ce qui est dit dans ce document :
« Négocier avec les autres pays européens
qui souffrent de la monnaie unique une ‘‘sortie
groupée’’ de la zone euro et de l’Union
européenne, ensemble et le même jour ».
C’est un rêve ! Car il est parfaitement
possible qu’aucun gouvernement européen ne souhaite
sortir de l’euro. Il ne faut pas créer d’illusions
auprès des Français, il faut leur dire la vérité
pour qu’ils se préparent à mener une bataille
de longue durée pour leur émancipation. Seule une
sortie unilatérale est la plus vraisemblable. J’ajoute
que sortir de l’euro à plusieurs ne présente
que peu d’intérêt. Dans mon esprit,
la sortie de l’euro ne signifie pas se fâcher avec les
pays qui resteraient dans la monnaie unique. Il n’y a aucun
caractère agressif dans cette démarche, au contraire,
c’est le premier pas vers un nouvel ordre politique et économique
européen et mondial.
Madame Le Pen ment aux Français quand elle affirme
que d’autres pays accepteront de sortir de l’euro à
brève échéance. Encore une fois, à ce
jour, aucun gouvernement n’a émis cette hypothèse.
Plus grave encore, rares sont les forces politiques progressistes,
en Europe, à revendiquer la sortie de l’euro. C’est
un argument supplémentaire pour sortir seuls. C’est
comme en 1789. Si les autres peuples ne veulent pas s’affranchir
du servage et que le peuple français y est prêt, pourquoi
retarder la révolution ?
David Pujadas :
Il y a d’autres économistes
qui sont pour la sortie de l’euro mais pas sur les modalités.
Marine le Pen :
Si, il y en a qui sont d’accord avec
moi :
Jean-Jacques Rosa, L’euro : comment s’en
débarrasser, Grasset, 2011.
Alain Cotta, Sortir de l’euro ou mourir à
petit feu, Plon, 2010.
Christian Saint-Etienne, La fin de l’euro,
François Bourin Éditeur, 2011.
Maurice Allais, La Mondialisation, la destruction des
emplois et de la croissance, l’évidence empirique,
Éditions Clément Juglar, 2007.
Morad el Hattab, La Vérité sur la crise,
éditions Léo Scheer, 2011.
Monsieur Nikonoff, tiens, très intéressant
! Monsieur Nikonoff, c’est un homme de gauche. C’est
l’ancien président d’Attac. Pour ceux qui écoutent
cette émission et qui sont de gauche je voudrai juste lire
une phrase : « Sortir de l’euro n’est pas
un but en soi et ne réglera pas par miracle tous les problèmes
économiques et sociaux des pays qui en font partie. Si
la sortie de l’euro n’est pas une condition suffisante,
elle est en revanche une condition absolument nécessaire
pour mener de véritables politiques de gauche. »
Il faudrait que Madame Aubry et que Monsieur Hollande réfléchissent
à cela.
Jacques Nikonoff :
Madame Le Pen, je ne suis absolument pas
d’accord avec vous. Il y a une sortie de gauche de l’euro
et une sortie de droite et même d’extrême droite
de l’euro. Moi je suis pour une sortie de gauche de
l’euro et vous pour une sortie d’extrême droite.
Nous n’avons rien de commun.
Nous sommes exactement dans la même
situation qu’en 1992, au moment du traité de Maastricht
qui a ouvert la voie à l’euro (...)
Quelle est la différence essentielle entre la sortie de gauche
de l’euro et la sortie d’extrême droite de l’euro
?
La sortie de gauche de l’euro est un pas vers l’émancipation
vis-à-vis de l’ordre néolibéral mondial
et de son relai européen, l’Union européenne.
C’est un pas vers la construction
d’un nouvel ordre mondial fondé sur la paix, la coopération,
l’internationalisme. Ce nouvel ordre mondial doit
reposer sur les valeurs historiques de la gauche dont l’Etoile
polaire est l’égalité.
Il s’agit de bâtir un
monde qui tende vers l’égalité de toutes et
tous, quelle que soit le pays, la race, le genre.
Une autre valeur cardinale de la gauche,
qui découle de l’égalité, est l’internationalisme,
la solidarité internationale. Il faut reconnaître
l’indépendance des peuples et des nations
et poursuivre jusqu’à son terme la décolonisation
qui impose la reconnaissance des indépendances nationales.
C’est pourquoi le M’PEP considère, par exemple,
que le franc CFA, qui est relié à
l’euro, est un vestige néocolonial qui doit
être démantelé. Il faut permettre à
la quinzaine de pays, notamment en Afrique, qui sont encore dans
la zone franc de recouvrer leur souveraineté monétaire.
Pour moi, la sortie de l’euro,
en effet, ne peut pas être un but en soi. Elle est
une condition nécessaire mais non suffisante
pour mener de véritables politiques de gauche car il n’est
pas possible de mener des politiques de gauche avec l’euro.
En tout cas, l’euro, reposant sur des conceptions néolibérales,
ne peut pas incarner le nouvel ordre mondial pour lequel la gauche
devrait lutter, il a été inventé pour le contraire.
La sortie d’extrême droite de l’euro est
à l’exact opposé de la sortie de gauche
que je préconise. D’abord, je l’ai montré
il y a un instant, la sortie de l’euro que préconise
Madame Le Pen est totalement chaotique et ne s’inscrit
dans aucune perspective internationale. Aucun nouvel
ordre mondial ne peut résulter du projet de Madame
Le Pen qui laisse le « mondialisme »,
comme elle le nomme, en l’état. Sa démarche
est étriquée, petite, rabougrie,
nationaliste dans le sens où elle oppose
le peuple et la Nation française aux autres peuples et Nations.
Sa sortie de l’euro est agressive, conflictuelle.
Elle suscitera des tensions en opposant l’intérêt
de la France à l’intérêt des autres Nations,
alors qu’il faut unir les peuples contre les classes dirigeantes
et ne pas remplacer, comme elle le fait, la lutte des classes par
la lutte des Nations.
En outre – mais c’est dans la
même logique – Madame Le Pen veut en réalité
restaurer le vieil ordre colonial. Que signifie,
en effet, son projet de « préférence
nationale », si ce n’est l’inverse
de l’égalité ? Ainsi, Madame Le Pen
veut sortir de l’euro afin d’avoir les mains libres
pour confier la direction du pays à un capitalisme
familial national et anti-monopoles, réactionnaire, nostalgique
de l’époque coloniale. Il existe une preuve
tangible : pourquoi Madame Le Pen ne parle-t-elle jamais d’appliquer
aux pays de la zone franc la souveraineté
monétaire qu’elle revendique pour la France ?
"Cette
dette est le résultat des politiques néolibérales
et de la spéculation notamment des banques. La France, comme
d’ailleurs les autres pays concernés, n’a aucune
raison de rembourser les spéculateurs."
François Lenglet :
Notre dette, libellée en euro, exploserait
!
Marine le Pen :
Il faut sortir de l’euro puis dévaluer,
sauf si l’euro a été dévalué en
amont. Dévaluer, cela va entraîner toute une série
de choses. Ça va redonner de l’oxygène à
notre économie. Ça va booster considérablement
le tourisme, notamment. Il y a 2 millions d’emplois
qui dépendent du tourisme. Ça va permettre
d’être à nouveau compétitif
puisque nous sommes dans un monde de guerre des monnaies
où les États-Unis et la Chine font en réalité
des dévaluations compétitives, et nous, nous
sommes enfermés dans un carcan et nous ne pouvons pas bouger.
Jacques Nikonoff :
Monsieur Lenglet, vous regardez trop la télévision,
vous vous faites peur vous-mêmes ! Il n’y a aucun automatisme
entre la sortie de l’euro et l’ «
explosion » de la dette que
vous craigniez.
Tout dépend des raisons pour lesquelles
on veut sortir de l’euro et de la manière dont on sort.
Il y a de très nombreuses manières
de sortir de l’euro, et je vous ai dit tout à l’heure
que je préconisai une sortie de gauche de l’euro. Elle
signifie que le président de la République nouvellement
élu, dès le dimanche de son élection, peu après
20h, dans le cadre de ses pouvoirs exceptionnels autorisés
par l’activation de l’article 16 de la Constitution,
va annoncer le défaut de paiement de la France sur
sa dette qui sera désormais libellée en francs non
convertibles. Cela signifie que la France cesse
de rembourser. Cette décision est parfaitement justifiée.
D’abord elle est légitime car cette proposition figurait
au cœur du programme du candidat de la vraie gauche, il est
donc fondé à appliquer son programme puisqu’il
aura été élu. Ensuite, cette dette
est le résultat des politiques néolibérales
et de la spéculation notamment des banques. La France, comme
d’ailleurs les autres pays concernés, n’a aucune
raison de rembourser les spéculateurs. Comme le
marché obligataire, primaire et secondaire, a été
fermé et que la dette est désormais libellée
en francs non-convertibles, les détenteurs de titres
d’État français ne peuvent plus les
revendre en France. Ils pourront les revendre à
l’étranger, mais qui en voudra puisqu’ils seront
libellés en francs non convertibles à la parité
de 1 pour 1 ? Ces détenteurs de bons du Trésor
seront donc « collés »,
comme on dit dans le jargon financier.
"Les
gros contribuables et les détenteurs de portefeuilles significatifs
de valeurs mobilières ne seront pas ou peu remboursés.
Ce sera une manière de récupérer
sur le scandale du « bouclier »
fiscal. Quant aux banques et autres spéculateurs, ils ne
toucheront pas un fifrelin ! La dette peut bien
« exploser », la France ne
la remboursera pas !
Il faut savoir
ce que l’on veut : ou on affronte les marchés
financiers en les asphyxiant grâce au défaut de paiement,
ou on se couche devant eux."
La France pourra donc restructurer tranquillement sa dette,
c’est-à-dire décider en toute souveraineté
qui sera remboursé totalement ou partiellement et qui ne
le sera pas.
Les ménages modestes et les
classes moyennes qui détiennent des titres d’État,
directement ou par l’intermédiaire de SICAV, seront
intégralement remboursés. Ils ne sont
pour rien dans la situation actuelle et n’ont aucune
raison d’être pénalisés.
En revanche, les gros contribuables
et les détenteurs de portefeuilles significatifs de valeurs
mobilières ne seront pas ou peu remboursés. Ce
sera une manière de récupérer sur le scandale
du « bouclier » fiscal. Quant aux banques et
autres spéculateurs, ils ne toucheront pas un fifrelin !
La dette peut bien « exploser », la France
ne la remboursera pas ! Il faut savoir ce que l’on veut :
ou on affronte les marchés financiers en les asphyxiant grâce
au défaut de paiement, ou on se couche devant eux.
J’observe que Madame Le Pen ne répond toujours
pas à la question sur la dette. Va-t-elle rembourser les
marchés financiers qu’elle dénonce par ailleurs
?
Madame Le Pen nous parle d’autre chose, de la dévaluation
du franc. D’accord, parlons-en.
Tout le monde, en France, est d’accord
pour estimer que l’euro, en moyenne, est une monnaie surévaluée.
C’est ce qu’on entend dire à propos de l’euro
« fort », en réalité il faudrait
dire l’euro cher. Il pénalise notre
industrie et encourage les délocalisations et le chômage.
Même Monsieur Sarkozy le reconnaît et demande
une baisse de l’euro.
Comme les dirigeants allemands tirent
avantage de cette situation, à la différence de presque
tous les autres pays de la zone euro, il n’y aura jamais de
fixation d’un taux de change de l’euro vis-à-vis
du dollar qui satisfasse tout le monde. C’est une des raisons
principales de sortir de l’euro.
Le retour au franc doit donc s’accompagner
d’une dévaluation comprise entre 20% et 30%
selon la conjoncture au moment de la sortie de l’euro.
La dévaluation, je le rappelle, fait partie
de la panoplie du Fonds monétaire international lorsqu’il
applique ses plans d’ajustement structurel. Monsieur
Lenglet, soyez donc rassuré, la dévaluation
ne sent pas le soufre, elle est un instrument habituel pour stimuler
les exportations des pays qui y ont recours.
Mais justement, la dévaluation que préconise Madame
Le Pen s’inscrit totalement dans la guerre commerciale qu’elle
dénonce par ailleurs. Car elle veut, grâce
à ce moyen, partir à la conquête des marchés
étrangers. Elle va en réalité attiser
la guerre commerciale et les tensions internationales puisqu’elle
n’inscrit pas la sortie de l’euro dans la perspective
de construire un ordre mondial plus juste.
Par ailleurs, Madame Le Pen se fait des
illusions sur l’efficacité durable de la dévaluation
en termes d’exportations, de croissance et de créations
d’emplois, ou fait semblant d’y croire. Les
résultats d’une dévaluation sur la création
d’emplois, grâce à l’augmentation des exportations,
est généralement assez limité. Une
dévaluation est un coup de dopage dont l’effet
est bref. Ce n’est absolument pas avec la dévaluation
– même si elle est indispensable – que l’on
pourra reconstruire notre tissu industriel. Si
la dévaluation du franc est évidemment
nécessaire, elle ne peut avoir pour but que de rétablir
l’équilibre de la balance des paiements de la France,
pas de partir à la conquête de marchés chez
les autres, c’est-à-dire provoquer chez eux des déficits.
J’espère avoir le temps d’expliquer
comment construire progressivement ce nouvel ordre commercial
international auquel le M’PEP aspire.
David Pujadas : La dette ?
Marine le Pen : J’y arrive. Il faut également
mettre des protections aux frontières. Il
faut mettre des écluses pour régler les différences
de niveau qui existent entre les produits qui sont importés
en France à des prix très bas puisqu’il
n’y a pas de droit du travail dans ces pays-là.
"Pour
être remboursés, même partiellement, les banques
et autres spéculateurs vont venir mendier auprès de
l’État. Le rapport des forces est totalement inversé,
le bâton passe du côté des États qui pourront
s’en servir."
Jacques Nikonoff :
En effet, Madame Le Pen refuse de
répondre aux questions. Je veux ajouter
deux choses à propos de la dette.
D’une part, l’annulation de la dette que je
propose, contrairement à ce que peuvent penser nombre
de citoyens, va modifier le rapport des forces en faveur
de la France. Aujourd’hui, les pays endettés
sont à la merci des marchés financiers parce qu’ils
n’osent pas s’en libérer. Marchés
financiers, d’ailleurs, qui ont été construits
par ces mêmes pays et par l’Union européenne
à coups de directives de libéralisation des marchés
de capitaux. En déclarant le défaut, en refusant de
payer, ils mettent les marchés dans la plus grande difficulté
qui soit puisqu’ils coupent le robinet des financements.
Pour être remboursés, même partiellement, les
banques et autres spéculateurs vont venir mendier auprès
de l’État. Le rapport des forces est totalement inversé,
le bâton passe du côté des États qui pourront
s’en servir.
D’autre part, l’annulation
de la dette et la contrainte qui sera exercée sur les banques
et compagnies d’assurance pour qu’elles achètent
des quotas de titres d’État va faire baisser
le cours des actions de ces institutions. C’est exactement
ce qu’il faut. L’État n’aura
plus qu’à racheter ces actions à bas
prix, par une avance de la Banque de France, pour les
nationaliser.
Rappelons, au passage, que le marché
lui-même a estimé que les banques ne valaient plus
rien puisque les États ont été obligés
de les renflouer pour les sauver de la faillite. Il n’y
a donc aucun scrupule à en prendre possession et
de les retirer des griffes de leurs dirigeants et actionnaires qui
ont étalé la plus grande incompétence
ces dernières années.
Madame Le Pen, qui ne veut pas répondre
à la question sur ce qu’elle fera de la dette
parle d’autre chose, du protectionnisme. Alors parlons de
protectionnisme.
"Le
protectionnisme n’est absolument pas une alternative au libre-échange.
Libre-échange et protectionnisme sont les deux faces de la
même médaille libérale, ces deux options font
partie de la même famille de pensée : le libéralisme."
Ce que propose Madame Le Pen revient à
accélérer la guerre commerciale mondiale.
Je le disais tout à l’heure, une sortie de gauche de
l’euro doit se faire dans la perspective de la construction
d’un nouvel ordre mondial débarrassé du néolibéralisme.
Il faut donc mettre un terme au libre-échange,
qui est la mise en concurrence des travailleurs à
l’échelle de la planète, et le remplacer
par un système de commerce international fondé
sur l’équilibre et la coopération entre pays.
À cet égard, le protectionnisme n’est
absolument pas une alternative au libre-échange. Libre-échange
et protectionnisme sont les deux faces de la même médaille
libérale, ces deux options font partie de la même famille
de pensée : le libéralisme.
Madame Le Pen choisit le protectionnisme,
c’est-à-dire qu’elle choisit ce qui va être
importé en France par une augmentation sélective des
droits de douane et des quotas, mais elle va pratiquer le libre-échange
pour les produits français en voulant conquérir les
marchés extérieurs. Les pays concernés
seront fondés à prendre eux aussi les mêmes
mesures protectionnistes que la France ! Où cela nous mène-t-il
? Au chaos !
Ma proposition est radicalement différente (...) Ce qu’il
faut ce n’est pas DU protectionnisme, mais DES mesures
protectionnistes dans une perspective internationaliste et universaliste.
Ces mesures protectionnistes, en effet, doivent
préfigurer un nouvel ordre commercial mondial fondé
sur la coopération et la solidarité. Comment
y parvenir ? En réactivant la charte de La Havane
de 1948.
Je rappelle que lors des accords de Bretton
Woods, en 1944, trois institutions internationales devaient être
créées. Deux ont vu le jour, le FMI et la Banque mondiale,
mais la troisième est restée lettre-morte, c’était
l’Organisation internationale du commerce, l’OIC.
La raison est la suivante : le Sénat américain a refusé
de ratifier la charte de La Havane qui était le document
fondateur de l’OIC. Le principe central sur lequel
reposait l’OIC était l’obligation de l’équilibre
de la balance des paiements. Aucun pays ne devait avoir un excédent
ou un déficit permanent. Lorsque c’était le
cas, des mesures protectionnistes étaient autorisées
pour revenir à l’équilibre, pas pour aller conquérir
des marchés chez les autres et les mettre en difficulté.
Voilà ce que je propose ! Dès son élection,
un président de la République vraiment de gauche s’adressera
à tous les pays membres des Nations unies pour leur proposer
un accord bilatéral de coopération commerciale définissant
la nature et le volume des échanges et les conditions d’un
retour à l’équilibre de la balance des paiements
pays par pays. Certains pays signeront, créant ainsi
les bases de ce nouvel ordre commercial mondial débarrassé
du libre-échange. D’autres pays refuseront
(...) Dans ce cas, il faudra prendre des mesures protectionnistes
unilatérales de manière à permettre à
la France de recréer les industries nécessaires à
sa souveraineté industrielle et sociale.
Je prends deux exemples.
En matière de textiles, le gouvernement
devra reconstruire une véritable filière française
par des financements publics ou une coopération encadrée
avec des industriels privés, français ou
étrangers. Les importations de textiles chinois seront progressivement
réduites au rythme de la montée en charge de la production
française.
En matière de construction d’automobiles, si
les dirigeants allemands ne souhaitent pas signer l’accord
de coopération commerciale que la France leur proposera,
une politique de quotas pourra être appliquée. Exemple
: si 300 000 BMW ont été importées en France
en 2011, le gouvernement français peut décider qu’il
n’y en aura plus que 10 000 en 2012, et que de surcroît
un droit de douane de 10% ou 15% leur sera appliqué. Dans
le cas particulier de l’automobile, la question de la délocalisation
d’une partie de la production française se pose. Les
firmes Renault, Citroën et Peugeot devront immédiatement
décider un changement de stratégie. Les véhicules
vendus à l’étranger par ces firmes seront produits
intégralement à l’étranger. Cela créera
des emplois sur place et cette coopération exemplaire permettra
des transferts de technologie. L’inverse sera vrai aussi :
les véhicules vendus en France seront intégralement
fabriqués en France.
C’est cette politique qu’attend une majorité
de Français si on en croit un sondage réalisé
par l’IFOP fin juin 2011. À la question «
Si nos partenaires européens ne veulent pas relever les droits
de douane aux frontières de l’Europe, faut-il alors
les relever aux frontières de la France ? », le
« oui » obtient 57%, le
« non » 31% et 12% ne se prononcent
pas. Ce qui est très intéressant, c’est que
les sympathisants du Front de gauche sont
73% à être favorables à cette mesure.
Vous savez que nous avons pour lui de la sympathie. Pourquoi
les dirigeants du Front de gauche ne mettent pas cette proposition
dans leur programme ?
Un autre sondage confirme ces résultats. Il a été
réalisé par TNS Sofres le 20 juin 2011. Ce sont 61%
des personnes interrogées qui préconisent des mesures
protectionnistes, dont 67% des ouvriers.
David Pujadas : La dette ?
Marine le Pen : Effectivement, pour la partie de
la dette, cela va entraîner une augmentation de 12%
du PIB. Je vous l’accorde. Mais il y a une différence.
En réindustrialisant la France, notamment grâce à
l’État stratège qui mettra des protections aux
frontières, je vais recréer l’emploi dans le
pays. Je vais relancer les exportations. Je vais à nouveau
rendre notre pays compétitif sans aller chercher la compétitivité
en tirant sur les salaires comme Monsieur Trichet nous demande de
le faire. Et je vais surtout sortir de la loi de 1973 qui nous a
obligée à aller emprunter sur les marchés financiers
à des taux d’intérêt extrêmement
lourds qui font que nous sommes aujourd’hui dans une situation
de surendettement. Je vais reprendre la Banque de France, lui rendre
ses prérogatives qui consistent à prêter, à
financer le Trésor à des taux d’intérêt
très bas ou nuls. C’est la seule manière de
restructurer la dette.
Jacques Nikonoff : Monsieur Pujadas,
il ne faut pas faire peur aux Français avec la dette.
Le défaut de paiement est quelque chose qui se produit de
temps à autre sur les marchés financiers. L’Argentine
a fait défaut il y a une dizaine d’années et
c’est de cette manière qu’elle a pu s’en
sortir. Plus près de nous, en novembre 2009,
l’émirat de Dubaï a annoncé le défaut
de paiement. Plus exactement, il s’agit de Dubaï
World, propriétaire via ses filiales immobilières
du gigantesque complexe hôtelier construit sur une île
artificielle en forme de palmier, lié à l’émirat
qui avait lui-même 80 milliards de dollars de dettes. Il
a demandé à ses créanciers un sursis pour renégocier
l’intégralité de ses dettes, soit 59 milliards
de dollars. Rien n’a été remboursé avant
mai 2010. Dubaï World n’a pas honoré ses échéances
qui étaient de 9 milliards de dollars dus au printemps 2010.
Tiens, 9 milliards de dollars, c’est à peu près
la somme que devait la Grèce en mai 2010 au moment du premier
plan d’ « aide » ! Dubaï
a été autorisé à faire défaut,
pas la Grèce ! Dubaï s’en est sorti, pas la Grèce
!
Madame Le Pen n’a toujours pas répondu à
ce qu’elle allait faire de la dette. Et on comprend pourquoi,
parce qu’elle ne compte rien faire. Elle parle d’abroger
la loi de 1973 qui interdit à la Banque de France de prêter
au Trésor, mais elle ne veut pas annuler la dette.
Elle parle de réindustrialisation, mais nous n’avons
rien entendu à ce propos, à part des vœux pieux
et des illusions feintes ou réelles sur les vertus de la
dévaluation.
J’en profite pour signaler le résultat
très intéressant d’un sondage réalisé
par le CREDOC en juin 2011 : 64% des personnes
interrogées serait prêtes à payer plus
cher des produits industriels fabriqués en France.
François Lenglet : Vous voulez transformer
la Banque de France en faux-monnayeur. Faire un petit peu ce que
font les États-Unis : la planche à billets.
Marine le Pen : Ce que vous dites est très
grave. Vous êtes en train d’expliquer aux Français
qu’il y a 95% des pays du monde qui sont des faux-monnayeurs.
Nous allons effectivement créer notre monnaie nationale.
Mais nous ne sommes pas irresponsables. Nous allons proposer un
plan de réduction de la dette avec une monétisation
de 100 milliards d’euros par an.
Jacques Nikonoff :
Monsieur Lenglet, vous vous enfoncez chaque
fois un peu plus dès que vous prenez la parole. Savez-vous
que c’est grâce à la création
monétaire que la France, comme la plupart des autres pays,
a pu se reconstruire au lendemain des deux dernières guerres
mondiales ? Savez-vous que s’il avait fallu
compter sur les marchés financiers ou tout simplement sur
les crédits bancaires, il n’y aurait pas eu de reconstruction
possible ? Êtes-vous à ce point ignorant de
l’histoire économique pour dire des énormités
pareilles ? Par ailleurs, ne savez-vous pas que ce sont
les banques privées, aujourd’hui – et
non la Banque de France – qui créent en dehors
de tout contrôle de la monnaie ?
Ceci dit, nous savons maintenant que le Front
national ne veut pas annuler la dette et qu’il veut rembourser
les marchés financiers. Ces derniers, après
avoir semé la panique, spéculé à tout
va, mis à genou plusieurs pays de la zone euro, seront
tranquillement remboursés par Marine Le Pen comme
s’il ne s’était rien passé ! Bravo ! On
voit tout de suite où vont vos préférences
: les riches, les banquiers, les spéculateurs !
Tout votre discours n’est que de la pacotille, car au moment
où il faut faire les comptes vous vous couchez devant les
marchés financiers.
Il ne faut rien rembourser
aux marchés financiers ! La création
monétaire de 100 milliards d’euros par an
que vous évoquez ne doit pas être donnée
aux banquiers mais aux investissements d’avenir de la France
: construction de logements, réparations et entretiens des
écoles, lycées et universités, lutte contre
la pollution, embellissement du cadre de vie…
François Lenglet : Protéger, rétablir
des écluses douanières, Madame Le Pen, quand on regarde
dans le détail votre programme, on se rend compte que se
sont des écluses très sélectives. Que
vous ne voulez pas taxer les importations venant des pays d’Europe
et pas davantage les importations venant des États-Unis et
pas non plus des pays africains parce que ce sont des pays pauvres
et il ne faut pas les pénaliser. On va regarder sur un petit
graphique très simple la provenance des importations françaises
:
Europe : 67,5%
Amérique : 8,1%
Chine : 8%
Asie (sans la Chine) : 7,5%
Afrique : 5,3%
Autres : 3,6%
En réalité, ce que
vous souhaitez taxer est une très faible proportion : les
produits qui viennent de Chine.
Marine le Pen : Vous n’avez pas lu l’intégralité
de notre programme. Dans la programme il y a […] des taxations
qui s’adressent à des pays qui nous font une concurrence
déloyale, ou alors à des produits qui sont dangereux
parce qu’ils ne respectent aucune des normes de sécurité,
sur le plan alimentaire. Les pays qui nous font une concurrence
déloyale ou ces produits qui sont dangereux se verront taxés.
Il y a un certain nombre de pays en Europe qui nous font une concurrence
déloyale. Il y a aussi les quotas d’importation. Nous
voulons réindustrialiser la France.
Jacques Nikonoff :
Monsieur Lenglet, votre tableau montre très
clairement que le problème principal
vient de l’Europe, et plus précisément de la
zone euro. L’euro détruit
les emplois en France. Les accords bilatéraux
de coopération commerciale que je propose, je le rappelle,
devront parvenir à un équilibre global de
notre balance des paiements. Cela ne signifie évidemment
pas que la balance des paiements de la France sera en équilibre
exact, en permanence, avec tous les pays qui auront accepté
ces accords. Cela ne signifie pas non plus que la balance commerciale
sera équilibrée produit par produit.
Il existe par exemple trois biens pour lesquels
la France n’aura probablement jamais une balance équilibrée
: le pétrole brut (30 milliards
d’euros de déficit entre mai 2010 et mai 2011), le
gaz naturel, liquéfié ou gazeux (12 milliards
d’euros de déficit) et les produits du raffinage
du pétrole (11 milliards d’euros de déficit).
Ces trois postes, d’ailleurs, avec 53 milliards d’euros
de déficit, représentent les deux tiers du
déficit total de la balance des paiements (76 milliards
d’euros de mai 2010 à mai 2011).
Ces accords bilatéraux devront permettre de tendre
vers un certain équilibre pour les produits où la
France connaît les déficits les plus importants, par
exemple :
Véhicules automobiles : 7 milliards d’euros
Ordinateurs et équipements périphériques
: 6 milliards d’euros
Produis électroniques grand public : 5 milliards
d’euros
Équipements de communication : 4 milliards
d’euros
Produits pharmaceutiques de base : 3 milliards
d’euros
Vêtements de dessous : 3 milliards d’euro
Chaussures : 3 milliards d’euros
Appareils électroniques : 3 milliards d’euros
Refabriquer en France progressivement ces
produits contribuera à réindustrialiser notre pays,
à recréer de l’emploi dans le secteur marchand,
à implanter de nouvelles usines dans les banlieues qui ont
été saigné à blanc, à renflouer
les caisses de Sécurité sociale, et à améliorer
radicalement la qualité de l’environnement. Car
en même temps ces relocalisations permettront une mutation
du mode de production.
François Lenglet : J’ai un téléphone,
un produit américain, il est fabriqué intégralement
en Chine. Vous le taxez ou pas ?
Marine le Pen : Vous croyez que nous ne sommes
pas capables de fabriquer des téléphones ?
Jacques Nikonoff : (...)La question ne se pose
pas en ces termes. Si les États-Unis ont refusé de
signer l’accord bilatéral de coopération commerciale
que la France leur propose, notre pays sera en droit d’agir
pour rééquilibrer ses échanges avec ce pays
en prenant des mesures protectionnistes. Il est donc possible
que les téléphones portables venant des États-Unis
fassent l’objet de quotas d’importation, d’une
augmentation des droits de douane ou des deux à la fois.
Tout dépendra des accords bilatéraux signés
avec d’autres pays. Il se peut, en effet, que la
France coopère avec tel ou tel pays qui fabrique des téléphones
pour installer des unités de production en France.
Dans ces conditions, le nombre de téléphones
venus des États-Unis sera limité ou même nul.
C’est une hypothèse parfaitement crédible.
Certains pourront contester une telle décision
au motif qu’elle restreint le choix des consommateurs.
C’est vrai, nous assumons ce choix.
Le coût social et environnemental
de la traversée de l’Atlantique par bateaux ou avions,
puis ensuite par camions, de millions de téléphones
venant des États-Unis est, à notre avis, infiniment
plus élevé que la privation du dernier gadget à
la mode. Entre les addictions consuméristes d’un côté,
et les dégâts sociaux et environnementaux d’un
autre côté, nous avons choisi.
François Lenglet : Il n’y a aucune
usine de téléphone en Europe.
Marine le Pen : Eh bien vous avez raison, c’est
là le vrai problème.
Jacques Nikonoff : Monsieur Lenglet et Madame Le
Pen, vous racontez tous les deux n’importe quoi ! La
firme finlandaise Nokia, par exemple, dispose de trois usines en
Europe : Salo en Finlande, Komarom en Hongrie, et Cluj en Roumanie
depuis 2008, cette usine remplaçant celle de Bochum en Allemagne
qui a été délocalisée. Résultat
: des milliers de camions traversent toute l’Europe
pour venir livrer leurs téléphones non seulement en
France mais aussi au Portugal et en Espagne en traversant notre
pays. Est-ce favorable à l’emploi dans ces
pays, bien sûr, mais aussi à l’amélioration
de l’environnement et aux émissions de gaz à
effets de serre ? Ne croyez-vous pas qu’il est nécessaire
de relocaliser les activités productives, c’est-à-dire
de rapprocher les lieux de production des lieux de consommation
? Dès lors, un accord bilatéral
doit être signé avec la Finlande pour une coopération
visant à ce que Nokia aide la France, mais aussi l’Espagne
et le Portugal, à construire des usines de téléphones
sur leur territoire. Nokia aurait par exemple un petit pourcentage
sur chaque téléphone vendu. Si
la firme Nokia ou le gouvernement finlandais refusent, les exportations
de téléphones Nokia pourraient se voir interdites
en France, et des contacts seraient pris avec d’autres sociétés.
En cas d’accord avec la Finlande, la production réalisée
dans les usines Nokia d’Europe sera diminuée du nombre
de téléphones désormais fabriqués en
France, au Portugal, en Espagne et probablement ailleurs si la politique
de la France fait tâche d’huile. Contrairement
à Madame Le Pen, je suis totalement opposé à
la « préférence nationale » qui
entraîne l’indifférence et même
le mépris à l’égard d’autrui. Nous
devons aussi nous préoccuper des effets sur l’emploi
dans les autres pays du fait de nos initiatives politiques.
C’est ça l’internationalisme,
la construction d’un nouvel ordre commercial mondial
basé sur la solidarité et la coopération.
Je développerai cette idée plus tard, mais
il faut protéger l’emploi, quoi qu’il advienne
sur le plan économique. C’est ce que nous
appelons, au M’PEP, le droit opposable
à l’emploi.
François Lenglet : Vous me dites «
si vous voulez un téléphone, revenez dans 3 ans quand
on aura construit les usines. »
Marine le Pen : Non Monsieur, ce n’est pas
ce que je vous dis. Ne me faites pas passer pour quelqu’un
d’irresponsable. Avec l’État stratège
que je veux remettre en place, je vais mettre des quotas d’importation
et des droits de douane progressivement dans le cadre d’un
plan de réindustrialisation. Pour que progressivement ces
droits montent en même temps que la réindustrialisation
de la France se fait. C’est-à-dire en même temps
que nous refabriquerons les produits que nous ne fabriquons plus.
Jacques Nikonoff :
Les accords bilatéraux de
coopération commerciale permettront peut-être
de réaliser progressivement une partie de la production
de téléphones nécessaires à la consommation
française dans notre pays. En cas d’échec
de ces négociations, il faudra développer
ex-nihilo la production française de téléphones,
ou tenter de trouver des accords avec des pays frontaliers
pour limiter les effets néfastes sur l’environnement.
Entre le moment où il n’y a aucune production française
de téléphones, et le moment où la France sera
autosuffisante – même si l’autosuffisance
en matière de téléphones n’est
peut-être pas un point essentiel – il n’y
aura pas d’interruption des livraisons.
Madame Le Pen, sur ces questions comme sur les autres, vous restez
dans le vague. Vous nous parlez d’un « État
stratège », mais quand avez-vous défini
ce qu’était cet « État stratège
» ? Vous nous parlez aussi d’un « plan
de réindustrialisation », mais où est-il
? Vous ne faites qu’évoquer cette idée générale
sans donner la moindre précision sur la manière d’y
parvenir. Vous êtes pour une réindustrialisation-Potemkine,
du nom de ce ministre de Catherine II de Russie qui avait fait bâtir
de luxueuses façades dans les villages traversés par
l’impératrice lors de sa visite en Crimée en
1787. En réalité ces villages étaient en carton-pâte
et servaient à cacher la misère !
David Pujadas : C’est une planification un
peu à l’ancienne.
Marine le Pen : Non Monsieur, c’est l’État
stratège. La réalité est que nous sommes face
à un chômage exponentiel, qu’il y a probablement
5 millions de chômeurs dans notre pays. Le choix, c’est
l’ultralibéralisme, c’est le mondialisme, c’est
la loi de la jungle qui fait qu’aujourd’hui on fait
fabriquer par des esclaves pour vendre à des chômeurs.
Je ne veux pas de ce choix-là. Je porte, moi, un autre choix,
un choix de coopération entre les nations développées,
un choix qui a existé par l’intermédiaire de
la charte de La Havane il y a un certain nombre d’années,
mais qui hélas n’a pas été retenu à
cause des États-Unis.
Jacques Nikonoff :
Monsieur Pujadas, vous avez tort
de vous moquer de la planification, et probablement ne savez-vous
pas de quoi vous parlez. Si vous rencontrez des
responsables militaires, ils ne vous parleront que
de planification. Si vous rencontrez de vrais écologistes,
ils ne vous parleront que de planification, car la réparation
et la protection de la planète nécessitent des
investissements et des réflexions sur des dizaines d’années.
Si vous rencontrez les milieux du nucléaire,
quoiqu’on en pense par ailleurs, ils ne vous parleront que
de planification. Monsieur Pujadas, vous avez plusieurs
décennies de retard. Vous assimilez, par pure idéologie
et probablement aussi par incompétence, la planification
et le modèle soviétique. À tort, car
même les grandes firmes multinationales font ce qu’elles
appellent de la planification stratégique. Oui,
il faut planifier, de manière démocratique et indicative
dans la plupart des cas.
J’observe que Madame Le Pen me copie puisqu’elle évoque
la Charte de La Havane. J’en suis très heureux
car c’est moi qui l’ai ressortie en 2004 des
cartons poussiéreux où elle était enterrée,
après un économiste suisse. Mais je ne suis
pas certain que Madame Le Pen en ai saisi toute la portée,
car à aucun moment elle n’a évoqué ce
qui en fait la substance : l’équilibre de la balance
des paiements dans les relations commerciales entre pays. Madame
Le Pen a milité ce soir pour le contraire, puisque tout
son discours revient à alimenter la guerre commerciale et
non à favoriser la coopération.
David Pujadas : Dépenses publiques : votre
politique budgétaire telle qu’elle nous apparaît.
François Lenglet : Les dépenses,
vous dites, c’est un choix d’expérience extrêmement
coûteux. À ce titre votre programme c’est fête
et feu d’artifice. J’ai relevé quelques exemples
: vous voulez augmenter les retraites les plus faibles, c’est
quand même quelques milliards d’euros. (...)
Où allez-vous trouver l’argent ?
Marine le Pen : (...)Vous avez raison de me parler
de financement, c’est tout à fait légitime,
chaque candidat doit avoir un programme financé. Nous avons
présenté en 2007 un programme qui était à
l’équilibre. J’ai demandé qu’on
arrête de geler le traitement des fonctionnaires parce que
les gros, ils peuvent le supporter.
Jacques Nikonoff :
Monsieur Lenglet, vous vous transformez en
agent de communication de Madame Le Pen puisque vous récitez,
à sa place, son programme à l’antenne ! Madame
Le Pen doit bien s’amuser. En vous écoutant, on se
rend compte que Madame Le Pen a copié une partie
des revendications de syndicats comme la CGT, la FSU, Solidaires,
FO, et des éléments du projet de programme du Front
de gauche ou d’une association comme Attac. Madame
Le Pen attrape tout ce qui passe ou presque !
David Pujadas : Vous connaissez le Père
Noël, est-ce qu’il n’y a pas la Mère Noël
?
Marine le Pen : Vous me dites : vous refusez la
suppression d’un fonctionnaire sur deux. Oui, c’est
vrai, je pense qu’il faut arrêter de supprimer des fonctionnaires
d’État. Mais je pense aussi qu’il faut arrêter
d’embaucher des fonctionnaires territoriaux. Or on a supprimé
30 000 fonctionnaires d’État et en même temps
on a embauché 40 000 fonctionnaires territoriaux. Les droits
de douane vont rapporter, s’ils sont en moyenne entre 7% et
10%, 40 milliards d’euros.
Jacques Nikonoff : (...)
Je ne suis absolument pas d’accord avec Madame Le Pen lorsqu’elle
veut stopper l’embauche de fonctionnaires territoriaux.
Il existe de très nombreux besoins de la population auxquels
on ne peut répondre que par l’embauche de fonctionnaires
territoriaux, particulièrement dans les municipalités
et agglomérations. C’est le cas, sans être
exhaustif, des domaines suivants : petite enfance, loisirs,
colonies de vacances et centres aérés, sport, aide
aux personnes âgées, aide sociale, enseignement, culture,
démocratie locale, voirie, espaces verts, eau, fêtes
et cérémonies, économies d’énergie,
logement, jeunesse, entretien et valorisation du patrimoine…
Des centaines de milliers d’emplois sont nécessaires
dans la fonction publique territoriale.
Par ailleurs, je serai très curieux de connaitre la source
du chiffre que cite Madame Le Pen : 40 milliards d’euros de
droits de douane.
François Lenglet : Ce n’est pas possible.
Si vous taxez seulement 15% des importations, c’est pas possible
ou alors vous allez multiplier le prix des téléphones
et des télévisions par deux.
Marine le Pen : Moi je vous dis que c’est
possible et c’est comme cela que font beaucoup de nations
du monde. Nous sommes isolés dans l’Union européenne,
nous sommes les seuls à avoir ouvert nos frontières
à tous les vents. Grâce au FN qui sert de laboratoire
d’idées, Monsieur Montebourg parle de la démondialisation,
Madame Royal trouve que pour finir la mondialisation n’a pas
que des avantages. Je suis heureuse de voir que nous avons ouvert
la porte et que d’autres nous suivent. Et puis il y a les
économies […] On va faire des économies sur
l’immigration qui coûte 60 milliards d’euros par
an.
Jacques Nikonoff :
Madame Le Pen continue de ne pas répondre
et poursuit ses diatribes en passant du coq à l’âne.
La France n’est absolument pas la seule à avoir ouvert
ses frontières « à tous les vents »,
pour reprendre son expression, c’est le principe même
de l’Organisation mondiale du commerce, l’OMC, et des
traités européens : la concurrence libre et non faussée.
C’est pourquoi il faut sortir de l’eurolibéralisme
et construire un nouvel ordre mondial et européen.
Par ailleurs, quelle prétention de
prétendre que le Front national a servi de laboratoire d’idées
à Monsieur Montebourg et à Madame Royal !
Un dernier mot sur le nouveau chiffre sorti
par Madame Le Pen de son sac à malice. D’où
viennent ces 60 milliards d’euros ? Savez-vous, Madame
Le Pen, que le renvoi des immigrés ou supposés tels
selon votre alchimie comptable très particulière,
provoquerait une vaste récession en France ? Savez-vous
que leur départ ou leur diminution – car le départ
de plusieurs millions d’immigrés ne semble pas de l’ordre
du possible – ruinerait des centaines de milliers
de commerçants. Ces derniers vont perdre
des clients, parfois beaucoup dans les quartiers à forte
densité de personnes immigrées. Voulez-vous
ruiner une partie de votre électorat ?
François Lenglet : C’est un chiffre
très controversé. Il y a des études qui nous
disent exactement le contraire. Il y a des rapports.
Marine le Pen : Ah bon, il ya des rapports ? Ce
n’est pas très précis ce que vous dites.
Jacques Nikonoff : Monsieur Lenglet, si vous avez
des sources, citez-les, ne faites pas comme Madame Le Pen.
François Lenglet : Je vais vous citer un
rapport qui date de 1990.
Marine le Pen : Ça doit être pire depuis alors.
Jacques Nikonoff : Monsieur Lenglet vous vous ridiculisez.
François Lenglet : Il a au moins 25 ans.
Marine le Pen : Raison de plus, on peut augmenter de 20 ou 30%.
Il y a la Cour des comptes qui a évoqué une dérive
de la décentralisation et je partage son analyse, à
l’époque c’était Monsieur Séguin.
Cette décentralisation, elle coûte 4 milliards d’euros
par an. La fraude sociale coûte entre 15 et 20 milliards d’euros
par an. L’insécurité coûte 115 milliards
d’euros par an. L’Union européenne nous coûte
net 7 milliards d’euros par an. Vous voyez qu’il y a
des économies à faire. Il y a un cercle vertueux de
l’économie qui fait que lorsque l’on recrée
l’emploi on fait baisser les charges qui pèsent sur
l’État et on augmente les recettes que l’État
peut percevoir. La politique, Monsieur Lenglet, c’est un choix.
Monsieur Sarkozy a fait le choix d’aider les plus riches.
Il a fait le choix d’aider les entreprises du CAC 40. Monsieur
Copé a fait une niche pour les entreprises du CAC 40 qui
a coûté en 2008/2009 20 milliards d’euros. On
a fait le droit d’ouvrir le droit à la retraite à
des étrangers qui n’avaient jamais cotisé dans
notre pays. Je ferai ces choix et j’assumerai ces choix politiques.
Et lorsque ces choix me paraîtront essentiels à l’avenir
des Français, je leur demanderai leur avis par référendum.
Parce que je crois qu’il faut rendre la parole au peuple,
qu’on ne l’écoute plus, qu’on ne l’entend
plus et que ça ne peut plus durer.
Jacques Nikonoff :
Madame Le Pen continue de passer du coq à
l’âne et récite son bréviaire, quelle
que soit la question qu’on lui pose. Reprenons point
par point.
La décentralisation a été
un véritable démantèlement de l’État,
alors que les moyens ne suivaient pas pour les communes.
Il faut redonner aux communes la place qui est la leur dans
la République, et que les politiques eurolibérale
veulent supprimer, comme le département, au profit des régions.
La fraude sociale est en effet inacceptable, comme
tout autre type de fraude. Mais en quoi Madame Le Pen a-t-elle démontré
qu’elle allait mettre un terme à cette fraude ? De
quel droit affecte-t-elle ces 20 milliards d’euros à
des économies dont elle n’a pas fait la preuve qu’elle
pouvait les réaliser ? D’ailleurs, je ne suis pas étonné
que Madame Le Pen ne parle que de la fraude sociale et pas
de la fraude fiscale des riches et des niches fiscales destinées
aux mêmes. On voit très bien dans cet «
oubli » les priorités de Madame Le Pen.
Même chose pour l’insécurité
: quelle est la preuve donnée par Madame
Le Pen qu’elle allait réduire l’insécurité
à néant et récupérer ainsi 115
milliards d’économies ? Si Madame Le Pen veut
faire des économies, je lui suggère d’augmenter
le taux d’imposition sur la tranche marginale de l’impôt
sur le revenu, impôt que le FN veut d’ailleurs supprimer,
d’augmenter l’impôt sur la fortune, d’annuler
le « bouclier » fiscal.
Ou encore d’augmenter les prélèvements à
opérer sur les grandes sociétés cotées
et les établissements financiers.
Quant aux retraités, qu’ils
soient étrangers ou non, qu’ils aient cotisé
ou non, ils ont le droit de vivre correctement, dans
la sécurité, tout simplement parce que ce sont des
êtres humains.
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Caroline Fourest, journaliste, qui était également
sur le plateau au titre d’ « examinateur » avec
Laurent Joffrin, n’a pas été retenue ci-dessous,
tellement ses interventions permanentes alors que les autres participants
parlaient, interrompait systématiquement le débat
en ajoutant de la confusion.
Laurent Joffrin : Marine Le Pen, votre projet c’est
la « préférence nationale ».
Il y a un certain nombre de mesures, donc, dans votre programme,
sur l’immigration. Je vais prendre un exemple
de ce qu’est la préférence nationale à
la lecture de votre programme. Vous prenez deux travailleurs, deux
caissières, deux ouvrières. L’une est française,
l’autre est étrangère en situation régulière.
Elles ont le même statut social. Avec le programme
du FN, celle qui est étrangère aura une majoration
de cotisations sociales. Elle aura la suppression de toutes ses
prestations sociales. C’est dans le programme. Y compris les
allocations familiales. Et donc elle ne pourra plus élever
ses enfants correctement. Pourquoi ? Parce qu’elle est étrangère.
Et je trouve ça, je vous le dis franchement, honteux !
Marine le Pen : C’est vrai ?
Laurent Joffrin : Laissez-moi terminer ! Et
aucun syndicat n’acceptera ça. Et dans le
monde du travail dont vous vous recommandez, de manière totalement
abusive, on ne laissera pas faire ça. Parce qu’il y
a un principe dans le monde du travail, que vous connaissez, c’est
à travail égal, salaire égal.
Marine le Pen : Ça n’a rien à voir.
Laurent Joffrin : Ça à voir exactement.
Marine le Pen : Non !
"Qui
a fait venir des immigrés pour les surexploiter, si ce n’est
le patronat avec l’accord des gouvernements ?"
Jacques Nikonoff :
Monsieur Joffrin, si vous voulez coincer
Madame Le Pen, vous commencez très mal votre prestation.
Connaissez-vous la différence entre les cotisations sociales
salariales et patronales ? Avez-vous lu correctement le
programme du Front national ? Il y est question de l’augmentation
des cotisations sociales patronales pour les travailleurs étrangers,
pas de l’augmentation des cotisations sociales salariales.
Cela ne change rien au caractère ignoble
de cette proposition, mais soyez précis dans ce
que vous dîtes si vous voulez être crédible.
La notion de préférence nationale défendue
par le Front national s’oppose en tout point à la valeur
essentielle qui est celle de la gauche : l’égalité.
La gauche a une boussole, une Etoile polaire, l’égalité,
au-delà des distinctions de classe, de race et de sexe. C’est
une différence fondamentale entre le FN et la gauche, irréconciliable.
Tendre vers l’égalité est une exigence d’abord
morale. C’est un principe qui ne se discute même pas
et qui ne peut, quelque soit la situation matérielle et réelle
d’un pays ou d’une situation, être remis en cause.
Le qualificatif de « honteux » (...)
est bien faible. L’égalité ! La ligne politique
d’une gauche digne de ce nom ne peut être qu’une
politique d’égalité.
Je rappelle aussi que la devise de la République est Liberté,
Egalité, Fraternité. La préférence nationale
est contraire aux valeurs de la République. Je rappelle encore
que la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyens
stipule, à son article premier : « Les hommes naissent
et demeurent libres et égaux en droits ». La préférence
nationale est contraire aux Droits de l’Homme et du Citoyen.
Ce qui m’interroge, c’est de
savoir pourquoi des citoyens approuvent le slogan de la préférence
nationale.
C’est ce qui me paraît le plus
important, car c’est en comprenant pourquoi que nous parviendrons
à éradiquer le mal.
Que dit le FN pour
justifier son mot d’ordre de préférence nationale
? Il dit que la France n’a plus les moyens d’offrir
un emploi et une protection sociale à tout le monde, parce
que c’est la crise. Il faut donc sacrifier une partie de la
population, et ce seront les immigrés qui seront les victimes.
Parmi ceux qui sont d’accord avec le slogan de la préférence
nationale, il y a une petite minorité xénophobe et
même raciste qui n’aime pas les étrangers, surtout
les Arabes et en particuliers les Algériens du fait de leurs
souvenirs de la guerre d’Algérie. Ceux-là
sont quasiment inguérissables. Mais le gros
de la troupe est composé de personnes qui croient
réellement qu’il n’y a plus
d’emplois ou de possibilité d’aides sociales
pour tout le monde. Et quitte à choisir, elles préfèrent
choisir les derniers arrivés, surtout si leur culture,
leur apparence ou leur religion est différente.
Il faut donc expliquer qu’il
y a largement de l’emploi pour tous et que nos moyens nous
permettent d’accorder également une protection sociale
de qualité à toutes et tous.
Au M’PEP c’est ce que nous appelons
le droit opposable à l’emploi. Le problème
est que ni la droite, ni la gauche, quand elles exercent le pouvoir
à tour de rôle, n’ont été capables
de supprimer le chômage et d’améliorer la protection
sociale. Elles ont même fait systématiquement l’inverse.
Elles ne croient pas que cela soit possible. Et,
Monsieur Joffrin, vos arguments sont inefficaces car vous ne croyez
pas non plus que cela soit possible. Madame Le Pen ne croit
pas plus que vous qu’il soit possible de supprimer le chômage
et d’améliorer la protection sociale, bien
qu’elle dise le contraire dans son programme. Car elle
ne propose strictement rien de concret pour supprimer le chômage,
sauf la préférence nationale ! En ce sens,
le FN est exactement comme les partis qu’il dénonce
! Il n’a rien à proposer en la matière.
La préférence nationale en est la preuve
manifeste, car si la réindustrialisation que prône
Madame Le Pen avait un véritable effet, il n’y aurait
pas besoin de la préférence nationale puisqu’il
y aurait du travail pour tout le monde !
La salariée étrangère à laquelle le
FN veut retirer les allocations familiales du seul fait qu’elle
est étrangère est une punition. Mais qui a
fait venir des immigrés pour les surexploiter, si ce n’est
le patronat avec l’accord des gouvernements ?
Pourquoi s’en prendre au pauvre
travailleur étranger, qui n’y est pour rien, car il
a quitté son pays la plupart du temps pour fuir la misère.
Le FN démontre ainsi son manque de courage,
sa lâcheté. Car s’il voulait vraiment
dénoncer l’immigration, il s’en prendrait au
patronat, pas aux immigrés !
Priver les travailleurs étrangers de ressources ne vise qu’une
chose : les affamer pour qu’ils décident «
librement » de quitter le territoire. Mais nous
avons besoin de la main-d’œuvre étrangère
actuellement en France ! La satisfaction des besoins de la population,
individuels et collectifs, nécessite la création de
millions d’emplois. La réindustrialisation ne pourra
pas se faire sans les compétences des travailleurs immigrés
et seulement avec des Français. En réalité,
le départ des travailleurs étrangers empêcherait
la réindustrialisation de la France et désorganiserait
gravement la production. La France serait affaiblie.
De plus, les effets d’une baisse des revenus de la population
immigrée, désignée ainsi à la vindicte
populaire, aurait des conséquences délétères
dans toute la société : division de la population
; accumulation des ressentiments et des haines ; augmentation de
l’échec scolaire ; développement de l’insécurité
et de la violence ; augmentation des couts collatéraux ;
diminution du chiffre d’affaire des commerçants…
Poursuivons le raisonnement. Par quel miracle la préférence
nationale, par exemple accorder l’emploi aux Français
et pas aux immigrés, permettrait-elle de faire coïncider
avec exactitude le nombre d’emplois disponibles avec le nombre
de Français qui cherchent un emploi ? Je veux dire que si
on refuse l’emploi aux immigrés, les Français
auront-ils tous pour autant un emploi ? Mais il n’y a aucune
chance pour que les choses se passent ainsi ! Soit
tous les Français peuvent avoir un emploi et même quelques
immigrés ; soit il n’y a pas suffisamment d’emplois,
même pour les Français. Le FN ne répond pas
à cette question de bon sens et, sans rien démontrer,
affirme que la priorité donnée à l’emploi
des Français règlera l’emploi des Français.
Mais c’est faux ! Ce serait un miracle si
les choses se passaient ainsi ! Dans ce dernier cas, la préférence
nationale est inefficace puisqu’il restera des Français
sur le carreau. Il faudra donc ajouter à la préférence
nationale d’autres catégories de préférences,
pour éliminer ceux qui n’auront pas droit à
l’emploi. Mais cette fois-ci, il faudra choisir entre Français
! Quelles seront les victimes ? Les homosexuels ? Les handicapés
? Les Juifs ? Les Tziganes ? Les Slaves ? Qui ? La préférence
nationale est un engrenage qui conduit inexorablement à éliminer
l’autre. C’est une perspective monstrueuse de divisions
et de haines dans la société.
"Tous
les syndicats dénoncent le libre-échange des travailleurs
qui peut être assimilé à du trafic de main-d’œuvre,
depuis toujours!"
Laurent Joffrin : Quant on paye des cotisations
on a les mêmes droits que le voisin qui est Français.
Répondez à la question au lieu de répondre
à côté !
Marine le Pen : J’ai pas encore dit un mot,
Monsieur Joffrin. Alors excusez-moi, mais enfin ! Je sais que vous
n’êtes pas un grand démocrate, excusez-moi, mais
enfin laissez-moi au moins commencer un mot ! En l’occurrence,
Monsieur, si le monde du travail, comme vous dîtes, se détourne
massivement des syndicats, c’est justement parce que le monde
du travail a compris que la préférence nationale était
qu’à compétences égales, on accordait
l’emploi au Français plutôt qu’à
l’étranger. C’est d’ailleurs ce qui se
passe en Suisse et en Allemagne. Les cotisations dont vous parlez
ce sont les entreprises qui paient les cotisations des employés
étrangers qui seraient plus importantes, majorées
de 30%. Pourquoi ? Parce que l’immigration est utilisée
à la baisse pour peser sur les salaires.
Laurent Joffrin : C’est pas prouvé
!
Marine le Pen : Et c’est l’ensemble
de la communauté nationale, par définition, qui prend
en charge le reste.
Laurent Joffrin : Ce n’est pas prouvé
!
Marine le Pen : Je vais vous lire un petit passage
d’un article.
Jacques Nikonoff :
On ne peut pas dire que le monde
du travail se détourne des syndicats. Certes, les
syndicats ont des difficultés, qui se manifestent notamment
par la baisse du taux de syndicalisation –
qui semble néanmoins stabilisé -,
ou une participation assez faible des salariés lors des
élections professionnelles ou prudhommales. Mais
la cause principale de cette situation tient à la violente
offensive patronale contre les syndicats, du moins à l’égard
de ceux des syndicats qui contestent la toute-puissance patronale.
Il faut bien comprendre qu’entre la fin de la Seconde Guerre
mondiale et jusqu’au milieu des années 1970, en passant
pas l’épisode de 1968, les syndicats de salariés,
dans la plupart des pays développés, ont obtenu de
très nombreux acquis. Ils ont touché tous les domaines
: salaires, retraites, assurance-maladie, assurance-chômage,
libertés syndicales… C’était le plein-emploi.
Du coup, le partage de la valeur ajoutée a évolué
favorablement pour le travail, les profits ont baissé. D’autant
que, parallèlement, sur le plan politique, l’anticapitalisme
était vivace, on parlait par exemple d’autogestion,
le capitalisme était contesté. C’est
après 1968 que le monde patronal, qui avait eu très
peur, a enclenché progressivement la contre-offensive pour
affaiblir les syndicats : guerre idéologique, diminution
de la taille des entreprises, délocalisations, externalisations
diverses (sous-traitance, etc.), répression antisyndicale
(en France pendant des années une moyenne de 15 000 licenciements
de militants syndicaux a été observée)…
Le monde patronal a emporté la victoire, il est parvenu à
affaiblir sérieusement les syndicats, particulièrement
dans les entreprises privées. C’est une très
mauvaise chose pour le monde du travail, et Madame Le Pen devrait
s’en inquiéter au lieu de joindre ses efforts à
ceux du patronat contre les syndicats. D’ailleurs, même
si les grèves nationales et les manifestations de ces dernières
années n’ont pas connu le succès, elles ont
mobilisé des millions de salariés à l’appel
des syndicats. Ces derniers restent donc, sur le terrain,
très représentatifs.
Non seulement le monde du travail ne se détourne pas «
massivement » des syndicats, mais la baisse réelle
d’influence de ces derniers n’est absolument pas provoquée
par la déception qu’éprouveraient les salariés
en observant que les syndicats seraient contre la préférence
nationale préconisée par le FN.
Tous les syndicats, absolument tous, même
ceux qui ont l’habitude de se coucher rapidement devant le
patronat, sont opposés à la préférence
nationale. Les salariés, ouvriers et employés particulièrement,
dans leur immense majorité, sont également contre
ce projet ignoble moralement et destructeur socialement et économiquement.
Nul n’a vu de cahiers de revendication d’atelier ou
d’entreprise, de grèves, de manifestations de rue pour
réclamer la préférence nationale. Nul
n’a vu, dans la moindre entreprise, les salariés français
demander le licenciement de leurs camarades étrangers afin
qu’ils soient remplacés par des travailleurs 100% français
! La préférence nationale, tellement elle heurte l’esprit
français, les principes de 1789, ne verra jamais le jour.
Laurent Joffrin : Vous affirmez constamment, mais
vous ne démontrez jamais rien !
Marine le Pen : Monsieur, regardez, c’est
sur l’Allemagne. Vous voyez ? En Allemagne, ils veulent
faciliter l’arrivée de travailleurs étrangers.
Et vous savez pourquoi ? Pour enrayer une éventuelle perte
de compétitivité. Entendez pour peser à la
baisse des salaires. Qu’est-ce que disent les syndicats allemands,
à la différence de nos syndicats vendus français
?
Jacques Nikonoff :
Madame Le Pen enfonce des portes ouvertes.
Le patronat, de tout temps, a eu recours à l’immigration
pour payer une main-d’œuvre moins chère et réputée
plus servile du fait de sa précarité d’existence.
Et aussi pour entraver la capacité d’organisation des
salariés. C’est une des leçons de toute l’histoire
de l’industrie, mais aussi dans l’agriculture. Quant
aux syndicats « vendus », les seuls que l’on
connaisse ont été les syndicats d’extrême
droite vendus au patronat ! En France, ils ont heureusement quasiment
tous disparu.
Puisque vous parlez de l’Allemagne,
restons un instant sur le sujet. J’ai dans les mains le
« Projet économique du Front national »
qui est daté d’avril 2011. Ce n’est pas vieux
et ce n’est pas, comme vous l’avez dit tout à
l’heure, le programme du FN de 2007. Il
y est indiqué ceci : « Il n’y aura pas de
droits de douane vis-à-vis des productions allemandes ».
C’est une énorme faute politique et économique
! Kolossal, pourrait-on même dire ! Apparemment
le Front national n’a aucune idée
de la politique allemande et veut mettre des barrières douanières
partout, sauf pour les produits allemands alors que c’est
l’Allemagne, pourtant, qui est le principal responsable du
déficit commercial français. C’est
à n’y rien comprendre ! Mais, Madame Le Pen, vos écluses,
comme vous dites, elles ont des fuites ! Vos barrières ont
des trous. C’est un véritable gruyère, votre
politique protectionniste ! En fait tout cela est du bidon.
En 2010, la France connaissait un déficit de sa balance commerciale
de 67 milliards d’euros. Sur cette somme, il faut compter
27 milliards de pétrole brut, 12 milliards de gaz et 10 milliards
de produits du raffinage du pétrole, soit 49 milliards d’euros
quasiment incompressibles. Ces trois postes représentent
presque les trois-quarts du déficit.
Pour être globalement équilibrée,
la balance commerciale de la France devra donc être excédentaire
sur un certain nombre de postes. Raison de plus pour ne pas accepter
des déficits sur des produits que la France pourrait fabriquer
elle-même.
C’est le cas, en partie, des importations venant d’Allemagne.
En 2009 – je n’ai pas le chiffre
pour 2010 -, l’Allemagne avait 28 milliards d’excédents
commerciaux avec la France. C’est-à-dire un quart du
déficit.
Ainsi, les produits pétroliers
et gazeux et l’Allemagne expliquent la quasi-totalité
du déficit commercial français.
Existe-t-il pour autant un « modèle
» allemand dont la France pourrait s’inspirer
pour redresser sa situation ? Pas du tout. la politique
des dirigeants allemands est au contraire un anti-modèle,
c’est une politique agressive et non coopérative. Elle
repose sur deux piliers dont le premier est la déflation
salariale, c’est-à-dire l’écrasement des
salaires des travailleurs allemands. Le but était
de baisser les prix des produits allemands pour gagner des
parts de marché à l’exportation. Le
deuxième pilier est la stratégie des entreprises
allemandes, soutenue par les gouvernements successifs qu’ils
soient composés de socio-démocrates, Verts, chrétiens-démocrates,
qui a consisté à développer l’importation
d’intrants, de biens intermédiaires, bon marché,
en provenance des PECO (Pays d’Europe centrale et
orientale), zone traditionnelle d’influence de l’Allemagne.
Il s’agit de pays à bas salaire et à monnaie
faible. Ainsi, près de 50% des exportations allemandes
comprennent une quote-part de valeur ajoutée étrangère
(35%
pour la Porsche Cayenne).
Pour preuve, si l’Allemagne est en
excédents de 28 milliards d’euros avec la France, elle
est en déficit avec la Hongrie (2,1 milliards), la République
tchèque (1,9), la Slovaquie (0,8) ! L’Allemagne est
également en déficit avec la Russie (4,5 milliards)
et la Chine (19,4). Elle n’est en excédent
qu’avec le Brésil (0,1) et l’Inde (3). Au
total, 43% des exportations allemandes se dirigent
vers la zone euro grâce à ce tour de passe-passe.
Dans ces conditions, comment Madame Le Pen peut-elle, comme le FN
l’écrit dans son programme, assurer
l’impunité à cette politique agressive des dirigeants
allemands ? Cette attitude ruine toute perspective
d’une sortie réussie de l’euro et décrédibilise
entièrement le programme de Madame Le Pen.
Laurent Joffrin : Vendus à l’étranger
!
Marine le Pen : Ils disent l’abaissement
des barrières pour les immigrés n’a qu’un
objectif : les entreprises veulent une main-d’œuvre qualifiée
et mal payée.
Jacques Nikonoff :
(...)Madame
Le Pen, tous les syndicats dénoncent le libre-échange
des travailleurs qui peut être assimilé à du
trafic de main-d’œuvre, depuis toujours. Le
libéralisme, pour reprendre l’expression utilisée
dans les documents officiels de l’Union européenne,
ce sont les « quatre libertés » : liberté
de circulation des biens, des services, des capitaux et de la main-d’œuvre.
Pourquoi les libéraux préconisent-ils
ces « libertés » ?
Parce qu’ils en attendent, grâce
à la concurrence qu’elle va provoquer, une
baisse des prix : sur les biens, les services, les capitaux et
la main-d’œuvre. Et quel est le
prix de la main-d’œuvre ? C’est le salaire, évidemment
!
Le libre-échange de la main-d’œuvre
sert en effet à mettre les travailleurs du monde
entier en concurrence pour faire baisser leurs salaires directs
et indirects afin de gonfler les profits des entreprises.
C’est le b.a.-ba du syndicalisme !
Il y a en effet deux solutions.
La première, la plus défavorable
aux salariés qu’ils soient nationaux ou étrangers,
celle que vous avez choisie Madame Le Pen, consiste à s’attaquer
aux victimes et non aux coupables. Les coupables,
je le rappelle, car Madame Le Pen vous n’avez pas compris
ou vous faites semblant de ne pas comprendre, ce sont les grands
patrons. Et parfois même certains petits patrons qui
font partie de votre clientèle électorale.
Ils sont d’accord avec vous dans le verbe pour dénoncer
l’immigration, mais ils n’hésitent pas à
recruter des immigrés, y compris clandestins !
La seconde solution, qui est la mienne, consiste
à rassembler les travailleurs, sur le plan national et international,
pour faire front face au patronat. C’est ce qu’on appelle,
à gauche, l’internationalisme et la solidarité
internationale.
Laurent Joffrin : Je vous ai donné un exemple.
Marine le Pen : « C’est une honte
! », s’insurge le chef du syndicat DGB. Bien voilà
des syndicats qui font leur travail !
Jacques Nikonoff : Tous les syndicats dignes de
ce nom dénoncent l’exploitation en général
et celle des travailleurs immigrés en particulier. Madame
Le Pen découvre l’eau chaude ! Le
libre-échange de la main-d’œuvre est aussi néfaste
pour l’intérêt des travailleurs que le libre-échange
des marchandises ou des capitaux.
Prenons l’exemple
des médecins. Dans les années 1990
une politique du numerus clausus a été décidée
par les gouvernements de droite, qui n’a d’ailleurs
pas été remise en cause par la gauche quand cette
dernière a exercé le pouvoir. Il y avait,
paraît-il, trop de médecins en France et il fallait
donc réduire leur nombre à former chaque année.
Aujourd’hui il y aurait environ une dizaine de milliers
de médecins étrangers en France. Ce chiffre
est approximatif car beaucoup d’hôpitaux ne déclarent
pas leurs médecins étrangers. Leur statut
est précaire, pourtant ils sont indispensables à
la qualité des soins dans les hôpitaux publics. Ils
sont rémunérés entre 30% à
50% de moins que leurs confrères français
alors qu’ils sont affectés dans les disciplines sinistrées
ou dans les hôpitaux périphériques peu attractifs.
Le ministère de la Santé estime que 10 000 d’entre
eux ont été régularisés par l’obtention
d’un concours depuis 1995.
Et
d’où viennent ces médecins immigrés,
Madame Le Pen, je vous le donne en mille ? À 31% du Maghreb,
à 14% d’Europe (hors U.E.), à 12% d’Afrique,
à 7% d’Asie, à 5% d’Amérique du
Sud…
Alors, Madame Le Pen, je vous pose une question. Si un de vos enfants
se blesse, par exemple en faisant du sport un dimanche matin, ce
que je ne vous souhaite pas. Vous allez aux urgences de l’hôpital
le plus proche. Et là, manque de chance pour vous,
c’est un médecin urgentiste Maghrébin ou Africain
qui est de service. Que faites-vous ? Vous demandez l’application
de la préférence nationale et refusez que votre enfant
soit soigné par un Arabe ou un Noir ?(...)
J’ajoute, Madame Le Pen, que cette
politique de l’immigration est particulièrement pénalisante
non seulement pour les jeunes français qui voudraient être
médecins et qui en sont empêchés par le numerus
clausus, mais aussi pour les populations maghrébines ou africaines.
Ces dernières sont en effet privées de médecins
alors qu’il y a tant à faire dans ces pays.
Laurent Joffrin : Je vous ai donné un exemple
au départ, vous n’avez pas répondu.
Marine le Pen : Mais je vous ai répondu
! Je vous ai dit qu’il n’y a plus d’allocations.
Laurent Joffrin : Vous mettez en œuvre une
politique discriminatoire.
Marine le Pen : Monsieur, je vous dis que pour
le patron, mais vous êtes le grand défenseur du patronat,
je vous en félicite.
Laurent Joffrin : Pourquoi ?
Marine le Pen : … parce que je vous dis…
Laurent Joffrin : Pourquoi ?
Marine le Pen : … pour le patron…
Laurent Joffrin : Non, je défends la travailleuse
étrangère qui ne doit pas, en tant que salariée,
avoir des droits différents des travailleurs français.
C’est ma position. Je vais vous dire une chose. C’est
la position de l’immense majorité des Français.
Marine le Pen : Monsieur…
Jacques Nikonoff :
(...)Madame Le Pen, la préférence
nationale que vous préconisez désarme les travailleurs.
Car dans un groupe, une entreprise, un atelier, face au patron,
il faut que tout le monde s’unisse. Hommes et femmes. Français
et étrangers. Jeunes et moins jeunes. Ouvriers, employés,
techniciens et ingénieurs. Tous. Vous dénoncez d’un
côté les entreprises du CAC 40, mais d’un autre
côté vous divisez les travailleurs face aux patrons
du CAC 40 !
Laurent Joffrin : … ils ne sont pas xénophobes,
ils ne sont pas racistes, ils ne laisseront pas faire ça
!
Marine le Pen : Monsieur Joffrin, l’augmentation
des cotisations ce n’est pas pour les cotisations salariales,
vous n’avez pas compris.
Laurent Joffrin : La suppression des allocations
familiales c’est pour le patron ?
Marine le Pen : Oui Monsieur !
Laurent Joffrin : Ah Oui ? D’accord !
Marine le Pen : Je vais vous dire ce que je pense.
Je pense que les allocations familiales…
Laurent Joffrin : … pas pour les étrangers
!
Marine le Pen : … sont là pour aider
les mères de famille…
Laurent Joffrin : … françaises !
Marine le Pen : … françaises…
Laurent Joffrin : Voilà, on est d’accord
!
Marine le Pen : … pour faire des enfants
français.
Laurent Joffrin : On est d’accord. Vous voulez
une politique discriminatoire contre les travailleurs et les travailleuses
étrangers, voilà !
Marine le Pen : Non Monsieur, je veux une politique
de natalité pour que la solidarité s’exprime
à destination des mères de famille françaises
qui vivent dans des conditions de plus en plus difficiles. Ça
n’est pas d’ailleurs à une haine ni à
quoi que ce soit, ni à un mauvais sentiment à l’égard…
Jacques Nikonoff :
Il est vrai que des millions de familles
vivent dans des conditions extrêmement précaires. Mais
la solution, Madame Le Pen, n’est pas de transformer
les Françaises en poules pondeuses et de les enfermer chez
elles dans leurs foyers. Vous voulez revenir en arrière
par rapport à la libération de la femme et à
l’égalité hommes-femmes. La vraie solution
est double.
D’un côté, l’accueil de la petite
enfance et les crèches doivent être développés.
Voilà à quoi doit servir une partie des 100
milliards d’euros annuels que vous voulez utiliser pour rembourser
les spéculateurs ! Le M’PEP va même beaucoup
plus loin puisque nous voulons créer un service public
de l’aide aux familles et aux personnes seules.
D’un autre côté, il faut réaliser l’emploi
pour tous. Pour y parvenir il faut remettre en cause
le modèle économique et financier de croissance mis
en place à partir des États-Unis dans
le cadre de la révolution conservatrice néolibérale.
Modèle, Madame Le Pen, que vous vous refusez à
remettre en cause. Je propose le droit opposable à
l’emploi. Il signifie que celui qui n’a pas d’emploi
peut s’opposer à l’État en faisant gratuitement
appel auprès des tribunaux. L’État sera alors
condamné à proposer des emplois au plaignant.
La notion de droit opposable à l’emploi remet en cause
les principes mêmes du capitalisme. Elle pose en effet le
problème de la finalité de l’économie
et propose une réponse progressiste, internationaliste et
universaliste. Avec des droits opposables qu’il faut
financer, l’économie est remise
à sa place qui est de produire des richesses permettant de
répondre aux besoins de la population dans
le respect de l’environnement.
On produira biens et services pour
permettre l’application du droit au logement, aux soins, à
l’éducation, à la culture, à une alimentation
saine, etc. C’est l’orientation
générale de l’économie qui est changée,
le mode de production lui-même sera profondément transformé.
(...)Le financement de 4 millions de salaires coûterait
160 milliards d’euros à partir d’un salaire annuel
de 40 000 euros, incluant les cotisations sociales. Où
les trouver ? Depuis une trentaine d’années, dans tous
les grands pays industrialisés, la révolution conservatrice
a eu pour but d’opérer un détournement
massif des revenus du travail vers les revenus du capital. Il faut
donc inverser la tendance.
En France, en trente
ans, la rémunération du capital a pris au travail
(masse des salaires et des cotisations sociales)
près de 10% du PIB, soit près de 200 milliards d’euros
cette année. C’est-à-dire largement plus que
les 160 milliards nécessaires pour financer 4 millions de
salaires.
Ces emplois seront créés principalement dans
la sphère non-marchande (fonctions publiques d’État,
hospitalière, territoriale ; associations ; syndicats ; mutuelles
; entreprises et groupements de fait à but non lucratif...),
car il s’agit d’abord de répondre aux
besoins des populations.
Imposer des embauches obligatoires dans le
secteur marchand (privé) n’a pas semblé réaliste.
Pour embaucher du personnel, en effet, l’employeur privé
doit avoir un marché auquel répondre par l’embauche.
Quand ce marché n’existe pas, comment faire ? Subventionner
sur fonds publics le secteur privé ? Cette option n’a
pas été choisie. Les créations d’emplois,
les investissements publics, les mesures protectionnistes et le
transfert de ressources vers la population – et donc vers
les consommateurs – contribueront à offrir des débouchés
nouveaux aux entreprises privées et au commerce.
Laurent Joffrin : Non, c’est une hostilité
!
Marine le Pen : … de ceux qui sont étrangers
dans notre pays.
Laurent Joffrin : Vous êtes obsédée
par ça !
Marine le Pen : Mais non, absolument pas !
Laurent Joffrin : Mais si ! Regardez, c’est le début
de votre programme !
Marine le Pen : Je considère juste que nous
n’avons pas les moyens.
Laurent Joffrin : C’est le début de
votre programme !
Marine le Pen : Nous n’avons plus les moyens.
Jacques Nikonoff :
Madame Le Pen dit exactement comme
Monsieur Sarkozy ou les dirigeants socialistes : nous n’avons
plus les moyens de nous offrir le plein-emploi et une protection
sociale de qualité. La droite classique et les socialistes,
depuis une trentaine d’années, avec l’aide
de multiples directives européennes, démantèlent
progressivement notre système social. C’est la même
chose, d’ailleurs, dans tous les pays de l’Union européenne.
Mais ce démantèlement est en quelque sorte uniforme
: tout le monde est touché par la baisse des retraites, le
chômage, celle des allocations chômage, des remboursements
des dépenses de santé, etc. Le Front national
fait le même diagnostic : la France n’aurait plus les
moyens. Mais le remède du FN est différent : pour
lui, il faut sacrifier les étrangers avec la préférence
nationale. Aujourd’hui ! Car si nos moyens nous font
défaut malgré l’étranglement des étrangers,
ce sont d’autres catégories qui passeront à
la casserole, mais cette fois ce seront des Français !
En réalité, c’est le
diagnostic lui-même qui est faux ! La
France a parfaitement les moyens de s’offrir une protection
sociale de qualité et le plein-emploi. Il
faut, pour cela, sortir de l’eurolibéralisme, prendre
des mesures protectionnistes dans le cadre de la charte de La Havane,
frapper à la caisse les personnes fortunées, les grands
groupes, les banques et établissements financiers…
Tout ce que vous ne voulez pas faire, Madame Le Pen.
Car si on frappe les riches, la France aura parfaitement les moyens
de reconstruire une protection sociale digne de ce nom. En fait,
vous ne défendez absolument pas les « petits »,
vous défendez les « gros » ! Car si
vous défendiez les « petits », vous
ne diriez pas comme les « gros » que
la France n’a plus les moyens.
Mais quelle idée
avez-vous de la France, Madame Le Pen ? La France est un grand pays,
très riche, dont le problème est qu’il est pillé
par une classe capitaliste qu’en réalité vous
défendez !
Laurent Joffrin : Marine Le Pen, je lis votre programme,
cela devrait vous intéresser, c’est votre programme
: « à l’origine de la plupart des
maux dont souffre notre pays : la politique d’immigration
». C’est le premier chapitre, la première
phrase de votre programme.
Marine le Pen : La politique d’immigration.
Laurent Joffrin : Oui, absolument, la politique
d’immigration.
David Pujadas : Marine Le Pen vous répond.
Laurent Joffrin : Je n’ai pas terminé,
vous répondez !
Marine le Pen : Vous êtes très agressif,
Monsieur Joffrin. Vous avez un problème ?
Laurent Joffrin : Je termine mes idées.
Permettez-moi de le faire.
David Pujadas : Allez-y !
Marine le Pen : Non, vous n’exprimez pas
des idées, là, Monsieur, vous invectivez. Vous êtes
extrêmement excité. Vous êtes très agressif.
C’est pas la peine, on peut échanger sans être
agressif.
Laurent Joffrin : Alors échangeons.
David Pujadas : Terminez et Marine Le Pen vous
répondra.
Laurent Joffrin : Je peux terminer ? Je peux terminer
? Donc, ça c’est la première phrase du premier
chapitre de votre programme. La plupart des maux dont souffre la
France, c’est la politique d’immigration. Hein ? On
est d’accord ? C’est marqué ! Or la crise financière,
c’est pas l’immigration. La crise écologique,
c’est pas l’immigration. La crise agricole, c’est
pas l’immigration. La crise de l’euro, c’est pas
l’immigration non plus. Donc c’est une outrance. C’est
une exagération.
David Pujadas : Alors on finit.
Laurent Joffrin : Je n’ai pas terminé
! Je ne dis pas que la politique d’immigration n’est
pas un problème. Mais la gauche a eu grand tort de sous-estimer
ce problème. Mais ça n’est pas le seul problème.
Vous exagérez, c’est une outrance, c’est de la
propagande.
Marine le Pen : Je crois avoir beaucoup plus parlé
d’économie ce soir que d’immigration.
Laurent Joffrin : Je vais y venir.
Marine le Pen : Je pense que l’immigration
est utilisée à des fins économiques, effectivement,
et que l’immigration rentre dans le plan des mondialistes
pour chercher en permanence des profits supplémentaires et
notamment en mettant les salariés en concurrence. Je pense
que c’est un des éléments. Le deuxième
élément c’est qu’on a abandonné
l’assimilation pour l’intégration et je pense
que ça a été une erreur majeure. Qu’on
a laissé se développer dans notre pays des revendications
communautaristes que je conteste formellement parce que moi je pense
que la République est une et indivisible.
Jacques Nikonoff :
Madame Le Pen continue son petit jeu qui
consiste à enfoncer des portes ouvertes. Encore
une fois, tous les patrons du monde, de tout temps, ont toujours
utilisé l’immigration pour des raisons économiques
: faire pression sur les salaires, entraver la capacité d’organisation
du salariat et le diviser, mettre les travailleurs en concurrence
au niveau international, le tout, évidemment, pour augmenter
les profits.
Madame Le Pen fait semblant de dénoncer
cette situation car elle contribue, avec ses diatribes contre l’immigration,
à diviser le monde du travail face au patronat.
(...)La mondialisation,
comme je l’ai déjà dit, est la même chose
que le néolibéralisme. C’est la mise en œuvre
concrète de l’idéologie néolibérale.
Les politiques de mondialisation visent
à réorganiser le travail à
l’échelle planétaire pour rediscipliner le salariat
des pays occidentaux qui avaient tant lutté dans les années
1960 et 1970 (...)
Madame Le Pen fait une énorme erreur de diagnostic, ou plutôt
fait semblant de commettre cette erreur quand elle considère
qu’à l’origine de la plupart des maux dont souffre
notre pays se trouverait la politique d’immigration. C’est
vraiment n’importe quoi ! Notre pays
souffre des mêmes maux que tous les autres pays développés,
même ceux qui n’ont pas d’immigration : la domination
d’un capitalisme mondialisé et financiarisé
débridé.
Ce type de capitalisme, en Europe, est aggravé
par les politiques de l’Union européenne et l’euro.
Pourquoi Madame Le Pen n’en parle-t-elle pas ? En vérité,
Madame Le Pen préfère parler de « mondialistes
» plutôt que de capitalistes, car son projet
de société c’est le capitalisme ! Certes,
un capitalisme national et familial, mais un capitalisme quand même.
Et les diatribes de Madame Le Pen contre l’euro ne visent
pas en réalité à dénoncer la monnaie
unique pour les souffrances qu’elle impose aux peuples, mais
parce qu’elle est un obstacle à la construction
de ce capitalisme national et familial auquel elle aspire.
Je termine sur trois choses.
D’abord, personne n’a décidé d’arrêter
l’ « assimilation », qui n’a
jamais existé, pour la remplacer par l’ «
intégration ». Ou plutôt si, l’assimilation
a bel et bien existé. Mais c’était l’objectif
officiel – monstrueux - de la politique algérienne
du gouvernement français du temps de la colonisation !
On a les références et la nostalgie que l’on
peut, Madame Le Pen ! Aucune « intégration
» n’est possible - et ce serait pire avec une politique
d’assimilation -, qu’il s’agisse d’immigrés
ou de Français, avec le chômage de masse.
Où allez-vous intégrer s’il n’y a pas
d’emploi ? Il est impossible de résoudre
les difficultés de certains quartiers quand le taux de chômage
des jeunes avoisine parfois 50%. Il faut donc, d’abord,
régler le problème du chômage – de tous,
Français et immigrés - si on veut agir efficacement
sur l’échec scolaire, la sécurité, le
renflouement des caisses de protection sociale...
Ensuite, Madame Le Pen, vous dénoncez le communautarisme.
Mais vous faites vous-mêmes du communautarisme ! Qu’est-ce
que la préférence nationale, si ce n’est du
communautarisme ? Comment pouvez-vous vous étonner, alors,
que d’autres pratiquent également la préférence
pour ceci ou pour cela ?
Enfin, vous voulez vous présenter comme républicaine
en rappelant que la France était « une et indivisible
». En effet, la devise de la République est «
liberté, égalité, fraternité ».
Trois valeurs, Madame Le Pen, que manifestement vous ne comprenez
pas. La préférence nationale, vos diatribes contre
les immigrés, sont à l’opposé des valeurs
de la République. L’extrême droite en France
a voulu renverser la République en 1934. Son modèle
était le régime de Vichy. Elle a toujours soutenu
les dictatures fascistes à l’étranger.
Laurent Joffrin : Vous n’êtes pas républicaine
!
Marine le Pen : Et que par conséquent…
Laurent Joffrin : Vous n’êtes pas républicaine
!
Marine le Pen : … on ne doit pas répondre…
Laurent Joffrin : Vous pouvez toujours faire référence
à la République, vous n’êtes pas républicaine
!
Marine le Pen : Ah oui, bien sûr ! La République
est une et indivisible et donc je m’oppose à toutes
les revendications communautaristes.
Laurent Joffrin : Moi aussi, c’est une banalité.
Marine le Pen : Oui, mais aujourd’hui, Monsieur,
elles se multiplient.
Laurent Joffrin : Moi je suis pour l’égalité
!
David Pujadas : Attendez ! Marine Le Pen, terminez
!
Laurent Joffrin : Je reviens sur le problème
économique parce que vous proposez de sortir de l’euro,
dévaluer de 20%. Je ne dis pas comme beaucoup de gens, c’est
impensable, c’est irréaliste. Je ne dis pas ça.
Mais vous ne pouvez pas par contre ne pas reconnaitre que c’est
extrêmement risqué et même dangereux. Pour deux
raisons. Trois. La première c’est que quand vous dévaluez
de 20% - c’est pas de l’économie, c’est
du bon sens -, les produits importés augmentent beaucoup.
L’essence augmentera forcément. Donc le pouvoir d’achat
des Français sera mis en cause.
Marine le Pen : Non !
Jacques Nikonoff :
Monsieur Joffrin, entre deux risques
et deux dangers, il faut choisir les moindres. C’est rester
dans l’euro qui est risqué et dangereux. Regardez la
situation de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal, de
l’Espagne. Prenons l’exemple de la Grèce.
Le seul moyen qu’a ce pays de s’en tirer, ce n’est
pas la sortie de l’euro à la sauce de Madame Le Pen,
qui ne ferait qu’aggraver une situation déjà
dramatique, mais de sortir de l’euro en rompant avec l’eurolibéralisme.
Sortir de l’euro ne suffit pas, il
faut, en plus, sortir de l’Union européenne ou ne pas
appliquer ses règlements et directives. J’ai
développé dans mon livre Sortons de l’euro
! une partie entière sur cette question. Voulez-vous,
Monsieur Joffrin, que la France suive le chemin dramatique de la
Grèce – ce qui est inéluctable – si elle
ne sort pas de l’euro ? Vous n’avez
rien démontré à propos des risques et des dangers
que vous évoquez, et vous faites exactement comme Madame
Le Pen avec ce genre d’affirmations péremptoires.
Vous dites ensuite que si le franc est dévalué, les
prix importés vont « beaucoup » augmenter.
Attention, Monsieur Joffrin, ne vous engagez pas sur un terrain
que manifestement vous ne maîtrisez pas. Certes, la dévaluation
du franc, comme toute monnaie d’un autre pays qui sortirait
de l’euro et dévaluerait, va automatiquement renchérir
les prix des biens et services importés. La sortie d’extrême
droite de l’euro que propose Madame Le Pen serait incapable
– je vais y revenir – de faire face à cette situation.
Mais pas la sortie de gauche de l’euro que je préconise
! Pourquoi tentez-vous, de façon parfaitement malhonnête,
de faire des amalgames et d’ignorer les
différences radicales qui existent entre sortie de gauche
de l’euro et sortie de droite et même d’extrême
droite ?
En premier lieu, l’augmentation des prix des produits
importés, ou du moins de certains d’entre eux, ne comporte
pas que des inconvénients. C’est le cas des
biens intermédiaires (...) destinés à
être réincorporés dans d’autres biens
ou à être détruits par leur utilisation pour
produire d’autres biens.
Ils concernent les produits minéraux, le textile, le bois
et le papier, la chimie, le caoutchouc et les plastiques, la métallurgie
et la transformation des métaux, les composants électriques
et électroniques. L’augmentation des prix de
ces biens va inciter les entreprises françaises à
relocaliser ce qui peut l’être, ou à développer
les productions nationales de ces biens pour qu’elles se substituent
aux importations.
La politique de sélectivité
du crédit permise par la nationalisation des banques et de
la Banque de France et la sortie de l’euro permettra
de financer le développement de ces productions à
des taux d’intérêt très bas.
Le véritable problème sera celui de la transition
entre le moment de la dévaluation et celui de la montée
en puissance de productions nationales de substitution.
Pour gérer correctement cette période, et éviter
que l’augmentation des prix des biens intermédiaires
ne se diffuse à toute l’économie, le gouvernement
disposera de plusieurs instruments. 1) La TVA peut être modulée
selon les biens, les périodes et les secteurs économiques
pour lisser les prix. 2) Les accords bilatéraux de coopération
commerciale peuvent se conclure positivement par des accords sur
les prix des biens intermédiaires importés par la
France. C’est possible, mais il faut reconnaître que
le résultat est aléatoire. 3) Il faudra faire
jouer la concurrence entre les pays qui auront refusé de
conclure avec la France des accords bilatéraux de coopération
commerciale. Je prends l’exemple des instruments
et fournitures à usage médical et dentaire
pour lesquels la France avait, en 2010, un déficit
commercial de 1,1 milliard d’euro. Le gouvernement
français pourra demander aux importateurs de baisser
leurs prix. En cas de refus ils seraient
interdits de marché en France si d’autres
producteurs, dans le même pays ou ailleurs, acceptent les
prix demandés par le gouvernement français.
En deuxième lieu, une politique de gauche respectueuse de
l’environnement devra s’attacher à faire
baisser le volume du commerce international grâce à
la relocalisation des activités productives.
L’essentiel
de ce qui est consommé à un endroit doit être
produit, dans la mesure du possible, à proximité de
cet endroit.
Il y aura donc de moins en moins
de produits importés, et donc l’augmentation du prix
de ces produits n’aura plus qu’un effet réduit
sur l’économie.
La vraie question est celle de la période
de transition qui peut durer des années. À cet égard,
la modulation du taux de TVA est un instrument très efficace.
Mais il ne peut être utilisé, évidemment, qu’en
désobéissant à l’Union européenne
qui interdit ce genre de pratique.
Monsieur Joffrin, vous vous êtes aussi inquiété
du prix de l’essence. J’ajoute que
le problème est le même pour toutes les matières
premières que la France ne produit pas sur
son sol. Comment faire pour ne pas être pénalisés
par la hausse des prix qui suivra une dévaluation ?
En règle générale, les gouvernements apportent
des aides ponctuelles à certaines professions particulièrement
touchées comme les marins pêcheurs, les transporteurs
routiers et les agriculteurs.
Mais il est possible d’aller bien au-delà
de cette politique conjoncturelle pour mettre en place un dispositif
structurel à partir des « stocks stratégiques
» de pétrole. Je rappelle que le pétrole
est considéré comme un produit stratégique
par tous les pays depuis la Première Guerre mondiale. Dès
1925, de manière unilatérale, la France a imposé
aux opérateurs privés la détention de stocks
de réserves pour répondre initialement aux besoins
en carburants des armées. Désormais il s’agit
de faire face aux conséquences d’une crise pétrolière
internationale, d’une grève de la navigation, d’un
boycott politique, etc.
Il est possible d’ajouter à
cette liste la protection contre la variation des prix. Les États
comme la France, membres de l’Agence internationale de l’énergie
(AIE), sont astreints aujourd’hui à la constitution
de stocks de pétrole brut et/ou de produits finis représentant
90 jours d’importation nette. Pour ce qui la concerne, l’Union
européenne a fixé une norme de 90 jours de consommation.
Je propose que la France augmente son stock
stratégique à 360 jours de consommation. Son but serait
de proposer aux résidents français un prix fixe de
l’essence, quelque soit le prix international du brut. Le
stock baisserait lorsque le prix international du brut monte, et
inversement.
En troisième lieu – je sais, Monsieur Joffrin, que
vous n’aimez pas la révolution bolivarienne
et Hugo Chàvez – mais la France peut diversifier
son approvisionnement pétrolier en se rapprochant du Venezuela.
(...)La France n’importe rien du Venezuela !
En 2008, l’origine de ses approvisionnements en pétrole
était la suivante : pays de l’ex-URSS (29%), Afrique
(29%), Moyen-Orient (22%), Mer du Nord (20%). L’épuisement
en cours des gisements de la Mer du Nord permet de faire appel au
Venezuela. Pour éviter de dépenser des devises
en dollar, la France peut proposer un accord de troc à
ce pays : du pétrole contre des biens industriels
ou agroalimentaires fabriqués en France (le
Venezuela n’a pas encore atteint son autofinance alimentaire),
de la technologie, de la main-d’œuvre
qualifiée…
Monsieur Joffrin je vous retourne votre commentaire de tout à
l’heure : c’est du bons sens !
En dernier lieu, Monsieur Joffrin, il n’y a aucune
raison pour que le pouvoir d’achat soit remis en cause.
J’observe d’ailleurs que c’est le seul cas où
vous vous inquiétez de la mise en cause du pouvoir d’achat.
On ne vous a pas entendu, par exemple, protester contre
la baisse des retraites résultant de la politique de Monsieur
Sarkozy. Admettons que vous ayez été touché
par la grâce, et que désormais la préservation
du pouvoir d’achat vous apparaisse comme l’alpha et
l’oméga de la politique économique et sociale.
(...)
À nous Madame Le Pen ! Est-ce que vous voyez les choses comme
cela ? Pas du tout ! Si la France sortait de l’euro
dans les conditions que vous préconisez, le pouvoir d’achat
serait écrasé. Cela ne fait aucun doute puisque vous
n’avez pas expliqué comment vous vous y prendriez pour
le préserver.
Laurent Joffrin : Bon, d’accord, mais c’est
l’évidence même. Quand on dévalue, la
gauche elle-même a fait trois dévaluations, ça
ne lui a pas beaucoup rendu service. Quand on fait une dévaluation,
on craint ensuite d’en faire une autre. Parce que vous êtes
attaqué sur les marchés, que vous soyez dans l’euro
ou pas c’est pareil. C’est même moins dangereux
quand vous êtes dans l’euro. C’est comme ça.
Et donc vous êtes attaqué et donc vous êtes obligé
de comprimer, comme disent les économistes, la demande. Comprimer
la demande cela veut dire comprimer les salaires. Et donc votre
politique qui est censée accroître les salaires, qui
est censée être très sociale, conduira, c’est
sûr - mais c’est un risque qui est considérable,
c’est un risque considérable -, conduira à une
baisse de pouvoir d’achat. Et je termine. Vous dites,
faut pas aider la Grèce. Ça c’est toujours la
préférence nationale. Pas un sous pour les Grecs !
Marine le Pen : Cela n’a rien à voir.
Jacques Nikonoff :
(...) Une dévaluation semble être
assimilée à quelque chose de négatif. (...)Cette
idée n’a aucun fondement. L’histoire économique
enseigne qu’il existe des dévaluations réussies
et d’autres qui sont loupées. En
France par exemple, 17 dévaluations ont eu lieu au XXe siècle,
de 1928 à 1986. Parmi les dévaluations réussies,
il y a celle que Poincaré opère en 1928 avec une baisse
de 80% du franc ! Les deux dévaluations de 1958, décidées
par de Gaulle dans le cadre du plan Rueff, sont également
des réussites. La dévaluation de 1969 est également
un succès : amélioration quasi immédiate de
la balance commerciale, reconstitution spectaculaire des réserves
d’or et devises, accélération sans précédent
de la croissance et des investissements ! (...)
Il est vrai que d’autres dévaluations ont été
des échecs. Mais votre interprétation des
trois dévaluations faites par la gauche dans les années
1980 est totalement à côté de la plaque.
Le problème de la gauche,
en 1981-1983, n’est absolument pas celui-là.
L’augmentation de la demande, faisant suite à la politique
de relance de Mitterrand-Mauroy (augmentations des salaires, d’allocations
sociales, création d’emplois…), au lieu de développer
l’emploi en France, a provoqué une augmentation des
importations et un décrochage du franc par rapport au mark.
Une dévaluation ne pouvait alors réussir qu’à
deux conditions : prendre des mesures protectionnistes et sortir
du Système monétaire européen. Ce
ne sont donc pas les dévaluations du gouvernement de gauche,
en elles-mêmes, qui ne lui ont pas rendu service, mais l’alignement
de la gauche sur l’orthodoxie néolibérale.
Monsieur Joffrin, vous enfilez les idées reçues. Quand
vous dites par exemple qu’une dévaluation suscite automatiquement
une attaque des marchés financiers, que l’on soit ou
non dans l’euro, vous ne savez manifestement, là non
plus, de quoi vous parlez. Quand vous dites que c’est
moins dangereux lorsqu’on est dans l’euro, allez raconter
cela aux Grecs, aux Irlandais, aux Portugais ! L’euro, au
contraire, empêche ces pays de se défendre.
Autre ânerie, Monsieur Joffrin, quand vous prétendez
que lorsqu’on est « attaqué » par
les marchés financiers, on serait « obligé
» de comprimer les salaires. Si on suit votre raisonnement,
il faudrait donc s’aplatir devant les marchés
financiers et laisser faire les spéculateurs. Très
bien, Monsieur Joffrin, vous avez choisi votre camp, c’est
clair ! En réalité, il est parfaitement possible
de maîtriser les marchés financiers. À
votre avis, cher Monsieur Joffrin, pourquoi la Chine n’est-elle
pas attaquée par les marchés ?
J’ajoute encore autre chose. Les pays de l’Union européenne
n’ont pas « aidé » la Grèce
et les Grecs, au contraire. Ils ont fait faire une petite
promenade touristiques en Grèce à leurs capitaux pour
qu’ils reviennent à la case départ qui était
celle des banques, surtout allemandes et françaises, augmenté
d’un petit pécule.
Le prix à payer a été
d’enfoncer encore un peu plus ce pays avec des prêts
sur lesquels les pays censés « aider »
les Grecs vont en réalité faire une marge
significative (de l’ordre de 2%
pour la France et l’Allemagne). Et surtout pour les conditions
qu’ils ont mises : une austérité extravagante
qui est en train de détruire le pays.
Laurent Joffrin : (...)Si vous n’aidez pas
les Grecs, ils feront défaut et immédiatement cela
créera une panique bancaire. Et vous allez créer l’équivalent
de ce qui s’est passé pour Lehman Brothers. C’est
la vérité. Quand on a dit à Lehman Brothers
vous faites faillite, vous faites défaut, on va dire la même
chose pour la Grèce. C’est une dette souveraine ce
n’est pas une dette privée, mais la Grèce fera
défaut et il y aura une panique bancaire. Et vous aurez une
récession beaucoup plus forte. Et c’est pour ça
que les gens aident la Grèce.
Marine le Pen : Alors, Monsieur…
Laurent Joffrin : Ce n’est pas du tout par
altruisme.
Marine le Pen : Attendez !
Laurent Joffrin : Ou par naïveté.
Marine le Pen : Monsieur Joffrin, ce que vous ne
dites pas c’est que c’est la situation actuelle qui
est dangereuse.
Laurent Joffrin : Toujours à côté
!
Marine le Pen : La question… mais non, pas
du tout !
Laurent Joffrin : Mais si !
Marine le Pen : Mais non !
Laurent Joffrin : Je vous parle de l’hypothèse
où vous dévaluez. Répondez !
Marine le Pen : Nous sommes lancés sur un
cheval qui part…
Laurent Joffrin : Oui, d’accord, mais répondez
sur la dévaluation !
Marine le Pen : Je vais vous répondre…
qui part directement à la falaise. Je préfère
me jeter du cheval au risque de m’égratigner les genoux
ou de me luxer une épaule.
Laurent Joffrin : Une belle image mais elle ne
correspond à rien.
Marine le Pen : … que de partir à
la falaise où nous allons nous tuer. Je pense que la politique
qui est menée actuellement de l’euro…
Laurent Joffrin : Voilà !
Marine le Pen : … est un véritable
suicide social.
Laurent Joffrin : Moi je parle de votre politique.
Marine le Pen : Donc…
Jacques Nikonoff :
(...)On ne sait toujours pas comment Madame
Le Pen compte s’y prendre pour éviter la perte de pouvoir
d’achat que pourrait provoquer la dévaluation qu’elle
préconise.
J’en profite pour relever une autre contre-vérité,
Monsieur Joffrin, quand vous affirmez péremptoirement, comme
toujours, que si la Grèce fait défaut il y aura une
panique bancaire et une récession beaucoup plus forte. Je
rappelle, encore une fois, que le défaut est l’acte
politique majeur auquel le gouvernement grec devrait consentir s’il
voulait sauver son pays.
Il n’y a absolument aucune raison
pour qu’une panique bancaire se déclenche. Si, par
hasard, tel était le cas, elle serait simple à endiguer.
Premier cas : une panique bancaire
à l’extérieur de la Grèce, essentiellement
vis-à-vis des trois ou quatre banques en France et autant
en Allemagne qui ont des créances significatives sur la Grèce.
Que faire ? La Banque centrale européenne peut tout simplement
mettre des liquidités à disposition de ces
banques. Ou les gouvernements concernés. Même
un étudiant de première année en économie
peut comprendre cela (...).
Deuxième cas : une panique
bancaire en Grèce. La BCE peut intervenir dans les
mêmes conditions que précédemment, mais le
plus efficace est la sortie de l’euro. Dans les deux
cas, la peur que vous essayez de diffuser auprès des citoyens
n’a aucune raison d’être.
Quant à la récession qui serait
beaucoup plus forte avec un défaut, vous n’y êtes
pas du tout, Monsieur Joffrin.
La récession est provoquée par les plans d’austérité
imposés par l’UE et le FMI en contrepartie des crédits
accordés à la Grèce.
Le redéveloppement de la croissance passe par l’arrêt
de l’austérité, le défaut, la sortie
de l’euro.
(...) Une dévaluation du franc est nécessaire mais
insuffisante si on veut construire le plein-emploi et inscrire la
France dans un nouvel ordre économique international plus
juste, basé sur la coopération et non sur la compétition.
(...)
Je ne peux pas laisser Madame Le Pen se présenter
comme détenant une sorte de monopole sur l’idée
de sortie de l’euro. Ce qu’elle propose, c’est
une sortie d’extrême droite de l’euro qui désorganiserait
totalement la production française, affaiblirait notre pays,
ferait baisser les salaires, augmenterait le chômage et conduirait
la France à se fâcher avec un grand nombre de pays.
À ce projet chaotique répond
la sortie de gauche que nous préconisons avec le M’PEP.
La différence avec le projet de Madame Le Pen est comme la
différence entre la nuit et le jour. Ainsi, le Front national,
dans son document « Comment sortir de l’euro ? Les
12 étapes essentielles » omet des mesures qui,
seules, pourraient permettre la réussite de la sortie de
l’euro. Ainsi le FN « oublie » : l’annulation
de la dette, la fermeture définitive du marché obligataire,
primaire et secondaire, la nationalisation des banques, le contrôle
des mouvements de capitaux et des changes, l’organisation
du dépérissement de la Bourse. Son « projet
» de sortie de l’euro n’est que de la politique
politicienne à usage électoral : le FN a besoin d’en
parler car cela flatte une partie de son électorat dans le
sens du poil.
Laurent Joffrin : Marine Le Pen, comment vous sortez
des marchés financiers ? Vous voulez sortir du monde, pratiquement
! Vous pouvez aussi sortir de la planète terre ! Mais, attendez,
sortir des marchés financiers, je ne suis pas insultant,
cela ne veut rien dire !
Marine le Pen : Vous êtes tellement représentant
de la caste ! C’est incroyable !
Jacques Nikonoff :
Derrières vos fausses querelles, Monsieur
Joffrin et Madame Le Pen, vous avez au moins un point commun : vous
ne voulez pas sortir des marchés financiers. Monsieur Joffrin,
vous êtes tellement pétri de préjugés,
et vous, Madame Le Pen, vous prétendez « sortir
» des marchés financiers sans proposer aucune
mesure pour y parvenir, que votre numéro de duettistes devient
lassant. Madame Le Pen, pourquoi voulez-vous
rembourser la dette aux spéculateurs ? Pourquoi voulez-vous
leur faire ce cadeau ? Comment espérez-vous redresser la
France si notre pays continue à avoir ce fardeau sur les
épaules puisque vous proposez – finalement comme l’UE
et le FMI en Grèce – que la France rembourse les spéculateurs
? Il ne faut pas rembourser la dette, du moins aux spéculateurs
et aux personnes fortunées.
Quand vous dites que vous voulez sortir des marchés financiers,
sans expliquer comment vous allez vous y prendre, vous discréditez
la lutte pour la sortie de l’euro et le démantèlement
des marchés financiers. Au-delà des mots,
vous intervenez en réalité comme un agent de l’euro
et des marchés financiers tellement vos analyses et vos propositions
sont inexistantes, inefficaces et contreproductives, caricaturales.
(...)Il faut démanteler les marchés
financiers et non simplement les réguler.
Je vais commencer par dire un mot des opérateurs
principaux des marchés financiers et ensuite je prendrai
les quatre marchés financiers principaux pour tenter d’expliquer
brièvement comment les démanteler : marché
obligataire, marché des actions, marché des changes,
marché des produits dérivés.
Commençons par les principaux opérateurs des marchés
financiers. Les fonds de pension sont les plus gros acheteurs de
titres au monde, essentiellement les fonds de pension américains,
puis loin derrière ceux du Royaume-Uni ou des Pays-Bas. Ils
achètent surtout des actions, mais aussi une bonne proportion
d’obligations, font des opérations de change pour leurs
achats de titres étrangers. En France, les fonds de pension
seront progressivement fermés – comme l’épargne
salariale – sans pénaliser ceux qui y cotisent ou ceux
qui sont à la retraite et en bénéficient. Vous,
Madame Le Pen, vous êtes favorable aux fonds de pension et
à l’épargne salariale, c’est-à-dire
aux marchés financiers. Quant aux fonds de pension étrangers,
ils ne pourront acheter d’obligations françaises puisque
le marché obligataire sera fermé, ni d’actions
françaises puisque, par la loi, les actions qui resteront
cotées ne pourront être détenues par des non
résidents, sauf exception. La même contrainte s’exercera
sur les fonds mutuels (SICAV en France). Les hedge funds seront
interdits en France, les hedge funds étrangers n’auront
pas le droit d’acheter des titres français. Comme le
contrôle des changes et des mouvements de capitaux sera remis
en vigueur et que les produits dérivés seront interdits,
sauf exception, les opérateurs des marchés ne pourront
y déployer leurs nuisances. Ils seront asphyxiés par
la raréfaction progressive des titres financiers dont ils
font leur miel (actions, obligations…).
Le marché obligataire doit être fermé car c’est
lui qui organise le chantage à la dette sur les États.
Ces derniers ne doivent plus se financer sur le marché obligataire.
Mais alors comment faire, s’exclame angoissé Monsieur
Joffrin intérieurement, qui ne peut même pas imaginer
que la question puisse se poser ? Je le rassure tout de suite :
en arrêtant les émissions publiques de bons du Trésor.
Mais alors comment les États pourront-ils se financer ? De
trois manières : 1) En vendant des bons du Trésor
directement aux particuliers dans le cadre de la collecte de l’épargne
populaire. 2) En obligeant les banques et compagnies d’assurance
à acheter des quotas de bons du Trésor. 3) En obtenant
des avances et des prêts sans intérêt de la Banque
de France. Ça c’est pour le marché primaire.
Concernant le marché secondaire, il sera lui aussi fermé
: ceux qui détiennent des bons du Trésor ne pourront
plus les revendre. Rappelons que c’est sur le marché
secondaire que la spéculation prend naissance. Il sera néanmoins
possible de revendre ses titres, dans certains conditions, mais
seulement à l’État. En fermant le marché
obligataire, la spéculation est totalement et définitivement
décapitée, les agences de notation n’ont plus
de grain à moudre ! Mais pour y parvenir, il faut sortir
de l’euro, parce que les traités européens interdisent
les entraves aux mouvements de capitaux et les prêts des banques
centrales aux États. Je vois Monsieur Joffrin dans
son coin, tassé sur son siège, les yeux écarquillés
et la bouche bée…
Le deuxième marché financier à démanteler
est le marché boursier des actions. Pourquoi
? Parce que la raison qui a conduit à la création
des Bourses n’existe plus aujourd’hui.
Au XIXe siècle, il s’agissait
officiellement d’émettre des actions pour apporter
des capitaux aux entreprises cotées en Bourse afin qu’elles
investissent.
Aujourd’hui c’est l’inverse
avec le rachat d’actions : ce ne sont
plus les actionnaires qui apportent des capitaux, ce sont les entreprises
qui financent les actionnaires !
Les dégâts sur l’emploi
et l’environnement sont considérables, les
entreprises ne sont plus que des pièces sur un échiquier
que l’on déplace selon le bon vouloir des actionnaires.
Les grandes entreprises
cotées des secteurs financier, industriel, des services et
médiatiques doivent être nationalisées et retirées
de la cote. Dès lors, la Bourse ne représentera plus
d’intérêt pour les spéculateurs, et les
entreprises qui resteront sortiront d’elles-mêmes.
Le troisième marché financier
à démanteler est celui des changes.
Depuis la fin des accords de Bretton Woods
en 1971, où les changes sont passés d’un régime
de parités fixes à des changes flottants, les crises
monétaires et financières se multiplient.
Il faut donc organiser le contrôle
des changes et des mouvements de capitaux. Mais là encore
ce n’est possible qu’à la condition de sortir
de l’euro pour rendre le franc non convertible.
Quatrième marché financier à démanteler
: le marché des produits dérivés. Il a pris
naissance après la fin du système de Bretton Woods,
lorsque les agents économiques ont tenté de se protéger
des fluctuations de change. Le but était louable, mais très
vite les instruments de couverture et de protection contre le risque
de change se sont transformés en redoutables missiles spéculatifs.
Il faut donc les interdire, sauf cas particuliers dans le
cadre d’une réglementation très stricte.
Ni Madame Le Pen ni le FN n’évoquent ces questions.
Jamais. Leur « sortie » des marchés
financiers n’est que pure rhétorique. C’est pourquoi
leur prétendue sortie de l’euro ne peut fonctionner.
Je me tourne maintenant vers Monsieur Joffrin : vous avez dit tout
à l’heure que sortir des marchés financiers
ne voulait rien dire. Je vous l’accorde. Moi, contrairement
à Madame Le Pen, je parle de démantèlement,
car sortir signifie que les marchés financiers demeurent.
Avez-vous compris ce que j’ai dit,
Monsieur Joffrin, ou voulez-vous que je répète ?
(...)
Marine le Pen : Je suis ravie. Madame Fourest et
Monsieur Joffrin ont montré leur vrai visage aux téléspectateurs.
Ils ont montré qu’ils sont dans l’incapacité
de lutter argument contre argument, de parler de politique. Ils
sont dans l’invective, exactement comme ce qu’il y a
dans le Nouvel Observateur et dans ce livre [celui de Caroline Fourest].
Dans la calomnie. Dans l’amalgame. Dans le raccourci systématique.
Et parce qu’ils ont un rôle qui est essentiel de continuer
à laisser les manettes soit à l’UMP, soit au
PS, parce qu’on est tellement bien entre nous ! Et que, évidemment,
je suis dangereuse pour vous, Monsieur. Évidemment que je
suis dangereuse pour ce système. Qu’est-ce qu’elle
est dangereuse, Marine ! Elle va arrêter, elle va faire arrêter
ce qui aujourd’hui est le véritable pillage d’un
peuple par une élite !
David Pujadas : Eh bien, c’était le
mot de la fin.
Marine le Pen : Marine Le Pen elle va arrêter
ça ! Je comprends que cela vous inquiète !
Jacques Nikonoff :
Madame Le Pen ne va rien arrêter du
tout ! (...) Vous avez esquivé la plupart des questions qu’on
vous posait, vous parliez d’autre chose, vous étiez
hors sujet. En économie, vous ne tenez manifestement pas
la route, et si vous deviez conduire le pays, par malheur, nous
irions dans le mur. Vous n’êtes absolument pas à
la hauteur pour gérer une sortie de l’euro.
En tout cas Madame Le Pen peut remercier messieurs Pujadas,
Lenglet et Joffrin, ainsi que mesdames Duflot et Fourest
qui ont défendu le système par tous les moyens. La
manière dont tout ce petit monde politico-médiatique
s’y est pris avec vous a presque réussi à vous
faire passer pour une victime ! On aurait même pu vous plaindre,
tant les questions sans intérêt portant sur votre personne,
l’incompétence, les énormités proférées,
l’agressivité, les approximations, les interruptions,
les leçons de morale et leur suffisance étaient choquantes.
Encore trois ou quatre émission de la même veine, Madame
Le Pen, et votre score fera un bond dans les sondages. Le microcosme
politico-médiatique nourrit le FN tout en se défendant
du contraire.
David Pujadas : C’est le mot de la fin, merci.
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