REBELLES
(suite)
III
Le Parti du travail
(suite)
1 -Renault: l'affaire DREYFUS
(suite) |
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"Gourmands", comme ont dit au rugby d'un numéro 13 qui
se joue de la défense mais pousse sa course trop loin, oublie la
dernière passe, se fait enfermer, et "enterre le ballon"
au lieu de le "faire vivre", le Comité de Lutte
d'Aboulker comme la G.P. de Theureau, désormais, tant bien que
mal, unifiés, et dans l'ivresse, peut-être, de cette fusion
à chaud, ont ouvert - sans avoir encore fermé le
front du métro - celui de la cantine du Comité d'Entreprise.
L'occasion de rebondir à l'intérieur même de l'usine
en visant directement "le pouvoir syndical", voire
sa "police", était tentante. Peut-être
trop...
La CGT-Billancourt, ultra-majoritaire depuis plus d'un demi-siècle
(80% des voix), vient de faire, il est vrai, une grossière sottise.
Elle annonce à son tour une importante augmentation des tarifs
de repas - qui fait écho, inévitablement, à celle
du métro.
Un tract signé GP-Renault lie aussitôt les deux problèmes.
Fureur des permanents CGT, touchés au point sensible: l'argent
du Comité d'Entreprise. Bagarres. A la porte Zola, trente (très)
"gros bras" des Forges, le "bastion" CGT-PCF, agressent
les jeunes (filles et garçons) du "groupe de porte" G.P.
en train de diffuser le petit texte liant les deux affaires. Ce tract
attaque durement "la police syndicale" sur sa gestion de l'argent
des travailleurs - le C.E., et sa cantine. Ses distributeurs vendent en
même temps La Cause du Peuple, à la criée.
La "police syndicale" en question, piquée au vif, tente
de montrer ce qu'elle est, en effet, et de les rosser. Ce sont
les ouvriers présents qui spontanément l' en empêchent.
Au repas, racontent aujourd'hui les anciens ouvriers du Comité
de Lutte Renault, "des tables entières crient
"Vive Mao!" "Nous avions
fait l'effort de recalculer les prix, et de montrer que "l'arnaque"
n'était pas différente de celle de Pompidou sur le ticket
de métro. Nous étions reçus cinq sur cinq"..
.
A l'affichage des prix recalculés, les plus couillons des CGTistes
perdent les pédales. Furieuse baston. Pas mal de casse.
Selon le sociogue Jacques Frémontier, auteur d'un livre de commande
entièrement dédié à la gloire de la CGT-Billancourt
et au dénigrement des "maos", et donc, massivement repris
et loué par la "presse bourgeoise" de "gauche",
comme de droite, "la C.D.P. se montre extrêmement discrète
sur les formes brutales de cette nouvelle lutte. Un box de la cantine
S21 est entièrement dévasté.Deux serveuses, l'une
et l'autre mariées à des travailleurs immigrés, sont
matraquées et blessées."
(Cité par Marc Jarrel, op cit).
Dans son livre Les maos en France, l'honnête journaliste Michèle
Manceaux, alors au Nouvel Obs, fascinée, certes, alors,
par "Pierre", qui a su l'entourer
de toutes ses attentions, et jouer d'un prestige viril dû à
des actions de force auxquelles il ne participe, physiquement, ni de près,
ni de loin, recueille un autre son de cloche:
"Nous, on n'a pas donné un seul coup de poing, lui dit
un militant de l'usine. C'était les ouvriers. Ils foutaient
les marmites en l'air dans la cuisine. Il y eut sept, huit tables cassées,
avec la vaisselle, les chaises. Les travailleurs immigrés nous
défendaient vachement. Surtout les mecs d'Afrique noire qui ne
mangent qu'un plat de légumes, parce qu'ils envoient l'argent à
leurs femmes".
Michèle Manceaux, d'une parfaite sincérité dans la
défense des maos contre les incessantes campagnes de presse qui
les injurient et les noircissent - "fascistes rouges",
etc - se réveillera plus tard.
Elle livrera un témoignage impitoyable sur la façon dont
les dirigeants maos ou leurs "idiots utiles"
comme Glucksmann, manipulent les journalistes
puis les rejettent comme des citrons pessés, vidé
de la dernière goutte de jus, une fois qu'ils ont été
brisés dans leur carrière pour les avoir aimés, et
défendus. Du ridicule imprécateur à
frange, pas encore rumsfeldisé, elle fera le croquis,
cruel, d'un "intello" méprisant
et manipulant à ce point les "prolos" qu'il
passe les mains sur la chaîne graisseuse de sa pisseuse mobylette,
pour les noircir, avant de s'approcher de l'usine. Mais
c'est dans ta cervelle, Dédé le faiseur, qu'il fallait passer
la Javel.
Sur le front de la bouffe, à Billancourt, la "percée"
ne sera pas aussi simple que dans le métro.
Qui se frotte au tabou de l'argent syndical s'y pique...
Le soir même 200 CGTistes agressifs viennent "choper"
Aboulker sur sa chaîne. Ils essayent de le "sortir". Le
"fils de bourge" est courageux. Il hurle, et il se bat. Peine
perdue. Un contre 200, sa chance est faible.
Au cri de "Aboulker expulsion", il est traîné
jusqu'au plus proche pont de la Seine, et menacé d'être "f...à
la baille". Puis il est reconduit jusqu'à la Place
Nationale. Viré manu militari de l'usine. Par le syndicat!
Entre temps, ses compagnons de chaîne, qui l'aiment beaucoup,
ont débrayé au cri de "Liberté
Liberté! A bas la police syndicale!" Les
militants des Comités de Lutte entraînent quelques autres
ateliers à débrayer. Rien à faire!
Aboulker est licencié de Renault, dans la
foulée.
Theureau va le suivre bientôt, cité d'abord,
comme lui, dans un tract CGT dénonçant nommément
"Aboulker, Theureau, Richard, un groupe de provocateurs dirigés
par le flic fasciste Theureau, du département 49, qui agressaient
les employés de la station Billancourt", entraînant
une intervention massive de la police, et une "chasse au faciès"
touchant "dix camarades portugais et africains des départements
49, 12 et 74 arrêtés avec brutalité et détenus
24 ou 48 heures" - "chasse au faciès"
(bien réelle), au cours de laquelle "Theureau
n'a pas été inquiété, car il est blond..."
Culotté.
- Même si Theureau, en s'esbignant en douce, peu de temps après,
en donnant de sérieux gages de repentir (lire page), et en retournant
à son destin d'ingénieur, "crapule grassement
payée au service du capital", laissant "dans
la merde" les immigrés qu'il avait effectivement
poussés à la révolte, brûlant eux,
leurs vaisseaux, s'offre en exemple parfait à la plus
caricaturale des critiques. Sale type.
Aimé Albeher parle
Interrogé sur le sujet, Aimé Albeher, qui dirigeait la CGT
de l'ensemble du groupe Renault, et pas la CGT-Renault-Billancourt, devenue,
on le voit ici, un exemple parfait de "police syndicale", n'esquive
pas la discussion.
"La seule chose que nous craignions alors vraiment, c'est que des
gens comme Aboulker et Theureau, que nos gars avaient flairés depuis
longtemps, ou leurs copains de l'extérieur, parmi lesquels il y
avait deux ou trois drogués ultra-violents, qui pouvaient être
dangereux, n'entraînent de pauvres immigrés sans expérience
dans des actions jusqu'auboutistes, et ensuite les laissent tomber"...
Analyse qu'aucun qu'aucun des rescapés immigrés de la saga
"mao" de Renault que l'on peut aujourd'hui retrouver ne partage,
aujourd'hui.
Même s'il est vrai qu'on peut s'interoroger sur l'attitude alors
jusqu'au boutiste de cadres maos comme Theureau et d'autres "établis",
comme de celle de Geismar, Rolin, Le Dantec, ou "Pierre Victor"...Puisqu'entre
temps, ils ont effectivement déserté toute action militante
sur Renault, et sur les autres usines, se disent, pour la plupart, anticommunistes,
ou loin des "illusions de la politique" - et plus que critiques
à l'égard des engagements des militants arabes sur la question
de la Palestine, lutte de libération nationale contre un Etat raciste
et colonial, devenue, pour ces renégats, simple appendice d'une
"question juive", au centre du monde...
Houcine "Liu Shao Shi"
Un des militants ouvriers maghrébins de Renault- Billancourt, et
pas des moindres, n'hésite pas, aujourd'hui, à prolonger
une réflexion, amorcée dès cette époque, sur
les limites de l'attitude de la G.P. de 1970 à l'égard de
la CGT.
Par réalisme, il a d'ailleurs fini lui-même par rejoindre
la grande centrale, "en négociant directement
les conditions de (son) intégration avec Aimé Albeher"
- après l'abandon, par les maos "officiels", de tout
travail militant sur Renault - où il était resté
lui-même simple O.S. sans s'arrêter un seul instant de militer
après l'A.G. liquidatrice des "Chrysanthèmes",
à la Toussaint 1973...
Fort, toujours, du soutien et de la confiance des immigrés
de l'Ile Seguin et du reste de l'usine, comme de celle des autres sympathisants
ouvriers des "maos", que Theureau, Clodic, Demuynck,
"Pierre" et cie avaient laissés en plan, Houcine a continué
à se battre, lui, donc, dans ces nouvelles conditions, jusqu'à
sa retraite définitive, survenue en novembre 2007.
Resté en contact étroit avec Sadok Ben Mabrouk,
et d'autres, il n'hésite pas à dire qu' Albeher n'a
pas tort, sur un point: quand il accuse les chefs maos
d'avoir soulevé les jeunes immigrés, de les avoir poussés
à prendre des risques, puis de les avoir lâchés, en
les laissant se tout seuls, après avoir été tabassés,
licenciés, condamnés, emprisonnés, ou expulsés
(comme Driss d'Argenteuil) - alors que les "grosses
têtes" du mouvement, devenues célèbres grâce
à la combativité et au courage de ces jeunes gens qu'ils
avaient encadrés, allaient se recycler, au prix d'un repentir
public, peu ragoûtant, dans des postes confortables des media, de
l'université, ou de la politique parlementaire.
On touche ici un point sensible.
Houcine, était surnommé "Liu Shao Shi"
à l'époque des Comités de Lutte, dont il fut le trésorier
et la discrète éminence grise.
Comme le dirigeant communiste chinois, syndicaliste clandestin devenu
compagnon de la "Longue Marche", puis premier Président
de la République fondée par Mao avant d'être sauvagement
destitué pendant la Révolution culturelle et de mourir dans
ses excréments au fond d'une geôle, Houcine n'avait jamais
été complètement convaincu par la critique théorique
du syndicalisme en tant que tel.
Il approuvait la ligne générale des maos, s'engageant,
y compris physiquement, dans ses applications les plus concrètes,
tout en restant discret. Mais il a toujours défendu son point de
vue par la méthode "vent doux, pluis fine"
chère aux communistes chinois. Les autres rescapés de l'aventure
Renault en témoignent tous.
Sa préférence allait, il ne s'en est jamais
caché, à une ligne recentrée sur des revendications
concrètes, bien matérielles, et d'abord sur le salaire,
longtemps point faible de la "pratique mao", à Billancourt
- polarisée sur les cadences, et les "petits-chefs".
Devenu l'un des principaux "commissaires politiques"
des "maos" dans l'usine, ce militant discret et cultivé,
d'une grande finesse n'excluant pas une capacité personnelle de
prise de risques, a su faire évoluer "les copains",
au fil du temps, vers une action moins focalisée sur des "coups"
spectaculaires, et moins systématiquement centrée sur
la dénonciation mono-maniaque de la la "police syndicale"
- assimilée, à tort, selon lui, à toute la CGT, "loin
d'être pourrie dans son ensemble" et
"où la plupart des adhérents de base, des militants,
certains délégués, et même une partie des permanents
étaient au fond des ouvriers comme nous, et de braves mecs"
.
Après la décomposition de l'"ex- G.P.", cet
homme au langage mesuré qui n'a pas de mots assez durs, aujourd'hui,
pour fustiger l'abandon de Renault, et du reste, par les "grands
chefs maos" en débandade, avait de slides arguments
pour entrer en "négociation", selon sa propre
expression, dans la perspective de son "intégration à
la CGT": "avec Albeher lui-même!"
.
Débarrassée, apparemment au moins, de la "force mao",
qu'elle n'avait jamais réussi à détruire dans un
combat frontal, mais qui a déserté le terrain, d'elle-même,
"pourrissant par la tête", la CGT-Billancourt
allait retrouver, mais un peu tard, une certaine combativité
dans le combat contre la liquidation de l'usine, ponctué d' "opérations
coups de poing" de style mao, puis prolongée
par une vigoureuse campagne pour la défense des "dix
de Renault" - de jeunes délégués
CGT de la nouvelle génération réprimés
pour des actions de force, devenus depuis cadres dirigeants de
la Centrale de Montreuil, comme Jean-Louis Fournier.
Aimé Albeher avait donc tout intérêt à convaincre
le rude Roger Sylvain, Certano, et les autres, d'accepter la main tendue
par un homme comme Houcine.
Derrière ces retrouvailles se profilait une possible réunification
du prolétariat de l'usine dans son ensemble, avec le rapprochement,
enfin réalisable, des O.P. combatifs issus de la tradition "gauloise"
du communisme de la métallurgie parisienne, et des O.S. immigrés
de l'Île Seguin, dont le fameux "cinquième
étage", bastion des maos, et de Houcine, personnellement.
Celui-ci jouissait, dans tout Billancourt, d'une autorité et d'un
prestige incontestés - étant devenu, dans la dernière
période, un des trois membres de la "direction mao de Renault"
(avec le bel établi brun Denis Clodic et son intime mentor "Pierre
Victor")...
Sadok Ben Mabrouk
Houcine s'abstient toutefois d'accabler Jacques Theureau. Pas plus que
ne le fait Sadok Ben Mabrouk, resté lui aussi très militant,
après son fracassant licenciement, suivi par une période
de formation professionnelle intense, et l'insertion dans un emploi solide,
dans les Hauts de Seine.
Aujourd'hui ingénieur du son dans une grosse société,
père de famille rangé, il est resté socialement des
plus actifs, sur la Palestine notamment.
"C'est sur la Palestine, avant tout, autant que sur les
problèmes d'usine, que j'ai rejoint le Comité de Lutte et
les Maos". Homme de convivialité, au sourire
toujours aujourd'hui ravageur, et d'esprit large, Sadok, a gardé
quelques contacts, épisodiques, avec Theureau."Tant qu'il
a été à Renault, en tout cas, il s'est bien comporté.
Un militant sérieux, doublé d'un brave type. Après...".
Sadok hésite encore à mettre "Jacques" "dans
le même sac" que les autres liquidateurs du C.E. de la GP.
"Il y en a, dit-il, ils peuvent crever! Qu'on me donne
les coordonnées du cimetière, et j'irai pisser sur leur
tombe...Mais Jacques, non. C'est un naïf, c'est un suiviste...A la
fin, il a gobé toutes leurs conneries, et décroché
complètement... Mais c'est tout de même un gars qui a été
brave, tout le temps qu'il était à Renault. Ne l'oublions
pas. Depuis, je ne sais pas ce qu'il fait exactement, sur le plan politique.
Plus grand chose, sans doute. J'ai du mal à comprendre ça.
Il doit être mal dans sa peau. C'est dommage."
Sadok est le fils d'un vrai militant de la gauche tunisienne, qui
"a sauvé des juifs pendant la guerre, en les cachant".
Resté droit dans ses baskets - devenus des mocassins de cadre classiques
et sans apprêt - il est toujours sur la brèche, dans une
importante association de parents d'élèves, marquée
à gauche, où il exerce des responsabilités à
l'échelon régional...
Aux législatives de 2007, il a entraîné les
amis de la la Palestine de son secteur dans une campagne des
plus actives en faveur de l'ancienne maire communiste de Nanterre,
la cardiologue Jacqueline Fraysse (réélue). "La
preuve qu'il restait un potentiel au PCF...Contrairement aux principaux
dirigeants d la G.P., Jacqueline est restée une véritable
amie de la Palestine. Quand Arafat, sur son lit de mort, vivait ses tout
derniers instants à l'hôpital de Clamart, elle y allait,
tous les soirs..."
Au chevet d'Arafat, à Clamart, maos et musulmans,
unis
A Clamart, Jacqueline Fraysse a trouvé les toutes premières
gerbes de fleurs rouges et blanches, sur lit de feu!illage vert, aux couleurs
de la Palestine, qu'étaient venus déposer une poignée
de "maos un jour, maos toujours", restés fidèles
à Arafat, et au Fatah.
Accompagnant des amis musulmans connus dans un combat commun contre la
loi d'interdiction du voile, autour du Mouvement pour la justice et la
Dignité, le M.J.D., que nous avions créé,
ensemble, nous étions présents présents,
sur place, au moment même où l'hélico français
affrété par Jacques Chirac survolait Issy les Moulineaux
avant de se poser. Attirant évidemment l'attention de caméras
du monde entier - Japon, Corée, etc, nous avions ainsi constitué
le premier germe d'une mobilisation bientôt puissante, répétée
patiemment, soir après soir.
L' initiative avait été si réussie qu'elle avait
entraîné Leïla Shahid, la très prudente ambassadrice
de l'OLP à Paris, à réviser ses plans en catastrophe.
Elle pensait se limiter à faire signer un livre d'or très
loin de là, dans un petit local. Il lui fallut virer de bord, et
appeler ses gens à venir signer notre livre d'or, sur place, dans
les amas de fleurs, sous les petits mots d'amour, oui d'amour, glissés
à l' intention de l'indestructible fidayin engagé dans son
ultime bataille, comme au Mur des LamentLamentations, dans les interstices
des vieilles pierres de l'Hopital Militaire Percy de Clamart, devant de
petits "autels", à même le sol, faits d'une grande
photo et d'une ou deux bougies...à quelques dizaines de mètres
de la chambre ou "Le Vieux" tentait encore de rester près
de nous quelques heures de plus, puis quelques minutes et de dernières
poignées de secondes.
C'est là aussi ue nous devions, en masse, cette fois, accueillir
à bras ouverts les rabbins à longue barbe et à grand
chapeau noir, enveloppés du keffieh à damier du De Gaulle
palestinien, venus pour l'occasion d'Autriche et des Etats-Unis, membres
du groupe religieux juif antisioniste Natureï Karta.
Ce sont aussi des militants de l'ex-G.P., pas "ex-militants"
pour un sou, et pas repentis, certes, de leur soutien aux Palestiniens
de Karamé, de Munich 1972, et de Septembre Noir, qui, talkie walkie
en main, au sein du service d'ordre d'Euro Palestine, allaient ensuite
protéger, contre d'éventuelles provocations d'infiltrés
de l'extrême-droite juive, l'entrée, puis la sortie, des
mêmes rabbins, venus se joindre au grand meeting organisé,
par l'association d' Olivia Zemor et Nicolas Shashahani - frère
du Volodia Shashahani, "Volo", de la G.P. de Grenoble...Et tout
ceci allait nous confirmer, "Sergent-Chef" et "le colonel",
en premier, puis nos nouveaux amis musulmans rouges, prolétariens,
du Cercle Charles Tillon d'Aubervilliers, hommes, femmes et "gamins"
des collèges au physique de "deuxième ligne" All
Blacks, ou Argentins, dans l'idée que la spirale avait passé
le point bas de la boucle, et que le temps de nouvelles initiatives de
masse revenait, après celui, patient, des réseaux...
- Revenant, dans la sérénité de son modeste appartement
de retraité du XII ème arrondissement de Paris, sur les
années mao, à Billancourt, Aimé Albeher
n'a pas tout à fait tort, donc, on le lui accorde volontiers, quand
il observe que des gens comme July, Geismar, Rolin, "Pierre",
Theureau, sans doute, et d'autres, ont entraîné de jeunes
ouvriers, notamment immigrés, à prendre tous les risques,
avant de les lâcher en rase campagne - au premier mort...
Ce qu'allaient devenir, après, les jeunes arabes sortis du rang
qui, à l'image de Pierre Overney lui-même, avaient pris au
sérieux les appels à la "guerre de partisans",
au sabotage, et au soulèvement? "Qu'ils se démerdent!"
"Pas responsables des choix individuels de tous et de chacun",
les chefs du mouvement auto-dissous sous eux, dans une diarrhée
verbale, répugnante, n'ont plus de temps à perdre à
"ces salades"...Ils sont trop affairés, entre
les cours de Morale qu'ils donnent, à jouir des avantages d'une
reconversion accélérée dans des vies confortables
de petits notables intellectuels...Placements de leurs économies,
résidences secondaires, études des enfants à l'étranger,
voyages...
On a plus de mal à suivre l'ancien permanent syndical de Renault,
puis du Comité Central du PCF, quand il donne sa version du licenciement...syndical
de Jacques Aboulker.
"Ils faisaient une campagne, à la cantine, pour que les
gens ne payent pas...Comme dans le métro...Quelques dizaines les
ont suivis...Cela a entraîné des affrontements avec les serveuses,
des agressions...Le mari d'une serveuse, lui-même employé
chez Renault, s'en est mêlé...Il y a eu un incident...Il
est venu se plaindre auprès de la direction...Contre Aboulker...
La direction ne faisait rien.Pas de sanctions, rien! Alors,le gars s'est
adressé au syndicat.On est allé choper Aboulker dans l'
Ile Seguin...A 200...On l'a sorti...Voilà...
Quant au licenciement, ce n'est pas du tout quelque chose que nous avons
réglé avec la direction.Dans une usine comme Renault, nationalisée
à la Libération sous un gouvernement comprenant des communistes
(et des gaullistes), on risquait toujours de nous accuser de collusion
avec la direction, on faisait très attention à ne pas y
donner prise.Quand ils ont annoncé le licenciement d'Aboulker,
on était en discussion avec la direction de Renault sur la refonte
de la grille des salaires, au niveau de l'ensemble du groupe.Ça
durait depuis un mois.Les résultats étaient intéressants,
réduisant l'éventail des rémunérations.Avec
de bonnes augmentations pour tous, notamment les plus bas...Un jour, on
s'est revus pour un tour de table. "Monsieur Albeher, vous voulez
venir avec moi, prendre un café?" m'a demandé le
directeur des relations sociales, Reyber.C'était le lendemain de
notre descente à l'Ile Seguin, pour Aboulker. - "Qu'est
ce que c'est que cette histoire, hier soir?" - Je lui ai répondu:"Vous
ne faites pas votre boulot, vous vous rendez compte.Avec tout ce qui se
passe, on en a marre!...- Nous avons mis Monsieur Aboulker à la
disposition des services du personnel...Vous êtes satisfaits?...Alors,
ce accord, on le signe?"
Opération retour
Licencier un "mao", c'est simple. dans le principe. Le premier
jour. Un "motif", une paperasse. Après, ça se
complique.
Une de nos innovations préférées, c'est l'"opération-retour"
(dont l'auteur aura la chance de vivre une expérience des plus
vivantes à l'usine des Batignolles, après en avoir été
licencié au printemps 1970, peu après la campagne du métro
à Renault, et l'"éjection" d'Aboulker (lire page).
Dans une "opération-retour", le ou la militant (e) viré
revient, par la porte ou par la fenêtre - voire par les caves. Le
plus souvent, avec un tract; parfois avec des "escort-boys"...Il
tient, le plus longtemps possible...
La méthode a été inventée le 17 décembre
1969 par une jeune militante de feu,"établie" à
Peugeot-Sochaux, au "montage-chassis" , puis licenciée
pour "incitation à la révolte" dans le cadre de
l'effervescent conflit des "peintres au pistolet", parti de
la base, et à dimension anti-hiérarchique...
Ancien lui aussi de la pépinière mao de de Louis-le-Grand,
où ce garçon, né en 1951, fils d'un vieux notable
intellectuel du PCF, s'est engagé très tôt dans les
actions-choc des C.V.B., avant d'aller "s'établir" à
Peugeot Sochaux, d'être licencié, tabassé par les
flics et condamné à un an de prison ferme, qu'il a purgé,
Yves Cohen, rallié, en 1973, à la liquidation de la GP,
a accepté de revoir "Polo", qu'il n'aura jamais eu, lui,
l'occasion d'appeler "colonel", au nom du bon vieux temps -
mais ni de raconter quoi que ce soit sur l'expérience mao à
Sochaux, un échec retentissant malgré des dépenses
d'énergie considérables, ni même de communiquer le
nom, et éventuellement, les coordonnées, de la "mao
du chassis". Il a fallu se débrouiller sans lui. On l'ai fait.
Elle s'appelle Danièle Léon (lire page)
La pratique des "opération-retour" allait très
vite se généraliser. Devenant même, à la fin,
par trop systématique, et, de ce fait, stérile. Toute innovation
a son temps, elle vit, grandit, s'enrichit, décline, et meurt,
rabougrie en routine... "Maxima a minimis", la méthode
a un bon impact politique, à peu de frais - et sera utilisée,
bien entendu, à Billancourt - comme aux Batignolles (lire page),
mais aussi par par le jeune mineur de charbon Creton, militant maoiste
à la fosse Dejardin, dans le Douaisis (nord, lire page), et beaucoup
d'autres usines "travaillées" par les maos sur l'ensemble
du territoire...
A Renault, où les progrès de l'implantation maoiste le permettent,
le retour d'Aboulker est d'abord soigneusement préparé,
en douce, sur les chaînes...
Le jour venu, avec deux autres militants licenciés, Jacques pénètre
clandestinement dans le vaste périmètre, ouvert, notamment,
sur la Seine, et difficile à verrouiller, de la métropole
ouvrière de Billancourt.
A la Sellerie, il parvient à rejoindre ses compagnons d'atelier.
Il est reçu "à bras ouverts".
A la Mécanique - premier étage, secteur où le travail
est spécialement éreintant, et les chefs, du même
métal, deux gardiens interviennent aussitôt. Trois-cents
ouvriers débrayent aussi sec, et les renvoient dans leurs vingt-deux
mètres. Mais bientôt, c'est une meute de 20 chacals qui collent
aux "refuzniks". Sur le coup de 20 heures, un vaste bordel enflamme
toute l'esplanade. Un véritable meeting rassemble de 3 à
500 ouvriers, du côté des vestiaires...
La CGT-Billancourt rameute ses "chiens de garde" au cri de "les
fascistes, à la porte". Leurs imprécations sont couvertes
par "CGT trahison! CGT fasciste!..." Mais les chose n'iront
guère plus loin qu'une démonstration vigoureuse, mais, somme
toute, symbolique, où les trois forces en présence se tâtent:
Direction de l'usine (Dreyfus), Maos, et CGT-PCF.
"Didier le Gaulois"
chute à Concorde
Il est vrai qu'un acteur de poids manque. Principal animateur, avec son
"ami Pierrot" (Pierre Overney), du groupe de jeunes ouvriers
professionnels français (O.P.), hautement qualifiés, que
leur sensibilité de rebelles, intrépides, leur anti-racisme
exemplaire et leur goût (prononcé) de la "castagne"
ont détaché du bloc PCF-CGT, et poussé dans les bras
des maos et, si l'on ose dire, des maottes, Didier Cornavin, le Gaulois
à l'épaisse tignasse rousse, bouclée, à la
fine moustache tombante, du même parti, et aux petits yeux de sanglier,
pétillants, malins, et, si Dieu veut, Inch'Allah, cruels, ne travaille
plus dans l'usine.
Il n'est plus là non plus, donc, pour y jouer de son influence,
de son "coup de boule", ou de ses petits poings charnus, "au
service de la cause" (du peuple).
Les flics croient l'avoir identifié comme un des responsables stratégiques
des raclées successives stoïquement reçues, dans les
couloirs du métro Billancourt, par leurs collègues en képis,
puis casqués, venus, sans succès, "libérer le
métro" (payant). Ils en sont même sûrs. Mais interpeller
"le Gaulois" au milliers de centaines ou de milliers de jeunes
ouvriers, pour qui il est Vercingétorix, Platini et le "Che"...
Changement de tactique.
Puisque les "prolos" devenus des "activistes" de la
"GP", - gaulois dopés à la druidique potion magique,
ou maghrébins au shit entre les dents, voire portugais, chrétiens,
certes, administrativement, mais bronzés, à l'extérieur,
souvent officiers déserteurs de l'armée coloniale, en Angola,
motivés, chauds, et bon frappeurs - tiennent le terrain au métro
Billancourt, à la sortie de leur "base rouge" riche en
bonnes barres de fer cylindriques, quadrangulaires, ou torsadées,
ainsi qu'en mauvaises ferrailles, boulons et autres tessons de bouteille
(Renault boit très peu d'eau), pourquoi ne pas leur céder
le terrain, là - c'est fait...- et suivre les pires "velus",
plus loin, dans le métro...On pourra enfin les mettre hors d'état
de nuire, à froid, dans les couloirs tranquilles de stations plus
éloignées du front...
C'est bientôt fait.
Au métro Concorde, une meute d' affamés, émargeant
aux Renseignement Généraux de la Préfecture de Paris
(RGPP), outillés, notamment, de cette espèce de martraque
incurvée, ultra-plate, ultra-courte, en forme de chausse-pied (plombé)
qu'on appelle "queue de castor" , tombent à bras raccourci
sur un ami de Cornavin - il en a.
L'infortuné...Jacky Lafortune - c'est son nom - un ancien responsable
charentais des Jeunesses Communistes, célèbre pour ses harangues
sur la révolution prolétarienne dans l'Allemagne des années
30 et Rosa Luxembourg, prononcées sur les bancs de la station Billancourt,
en pleine émeute, proteste, hurle, se débat..."J'ai
été con, dit sobrement Didier. J'ai voulu faire le malin,
voler à son secours, et l' "arracher". Je me suis jeté
dans la mêlée, poussé par mon bon cœur, comme
sœur Teresa" - avec laquelle, toutefois, cet excellent garçon
a peu de points communs...
" J'ai exhibé ma carte professionnelle Renault, en criant
je ne sais plus quoi - un appel au peuple, en tout cas. Résultat,
j'en ai pris plein la gueule pour pas un rond, je n'aime pas ça.
A coups de nerf de bœuf, en plus, ce n'est pas très fair play.
Et je me suis retrouvé devant un tribunal..."
Ils gueulaient, ils gueulaient, et les flics en civil, tournés,
pour ceux qui ne tabassaient pas, vers les badauds, criaient: "Ne
les écoutez-pas, n'y croyez pas, ce ne sont que des voyous, ils
battaient une pauvre femme, enceinte..."
A son tour, Cornavin est licencié. mais il garde la "pêche"
- il l'a toujours...Il va bientôt regrouper autour de lui, dans
la "zone de partisans d'Issy-les-Moulineaux" (92), sur l'autre
rive de la Seine, en face de l'Ile Seguin, une redoutable équipe
de jeunes ouvriers licenciés, comme lui, de la Grande Ecole Renault.
Regroupés à Issy, Didier-le-Gaulois, Jean-Marc Moto, Roro
le Mammouth et leur ami "Sergent chef" - déjà
cité (voir page), ainsi surnommé depuis son service militaire
dans les "commandos de l'air", que des gens qui mélangent
un peu tout confondent avec le "service action" de la DGSE,
alors que ça n'a rien à voir, mais rien, à part quelques
techniques universelles...), ne restent pas les bras croisés dans
leur nouvelle base.
Ils y font naître un puissant mouvement populaire d'occupation de
logements vides, qui donnera naissance, des années plus tard, à
l'actuel D.A.L. (Droit au Logement), sous l'impulsion d' un jeune charpentier
chrétien-maoiste du secteur de la place de La Réunion (XXème),
Jean-Baptiste Eyraud, dit "Babar".
Mais la "bande d'Issy" va mettre aussi son potentiel militant-militaire
au service de "copains" de toute la région parisienne
en difficulté, ou au contraire, à l'offensive, quand ils
ont besoin de "conseils d'experts" - et de "bastonneurs",
disponibles...
On trouvera les plus dévoués d'entre eux dans d'innombrables
opérations de redressement civique au prix d'inévitables
corrections physiques de nervis de l'extrême-droite raciste, de
petits-chefs odieux, ou de divers "connards", en appui au dur
travail d'implantation militante dans les bagnes d'immigrés de
la "zone nord ouest", sous la direction éclairée
du sage et solide "U Cervu"; avec lui aussi chez Fauchon...Les
plus raffinés des combattants de choc la "zone rouge d'Issy"
constitueront la pointe de diamant, le "groupe de flèche",
à l'avant-garde de la "colonne de 100", qui, brisant
le bouclage policier en plein centre du dispositif, à la Van Tien
Dung, va mettre en déroute un car entier de "brigades spéciales",
incendié au "cock", entre la rue des Ecoles et Saint-Michel,
le dernier jour du procès Geismar (22 octobre 1970, lire page);dans
le "groupe-bélier" de l'attaque de l'ambassade de Jordanie,
en juillet 1971; au "poste d'immobilisation" et à la
pose des menottes, dans le commando de l'opération "désarmez
la police", à Ledru Rollin, quelques jours plus tard, riposte
au coup de feu déchirant la poitrine de Christian Riss (voir page);
et, chaque fois qu'il le faut, aux portes de Renault...
"Roro le Mammouth"
Les policiers soupçonneront, sans preuve, plusieurs
d'entre eux, dont "Bouclette", un
sosie de "Didier le Gaulois", des
"petits nouveaux" de la "bande d'Issy",
et plusieurs ouvriers arabes de Billancourt, restés liés
à eux, d'avoir réalisé les principales opération
"pots de peinture" ou "cassage de gueule de
chefs-flics", dont le fameux Robert (lire page), aux abords
immédiats de l'usine, ou dans l'usine, qu'ils connaissent comme
leur poche - et où, virés ou pas, ils évoluent "comme
des poissons dans l'eau".
Les R.G., payés pour se poser des questions et échafauder
des hypothèses, gratuites, se demanderont même s'ils n'ont
pas enraciné, de longue date, à l'intérieur des ateliers,
et en marge des Comités de Lutte, la logistique de structures clandestines
de la N.R.P., capables de résister au temps, et caché des
stocks d'armes dans des recoins inaccessibles de l'usine, avec l'aide
de Maurice Brover ("Momo", le numéro 2 officieux de la
N.R.P., devenu l'animateur d'une rébellion des "clandestins"
contre Rolin, "Le Maréchal" ("Pinochet-Pinocchio"),
"Pierre" et les autres "liquidateurs")
Il se chuchotera, même, - ce qui, là, pour le coup, est assurément
vrai - que les "costauds" de la "bande
à Pierrot" ont soulevé "Pierre",
le "grand chef de la GP", qui ne les
a jamais impressionnés, et a perdu sur eux tout contrôle,
par le revers de son beau blouson d'aviateur neuf, des plus viril, le
soir-même de l'assassinat d' Overney, en février 1972, aux
portes de l'usine...
"Le Mammouth", particulièrement
remonté, ce jour-là, accusait le "gourou" planqué
des "maos", "Pierre Victor", d'avoir sciemment poussé
"Pierrot" à une provocation physique à la porte
(une "embrouille", appuyée, quasi-suicidaire).
"Pierrot" est mort en combattant, debout, les
yeux plantés dans ceux de l'homme de main qui pressait la détente
pour l'abattre comme un chien - et c'est aussi le sang d'un "Pierre"
au teint crayeux, qui n'avait plus rien d'un "Victor", et voyait
planer sur lui, aussi, les ailes de la mort, qui a bien failli, se jour-là,
pisser sur le trottoir.
Ce qui est sûr, aussi, c'est que le malheureux "P.V."
comme nous commencerons à l'appeler, dès lors, par dérision,
pétant de trouille, et qui s'interrogeait déjà depuis
quelque temps sur sa propre stratégie d'esquive, et de fuite, décida
dès lors de placer en première position sur la liste des
urgences, la meilleure façon de s'y prendre pour se débarrasser
d' une Gauche devenue vraiment prolétarienne, qui lui échappait
- avant de se faire lui-même, éventuellement, "liquider"...
Cette peur, devenue la sienne, d'une "vengeance" des
indomptables "amis de Pierrot", allait encore s'aggraver, cinq
ans plus tard, en 1977, après l'exécution nette et sans
bavures de Tramoni, au moment où, d'un autre côté,
toutes les pensées des policiers de la Brigade Criminelle, chargée
de l'enquête sur l'assassinat de l'assassin, s'orientaient dans
la même direction.
"Monsieur Cornavin, vous seriez-disponible, pour passer nous
voir demain? - Avec plaisir, mais c'est pourquoi? - Ne vous moquez pas
de nous. On peut venir vous chercher et vous placer en garde-à-vue,
si vous préférez"...
Didier s'y rendit, tranquille; et, comme le flic, un professionnel
d'expérience, en avait déjà la quasi-certitude, fournit
un alibi aussi "nickel", techniquement, qu'avait été
impeccable l'action des deux motards, le tir, et le repli, à Limeil-Brévannes,
ce jour inoubliable de 1977.
L'alibi fut vérifié, et, 30 ans
après, personne, en tout cas, dans la police, n'a identifié
le passager de la moto du "commando de la mémoire"...
Avant d'en venir là, début 1970, à Billancourt, avec
les premiers succès de la "bataille du métro",
l'immense travail - amorcé à 12, rue Lacépède,
à deux pas de la rue d'Ulm, puis à 40 dans un groupe élargi
se réunissant chez Jean Baby, dans la même rue, et poursuivi
de Belleville au marché de Montrouge, ensuite par la colonne des
150 de Flins, et celle de Marseille - commence à donner de premiers
résultats tangibles.
"Prolétarisation " et "militarisation"
- disions-nous - de la colère de mai. Nous marchons droit, sur
ces deux jambes.
Encore faut-il qu'à chaque étape, une réflexion collective
scande cette progression au cœur des consciences, nous permettant
de former, autour de nous, de nouveau bataillons de combattants, puis
de cadres...
C'est ce qui se passe, dans le cadre de "réunions de bilan",
et selon le processus maoiste de la critique- autocritique. Qu'il s'agisse,
à la base, d'assemblées générales d'activistes,
largement ouvertes, sans tri sectaire, aux ouvriers combatifs ayant faire
leurs preuves sur le terrain, comme c'est le cas tout au long de la bataille
du métro, à Renault. Ou, dans certains cas précis,
de réunions plus discrètes et sélectives...
C'est là que sont peu à peu dégagés, cooptés,
écoutés et formés, les cadres des luttes à
venir. Sur la base, non de leurs belles paroles ou de leur formation livresque,
mais de leur capacité effective à animer une mobilisation,
à écouter les gens, à observer l'ennemi, à
percevoir les nouvelles contradictions qui se dessinent, les nouvelles
étapes à franchir, les nouveaux moyens de lutte, le nouveau
langage et les nouvelles structures qui permettront encore de progresser.
Rosine
Ensuite la parole est à Rosine, notre unique "secrétaire
à l'organisation", qui tape clandestinement, sur la machine
de son bureau administratif tranquille de la fac de Jussieu, les "textes
internes", et se spécialise, aussi, dans les salades de riz
raffinées des interminables réunions du C.E., avant de tomber
sous l'influence de Denis Clodic, et de ses "salades"...
C'est elle qui envoie les orientations écrites, issues des "bilans
d'expérience" aux "boîtes aux lettres" (indirectes)
d'une cinquantaine de cadres-dirigeants, pas plus - elle l'a confirmé
à l'auteur, en 2007 - dans toute la France.
Ils sont chargés de les ventiler, ou mieux encore, d'en communiquer
la substance, verbalement, par cercles de réunions concentriques,
jusqu'à la base...
Petite brune vive et simple, au sourire plein de charme, Rosine n'a rien
d'une bureaucrate desséchée. Fille de déportés,
antisioniste rationnelle et cohérente, elle est capable d'aller
coller, rue des Rosiers, la nuit, des affiches en faveurs des moudjahidines
d'Al Assifa (l'armée du Fatah). Elle est là,
et bien là, chez Fauchon - où elle souvient que,
"comme toujours", "les garçons des
facs comme les filles " (nombreuses au sein du "mouvement
de la jeunesse"), s'étaient vus communiquer des "rendez-vous
secondaires", sans connaître aucunement l'objectif...
"A part que ce jour-là, on nous avait demandé de
venir avec de grands sacs, vides"...
Elle revoit l' "égyptien", qui, repartant en sa compagnie,
"zigzaguait un peu sur le trottoir, ébranlé par un
coup à la tête qu'il avait reçus d'un des "gros
bras" de Fauchon", venus "défendre la maison"
et "attaquer les copains, couteaux de cuisine en mains"...
Rosine figure aussi, en bonne place, dans le groupe qui défonce
à coups de bélier, le 23 juillet 1971, en fin d'après-midi,
les grilles de l'ambassade de Jordanie, fait fuir les gardes armés,
répand des litres et des litres d'essence mélangée
d'un peu d'huile, et laisse, à son départ, un haut panache
de flammes et de fumées montant directement du bureau personnel
de M.l'ambassadeur - un des bourreaux aux mains sanglantes de "septembre
noir", en 1970 et 1971. Tandis qu' un drapeau de la Palestine, rouge,
noir, vert et blanc, flotte fièrement en haut des grilles...
Mais le grand public, lui aussi, et d'abord, les lecteurs de La Cause
du Peuple, bientôt des milliers, puis des dizaines de milliers,
doivent aussi pouvoir accéder à l'essentiel des "bilans",
dépouillés de ce qu'il n'est pas souhaitable de rendre public,
noir sur blanc.
Cette circulation au grand jour des expériences, autocritiques
et analyses des méthodes de travail militantes permet à
des groupes de la G.P. de se former, spontanément, autour de la
"C.D.P.". Comme ce sera le cas à Poitiers, par exemple,
à l'occasion d'un soulèvement spontané de la jeunesse.
Ils nous contacteront ensuite, en formulant la demande de recevoir la
visite de travail d'un "cadre", (voir page). Ils souhaitent
simplement qu'on vienne les aider à se former, et à agir
en se formant, puis à synthétiser, ensuite, leur expérience,
à la communiquer et à en propager le meilleur...
suite col de droite
ici
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De
la guérilla d'atelier
au soulèvement
des O.S....
"Prendre et garder l'initiative, c'est le problème
fondamental de la guerre que nous menons...écrit La
Cause du Peuple (numéro 29, 14 octobre 1970).
Mais: "L'initiative n'est pas donnée toute prête,
elle est le fruit d'un effort conscient" (Mao, problèmes
stratégiques de la guerre prolongée, Œuvres complètes,T
II, p 86).
A Billancourt, après "la constitution
de premiers embryons de Comité de lutte d'ateliers et de
réseaux de diffusion de tracts internes dans les ateliers
et les cafés" - influence d'Aboulker, enfin reconnue
-la "première percée" a eu lieu dans l'Ile
Seguin. - A souligner: elle s'est produite sous l'impact
d'un événement extérieur au périmètre
de l'usine, " la campagne sur les morts d'Aubervilliers"
(un scandale dénoncé par une action-choc, initiative
(la C.D.P. s'abstient de le dire), des rivaux-amis de VLR, qui occupent
le CNPF (aujourd'hui Medef) à 150, avec la participation
d'intellos, dont le gaulliste Maurice Clavel. Ensemble, ils se font
éjecter par la police et sauvagemrnt tabasser.
Cinq travailleurs immigrés africains entassés dans
les locaux sordides d'un "marchand de sommeil", à
l'existence pour le moins tolérée par la préfecture
de police et la municipalité, étaient morts asphyxiés
dans la nuit. Ils avaient tenté de résister au froid
à l'aide d'un poële défectueux, bricolé.
C'est encore la dialectique extérieur-intériieur
qui produit une deuxième accélération
avec "la campagne du métro, poursuit le journal,
où "des centaines d'activistes sont apparus...".
Une prodigieuse bouffée d'oxygène. Mais attention:
il ne fallait pas dormir dessus. On n'a pas seulement fait appel,
à leur combativité physique dans la bataille, mais
à leur intelligence créatrice. Les "cogneurs"
les plus "gonflés" ne
sont pas des excités, bornés, des "bêtes".
Ils ont un cerveau qui fonctionne, et qui engendre ce "punch".
Héritiers de cultures, entrecroisées, et
d'une histoire, personnelle et collective, enracinée dans
le temps long, ils ont beaucoup à nous enseigner dans le
domaine de la pensée, et pas seulement dans celui de la bagarre.
"La révolte vient de loin" (Tillon),
et "les idées
justes", "des masses" (Mao)
"La révolte vient de loin", aimait dire le grand
communiste combattant, Charles Tillon, qui en fit le titre de ses
Mémoires - et va devenir un de nos plus prestigieux "compagnons
de route"...
Tillon, mutin de la marine de guerre, à Salonique, en soutien
à Marty, organisateur, de ceux de la Mer Noire qui ont choisi
le risque du gibet, ou du peloton, plutôt que d'aller combattre
l'insurrection prolétarienne des "soviets", dans
les ports insurgés des marins "rouges", prolétaires
de la mer, en armes, leurs frères - au tout début
du superbe XXème siècle...
Tillon, marin et métallo breton, formé à la
mer dure et dur comme le granit, qui allait devenir, trente ans
plus tard, à peine (une vie, déjà...), le chef
d'état-major militaire clandestin des FTPF, les Francs-Tireurs
et Partisans de France, à la pointe de la Résistance
(voir page) - avant d' être promu, pour le meilleur et pour
le pire, au sein du du premier gouvernement de la France (enfin)
libre, celui du général.
Appliquant le programme clandestin du Conseil National de la Résistance
(C.N.R.) créé par Jean Moulin, ce gouvernement de
front uni patriotique nationalise le "noyau dur" de la
finance et de l'industrie - dont Renault, vautré dans la
soumission aux maîtres étrangers. Il fonde la Sécurité
Sociale, EDF, et lance les recherches sur la bombe atomique, gage
de l'indépendance et de la liberté de la France pour
un siècle.
A la fin d'une longue vie de légende, Tillon, toujours communiste,
devient un des fondateur du Secours Rouge de 1970, au côté
des premiers chrétiens de la "théologie de la
libération" (Cardonnel, etc), de gaullistes révolutionnaires
(Clavel) et des Maos de la "Nouvelle Résistance"...Il
mourra presque centenaire, et toujours sur la brèche. Un
exemple!
"Troisième étape du
marxisme..."
Savoir contre savoir, guerre
des savoirs
La Révolte vient de loin, oui - et "les idées
justes" "des masses" - surtout quand elles se mettent
en mouvement, et qu'un collectif militant, (le "Parti")
comprend correctement son rôle.
Les combattants d'un parti "de type nouveau", inscrit
dans la "troisième étape" du processus ouvert
par le "Manifeste" du prophète à la barbe
fleurie de Trêves, dépassent une très ancienne
tentation: celle du prêche, fût-il "révolutionnaire".
Ils ne se conçoivent pas, ou plus, comme de nouveaux colons,
missionnaires d'un nouveau missel, pour un nouveau messie, laïc,
et porteurs de pesantes "Tables de la Loi" - dont le rôle
serait d'enfoncer dans le crâne du peuple de nouvelles "vérités
premières", assénées à chaque occasion
à grands coups d'homélies "laïques".
Comme si ce peuple, abruti, attardé, passif, "barbare",
n'avait pas d'autre destin, pas d'autre potentiel, que d'attendre
le salut d'une lumière venue d'ailleurs, d'un "en haut"
mystico-logique, de la Raison Première - et de s'élever
vers elle...
Aujourd'hui, "nouvelle étape" de développement
humain - et donc, de la pensée critique - nous ne sommes
plus au temps de Lénine - "deuxième étape",
marquée par l'avènement de la forme impérialiste,
tout-financière, et conquérante-guerrière,
de l'impérialisme, "stade suprême du capitalisme".
Notre "moment", "époque grandiose" (Mao),
s'ouvre à la fin des deux guerres mondiales - tombeau des
anciens Empires d'Europe pour lesquels Lenine écrivait toujours
au pluriel le mot "impérialisme" (ils se déchirent:deuxième
étape). Contre-choc des deux guerres mondiales successives
qui n'en font qu'une, "guerre civile européenne"
dont les protagonistes se sont entre-dévorés jusqu'à
l'os dans un mutuel suicide, les "guerres de libération",
"anti-impérialistes", toutes victorieuses, sans
exception aucune, conduisent au seuil de l'agonie "l'impérialisme
dominant" (américain), fugace et arrogant souverain
d'un très bref moment historique - cynique bénéficiaire
du double désastre européen - qu'il laissé
venir, chaque fois, avant d'intervenir en "sauveur suprême",
ramassant la mise à la dernière donne.
On peut crorie le contraire.
Car l' "hyper-puissance" étale, aux yeux
de vassaux complaisants, donc aveugles, toute l'apparence de la
force.
Mais sa débâcle dans cet "Extrême-Orient"
indochinois, gentil brouillon de l'Apocalypse que l'autre Orient,
dit "Moyen", plus proche de nous, lui prépare,
démontre tout simplement qu'à l'intérieur
du capitalisme mondial lui-même les force productives n'ont
pas cessé de grandir. Ce sont elles, jeunesse du monde rebelle,
qui font exploser les rapports de production, caducs de l'étape
précédente: celles des impérialismes européens,
conquérants jusqu'à 1914-17 - puis de leur
effacement devant un Maître Unique, défié par
un premier et provisoire rival, "rouge" du drapeau de
mort des "dragons du Roy", devenu celui des ouvriers-artisans
insurgés du faubourg Saint-Antoine, puis des ouvriers et
marins mutinés, et d'Octobre sur la Neva.
Ces forces nouvelles nées du capitalisme lui-même,
et de son âge colonial, ont acquis un potentiel humain
- force de travail, en masse - autant que culturel - formation technique,
industrielle et scientifique.
Dans ces conditions, inédites, donc, les peuples
ne sont plus sur la défensive.
Ils sont enfin les maîtres - non de leurs sociétés,
encore, mais d'une histoire qui leur permet d' "acquérir
et de conserver l'initiative"...
Ce qui n'exclut nullement, bien au contraire, un retour aux sources
de leurs cultures. On l'a vu par la première de ces les luttes
de libération nationale, celle de l'immense Chine, séculairement
humiliée, courbée, qui s'est "levée"
("Fanshen"), ébranlant
l'immense Asie , à commencer par la Corée, puis l'Indochine;
puis propageant les vibrations de son volcan du "Tiers Monde"
insurgé jusqu'au pays développés du "Second
Monde", l'Europe, l'Italie, la France...
"L'important", disait Staline,
"n'est pas ce qui est grand. C'est ce qui est petit et
qui grandit". La tendance...
C'est un fait. Et dans cet univers radicalement bouleversé,
au sein du "monde capitaliste hautement développé"
lui-même, il s'agit d'entendre, aux portes où
elles résonnent, et jusqu'à l'intérieur des
murs, les voix d'opprimés qui ne sont plus seulement ceux
d'autrefois, et qui sont de l' "ailleurs"
attiré, puis absorbé, à l'intérieur,
et qui ne sont pas des serfs, "barbares",
à peine sortis des ténèbres des cavernes, clignant
des yeux éblouis au grand soleil des idées qu'on leur
"bassine", mais des collectivités
en marche, fortes de cultures déjà revivifiées,
d'une pensée de groupe actif, en pleine ébullition
créative...
Et c'est ici que s'inscrit la nécessité comme
la possibilité de se mettre à l' écoute
de tous ces "gens d'en bas", venus souvent de loin, et
d'élaborer sous leur poussée une pensée
à la hauteur, émergeant du monde du travail,
des producteurs, source d'un nouveau savoir - savoir technique,
comme savoir de lutte...
Contre l'ancien savoir des anciens
maîtres d'une ancienne époque - celui
du moment nouveau, torrent qui les emporte.
Savoir contre savoir, guerre des savoirs...
Les combattants de la "troisième étape"
ne sont pas les porteurs de faibles lueurs, peinant à tirer
les masses des ténèbres où les tiennent enfoncés
les forces d'impérialismes coloniaux en pleine expansion,
en pleine puissance (européens) - "deuxième
étape", Léninisme...
Ils sont de l'époque où l'impérialisme,
désormais au singulier - faiblesse...- barricadé sur
son Île continent, entre deux océans, "Île
Noire", "Île du Diable", est sur
la défensive - entrant dans l'ère
plus sauvage encore de guerres pour sa survie. Guerres
d'agressions plus "préemptives"
que conquérantes dictées par
la peur plus que par la rapine (or noir,
élément du problème, pas plus).
Guerres d'autant plus barbares qu'elles sont les effroyables
soubresauts d'une agonie qui vient - face à des forces montantes
qui défient le "big stick".
Vietnam, Père de Toutes les Victoires. Bassorah,
Bagdad ou Falloujah, "Filles de toutes ses Batailles"...
Se mettre à l'écoute, donc, de "masses
en fusion", actives et créatrices, pensantes, n'est
pas une attitude "spontanéiste",
passive.
Il s'agit d'une attention éclairée, critique, dialectique.
Elle ne flatte nulle pureté naturelle, mythique, vierge de
toute tache.
Elle s'est dépouillée, dans sa démarche, du
messianisme de son premier Prophète, laïc, et même
athée, "matérialiste", mais dans l'empreinte,
encore, subliminale, de l'idée de "messie", chargé
d'une "mission", venue de haut, et de "lumière",
généreusement dispensée pour éclairer,
"conscientiser", ceux d'en bas, dans l'ombre...
"Ligne de masse", action politique, maoisme-taoisme.
"Agir par le non-agir", formule d'un taoisme où
baigne le maoisme, c'est une forme de l'agir.
Il ne s'agit pas, pour nous, de fonctionner comme des hauts-parleurs,
écho du moindre vent qui passe - cette tentation existe...
L'écoute, comme l' "enquête", sa sœur
active, moment de l'élaboration, de synthèses, "étape
par étape", ou boucle par boucle...
"A la lumière" de l'expérience
ainsi acquise, donc d'un savoir sans cesse mis à l'épreuve
de la pratique, condensé en données stables, philosophiques,
historiques, scientifiques, la "ligne de masse"
suit la dynamique de la spirale.
On y raffine, on y décante, des idées vivantes
"au sein des masses": celles que de précédents
niveaux de synthèse auront pu déterminer comme
"justes" - au sens de justice historique
et, pourquoi pas, de morale - mais surtout d'ajustage, fonctionnel,
donc.
Mais une dialectique interne, porteuses de contradictions, fécondes,
exige aussi de critiquer, combattre, réprimer, et surtout
transformer les "idées fausses" - au sens
où un geste sportif est "faux", inadéquat
(ajustage, encore...).
Puisque ces idées "négatives",
déterminées comme telles par la même méthode,
sont toujours présentes aussi, et parfois jusqu'au pire -
dans les diverses couches ou classes constitutives du peuple...Défaitisme
ou aventurisme, dispersion, soumission aux intellectuels ou au contraire
ouvriérisme, racisme anti-arabe, anti-juif, anti-noir (ou
anti-blanc, il existe)...
La "ligne de masse", ainsi
rigoureusement conceptualisée au cœur du "maoisme",
c'est ça. Au tranchant de contradictions "intellectuel-manuel",
"pratique-théorie", aux sources du savoir
- et d'interrogations qui n'ont pas fini d'habiter l' "honnête
homme" du siècle de l'informatique - "Sésame"
aujourd'hui gaspillé par le "pratico-inerte"
du taylorisme au seuil d'une caverne d'Ali Baba des siècles
à venir, ouverte sur les immatériels trésors
de l' "économie du savoir"...
A Billancourt, dans la bataille du métro,
cette réflexion constitue le fond, philosophique, qui détermine
et baigne les "A.G. de campagne", lieu d'un premier
niveau d'expression, de réflexion, portes ouvertes et "tous
ensemble", sur le processus intérieur-extérieur
qui rend désormais possible la concentration stratégique
de toutes les énergies sur les luttes d'atelier.
Au moment - et c'est le problème - où c'est hors de
l'atelier, à sa périphérie, dans l'espace de
rue séparant l'usine du métro, que s'est ouverte une
brèche, porteuse d'un retour en boucle - en boucle de spirale,
ascendante...- vers les réalités patientes du lieu
de travail.
Trois étapes, donc.
1.- Manif mao dans l'Ile Seguin, C.D.P. brandie haut (voir page).
Déclic, elle enchaîne sur la mobilisation d'activistes
du métro dans la mêlée furieuse de la libération
des couloirs, des guichets, des quais, et finalement des rames.
2.- Départ de Renault pour aller mobilliser les voisins de
Citroën,bataille pour le métro gratuit à Balard.
Propageant la vague, et le savoir qu'elle porte, les "activistes
du métro" juste aimantés par la G.P., vont "élargir"
ainsi leur propre "point de vue" - au-delà du strict
rapport ouvrier-patron, confiné à une usine, la leur...
L'élargissement se poursuit avec la manifestation "métro
gratuit, c'est Pompidou qui paye", organisée à
partir de l'usine S.E.V. d'Issy les Moulineaux vers le métro
Corentin Celton. En perspective, la "base Issy"... (lire
page).
Sans oublier le déplacement des Renault qui vont "transmettre
leur expérience" et se former eux-mêmes au contact
d'autres réalités sociales en mouvement en allant
propager l'onde de la "libération du métro",
et amplifier la mobilisation contre les hausses de prix dans de
nouveaux milieux, supermarchés et facs, source de nouveaux
échanges...
- La terre est basse...Labourer l'atelier,"ça
craint"!
Mais toute cette effervescence risque de perdre perspective
et sens sans un effort permanent d'aimantation, ré-aimantation,
concentration et re-concentration des énergies sur le travail
d'usine - l'interne, pôle magnétique que revient désigner,
sans trêve, au-delà de ces oscillations du voyage,
l'aiguille de la boussole.
C'est au travail de labourage patient et profond, tête baissée
vers le sol, loin du ciel brillant d'étoiles et des ivresses
de l'action-fusée, qui l'illumine, qu'il faut sans cesse
revenir. Au ras du terrain quotidien, loin de tout héroïsme
spectaculaire.
Mais les maos de Billancourt ont bien du mal à effectuer
ce "recentrage". Il fait l'objet de textes, de réunions.
En pratique, après avoir pris goût aux opérations
fracassantes dans le métro et même dans l'usine, les
premiers activistes de Renault vont plus facilement donner "un
petit coup de main" aux "copains de Citroën"
pour leur propre opération "métro gratuit"
à Balard, ou à ceux de la S.E.V. , voire participer
à l'agitation sur les prix aux entrées de supermarchés
et dans les facs...
Comment faire que ce capital humain expansif recentre son vecteur
de puissance sur l' l'intérieur des ateliers?
La priorité au travail d'usine, moins spectaculaire, au ras
du terrain quotidien, patiemment relancée par Houcine, peut
s'appuyer sur quelques exemples.
Le premier signe tangible de progrès faits dans ce travail
de fourmi d'implantation de base, atelier par atelier, est apparu
dès février 1969.
A cette date, la G.P. se dégage à peine du "placenta"
nourrissier d'avant la mise au monde, la phase initiale d'élaboration
théorique, débats ligne contre ligne, thèses
contre thèses, contre le gauchisme intellectualiste miné
par la "théorie du reflux", défaitiste.
SElon ces gens, le profond mouvement populaire de mai aurait été
écrasé comme la révolution de 1905, dans la
Russie tsariste, noyée dans le sang, ou la Commune; dès
lors, la priorité "révolutionnaire" serait
de fuir tout risque, de "protéger les cadres",
concentrés sur le travail théorique, en chambre, et
l'apprentissage du "mode d'emploi" de la Révolution,
avec un très grand R, dans les doctes ouvrages d'autrefois.
Un jour elle finira bien par venir...Comme le Messie des uns ou
le Mahdi des autres...
A nos yeux, ces "liquidateurs" ne font que théoriser
leur peur des troubles, des coups, de la douleur, de la révolution
elle-même, de la torture et de la mort.
Les "gauchistes" (trotskistes, "marxistes-léninistes
ossifiés", anarchistes fossilisés) n'aiment pas
se l'entendre dire: mais ils maquillent la terreur qui les étreint
dans des discours d'après-mai du plus parfait confusionnisme.
Ils feignent de croire que le mouvement aurait été
broyé dans les mêmes tenailles, géantes, que
la révolution de 1905 de la Russie tsariste, noyée
sous des flots de sang, ou la Commune, avec ses fusillés,
par milliers, et ses innombrables proscrits poussés sur le
chemin de l'exil...
Cette comparaison est grotesque, insultante pour les acteurs, eux-mêmes
victimes, de ces événements à dimension d'épopée.
Renault, mégalopole industrielle en bords de Seine, ébranlée
par un cri d'atelier :"Tous la même paye, sur la même
chaîne!"
A cette logique masturbatoire et mortifère ripostent les
premières bulles éruptives dans la lave bouillonnante
de la "révolte anti-autoritaire" des jeunes lycéens,
en quête d'une "issue prolétarienne" à
leur révolte contre les mandarins universitaires "coupés
de la vie", maîtres du vieux savoir: à Louis-le-Grand,
toujours en pointe, et mieux, au-delà du périphérique,
à Massy, dans l'Essonne (voir page)...
Mais une réponse plus porteuse se situe bien ailleurs
- avec le débrayage "sauvage", parti de
la base, le 23 février 1969, des 300 ouvriers
de l'atelier GG de Renault Le Mans. "Tous la même
paye, sur la même chaîne".
A cette revendication "sulfureuse",
Dreyfus (Pierre), répond selon les vœux du gouvernement
réactionnaire qui, lui faisant toute confiance, maintient
cet intello de gauche cultivé à la tête de l'
entreprise nationalisée par le général De Gaulle,
à la Libération..."Lock-out!".
Tout le monde dehors! Usine fermée, chaînes à
l'arrêt. Pas de travail, pas de paye!...
Mesure d'autorité "ultra", d'extrême urgence,
prise par un étrange individu, soi-disant "éclairé",
voire "progressiste", mais en bons termes avec la fraction
dure des "post-gaullistes", néo-Pompidoliens, et,
plus tard, Giscardiens, où grenouillent de petits réseaux
de l'extrême-droite atlantiste...
Le samedi suivant, sous prétexte de blocages
techniques, le "lock-out" est étendu, même,
aux usines de Flins et de Sandouville...
Renault a déjà commencé à éclater
en une mégalopole industrielle dispersée en plusieurs
sites, reliés, pour la plupart, par la Seine, par
où circulent, en trains de péniches, métaux,
machines et pièces, puis voitures destinées à
l'export gagnant la mer.
Billancourt, c'est la fabrication en série des petits véhicules
(4 l); Flins, quelques dizaines de kilomètre en aval, la
Renault 6; Cléon, près de Rouen, tout ce qui est mécanique,
boîtes de vitesse, moteurs, etc, comme Choisy le Roi, à
plus petite échelle, en banlieue sud; Sandouville (Le Havre):montage
des cylindres; Le Mans, dans la Sarthe, proche:chassis et barres
de torsion...
Billancourt, Flins et Sandouville, sont des usines de montage, où
une main d'œuvre essentiellement immigrée s'échine
sur les chaînes (dans les cas de Sandouville et Flins, elle
y supplante peu à peu une main d'œuvre d'origine puisée
dans la première "armée de réserve"
des petits paysans sans terre, ruinés par la mécanisation
du métier, dans le grand-ouest, ou de leurs jeunes fils...)
Lundi 2 mars, jour de reprise du travail, au Mans, où les
ouvriers avaient déposé leurs revendications propres,
les travailleurs pour la plupart, issus de l'ouest rural, furieux
de n'avoir obtenu que des miettes, chassent à coups de pierres
la direction de l'usine, les cadres et les flics...
A Billancourt, c'est au contraire la frange des Comités d'Action
de 1968, en transition vers la naissante G.P., venue offrir un soutien
fraternel à tous les "lock-outés", qui se
fait chasser à coups de bouteilles par les plus agressifs
des "permanents" de la CGT. Ils frappent sec. Un jeune
se fait casser deux côtes...
La grève du G.G. échoue, étouffée par
le brutal lock-out. Il a mis la barre trop haut. On ne peut y répondre
que par un mouvement coordonné des diverses usines. Elle
n'est pas m^re. Loin de là.
Mais son impact fait mûrir le besoin d'une organisation ouvrière,
indépendante des syndicats, plus structurée, plus
forte que les "Comités d'Action", issus de mai,
à l'intérieur des ateliers.
"A travers les actions aujourd'hui dispersées
qui sont menées par les ouvriers révolutionnaires,
très souvent aidés et soutenus par les étudiants
révolutionnaires, écrit La Cause du
Peuple, nouvelle série, numéro 2, février 1969)
il faut porter dans les masses le débat sur la nécessité
de nouvelles formes (...) de lutte prolétarienne"
"Récupération"
Le 28 mars 1969, refusant de "récupérer"
le "hold-up du lock-out" par des heures supplémentaires
obligatoires, et non payées, plusieurs centaines d'ouvriers
du département 74 lancent un mouvement de grève "sauvage"
d'une demie heure par jour.
Le 31, le Groupe de Travail Communiste (G.T.C.) de Billancourt,
issu de l'U.J.C.-ml mais devenu "G.T.C. (maoiste)" dénonce
la "récupération" imposée du "lock-out".
Les horaires de travail grimpent vers la barre des 50 heures. Et
des sanctions ont été prises contre des militants
du 74 et deux "jeunes du 57".
"Nous voulons les 40 heures, nous refusons d'en faire 50",
écrit le groupe. Proposition concrète, réaliste:
"sortir ensemble à 17 heures, au lieu de 18". "La
Régie a beaucoup de commandes, et doit beaucoup produire.
Ce que Dreyfus traduit par "augmenter les cadences" et
"récupération".
Seuls à monter au créneau tandis que les syndicats
s'égarent dans la double campagne de propagande de la gauche
pro-américaine et des pro-soviétiques pour le Non
à De Gaulle au referendum décisif qui s'annonce, les
"maoistes" de la future G.P. montent résolument
à l'avant-garde. Un tiers des travailleurs concernés
les suivent. C'est bon.
Toure, le guinéen du 49
Un an plus tard, en mars 70, dans le contexte rendu porteur par
la bataille du métro, en plein boum, un nouveau débrayage
hors syndicats, parti de la base, avec la participation active de
la mouvance "mao" de l'usine, encore imparfaitement organisée,
recentre de nouveau le travail militant au niveau - de l'atelier.
Au département 49 - où travaille Jacques Theureau
- un manœuvre guinéen, Toure, est licencié. Motif?
Il a osé répliquer "à un petit chef raciste
qui le traitait comme un chien", (La Cause du Peuple numéro
18, 13 mars 1970.
Trente ouvriers débrayent aussi sec. Ils dénoncent
trois chefs crapules, "Gaubert, Gamard et Alix". Le lendemain,
ils récidivent - "couverts" cette fois par les
syndicats. Le licenciement est annulé, réduit en mise
à pied de trois jours. Le jeudi, retour en arrière:
Touré est bien viré. Ils sont maintenant 300, français
et immigrés unis, main dans la main, à défiler
dans les allées du 49. Les arrivants de l'équipe du
soir les suivent. Le mouvement échoue, le guinéen
est licencié, mais la force a grandi - et le chef Gaubert
s'éclipse pour trois jours.
Il a du nez. Maintenant, pour s'imposer, briser la peur, et créer
les conditions d'une nouvelle organisation des ouvriers, il faut
frapper.
Ce sera chose faite, et bien faite, avec l'"adaptation créatrice"
de la méthode d'avertissement guerillero au pot de peinture,
expérimentée à CODER-Marseille le 7 janvier
1969 (voir page).
L'efficacité de cette innovation guerrièreconfirmée,
au même moment, sur Le Rolland, "grand chef" du
redoutable "syndicat indépendant" d'UNIC-Puteaux,
"ravalé à la peinture", le 9 avril 1970,
par les maos de Renault venus donner un "coup de pouce"
en forme de "coups de barres" au Corse "U Cervu"
et à ses "petit-gars" de la "zone nord-ouest"
confrontés à un adversaire ouvertement fasciste, qui
embauche des catcheurs comme gardiens.
Ces gens-là se sont sauvagement acharnés sur Joël
("ti Jo"), un jeune ouvrier mao, fluet et petit de taille,
mais grand par son courage, venu de Citroën pour s'"établir"
dans cette endroit dangereux.
Identifié malgré sa grande prudence, et les ruses
de sioux d'un réseau ouvrier clandestin organisé en
"groupes de trois", sévèrement cloisonnés
et s'ignorant les uns les autres, il a été capturé,
emmené dans un endroit fermé, mis complètement
nu et tabassé jusqu'aux confins de la torture, avant d'être
livré à la police, dans ce fief du fameux Ceccaldi-Reynaud,
ancien commissaire de police socialiste "Algérie française"
outre-Méditerranée en 1954, reconverti dans la droite
musclée et le juteux immobilier du secteur Courbevoie-Puteaux-La
Défense, maître d'une rugueuse police municipale de
500 hommes quadrillant tout le secteur, et lié à un
clan corse actif dansl es Hauts-de Seine, l'Essonne voisine, et
au-delà.
Livrant "Ti-Jo" salement amoché, les tortionnaires
d'UNIC ont prétendu avoir "arraché, d'extrême
justesse", ce "pauvre garçon" aux immigrés
de l'usine - qui l'ayant repéré comme mao, auraient
commencé à le massacrer...
Joël, qui n'a pas cessé, depuis, de militer, après
des moments difficiles dans l'écœurement de la liquidation
de 1973, sera "récupéré", plus tard,
par le brave "Dede La Couenne", d'Argenteuil. Il le recueillera
un temps, dans une "maison de sûreté" de
la région de Sommières (Gard), où d'autres
"soldats perdus" de la G.P., virés de leurs usines,
tabassés, emprisonnés, et complètement abandonnés
par des dirigeants faillis, en-dessous de tout, passeront les uns
après les autres, après les "Chrysanthèmes"
(Toussaint 1973, "jour des morts").
La dernière fois que "Ti Jo" a été
revu (par un des anciens ouvriers de la N.R.P., toujours militant...),
c'était dans une manifestation de chômeurs, à
Paris. Il semblait encore un peu "cassé" moralement,
et surtout - on partage - d'une amertume indestructible à
l'égard de ceux qui nous avaient tous "mobilisés",
poussés à prendre tous les risques, torture comprise,
rompant toutes les amarres, pour préparer "la guerre
du peuple" - avant d'aller se refaire la cerise à l'Hôtel
de Ville de Paris, à la Télé, à RTL,
à l'EHESS, dans des laboratoires d'ergonomie, de musique
sérielle - et jusqu'aux paisibles yeshiva de Strasbourg,
ou de Jérusalem.
"Drouin la grosse vache a une trouille
bleue"
- Renault se lance dans la
peinture, au pot.
En juin 1970, à Billancourt, c'est, pour la
première fois, la couleur bleue qui est utilisée par
les "lance-pots", pour "rénover" la "sale
gueule" de Drouin, un des deux grands chefs du contrôle
, secteur où travaille l'invisible et malicieux Houcine,
dans l'" Ile du Diable".
L' "opération de partisans" n'est pas "parachutée".
Elle a été précédée par une d'une
patiente campagne de "préparation des esprits",
"à la vietnamienne". Les réactions à
la pose d' affichettes permettent de vérifier qu'on a bien
choisi la bonne cible. Par souci de rigueur, une étude du
cas d'un collègue de "la grosse vache", Monteil,
a été faite. Il y a eu débat démocratique,
dans une semi-clandestinité, certes, avec les ouvriers de
base jugés suffisamment "sûrs" - et sans
se limiter au cercle encore étroit des militants.
Discussions, choix, préparation "militaire", action....
"Tous, nous étions d'accord pour frapper les deux rois
de la répression, Monteil et Drouin, racontent les ouvriers.
L'idée de "mater les petits-chefs " fait consensus.
De petits dessins les caricaturent. De nouvelles affichettes poussant
comme des champignons sur les voitures en cours de fabrication,
les machines à café, les fenwicks:"Contre les
porcs de la maîtrise, qui s'engraissent sur notre dos, nous
crions RESISTANCE!"
"Tous, nous avions notre paquet d'affichettes...Nous étions
tous colleurs".
Nœud coulant
Bientôt, une corde avec un nœud coulant apparaît,
pendue à une chaîne... Quelqu'un l'enlève. A
l'arrivée de l'équipe d'après-midi, le nœud
coulant fait son retour. "Monteil et Drouin, bientôt
votre joli cou se balancera ici"
Le dossier de Drouin s'alourdit encore - avec le licenciement d'un
maoiste de l'Île, suivi, comme il se doit, par une "opération-retour",
qui chauffe l'atmosphère.
Un débrayage de cinquante ouvriers protège le militant
revenu "à la sauvage" sur son lieu de travail y
distribuer des tracts. Les gardiens commencent à l'emm...Les
ouvriers les chassent, lui font une escorte d'honneur, et le raccompagnent
jusqu'à la sortie en le protégeant.
Baptême à la
fortune du pot.
Maintenant, la soupe est prête.
Après un "tour de chauffe" destiné à
mobiliser le plus grand nombre possible d'ouvriers dans des cortèges
de la colère qui défilent sur le tas, tout l'atelier
se met en grève. Comme "nous somme tous des délégués"
(selon le mot d'ordre des prolétaires italiens de la Fiat
de Turin), c'est une "délégation de masse"
qui investit le bureau du chef sélectionné, rebaptisé
"Drouin la grosse vache". Elle abrite, noyée dans
la foule, une solide équipe de "peintres" venus
d'ailleurs au visage encore inconnu de la "cible",
" La guérilla a commencé à frapper dans
l'usine... Chapeau dégoulinant de peinture, couleur de sa
trouille, écrit poétiquement La Cause du Peuple, ce
cadre important, un des "deux grands chefs du contrôle
dans l'Ile (avec Monteil), s'est fait ravaler la façade à
la peinture bleue"...
Relisant ces lignes, Sadok Ben
Mabrouk croit se souvenir que l'action avait aussi pour
fonction de défendre une de nos camarades "jockettes",
("femmes jockey": conductrices de voitures neuves, à
l'intérieur de l'usine), "historique" du Comité
de Lutte, Anne Nicolle. Elle était aimée
de tous, sauf de "Drouin la grosse vache".
Il l'avait prise en grippe, et cherchait à la faire craquer.
Licenciée de Renault après les affrontements consécutifs
à l'assassinat de "Pierrot", en février
1972, cette militante exemplaire serait ensuite allé s'installer
dans la région de Mantes la Jolie, où nous l'avons
en vain cherchée...
Sadok croit se souvenir aussi que le commando
de "partisans" spécialisés dans la peinture
au pot, qui, extérieurs à l'atelier, n'étaient
sans doute pas tous extérieurs à Billancourt,
ne se sont pas contenter de "splasher" la "grosse
vache Drouin" du geste auguste du lanceur. "Ils"
lui ont "carrément enfoncé le pot sur la
tête - je m'en souviens très bien..."
La grande usine étant un petit village, le malheureux bureaucrate
répressif, égaré dans une dangereuse fonction
de "chef-flic", bien payée, mais pas très
digne, est observé par "les petits yeux du peuple",
aussi invisibles qu'innombrables.
Force de toute politique de renseignement prolétarienne digne
de ce nom, les "yeux", qui sont aussi des bouches, rapportent
qu'on l'a vu "à poil, à l'infirmerie, se faire
badigeonner par trois infirmières". Puis il a bien fallu
l' envoyer à l'hôpital pour un décrassage oculaire,
malheureusement nécessaire, trois fois sur quatre, dans ces
situations picturales, d'esprit authentiquement surréaliste
- comme nous le confirmera l' "étude en rouge"
réalisée, à Nantes, ville de Vaché,
ami d'André Breton, sur le directeur du personnel Merel,
de Saunier-Duval (chauffe-eau, lire page)...
Entre temps, les amateurs de bleu de Billancourt se replient sur
un itinéraire soigneusement repéré et balisé,
par la voie ferrée, ils sautent un mur, et partent pour de
nouvelles aventures. Ils ont éparpillé derière
eux comme autant de cailloux blancs du petit Poucet des tracts signés
"Groupe de Résistants de Renault"...
"Tout le monde en parle"...L'avertissement fait tilt.
Les ouvriers des chaînes voisines cessent le travail pour
venir voir.
- "Fais gaffe, ou je t'envoie les maos,
ricanent les chefs, entre eux.
Mais ils rient...jaune...
"Quand même, ces "maos",
ils ont des couilles, lâche un C.G.T.iste endurci,
ravi. "Ce n'est pas drôle du tout!", réplique
la CGT officielle - dans un tract furibard.
La Gauche prolétarienne venant d'être dissoute par
décret spécial du Conseil des ministres, quelques
heures avant les condamnations des deux premiers directeurs de La
Cause du Peuple, la bureaucratie syndicale croyait être tranquille.
Frustrée, elle agresse les diffuseurs extérieurs du
tract contre Drouin, à la sortie de l'usine, à trente
contre six, après le départ de la majorité
des ouvriers. Mais les "maos", dopés à l'acrylique,
sont regonflés, à bloc.
"C'est très drôle, et c'est juste!",
réplique un nouveau texte, distribué à la même
porte, le lundi suivant, par une équipe sensiblement renforcée.
Ils sont vingt, cette fois, pour diffuser un nouveau tract, avec
l'appui d'anciens ouvriers licenciés, dont la plupart militent
toujours sur l'usine, apportant un sérieux "plus"
au "détachement de porte".
La Cause du Peuple s'arrache comme des petits pains. Les ouvriers
s'attroupent. Une prise de parole a lieu. Cinquante permanents de
la CGT chargent. Bagarre. Les militants répliquent. Juste
ce qu'il faut. Ils tiennent une demie heure, et se replient, dans
le calme.
Un travailleur rapporte sa pipe à un mao. Son geste plein
de sens sera savamment disséqué, au cours de la rituelle
"réunion de bilan", qui suit.
Dans une réplique à la réplique, la CGT- Billancourt
dénonce les "méthodes hitlériennes"
des "voyous de l'extérieur" - qui
ont eu l'insolence de tenir la dragée haute à ses
propres nervis. "La police fasciste ne tiendra pas l'usine,
grogne- t-elle.
Mais au grand "rassemblement de masse" qu'elle convoque,
à 15 heures, porte Zola, bide complet. Sur le trottoir d'en
face, la petite et vaillante CFDT-Renault, ultra-minoritaire, dirigée
par un "ami de la Chine", Labbé, membre
d'une (courageuse) organisation marxiste-leniniste à nos
yeux "deuxième étapiste", le P.C.mlf
de Jacques Jurquet, dénonce, dans un texte incisif, des violences
qu'elle attribue plus au P.C.F., en tant que parti, qu'aux syndicalistes.
Autocritique: la confession d'un chef ...
"A mauvaise paye
mauvais travail!".
Septembre 70.
Au département 38 de la ville-usine de Billancourt, maintenant,
un thème fait mouche. "A mauvaise paye, mauvais travail."
Il agace un "chef-flic", Meynard. Campagne d'affichettes,
sabotage...de son velo! Les "maos" enviagent un
traitement au pot de peinture.Mais "l'homme propose,
et Dieu dispose". Démocratiquement consultés,
les ouvriers refusent: "Pas d'accord! On se met en grève,
et on lui casse la gueule!"
On nous critique: les choses progressent.
Des revendications concrètes sont avancées: cadences,
sécurité, saleté, notamment des vestiaires,
jugés "dégueulasses". Les ouvriers exigent
que ce pointilleux garde-chiourme mette à leur disposition
leurs cartes de pointage "dix minutes avant l'heure"...Le
mouvement prend forme. Un lundi, au casse-croûte, la grève
s'enflamme, d'un coup. Un cortège fait deux fois le tour
de l'atelier: "A bas les chefs flics!", "A mauvaise
paye, mauvais travail!"
Des gars prennent alors l'initiative, que nous n'aurions
pas imaginée, d'aller mettre dans le coup la C.G.T!
Ce sont eux qui ont raison, pas nous. "L'œil
de l'ouvrier voit juste..."
Contrairement à ce que le dogmatisme antisyndical de "Pierre
Victor" et des autres "pontes" de la G.P ., fraîchement
devenue "ex-GP", tentent d'enfoncer dans le crâne
des militants à contre-courant des observations concrètes
de terrain, la C.G.T. bouge.
Quand elle prend les choses en main et les trains en marche au lieu
de "roincer", et quand c'est Aimé Albeher
qui mouille la chemise, le vieux syndicat renoue
avec ses meilleures traditions - au rythme des nouvelles musiques,
celles des maos de l'usine...
Partisan d'un syndicalisme plus souple, à l'italienne, enveloppant
les bouffées de contestation et les "cadrant" au
lieu de chercher vainement à visser le couvercle sur la cocotte,
le dirigeant de toute la C.G.T. du groupe Renault descend sur place
se joindre à la "grève sauvage" du 38. Avec
le sourire.
Au lieu de débarquer avec les "gros" de la "bande
à Sylvain" et d'essayer de casser le mouvement de la
base, au lieu de faire la morale à ceux qui remettent en
cause l' "unité de tous les salariés du manœuvre
à l'ingénieur" et poussent les feux de la guérilla
anti-hiérarchique pour libérer l'initiative ouvrière
à la base, le Zhou Enlai de la CGT, qui a bien préparé
son coup, invite tout le monde à entrer avec lui dans le
bureau du chef visé:
"Ce n'est pas un hasard, Monsieur Meynard, s'il
y a un tas d'affaires avec seulement votre nom." - "Oui,
j'ai été un peu dur, je ne recommencerai pas. Je donnerai
des bons de sortie, quand il faudra..."
Dans un secteur stratégique comportant un
atelier de soudure (deux équipes de 80) un autre pour les
presses et cisailles (140 travailleurs en équipe alternée,
plus une équipe de nuit, fixe, de 75) , où les O.S.
sont en très grande majorité maghrébins ou
Noirs d'Afrique et 100 O.P. en général français,
et blancs, travaillant en normale, plus une petite armada de manutentionnaires,
caristes, pontonniers, c'est un tournant.
C'est de là que partira le grand mouvement d'occupation
du printemps 1971 (lire page). Et c'est là aussi
que travaillera un des "établis" emblématiques,
Dan Demuynck, un curieux personnage au crâne
précocement déplumé sur une grande carcasse
maigre, nerveuse, aux immenses talents de comédien qui époustouflent,
encore, rien qu'à les évoquer, sa compagne de 30 ans,
mère de leur enfant, Adrienne - une des plus merveilleuses
militantes de porte de Billancourt (lire page).
Fils de Miguel Demuyinck, un grand bourgeois du nord issu d'une
dynastie des filatures, devenu grand résistant, et fondateur
des CEMEA (Education Populaire), Dan, qui avait 18 ans en 1968,
un long manteau romantique et de très longs cheveux, sera
très sévèrement tabassé, à l'occasion
de son licenciement de Renault, puis ira suivre, comme un petit
toutou, converti, les nouveaux enseignements du principal repenti
de la G.P. dans une yeshiva de Strasbourg (lire page)
suite colonne de droite
ici
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Nasser, mort,
unit l'usine.
- L'effervescence s'étend
au "village arabe" de
Gennevilliers -
Le climat est à l'ébullition chez les Arabes.
Le jeudi précédent l'explosion du 38, quatre-cents
O.S. ont débrayé spontanément, sous le
choc de l'émotion, le jour de l'enterrement de Nasser,
mort subitement d'un crise cardiaque le 28 septembre
1970 - au moment où le grand nationaliste
arabe tentait d'ultimes efforts pour tenter d'apaiser le conflit
entre le petit roi Hussein de Jordanie et les Palestiniens,
qui va déboucher, aussitôt, sur un immense "pogrom"
anti-arabe - "Septembre Noir"...
Ce jour-là, la CGT prend la parole, puis la passe à
"un camarade immigré"..."Vive la lutte
armée du peuple palestinien, avant-garde de la révolution
de 100 millions d'Arabes, lance ce dernier. Une quinzaine
d'autres se succèdent au micro, sur le même ton.
C'est une vague qui se lève.
Un mouvement de fond balaye tout Billancourt.
Poussée par le débrayage spontané de
ces quelques centaines de basanés de l' Ile Seguin,
la CGT appelle à un quart-d'heure de débrayage.
Le cortège fait le tour des ateliers, il gonfle, atteignant
vite 2000, 3000 Quelques Français des Comités
de Lutte, et des militants "cathos", gauchistes
et communistes, se mêlent aux immigrés, fraternels.
Les prises de parole se succèdent, sans arrêt...
Nasser, "qui s'est battu pour la liberté",
la Palestine, la Résistance des peuples, partout...Le
cortège fait deux fois le tour de l' " Île
du Diable". Deux heures de manifestation. Un grand moment...
"Camarades immigrés et camarades français
se serraient fort la main, raconte un témoin
de l'époque, devenu Français, depuis...
Parmi les travailleurs qui n'ont pas débrayé,
beaucoup soutiennent: "Les camarades arabes
s'y mettent, ça va barder!". Aux
Forges, bastion du PCF, un ouvrier maoiste
va faire débrayer ceux de son atelier. Trois-cents
se mettent en grève sur le champ. Il leur fait un discours
en arabe, parle de la Palestine autant que de la mort de Nasser.
A la sortie, les maos animent un rassemblement, avec, sur
leurs panneaux, de grandes photos de Nasser et de combattants
palestiniens en keffieh, brandissant leurs fusils d'assaut.
Ils vendent des bons de soutien au Croissant Rouge palestinien
qui partent comme des petits pains...
Dans la "zone nord" de "La Cause du Peuple",
la "bande d'Issy" du Comité de Lutte Renault
aide les maos d' "U Cervu", le Corse, à suivre
la trace.
Dans cette nouvelle "base" encore en construction,
ils viennent de lancer la campagne "Geismar Arafat-Résistance".
Ils préparent le procès d'Alain (arrêté
le 26 juin 1970, après une courte
"cavale"). L'audience a été fixée
au 20 octobre. Là-dessus, la mort
de Nasser, et la grande vague d'émotion qu'elle lève...
Dans le quartier maghrébin de Gennevilliers
(92), des rues entières sont peuplées de petits
hôtels de célibataires, résidence provisoire-permanente
d'immigrés de Renault, de Citroën, mais surtout
de Marocains d'Unic, de Valentine, ou de Chausson - environ
5000, au total. Ici, tous pensent , comme le crient
sur tous les tons les "maos", que "la
lutte des fidayin, c'est la lutte de tous les travailleurs."
Des débats spontanés naissent dans les hôtels,
les couloirs, les chambres...Partout, la même question:
"Comment aider la Résistance palestinienne?"
L'idée d'un grand meeting ouvrier vient.
Le 26 septembre 1970, trente maos, appuyés
par des étudiants arabes progressistes, viennent projeter
un film sur la Palestine en pleine rue. Des centaines d'ouvriers
immigrés s'attroupent. Les prises de paroles se succèdent,
s'entrecroisent et rebondissent, en français comme
en arabe. Les C.R.S. bouclent le quartier. Hôtels
bloqués, fouille des chambres...Du jamais vu depuis
la guerre d'Algérie...
Trois flics sont blessés par des briques et des pierres
jetées des toits, mais la police parvient tout de même
à embarquer une cinquantaine de "suspects",
simples ouvriers, ou militants...
Dans un va-et-vient permanent, de l'intérieur
à l'extérieur, des ateliers au combat du métro,
du métro aux ateliers, de la base Renault aux "copains"
de Citroën, d'Unic ou de Chausson ( à
qui on va aussi donner un sérieux "coup de main"
en forme de coups de barres de fer sur la tête d'agents
de maîtrise fascistes ou de syndicalistes racistes),
et des heures de récup' à Nasser, ou
de la question de la Palestine à celle des cadences,
des petits chefs etc, la toile se tisse autour de la grande
usine, et à l'intérieur-même. Et
les esprits carburent...
"Pine d'ours" enflamme
le 49
Le combat est certes des plus physiques, et rien n'avance
tout seul. Les "opérations-retour" ne sont
plus des parties de plaisir - si elles l'ont été.
Elles se durcissent. Jacques Aboulker avait
été accueilli en frère par ses anciens
compagnons de travail, à la sellerie. Mais les gardiens
avaient fini par le pister, puis par le coincer, seul, dans
un coin, et à le tabasser si durement qu' on doit le
conduire, couvert de sang, à l'infirmerie. Le retour
de l'autre Jacques, Theureau, donne lieu
à des incidents encore plus graves.
"Le Président", ou "pine d'ours",
comme l'appellent alors, pour des raisons couvertes par le
secret-défense (et par une serviette-éponge,
dans les vestiaires...) les joyeux drilles de la "bande
d'Issy", a d'abord été muté dans
un atelier où il est seul...Il s'est déclaré
"malade". Absent à un contrôle, il
a été licencié sur le champ, sans préavis
ni indemnités. Renault s'attend, évidemment,
à ce que le "malade", guéri par imposition
des mains, revienne au 49, par la porte, ou la fenêtre...
C'est ce qu'il fait.
Il est bien accueilli dans l'atelier. Militant alors
modeste, consciencieux, honnête, et dévoué,
il est très populaire. Animant un rassemblement de
45 minutes, il y prend la parole dans le style direct, mais
parfois confus, bourru, et lourd, qui est en trop souvent
le sien.
Les huit-cents ouvriers qui ont débrayé pour
l'accueillir l'acclament. Ils houspillent les chefs présents;
les prennent par la cravate. Jacques a tout lieu d'être
satisfait d'une opération symbolique somme toute bien
réussie. Mais il fait le geste de trop:
sur le chemin de la sortie, il arrache inutilement son vélo
à un gardien. Juste avant qu'il ait pu gagner, à
coups de pédales, la porte principale, il tombe dans
un guet-apens tendu par des hommes de main de la Régie.
Ils parviennent à le coincer derrière une porte,
bloquée. Ils le tabassent. Il hurle. Ses cris passent
au travers de la porte. On entend le bruit des coups. Dans
l'atelier, c'est l'émeute. Un millier d'ouvriers
du 49 et des ateliers proches appelés à la rescousse,
renforcés par les troupes de l'Ile Seguin, sur un claquement
de doigt de Houcine, fracassent portes et vitres. Ils prennent
en otage le premier "grand chef"
qui leur tombe sous la main. Il s'appelle Bobin, et devient
monnaie d'échange contre Theureau.
Affolés, les délégués CFDT et
FO du secteur viennent supplier les "gorilles" de
la Régie de "délivrer le copain",
pour qu'il aille, lui, calmer la meute déchaînée
tenant le malheureux Bobin entre ses grosses "pognes",
noueuses. Mais entre temps, la vague furieuse a fini par enfoncer
la porte bouclée du 49. Elle libère, en force,
le militant "mao" capturé, salement cabossé.
Ses ravisseurs s'enfuient.
"Ma gauche
est enfoncée, ma droite est encerclée : j'attaque!"
(Maréchal Foch)
- Le Dantec et Lebris en prison, la C.D.P saisie,
la G.P. interdite, Geismar en fuite...
Les Groupes Ouvriers Anti-Flics (G.O.A.F.) à l'offensive!
Un seuil de violence a été franchi.
Rupture
"C'est le départ de la création, partout,
de Groupes Ouvriers Anti Flics (GOAF) et anti "pègre
en blouse blanche", commente La Cause du Peuple.
En réalité, c'est toute la situation qui est
en train de changer, et de se durcir.
Les 27 et 28 mai 1970, aux saisies de La CdP au numéro,
suivies par des diffusions "politico-militaires"
à coups de manche de pioche, avec des flics blessés,
par dizaines, et des centaines d'arrestations de militants
tabassés, en pleine rue, à grand scandale, ont
succédé les condamnations des deux premiers
directeurs du journal à des peines de prison ferme
(voir page).
Fin avril 1970, une loi "anti-casseurs" a été
votée. Ce texte peu conforme aux traditions constitutionnelles
de la démocratie française permet de juger les
organisateurs d'une manifestation: même s'ils n'ont
pas été personnellement pris en flagrant délit
de violences.
Mesure complémentaire, destinée, croit-on, à
enfoncer un dernier clou dans le cadavre de la G.P., un décret
de dissolution du mouvement mao est adopté en conseil
des ministres, le 27 mai, jour du procès des directeurs
de La Cause du Peuple.
Condamné, selon un sondage brièvement diffusé
sur RTL, par 80% des Français, il est immédiatement
suivi par l'ouverture de poursuites judiciaires contre celui
qui est resté le porte-parole du mouvement dissous,
après avoir été un des notables militants
de mai 68, Alain Geismar...
"Geismar-Résistance":
Renault à l'avant-garde
Aux brèves émeutes, essentiellement limitées
aux facs de Paris, Grenoble et Toulouse, qui ont accompagné
les condamnations des directeurs successifs de La Cause du
Peuple, aussitôt rempacés par un "fusible"
de grand luxe, Jean-Paul Sartre, succèderont, pour
le procès Geismar, de véritables "opérations
spéciales" au cœur même du disposif
policier.
Ce sont de jeunes "prolos " maos de Renault, ou
virés de Renault, dont Pierre Overney - accompagnés
des "cadres politico-militaires" les plus
endurcis de la G.P., dont certains "montés"
tout spécialement de leur province pour encadrer des
groupes de choc, dans la capitale, qui en constitueront le
fer de lance. (lire page).
Mais cela, c'est la rue, toujours. A l'intérieur
de l'usine de Billancourt, le travail de base en atelier,
insuffisamment impulsé par la direction nationale de
la G.P., obsédée par sa haine de la CGT et du
PC, plafonne. Et c'est alors la situation d'ensemble, celle
de l'entreprise autant que celle d'une G.P. en grande difficulté,
qui nous pousse à hausser le tir.
On ne peut plus se limiter au affichettes, ni même
aux pots de peinture. Sinon, les ouvriers qui ont pris les
maoistes en sympathie vont croire que nous-mêmes nous
avons peur d'aller plus loin - et que nous ne parlons de "guerre"
que pour faire les fiers.
Ils risquent perdre confiance, et de reculer.
Un mot d'ordre a bien pris: "à mauvaise paye,
mauvais travail!".
Il se répand comme la poudre, et se transforme en actes.
Au point qu'il devient difficile de distinguer ce
qui est dû à l'action des militants, et ce qui
vient "des masses" - reprenant
nos mots d'ordre, et reproduisant, adaptant, ou radicalisant
les méthodes d'action proposées.
Situation idéale, et cas d'école.
"La grande stratégie n'a pas de forme"
, dit le Tao - pas de schéma rigide dessiné
a priori et trop clairement dans le ciel des idées,
avant d'être "appliqué",
ou "importé"...
Là où les
chefs sont le plus méprisés, l'ambiance
de travail la plus pénible, le sentiment d'aliénation
le plus fort, les petits sabotages de masse
multiplient.
"Ça devient de plus en plus systématique,
raconte un des correspondants ouvriers de La Cause du
Peuple..."Barre de fer dans la chaîne,
à la sellerie, par exemple, acide sulfurique
dans son moteur, tous les moyens sont bons pour arrêter
de bosser...Au 12/74, des câbles électriques
sont sectionnés au chalumeau, bloquant ainsi
plusieurs machines pendant plusieurs heures...Des pointeuses
sont sabotées à coups de marteau, ou par
l'introduction de petites rondelles métalliques
dans la fente d'introduction de la carte..."Seule
l'action directe est payante"...La productivité
en prend un coup, il y a de plus en plus en plus de
bagnoles à la retouche- surout que les contrôleurs
qui soutiennent le mouvement envoient les voitures à
la retouche pour n'importe quoi..."
Le cinquième
étage de l'"Île du Diable",
base rouge de
la base rouge
Au cinquième étage de l'Ile
Seguin, où une armée de chefs racistes,
mouchards et régleurs inflige des cadences infernales
à une population d'O.S. presque exclusivement
immigrés, et, pour la plupart, arabes ou berbères,
l'un des contrôleurs qui anime de façon
impalpable le mouvement de résistance collective
des O.S. contre le "travail d'abruti", mal
payé, à quoi on les confine, est justement
Houcine, le discret "homme qui monte" au sein
de l'informelle mouvance mao de l'usine (voir page)...
La rotation accélérée des "établis"
virés les uns après les autres
pour s'être un peu trop mis en avant, prenant
un peu trop de risques, et trop de décisions,
bonnes ou moins bonnes, étouffant, sans en être
toujours conscients, le "pouvoir ouvrier"
au sein même du groupe, a pour effet secondaire,
bénéfique, de libérer l'accès
au centre de décision politique de l'usine d'ouvriers
d'origine. Ils commencent enfin à se
libérer de la bienveillante tutelle de ces intellectuels
radicalisés, héroïques mais facilement
"ultra-gauchistes" que sont les "établis"
comme ceux du "détachement de porte".
Aussi bouillants que brouillons, la grande majorité
d'entre eux - à l'exception du sagace et solide
Aboulker - se montraient, de plus, d'un suivisme excessif
par rapport à la "haute direction"
de l' "ex-GP".
Maintenant, à l'intérieur de
la micro-société mao de Billancourt,
le prolétariat prend le pouvoir. Dans les faits.
Premier effet de cette bascule encore souterraine,
la distribution sous le manteau d'un tract au cinquième
étage. Il annonce la création
d'un "Comité Ouvrier Anti Flics"
(C.O.A.F.) - et sème la panique dans
la maîtrise, ici particulièrement visée,
parce que particulièrement brutale.et plus raciste
qu'ailleurs, encore.
Les chefs se font un peu pâles. Chacun
se demande qui va être visé le premier:
et jusqu'où iront maintenant les maoistes,
dont plus personne n'imaginent qu'ils lancent
des mots en l'air.
Un "groupe d'ouvriers anti-maîtrise"
s'est secrètement constitué.
Il débat. Première option envisagée:
puisque la maîtrise fasciste forme, dans ce secteur,
"un bloc", c'est en bloc
qu'il faut l'attaquer. Sans faire de sélection
particulière. On désignera la première
"cible" par simple tirage au sort
- moyen considéré, dans la démocratie
athénienne, comme le plus "citoyen".
Puis vient une autre idée, plus
démocratique encore, inspirée de la Révolution
française - phase 1793 - comme de l'expérience
chinoise - 1927-1949 et 1966-69...
Pourquoi ne pas recourir à un "jugement
de masse" des chefs, avec détermination,
"extra-judiciaire", du "plus coupable"?
Ensuite, on envisagera l' "exécution"de
la "sentence" - par un "bras" clandestin
dont les "bourreaux", les modalités
d'exécution qu'ils auront ensemble déterminées,
comme la date choisie, devront rester ignorés
même du "jury populaire" (séparation
du judiciaire et de l'exécutif...).
C'est la démarche qui est adoptée.
Même les CGTistes de base du "cinquième",
ici minoritaires face au "Syndicat Indépendant
Renault" (S.I..R.), créé dans la
foulée des grèves de 1947, et proche de
l'extrême-droite, soutiennent cette conception.
Les suffrages s'accumulent "en faveur"
d'un régleur faisant fonction de chef d'équipe,
fasciste militant, proche du S.I.R. d'extrême-droite.
Maniaque des avertissements, dans ce secteur où
tous les chefs sont "blancs", et les OS, "de
couleur", c'est un "colon", traitant
ses "chaouch" à coups de pied au cul.
Pour un oui, pour un non, c'est la porte. Il
est haï même des autres "petits-chefs".
Jugement rendu, la décision est prise.
Et signifiée.
Trois tracts d'avertissement.
- "Les maos, j'en ai rien à foutre!..."
Il fanfaronne. Mais, invisibles autour de lui, "les
yeux et les oreilles du peuple" le traquent jusque
dans ses moindres habitudes. Il est espionné,
surveillé, suivi.
Lui ne voit rien, mais les ouvriers savent d'où
il arrive exactement le matin, à quelle heure
il sort prendre son premier petit Côte du Rhône.
Chrono en main, c'est à 6H10 le matin,
en moyenne, avec la régularité d'une horloge
- pas bon...- qu'il se présente au comptoir de
son café, toujours le même - mauvais...-
pour prendre un dernier "petit noir" avant
d'entrer faire son sinistre métier de chien de
garde...
GOAF Robert
Samedi 19 novembre 1970, place Bir Hakeim. 6H15 du matin,
montre en main. Les ouvriers se pressent pour
l'embauche à l'entrée de la première
équipe, encore tout "ensuqués"
par une trop courte nuit, les tripes nouées dans
la hantise de la journée de peine et d'humiliation,
surtout, qui les attend sur les chaînes, sous
les aboiements des "régleurs" et le
regard dédaigneux des arrogants "cols blancs"
(les ingénieurs).
L' "élu" du cinquième
étage n'a aucune chance.
Contrôle d'identité. "C'est
toi, Robert? - Oui, mais que?!?!?...Aïe, aïe,
aïe, aïe..."
Devant 300 ouvriers aussi intéressés qu'impassibles,
deux membres du premier Groupre Ouvrier Anti Flics (G.O.A.F.)
de Renault-Billancourt, que l'histoire retiendra sous
le nom de deux "exécuteurs" silencieux
de la "décision de justice" (prolétarienne),
"G.O.A.F. Robert",
le mettent au tapis pour le compte.
"Il a pris sa branlée, comme prévu,
raconte "Bouclette", un "prolo"
de l'usine au physique imposant, "présent"
ce matin-là....Il n'y a pas eu de problèmes."
Chaîne
de vélo, marteau entouré de chiffons...
- "Be"
et sa "Sorcière"
"Benoît" le massacre à coups
de chaîne de vélo, raconte
"Bouclette".
Aujourd'hui disparu, Benoît Leroux, ancien
de la Ligue trotskiste parti faire la route aux Etats-Unis,
et revenu avec un petit faible pour les "trips"
d'acide, ou d'autre chose, puis reconverti dans l'action
politique, la vraie, et devenu mao, est à l'époque
le compagnon de "la Sorcière" - surnom
affectueusement attribué par les Renault à
la chanteuse militante Dominique Grange, auteur
de l'hymne des "maos", "Nous sommes
les Nouveaux Partisans" (voir page).
Son visage émacié, d'une pâleur
romantique, sous des cheveux clairs, sur une carcasse
maigre, mais très nerveuse, le désignent,
aux yeux de la CGT, qui le craint, comme "un
des drogué de la bande"...
"Comme il fait d'habitude, ce n'est
pas la première fois qu'on bosse ensemble,
poursuit "Bouclette", Benoït
a roulé sa chaîne autour de sa main droite.
Il y va de bon cœur. Nous formons une équipe
soudée, lui et moi. Nous savons ce que nous avons
à faire, et pourquoi nous le faisons. Nous sommes
en confiance. Mais nous sommes des combattants, pas
des cinglés, et chaque détail compte.
De mon côté, j'ai choisi d'esquinter la
crapule au marteau, mais j'ai pris soin, comme je le
fais souvent, d'enrouler la tête de l'outil dans
des chiffons. L'objectif est de lui donner une leçon,
sévère: pas le tuer...".
Autour, d'autres membres du G.O.A.F. Ils ont une partie
du visage masqué par des foulards et des casquettes
comme "Be" et "Bouclette", les deux
"hommes de pointe" du "groupe de frappe".
Les autres veillent au grain, et balancent une poignée
d'exemplaires du tract de "jugement populaire"
- qui est distribué dans la minute même,
à l'autre bout de Billancourt, dans l'Île,
par le réseau clandestin du cinquième
étage, sur les chaînes.
Un dernier ouvrier du G.O.A.F. s'adresse à ses
collègues qui passent. Il leur explique ce qui
arrive, et pourquoi.
"Robert, raconte encore "Bouclette",
est resté un quart d'heure, seul, sur le
pavé, à saigner...Personne
n'avait envie d'appeler l'hôpital pour un "chien
crevé" comme lui. Près de deux-mille
travailleurs de l'usine sont passés devant son
corps couvert de sang, sans rien faire, ni rien dire."
Le curieux repentir
de "Pine d'Ours"
Détail navrant, Jacques Theureau, encore militant,
et "cadre" de la G.P. sur Renault, depuis
le licenciement homérique au cours duquel il
a fait preuve d'une rectitude parfaite, d'un courage
au-dessus de la moyenne, et d'un esprit de décision
impitoyable, loin de tout "droit de l'hommisme"
velléitaire et larmoyant, se croira obligé
d'évoquer, ô conscience, "le souvenir
terrible" qui le hante, "du petit- chef Robert
la tête en sang dans le caniveau, et nous distribuant
des tracts aux ouvriers qui passaient à côté".
(Entretien publié par Virginie Linhart, "Volontaires
pour l'usine", page 78).
En réunion de Comité Exécutif.,
auprès des équipes Renault - "Bouclette"
et Benoît compris -, comme à notre magazine
J'Accuse, où le "grand chef des petits chefs"
l'enverra sévir en "agent de maîtrise",
Jacques n'avait jamais de mots assez humiliants,
assez sévères, pour fustiger "les
complexes petits bourgeois des crevures d'intellos qui
disent, mais ne font pas".
Il avait gagné son surnom de "pine d'ours"
en cassant la tête, à coups de barre de
fer, sur le marché d'Argenteuil, à de
jeunes "blousons noirs" des cités,
proches des communistes, venus repousser les maoistes
(lire page), au cours d'une féroce battaille
de rue contre la destruction d'un bidonville, au printemps
1970.
Il avait défendu, et diffusé, le numéro
2 des Cahiers de la Gauche prolétarienne ("Elargir
la Résistance"). Un "rapport d'enquête
Renault", rédigé, selon toute vraisemblance,
avec sa participation entière, et son plein accord,
y écrivait fièrement à propos du
petit-chef Robert "Il avait l'air malin sous
les coups de chaîne de vélo, il en pleurait
en gueulant: "Mais j'ai rien fait!...".
Jacques a cru devoir payer son ticket d'entrée
dans le monde de l'intelligentsia respectable. Redevenu
l' "ingénieur Theureau", ce personnage
aux convictions changeantes, aujourd'hui, comme c'est
la règle chez ses pairs, donneur de leçons
d'une arrogance exceptionnelle, s'est engagé,
depuis, loin de Renault, dont il semble peu fréquenter
les anciens ouvriers, dans une confortable carrière
de cadre au sein d' une institution difficile d'accès
pour le commun des mortels, l'IRCAM.
L'ancien "commissaire politique" du GOAF Robert,
qui n'avait pas été jusqu'à se
salir les mains, lui-même, à la chaîne
de vélo et au marteau, laissant à d'autres
les risques, et une toute autre conception de l'engagement,
de la politique, et de la morale, en se contentant du
rôle d'incitateur et de contrôleur proche
au fond de sa vraie vocation de "cadre", s'
y est reconverti, avec un "chouïa" de
piston sans doute - denier de Judas - dans les modélisations
mathématiques de la "musique concrète"
- loin des préoccupations triviales du "
vulgaire populo" , de la "critique de l'intellectuel
bourgeois, ce porc puant", de l' "établissement
en usine, "voie" dans laquelle, à son
exemple, il incitait les jeunes lycéens à
s'engager.
Il avait fait auparavant un bref passage par
le sas de blanchiment d'un laboratoire d'ergonomie,
où il pouvait prétendre continuer ses
"recherches" d'usine, à condition de
ne pas trop s'interroger sur l'utilisation de ses (éventuelles)
découvertes par le patronat ou par l'Etat. Il
y a formé un ergonome de choc, Bernard Tort,
un ancien marxiste-léniniste ultra du groupe
indépendant "Oser Lutter" d'Issy-les-Moulineaux,
passé chez les maos, où il se faisait
appeler "Zorro", puis promu au statut de "petit-chef"
dans la structure informatique de Libération,
, et pas des plus aimés, mais mieux tout de même
que sa compagne d'alors, une "lèche-bottes"
de base aussitôt promue à ses côtés
dans la "maîtrise".Plus loin encore,
si c'est possible, de "l'idéologie de "servir
le peuple" - restée celle de la plupart
d'entre nous, qui n'ont pas fait carrière - l'ancien
maître à penser du G.O.A.F. Robert, devenu
maître penseur intégré dans le système,
et grassement rémunéré pour,
a refusé à son ancien "copain"
du C.E. de la G.P. (l'auteur de ces lignes) tout entretien
dans le cadre de la préparation de ce livre.
Il n'est pas le seul. Mais le seul à l'avoir
fait de façon grossière et vulgaire, oui.
A se demander s'il necraignait pas d'avoir
à répondre, au-delà des questions
qu'on imagine, à d'autres, plus gênantes
encore.
Dans l'ouvrage (cité) de Virginie Linhart, Theureau
évoque son expérience à Billancourt
avec une dérision méprisante. Allant jusqu'à
parler de "folie furieuse" à
propos de sa propre "opération-retour",
largement soutenue, pourtant, au prix du sang, et de
plusieurs licenciements, par plusieurs centaines d'ouvriers
qui lui faisaient confiance."Il m'est
d'autant plus facile de raconter l'aspect bande dessinée
de mon séjour à Renault qu'il me semble
concerner quelqu'un d'autre que moi. Les
choses sérieuses me concernent personnellement
et restent problématiques".
Mais ces "choses sérieuses",
ce n'est plus avec les "copains de Renault"
qu'il en discute.
Il les réserve, dit-il, à un petit cercle
d' amis choisis loin de "notre "penséepolitique"
- entre guillemets dans le texte de Theureau "pensée
politique"... - "qui, par
exempe, après une action de commando particulièrement
lamentable contre un petit chef fasciste et raciste
de l'Ile Seguin., nous permettait de nous contenter
d'un petit calcul politique des conséquences"...
On ne s'attardera pas plus à des polémiques
devenues sans objet avec un renégat de
ce calibre - dont on préfère garder le
souvenir de ce qu'ilfut, un moment de sa vie,
avant de devenir ce qu'il est...
Souhaitons seulement que les remords (tardifs) dont
il se targue ne l'aient pas conduit à "donner"
à la police l'état-civil de ses "complices"
d'alors, dans ce "crime" effroyable que fut,
selon l' "ingénieur Theureau" d'aujourd'hui,
la correction du chef fasciste Robert - ou dans d'autres.
De son point de vue, ce serait pourtant logique
- et probablement "moral".
Mais la peur est parfois conseillère. Car
dans ce cas celui que la CGTappelait "le fasciste
Theureau" serait devenu un "repenti"
au sens qu'a ce terme en Italie, où une "loi
des repentis" confère des avantages particuliers
à ceux quine se limitent pas à préserver
leur avenir en faisant acte de contrition, mais vont
jusqu'à "balancer", carrément...
En France, et donc, dans le présent ouvrage,
écrit en langue française, on utilise
repenti (sans guillemets) dans le sens ordinaire, proche
de renégat - qui n'est pas élogieux, mais
factuel. Il ne signifie pas obligatoirementdénonciateur
à la police - avec les risques que cela comporte.Pour
revenir à cette simple raclée, sans doute
"terrible", comme le sang qu'on répand
l'est toujours, du métro Barbès (1941)
au Vercors (1944), de Flins (1968 et 69) aux commandos
du procès Geismar, à Paris (1970), de
Billancourt (1970) à Munich 1972), ou Alfortville
(1977), il faut tout de même souligner que la
brutale correction infligée à celui que
le repenti (sansguillemets?) Theureau désigne
lui-même comme un "fasciste" avait été
le fruit d'une décision lucide, prise pour des
raisons toujours a posteriori discutables, mais claires
- et cela par des hommes dignes de ce nom, responsables
de leurs actes, avant comme après...Le changeant
Theureau distribuait gaillardement, sur le théâtre
même du châtiment, le tract intititulé"Robert
la grosse gueule a payé"...
Dans la réalité réelle, et non
dans le cerveau torturé d'onanisme "intellectuel"
d'un spécialiste de la musique sérielle,
l'impact libérateur de ce coup porté en
pleine face, avec une "juste" audace, au système
de robotisation mutilante des OS, forme ultime
d'une oppression de classe fondée aussi sur le
néocolonialisme raciste dont tous les petits
Robert de l'usine et d'ailleurs constituent la clé
de voûte, est tellement fort que même
la CGT-Billancourt, celle qu'essaye patiemment
d'ouvrir aux réalités nouvelles l'éclairé
Albeher, est ébranlée jusqu'aux
tréfonds. Comme le reconnaît,
dérogeant, exceptionnellement, à son anti-syndicalisme
primitif, sectaire et dogmatique, La Cause du Peuple,
"de nombreuxmilitants, et même des délégués
de base trouvent l'action juste..."
La CGT-Billancourt a beau s'accrocher à sa logomachie
simpliste sur l'"unité de tous
les salariés, de l'O.S. à l'ingénieur",
elle ne peut plus faire l'impasse sur
les réalités du taylorisme, la division
de classe fondée sur la domination du savoir,
et le caractère strictementrépressif,
sous un masque technique, d'une partie importante de
l'encadrement, devenu - le mot parle: "maîtrise"
-boursouflure bureaucratique inhérente
au taylorisme, et son revers, coûteux.
Faute de perdre définitivement toute
base de masse dans l' "Île du Diable",
le syndicat qui fut celui de Dallidet ne peut plus se
contenter de dénoncer les "agressions fascistes"
des "cagoulards de style hitlérien"
- en fait, les Résistants qui commencent à
démanteler le système d'oppressiondansl'usine,
en prenant tous les risques...
A la fin d'un de ses tracts, elle se voit obligée,
maintenant, de dénoncer ellemême, et nommément,
un des pires chefs d'atelier : "nous ne tolérerons
pas un tel mépris des travailleurs."
Panique chez les "petits Satan"
de l' "Île du Diable" (suite
à dr. clic
ici)
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Panique
chez les "petits Satan" de
l' "Île du Diable"
Du côté de la maîtrise, c'est la terreur.
Dès que les "petits-chefs" découvrent,
sur les chaînes du cinquième étage, enfer
au sein de l'enfer de "l'Île du Diable" devenu
"base d'appui" des "nouveaux partisans",
le tract révélant qu'au même moment, le
chef Robert, ce "dur parmi les durs", payant pour
toutes ses fautes et celles des autres "kapos" de
ce goulag industriel, abject, gémit, abandonné
de tous, dans son sang, à la porte, les cadres de ce
secteur réputé comme le pire se réunissent.
Dérogeant aux habitudes de servilité à
l'égard de Dreyfus, leur maître, qui sont ordinairement
les leurs, ils décident de faire grève. Une
heure...- "Faites ce que vous voulez, disent-ils aux
ouvriers arabes, que d'habitude ils traitent comme des chiens,
ou des esclaves, les accablant d'insultes et de menaces. "Nous,
maintenant, si c'est comme ça, on s'en fiche".
Quand à Houcine, le "transparent" commissaire
politique des ouvriers maos de l'Île, que personne n'a
jamais vu faire quoi que ce soit d'illégal ou de violent,
ni distribuer, personnellement, le moindre tract, pas plus
celui du G.O.A.F. que d'autres, les regards se tournent vers
lui...Mais personne ne sait quel est son rôle exact
- influence croissante, mais directe, ou indirecte? Et personne
ne lui dit rien. Sans aucun commentaire, il est muté,
d'office, à l'usine O, porte de Saint-Cloud - pièces
détachées, ailes de voiture, sellerie...
"Je me suis présenté au chef qu'on m'avait
désigné, un chef C.G.T...Il m'a dit: "Monsieur
L..., je vais être franc avec vous: je ne vous ai pas
réclamé..." - Je vais être franc
aussi: moi non plus"...L'énigmatique "Liu
Shao Shi", alias "Peppone", ou, pour les filles
du détachement de porte - de "belles plantes",
robustes et gaies, indestructibles... - "Kiki",
défend en fait dans les réunions internes des
maos, au prix de fréquents compromis, avec patience,
une ligne plus classiquement revendicative et syndicale. Elle
n'exclut pas, évidemment, audace et imagination. Mais
elle exige, avant tout du suivi, dans le souci permanent de
la démocratie de masse. Il n'aura de cesse, dès
lors, de revenir, dès qu'il le pourra, dans la chaude
ambiance de l'Ile Seguin. Il y jouit, désormais, d'une
grande autorité. Comme l'avait démontré
un épisode antérieur, concernant Anne Nicole,
cette ouvrière de base aimée de tous, employée
comme "femme-jockey".
Anne Nicolle, "femme-jockey",
idole des O.S. immigrés,
et des maos
Très vite, elle était devenue une militante
de choc des Comités de Lutte.
C'est en partie pour la défendre qu'a été
organisée l'opération "pot bleu" contre
le chef Drouin - qui l'avait prise en grippe (voir page).
Plus tard, les "gros bras" de Roger Sylvain, le
rustique "patron" de la CGT-Billancourt, lui arrachent
un jour, de force, la "carte Renault" - sans laquelle
il est interdit de rentrer dans l'usine.
Houcine se charge du problème. Il va trouver, direct,
"Sylvain sur sa chaise pliante, au soleil, fumant son
petit cigare".
- "Je lui dis: "Anne Nicole..." - Il me dit:
"Oui?..."- "Vous lui avez retiré sa
carte Renault?" - "C'est pas moi, c'est les gars,
qui...- Oui, ben, tu vas prendre ton téléphone
tout de suite, tu vas appeler "les gars qui...",
devant moi, là. Tout de suite...Tu vas leur dire de
la lui rendre... Tout de suite...
- Heu...
- Sinon, avec les gars que tu vois là, c'est la tienne
qu'on va te prendre..."
- Sylvain fait pivoter comme il le peut sa corpulente silhouette.
Il regarde, "là...". - "Il y avait la
moitié des immigrés de l'Ile Seguin, derrière
moi, le gros Sylvain a téléphoné, tout
de suite. Ils ont rendu sa carte à Anne...No problem!"
rigole le vieux "Liu". Pas très épais,
mais mince, souple et sec, il fait toujours aujourd'hui, dans
sa banlieue paisible de jeune retraité "mao un
jour, mao toujours" ses trois heures de sport quotidiennes,
et qui sait, dans l'affrontement codifié des stades
ou sur les tatami, cacher sous l'apparence la plus sereine
ses griffes de "vrai tigre, et pas tigre en papier".
Comme il les abritait, à l'époque, dans les
replis d'un discours en fait subtil et complexe - au prix,
pas cher, d'une réputation de "droitier",
"modérateur", et "prosyndicaliste",
qui lui avait valu, chez les plus naïfs des mao, ce surnom
- dans le contexte un peu péjoratif.
"Liu", qui n'avait, dit-il, "rien connu de
la Chine" avant que ses adversaires dans le syndicalisme
algérien, plutôt prosoviétiques, ne le
dénoncent, "les cons...", comme "pro-chinois",
avait compris très tôt que le plus gueulard n'est
pas toujours le plus fort, ni même le plus violent;
que le plus pressé termine souvent dernier, quand il
termine - et que tout est dialectique, au sens où,
dans le célèbre diagramme, le Yin et le Yang
s'enlacent, en s'imbriquant sous la forme de cercles tangents,
formant d'étranges figures....
Le lundi suivant le châtiment de Robert, 2500 tracts
supplémentaires, signés G.O.A.F., sont distribués
de main en main, par réseau clandestin, dans toute
l'Ile Seguin.
Partout, des embryons de nouveaux G.O.A.F. se forment, spontanément.
"On est quatre, on travaille à l'atelier X, on
veut former notre G.O.A.F. On peut? Comment on fait?"...Les
ouvriers commencent à relever les numéros de
voiture des plus "chiens" des chefs-flics...
"Seul le pouvoir arrête
le pouvoir" (Montesquieu)
"Seul le pouvoir arrête le pouvoir, écrit,
non pas Mao, mais Montesquieu, le posé châtelain
de La Brède, aux portes de Bordeaux.
Ayant opposé leur force à une autre force, et
donné un brutal coup d'arrêt à une dérive
inacceptable, les maos de Renault sont maintenant devenus
un réel contre-pouvoir dans l'usine. La détermination
cohérente qu'ils ont montrée paye, au prix des
cauchemars rétrospectifs infligés à tous
les repentis, ou "repentis", de l'IRCAM, ou d'ailleurs...
C'est le moment, pour nous, donc, de prendre une initiative
politique.
Elle prend la forme d'un texte, largement diffusé:
"Le programme anti-chef des G.O.A.F."...
Il prescrit, c'est essentiel, de ne pas s'en prendre aux "braves
mecs qui essayent de gagner leur bifteck sans trop s'occuper
de ce qui ne les regarde pas: ceux-là, on ne s'occupe
pas d'eux, pas plus que d'un flic qui fait la circulation..."
Il n'en va pas de même pour les "salauds",
à traiter, eux, avec sévérité
mais aussi avec méthode.
"Noter toutes les saloperies qu'il fait, en discutant
avec tous les gars de l'atelier"... Aller d'abord "en
masse à son bureau"... Tracts, affichettes, et
"si l'avertissement, il ne veut pas le comprendre"...,
G.O.A.F!
Le "programme" rappelle et analyse l'affaire du
chef Meynard, au 38...Les campagnes d'affichettes, son bureau
salopé, les pneus de son vélo, crevés..."Un
jour toute la manutention débraye...Après, il
s'est calmé..."
Elevant le débat, le texte souligne que "les luttes
d'aujourd'hui préparent les usines de demain, où
les ouvriers seront les maîtres...
Le jour où les ouvriers prendront et garderont le pouvoir,
le fusil à la main..un comité ouvrier élu
par tous, et révocable à tout moment, dirigera
l'usine...En Chine, des ouvriers sont désignés
par les assemblées ouvrières des usines pour
aller dans les écoles polytechniques, choisis en fonction
de leur attachement à l'intérêt collectif
surtout (tous les arrivistes sont éliminés,
même ceux qui sont très intelligents). Ils y
restent deux-trois ans, dans un système mixte, mi-
travail mi-études...
Puis ils retournent à l'usine où ils sont ouvriers
comme tout le monde, et où ils se servent de leur savoir
pour diriger la résolution des problèmes qui
se posent et apprendre aux autres ouvriers, non pour gagner
plus et écraser les autres.
"Préparons-nous dès aujourd'hui à
exercer la justice populaire", conclut le programme.
Forgeons dès aujourd'hui la milice ouvrière
nécessaire pour prendre et garder le pouvoir"
.
Il y a une limite à tout.
Quand c'est insupportable, on ne supporte plus.
La rude démonstration de force du duo "Bouclette-Be",
et de leurs équipiers du G.O.A.F.-Robert lève
les dernières inhibitions.
A Billancourt, donc, fin 1970, au bout de plusieurs
années de travail militant minutieux, risqué,
et harassant - au prix de sérieuses pertes - la peur
a changé de camp. C'est fait. L'espoir renaît,
chez les plus humiliés des opprimés. Des bouffées
d'énergie circulent.
Les temps sont mûrs pour un conflit collectif,
d'envergure. Il vient.
REBELLES
IV
Le Parti du Travail
(suite)
3.
Quand Renault mène le bal, les O.S. dansent, dans toute
la France
La peur change de camp, une vague se lève...
Pour les cent ans
de la Commune,
le printemps ouvrier de 1971!
Vendredi 22 janvier 1971, Renault-Billancourt. 14H15,
heure de la paye. Une onde de colère ébranle
l'"ïle du Diable". "La paye, ça
va pas!" Il manque de 50 à 100F sur l'acompte
de l'équipe du soir.
Parti de l' atelier de montage-sellerie (deuxième ème
étage), un cortège d'une centaine de rebelles
envahit l'allée centrale des chaînes."On
ratonne", commentent, "british",
les militants arabes. Façon de dire qu'on va "mobiliser
les gus, un par un".
Le fleuve gronde, il enfle. Les cent sont maintenant
quatre-cents.
Les délégués CGT, CFDT, sont complètement
noyés. "La paie, ça va pas!",
"Vacher, à la chaîne!"...
Vacher est le grand chef de production de toute l'Île.
Son bétail ordinaire, troupeau pour lui passif de bovidés
castrés, se fait bande de taurillons rebelles, aux
couilles ressuscitées. Peu aimé, et même
craint - mais la peur est partie - cet homme pourtant rôdé
à toutes les ruses va se trouver bloqué par
la crue à l'intérieur de son bureau.
"Ce sont les ponts de fin d'année qui...Malentendu
technique...Problèmes de comptabilité..."
Il bafouille, et finit par "canner."
Il a perdu la face.
Pour retrouver la "dignité" de sa fonction,
ce grand "apparatchik' du capitalisme d'Etat cherche
un point de repli. Renault paiera ce qui manque, dit-il. Mais
pas l'arrêt de travail suscité par...l'erreur
qu'il reconnaît, et rectifie!
"Ubu Roi!"...Les furibards sont maintenant
sept-cents.
Dans le style mao, qui fait fureur, ils se sont équipés
de barres de bois, de fer - et jaillit du volcan fumant le
cri d'une relance: "Augmentez les salaires!"
Les drapeaux rouges flottent. Les presses sont arrêtées.
Les coups de klaxon des fenwick se mêlent aux roulements
de tam-tam improvisés par des métallos noirs,
blancs ou basanés - mais tous, ce beau jour, "Africains",
à en croire leurs mains trépidant en rythme
sur leurs "tambours" de métal..."La
paye, ça va pas!...Les chefs, à la chaîne!"
..
"Bal Popu" à l' "Île
du Diable"
- Le premier tango
des OS -
A 18H00, c'est fête.
Près de deux-mille ouvriers occupent le deuxième
étage.
Dyonisiaques, ils organisent un gigantesque "casse-croûte
sauvage" sur les chaînes-même
dont le méchant serpent de fer, dompté, immobile
et muet, devient piste de danse, au son d'une samba d'enfer
rythmée à coups de barres de fer sur les "bagnoles"
en cours de fabrication, immobilisées.
Dans le décor d'ordinaire déprimant
de ce lieu de peine, où l'autorité de la maîtrise
a volé en éclats comme un vulgaire pare-brise
sous le choc d'un caillou, le vacarme ordinaire des machines
broyant les hommes comme elles torturent le métal s'est
tu.
Il fallait remettre Billancourt sur
les chemins de l'espoir.
C'est fait.
Au premier étage de l'Île du...Bal, à
son tour entraîné dans la danse, la salsa bloque
le chariot d'alimentation des chaînes.
La production de toute l'usine s'en trouve paralysée.
Les syndicats convoquent un rassemblement. Personne n'y va
(2000 participants pour une entreprise dont chaque
équipe compte 19 000 salariés!)
Vingt et une heures: "lock-out".
Dreyfus en a sa claque. Il craque.Il fait évacuer l'Île,
où, de toute façon, toutes les chaînes
sont à l'arrêt. Pour faire passer la pilule,
il offre de payer les deux heures qui restent...
Week-end. La C.G.T. parvient à rétablir le calme.
Mais mardi 26, deux ouvriers du tout jeune "Comité
de lutte du deuxième étage-sellerie",
tout juste créé, qui vient de prouver sa représentativité
"à la sauvage", sont licenciés:
un jeune français et un espagnol de 40 ans. Motif:"avoir
conduit une manifestation à l'intérieur de l'usine".
La C.G.T. appelle à une vaste "consultation
démocratique". Elle se passe mal pour elle.
Partout, les ouvriers houspillent le vieux syndicat. Il vacille.
Pancartes: "C.G.T., ça va pas!".
Les boulons volent...Au Bas-Meudon, un délégué
C.G.T. s'effondre. Il sanglote.
C.G.T., C.F.D.T., et groupes gauchistes, tous présents
dans l'usine ou en "travail de porte", poussent
à la solution classique: grève!
- A contre-courant, carrément, les maos osent dire
non. Ils proposent des méthodes de lutte directe, plus
efficaces qu'un simple arrêt de travail, passif.
La Cause du Peuple en main, les militants "popularisent",
selon le jargon de l'époque, deux "exemples-type".
De Ferodo aux Batignolles de Nantes,
et des Batignolles à Billancourt...
- sur la chaîne des luttes, les maos donnent le ton!
C'est le 17 janvier 1971, cinq jours avant la rébellion
des O.S. de l' "Ile du Diable", que les fiers et
coriaces métallos nantais des Batignolles, le Billancourt
de la Basse-Loire, usine-fétiche de 1936 puis
de l'insurrection ouvrière de 1955, "vingt ans
après", ont donné à leur conflit,
salarial, un coup d'envoi en forme de coup de tonnerre. Un
mouvement de colère a ravagé avec la force d'un
ouragan cette vieille usine d'O.P. de 1800 salariés,
Société des Forges et Aciéries du Creusot,
"SFAC-Batignolles", groupe Schneider, située
route de Paris, à l'est de Nantes.
Chaque "boîte" a son style. Les Batignolles,
c'est la méthode Obélix. Ici, de vieux briscards
pétulants et roublards, celtes au paganisme rebelle
métissés d'insoumission vendéenne en
casquette à visière de marin à l'ancienne
s'appellent entre eux "matelot" - et n'aiment pas
s'ennuyer, les bras croisés, quand ils font grève.
Ils portent depuis longtemps sur les ingénieurs et
cadres dirigeants des "grands bureaux" de cette
usine en lent déclin un mépris - souverain...
En 1969, quand le premier "établi" venu de
Paris a fait ses premiers pas de "mannequin" (manœuvre)
dans ce temple de la violence prolétarienne, l'opération
à laquelle il a été convié à
"donner la main", d'emblée, pour sceller
son intégration dans la tribu des "Obélix",
avait pour nom de code: "vidanger les bureaux".
C'était joli - un poil scato...
Une grosse année plus tard, plus de sémantique
égoûtière.
Publicité aidant - la télé, "Monsieur
Propre", le progrès..., c'est à une "grande
lessive" des mêmes malheureux bureaux, siège
d'une dictature molle et paperassière plus incompétente
que féroce, nid d'arrivistes et défi permanent
au savoir ouvrier dont les "prolos" nantais sont
fiers, que le groupe d' "Obélix mao" présent
depuis longtemps dans l'entreprise apporte son honorable contribution.
En ce début janvier 1971, donc, les bureaux de direction
sont ravagés par une tornade blanche, ou plutôt
bleue, de toutes les gammes de marine, d'azur et de pastel,
du "Chine" des tenues de travail neuves au délavé,
très chic, qu'aiment porter les "matelots"
(compagnons) de cette usine d'où sortent d'énormes
cylindres de rotatives et de méga-machines agricoles
aux formes monstrueuses.
Cet tempête "vient de loin".
Elle est l'effet d'une "spontanéité"
minutieusement préparée, depuis plus d'une année,
par la G.P. de l'usine, puis l' "ex-GP"
- presque inchangée...
La grève, qui émerge en force des décombres
de ce qui fut la prestigieuse direction d'une filiale de Creusot-Loire,
est massivement soutenue dans toute la ville, et par les paysans.
Elle va durer quarante-quatre jours, et se terminer,
en mars 1971, cent ans presque jour pour jour après
la proclamation de la Commune de Paris, par une victoire totale,
avec une bonne augmentation de salaires et la réintégration
de deux "Obélix" licenciés pour avoir
organisé la "lessive", et mis la main - un
O.P. mao "historique", Serge, et deux proches, "quadras"
CGT et CFDT lecteurs de La Cause du Peuple, (lire
page).
Ferodo: pour l'ouvrier Firmin, dit
"pépère"
deux séquestrations
pour le prix d'une...
Le deuxième exemple proposé par les ouvriers
maos de Billancourt à la méditation active de
leurs camarades de travail est à peine plus ancien.
Cette année-là, le printemps des grèves
de 1971, centenaire, on l'a dit, de la Commune, s'amorce avec
les collections d'hiver. Et c'est le 16 décembre 1970,
donc, à l'approche des Fêtes, période
ordinairement peu propice aux conflits, que le Père
Noël frappe chez Ferodo, à Condé sur Noireau.
Nous sommes au fond de la plus tranquille des provinces, aux
confins de l'Orne paisible et de ce département rural
récemment soumis aux normes de l'industrialisation
décentralisée du Grand Ouest dont le nom, Calvados,
honore un alcool bas-normand "bien de chez nous",
à base de pommes, âpre et goûteux comme
la plus vieille France paysanne des "Jacques" aux
corps vaincus se balançant aux cordes des gibets, ou,
vainqueurs, dansant la gigue, devant les restes dépecés
jusqu'à l'os des seigneurs déchus des châteaux
incendiés, aux temps de grande famine. Ici bat lentement
le cœur du pays profond - et à vol de corbeau
d'un autre "pays"-symbole de la tranquillité
normande, celui du charnu Livarot.
Ferodo est un des innombrables sous-traitants que l'industrie
automobile a stratégiquement dispersés aux quatre
coins du territoire, pour leur confier, loin des tumultes
urbains et de banlieues alors rouges, des tâches de
fabrication autrefois dévolues aux usines-mères
elles-même, concentrant en un même périmètre
force de travail, homogène, et force de lutte, unie.
Cette société spécialisée dans
la production de garnitures de frein dispose d'un établissement
à Amiens, déjà touché par la grâce
mao (voir page). A Condé sur Noireau, encore vierge,
Ferodo emploie de 1500 à 2000 ouvriers, précautionneusement
dispersés sur sept sites distincts, dans un rayon de
quelques kilomètres.
Le conflit qui va illuminer toute la France ouvrière,
et stimuler la solidarité, puis l'imagination créatrice,
des gros costauds des Batignolles de Nantes comme des "barbares"
dansants de l' "Île du Diable", à Billancourt,
a pour héros Firmin Massone.
Ce "pépère à casquette", brave
homme de 47 ans, l' "âge mûr", est employé
là depuis sept ans. Il n'a jamais fait parler de lui.
Pas le moindre incident, pas le moindre avertissement. Non
syndiqué, c'est un bosseur taciturne. Dans leur majorité,
ses collègues de travail sont de sages ouvriers-paysans
normands. Prudents, ils ont souvent conservé un petit
lopin de terre tout en allant chercher un "revenu de
complément", vite devenu principal, chez Ferodo.
Mais les jeunes "chevelus" de l'usine aussi (30%
du personnel) l' aiment bien.
Dans l'usine numéro 1 de Condé sur Noireau (1300
salariés), le "petit-chef" de l'atelier de
Firmin, s'appelle Collin. C'est un nerveux. Il n'est pas populaire.
Un jour, les jeunes ont tenté de le calmer: ils l'ont
placé de force dans une étuve; puis, comme il
suait et puait, sous les pales bruyantes d'un gros ventilateurs.Très
près...Ça n'a rien donné. C'est un cas
difficile...
Le 16 décembre, donc, ce "cadre" ordinairement
insupportablepulvérise ses records. Massonne a fini
sa journée. "Moins trois..." Stoïque,
il compte ses pièces. Il est content. De jour en jour,
les "valeurs" (cadences) s'accélèrent.
Les autres "vieux" peinent à suivre. Les
jeunes s'y éreintent. Lui, est dans la fourchette.
Mais Collin en veut plus. "Toujours plus"...Il ne
peut accepter qu'on finisse "avant l'heure". Comme
lui, c'est en s'agaçant du "temps de flânerie"
de l'ouvrier d'expérience, temps de la pensée,
aussi, que le rigide ingénieur écossais Frédéric
Winslow Taylor, maître à penser du nazi américain
Ford, inspirateur lointain du chef Collin, de Ferodo (Orne),
a inventé son système maléfique permettant
de réduire ce genre de "temps mort" au zéro
absolu. Son adepte de Condé n'en pense pas moins.
- "Demain, tu m'en feras le double", lâche
Collin à Firmin.
- "Si tu veux que le te plonge la tête, et le reste,
dans le bac à acide qui est là, tu me le répètes,
répond - en substance - le brave et bon Massone à
son supérieur hiérarchique. Sont inclues dans
"le reste" précise placidement "pépère",
les parties les plus sensibles. Cet homme du bocage pratique,
sans vraisemblablement la connaître, la devise chère
à la G.P. de Nantes, et aux "colonels" de
l'armée secrète des maos: "Je ne menace
pas. J'informe". On ne parle pas en l'air. On ne dit
pas tout ce qu'on fait, mais tout ce qu'on dit, on le fait.
"Pépère" rouge de colère est
tout disposé, ça se voit, à prendre le
blanc-bec arrogant par le fond de la culotte,d'une main, et
de l'autre par le col de sa chemise, puis à le faire
basculer, d'un geste franc de paysan, dans un autre monde,
décapant. Du coup, le dialogue qui s'engage, succinct,
de prendre un tour lui-même...acide. Le ton monte. Un
coup part. Lourd. Collin s'en va, lunettes brisées.
Il pleurniche - et réclame un jour de mise à
pied pour l'ouvrier.
Mais la hiérarchie veille. Collin est "chef":
mais "de section", seulement. Le dossier remonte.
Chef d'atelier, Chéenne: "Deux jours"...
Bachelet, directeur de la fabrication: "trois jours"...
La chaîne administrative fonctionne. Où va-t-elle
s'arrêter? Au chef de personnel, Leblé. Ce grand
maso est un récidiviste, pervers. "A l'insu de
son plein gré", il s'est déjà soumis
aux rites stricts et sévères d'une séquestration
de plusieurs semaines. C'était à Sud-Aviation
de Nantes-Bouguenais, d'où il vient. Et c'est ce mouvement
qui a mis sur orbite le mai 1968 des usines occupées.
Otage alors presque anonyme noyé dans une palanquée
de "prisonniers de grève", Leblé a
contribué, sans l'avoir franchement revendiqué,
au lancement du mouvement gréviste, dans l'Ouest, d'abord
- Renault-Cléon, pas loin de Ferodo, puis à
Flins, Billancourt, et tout le pays (voir page).
Depuis, il a préféré prendre un peu de
distance avec la Basse-Loire. Mais il en a la nostalgie, c'est
clair. Il en redemande.
- "Mise à pied?" - "Vous rigolez!"
- Ni un jour, ni deux, ni trois..."C'est de la gnognotte"...
- "Bac d'acide?" Firmin a mal parlé.
- "Lunettes cassées?" C'est un violent. "Injures
et menaces à un supérieur"...A la porte,
sans indemnité, et sur le champ! "Ah! mais!..."
Licencié fataliste, l'ex-O.S. Massonne demande son
compte. Il repasse par l'atelier, tirant un peu la gueule.
- Un jeune: "Qu'est-ce qui ne va pas, "pépère"?
- Ils m'ont viré, je m'en vais. - Qu'est-ce qui leur
prend? - Trois minutes..., comptage des pièces... "Demain,
tu m'en feras le double", acide, gifle, lunettes..."
- Le jeune actionne une manette. Coupure de courant. Arrêt
des chaînes. Assemblée générale.
Grève. - "On séquestre?" - Ouiiii!...
- On prend qui? - Collin, trois autres cadres, et le gardien-chef,
en prime - que rien n' obligeait à noter les retards,
en douce, tous les jours, sur son petit carnet...
Le chef Collin n'est pas content. Le bac, les verres et la
monture, l'autorité bafouée...Et maintenant
"cette bande de trous-du-cul, ces pedzouilles",
qui le placent en garde à vue comme un malfrat, jouant
aux preneurs d'otages - Tupamaros du pauvre, dans le bocage
vert... A son tour, il se révolte. Il fonce dans le
tas. Mais les voies du seigneur sont impénétrables,
comme la mêlée fermée du "pack "
de Ferodo.
Renvoyé derrière la ligne d'avantage, le chef
déchu de son piédestal se retrouve...devant
un appareil photo. Un farceur a glissé un joli nœud
coulant tout près de son cou. Juste pour l'image. Désagréable,
tout de même. Mais l''heure des plans fixes passe. Place
à l'audiovisuel. Les caméramen de Télé
Normandie déboulent. Ils veulent "du vécu,
coco!" Ils sont gentils. On leur en offre. Un des otages
a envie de soulager sa vessie. Serré de près
par six O.S.-geôliers, vigilants, l'œil sur ses
plus infimes (intimes) mouvements, il est filmé: aller,
retour, et entre les deux. Une séquence d'anthologie.
"Révo-Cul-dans-la-Chine-Pop" - Révo-quéquette-dans-la-Normandie-basse...La
télé s'abstiendra de la diffuser, elle reste
dans les archives. Avec le film complet d'un conflit-cas-d'école,
promu comme tel par les maos, dont la nouvelle presse, ancêtre,
hélas, du fade Libération de Serge July, promeut
alors partout les idées proches des leurs, quand elles
sont devenues "pratique de masse" - et même
là où ils ne sont présents qu'en tant
que journalistes.
"Prendre les patrons en otage,
c'est juste"
"Prendre les patrons en otage, c'est justice, écrivait
La Cause du Peuple dans un des tout-derniers numéros
précédant la fusion avec le magazine ami "J'Accuse",
le 33 (8 janvier 1971). "Nous mettons hors circuit la
justice officielle (...)
Le plus dur, c'est d'arrêter les salauds. Ils sont protégés
par leur autorité, et toutes sortes de polices.
Le meilleur moyen, c'est de les séquestrer sur les
lieux de notre travail, aux yeux de tous. On évite
la police, et on bafoue leur autorité: imaginez un
patron accompagné par les ouvriers quand il va pisser.
Quand ils n'ont plus une goutte de sang dans le visage, qu'ils
sont nos otages pendant une journée, une nuit, et que
ça peut durer, on leur demande réparation(...)
Désormais, prendre comme otage les patrons dans les
grandes usines de France, c'est juste."
L'analyse s'inspire, c'est clair, des événements
de Ferodo. Ils n'ont pas eu les honneurs de la grande presse,
ni du vingt-heures national. Dix jours plus tard, le même
article, dans le même journal, sera largement diffusé
aux Batignolles par Serge Roger, qui, délégué
CFDT démissionnaire du syndicat pour "clause de
conscuence " maoiste, jouit d'une bonne cote dans toute
l'usine, par Yves Bignon, le deuxième "établi",
entré sur le terrain en deuxième mi-temps par
un bon choix du "coach", fils d'un marchand de bestiaux
de la région de Rennes, et par "Cochise"
(Denis Gayraud), un "quadra" tout de ruse et de
finesse, fils de famille "outcast" passé
par un engagement volontaire pour la guerre de Corée,
avant l'usine, et pilleur d'armurerie au cours de l'émeute
des "Cinquante Otages", en 1955...Son visage buriné
de rides autour d'un nez en bec d'oiseau de proie donne l'allure
d'un vieux chef de tribu indienne à cet impénitent
bricoleur de voitures, vivant avec sa femme, la ronde et gaie
Jenny, dans la "cabane" qu'ils ont construite de
leurs mains, week-end après week-end, à Gaschet,
au bord de l'Erdre.
Recrue de l'année 69, cet ouvrier professionnel (O.P.),
devenu le discret stratège du "Comité de
Lutte" des Batignolles officie comme rectifieur de cylindres
sur une très grosse machine.
Adrienne
A Billancourt, le même travail pédagogique de
diffusion de l'information, et d'analyse "en vue de l'action",
sera assuré - à l'occasion, notamment, du grand
"potlatch" prolétarien sur les chaînes
de l'Île - par "Roro le mammouth", Saddock
Ben Mabrouk, "Bouclette du G.O.A.F.-Robert", "Jean-Marc
Moto", "Pépère" du "G.O.A.F.-Quatre
Pattes", les deux José portugais (Duarte, l'officier
déserteur de la guerre coloniale d'Angola - aujourd'hui
en Australie - et Alves, le mastoc sombre à la sévère
barbe noire de conquistador sous un regard de feu)...
Le "groupe de porte", devenu "détachement
de porte", compte maintenant dans ses rangs une des militantes
les plus solides que la Gauche prolétarienne ait jamais
eu, Adrienne. Cette "fille de bourge" du cinquième
arrondissement a "fait la route" quelques années
avec un musicien anglais avant d'aller étudier le théâtre
No, au Japon... Responsable du Service d'Ordre des
Beaux Arts occupés, en 1968, cette organisatrice-née,
aux nerfs solides, réputée pour son calme dans
les moments de baroud, avait elle-même dressé
les plans architecturo-militaires de la barricade géante
de la rue Gay-Lussac, au plus fort du mois de mai. C'est
elle qui en avait choisi l'emplacement, en fonction de
critères aussi poétiques que stratégiques,
à deux pas du lacis de petites rues de "La Mouffe",
son "coin" - "base américaine",
à l'époque, de tout ce que les Etats-Unis déboussolés
produisent de "musicos" déjantés,
de "freaks", de G.I. noirs déserteurs de
la guerre du Vietnam, en fuite, de "Black Panthers"
en vadrouille, mâles et femelles, ou de guerilleros
urbains de la tribu des "Weathermen" - mais aussi
d'infiltrés professionnels ou amateurs des "stups"
américains (DEA), du FBI, ou de la CIA...
Adrienne était une des filles de la colonne
de Renault-Flins, en 1969. Elle est ensuite allée militer
aux portes de Billancourt. C'est dans sa Méhari, succédant
à un joli cabriolet rouge-vif, un peu voyant - intercepté
à Flins avec un coffre rempli de barres de fer..- que
Pierre Overney gagnera l'usine, pour y trouver la mort, en
1972.
Plus tard, cette héritière d'une famille d'entrepreneurs
du bâtiment, fortunée, soigneusement bichonnée
par le dernier carré des partisans de "Pierre
Victor", fournira l'argent nécessaire à
l'achat d'une belle maison de Verdier, dans le midi, qui deviendra
le siège des éditions du même nom.
C'est là que seront publiées les œuvres
austères et savantes - empreintes de la philosophie
morale la plus abstraite et la plus éthérée
- de l'ancien théoricien de l' "idéologie
de servir le peuple", des cassages de gueules de petits-chefs
et de la lutte violente, transition vers la "guerre populaire
prolongée", et de ses derniers disciples, indécrottables.
La "bande de Verdier" s'est abstenue, à ce
jour, de "taper" dans l'argent généreusement
donné par Adrienne pour publier les réflexions
sur l'éthique, la responsabilité, et, pourquoi
pas, l'argent (qu'on imagine, elles aussi, pleines de hauteur)
d'un des plus fervents "établis historiques"
de Renault, compagnon de cette ardente et dévouée
militante - qui, entre deux séminaires sur la Morale
avec un très grand M à l'écoute de "Victor",
puis une conversion, sous sa férule, à l'étude
des textes de la Torah, et à l'Hébreu, lui infligera
une trahison érotico-financière d'un rarissime
cynisme. Il ira jusqu'à pomper sans rien lui dire l'argent
d' un compte qui leur était commun, en principe dévolu
au financement d'une association, pour financer, non des études
néo-rabbiniques, parfois chères, mais... les
opérations de chirurgie esthétique de sa "maîtresse
cachée", son "deuxième bureau",
comme on dit à Dakar, une plantureuse africaine...
Quand Adrienne s' en apercevra, la chose durait depuis plusieurs
années. Il l'enverra "bouler", la traitant
de "bourgeoise"...Allant même jusqu'à
lui infliger, en plus du vol, et du viol de sa confiance,
de sévères leçons à prétention
idéologico-politique - chez les liquidateurs du clan
"Victor", la "Morale" à vocation
strictement externe, généreusement dispensée
tout azimut, est la dernière trace qui reste d'un "passé
qui ne passe pas".
Risquant d'être elle-même traînée
devant les tribunaux pour escroquerie, car c'est l'association
qui a été dépouillée de ses réserves,
et pas elle, seulement, Adrienne devra porter plainte. Et,
pour éviter que ce répugnant scandale, car c'en
est un, ne les éclabousse tous dans l'enceinte ouverte
au public d'un tribunal, les curieux "séminaristes",
"blé tendre", sectateurs de l'impérieux
fondateur, repenti, de la Gauche prolétarienne, devront
réaliser leur dernière "mobilisation militante"
en "solidarité" avec la malheureuse escroquée
- dont la belle maison de Verdier abrite certains de leurs
conclaves, et les "procès-verbaux", retouchés
ou pas, du C.E. de la G.P., soigneusement rédigés,
et conservés, par un des frères de l'intransigeant
"Victor"...
Ces secours, de haute valeur éthique, n'ayant pas suffi,
il faudra quatre ans de psychanalyse à cette femme
de cœur, blessée, restée d'une énergie
farouche, pour remonter la pente...
A 60 ans aujourd'hui, rayonnante de beauté,
de joie de vivre, et de tendresse humaine, elle a réinvesti
son merveilleux sourire, serein, et son potentiel de générosité,
resté absolument intact, dans le domaine du "nouveau
cirque".
Elle se consacre jour et nuit à un travail d'éducation,
exemplaire, de petites gamines noires du Boulevard Ney - "mauvais
quartier" du XVIIIème, au nord de Paris.
Tout passe par leur initiation aux beaux métiers du
cirque, où Adrienne, forte dans les arts de la scène,
excelle elle-même depuis longtemps. Elle leur y donne
des bases solides, en matière d'acrobatie, de jonglage,
et de spectacles donnés avec des animaux dangereux.
Elle leur fait don d'un mode d'expression, créatif,
où investir, dans un art populaire ancien, riche en
engagement du corps comme de l'esprit,leur trop plein d'énergie.
Leur évitant ainsi, on peut en formuler l'espoir, de
finir manipulées, exploitées et "dépouillées"
par les jeunes fauves, dangereux, qui rôdent, sur les
boulevards mal famés de la jungle urbaine proche du
chapiteau, autour de "grandes sœurs" de 16-18
ans aux visages ultra-maquillé d'adolescentes déjà
usées, petites fesses bien moulées dans des
mini "fluo", ultra-courtes, les seins pointant sous
des T-shirt de la même boutique...
Gageons que les très jeunes maquereaux du secteur n'auront
pas, s'ils parviennent un jour à les arracher à
l'influence de la victime, escroquée, de l' "établi"
de Billancourt, le culot de leur distribuer, en plus de quelques
baffes, des leçons de morale issues de textes pour
eux sacrés...
A Renault, donc, Adrienne, le futur escroc
moraliste qui va la dépouiller, et toute la bande,
"popularisent" la suite de la saga des Ferodo, qui
circule aussi des Bartignolles de Nantes, on l'a dit, à
Flins ou Cléon, Citroën, Chausson, Coder-Marseille,
Peugeot-Sochaux, Peugeot Mulhouse ou Peugeot Saint-Etienne,
au fond des puits de mine de Bruay en Artois, dans les chantiers
navals de Dunkerque, de Saint-Nazaire ou La Ciotat, à
Berliet, Norev, ou Brandt, à Lyon, Neyrpic ou Caterpillar
à Grenoble, et dans la mégapole sidérurgique
éclatée coulée dans la vallée
de la Fensch, en Lorraine, avec ses noms en ange (Hagondange,
Hayange, Fleurange etc...).
Un public désormais fidélisé suit de
semaine en semaine le conflit de Condé sur Noireau,
feuilleton plus vivant que les navets de la télé,
passé de La Cause du Peuple au numéro 1 du magazine
J'Accuse - lié à l' "ex-GP" - paru
le 15 janvier, deux jours avant la "grande lessive"
des Batignolles - et sept avant le bal des chaînes à
Billancourt (lire page)
Séquestration, Terreur,
torture et dictature
Comme le précise "J'Accuse", dans cette usine
où l'on travaille sur des produits chargés en
plomb, et même en litarge (oxyde de plomb pur), pour
le "mélange à sec" destiné
aux patins de freins (à la "chaîne des pesées"),
on manipule aussi dangereusement chaux vive et résine.
Ce n'est pas drôle tous les jours. Alors, quand les
occasions de se détendre un peu sont là...La
(première) séquestration s'est faite au son
d'une musique Pop.
Toute la nuit d'une "boum" aussi prolétarienne
que satanique, les mutins de Ferodo, qui sont aussi des "djeunes",
aussi familiers des "chaînes" (Hi Fi) que
de celles de l'usine, ont "balancé la sauce, à
plein pot" dans les oreilles des responsables du malheur
de Firmin - devenus leurs otages d'une nuit, et plus, si affinités.
C'est la technique de "supplice des tympans", utilisée
depuis, dans un tout autre contexte, par le Shin Beth contre
les jeunes "chebab" palestiniens lanceurs de pierres,
ou à Guantanamo, dans le cadre de ces "interrogatoires
renforcés", paraît-il démocratiques,
pas-assimilables-à-la-torture, mais comparables, tout
de même, à l'antique supplice de " la goutte
d'eau" de la Chine des anciennes tyrannies, utilisée,
dit-on , aussi - des deux côtés? - pendant les
deux guerres d' "Indochine"...
Une goutte, une seule, tombant régulièrement
du plafond, mais toujours au même point d'un crâne
rigoureusement immobilisé, devenu bientôt caisse
de résonance affolée où le cerveau explose,
quelle différence, au fond, avec une mélodie
en boucle, une seule, toujours la même, mais fort, et
jour et nuit, chassant toute possibilité de repos ou
de sommeil - ou transformant les rêves en cauchemars
hurlants, effroyables...
Torture contre torture? Dictature contre dictature? Ou démocratie
directe contre (absence de ) démocratie industrielle?
Symétrie, en tout cas, au cœur de l'antagonisme...Tant
il est vrai que, si l'usine c'est ça, et le traitement
réservé par Collin à l'ouvrier Massonne,
après tant et tant d'autres, "patrons, c'est la
guerre", pour reprendre une des manchettes les plus célèbres,
et les plus simples, qui ont fait la gloire de La Cause du
Peuple...
La lente torture de masse du système Taylor-Ford, faisant
de l'ancien "ouvrier", auteur et maître d'une
"œuvre", un mutilé de l'âme, lobotomisé,
robot à peau humaine peinant mécaniquement huit
heures par jour au moins, cinq ou six jours par semaine, et
onze mois sur douze, débouche sur un océan de
haine, longtemps tue - que l'irruption des "partisans"
maos dans les soubassements obscurs de la société
française des dansantes "seventies", révèle
et, du coup, libère.
Le progrès, ça? Vous n'avez rien d'autre sous
la main?
A Ferodo, usine bas-normande en révolution vivant pour
un moment sous le règne de la Grande Terreur, les garde-chiourmes
des O.S., à leur tour martyrisés, parviennent,
tout de même, de temps en temps, à s'assoupir.
Ou font semblant. - Erreur. Ces rois déchus de la garniture
de frein devenus simple monnaie d'échange contre la
réintégration de l'ouvrier Massonne, déjà
à La Conciergerie, dans la peur d'un toujours possible
billot, ou de la corde, et envahis des pires cauchemars d'un
soir dont rien ne peut leur prouver, à cet instant
nocturne, qu'il n'est pas le dernier, sont réveillés
brutalement par leurs geôliers à grands coups
de pied ou de poing donnés près de leur tête
endormie, dans la cloison.
Pisser, ça, ils le peuvent.
Pour peu qu'ils le demandent, gentiment.
On n'est pas au goulag.
Mais il y a, malgré tout, des règles, de politesse...
Même quand Télé Normandie n'est plus là,
c'est un "GIGN" prolétarien de 15
"gros bras" qui serre les otages de près
jusqu'aux urinoirs-même.
Toute superbe évaporée, braguette ouverte, ils
doivent y exhiber leurs avantages naturels, puis se vider
la vessie, et faire tomber la petite gou-goutte comme des
grands - sous les commentaires narquois des Spartacus du bocage.
Les choses traînant.
Une deuxième nuit se prépare.
Les syndicats ont suivi jusqu'ici sagement leur base déchaînée.
Pour faire un geste, tout de même, et préserver
au moins l'avenir, en tout cas le leur propre, les délégués
proposent des lits de camp aux prisonniers. Refus des ouvriers.
Net et carré.
Du coup, la diplomatie du lit de camp se retourne contre les
intentions de ses petits Kissinger. Rupture de l'approvisionnement
en cigarettes et vin des "prisonniers de guerre"
.
Oui, la "haine de classe" est là,
qui elle aussi, vient de loin, et constitue l'humus
toujours fertile sur lequel ont fleuri, par exemple à
CODER, ou à Renault, ces G.O.A.F., embryons d'un "pouvoir
rouge" organisé, dont le souvenir fait trembler
la voix de l' "établi" Theureau, repenti
et revenu à la case "intellectuel bourgeois, peinard",
après une fugitive escapade...
Cinq cars de garde-mobiles font leur apparition sur la place
de Condé. Les six autres usines Ferodo du bocage débrayent
comme un seul homme. mais le préfet, sans doute lecteur
assidu de La Cause du Peuple, flaire l'odeur d'un de ces "soulèvements
populaires" que la G.P. a toujours annoncé clairement
préparer, et dont le parfum de poudre flotte au-dessus
du bourg, des champs, et de la paisible rivière...
Toute intervention active est donc interdite aux forces de
l'ordre. La troupe reste en attente, à une portée
de fusil lance-grenade de la "prison du peuple"
où la Contre-Terreur surgie pour le salut de l'ouvrier
Massone s'étend des séances de pipi en public
à la torture Pop, en musique.
Dimanche soir, 21 heures, négociation "bouclée":
accord.
Réintégration de Firmin contre une lettre d'excuses
à Collin - et la libération de tous les prisonniers.
C'est fait.
Mais le lundi 21, les Ferodo découvrent "Pépère",
sous sa casquette. Déboussolé, il erre sur le
parking.
On vient de lui signifier qu'il n'avait, encore, rien compris.
Il n'est pas écrit "réintégré",
mais "réembauché": donc, dans une
autre usine Ferodo, loin du bloc fraternel qui, après
lui avoir tendu la main, s'était soudé autour
de lui pour le pousser jusqu'à l'intérieur de
l'en-but, pour un essai de rêve...Mais le juge de touche
a levé son drapeau. Et Firmin perd, du coup, ancienneté
et primes: une baisse de salaire réel, donc, de 6%
- plus le coût de huit jours de mise à pied,
"Ah!mais..."
"Tu rentres avec nous, lui disent les jeunes O.S. Ils
sont bientôt deux-cents autour de lui, à l'intérieur
de son atelier. Grève sur le tas, immédiate.
Cortège dans les autres secteurs de l'usine. Assemblée
Générale.
- CFDT: "Vous voulez vraiment séquestrer?"
- Ouiiiii!!!iiiiii!!!...
- Bon, si vous y tenez...Aux voix!...". Unanimité,
à main levée...
Forts de cet acte de démocratie participative-révolutionnaire,
les Sans-Culotte de Ferodo attrapent les deux premiers cadres
qui leur tombent sous la main. Puis ils s'en vont "faire
le marché" à la sortie des bureaux. Tri
sur le tas..."Celui-là, on le garde..." -
"Celui-là, laisse-le passer, il est pas vache"...-"On
prend le grand, c'est le plus salaud." Total, quinze.
- CFDT: "Les gars, vous n'êtes pas raisonnables...Deux
ça va, mais quinze...Les trois quarts de ceux que vous
avez retenus sont syndiqués...
- S'ils sont syndiqués, ils n'ont qu'à faire
grève!..."
Aidé de la CGT, le syndicat modéré parvient
à faire filer, au bout de deux heures, les quinze otages
de la deuxième séquestration, écourtée.
Mais la grève, elle, continue.
Et l'imagination reste au pouvoir.
On fait dans la déco, maintenant. Une caisse comme
un cercueil, une croix: "Ci-gît Collin"...Un
tambour de frein comme gerbe; un livre d'or, à signer;
une branche de sapin dans un verre d'eau comme goupillon.
Chacun asperge le "cercueil" du "mort"
en arrivant, "Amen"...
On est bien dans la plus vieille France, "de souche",
celles des vraies profondeurs, que les sondeurs voient mal,
et que les urnes reflètent, de temps en temps, mais
dans le miroir déformant d'un système parlementaire
gangrené, où la "représentation"
intégrée à la "société
du spectacle" n'incarne plus rien...
Un parti des maos, parti du peuple uni de tous les Firmin
de France, des "Jacques" urbains de la guérilla
d'usine, fraîche et vive aussi dans les campagnes, ira
presque jusqu'à son baptême, deux ans plus tard,
en 1973, autour des Lip et du Larzac, des occupations de maisons
vides, en masse, ou des grèves du Mouvement des Travailleurs
Arabes (MTA) contre le racisme et pour la Palestine, actions
directes et populaires cristallisées autour d'un quotidien
tout neuf, "sans pub et sans capitalistes",
nommé Libération. La candidature présidentielle,
restée virtuelle, de l'infatigable rassembleur de toutes
ces aspirations, devenues foules, l'anti-Collin, le chef d'atelier
progressiste Charles Piaget, subversuf réaliste et
chrétien révolutionnaire au pays de Fourier
et de l'utopie souriante, pouvait lui donner corps.
Mais c'est à ce moment, Toussaint
1973, lendemain aussi de la guerre du Kippour (octobre) qui
remet la Palestine en Une, que, calibrée au millimètre,
l'autodestruction en vol de la secte des grands sorciers maos,
devenus rats de sacristie ou plutôt de synagogues, viendra
tout démolir, juste à temps pour faire avorter
l'enfant des barricades de 1968 et de la sainte colère
d'usine, toute entière dressée contre une société
qui détruit les cerveaux au travail, puis le travail
lui-même, et le principe de dignité qu'il porte
au sein de la société - en faisant
société humaine, et non machine à produire
des marchandises, ou du "cash flow"...Deux conceptions,
donc, de la "valeur".
Mardi 22 décembre 1970,
à Condé sur Noireau, dans l'Orne,
des sanctions tombent contre neuf (supposés) meneurs
de la Terreur chez Ferodo. Mercredi 23, grand rassemblement
ouvrier devant l'usine de Condé. Les entreprises voisines,
à commencer par les six autres du groupe, en grève
illimitée, ont envoyé du monde...Worthington
(qui va bientôt reprendre un atelier dépecé
des Batignolles de Nantes), Lasten, MSE...Des débrayages
massifs ont eu lieu dans toute la région. Le jeudi
24, jour de Noël, nouveau meeting...Là-dessus,
réveillon. Retour. Gueule de bois. Onze licenciements.
Le 20, un tract CGT-CFDT de Ferodo disait: "Les travailleurs
ont obtenu l'essentiel, et rapidement, grâce à
cette nouvelle forme d'action qui répond par une certaine
violence à la violence de la direction..."
Une fois de plus, on peut le constater:l'action prolétarienne
directe ébranle les syndicats. Ici, dans le bocage
de l'ouest, comme à Billancourt, aux Batignolles de
Nantes, à Coder-Marseille, à Usinor ou aux chantiers
navals ACDB de Dunkerque, dans les mines de charbon du nord,
à Sochaux, ou en Lorraine...Mouvement cahotique,
contradictoire, mais bien réel. Fait d'avancées,
de reculs... Les syndicats bougent, calent, bougent. Le
27 décembre, à Ferodo, régression:
"le syndicat CGT affirme qu'il n'est pas
pour les formes d'action dont l'objet est la séquestration
de personnes, même de la direction."
A Nantes, c'est La Cause du Peuple en main, aux cris de "Ferodo,
Ferodo" que les lutteurs maos des Batignolles ont
fait leur part de "lessive" des grands
bureaux, ... (lire page).
A Billancourt, deux voies s'opposent, clairement.
Poussée par l'extrême-gauche classique, la CFDT
propose une "grève illimitée". La
CGT la met au voix. Elle est votée par une petite AG.
Les maos, eux, n'y croient pas. Ils se sentent assez forts,
maintenant, pour tenter une opération de boycott -
au profit d'une intense propagande sur "d'autres
formes de lutte", de type "action directe"
ou "guérilla dans l'usine".
C'est un risque. Il paye! Dans tous les ateliers actifs, on
boude la "grévette syndicale". Les ouvriers
restent sur les chaînes. On discute séquestration,
correction des chefs, ou sabotages.Pouvoir ouvrier, bref...
Le vendredi 27 janvier 1971, les syndicats en sont réduits
à chercher une porte de sortie, en forme d'appel à
une "mini-grévette" de 4 heures...Elle dilue
le mouvement, qui part en quenouille...
Le "G.O.A.F. quatre pattes"
de Billancourt
Entre temps, le 23 janvier 1971, au département 38
de Billancourt, un ouvrier qui a eu un doigt de la
main gauche écrasé par une machine à
souder demande à changer de place. Il voudrait se servir,
plutôt, de la main droite. Refus du chef. Le gars demande
un "bon de sortie" une autorisation de s'absenter
de l'usine un petit moment, pour une course urgente. C'est
une forme d'insolence sans aucune gravité qui a tendance
à se répandre. "Le chef me prend la tête,
je sors faire un petit tour - avec sa permission..."
Et ce n'est rien au regard du refus, inhumain, de changement
de côté - qui ne coûtait pas un sou à
l'entreprise.... Réponse hiérarchique: avertissement!
Un de plus. Un de trop.
Le deuxième G.O.A.F. va naître.
Après des discussions discrètes, les ouvriers
procèdent à de premiers repérages. Ils
observent minutieusement les habitudes du chef, Mangan, et
élaborent leur plan "militaire".
Au cours d'une réunion du Comité Exécutif
où, exceptionnellement, un ouvrier de Renault, "soldat"
de base de ce groupe d'autodéfense, a été
convié à venir raconter, directement, son expérience,
ce "prolo" d'une bonne quarantaine d'années,
parfait français moyen, avec, déjà, quelques
cheveux gris et une petite bedaine naissante, combattant anonyme
de cette armée de l'ombre, prolétarienne, qui
fait alors "ses classes", nous décrira lui-même
par le menu l'action de ce qui restera dans la chronique comme
"le G.O.A.F - Quatre pattes du 38".
- "A l'heure du casse-croûte, nous
nous approchons de notre objectif, le bureau de Mangan. Nous
y allons en marchant à quatre pattes pour ne pas être
repérés..." (Les parois vitrées
des bureaux de surveillance s'élèvent au-dessus
d'une petite cloison de bois d'environ un mètre de
hauteur.) "Deux ouvriers nous remarquent. Nous marquons
un temps d'hésitation. Ils s'énervent. Par gestes,
ils nous secouent: "Allez-y, les gars! Qu'est-ce
que vous f..."Oui, comme le disait Pierrot, entre
deux "han!" de bûcheron, dans le métro,
mais pour rire, "les masses sont avec nous", maintenant.
Et protègent ceux qui prennent en charge la
défense de tous, quand c'est à la "guerilla"
de parler. Fût-elle "mini-guerilla", ludique
et transitoire: car, après un temps fort comme
le traitement de Robert, à Bir Hakeim, à la
chaîne de vélo, et au marteau, un peu de violence
en économise beaucoup. Et il n'est plus besoin de faire
couler le sang, pour une riposte ponctuelle à chaque
humiliation, à chaque injustice. Comme dans
le cas des paysans de Nantes, "mouchant" le baron
Guichard à la bouse de vaches, et comme dans un autre
cas, au moins, bien spécifique, et dont on va parler,
(lire page), un peu de merde suffit. C'est plus humain, au
fond - et surtout d'une efficacité presque égale
"Maxima a minimis", économie
de moyens, Leibniz, toujours. Quand le "binôme
opérationnel" sortdu bureau de Mangan, le ménage
a été fait. - "On a tout saccagé,
poursuit ce deuxième "pépère",
"clone" du brave Massone de Ferodo. "On
avait apporté de la merde, dans un pochon. On l'a répandue
sur ses papiers, sur le bureau, jusqu'au plafond...Sans oublier
de saloper aussi ses habits, et d'écrabouiller soigneusement
sa paire de lunettes...".
Un premier tract circule. Il fait débat. Certains trouvent
que le G.O.A.F. n'ena pas fait assez, jugeant l'opération
"merdique"...D'autres, au contraire, trouvent
la punition excessive, et surtout de mauvais goût. Mais
le bilan final est tiré par le chef Mangan lui-même.
Indemne physiquement, contrairement à d'autres, mais
pas mentalement, ridiculisé, autorité bafouée,
"traité comme une merde", à son tour,
il prend 10 jours de congé...
"Je ne menace pas, j'informe..."
- "Couché,
Gilberto!..."
Drouin, Robert, Meynard. Mangan..: le
message commence à passer. Il est clair. Mais
il existe toujours des "lourds", au faible niveau
de conscience, en retard d'une époque...C'est le cas
de Gilberto, un régleur des magasins du rez-de chaussée,
qui semble avoir du mal à comprendre les régles
du nouvel "ordre juste" en voie d'instauration,
maintenant, à Billancourt - et va bientôt"libérer
l'iniative", à large échelle, permettant
l'éclosion d' unvrai conflit d'envergure, en mai...
"Moi je vous emmerde, dit-il aux ouvriers maos...
"Je suis du côté dupatron! Voilà!".
Un troisième G.O.A.F., pour le principe? Pas la peine.
Un simple bout de papier suffit à le rendre plus réaliste.
Un tract: "Gilberto, il ferait mieux d'apprendre
le numéro de ses pièces, et de travailler dans
son bureau,s'il ne veut pas avoir à apprendre son numéro
de Sécurité Sociale, tranquille, à l'hôpital"...Il
trouve l'avertissement collé sur son bureau. "Initiative
de masse" enfin débloquée, une haie
d'honneurl'attend à la sortie. Elle suffit.
"Je ne menace pas, j'informe": la devise
est devenue celle des G.O.A.F...Et ça marche. Comme
en Ovalie, une fois le "trou" fait, la ligne d'avantage
franchie, et la défense d'en face, déstabilisée,
l'essentiel estaccompli: pour exploiter le déséquilibre
ainsi créé, il suffit de bien observer, tête
haut levée, dans une course lucide, les déchirures
qui s'élargissent au sein du réseau défensif,
et de faire circuler le ballon du bon côté, tous
ensemble, jusqu'au bout, fluide...
"Qui a peur de qui?"
"Qui a peur de qui?",
demande Mao à ce moment précis, dans une apostrophe
à vocation géopolitique, mondiale, qui fait
le tour de la planète -mais n'a pas toujours
été correctement analysée, ni bien comprise.
Avec un penseur de ce niveau, que peu ont lu vraiment,
dans le dépouillement de l'étude, et sans orgueil,
plus c'est simple, plus c'est fort - et la subtilité
est là, dans la nuance. "L'impérialisme
américain, qui ressemble à un immense monstre,
n'est en fait qu'un tigre en papieren train d'agoniser lentement
(...) Il est pris de panique au moindre souffle de vent dans
les feuilles" (Déclaration du 21 mai1970
- agence Chine Nouvelle).
Quel rapport?
Contrairement à ce que pense,
en effet, l'opinion de gauche pessimiste d'un vieil Occident
qui s'oublie ou se renie, vautré dans l'Atlantisme
(à Billancourt, le "fordisme") et
ne croit plus à rien, ni à lui-même,
ni à l'émergence des peuples en marche, y compris
les siens, ni au progrès - sauf à l'extrême
rigueur à l'enfermer dans les limites étroites
de la science et de la technique, l'heure n'est pas
à la venue au monde d'un nouvelle créature de
terreur, une sorte de "Quatrième Reich" lisse,
hygiénisé, étendant partout ses tentacules
militaires comme les ventouses de la finance, et s'assurant
"la conquête des esprits" (ref livre)
par les tuyaux virtuels scintillant d'Hollywood à CNN,
en passant par Microsoft et aujourd'hui le "net"...
Nous ne sommes plus au tout début de l'époque
impérialiste du capitalisme d'Etat, hybride
déjà mondialisé né sous le traumatisme
de toutes les Communes, et de la grande Révolution
Rouge d'octobre, leur tout premier aboutissement.
Nous vivons un basculement du monde.
Comme le monde est un, cette rupture d'équilibre est
sensible partout, et dans tous les domaines.
La double saignée de la double
guerre civile européenne a fait son œuvre.
Elle a mis à bas les anciens Empires, ceux
qui faisaient qu'"impérialisme",
dans le texte de Lénine, sinon dans le titre (
"L'impérialisme, stade suprême du capitalisme"),
s'écrit toujours avecle s du pluriel...
Une puissance dominante s'est dégagée en 1945,
partageant son hégémonie certes, un temps, du
début des années 50 à la moitié
des années 70, avec un adversaire de l'est bientôt
aspiré dans un mimétisme suicidaire, économique
et militaire.
Mais dans la complexe partie de Go de la péninsule
indochinoise où Washington a cru le moment venu d'abattre
le marteau-pilon de sa puissance militaire, pour y faire une
démonstration de force, irrécusable, et "pour
mille ans", l'échec de cet "immmense
monstre" (Mao) n'est pas une défaite conjoncturelle,
de portée simplement tactique. Et
cela, le grand mandarin rouge et son Empereur de Chineaux
pieds bien plantés dans la glaise, seuls, l'ont saisi.
Ils formulent les nouveaux paramètres de la période,
partout pertinents.
C'est toute une façon de faire, de voir
et de sentir, qui est en train de s'effondrer comme bientôt
les orgueilleuse grilles du Palais de la dictature, à
Saïgon, sous le simple coup de bélier du premier
char d'avril 1975, dont la voie est déjà
libre, en fait, depuis le Têt et cette année1968,
magique. Et cette déroute du "fordisme"
militaire, pensée McNamara peu de temps "pensée
unique", qui est tout aussi bien celle
des Collin de Ferodo, des Robert de Bir-Hakeim, et des Dreyfus
(Pierre) - déroute, qui est notre
victoire à tous, et pas seulement celle des jeunes
femmes en vestes pyjama noir de l'Oncle Ho, a une
portée stratégique, historique.Elle
a valeur d'exemple. Plus, elle dresse le cadre, global, d'une
époque.Et ceci concerne l'Europe aussi,
la France elle-même, et Billancourt,Hauts-de-Seine,
et son "Île du Diable", et son cinquième
étage...
Après l'écroulement des anciens centres
de pouvoir mondiaux rayonnant autour des métropoles
européennes, dans un monde où l'URSS post-stalinienne
à la fois amollie et crispée de l'époque
Khrouchtchev-Brejnev a déjà, en réalité,
renoncé, l'idée que la planète
appartient de façon durable aux Maîtres de Washington
ne s'est réellement établie, au fond, que chez
les intellectuels médiocres et approximatifs de la
médiacratie capitaliste, prisonniers de leur ego névrosé,
qui ont,comme il se doit, un train de retard - ou se trompent,
juste, d' époque...Dans le monde réel,
et sur le théâtre du combat décisif, c'est
l' adversaire choisi par Washington pour établir la
preuve, sanglante,de l' invincibilité de son "big
stick", qui a été le plus fort.
Et cette leçon dépasse de très loin le
Vietnam, l'Indochine, l'Asie, oumême le rapport nord-sud,
dans son ensemble.Même s'ils ne sont
pas encore, partout, le pouvoir, ce sont les peuples qui donnent
le la, maintenant, qui sont les maîtres de la musique,
et qui imposent, quand ils se donnent vraiment tous
les moyens d'exercer leur entière souveraineté,
les nouvelles règles du jeu.Dans un pays d'une
taille et d'une population comparables au nôtre, confronté
à un mastodonte, qu'il a su ficeler comme les nains,
Gulliver, avantde le saigner à mort de millions de
piqûres d'épingles,
la stratégie de la "guerre
populaire prolongée",
tirant toutes leçons "politico-militaires"
de milliers d'années d'insurrections d'esclaves, de
jacqueries, de "communes" ouvrières et de
"guerre des paysans", a démontré
que l'invincibilité est du côté des Sioux,
maintenant - plus du génocidaire Custer.
Et voici que l'onde de choc propage l'idéal des vainqueurs,
intégralement contenu dans leur démarche, dans
la méthode, source de la victoire.
C'est par la mobilisation systématique de toutes ses
composantes, de toutes ses énergies, de toutes ses
forces, qu'un peuple devient lui-même.
Il ne revendique plus, seulement, comme
droit, mais réalise, comme fait, l'accès au
pouvoir souverain - de "superanus": supérieur
à toute contrainte, que personne ne domine, maître,
enfin, de lui-même... Dans ce "mouvement réel"...
"abolissant l'état actuel" où
Marx, visionnaire, voyait l'essentiel.
Pour en venir là, ici comme là-bas, pas de "modèle"
à "suivre".
Le temps de l'obéissance aveugle,
précisément, est terminé.
Il suffit de s'inspirer, librement, de l'esprit
qui a soufflé: de Hanoï bombardée à
mort, mais toujours renaissante, au "triangle de fer"
reliant, ou coupant, comme on veut, Saïgon des maquis
des épaisses forêts du Cambodge, où meurent
les derniers tigres, napalmisés.
Et tout se concentre sur un impératif:unir.
Et pour unir, agir, dans cette idée de l'action,
elle même nouvelle, qui consiste avant tout à
rassembler, contre un adversaire commun, clairement identifié,
délimité, et désigné, puis à
laisser parler, libérant leur formidable potentiel,
les énergies ainsi concentrées.
C'est une force irrésistible, en marche, à sa
cadence, celle d'immenses foules de la terre en train de se
dresser, ou déjà debout, et dont procède
l'Histoire. Qui, les gens étant souvent moins
idiots que ceux qui les dirigent - ou vivent dans l'illusion
de les diriger - ne nous éloigne pas tant qu'on peut
ici le craindre de l'usine Renault de Billancourt...
"La direction prend des sanctions
contre les ouvriers...
Les ouvriers prendront des sanctions contre la direction..."
On a prétendu, folle idée, nous faire
oublier que le temps de la Grande Peur n'a plus cours.
Et que c'est de nous, les peuples, que les pouvoirs ont peur,
désormais, manœuvrant à reculons,
en défense.
Il est vrai que, depuis quelque trente ans, il y
a eu un peu de mou autour de nous, voire en nous - du flottement
dans la démarche. Vicissitudes, détail.
Mais l'onde vibrante du Têt, le nouvel an lunaire de
l'offensive politiquement décisive du F.N.L. de la
jolie madame N'Guyen Thi Binh et de l'invisible Pham Hung,
enterré volontaire des trous à rats et à
serpents creusés sous la forêt de Cu Chi et le
"triangle de fer", a bel et bien balayé,
de janvier à mars 1968, jusqu'à la France, où,
dans une première vague de mouvements populaires que
mai révèle, et que les maos, dans les trois
ans qui suivent, libèrent, ce sont les ouvriers, cœur
battant et puissant d'un peuple de travailleurs manuels autant
qu'intellectuels, qui ont la parole - et, de ce fait, l'initiative...
Ils bousculent un pouvoir qui, lui, sous le masque
de la puissance violente et menaçante, est "sur
le reculoir" - et dans la peur.
Le 1er février 1971, à Billancourt, sort
un tract mao: bilan, et ligne. "La direction
prend des sanctions contre les ouvriers...Les ouvriers prendront
des sanctions contre la direction..."
On change d'échelle. Comptant " sur leurs
propres forces" - en croissance - nous diffusons 30 000
exemplaires d'un tract "La Vérité vaincra".
Il montre la réalité des luttes, notamment de
l'Ile Seguin. Et circule dans toutes les usines Renault.
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Le
Mans 71
Les choses continuent à progresser.
Dans la tête des O.S. sur chaînes, une "Révolution
Culturelle" discrète, souterraine, souvent plus
silencieuse que tapageuse, fait son chemin tranquille.
La Cause du Peuple la propage et la décante, partout.
Faits à l'appui.
Fin mars, c'est de l'usine Renault du Mans, dans la verte
campagne sarthoise, que naît un puissant mouvement,
au département FF, chez les jeunes O.S. de souche
paysanne que l'abrutissement du travail robotisé
rend fous. Comme il transforme en loups les blancs mouton
de Ferodo, proche. Et comme il exaspère, à
Billancourt, ces fils de paysans sans terre venus d'Afrique
Noire ou du Maghreb pour découvrir, après
la soumission coloniale et les tortures de la guerre, une
forme encore inconnue d'eux d'humiliation, sur les chaînes...
Ceux du Mans ne râlent pas.
Ils ont décidé de redevenir des hommes, et
donc exigent.
Puisqu'il faut bien prendre les choses par un bout, ils
revendiquent un remaniement immédiat des "cotations
de postes".
C'est cette nomenclature complexe, quasi indéchiffrable,
et faite surtout pour l'être, qui permet aux ingénieurs
de "ventiler" des salaires différents,
ouvrier par ouvrier, en s'appuyant sur les évaluations
des chronos et les appréciations des contremaitres.
Logiques, les O.S. de Renault Le Mans traduisent leur demande
en chiffres: ils exigent une augmentation de salaire uniforme
- égale pour tous.
Le mot d'ordre est lancé par 84 ouvriers - qui se
déclarent en grève illimitée, avec
occupation.
Cent ans presque jour pour jour après l'insurrection
contre le gouvernement de Monsieur Thiers, coupable d'avoir
abandonné le peuple qu'il "représente"
à son sort, et la France à l'occupant prussien,
campant, canons pointés, aux portes de la capitale,
le 18 mars 1871, suivi, le 28, par la proclamation de la
Commune de Paris dans l'Hôtel de Ville enfiévré,
cette rébellion ouvrière des Temps Modernes
irrigue jusqu'à ces campagnes, alors arriérées,
qui avaient permis l'encerclement du premier pouvoir prolétarien
de l'époque contemporaine, puis son écrasement
au cours de la "semaine sanglante" suivant la
reddition des dernières barricades des collines de
Montmartre, de Belleville ou de la Butte aux Cailles, en
mai 1871.
Sous la revendication salariale "anti-hiérarchique"
gronde une remise en cause de toute la "cheffaillerie",
donc de la machine à gaz Taylor-Ford comme système.
Puisque demander X% "pour tous les salariés,
de l'OS à l'ingénieur", comme le fait,
à l'époque, la C.G.T., c'est entretenir le
mythe d'une "unité du salariat" qui n'a
plus rien d'une "unité de classe". Car
de quelle "classe" sont -ils les instruments,
ces "agents de maîtrise", innombrable armée
de "cols blancs" payés à surveiller
les "bleus", que le système fordien de
la grande usine, au seuil de l'explosion, a généré,
et dont la fonction n'est pas technique, comme l'était
celle des "ingénieurs et cadres", dans
le principe, mais répressive. Surveiller et punir...Salariés
non pour produire, mais pour mater, au double sens de regarder
et de réprimer: "matons" - comme on dit
des gardiens, en prison.
"Ennemis de classe", et non plus "frères
de classe", ils ne sont là que pour faire travailler
plus dur les ouvriers - ceux qui n'ont que leur "force
de travail" à vendre, et à qui on prétend
maintenant acheter, ou louer, le corps, mais sans la tête.
Très vite, l'usine du Mans est occupée. Aimé
Albeher y va. Tenter d'étouffer le conflit - comme
l'écrivent les maos?
Pas si simple...
La CGT bouge, cale, bouge...
A Billancourt, Le Mans fait bouillonner.
Aux presses du département 38, "on voit que
ça va barder, racontent les ouvriers maos. Notre
système d'organisation informelle atelier par atelier
ne pourra pas tenir. Il faut changer de braquet...On convoque
alors une assemblée générale de tous
les rebelles de l'usine, et on crée, officiellement,
le Comité de Lutte Renault". Il sort ses premiers
tracts sous cette signature, et convoque, chaque jour, "des
réunions de 80 militants, environ."
Le 5 mai 1971, c'est au 74 que plusieurs chaînes
débrayent, entraînant le 77. Une A.G. de 2000
ouvriers réclame l'occupation. Elle se forme en cortège,
et s'en va "planter le souk" dans toute l'Ile
Seguin.
Le 7, avec l'appui de la CFDT, le Comité de Lutte
passe la vitesse supérieure. On s'installe dans l'usine,
en force, et on y reste. Un "comité d'occupation"
de l'Ile Seguin est élu par la base - et de petits
"comités de grève" dans quelques
ateliers.
Le 12, une AG commune aux départements 12 et au 74
reçoit une délégation venue du 53,
qui demande du renfort pour évacuer les cadres, et
quelques jaunes. Cent-vingt ouvriers marchent sur le 53,
mais tombent sur un barrage de quatre-vingt costauds du
S.O. de la C.G.T., qui les bloquent.
Le 14, Dreyfus décide un "lock-out" qui
touche également Flins, où des incidents se
sont produits...
Le 16, Roger Sylvain, le chef de la CGT-Billancourt, est
accueilli par une bordée de sifflets...Sous les huées,
il doit attendre dix minutes avant de pouvoir parler. La
Régie propose un "relèvement des coefficients
des O.S." - mais "sans incidence sur les salaires".
Roger semble y voir une ouverture. Il est le seul. Comme
en 1968, l'accord patronat-syndicats qui paraît laborieusements'esquisser,
est mis en échec par la base.
"La Cause du Peuple - J'Accuse"
Comme ceux de l'usine, les dirigeants nationaux des maos
sentent le moment venu de modifier les réglages,
de bien assurer les nœuds, et de hisser de nouvelles
voiles à l'approche de ce vent nouveau, qui se lève.
Le 17 mai 1971, le mouvement dissous toujours, à
cette date, plein d'allant, se dote d'une nouvelle arme.
La Cause du Peuple annonce sa fusion avec J'Accuse, un magazine
populaire de qualité, semi-professionnel, créé
par des proches avec l'appui de journalistes de métier
entrés en dissidence à la suite de l'affaire
Jaubert (le tabassage ultra-violent d'un journaliste du
Nouvel Obs, qui avait eu la très mauvaise idée
de monter dans un car de police pour y acccompagner un blessé,
à la sortie d'une pharmacie, après une manif
écrasée dans le sang par les "brigades
spéciales" (lire page).
"J'Accuse" a consacré le grand retour de
Robert Linhart.
K.O. en mai, il s'est "établi" depuis chez
Citroën. Avec l'aide de "Dede Narbonne",
un jeune gars du midi ouvert et optimiste au bel accent
chantant sous une tignasse frisée, ami de Pierre
Overney qu'il entraînera plus tard, avec lui, à
Billancourt - il y a construit, en toute indépendance,
un Comité de Base autonome.
Comme Robert l'écrira dans "L'Etabli",
un récit pur et clair, traduit en d'innombrables
langues, dont le russe, le chinois, l'arabe et le vietnamien,
ce Comité n'a rien d' "antisyndical" -
contrairement à la ligne officielle de la direction
de la G.P. que Robert, comme les "prolos" de Citroën
ou de Renault, tient pour peu de choses...
A la différence du Comité de Lutte Renault,
et dans des conditions, il est vrai, bien distinctes, il
"bosse" au contraire en bonne intelligence avec
la courageuse C.G.T. de cette usine fasciste.
Puis Robert s'en va sans bruit, lui que tout Paris dit "hospitalisé",
"malade", ou "fou", faire son service
militaire.
Il aurait pu jouer la carte d'une réforme pour problèmes
de santé, réels ou supposés, ou d'une
succession ininterrompue de sursis pour études, mais
cet "intellectuel conséquent" - s'il en
fût - veut absolument apprendre à se servir
de ce fusil dont nous clamons qu'il tient tout pouvoir,
quel qu'il soit, au bout de son canon ("Le pouvoir
est au bout du fusil" - Mao)
"J'Accuse", journal solide, bien fait, juste à
la bonne distance de l'action militante, élargit
considérablement l'audience des maos. Fondé
sur une information scrupuleuse, engagée sans être
étroitement partisane, il donne une image de sérieux.
On entre dans la cour des grands.
Malgré l'arrivée à la rédaction
de l'imprécateur polymorphe André Glucksman
- pour qui le jouisseur et cultivé Pompidou, bourgeois
banal de la vieille droite, rallié au gaullisme après
une guerre passée tranquillement dans son bureau
de prof de Lettres, est une des innombrables réincarnations
de Hitler, au même titre, "pensera"-t-il,
le moment venu, que Ho Chi Minh, alors éârgné
par son ire,Mao, sursitaire, Arafat, encore bien vu, Poutine
voire Ségolène Royal, et après Rousseau,
Hegel, Marx, et l'Eglise catholique, coupable d'avoir nourri
le paganisme nazi...
Avec de tels clampins, La fusion est un pari, risqué.
Il va marcher - ouvrant la voie à l'actuel Libération.
Après un "spécial flics", numéro-test
liant l'affaire Jaubert aux sévices subis par Joël
G. (" Ti-Jo "), l'ouvrier mao de Citroën
"établi" à UNIC, puis un "
Spécial Renault " tiré à 65 000
exemplaires, la sortie d'un "Spécial grèves"
- " Le mai des ouvriers" - offre un instrument
tout neuf au mouvement social qui fleurit, sous l'impulsion,
essentiellement, des O.S, et à l'exemple de Renault,
dans toute la France.
Billancourt: les "professionnels"
(O.P.) du P.C.F.
entrent
dans la danse
Mais le mardi 18 mai 1971, à Billancourt,
ce sont les que 800 O.P.3 (professionnels parvenus au sommet
de la qualification) du département RMO (Renault
Machines Outils), bastion d'ouvriers professionnels de métier
attachés à la CGT de vieille tradition, qui
entrent en lice.
Avec l'aide d'Albeher, ils apportent leur soutien à
la poussée des jeunes O.S. du Mans, deux fois moins
payés qu'eux. Et n'y vont pas de main morte... Pour
bloquer toute intrusion de la maîtrise dans leurs
ateliers, partis en "grève sauvage", "à
la "Mao", ils en soudent carrément les
portes. La CGT organise un vote: 53% d'entre eux se prononcent...pour
l'occupation pure et simple des ateliers.
La C.G.T. bouge. Et manœuvre. Globalement dans le bon
sens.
On en a la confirmation le jour suivant, 19 mai, au Bas-Meudon.
Partis en francs tireurs, 6 ou 7 gars, pas plus, ont décidé
de bloquer la grande porte d'entrée. Osé.
C'est par là que quelque 400 cadres pénètrent,
chaque jour, à Billancourt.
Les grévistes forment une barricade de poubelles,
de bennes, et de conteneurs. Déboulent cinq camionnettes
de la CGT, remplies à ras-bord de 80 "forts
des fonderies", la force de frappe. Les permanents
du dernier carré de la "police syndicale"
ont fait croire à ces fidèles militants, disciplinés,
prêts à se faire couper en quatre pour la cause,
et à en faire autant à d'éventuels
"déviants", qu'au Bas Meudon, "les
gauchistes tapent sur la CGT ".
Mais ces durs de durs n'ont pas le front bas qu'on prête,
souvent à tort, aux "gros bras". La révolte
contre le formatage fordien des esprits est à l'œuvre
partout, jusque dans le S.O., où se concentrent ceux
dont le cœur est aussi gros que les bras, mais qui
n'en ont pas pour autant "un pois chiche dans le ciboulot",
et ne se laissent pas, ou plus, balader comme des pions.
Dès leur arrivée à la barricade, ils
"pigent". A l'affût, eux-mêmes, de
nouvelles façons de lutter sans sectarisme, ils refusent,
mais tout en finesse, le rôle qu'on a tenté
de leur faire jouer. Mieux encore, ils cherchent une solution
positive permettant au conflit de rebondir, dans l'unité.
Ils prennent les maos à part: "Vous n'avez qu'à
dire que vous enlevez les bennes: à condition que
la CGT s'engage à bloquer, demain, l'entrée
de la maîtrise!..."
D'autres scènes du même genre sont signalées,
dans d'autres coins de l'usine.
Au 12/74 et au 38, où les maos sont "costauds",
les ouvriers commencent à préparer et à
peindre des panneaux, pour occuper. Les inscriptions se
font en français, et en arabe. Au changement d'équipe,
à 13 heures, à l'entrée principale,
porte Zola, les prises de parole se multiplient en français,
en arabe, en kabyle, et en espagnol...Les mots d'ordre jaillissent..."La
paye complète le 22!" "Dreyfus, salaud,
le peuple aura ta peau..."
Ce dernier slogan, tout dans l'esprit de mai, et inspiré
de la sémantique imaginative des "lycéens
anti-autoritaires" de Louis Le Grand, suscite des polémiques
- aujourd'hui toujours actuelles...:"Si tu écris
"Dreyfus, salaud", c'est que tu es antisémite...Tu
n'as pas connu Buchenwald", grogne un front bas de
la CGT, à court d'arguments rationnels, à
un immigré porteur de pancarte...
Au 38, une poignée d'ouvriers s'asseoit par terre.
Manifestant, ainsi, du simple contact de leurs fesses avec
le sol de Billancourt, le début de l'occupation de
l'entreprise. Un cortège s'ébranle. Il vient
rejoindre ceux du 12/74. Le Mans vient de voter la poursuite
de la grève. 'Le Mans, Billancourt, même combat!"
"On est des hommes, pas des machines" ...La voie
de l'occupation de Renault s'ouvre. A Billancourt, elle
va durer 17 jours, devenant un événement social
et politique de première grandeur. Elle permet aux
maos d'asseoir ce qui commence à ressembler sérieusement
à une hégémonie, inorganisée,
sur l'usine, au fil des discussions et des débats
dans les ateliers occupé. D'autant que le "commissaire
politique" de l' "Île du Diable", Houcine,
"libéré", du coup, de son exil à
l'usine O, peut venir y rejoindre ses compagnons de la "base
rouge" - cinquième étage...
La révolte des O.S., rejoints, à Billancourt
en tout cas, par les O.P., secoue maintenant l'ensemble
du groupe Renault, d'une usine à l'autre. Au Mans,
les jeunes ouvriers, déchaînés, attaquent
la chambre patronale. A Cléon, des affrontements
de masse ont lieu contre la maîtrise. A Flins, même
chose. On s'y canonne à la lance à incendie.
Mille-huit-cents CRS envahissent le secteur, les ouvriers
leur font face... Mai 68 revient?
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Quand Billancourt valse,
c'est toute la France des
chaînes qui se met à danser...
- Renault entraîne
Berliet! -
Le mouvement déborde maintenant largement les limites de
la grande firme.
Il s'étend dans l'industrie automobile.
A Berliet Vénissieux, le travail lancé par un premier
"établi" parti en franc-tireur (lire
page) commence à donner ses fruits. "Ce
que nous voulons, c'est être des hommes", disent
les O.S. en colère.
Au VL1, atelier de montage des moteurs, une grève de 80
ouvriers, partie du tas, sème la perturbation depuis trois
semaines dans tout le processus de production. L'atmosphère
est tellement saturée de poussière qu'ils exigent,
avant tout, "un quart d'heure d'oxygénation toutes
les une ou deux heures". Plus 20F prime de salissure, et
30 centimes d'augmentation de salaire...Le tourbillon s'étend
d'un atelier à l'autre, et même d'une usine à
l'autre puisque, outre Vénissieux, Berliet comporte son
ancien établissement lyonnais à Montplaisir, la
vieille usine-mère, un troisième à Saint-Priest
, et une dernière usine, la plus récente, la plus
moderne, à Bourg...Partout, les délégués
sont débordés...
A Vénissieux en tout cas, comme à Montplaisir, on
a bien lu La Cause du Peuple, "J'Accuse", puis "La
Cause du Peuple-J'Accuse".
On y a étudié l'expérience de Renault, mais
aussi celle de l'Italie voisine.
Fiat - qui contrôle Berliet, en compagnie de Michelin -
subit dans son usine de Turin les assauts finement articulés
d'une classe ouvrière inventive cultivée, experte
en "grèves de guérilla"...
Les bourrasques de vent d'une sorte de "mai rampant",
s'étalant, là, sur plusieurs années, sèment
des graines de révolte du nord au sud de l'Italie industrielle
où les mouvements grévistes manifestent beaucoup
d'esprit.
L'essor va malheureusement en être brisé par les
"années de plomb", plaçant sous lourde
chape l'initiative prolétarienne, après que les
maoistes militaristes des Brigades Rouges, savamment infiltrés
par les "services" de l'est comme de l'ouest, eurent
fait le pas de trop en passant des cassages de gueule de petits
chefs à leur "jambisation" (tir de balles dans
les tibias ou les genoux, à l'Irlandaise), puis aux meurtres
de policiers et de fascistes, et à l'enlèvement
de "patrons" ou de politiques de très haut rang
(Aldo Moro).
Frappant de façon pour le moins prématurée
"au cœur de l'Etat", les B.R., fortes, comme les
maos, et sans doute plus encore, d'un véritable enracinement
ouvrier, se laissent alors imprudemment entraîner dans un
"grand jeu" géopolitique tordu.
Seuls les très forts peuvent y survivre. C"est un
suicide.
Heureusement, dans les usines de France, et à Berliet,
l'objectif reste, selon la formule de Dallidet (voir page), de
"Vaincre et Vivre".
Foin de toute "militarisation" précoce, ou abusive:
à Vénissieux, ce sont les grèves par secteur
"à l'italienne" qui se succèdent, contre
les cadences, le bruit, la poussière...Tout!...
Les étincelles parties de Renault, sur lesquelles ont soufflé
les rafales du grand Ouest, venues des Batignolles et de Ferodo,
enflamment les 40 hectares de l'usine, où 15 000 salariés
œuvrent à la fabrication des fameux poids-lourds de
la marque.
De "L'Affiche Rouge" aux chaînes
de Berliet
- avant la N.R.P...
L'O.S. Brover, Maurice, dit "Momo"
L'"établi" qui a défriché le terrain,
frayant la voie, en janvier 1970, n'est autre que Maurice Brover,
le "Momo" des C.V.B, et de la tête de Roger Holeindre
sauvée de justesse des roues d'un autobus, fils d'un de
ces compagnons de Manouchian qu' immortalise "L'Affiche Rouge"
(le poème d'Aragon magiquement mis en musique par Léo
Ferré), rescapé du démantèlement d'un
"groupe action" contraint à prendre des risques
extravagants puis à recommencer sans trêve, réorientlé
par l'état-major des FTP de Charles Tillon vers les petit
maquis de la région parisienne et finalement abattu par
les Allemands dans la nuit du 26 au 27 août 1944, à
la sortie de Pierrefitte. (Voir page).
"Momo", dont la Maman, également communiste combattante,
découvrit quelques heures après avoir appris l'exécution
de son mari qu'elle portait un enfant - le futur numéro
deux de la Nouvelle Résistance Populaire (NRP), l'armée
clandestine des maos - . né huit mois et une semaine après
l'assassinat de son père, le jour de la défaite
de l'Allemagne hitlérienne, le 8 mai 1945.
Le drapeau de l'Armée Rouge libératrice de l'URSS
de Staline flottait sur les ruines de Berlin.
Orphelin de père, mais héritier d'une épopée,
cet enfant turbulent exclu de tous les lycées parisiens
au point d'en perdre sa bourse de pupille de la nation, tombé
dans la marmite de l'action politique de Résistance avant
de voir le jour, a commencé à peindre des slogans
sur des wagons de chemin de fer, contre la guerre d'Algérie
en 1957. Il a 12 ans.
Trois ans plus tard, en 1960, il s'inscrit aux Jeunesses Communistes.
Il a 15 ans. Il en sort, l'année d'après, parce
qu'il préfère soutenir les résistants algériens
du FLN plutôt que de défiler platement "pour
la Paix".
Devenu l'ami de Pierre Goldman, de Jacques Rémy, Roland
Gueguenbach, Didier Truchot, Robert Linhart, Jean-Marc Salmon,
Jean-Pierre Olivier de Sardan (J.P.O.), - puis de l'auteur - il
allait tout naturellement devenir un des tout-premiers cadres
"politico-militaires" des GPA des CVB puis de la GP.
Il est au 7 février, aux toutes premières loges
(voir page), au 21, au 44 rue de Rennes, à la sortie duquel
il est bloqué de justesse au moment où il pousse
le crâne de Roger Holeindre sous une roue d'autobus (voir
page), à Flins...
"Absolument sans une thune", mais jugé indispensable,
il devient le seul permanent jamais "salarié"
par la GP, puis part s' "établir", tôt,
dans l'austère ville ouvrière de Saint-Dizier.
Il y rejoint les époux Gangnet, un couple d'enseignants
marxistes-léninistes des premiers jours, consciencieux
et sans peur, mais sans expérience du "baroud".
Ensemble, ils organisent une somptueuse "baston" contre
la police en plein marché.
Elle vaut au fils des compagnons de Manouchian - Moïse dit
Mounia, devenu Maurice, son père, et Anna, communiste juive
antisioniste venue de la lointaine Bessarabie, comme lui, sa mère
- son premier "stage" dans une prison française
(huit jours).
Au passage, il a pris presque autant de coups qu'il en a donnés.
C'est dire...
Mais la combativité de la petite équipe mao de cette
ville à peine moyenne, étoffée, déjà,
de quelques "blousons noirs" révoltés
des cités, vaut à la G.P. d'une large fraction du
PCF de Saint-Dizier, déjà bien "travaillé
au corps", comme la Jeunesse Ouvrière Chrétienne
(J.O.C.), par les Gangnet - et le ralliement, d'un bloc, de toute
l'ancienne structure FLN de cette vieille région ouvrière
aux traditions d'internationalisme prolétarien restées
aussi vives que la conscience de classe.
Parmi les communistes de vieille souche ouvrière qui rejoignent
alors le combat de la GP, à Saint-Dizier, Annie Danaux,
fille d'un important cadre local du Part, plus tard sténo
de presse à Libé (lire page).
Elle sera la compagne des bons et des mauvais jours de Jean-Paul
Géné, lui-même mao de l'est, qui se spécialisera,
journalistiquement, dans les problèmes de drogue, haschisch,
héroïne, cocaïne, centre d'intérêt
privilégié du tout premier Libé de la rue
de Lorraine, à l'époque Kravetz-Gavi-July. JPG s'est
depuis reconverti dans les sages plaisirs de la chronique gastronomique.
Il brille actuellement de tous ses feux à la rédaction
du Monde 2.
Avant d'aller rejoindre la N.R.P., où une place toute chaude
l'attend, au côté d' Olivier Rolin ("Antoine"),
"Momo" trouve le temps d'envoyer balader "Pierre"
clandestin de pacotille devenu, pour les journalistes qu'il commence
à draguer, "Pierre Victor", dont le petit crâne
tôt déplumé enfle au rythme des articles de
presse saluant les premières "actions de partisan"
de la G.P. - auxquelles il ne participe pas...
Le fin lettré, pédagogue et subtil, qui, profitant
de l'éclipse de Robert Linhart, s'est chargé de
synthétiser les premières "thèses"
de la G.P., domine le Comité Exécutif.
Il y a recruté, parmi d'autres, une de ses premières
trouvailles de mai 1968, l'ancien mineur du nord charbonnier Joseph
Tournel.
Il contrôle aussi tout le contenu de La Cause du Peuple,
jusqu'à la moindre virgule.
Tout ça commence à lui tourner la tête.
Commençant (il va faire pire...) à se prendre pour
le Commandeur de l'Ordre du Temple Solaire, ou, mieux, des Templiers
de Jérusalem, "Pierre" invoque maintenant une
prétendue "tradition d'austérité prolétarienne",
puisée en fait dans de très vieux grimoires venus
de tout à fait ailleurs dont le contenu traîne dans
le subconscient culturel de ce marxiste alors radicalement irreligieux,
pour recommander aux militants des mœurs strictes, et le
mariage.
"Momo", qui n'a "jamais eu confiance en lui",
le considère comme "un trouillard", ne le craint
pas, et met en garde, très tôt, les jeunes "cadres"
émergents des C.V.B., puis de la G.P. contre l'hypocrisie,
l'intellectualisme, la pusillanimité, et l'orgueil délirant,
dissimulé, du personnage, lui dit tranquillement "merde".
- "Du coup, je n'ai plus été convoqué
aux réunions de C.E. Je m'en suis battu les couilles. Je
savais toujours ce qui s'y disait, et je suis parti m'établir
tranquillement à Lyon avec Evelyne"- l'ex-femme de
July, une fille de caractère, fine et forte comme une liane,
qui, bien consciente des faiblesses du mou Serge a besoin d'un
autre type de "mec" à ses côtés
dans cette période où la peur rôde.
"Le plus drôle, poursuit Momo, c'est qu'à Lyon,
où, comme tous les "cadres" établis, je
militais jour et nuit - usine, épuisante, réunions
du soir, tracts, marchés, coups de main aux autres copains,
bagarres, etc - je n'ai jamais eu d'autre femme qu'Evelyne.
Nous nous entendions à merveille, sur tous les plans, et
de toute façon, j'étais crevé, et je n'avais
pas le temps... A la N.R.P., après, pareil... Je n'en dirais
pas autant pour d'autres, et pas des moindres, qui jouaient les
petits saints, toujours entre deux rendez-vous "militants",
deux "tâches", deux "missions urgentes"
- et qui ne se privaient pas de profiter de leur prestige de "grands
chefs militaires" pour se faire masser la nuque, et le reste,
en douce, par les naïves "progressistes", fascinées,
ravies de contribuer au "repos du guerrier"..."Antoine"
se farcissait les filles qui nous fournissaient appartements,
planques, voitures, ou même un peu de blé... Je m'en
suis aperçu après, quand cet enfoiré, aujourd'hui
côté Bush, et sioniste, et, derrière lui,
"Pierre" et l'autre clown, très fort lui aussi
sur les discours de morale, le "moine Savonarole du nord"
(Jean Schiavo) se sont trouvés mis en minorité dans
la NRP...
Côté cul, en tout cas, je n'ai pas d'amertume: je
me suis bien rattrapé depuis, je le reconnais..."
Cet "amoureux de l'amour", grand séducteur devant
l'Eternel, et suprême baiseur, doté, pour sa grande
chance, et de son propre aveu, confirmé par des témoignages
dignes de foi, d'attributs naturels "de taille simplement
moyenne", et donc, noblesse oblige, "très travailleurs",
avait été barman, un temps, sur la Côte d'Azur
y accrochant à son tableau de chasse une actrice célèbre,
sodomisée à sa demande dans les toilettes du bar
luxueux de Saint-Tropez où la "petite gueule d'ange"
du fils de "Mounia" des FTP-MOI de Manouchian, faisait
fureur.
Puis il collectionna, toute sa vie, les succès féminins
les plus spectaculaires.
C'est dire à quel point l'engagement mao, et les très
rudes réalités de l'usine, pouvaient "révolutionner",
sans contrainte aucune de qui que ce soit, et loin de toute mortification
ascétique, d'ordre idéologique, la vie des combattants.
Père attentif et tendre, aujourd'hui, d'un grand adolescent
de 15 ans, métis franco-bessarabo-judéo-antillais,
beau comme son père, sa mère, et le grand-père
dont il ne connaît que l'histoire, et les photos, "Momo"
est resté un véritable ami - actif... - de la Palestine,
du Fatah d'"Abu Djihad", qu'il a connu, et d' "Abu
Ammar", qu'il a aimé.
Il n' a pas changé de convictions là-dessus.
Pas plus que sur le reste.
Après la liquidation de la G.P., et à l'approche
de 1981, il sera le principal fondateur du C.R.I.S.E., le Centre
de Recherches et d'Informations Sociales et Economiques, une structure
de réflexion active anti-impérialiste quelquefois
présentée comme une sorte de "S.A.C. de gauche",
plus ou moins mao.
CRISE et pas CRUSE, même si la confusion, plus ou moins
accidentelle, se fera. Comme la révolte, la malveillance
vient de loin...
Puis "Momo" acceptera l'appui de François Durand
de Grossouvre pour essayer de s'intégrer administrativement
et officiellement à la mouvance pro-palestinienne de la
DGSE, sans succès: "Vous êtes un terroriste,
fils de terroriste, et un trafiquant de drogue. Pas de ça
chez nous, pas question!", lui dira, caserne Mortier, un
officier de l'ancienne école, mal préparé,
plus sévère sans doute, pour les amateurs de quelques
brins d'herbe tendre que pour les biberonneurs de whisky, drogue
dure américaine...
"Momo"a connu le "conseiller spécial"
de l'Elysée par ailleurs protecteur, jusqu'à sa
mort étrange, du Capitaine Barril, par l'intermédiaire
de Frédéric Laurent, mao de Nice, premier "journaliste
d'investigation" de "Libé", ami des "capitaines
rouges" du Mouvement des Forces Armées (MFA) de la
révolution antifasciste portugaise, avec lesquels il dépouille
les archives de la redourtable P.I.D.E, la police secrète
du dictateur Salazar, et devenu, de ce fait, spécialiste
de l'extrême-droite européenne, y compris de ses
liens avec la C.I.A. - qui tentera de l'ennuyer, bien abusivement,
pour de très hypothétiques liens avec le commando
de tueurs, "anti-impérialistes", d'un officier
américain un petit peu "barbouzard", en Grèce.
Dans un livre récent (NOTE BAS DE PAGE: Le cabinet noir,
Albin Michel), consacré à son activité "de
cabinet" au service de Grossouvre, à l'Elysée,
où il travaille, dit-il, à des plans de réorganisation
des services secrets français, Frédéric affirme
n'avoir, en tout cas, jamais eu connaissance d'activités
du C.R.IS.E. autres que de papier.
Une précision devenue, pour lui, nécessaire, surtout
depuis l'arrestation d'un de ses amis maos de la G.P. de Nice,
Jean-Louis dit '"petit âne", pas "recentré"
pour un sous, lui non plus, toujours ami de la Palestine, devenu
lui aussi journaliste, et proche de "Momo" comme de
moi-même, au C.R.I.S.E.
Cet amateur de bateau à voile, fin barreur de Flying Dutchmann
à Menton, sur la frontière italienne, son "pays"
et doué, aussi, pour les longues traversées en haute
mer sur des voiliers à cabine de belle taille, détenait
dans les tiroirs de son bureau plusieurs armes de poing, neuves,
dont des 11,43, et diverses autres bricoles.
Dans son agenda, la ligne directe de Grossouvre, et celle d'un
officier supérieur du Sdece devenu DGSE, le "colonel
Balette", en qui certains croiront reconnaître le général
Heinrich, "templier" monastique du "service action",
expert des questions moyen-orientales, palestiniennes et libanaises,
jouissant d'une bonne réputation dans les services secrets
du FATAH, devenu depuis le fondateur de la Direction du Renseignement
Militaire (D.R.M.), avant de fonder une "boîte"
d' "Intelligence Economique" "grand style",
Geos.
Bravement muet sur le reste, Jean-Louis, qui était venu
faire un tour en Finn sur l'Erdre, à Sucé, près
de Nantes, après les "Chrysanthèmes",
prétendra avec un dévouement confinant au sacrifice
avoir été "chargé de mission" pour
collecter les armes de dépôts clandestins, peut-être
liés aux "mao toujours...", et peut-être
venues, par la Méditerranée, de Palestine, et les
remettre au nouveau pouvoir "de gauche".
Il fera quatre ans de prison sans en dire plus, et garde toute
notre estime. D'autant que tout le monde n'est pas absolument
convaincu qu'il ne faisait que "récupérer"
de "vieux stocks" pour "empêcher les gens
de faire des bêtises", après 1981...(lire page);
Entre temps, "Momo", garçon qu'il a toujours
été difficile d' "empêcher de faire des
bêtises", quand il y tient, surtout quand elles ont
pour centre de gravité la Méditerranée, et
plus précisément, Chypre, Beyrouth, ou la Palestine,
ainsi que ses imbrications françaises et parisiennes, se
sera lancé, sans oublier Berliet, Beyrouth, et le reste,
dans une carrière intéressante, dans le cinéma...
Il a fini par "déposer les armes" , à
regret, comme la plupart d'entre nous - vers la toute-fin des
années 70, Resté, aujourd'hui, en contact amical
avec d'ex-ouvriers maos de Renault, et quelques autres anciens
de la G.P. toujours aujourd'hui "progressistes", et
fiers de l'être, heureux aussi d'avoir donné leur
cœur, beaucoup de leur temps et de leur sueur, un peu de
leur liberté et parfois un peu de sang, pour "un combat
tout de même inspiré de valeurs collectives, et du
souci des intérêts du peuple, et pas centré
chacun sur notre petit nombril, comme certains le sont devenus
aujourd'hui - sans même parler des franches crapules, des
renégats..." , il considère que l'histoire
de la Gauche prolétarienne - et de sa disparition soudaine,
surtout - conserve "quelques mystères."
Garçon têtu, intelligent, au carrefour de milieux
très différents porteurs d'informations diverses,
et de Mémoire, Momo n'a pas perdu tout espoir que nous
parvenions "à les éclaircir complètement,
un jour, ensemble".
Il n'est pas le seul.
A Berliet, donc, les fondements d'une implantation maoiste,
dont les effets se manifestent avec le "mai ouvrier
de 1971", parti de Renault, reposent sur le travail engagé,
début 1970, par ce militant d'exception, qui n'a "rien
d'un intello", n'a jamais "posé (ses) fesses
sur les bancs d'une fac", et n'avait, même, "jamais
pris la parole en public" avant que la situation, dès
son arrivée, dans son atelier de Berliet, ne l'amène
à se "jeter à l'eau"...
"Momo" plonge. Il parle. Déclenchant aussi sec
un premier débrayage "sauvage", hors syndicats,
parti de la base, suivi par des luttes en série.
Leurs fruits résisteront au licenciement de l'ouvrier Brover,
six mois plus tard.
Il revient alors à Paris, où, fils de son père,
il sera "envoyé rencontrer Charles Tillon, au moment
de la création du Secours Rouge".
Entre temps, il a tenté, sans succès, de s'opposer
à la désignation comme dirigeant régional,
par le C.E, du fils d'une grande famille bourgeoise de Lyon ayant
adopté le pseudo d' "Eusébio". "Une
erreur de casting. Je n'ai jamais pu le sacquer. Ce grand baratineur,
partisan de la "protection des cadres", venait aux manifs
risquées sur le trottoir d'en face, une baguette de pain
à la main, pour jouer les badauds tranquilles, et ne pas
se faire cogner...En plus il bidonnait tous les articles de La
Cause du Peuple, gonflant les choses, pour se faire bien voir...Comme
les rapports au C.E., j'imagine..."
Chef pendu par la blouse au crochet d'un
palan
Mais Berliet, c'est du solide.
En octobre 1970, à la fonderie, un chef indélicat
est pendu par sa blouse au palan d'une élingue. On l'emmène
à l'infirmerie, a moitié étranglé.
"Il ne pouvait plus parler", rigolent les ouvriers.
A la même époque, le discours d'un des premiers "prolos"
mao de l'usine sur un marché populaire de Lyon provoque
une véritable émeute. Autour de lui, ses copains
vendent La Cause du Peuple à la criée. Ils lancent
des mots d'ordre sur les luttes dans l'usine, et en soutien, aussi,
à la grève de la faim des camarades incarcérés
dans toute la France: de la prison de Nantes à celle de
Loos, à Lille, Besançon, Toulouse, Fresnes, Fleury-Mérogis
ou La Santé...
Les militants arrêtés pour rébellion, violences,
et, de plus en plus, "reconstitution de ligue dissoute"
(vente de La Cause du Peuple, toujours pas interdite!) réclament
"le statut politique" - mais aussi une réforme
radicale des conditions carcérales, indignes, de tous les
"droits commun" comme eux (ouvrant un nouveau "front
de lutte"...)
Un car de police arrive, ainsi qu'une nuée de "civils".
Ils chargent. Et sont sévèrement "séchés".
Dès les premières secondes, un inspecteur s'écroule,
visage en sang, "bien explosé". Un vendeur de
la Cause du Peuple est embarqué. La population s'attroupe
autour du car. Le bloque...Cerné par au moins cent personnes,
le commissaire de service empoigne son nerf de bœuf. Trop
tard.
De l'autre bout du marché, accourent d'autres maos, matraques
en main. Un fonctionnaire se jette sur le radio-téléphone
pour appeler des renforts. Il n'en a pas le temps. Assommé,
il s'écroule. Le commissaire au nerf, pareil. Les flics
s'enfuient.
Le militant arrêté, et un second, qui l'avait rejoint,
sont libérés. Les affrontements durent une demi-heure.
C'est long...
"Assassinat" de l'ouvrier Ravier.
Un simple froncement de
sourcil suffit...
En juin 1971, au bout de cinq semaines de grève des O.S.,
qui bloquent toute la production de la grande usine de Vénissieux,
les chassis s'accumulent: pas de moteurs à monter!
L'atelier VL1, supposé les fournir, n'a pas repris le travail.
Le montage cabines, CD 1, s'y est mis lui aussi. Suivi par le
montage essieux, CPO.
Les "grèves bouchon" poussent comme des champignons.
L'arrêt de travail des 70 peintres d'un atelier bloque,
en aval, le travail de 1200 autres...Enchaînent des grève
tournantes, secteur par secteur, aux effets dévastateurs.
La CGT fait venir Aimé Albeher de Renault pour étudier
d'autres façons de faire, elles aussi "à l'italienne"
- avec un syndicalisme plus souple, plus enveloppant, et plus
œcuménique, l'idée étant de capter l'énergie
des maos, et de la canaliser, au lieu de la combattre de front.
Mais le jeudi 10 juin, un accident horrible interdit tout apaisement.
L'ouvrier Georges Ravier, père de cinq enfants, réglait
une matrice quand un pilon de 3,6 tonnes s'est écrasé
sur lui, lui broyant la tête comme une noix.
C'est le quatrième mort aux Forges en peu de temps.
Il avait alerté son chef: "quand j'arrête la
vapeur, le pilon fonctionne quand même." Une réparation
de fortune avait été faite, à la va-vite.
Relayant le travail des militants de Berliet, appuyés par
un "travail de porte" avec panneaux etc, où la
sono est proposée à tous les ouvriers qui souhaitent
s'exprimer - y compris aux délégués CGT -
La Cause du Peuple-J'Accuse, dans son numéro 7, paru le
1er aout 1971, révèle le contenu des investigations
effectuées, hors de tout cadre légal, ou officiel,
par un "groupe d'enquête mao contre les assassinats
du travail".
Cet atelier des Forges travaille à la fabrication de vilebrequins
géants. La pression normale est de 8,5 tonnes. Mais en
fait, on fabrique quatre vilebrequins, puis on arrête le
pilon de 16 tonnes sans s'occuper du reste...Du coup, la pression
se fait plus forte sur les autres pilons. Les machines, trop proches
les unes des autres, se communiquent des vibrations qui perturbent
les réglages. Au VL, une grève a précisément
éclaté pour demander plus d'espacement entre les
machines.
Plus aucun dirigeant d'entreprise ne l'ignore: les maos ne rigolent
pas avec les "accidents du travail", quand ceux-ci ressemblent
trop à des "assassinats d'ouvriers".
Le sabotage des deux grues de Dunkerque, après la mort
du jeune Francis, suivi par l'attentat aux "cocks" contre
les bureaux des Houillères d'Hénin Liétard,
et surtout la raclée flanquée au (présumé)
coupable de la mort atroce du vieux Sopazian, à CODER-Marseille,
sont dans toutes les mémoires...
Plus besoin de sortir, à chaque fois, les barres de fer,
les "cocks", ou de recourir au sabotage en grand.
Un simple froncement de sourcil suffit, maintenant.
Dans ses petits souliers, Berliet répond aux accusations
du "groupe d'enquête mao", circulant dans l'usine,
par un communiqué publié le 22 juin. L'accident
qui a causé le décès de l'ouvrier Ravier
demeure de "cause inconnue". Toutefois, "dorénavant",
pour les réglages, on procédera à "la
mise hors-circuit vapeur de l'ensemble du pilon". Par ailleurs,
le personnel est informé de la "mise en place d'engins
télécommandés dont les essais pratiques ont
débuté aux Forges depuis plusieurs mois"
"Echanges d'expériences".
Quand les ouvriers pensent,
ensemble...
Le samedi 22 mai 1971, en plein "printemps des grèves",
et un siècle exactement la "semaine sanglante"
liquidant la Commune (21 au 27 mai 1871), les Berliet sont conviés
à venir "échanger leurs expériences
avec les ouvriers des Comités de Lutte Renault, et d'autres
- selon la formule-clé de la formation de cadres maos.
A l'ordre du jour de ce "séminaire", préparé,
matériellement, sous l'autorité de la NRP, et protégé
par elle," les tâches des organisations maoistes"...
Une centaine d'ouvriers de Renault, Berliet, Sollac, Coder, Citroën,
Dunkerque, Saint-Font, Nantes etc. y participent. On y parle de
tous les conflits en cours. La pression monte.
suite
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