REBELLES

(suite)

III

Le Parti du travail

(suite)

1 -Renault: l'affaire DREYFUS

(suite)


"Gourmands", comme ont dit au rugby d'un numéro 13 qui se joue de la défense mais pousse sa course trop loin, oublie la dernière passe, se fait enfermer, et "enterre le ballon" au lieu de le "faire vivre", le Comité de Lutte d'Aboulker comme la G.P. de Theureau, désormais, tant bien que mal, unifiés, et dans l'ivresse, peut-être, de cette fusion à chaud, ont ouvert - sans avoir encore fermé le front du métro - celui de la cantine du Comité d'Entreprise. L'occasion de rebondir à l'intérieur même de l'usine en visant directement "le pouvoir syndical", voire sa "police", était tentante. Peut-être trop...


La CGT-Billancourt, ultra-majoritaire depuis plus d'un demi-siècle (80% des voix), vient de faire, il est vrai, une grossière sottise. Elle annonce à son tour une importante augmentation des tarifs de repas - qui fait écho, inévitablement, à celle du métro.
Un tract signé GP-Renault lie aussitôt les deux problèmes. Fureur des permanents CGT, touchés au point sensible: l'argent du Comité d'Entreprise. Bagarres. A la porte Zola, trente (très) "gros bras" des Forges, le "bastion" CGT-PCF, agressent les jeunes (filles et garçons) du "groupe de porte" G.P. en train de diffuser le petit texte liant les deux affaires. Ce tract attaque durement "la police syndicale" sur sa gestion de l'argent des travailleurs - le C.E., et sa cantine. Ses distributeurs vendent en même temps La Cause du Peuple, à la criée.
La "police syndicale" en question, piquée au vif, tente de montrer ce qu'elle est, en effet, et de les rosser. Ce sont les ouvriers présents qui spontanément l' en empêchent.
Au repas, racontent aujourd'hui les anciens ouvriers du Comité de Lutte Renault, "des tables entières crient "Vive Mao!" "Nous avions fait l'effort de recalculer les prix, et de montrer que "l'arnaque" n'était pas différente de celle de Pompidou sur le ticket de métro. Nous étions reçus cinq sur cinq"..

.
A l'affichage des prix recalculés, les plus couillons des CGTistes perdent les pédales. Furieuse baston. Pas mal de casse.
Selon le sociogue Jacques Frémontier, auteur d'un livre de commande entièrement dédié à la gloire de la CGT-Billancourt et au dénigrement des "maos", et donc, massivement repris et loué par la "presse bourgeoise" de "gauche", comme de droite, "la C.D.P. se montre extrêmement discrète sur les formes brutales de cette nouvelle lutte. Un box de la cantine S21 est entièrement dévasté.Deux serveuses, l'une et l'autre mariées à des travailleurs immigrés, sont matraquées et blessées." (Cité par Marc Jarrel, op cit).


Dans son livre Les maos en France, l'honnête journaliste Michèle Manceaux, alors au Nouvel Obs, fascinée, certes, alors, par "Pierre", qui a su l'entourer de toutes ses attentions, et jouer d'un prestige viril dû à des actions de force auxquelles il ne participe, physiquement, ni de près, ni de loin, recueille un autre son de cloche:
"Nous, on n'a pas donné un seul coup de poing
, lui dit un militant de l'usine. C'était les ouvriers. Ils foutaient les marmites en l'air dans la cuisine. Il y eut sept, huit tables cassées, avec la vaisselle, les chaises. Les travailleurs immigrés nous défendaient vachement. Surtout les mecs d'Afrique noire qui ne mangent qu'un plat de légumes, parce qu'ils envoient l'argent à leurs femmes".
Michèle Manceaux, d'une parfaite sincérité dans la défense des maos contre les incessantes campagnes de presse qui les injurient et les noircissent - "fascistes rouges", etc - se réveillera plus tard.
Elle livrera un témoignage impitoyable sur la façon dont les dirigeants maos ou leurs "idiots utiles" comme Glucksmann, manipulent les journalistes puis les rejettent comme des citrons pessés, vidé de la dernière goutte de jus, une fois qu'ils ont été brisés dans leur carrière pour les avoir aimés, et défendus. Du ridicule imprécateur à frange, pas encore rumsfeldisé, elle fera le croquis, cruel, d'un "intello" méprisant et manipulant à ce point les "prolos" qu'il passe les mains sur la chaîne graisseuse de sa pisseuse mobylette, pour les noircir, avant de s'approcher de l'usine. Mais c'est dans ta cervelle, Dédé le faiseur, qu'il fallait passer la Javel.


Sur le front de la bouffe, à Billancourt, la "percée" ne sera pas aussi simple que dans le métro.
Qui se frotte au tabou de l'argent syndical s'y pique...
Le soir même 200 CGTistes agressifs viennent "choper" Aboulker sur sa chaîne. Ils essayent de le "sortir". Le "fils de bourge" est courageux. Il hurle, et il se bat. Peine perdue. Un contre 200, sa chance est faible.
Au cri de "Aboulker expulsion", il est traîné jusqu'au plus proche pont de la Seine, et menacé d'être "f...à la baille". Puis il est reconduit jusqu'à la Place Nationale. Viré manu militari de l'usine. Par le syndicat!
Entre temps, ses compagnons de chaîne, qui l'aiment beaucoup, ont débrayé au cri de "Liberté Liberté! A bas la police syndicale!" Les militants des Comités de Lutte entraînent quelques autres ateliers à débrayer. Rien à faire!

Aboulker est licencié de Renault, dans la foulée.
Theureau va le suivre bientôt, cité d'abord, comme lui, dans un tract CGT dénonçant nommément "Aboulker, Theureau, Richard, un groupe de provocateurs dirigés par le flic fasciste Theureau, du département 49, qui agressaient les employés de la station Billancourt", entraînant une intervention massive de la police, et une "chasse au faciès" touchant "dix camarades portugais et africains des départements 49, 12 et 74 arrêtés avec brutalité et détenus 24 ou 48 heures" - "chasse au faciès" (bien réelle), au cours de laquelle "Theureau n'a pas été inquiété, car il est blond..." Culotté.
- Même si Theureau, en s'esbignant en douce, peu de temps après, en donnant de sérieux gages de repentir (lire page), et en retournant à son destin d'ingénieur, "crapule grassement payée au service du capital", laissant "dans la merde" les immigrés qu'il avait effectivement poussés à la révolte, brûlant eux, leurs vaisseaux, s'offre en exemple parfait à la plus caricaturale des critiques. Sale type.


Aimé Albeher parle


Interrogé sur le sujet, Aimé Albeher, qui dirigeait la CGT de l'ensemble du groupe Renault, et pas la CGT-Renault-Billancourt, devenue, on le voit ici, un exemple parfait de "police syndicale", n'esquive pas la discussion.
"La seule chose que nous craignions alors vraiment, c'est que des gens comme Aboulker et Theureau, que nos gars avaient flairés depuis longtemps, ou leurs copains de l'extérieur, parmi lesquels il y avait deux ou trois drogués ultra-violents, qui pouvaient être dangereux, n'entraînent de pauvres immigrés sans expérience dans des actions jusqu'auboutistes, et ensuite les laissent tomber"...
Analyse qu'aucun qu'aucun des rescapés immigrés de la saga "mao" de Renault que l'on peut aujourd'hui retrouver ne partage, aujourd'hui.
Même s'il est vrai qu'on peut s'interoroger sur l'attitude alors jusqu'au boutiste de cadres maos comme Theureau et d'autres "établis", comme de celle de Geismar, Rolin, Le Dantec, ou "Pierre Victor"...Puisqu'entre temps, ils ont effectivement déserté toute action militante sur Renault, et sur les autres usines, se disent, pour la plupart, anticommunistes, ou loin des "illusions de la politique" - et plus que critiques à l'égard des engagements des militants arabes sur la question de la Palestine, lutte de libération nationale contre un Etat raciste et colonial, devenue, pour ces renégats, simple appendice d'une "question juive", au centre du monde...


Houcine "Liu Shao Shi"


Un des militants ouvriers maghrébins de Renault- Billancourt, et pas des moindres, n'hésite pas, aujourd'hui, à prolonger une réflexion, amorcée dès cette époque, sur les limites de l'attitude de la G.P. de 1970 à l'égard de la CGT.
Par réalisme, il a d'ailleurs fini lui-même par rejoindre la grande centrale, "en négociant directement les conditions de (son) intégration avec Aimé Albeher" - après l'abandon, par les maos "officiels", de tout travail militant sur Renault - où il était resté lui-même simple O.S. sans s'arrêter un seul instant de militer après l'A.G. liquidatrice des "Chrysanthèmes", à la Toussaint 1973...
Fort, toujours, du soutien et de la confiance des immigrés de l'Ile Seguin et du reste de l'usine, comme de celle des autres sympathisants ouvriers des "maos", que Theureau, Clodic, Demuynck, "Pierre" et cie avaient laissés en plan, Houcine a continué à se battre, lui, donc, dans ces nouvelles conditions, jusqu'à sa retraite définitive, survenue en novembre 2007.
Resté en contact étroit avec Sadok Ben Mabrouk, et d'autres, il n'hésite pas à dire qu' Albeher n'a pas tort, sur un point: quand il accuse les chefs maos d'avoir soulevé les jeunes immigrés, de les avoir poussés à prendre des risques, puis de les avoir lâchés, en les laissant se tout seuls, après avoir été tabassés, licenciés, condamnés, emprisonnés, ou expulsés (comme Driss d'Argenteuil) - alors que les "grosses têtes" du mouvement, devenues célèbres grâce à la combativité et au courage de ces jeunes gens qu'ils avaient encadrés, allaient se recycler, au prix d'un repentir public, peu ragoûtant, dans des postes confortables des media, de l'université, ou de la politique parlementaire.


On touche ici un point sensible.


Houcine, était surnommé "Liu Shao Shi" à l'époque des Comités de Lutte, dont il fut le trésorier et la discrète éminence grise.
Comme le dirigeant communiste chinois, syndicaliste clandestin devenu compagnon de la "Longue Marche", puis premier Président de la République fondée par Mao avant d'être sauvagement destitué pendant la Révolution culturelle et de mourir dans ses excréments au fond d'une geôle, Houcine n'avait jamais été complètement convaincu par la critique théorique du syndicalisme en tant que tel.
Il approuvait la ligne générale des maos, s'engageant, y compris physiquement, dans ses applications les plus concrètes, tout en restant discret. Mais il a toujours défendu son point de vue par la méthode "vent doux, pluis fine" chère aux communistes chinois. Les autres rescapés de l'aventure Renault en témoignent tous.

Sa préférence allait, il ne s'en est jamais caché, à une ligne recentrée sur des revendications concrètes, bien matérielles, et d'abord sur le salaire, longtemps point faible de la "pratique mao", à Billancourt - polarisée sur les cadences, et les "petits-chefs".
Devenu l'un des principaux "commissaires politiques" des "maos" dans l'usine, ce militant discret et cultivé, d'une grande finesse n'excluant pas une capacité personnelle de prise de risques, a su faire évoluer "les copains", au fil du temps, vers une action moins focalisée sur des "coups" spectaculaires, et moins systématiquement centrée sur la dénonciation mono-maniaque de la la "police syndicale" - assimilée, à tort, selon lui, à toute la CGT, "loin d'être pourrie dans son ensemble" et "où la plupart des adhérents de base, des militants, certains délégués, et même une partie des permanents étaient au fond des ouvriers comme nous, et de braves mecs" .


Après la décomposition de l'"ex- G.P.", cet homme au langage mesuré qui n'a pas de mots assez durs, aujourd'hui, pour fustiger l'abandon de Renault, et du reste, par les "grands chefs maos" en débandade, avait de slides arguments pour entrer en "négociation", selon sa propre expression, dans la perspective de son "intégration à la CGT": "avec Albeher lui-même!"

.
Débarrassée, apparemment au moins, de la "force mao", qu'elle n'avait jamais réussi à détruire dans un combat frontal, mais qui a déserté le terrain, d'elle-même, "pourrissant par la tête", la CGT-Billancourt allait retrouver, mais un peu tard, une certaine combativité dans le combat contre la liquidation de l'usine, ponctué d' "opérations coups de poing" de style mao, puis prolongée par une vigoureuse campagne pour la défense des "dix de Renault" - de jeunes délégués CGT de la nouvelle génération réprimés pour des actions de force, devenus depuis cadres dirigeants de la Centrale de Montreuil, comme Jean-Louis Fournier.


Aimé Albeher avait donc tout intérêt à convaincre le rude Roger Sylvain, Certano, et les autres, d'accepter la main tendue par un homme comme Houcine.
Derrière ces retrouvailles se profilait une possible réunification du prolétariat de l'usine dans son ensemble, avec le rapprochement, enfin réalisable, des O.P. combatifs issus de la tradition "gauloise" du communisme de la métallurgie parisienne, et des O.S. immigrés de l'Île Seguin, dont le fameux "cinquième étage", bastion des maos, et de Houcine, personnellement.
Celui-ci jouissait, dans tout Billancourt, d'une autorité et d'un prestige incontestés - étant devenu, dans la dernière période, un des trois membres de la "direction mao de Renault" (avec le bel établi brun Denis Clodic et son intime mentor "Pierre Victor")...


Sadok Ben Mabrouk


Houcine s'abstient toutefois d'accabler Jacques Theureau. Pas plus que ne le fait Sadok Ben Mabrouk, resté lui aussi très militant, après son fracassant licenciement, suivi par une période de formation professionnelle intense, et l'insertion dans un emploi solide, dans les Hauts de Seine.
Aujourd'hui ingénieur du son dans une grosse société, père de famille rangé, il est resté socialement des plus actifs, sur la Palestine notamment.
"C'est sur la Palestine, avant tout, autant que sur les problèmes d'usine, que j'ai rejoint le Comité de Lutte et les Maos". Homme de convivialité, au sourire toujours aujourd'hui ravageur, et d'esprit large, Sadok, a gardé quelques contacts, épisodiques, avec Theureau."Tant qu'il a été à Renault, en tout cas, il s'est bien comporté. Un militant sérieux, doublé d'un brave type. Après...".
Sadok hésite encore à mettre "Jacques" "dans le même sac" que les autres liquidateurs du C.E. de la GP.
"Il y en a, dit-il, ils peuvent crever! Qu'on me donne les coordonnées du cimetière, et j'irai pisser sur leur tombe...Mais Jacques, non. C'est un naïf, c'est un suiviste...A la fin, il a gobé toutes leurs conneries, et décroché complètement... Mais c'est tout de même un gars qui a été brave, tout le temps qu'il était à Renault. Ne l'oublions pas. Depuis, je ne sais pas ce qu'il fait exactement, sur le plan politique. Plus grand chose, sans doute. J'ai du mal à comprendre ça. Il doit être mal dans sa peau. C'est dommage."
Sadok est le fils d'un vrai militant de la gauche tunisienne, qui "a sauvé des juifs pendant la guerre, en les cachant". Resté droit dans ses baskets - devenus des mocassins de cadre classiques et sans apprêt - il est toujours sur la brèche, dans une importante association de parents d'élèves, marquée à gauche, où il exerce des responsabilités à l'échelon régional...
Aux législatives de 2007, il a entraîné les amis de la la Palestine de son secteur dans une campagne des plus actives en faveur de l'ancienne maire communiste de Nanterre, la cardiologue Jacqueline Fraysse (réélue). "La preuve qu'il restait un potentiel au PCF...Contrairement aux principaux dirigeants d la G.P., Jacqueline est restée une véritable amie de la Palestine. Quand Arafat, sur son lit de mort, vivait ses tout derniers instants à l'hôpital de Clamart, elle y allait, tous les soirs..."


Au chevet d'Arafat, à Clamart, maos et musulmans, unis


A Clamart, Jacqueline Fraysse a trouvé les toutes premières gerbes de fleurs rouges et blanches, sur lit de feu!illage vert, aux couleurs de la Palestine, qu'étaient venus déposer une poignée de "maos un jour, maos toujours", restés fidèles à Arafat, et au Fatah.
Accompagnant des amis musulmans connus dans un combat commun contre la loi d'interdiction du voile, autour du Mouvement pour la justice et la Dignité, le M.J.D., que nous avions créé, ensemble, nous étions présents présents, sur place, au moment même où l'hélico français affrété par Jacques Chirac survolait Issy les Moulineaux avant de se poser. Attirant évidemment l'attention de caméras du monde entier - Japon, Corée, etc, nous avions ainsi constitué le premier germe d'une mobilisation bientôt puissante, répétée patiemment, soir après soir.
L' initiative avait été si réussie qu'elle avait entraîné Leïla Shahid, la très prudente ambassadrice de l'OLP à Paris, à réviser ses plans en catastrophe. Elle pensait se limiter à faire signer un livre d'or très loin de là, dans un petit local. Il lui fallut virer de bord, et appeler ses gens à venir signer notre livre d'or, sur place, dans les amas de fleurs, sous les petits mots d'amour, oui d'amour, glissés à l' intention de l'indestructible fidayin engagé dans son ultime bataille, comme au Mur des LamentLamentations, dans les interstices des vieilles pierres de l'Hopital Militaire Percy de Clamart, devant de petits "autels", à même le sol, faits d'une grande photo et d'une ou deux bougies...à quelques dizaines de mètres de la chambre ou "Le Vieux" tentait encore de rester près de nous quelques heures de plus, puis quelques minutes et de dernières poignées de secondes.
C'est là aussi ue nous devions, en masse, cette fois, accueillir à bras ouverts les rabbins à longue barbe et à grand chapeau noir, enveloppés du keffieh à damier du De Gaulle palestinien, venus pour l'occasion d'Autriche et des Etats-Unis, membres du groupe religieux juif antisioniste Natureï Karta.
Ce sont aussi des militants de l'ex-G.P., pas "ex-militants" pour un sou, et pas repentis, certes, de leur soutien aux Palestiniens de Karamé, de Munich 1972, et de Septembre Noir, qui, talkie walkie en main, au sein du service d'ordre d'Euro Palestine, allaient ensuite protéger, contre d'éventuelles provocations d'infiltrés de l'extrême-droite juive, l'entrée, puis la sortie, des mêmes rabbins, venus se joindre au grand meeting organisé, par l'association d' Olivia Zemor et Nicolas Shashahani - frère du Volodia Shashahani, "Volo", de la G.P. de Grenoble...Et tout ceci allait nous confirmer, "Sergent-Chef" et "le colonel", en premier, puis nos nouveaux amis musulmans rouges, prolétariens, du Cercle Charles Tillon d'Aubervilliers, hommes, femmes et "gamins" des collèges au physique de "deuxième ligne" All Blacks, ou Argentins, dans l'idée que la spirale avait passé le point bas de la boucle, et que le temps de nouvelles initiatives de masse revenait, après celui, patient, des réseaux...


- Revenant, dans la sérénité de son modeste appartement de retraité du XII ème arrondissement de Paris, sur les années mao, à Billancourt, Aimé Albeher n'a pas tout à fait tort, donc, on le lui accorde volontiers, quand il observe que des gens comme July, Geismar, Rolin, "Pierre", Theureau, sans doute, et d'autres, ont entraîné de jeunes ouvriers, notamment immigrés, à prendre tous les risques, avant de les lâcher en rase campagne - au premier mort...
Ce qu'allaient devenir, après, les jeunes arabes sortis du rang qui, à l'image de Pierre Overney lui-même, avaient pris au sérieux les appels à la "guerre de partisans", au sabotage, et au soulèvement? "Qu'ils se démerdent!"
"Pas responsables des choix individuels de tous et de chacun", les chefs du mouvement auto-dissous sous eux, dans une diarrhée verbale, répugnante, n'ont plus de temps à perdre à "ces salades"...Ils sont trop affairés, entre les cours de Morale qu'ils donnent, à jouir des avantages d'une reconversion accélérée dans des vies confortables de petits notables intellectuels...Placements de leurs économies, résidences secondaires, études des enfants à l'étranger, voyages...


On a plus de mal à suivre l'ancien permanent syndical de Renault, puis du Comité Central du PCF, quand il donne sa version du licenciement...syndical de Jacques Aboulker.
"Ils faisaient une campagne, à la cantine, pour que les gens ne payent pas...Comme dans le métro...Quelques dizaines les ont suivis...Cela a entraîné des affrontements avec les serveuses, des agressions...Le mari d'une serveuse, lui-même employé chez Renault, s'en est mêlé...Il y a eu un incident...Il est venu se plaindre auprès de la direction...Contre Aboulker...
La direction ne faisait rien.Pas de sanctions, rien! Alors,le gars s'est adressé au syndicat.On est allé choper Aboulker dans l' Ile Seguin...A 200...On l'a sorti...Voilà...
Quant au licenciement, ce n'est pas du tout quelque chose que nous avons réglé avec la direction.Dans une usine comme Renault, nationalisée à la Libération sous un gouvernement comprenant des communistes (et des gaullistes), on risquait toujours de nous accuser de collusion avec la direction, on faisait très attention à ne pas y donner prise.Quand ils ont annoncé le licenciement d'Aboulker, on était en discussion avec la direction de Renault sur la refonte de la grille des salaires, au niveau de l'ensemble du groupe.Ça durait depuis un mois.Les résultats étaient intéressants, réduisant l'éventail des rémunérations.Avec de bonnes augmentations pour tous, notamment les plus bas...Un jour, on s'est revus pour un tour de table.
"Monsieur Albeher, vous voulez venir avec moi, prendre un café?" m'a demandé le directeur des relations sociales, Reyber.C'était le lendemain de notre descente à l'Ile Seguin, pour Aboulker. - "Qu'est ce que c'est que cette histoire, hier soir?" - Je lui ai répondu:"Vous ne faites pas votre boulot, vous vous rendez compte.Avec tout ce qui se passe, on en a marre!...- Nous avons mis Monsieur Aboulker à la disposition des services du personnel...Vous êtes satisfaits?...Alors, ce accord, on le signe?"


Opération retour


Licencier un "mao", c'est simple. dans le principe. Le premier jour. Un "motif", une paperasse. Après, ça se complique.
Une de nos innovations préférées, c'est l'"opération-retour" (dont l'auteur aura la chance de vivre une expérience des plus vivantes à l'usine des Batignolles, après en avoir été licencié au printemps 1970, peu après la campagne du métro à Renault, et l'"éjection" d'Aboulker (lire page).
Dans une "opération-retour", le ou la militant (e) viré revient, par la porte ou par la fenêtre - voire par les caves. Le plus souvent, avec un tract; parfois avec des "escort-boys"...Il tient, le plus longtemps possible...
La méthode a été inventée le 17 décembre 1969 par une jeune militante de feu,"établie" à Peugeot-Sochaux, au "montage-chassis" , puis licenciée pour "incitation à la révolte" dans le cadre de l'effervescent conflit des "peintres au pistolet", parti de la base, et à dimension anti-hiérarchique...


Ancien lui aussi de la pépinière mao de de Louis-le-Grand, où ce garçon, né en 1951, fils d'un vieux notable intellectuel du PCF, s'est engagé très tôt dans les actions-choc des C.V.B., avant d'aller "s'établir" à Peugeot Sochaux, d'être licencié, tabassé par les flics et condamné à un an de prison ferme, qu'il a purgé, Yves Cohen, rallié, en 1973, à la liquidation de la GP, a accepté de revoir "Polo", qu'il n'aura jamais eu, lui, l'occasion d'appeler "colonel", au nom du bon vieux temps - mais ni de raconter quoi que ce soit sur l'expérience mao à Sochaux, un échec retentissant malgré des dépenses d'énergie considérables, ni même de communiquer le nom, et éventuellement, les coordonnées, de la "mao du chassis". Il a fallu se débrouiller sans lui. On l'ai fait. Elle s'appelle Danièle Léon (lire page)


La pratique des "opération-retour" allait très vite se généraliser. Devenant même, à la fin, par trop systématique, et, de ce fait, stérile. Toute innovation a son temps, elle vit, grandit, s'enrichit, décline, et meurt, rabougrie en routine... "Maxima a minimis", la méthode a un bon impact politique, à peu de frais - et sera utilisée, bien entendu, à Billancourt - comme aux Batignolles (lire page), mais aussi par par le jeune mineur de charbon Creton, militant maoiste à la fosse Dejardin, dans le Douaisis (nord, lire page), et beaucoup d'autres usines "travaillées" par les maos sur l'ensemble du territoire...
A Renault, où les progrès de l'implantation maoiste le permettent, le retour d'Aboulker est d'abord soigneusement préparé, en douce, sur les chaînes...
Le jour venu, avec deux autres militants licenciés, Jacques pénètre clandestinement dans le vaste périmètre, ouvert, notamment, sur la Seine, et difficile à verrouiller, de la métropole ouvrière de Billancourt.
A la Sellerie, il parvient à rejoindre ses compagnons d'atelier. Il est reçu "à bras ouverts".
A la Mécanique - premier étage, secteur où le travail est spécialement éreintant, et les chefs, du même métal, deux gardiens interviennent aussitôt. Trois-cents ouvriers débrayent aussi sec, et les renvoient dans leurs vingt-deux mètres. Mais bientôt, c'est une meute de 20 chacals qui collent aux "refuzniks". Sur le coup de 20 heures, un vaste bordel enflamme toute l'esplanade. Un véritable meeting rassemble de 3 à 500 ouvriers, du côté des vestiaires...
La CGT-Billancourt rameute ses "chiens de garde" au cri de "les fascistes, à la porte". Leurs imprécations sont couvertes par "CGT trahison! CGT fasciste!..." Mais les chose n'iront guère plus loin qu'une démonstration vigoureuse, mais, somme toute, symbolique, où les trois forces en présence se tâtent: Direction de l'usine (Dreyfus), Maos, et CGT-PCF.


"Didier le Gaulois" chute à Concorde


Il est vrai qu'un acteur de poids manque. Principal animateur, avec son "ami Pierrot" (Pierre Overney), du groupe de jeunes ouvriers professionnels français (O.P.), hautement qualifiés, que leur sensibilité de rebelles, intrépides, leur anti-racisme exemplaire et leur goût (prononcé) de la "castagne" ont détaché du bloc PCF-CGT, et poussé dans les bras des maos et, si l'on ose dire, des maottes, Didier Cornavin, le Gaulois à l'épaisse tignasse rousse, bouclée, à la fine moustache tombante, du même parti, et aux petits yeux de sanglier, pétillants, malins, et, si Dieu veut, Inch'Allah, cruels, ne travaille plus dans l'usine.
Il n'est plus là non plus, donc, pour y jouer de son influence, de son "coup de boule", ou de ses petits poings charnus, "au service de la cause" (du peuple).
Les flics croient l'avoir identifié comme un des responsables stratégiques des raclées successives stoïquement reçues, dans les couloirs du métro Billancourt, par leurs collègues en képis, puis casqués, venus, sans succès, "libérer le métro" (payant). Ils en sont même sûrs. Mais interpeller "le Gaulois" au milliers de centaines ou de milliers de jeunes ouvriers, pour qui il est Vercingétorix, Platini et le "Che"...
Changement de tactique.
Puisque les "prolos" devenus des "activistes" de la "GP", - gaulois dopés à la druidique potion magique, ou maghrébins au shit entre les dents, voire portugais, chrétiens, certes, administrativement, mais bronzés, à l'extérieur, souvent officiers déserteurs de l'armée coloniale, en Angola, motivés, chauds, et bon frappeurs - tiennent le terrain au métro Billancourt, à la sortie de leur "base rouge" riche en bonnes barres de fer cylindriques, quadrangulaires, ou torsadées, ainsi qu'en mauvaises ferrailles, boulons et autres tessons de bouteille (Renault boit très peu d'eau), pourquoi ne pas leur céder le terrain, là - c'est fait...- et suivre les pires "velus", plus loin, dans le métro...On pourra enfin les mettre hors d'état de nuire, à froid, dans les couloirs tranquilles de stations plus éloignées du front...
C'est bientôt fait.
Au métro Concorde, une meute d' affamés, émargeant aux Renseignement Généraux de la Préfecture de Paris (RGPP), outillés, notamment, de cette espèce de martraque incurvée, ultra-plate, ultra-courte, en forme de chausse-pied (plombé) qu'on appelle "queue de castor" , tombent à bras raccourci sur un ami de Cornavin - il en a.
L'infortuné...Jacky Lafortune - c'est son nom - un ancien responsable charentais des Jeunesses Communistes, célèbre pour ses harangues sur la révolution prolétarienne dans l'Allemagne des années 30 et Rosa Luxembourg, prononcées sur les bancs de la station Billancourt, en pleine émeute, proteste, hurle, se débat..."J'ai été con, dit sobrement Didier. J'ai voulu faire le malin, voler à son secours, et l' "arracher". Je me suis jeté dans la mêlée, poussé par mon bon cœur, comme sœur Teresa" - avec laquelle, toutefois, cet excellent garçon a peu de points communs...
" J'ai exhibé ma carte professionnelle Renault, en criant je ne sais plus quoi - un appel au peuple, en tout cas. Résultat, j'en ai pris plein la gueule pour pas un rond, je n'aime pas ça. A coups de nerf de bœuf, en plus, ce n'est pas très fair play. Et je me suis retrouvé devant un tribunal..."
Ils gueulaient, ils gueulaient, et les flics en civil, tournés, pour ceux qui ne tabassaient pas, vers les badauds, criaient: "Ne les écoutez-pas, n'y croyez pas, ce ne sont que des voyous, ils battaient une pauvre femme, enceinte..."
A son tour, Cornavin est licencié. mais il garde la "pêche" - il l'a toujours...Il va bientôt regrouper autour de lui, dans la "zone de partisans d'Issy-les-Moulineaux" (92), sur l'autre rive de la Seine, en face de l'Ile Seguin, une redoutable équipe de jeunes ouvriers licenciés, comme lui, de la Grande Ecole Renault.
Regroupés à Issy, Didier-le-Gaulois, Jean-Marc Moto, Roro le Mammouth et leur ami "Sergent chef" - déjà cité (voir page), ainsi surnommé depuis son service militaire dans les "commandos de l'air", que des gens qui mélangent un peu tout confondent avec le "service action" de la DGSE, alors que ça n'a rien à voir, mais rien, à part quelques techniques universelles...), ne restent pas les bras croisés dans leur nouvelle base.
Ils y font naître un puissant mouvement populaire d'occupation de logements vides, qui donnera naissance, des années plus tard, à l'actuel D.A.L. (Droit au Logement), sous l'impulsion d' un jeune charpentier chrétien-maoiste du secteur de la place de La Réunion (XXème), Jean-Baptiste Eyraud, dit "Babar".
Mais la "bande d'Issy" va mettre aussi son potentiel militant-militaire au service de "copains" de toute la région parisienne en difficulté, ou au contraire, à l'offensive, quand ils ont besoin de "conseils d'experts" - et de "bastonneurs", disponibles...
On trouvera les plus dévoués d'entre eux dans d'innombrables opérations de redressement civique au prix d'inévitables corrections physiques de nervis de l'extrême-droite raciste, de petits-chefs odieux, ou de divers "connards", en appui au dur travail d'implantation militante dans les bagnes d'immigrés de la "zone nord ouest", sous la direction éclairée du sage et solide "U Cervu"; avec lui aussi chez Fauchon...Les plus raffinés des combattants de choc la "zone rouge d'Issy" constitueront la pointe de diamant, le "groupe de flèche", à l'avant-garde de la "colonne de 100", qui, brisant le bouclage policier en plein centre du dispositif, à la Van Tien Dung, va mettre en déroute un car entier de "brigades spéciales", incendié au "cock", entre la rue des Ecoles et Saint-Michel, le dernier jour du procès Geismar (22 octobre 1970, lire page);dans le "groupe-bélier" de l'attaque de l'ambassade de Jordanie, en juillet 1971; au "poste d'immobilisation" et à la pose des menottes, dans le commando de l'opération "désarmez la police", à Ledru Rollin, quelques jours plus tard, riposte au coup de feu déchirant la poitrine de Christian Riss (voir page); et, chaque fois qu'il le faut, aux portes de Renault...


"Roro le Mammouth"

Les policiers soupçonneront, sans preuve, plusieurs d'entre eux, dont "Bouclette", un sosie de "Didier le Gaulois", des "petits nouveaux" de la "bande d'Issy", et plusieurs ouvriers arabes de Billancourt, restés liés à eux, d'avoir réalisé les principales opération "pots de peinture" ou "cassage de gueule de chefs-flics", dont le fameux Robert (lire page), aux abords immédiats de l'usine, ou dans l'usine, qu'ils connaissent comme leur poche - et où, virés ou pas, ils évoluent "comme des poissons dans l'eau".


Les R.G., payés pour se poser des questions et échafauder des hypothèses, gratuites, se demanderont même s'ils n'ont pas enraciné, de longue date, à l'intérieur des ateliers, et en marge des Comités de Lutte, la logistique de structures clandestines de la N.R.P., capables de résister au temps, et caché des stocks d'armes dans des recoins inaccessibles de l'usine, avec l'aide de Maurice Brover ("Momo", le numéro 2 officieux de la N.R.P., devenu l'animateur d'une rébellion des "clandestins" contre Rolin, "Le Maréchal" ("Pinochet-Pinocchio"), "Pierre" et les autres "liquidateurs")


Il se chuchotera, même, - ce qui, là, pour le coup, est assurément vrai - que les "costauds" de la "bande à Pierrot" ont soulevé "Pierre", le "grand chef de la GP", qui ne les a jamais impressionnés, et a perdu sur eux tout contrôle, par le revers de son beau blouson d'aviateur neuf, des plus viril, le soir-même de l'assassinat d' Overney, en février 1972, aux portes de l'usine...
"Le Mammouth", particulièrement remonté, ce jour-là, accusait le "gourou" planqué des "maos", "Pierre Victor", d'avoir sciemment poussé "Pierrot" à une provocation physique à la porte (une "embrouille", appuyée, quasi-suicidaire).

"Pierrot" est mort en combattant, debout, les yeux plantés dans ceux de l'homme de main qui pressait la détente pour l'abattre comme un chien - et c'est aussi le sang d'un "Pierre" au teint crayeux, qui n'avait plus rien d'un "Victor", et voyait planer sur lui, aussi, les ailes de la mort, qui a bien failli, se jour-là, pisser sur le trottoir.
Ce qui est sûr, aussi, c'est que le malheureux "P.V." comme nous commencerons à l'appeler, dès lors, par dérision, pétant de trouille, et qui s'interrogeait déjà depuis quelque temps sur sa propre stratégie d'esquive, et de fuite, décida dès lors de placer en première position sur la liste des urgences, la meilleure façon de s'y prendre pour se débarrasser d' une Gauche devenue vraiment prolétarienne, qui lui échappait - avant de se faire lui-même, éventuellement, "liquider"...


Cette peur, devenue la sienne, d'une "vengeance" des indomptables "amis de Pierrot", allait encore s'aggraver, cinq ans plus tard, en 1977, après l'exécution nette et sans bavures de Tramoni, au moment où, d'un autre côté, toutes les pensées des policiers de la Brigade Criminelle, chargée de l'enquête sur l'assassinat de l'assassin, s'orientaient dans la même direction.


"Monsieur Cornavin, vous seriez-disponible, pour passer nous voir demain? - Avec plaisir, mais c'est pourquoi? - Ne vous moquez pas de nous. On peut venir vous chercher et vous placer en garde-à-vue, si vous préférez"...
Didier s'y rendit, tranquille; et, comme le flic, un professionnel d'expérience, en avait déjà la quasi-certitude, fournit un alibi aussi "nickel", techniquement, qu'avait été impeccable l'action des deux motards, le tir, et le repli, à Limeil-Brévannes, ce jour inoubliable de 1977.
L'alibi fut vérifié, et, 30 ans après, personne, en tout cas, dans la police, n'a identifié le passager de la moto du "commando de la mémoire"...


Avant d'en venir là, début 1970, à Billancourt, avec les premiers succès de la "bataille du métro", l'immense travail - amorcé à 12, rue Lacépède, à deux pas de la rue d'Ulm, puis à 40 dans un groupe élargi se réunissant chez Jean Baby, dans la même rue, et poursuivi de Belleville au marché de Montrouge, ensuite par la colonne des 150 de Flins, et celle de Marseille - commence à donner de premiers résultats tangibles.
"Prolétarisation " et "militarisation" - disions-nous - de la colère de mai. Nous marchons droit, sur ces deux jambes.
Encore faut-il qu'à chaque étape, une réflexion collective scande cette progression au cœur des consciences, nous permettant de former, autour de nous, de nouveau bataillons de combattants, puis de cadres...
C'est ce qui se passe, dans le cadre de "réunions de bilan", et selon le processus maoiste de la critique- autocritique. Qu'il s'agisse, à la base, d'assemblées générales d'activistes, largement ouvertes, sans tri sectaire, aux ouvriers combatifs ayant faire leurs preuves sur le terrain, comme c'est le cas tout au long de la bataille du métro, à Renault. Ou, dans certains cas précis, de réunions plus discrètes et sélectives...
C'est là que sont peu à peu dégagés, cooptés, écoutés et formés, les cadres des luttes à venir. Sur la base, non de leurs belles paroles ou de leur formation livresque, mais de leur capacité effective à animer une mobilisation, à écouter les gens, à observer l'ennemi, à percevoir les nouvelles contradictions qui se dessinent, les nouvelles étapes à franchir, les nouveaux moyens de lutte, le nouveau langage et les nouvelles structures qui permettront encore de progresser.


Rosine


Ensuite la parole est à Rosine, notre unique "secrétaire à l'organisation", qui tape clandestinement, sur la machine de son bureau administratif tranquille de la fac de Jussieu, les "textes internes", et se spécialise, aussi, dans les salades de riz raffinées des interminables réunions du C.E., avant de tomber sous l'influence de Denis Clodic, et de ses "salades"...
C'est elle qui envoie les orientations écrites, issues des "bilans d'expérience" aux "boîtes aux lettres" (indirectes) d'une cinquantaine de cadres-dirigeants, pas plus - elle l'a confirmé à l'auteur, en 2007 - dans toute la France.
Ils sont chargés de les ventiler, ou mieux encore, d'en communiquer la substance, verbalement, par cercles de réunions concentriques, jusqu'à la base...


Petite brune vive et simple, au sourire plein de charme, Rosine n'a rien d'une bureaucrate desséchée. Fille de déportés, antisioniste rationnelle et cohérente, elle est capable d'aller coller, rue des Rosiers, la nuit, des affiches en faveurs des moudjahidines d'Al Assifa (l'armée du Fatah).
Elle est là, et bien là, chez Fauchon - où elle souvient que, "comme toujours", "les garçons des facs comme les filles " (nombreuses au sein du "mouvement de la jeunesse"), s'étaient vus communiquer des "rendez-vous secondaires", sans connaître aucunement l'objectif... "A part que ce jour-là, on nous avait demandé de venir avec de grands sacs, vides"...
Elle revoit l' "égyptien", qui, repartant en sa compagnie, "zigzaguait un peu sur le trottoir, ébranlé par un coup à la tête qu'il avait reçus d'un des "gros bras" de Fauchon", venus "défendre la maison" et "attaquer les copains, couteaux de cuisine en mains"...


Rosine figure aussi, en bonne place, dans le groupe qui défonce à coups de bélier, le 23 juillet 1971, en fin d'après-midi, les grilles de l'ambassade de Jordanie, fait fuir les gardes armés, répand des litres et des litres d'essence mélangée d'un peu d'huile, et laisse, à son départ, un haut panache de flammes et de fumées montant directement du bureau personnel de M.l'ambassadeur - un des bourreaux aux mains sanglantes de "septembre noir", en 1970 et 1971. Tandis qu' un drapeau de la Palestine, rouge, noir, vert et blanc, flotte fièrement en haut des grilles...


Mais le grand public, lui aussi, et d'abord, les lecteurs de La Cause du Peuple, bientôt des milliers, puis des dizaines de milliers, doivent aussi pouvoir accéder à l'essentiel des "bilans", dépouillés de ce qu'il n'est pas souhaitable de rendre public, noir sur blanc.
Cette circulation au grand jour des expériences, autocritiques et analyses des méthodes de travail militantes permet à des groupes de la G.P. de se former, spontanément, autour de la "C.D.P.". Comme ce sera le cas à Poitiers, par exemple, à l'occasion d'un soulèvement spontané de la jeunesse. Ils nous contacteront ensuite, en formulant la demande de recevoir la visite de travail d'un "cadre", (voir page). Ils souhaitent simplement qu'on vienne les aider à se former, et à agir en se formant, puis à synthétiser, ensuite, leur expérience, à la communiquer et à en propager le meilleur...

suite col de droite ici

     

De la guérilla d'atelier

au soulèvement

des O.S....


"Prendre et garder l'initiative, c'est le problème fondamental de la guerre que nous menons...écrit La Cause du Peuple (numéro 29, 14 octobre 1970).
Mais: "L'initiative n'est pas donnée toute prête, elle est le fruit d'un effort conscient" (Mao, problèmes stratégiques de la guerre prolongée, Œuvres complètes,T II, p 86).
A Billancourt, après "la constitution de premiers embryons de Comité de lutte d'ateliers et de réseaux de diffusion de tracts internes dans les ateliers et les cafés" - influence d'Aboulker, enfin reconnue -la "première percée" a eu lieu dans l'Ile Seguin. - A souligner: elle s'est produite sous l'impact d'un événement extérieur au périmètre de l'usine, " la campagne sur les morts d'Aubervilliers" (un scandale dénoncé par une action-choc, initiative (la C.D.P. s'abstient de le dire), des rivaux-amis de VLR, qui occupent le CNPF (aujourd'hui Medef) à 150, avec la participation d'intellos, dont le gaulliste Maurice Clavel. Ensemble, ils se font éjecter par la police et sauvagemrnt tabasser.
Cinq travailleurs immigrés africains entassés dans les locaux sordides d'un "marchand de sommeil", à l'existence pour le moins tolérée par la préfecture de police et la municipalité, étaient morts asphyxiés dans la nuit. Ils avaient tenté de résister au froid à l'aide d'un poële défectueux, bricolé.
C'est encore la dialectique extérieur-intériieur qui produit une deuxième accélération avec "la campagne du métro, poursuit le journal, où "des centaines d'activistes sont apparus...". Une prodigieuse bouffée d'oxygène. Mais attention: il ne fallait pas dormir dessus. On n'a pas seulement fait appel, à leur combativité physique dans la bataille, mais à leur intelligence créatrice. Les "cogneurs" les plus "gonflés" ne sont pas des excités, bornés, des "bêtes". Ils ont un cerveau qui fonctionne, et qui engendre ce "punch". Héritiers de cultures, entrecroisées, et d'une histoire, personnelle et collective, enracinée dans le temps long, ils ont beaucoup à nous enseigner dans le domaine de la pensée, et pas seulement dans celui de la bagarre.


"La révolte vient de loin" (Tillon),

et "les idées justes", "des masses" (Mao)


"La révolte vient de loin", aimait dire le grand communiste combattant, Charles Tillon, qui en fit le titre de ses Mémoires - et va devenir un de nos plus prestigieux "compagnons de route"...
Tillon, mutin de la marine de guerre, à Salonique, en soutien à Marty, organisateur, de ceux de la Mer Noire qui ont choisi le risque du gibet, ou du peloton, plutôt que d'aller combattre l'insurrection prolétarienne des "soviets", dans les ports insurgés des marins "rouges", prolétaires de la mer, en armes, leurs frères - au tout début du superbe XXème siècle...
Tillon, marin et métallo breton, formé à la mer dure et dur comme le granit, qui allait devenir, trente ans plus tard, à peine (une vie, déjà...), le chef d'état-major militaire clandestin des FTPF, les Francs-Tireurs et Partisans de France, à la pointe de la Résistance (voir page) - avant d' être promu, pour le meilleur et pour le pire, au sein du du premier gouvernement de la France (enfin) libre, celui du général.
Appliquant le programme clandestin du Conseil National de la Résistance (C.N.R.) créé par Jean Moulin, ce gouvernement de front uni patriotique nationalise le "noyau dur" de la finance et de l'industrie - dont Renault, vautré dans la soumission aux maîtres étrangers. Il fonde la Sécurité Sociale, EDF, et lance les recherches sur la bombe atomique, gage de l'indépendance et de la liberté de la France pour un siècle.
A la fin d'une longue vie de légende, Tillon, toujours communiste, devient un des fondateur du Secours Rouge de 1970, au côté des premiers chrétiens de la "théologie de la libération" (Cardonnel, etc), de gaullistes révolutionnaires (Clavel) et des Maos de la "Nouvelle Résistance"...Il mourra presque centenaire, et toujours sur la brèche. Un exemple!


"Troisième étape du marxisme..."

Savoir contre savoir, guerre des savoirs


La Révolte vient de loin, oui - et "les idées justes" "des masses" - surtout quand elles se mettent en mouvement, et qu'un collectif militant, (le "Parti") comprend correctement son rôle.
Les combattants d'un parti "de type nouveau", inscrit dans la "troisième étape" du processus ouvert par le "Manifeste" du prophète à la barbe fleurie de Trêves, dépassent une très ancienne tentation: celle du prêche, fût-il "révolutionnaire".
Ils ne se conçoivent pas, ou plus, comme de nouveaux colons, missionnaires d'un nouveau missel, pour un nouveau messie, laïc, et porteurs de pesantes "Tables de la Loi" - dont le rôle serait d'enfoncer dans le crâne du peuple de nouvelles "vérités premières", assénées à chaque occasion à grands coups d'homélies "laïques".
Comme si ce peuple, abruti, attardé, passif, "barbare", n'avait pas d'autre destin, pas d'autre potentiel, que d'attendre le salut d'une lumière venue d'ailleurs, d'un "en haut" mystico-logique, de la Raison Première - et de s'élever vers elle...
Aujourd'hui, "nouvelle étape" de développement humain - et donc, de la pensée critique - nous ne sommes plus au temps de Lénine - "deuxième étape", marquée par l'avènement de la forme impérialiste, tout-financière, et conquérante-guerrière, de l'impérialisme, "stade suprême du capitalisme".
Notre "moment", "époque grandiose" (Mao), s'ouvre à la fin des deux guerres mondiales - tombeau des anciens Empires d'Europe pour lesquels Lenine écrivait toujours au pluriel le mot "impérialisme" (ils se déchirent:deuxième étape). Contre-choc des deux guerres mondiales successives qui n'en font qu'une, "guerre civile européenne" dont les protagonistes se sont entre-dévorés jusqu'à l'os dans un mutuel suicide, les "guerres de libération", "anti-impérialistes", toutes victorieuses, sans exception aucune, conduisent au seuil de l'agonie "l'impérialisme dominant" (américain), fugace et arrogant souverain d'un très bref moment historique - cynique bénéficiaire du double désastre européen - qu'il laissé venir, chaque fois, avant d'intervenir en "sauveur suprême", ramassant la mise à la dernière donne.


On peut crorie le contraire.
Car l' "hyper-puissance" étale, aux yeux de vassaux complaisants, donc aveugles, toute l'apparence de la force.
Mais sa débâcle dans cet "Extrême-Orient" indochinois, gentil brouillon de l'Apocalypse que l'autre Orient, dit "Moyen", plus proche de nous, lui prépare, démontre tout simplement qu'à l'intérieur du capitalisme mondial lui-même les force productives n'ont pas cessé de grandir. Ce sont elles, jeunesse du monde rebelle, qui font exploser les rapports de production, caducs de l'étape précédente: celles des impérialismes européens, conquérants jusqu'à 1914-17 - puis de leur effacement devant un Maître Unique, défié par un premier et provisoire rival, "rouge" du drapeau de mort des "dragons du Roy", devenu celui des ouvriers-artisans insurgés du faubourg Saint-Antoine, puis des ouvriers et marins mutinés, et d'Octobre sur la Neva.


Ces forces nouvelles nées du capitalisme lui-même, et de son âge colonial, ont acquis un potentiel humain - force de travail, en masse - autant que culturel - formation technique, industrielle et scientifique.
Dans ces conditions, inédites, donc, les peuples ne sont plus sur la défensive.
Ils sont enfin les maîtres - non de leurs sociétés, encore, mais d'une histoire qui leur permet d' "acquérir et de conserver l'initiative"...

Ce qui n'exclut nullement, bien au contraire, un retour aux sources de leurs cultures. On l'a vu par la première de ces les luttes de libération nationale, celle de l'immense Chine, séculairement humiliée, courbée, qui s'est "levée" ("Fanshen"), ébranlant l'immense Asie , à commencer par la Corée, puis l'Indochine; puis propageant les vibrations de son volcan du "Tiers Monde" insurgé jusqu'au pays développés du "Second Monde", l'Europe, l'Italie, la France...
"L'important", disait Staline, "n'est pas ce qui est grand. C'est ce qui est petit et qui grandit". La tendance...
C'est un fait. Et dans cet univers radicalement bouleversé, au sein du "monde capitaliste hautement développé" lui-même, il s'agit d'entendre, aux portes où elles résonnent, et jusqu'à l'intérieur des murs, les voix d'opprimés qui ne sont plus seulement ceux d'autrefois, et qui sont de l' "ailleurs" attiré, puis absorbé, à l'intérieur, et qui ne sont pas des serfs, "barbares", à peine sortis des ténèbres des cavernes, clignant des yeux éblouis au grand soleil des idées qu'on leur "bassine", mais des collectivités en marche, fortes de cultures déjà revivifiées, d'une pensée de groupe actif, en pleine ébullition créative...


Et c'est ici que s'inscrit la nécessité comme la possibilité de se mettre à l' écoute de tous ces "gens d'en bas", venus souvent de loin, et d'élaborer sous leur poussée une pensée à la hauteur, émergeant du monde du travail, des producteurs, source d'un nouveau savoir - savoir technique, comme savoir de lutte...


Contre l'ancien savoir des anciens maîtres d'une ancienne époque - celui du moment nouveau, torrent qui les emporte.
Savoir contre savoir, guerre des savoirs...
Les combattants de la "troisième étape" ne sont pas les porteurs de faibles lueurs, peinant à tirer les masses des ténèbres où les tiennent enfoncés les forces d'impérialismes coloniaux en pleine expansion, en pleine puissance (européens) - "deuxième étape", Léninisme...
Ils sont de l'époque où l'impérialisme, désormais au singulier - faiblesse...- barricadé sur son Île continent, entre deux océans, "Île Noire", "Île du Diable", est sur la défensive - entrant dans l'ère plus sauvage encore de guerres pour sa survie. Guerres d'agressions plus "préemptives" que conquérantes dictées par la peur plus que par la rapine (or noir, élément du problème, pas plus).
Guerres d'autant plus barbares qu'elles sont les effroyables soubresauts d'une agonie qui vient - face à des forces montantes qui défient le "big stick". Vietnam, Père de Toutes les Victoires. Bassorah, Bagdad ou Falloujah, "Filles de toutes ses Batailles"...


Se mettre à l'écoute, donc, de "masses en fusion", actives et créatrices, pensantes, n'est pas une attitude "spontanéiste", passive.
Il s'agit d'une attention éclairée, critique, dialectique.
Elle ne flatte nulle pureté naturelle, mythique, vierge de toute tache.
Elle s'est dépouillée, dans sa démarche, du messianisme de son premier Prophète, laïc, et même athée, "matérialiste", mais dans l'empreinte, encore, subliminale, de l'idée de "messie", chargé d'une "mission", venue de haut, et de "lumière", généreusement dispensée pour éclairer, "conscientiser", ceux d'en bas, dans l'ombre...
"Ligne de masse", action politique, maoisme-taoisme. "Agir par le non-agir", formule d'un taoisme où baigne le maoisme, c'est une forme de l'agir.
Il ne s'agit pas, pour nous, de fonctionner comme des hauts-parleurs, écho du moindre vent qui passe - cette tentation existe...
L'écoute, comme l' "enquête", sa sœur active, moment de l'élaboration, de synthèses, "étape par étape", ou boucle par boucle...
"A la lumière" de l'expérience ainsi acquise, donc d'un savoir sans cesse mis à l'épreuve de la pratique, condensé en données stables, philosophiques, historiques, scientifiques, la "ligne de masse" suit la dynamique de la spirale.
On y raffine, on y décante, des idées vivantes "au sein des masses": celles que de précédents niveaux de synthèse auront pu déterminer comme "justes" - au sens de justice historique et, pourquoi pas, de morale - mais surtout d'ajustage, fonctionnel, donc.
Mais une dialectique interne, porteuses de contradictions, fécondes, exige aussi de critiquer, combattre, réprimer, et surtout transformer les "idées fausses" - au sens où un geste sportif est "faux", inadéquat (ajustage, encore...).
Puisque ces idées "négatives", déterminées comme telles par la même méthode, sont toujours présentes aussi, et parfois jusqu'au pire - dans les diverses couches ou classes constitutives du peuple...Défaitisme ou aventurisme, dispersion, soumission aux intellectuels ou au contraire ouvriérisme, racisme anti-arabe, anti-juif, anti-noir (ou anti-blanc, il existe)...
La "ligne de masse", ainsi rigoureusement conceptualisée au cœur du "maoisme", c'est ça. Au tranchant de contradictions "intellectuel-manuel", "pratique-théorie", aux sources du savoir - et d'interrogations qui n'ont pas fini d'habiter l' "honnête homme" du siècle de l'informatique - "Sésame" aujourd'hui gaspillé par le "pratico-inerte" du taylorisme au seuil d'une caverne d'Ali Baba des siècles à venir, ouverte sur les immatériels trésors de l' "économie du savoir"...


A Billancourt, dans la bataille du métro, cette réflexion constitue le fond, philosophique, qui détermine et baigne les "A.G. de campagne", lieu d'un premier niveau d'expression, de réflexion, portes ouvertes et "tous ensemble", sur le processus intérieur-extérieur qui rend désormais possible la concentration stratégique de toutes les énergies sur les luttes d'atelier.
Au moment - et c'est le problème - où c'est hors de l'atelier, à sa périphérie, dans l'espace de rue séparant l'usine du métro, que s'est ouverte une brèche, porteuse d'un retour en boucle - en boucle de spirale, ascendante...- vers les réalités patientes du lieu de travail.
Trois étapes, donc.
1.- Manif mao dans l'Ile Seguin, C.D.P. brandie haut (voir page). Déclic, elle enchaîne sur la mobilisation d'activistes du métro dans la mêlée furieuse de la libération des couloirs, des guichets, des quais, et finalement des rames.
2.- Départ de Renault pour aller mobilliser les voisins de Citroën,bataille pour le métro gratuit à Balard.
Propageant la vague, et le savoir qu'elle porte, les "activistes du métro" juste aimantés par la G.P., vont "élargir" ainsi leur propre "point de vue" - au-delà du strict rapport ouvrier-patron, confiné à une usine, la leur...
L'élargissement se poursuit avec la manifestation "métro gratuit, c'est Pompidou qui paye", organisée à partir de l'usine S.E.V. d'Issy les Moulineaux vers le métro Corentin Celton. En perspective, la "base Issy"... (lire page).
Sans oublier le déplacement des Renault qui vont "transmettre leur expérience" et se former eux-mêmes au contact d'autres réalités sociales en mouvement en allant propager l'onde de la "libération du métro", et amplifier la mobilisation contre les hausses de prix dans de nouveaux milieux, supermarchés et facs, source de nouveaux échanges...


- La terre est basse...Labourer l'atelier,"ça craint"!

Mais toute cette effervescence risque de perdre perspective et sens sans un effort permanent d'aimantation, ré-aimantation, concentration et re-concentration des énergies sur le travail d'usine - l'interne, pôle magnétique que revient désigner, sans trêve, au-delà de ces oscillations du voyage, l'aiguille de la boussole.
C'est au travail de labourage patient et profond, tête baissée vers le sol, loin du ciel brillant d'étoiles et des ivresses de l'action-fusée, qui l'illumine, qu'il faut sans cesse revenir. Au ras du terrain quotidien, loin de tout héroïsme spectaculaire.
Mais les maos de Billancourt ont bien du mal à effectuer ce "recentrage". Il fait l'objet de textes, de réunions. En pratique, après avoir pris goût aux opérations fracassantes dans le métro et même dans l'usine, les premiers activistes de Renault vont plus facilement donner "un petit coup de main" aux "copains de Citroën" pour leur propre opération "métro gratuit" à Balard, ou à ceux de la S.E.V. , voire participer à l'agitation sur les prix aux entrées de supermarchés et dans les facs...
Comment faire que ce capital humain expansif recentre son vecteur de puissance sur l' l'intérieur des ateliers?
La priorité au travail d'usine, moins spectaculaire, au ras du terrain quotidien, patiemment relancée par Houcine, peut s'appuyer sur quelques exemples.
Le premier signe tangible de progrès faits dans ce travail de fourmi d'implantation de base, atelier par atelier, est apparu dès février 1969.
A cette date, la G.P. se dégage à peine du "placenta" nourrissier d'avant la mise au monde, la phase initiale d'élaboration théorique, débats ligne contre ligne, thèses contre thèses, contre le gauchisme intellectualiste miné par la "théorie du reflux", défaitiste. SElon ces gens, le profond mouvement populaire de mai aurait été écrasé comme la révolution de 1905, dans la Russie tsariste, noyée dans le sang, ou la Commune; dès lors, la priorité "révolutionnaire" serait de fuir tout risque, de "protéger les cadres", concentrés sur le travail théorique, en chambre, et l'apprentissage du "mode d'emploi" de la Révolution, avec un très grand R, dans les doctes ouvrages d'autrefois. Un jour elle finira bien par venir...Comme le Messie des uns ou le Mahdi des autres...
A nos yeux, ces "liquidateurs" ne font que théoriser leur peur des troubles, des coups, de la douleur, de la révolution elle-même, de la torture et de la mort.
Les "gauchistes" (trotskistes, "marxistes-léninistes ossifiés", anarchistes fossilisés) n'aiment pas se l'entendre dire: mais ils maquillent la terreur qui les étreint dans des discours d'après-mai du plus parfait confusionnisme.
Ils feignent de croire que le mouvement aurait été broyé dans les mêmes tenailles, géantes, que la révolution de 1905 de la Russie tsariste, noyée sous des flots de sang, ou la Commune, avec ses fusillés, par milliers, et ses innombrables proscrits poussés sur le chemin de l'exil...
Cette comparaison est grotesque, insultante pour les acteurs, eux-mêmes victimes, de ces événements à dimension d'épopée.
Renault, mégalopole industrielle en bords de Seine, ébranlée par un cri d'atelier :"Tous la même paye, sur la même chaîne!"
A cette logique masturbatoire et mortifère ripostent les premières bulles éruptives dans la lave bouillonnante de la "révolte anti-autoritaire" des jeunes lycéens, en quête d'une "issue prolétarienne" à leur révolte contre les mandarins universitaires "coupés de la vie", maîtres du vieux savoir: à Louis-le-Grand, toujours en pointe, et mieux, au-delà du périphérique, à Massy, dans l'Essonne (voir page)...


Mais une réponse plus porteuse se situe bien ailleurs - avec le débrayage "sauvage", parti de la base, le 23 février 1969, des 300 ouvriers de l'atelier GG de Renault Le Mans. "Tous la même paye, sur la même chaîne".
A cette revendication "sulfureuse", Dreyfus (Pierre), répond selon les vœux du gouvernement réactionnaire qui, lui faisant toute confiance, maintient cet intello de gauche cultivé à la tête de l' entreprise nationalisée par le général De Gaulle, à la Libération..."Lock-out!". Tout le monde dehors! Usine fermée, chaînes à l'arrêt. Pas de travail, pas de paye!...
Mesure d'autorité "ultra", d'extrême urgence, prise par un étrange individu, soi-disant "éclairé", voire "progressiste", mais en bons termes avec la fraction dure des "post-gaullistes", néo-Pompidoliens, et, plus tard, Giscardiens, où grenouillent de petits réseaux de l'extrême-droite atlantiste...

Le samedi suivant, sous prétexte de blocages techniques, le "lock-out" est étendu, même, aux usines de Flins et de Sandouville...


Renault a déjà commencé à éclater en une mégalopole industrielle dispersée en plusieurs sites, reliés, pour la plupart, par la Seine, par où circulent, en trains de péniches, métaux, machines et pièces, puis voitures destinées à l'export gagnant la mer.
Billancourt, c'est la fabrication en série des petits véhicules (4 l); Flins, quelques dizaines de kilomètre en aval, la Renault 6; Cléon, près de Rouen, tout ce qui est mécanique, boîtes de vitesse, moteurs, etc, comme Choisy le Roi, à plus petite échelle, en banlieue sud; Sandouville (Le Havre):montage des cylindres; Le Mans, dans la Sarthe, proche:chassis et barres de torsion...
Billancourt, Flins et Sandouville, sont des usines de montage, où une main d'œuvre essentiellement immigrée s'échine sur les chaînes (dans les cas de Sandouville et Flins, elle y supplante peu à peu une main d'œuvre d'origine puisée dans la première "armée de réserve" des petits paysans sans terre, ruinés par la mécanisation du métier, dans le grand-ouest, ou de leurs jeunes fils...)
Lundi 2 mars, jour de reprise du travail, au Mans, où les ouvriers avaient déposé leurs revendications propres, les travailleurs pour la plupart, issus de l'ouest rural, furieux de n'avoir obtenu que des miettes, chassent à coups de pierres la direction de l'usine, les cadres et les flics...
A Billancourt, c'est au contraire la frange des Comités d'Action de 1968, en transition vers la naissante G.P., venue offrir un soutien fraternel à tous les "lock-outés", qui se fait chasser à coups de bouteilles par les plus agressifs des "permanents" de la CGT. Ils frappent sec. Un jeune se fait casser deux côtes...
La grève du G.G. échoue, étouffée par le brutal lock-out. Il a mis la barre trop haut. On ne peut y répondre que par un mouvement coordonné des diverses usines. Elle n'est pas m^re. Loin de là.
Mais son impact fait mûrir le besoin d'une organisation ouvrière, indépendante des syndicats, plus structurée, plus forte que les "Comités d'Action", issus de mai, à l'intérieur des ateliers.
"A travers les actions aujourd'hui dispersées qui sont menées par les ouvriers révolutionnaires, très souvent aidés et soutenus par les étudiants révolutionnaires, écrit La Cause du Peuple, nouvelle série, numéro 2, février 1969) il faut porter dans les masses le débat sur la nécessité de nouvelles formes (...) de lutte prolétarienne"


"Récupération"


Le 28 mars 1969, refusant de "récupérer" le "hold-up du lock-out" par des heures supplémentaires obligatoires, et non payées, plusieurs centaines d'ouvriers du département 74 lancent un mouvement de grève "sauvage" d'une demie heure par jour.
Le 31, le Groupe de Travail Communiste (G.T.C.) de Billancourt, issu de l'U.J.C.-ml mais devenu "G.T.C. (maoiste)" dénonce la "récupération" imposée du "lock-out". Les horaires de travail grimpent vers la barre des 50 heures. Et des sanctions ont été prises contre des militants du 74 et deux "jeunes du 57".
"Nous voulons les 40 heures, nous refusons d'en faire 50", écrit le groupe. Proposition concrète, réaliste: "sortir ensemble à 17 heures, au lieu de 18". "La Régie a beaucoup de commandes, et doit beaucoup produire. Ce que Dreyfus traduit par "augmenter les cadences" et "récupération".
Seuls à monter au créneau tandis que les syndicats s'égarent dans la double campagne de propagande de la gauche pro-américaine et des pro-soviétiques pour le Non à De Gaulle au referendum décisif qui s'annonce, les "maoistes" de la future G.P. montent résolument à l'avant-garde. Un tiers des travailleurs concernés les suivent. C'est bon.


Toure, le guinéen du 49


Un an plus tard, en mars 70, dans le contexte rendu porteur par la bataille du métro, en plein boum, un nouveau débrayage hors syndicats, parti de la base, avec la participation active de la mouvance "mao" de l'usine, encore imparfaitement organisée, recentre de nouveau le travail militant au niveau - de l'atelier.
Au département 49 - où travaille Jacques Theureau - un manœuvre guinéen, Toure, est licencié. Motif? Il a osé répliquer "à un petit chef raciste qui le traitait comme un chien", (La Cause du Peuple numéro 18, 13 mars 1970.
Trente ouvriers débrayent aussi sec. Ils dénoncent trois chefs crapules, "Gaubert, Gamard et Alix". Le lendemain, ils récidivent - "couverts" cette fois par les syndicats. Le licenciement est annulé, réduit en mise à pied de trois jours. Le jeudi, retour en arrière: Touré est bien viré. Ils sont maintenant 300, français et immigrés unis, main dans la main, à défiler dans les allées du 49. Les arrivants de l'équipe du soir les suivent. Le mouvement échoue, le guinéen est licencié, mais la force a grandi - et le chef Gaubert s'éclipse pour trois jours.
Il a du nez. Maintenant, pour s'imposer, briser la peur, et créer les conditions d'une nouvelle organisation des ouvriers, il faut frapper.
Ce sera chose faite, et bien faite, avec l'"adaptation créatrice" de la méthode d'avertissement guerillero au pot de peinture, expérimentée à CODER-Marseille le 7 janvier 1969 (voir page).
L'efficacité de cette innovation guerrièreconfirmée, au même moment, sur Le Rolland, "grand chef" du redoutable "syndicat indépendant" d'UNIC-Puteaux, "ravalé à la peinture", le 9 avril 1970, par les maos de Renault venus donner un "coup de pouce" en forme de "coups de barres" au Corse "U Cervu" et à ses "petit-gars" de la "zone nord-ouest" confrontés à un adversaire ouvertement fasciste, qui embauche des catcheurs comme gardiens.
Ces gens-là se sont sauvagement acharnés sur Joël ("ti Jo"), un jeune ouvrier mao, fluet et petit de taille, mais grand par son courage, venu de Citroën pour s'"établir" dans cette endroit dangereux.
Identifié malgré sa grande prudence, et les ruses de sioux d'un réseau ouvrier clandestin organisé en "groupes de trois", sévèrement cloisonnés et s'ignorant les uns les autres, il a été capturé, emmené dans un endroit fermé, mis complètement nu et tabassé jusqu'aux confins de la torture, avant d'être livré à la police, dans ce fief du fameux Ceccaldi-Reynaud, ancien commissaire de police socialiste "Algérie française" outre-Méditerranée en 1954, reconverti dans la droite musclée et le juteux immobilier du secteur Courbevoie-Puteaux-La Défense, maître d'une rugueuse police municipale de 500 hommes quadrillant tout le secteur, et lié à un clan corse actif dansl es Hauts-de Seine, l'Essonne voisine, et au-delà.
Livrant "Ti-Jo" salement amoché, les tortionnaires d'UNIC ont prétendu avoir "arraché, d'extrême justesse", ce "pauvre garçon" aux immigrés de l'usine - qui l'ayant repéré comme mao, auraient commencé à le massacrer...
Joël, qui n'a pas cessé, depuis, de militer, après des moments difficiles dans l'écœurement de la liquidation de 1973, sera "récupéré", plus tard, par le brave "Dede La Couenne", d'Argenteuil. Il le recueillera un temps, dans une "maison de sûreté" de la région de Sommières (Gard), où d'autres "soldats perdus" de la G.P., virés de leurs usines, tabassés, emprisonnés, et complètement abandonnés par des dirigeants faillis, en-dessous de tout, passeront les uns après les autres, après les "Chrysanthèmes" (Toussaint 1973, "jour des morts").
La dernière fois que "Ti Jo" a été revu (par un des anciens ouvriers de la N.R.P., toujours militant...), c'était dans une manifestation de chômeurs, à Paris. Il semblait encore un peu "cassé" moralement, et surtout - on partage - d'une amertume indestructible à l'égard de ceux qui nous avaient tous "mobilisés", poussés à prendre tous les risques, torture comprise, rompant toutes les amarres, pour préparer "la guerre du peuple" - avant d'aller se refaire la cerise à l'Hôtel de Ville de Paris, à la Télé, à RTL, à l'EHESS, dans des laboratoires d'ergonomie, de musique sérielle - et jusqu'aux paisibles yeshiva de Strasbourg, ou de Jérusalem.


"Drouin la grosse vache a une trouille bleue"

- Renault se lance dans la peinture, au pot.

En juin 1970, à Billancourt, c'est, pour la première fois, la couleur bleue qui est utilisée par les "lance-pots", pour "rénover" la "sale gueule" de Drouin, un des deux grands chefs du contrôle , secteur où travaille l'invisible et malicieux Houcine, dans l'" Ile du Diable".
L' "opération de partisans" n'est pas "parachutée". Elle a été précédée par une d'une patiente campagne de "préparation des esprits", "à la vietnamienne". Les réactions à la pose d' affichettes permettent de vérifier qu'on a bien choisi la bonne cible. Par souci de rigueur, une étude du cas d'un collègue de "la grosse vache", Monteil, a été faite. Il y a eu débat démocratique, dans une semi-clandestinité, certes, avec les ouvriers de base jugés suffisamment "sûrs" - et sans se limiter au cercle encore étroit des militants.
Discussions, choix, préparation "militaire", action....
"Tous, nous étions d'accord pour frapper les deux rois de la répression, Monteil et Drouin, racontent les ouvriers. L'idée de "mater les petits-chefs " fait consensus. De petits dessins les caricaturent. De nouvelles affichettes poussant comme des champignons sur les voitures en cours de fabrication, les machines à café, les fenwicks:"Contre les porcs de la maîtrise, qui s'engraissent sur notre dos, nous crions RESISTANCE!"
"Tous, nous avions notre paquet d'affichettes...Nous étions tous colleurs".


Nœud coulant


Bientôt, une corde avec un nœud coulant apparaît, pendue à une chaîne... Quelqu'un l'enlève. A l'arrivée de l'équipe d'après-midi, le nœud coulant fait son retour. "Monteil et Drouin, bientôt votre joli cou se balancera ici"
Le dossier de Drouin s'alourdit encore - avec le licenciement d'un maoiste de l'Île, suivi, comme il se doit, par une "opération-retour", qui chauffe l'atmosphère.
Un débrayage de cinquante ouvriers protège le militant revenu "à la sauvage" sur son lieu de travail y distribuer des tracts. Les gardiens commencent à l'emm...Les ouvriers les chassent, lui font une escorte d'honneur, et le raccompagnent jusqu'à la sortie en le protégeant.


Baptême à la fortune du pot.


Maintenant, la soupe est prête.
Après un "tour de chauffe" destiné à mobiliser le plus grand nombre possible d'ouvriers dans des cortèges de la colère qui défilent sur le tas, tout l'atelier se met en grève. Comme "nous somme tous des délégués" (selon le mot d'ordre des prolétaires italiens de la Fiat de Turin), c'est une "délégation de masse" qui investit le bureau du chef sélectionné, rebaptisé "Drouin la grosse vache". Elle abrite, noyée dans la foule, une solide équipe de "peintres" venus d'ailleurs au visage encore inconnu de la "cible",
" La guérilla a commencé à frapper dans l'usine... Chapeau dégoulinant de peinture, couleur de sa trouille, écrit poétiquement La Cause du Peuple, ce cadre important, un des "deux grands chefs du contrôle dans l'Ile (avec Monteil), s'est fait ravaler la façade à la peinture bleue"...
Relisant ces lignes, Sadok Ben Mabrouk croit se souvenir que l'action avait aussi pour fonction de défendre une de nos camarades "jockettes", ("femmes jockey": conductrices de voitures neuves, à l'intérieur de l'usine), "historique" du Comité de Lutte, Anne Nicolle. Elle était aimée de tous, sauf de "Drouin la grosse vache". Il l'avait prise en grippe, et cherchait à la faire craquer.
Licenciée de Renault après les affrontements consécutifs à l'assassinat de "Pierrot", en février 1972, cette militante exemplaire serait ensuite allé s'installer dans la région de Mantes la Jolie, où nous l'avons en vain cherchée...
Sadok croit se souvenir aussi que le commando de "partisans" spécialisés dans la peinture au pot, qui, extérieurs à l'atelier, n'étaient sans doute pas tous extérieurs à Billancourt, ne se sont pas contenter de "splasher" la "grosse vache Drouin" du geste auguste du lanceur. "Ils" lui ont "carrément enfoncé le pot sur la tête - je m'en souviens très bien..."


La grande usine étant un petit village, le malheureux bureaucrate répressif, égaré dans une dangereuse fonction de "chef-flic", bien payée, mais pas très digne, est observé par "les petits yeux du peuple", aussi invisibles qu'innombrables.
Force de toute politique de renseignement prolétarienne digne de ce nom, les "yeux", qui sont aussi des bouches, rapportent qu'on l'a vu "à poil, à l'infirmerie, se faire badigeonner par trois infirmières". Puis il a bien fallu l' envoyer à l'hôpital pour un décrassage oculaire, malheureusement nécessaire, trois fois sur quatre, dans ces situations picturales, d'esprit authentiquement surréaliste - comme nous le confirmera l' "étude en rouge" réalisée, à Nantes, ville de Vaché, ami d'André Breton, sur le directeur du personnel Merel, de Saunier-Duval (chauffe-eau, lire page)...


Entre temps, les amateurs de bleu de Billancourt se replient sur un itinéraire soigneusement repéré et balisé, par la voie ferrée, ils sautent un mur, et partent pour de nouvelles aventures. Ils ont éparpillé derière eux comme autant de cailloux blancs du petit Poucet des tracts signés "Groupe de Résistants de Renault"...
"Tout le monde en parle"...L'avertissement fait tilt.
Les ouvriers des chaînes voisines cessent le travail pour venir voir.
- "Fais gaffe, ou je t'envoie les maos, ricanent les chefs, entre eux.
Mais ils rient...jaune...
"Quand même, ces "maos", ils ont des couilles, lâche un C.G.T.iste endurci, ravi. "Ce n'est pas drôle du tout!", réplique la CGT officielle - dans un tract furibard.
La Gauche prolétarienne venant d'être dissoute par décret spécial du Conseil des ministres, quelques heures avant les condamnations des deux premiers directeurs de La Cause du Peuple, la bureaucratie syndicale croyait être tranquille. Frustrée, elle agresse les diffuseurs extérieurs du tract contre Drouin, à la sortie de l'usine, à trente contre six, après le départ de la majorité des ouvriers. Mais les "maos", dopés à l'acrylique, sont regonflés, à bloc.
"C'est très drôle, et c'est juste!", réplique un nouveau texte, distribué à la même porte, le lundi suivant, par une équipe sensiblement renforcée.
Ils sont vingt, cette fois, pour diffuser un nouveau tract, avec l'appui d'anciens ouvriers licenciés, dont la plupart militent toujours sur l'usine, apportant un sérieux "plus" au "détachement de porte".
La Cause du Peuple s'arrache comme des petits pains. Les ouvriers s'attroupent. Une prise de parole a lieu. Cinquante permanents de la CGT chargent. Bagarre. Les militants répliquent. Juste ce qu'il faut. Ils tiennent une demie heure, et se replient, dans le calme.
Un travailleur rapporte sa pipe à un mao. Son geste plein de sens sera savamment disséqué, au cours de la rituelle "réunion de bilan", qui suit.
Dans une réplique à la réplique, la CGT- Billancourt dénonce les "méthodes hitlériennes" des "voyous de l'extérieur" - qui ont eu l'insolence de tenir la dragée haute à ses propres nervis. "La police fasciste ne tiendra pas l'usine, grogne- t-elle.
Mais au grand "rassemblement de masse" qu'elle convoque, à 15 heures, porte Zola, bide complet. Sur le trottoir d'en face, la petite et vaillante CFDT-Renault, ultra-minoritaire, dirigée par un "ami de la Chine", Labbé, membre d'une (courageuse) organisation marxiste-leniniste à nos yeux "deuxième étapiste", le P.C.mlf de Jacques Jurquet, dénonce, dans un texte incisif, des violences qu'elle attribue plus au P.C.F., en tant que parti, qu'aux syndicalistes.


Autocritique: la confession d'un chef ...

"A mauvaise paye mauvais travail!".

 

Septembre 70.
Au département 38 de la ville-usine de Billancourt, maintenant, un thème fait mouche. "A mauvaise paye, mauvais travail." Il agace un "chef-flic", Meynard. Campagne d'affichettes, sabotage...de son velo! Les "maos" enviagent un traitement au pot de peinture.Mais "l'homme propose, et Dieu dispose". Démocratiquement consultés, les ouvriers refusent: "Pas d'accord! On se met en grève, et on lui casse la gueule!"
On nous critique: les choses progressent.
Des revendications concrètes sont avancées: cadences, sécurité, saleté, notamment des vestiaires, jugés "dégueulasses". Les ouvriers exigent que ce pointilleux garde-chiourme mette à leur disposition leurs cartes de pointage "dix minutes avant l'heure"...Le mouvement prend forme. Un lundi, au casse-croûte, la grève s'enflamme, d'un coup. Un cortège fait deux fois le tour de l'atelier: "A bas les chefs flics!", "A mauvaise paye, mauvais travail!"


Des gars prennent alors l'initiative, que nous n'aurions pas imaginée, d'aller mettre dans le coup la C.G.T!
Ce sont eux qui ont raison, pas nous. "L'œil de l'ouvrier voit juste..."
Contrairement à ce que le dogmatisme antisyndical de "Pierre Victor" et des autres "pontes" de la G.P ., fraîchement devenue "ex-GP", tentent d'enfoncer dans le crâne des militants à contre-courant des observations concrètes de terrain, la C.G.T. bouge.
Quand elle prend les choses en main et les trains en marche au lieu de "roincer", et quand c'est Aimé Albeher qui mouille la chemise, le vieux syndicat renoue avec ses meilleures traditions - au rythme des nouvelles musiques, celles des maos de l'usine...
Partisan d'un syndicalisme plus souple, à l'italienne, enveloppant les bouffées de contestation et les "cadrant" au lieu de chercher vainement à visser le couvercle sur la cocotte, le dirigeant de toute la C.G.T. du groupe Renault descend sur place se joindre à la "grève sauvage" du 38. Avec le sourire.
Au lieu de débarquer avec les "gros" de la "bande à Sylvain" et d'essayer de casser le mouvement de la base, au lieu de faire la morale à ceux qui remettent en cause l' "unité de tous les salariés du manœuvre à l'ingénieur" et poussent les feux de la guérilla anti-hiérarchique pour libérer l'initiative ouvrière à la base, le Zhou Enlai de la CGT, qui a bien préparé son coup, invite tout le monde à entrer avec lui dans le bureau du chef visé:
"Ce n'est pas un hasard, Monsieur Meynard, s'il y a un tas d'affaires avec seulement votre nom." - "Oui, j'ai été un peu dur, je ne recommencerai pas. Je donnerai des bons de sortie, quand il faudra..."


Dans un secteur stratégique comportant un atelier de soudure (deux équipes de 80) un autre pour les presses et cisailles (140 travailleurs en équipe alternée, plus une équipe de nuit, fixe, de 75) , où les O.S. sont en très grande majorité maghrébins ou Noirs d'Afrique et 100 O.P. en général français, et blancs, travaillant en normale, plus une petite armada de manutentionnaires, caristes, pontonniers, c'est un tournant.
C'est de là que partira le grand mouvement d'occupation du printemps 1971 (lire page). Et c'est là aussi que travaillera un des "établis" emblématiques, Dan Demuynck, un curieux personnage au crâne précocement déplumé sur une grande carcasse maigre, nerveuse, aux immenses talents de comédien qui époustouflent, encore, rien qu'à les évoquer, sa compagne de 30 ans, mère de leur enfant, Adrienne - une des plus merveilleuses militantes de porte de Billancourt (lire page).
Fils de Miguel Demuyinck, un grand bourgeois du nord issu d'une dynastie des filatures, devenu grand résistant, et fondateur des CEMEA (Education Populaire), Dan, qui avait 18 ans en 1968, un long manteau romantique et de très longs cheveux, sera très sévèrement tabassé, à l'occasion de son licenciement de Renault, puis ira suivre, comme un petit toutou, converti, les nouveaux enseignements du principal repenti de la G.P. dans une yeshiva de Strasbourg (lire page)

suite colonne de droite ici


Nasser, mort, unit l'usine.

- L'effervescence s'étend au "village arabe" de Gennevilliers -


Le climat est à l'ébullition chez les Arabes. Le jeudi précédent l'explosion du 38, quatre-cents O.S. ont débrayé spontanément, sous le choc de l'émotion, le jour de l'enterrement de Nasser, mort subitement d'un crise cardiaque le 28 septembre 1970 - au moment où le grand nationaliste arabe tentait d'ultimes efforts pour tenter d'apaiser le conflit entre le petit roi Hussein de Jordanie et les Palestiniens, qui va déboucher, aussitôt, sur un immense "pogrom" anti-arabe - "Septembre Noir"...
Ce jour-là, la CGT prend la parole, puis la passe à "un camarade immigré"..."Vive la lutte armée du peuple palestinien, avant-garde de la révolution de 100 millions d'Arabes, lance ce dernier. Une quinzaine d'autres se succèdent au micro, sur le même ton.
C'est une vague qui se lève.
Un mouvement de fond balaye tout Billancourt.
Poussée par le débrayage spontané de ces quelques centaines de basanés de l' Ile Seguin, la CGT appelle à un quart-d'heure de débrayage. Le cortège fait le tour des ateliers, il gonfle, atteignant vite 2000, 3000 Quelques Français des Comités de Lutte, et des militants "cathos", gauchistes et communistes, se mêlent aux immigrés, fraternels.
Les prises de parole se succèdent, sans arrêt...
Nasser, "qui s'est battu pour la liberté", la Palestine, la Résistance des peuples, partout...Le cortège fait deux fois le tour de l' " Île du Diable". Deux heures de manifestation. Un grand moment...
"Camarades immigrés et camarades français se serraient fort la main, raconte un témoin de l'époque, devenu Français, depuis...
Parmi les travailleurs qui n'ont pas débrayé, beaucoup soutiennent: "Les camarades arabes s'y mettent, ça va barder!". Aux Forges, bastion du PCF, un ouvrier maoiste va faire débrayer ceux de son atelier. Trois-cents se mettent en grève sur le champ. Il leur fait un discours en arabe, parle de la Palestine autant que de la mort de Nasser. A la sortie, les maos animent un rassemblement, avec, sur leurs panneaux, de grandes photos de Nasser et de combattants palestiniens en keffieh, brandissant leurs fusils d'assaut. Ils vendent des bons de soutien au Croissant Rouge palestinien qui partent comme des petits pains...


Dans la "zone nord" de "La Cause du Peuple", la "bande d'Issy" du Comité de Lutte Renault aide les maos d' "U Cervu", le Corse, à suivre la trace.
Dans cette nouvelle "base" encore en construction, ils viennent de lancer la campagne "Geismar Arafat-Résistance". Ils préparent le procès d'Alain (arrêté le 26 juin 1970, après une courte "cavale"). L'audience a été fixée au 20 octobre. Là-dessus, la mort de Nasser, et la grande vague d'émotion qu'elle lève... Dans le quartier maghrébin de Gennevilliers (92), des rues entières sont peuplées de petits hôtels de célibataires, résidence provisoire-permanente d'immigrés de Renault, de Citroën, mais surtout de Marocains d'Unic, de Valentine, ou de Chausson - environ 5000, au total. Ici, tous pensent , comme le crient sur tous les tons les "maos", que "la lutte des fidayin, c'est la lutte de tous les travailleurs." Des débats spontanés naissent dans les hôtels, les couloirs, les chambres...Partout, la même question: "Comment aider la Résistance palestinienne?"
L'idée d'un grand meeting ouvrier vient.
Le 26 septembre 1970, trente maos, appuyés par des étudiants arabes progressistes, viennent projeter un film sur la Palestine en pleine rue. Des centaines d'ouvriers immigrés s'attroupent. Les prises de paroles se succèdent, s'entrecroisent et rebondissent, en français comme en arabe. Les C.R.S. bouclent le quartier. Hôtels bloqués, fouille des chambres...Du jamais vu depuis la guerre d'Algérie...
Trois flics sont blessés par des briques et des pierres jetées des toits, mais la police parvient tout de même à embarquer une cinquantaine de "suspects", simples ouvriers, ou militants...
Dans un va-et-vient permanent, de l'intérieur à l'extérieur, des ateliers au combat du métro, du métro aux ateliers, de la base Renault aux "copains" de Citroën, d'Unic ou de Chausson ( à qui on va aussi donner un sérieux "coup de main" en forme de coups de barres de fer sur la tête d'agents de maîtrise fascistes ou de syndicalistes racistes), et des heures de récup' à Nasser, ou de la question de la Palestine à celle des cadences, des petits chefs etc, la toile se tisse autour de la grande usine, et à l'intérieur-même. Et les esprits carburent...


"Pine d'ours" enflamme le 49


Le combat est certes des plus physiques, et rien n'avance tout seul. Les "opérations-retour" ne sont plus des parties de plaisir - si elles l'ont été. Elles se durcissent. Jacques Aboulker avait été accueilli en frère par ses anciens compagnons de travail, à la sellerie. Mais les gardiens avaient fini par le pister, puis par le coincer, seul, dans un coin, et à le tabasser si durement qu' on doit le conduire, couvert de sang, à l'infirmerie. Le retour de l'autre Jacques, Theureau, donne lieu à des incidents encore plus graves.
"Le Président", ou "pine d'ours", comme l'appellent alors, pour des raisons couvertes par le secret-défense (et par une serviette-éponge, dans les vestiaires...) les joyeux drilles de la "bande d'Issy", a d'abord été muté dans un atelier où il est seul...Il s'est déclaré "malade". Absent à un contrôle, il a été licencié sur le champ, sans préavis ni indemnités. Renault s'attend, évidemment, à ce que le "malade", guéri par imposition des mains, revienne au 49, par la porte, ou la fenêtre...
C'est ce qu'il fait.
Il est bien accueilli dans l'atelier. Militant alors modeste, consciencieux, honnête, et dévoué, il est très populaire. Animant un rassemblement de 45 minutes, il y prend la parole dans le style direct, mais parfois confus, bourru, et lourd, qui est en trop souvent le sien.
Les huit-cents ouvriers qui ont débrayé pour l'accueillir l'acclament. Ils houspillent les chefs présents; les prennent par la cravate. Jacques a tout lieu d'être satisfait d'une opération symbolique somme toute bien réussie. Mais il fait le geste de trop: sur le chemin de la sortie, il arrache inutilement son vélo à un gardien. Juste avant qu'il ait pu gagner, à coups de pédales, la porte principale, il tombe dans un guet-apens tendu par des hommes de main de la Régie. Ils parviennent à le coincer derrière une porte, bloquée. Ils le tabassent. Il hurle. Ses cris passent au travers de la porte. On entend le bruit des coups. Dans l'atelier, c'est l'émeute. Un millier d'ouvriers du 49 et des ateliers proches appelés à la rescousse, renforcés par les troupes de l'Ile Seguin, sur un claquement de doigt de Houcine, fracassent portes et vitres. Ils prennent en otage le premier "grand chef" qui leur tombe sous la main. Il s'appelle Bobin, et devient monnaie d'échange contre Theureau.
Affolés, les délégués CFDT et FO du secteur viennent supplier les "gorilles" de la Régie de "délivrer le copain", pour qu'il aille, lui, calmer la meute déchaînée tenant le malheureux Bobin entre ses grosses "pognes", noueuses. Mais entre temps, la vague furieuse a fini par enfoncer la porte bouclée du 49. Elle libère, en force, le militant "mao" capturé, salement cabossé. Ses ravisseurs s'enfuient.

"Ma gauche est enfoncée, ma droite est encerclée : j'attaque!" (Maréchal Foch)
- Le Dantec et Lebris en prison, la C.D.P saisie, la G.P. interdite, Geismar en fuite...
Les Groupes Ouvriers Anti-Flics (G.O.A.F.) à l'offensive!

 

Un seuil de violence a été franchi. Rupture
"C'est le départ de la création, partout, de Groupes Ouvriers Anti Flics (GOAF) et anti "pègre en blouse blanche", commente La Cause du Peuple.
En réalité, c'est toute la situation qui est en train de changer, et de se durcir.
Les 27 et 28 mai 1970, aux saisies de La CdP au numéro, suivies par des diffusions "politico-militaires" à coups de manche de pioche, avec des flics blessés, par dizaines, et des centaines d'arrestations de militants tabassés, en pleine rue, à grand scandale, ont succédé les condamnations des deux premiers directeurs du journal à des peines de prison ferme (voir page).
Fin avril 1970, une loi "anti-casseurs" a été votée. Ce texte peu conforme aux traditions constitutionnelles de la démocratie française permet de juger les organisateurs d'une manifestation: même s'ils n'ont pas été personnellement pris en flagrant délit de violences.
Mesure complémentaire, destinée, croit-on, à enfoncer un dernier clou dans le cadavre de la G.P., un décret de dissolution du mouvement mao est adopté en conseil des ministres, le 27 mai, jour du procès des directeurs de La Cause du Peuple.
Condamné, selon un sondage brièvement diffusé sur RTL, par 80% des Français, il est immédiatement suivi par l'ouverture de poursuites judiciaires contre celui qui est resté le porte-parole du mouvement dissous, après avoir été un des notables militants de mai 68, Alain Geismar...


"Geismar-Résistance": Renault à l'avant-garde


Aux brèves émeutes, essentiellement limitées aux facs de Paris, Grenoble et Toulouse, qui ont accompagné les condamnations des directeurs successifs de La Cause du Peuple, aussitôt rempacés par un "fusible" de grand luxe, Jean-Paul Sartre, succèderont, pour le procès Geismar, de véritables "opérations spéciales" au cœur même du disposif policier.
Ce sont de jeunes "prolos " maos de Renault, ou virés de Renault, dont Pierre Overney - accompagnés des "cadres politico-militaires" les plus endurcis de la G.P., dont certains "montés" tout spécialement de leur province pour encadrer des groupes de choc, dans la capitale, qui en constitueront le fer de lance. (lire page).
Mais cela, c'est la rue, toujours. A l'intérieur de l'usine de Billancourt, le travail de base en atelier, insuffisamment impulsé par la direction nationale de la G.P., obsédée par sa haine de la CGT et du PC, plafonne. Et c'est alors la situation d'ensemble, celle de l'entreprise autant que celle d'une G.P. en grande difficulté, qui nous pousse à hausser le tir.
On ne peut plus se limiter au affichettes, ni même aux pots de peinture. Sinon, les ouvriers qui ont pris les maoistes en sympathie vont croire que nous-mêmes nous avons peur d'aller plus loin - et que nous ne parlons de "guerre" que pour faire les fiers.
Ils risquent perdre confiance, et de reculer.

Un mot d'ordre a bien pris: "à mauvaise paye, mauvais travail!".
Il se répand comme la poudre, et se transforme en actes. Au point qu'il devient difficile de distinguer ce qui est dû à l'action des militants, et ce qui vient "des masses" - reprenant nos mots d'ordre, et reproduisant, adaptant, ou radicalisant les méthodes d'action proposées.
Situation idéale, et cas d'école.

"La grande stratégie n'a pas de forme" , dit le Tao - pas de schéma rigide dessiné a priori et trop clairement dans le ciel des idées, avant d'être "appliqué", ou "importé"...

Là où les chefs sont le plus méprisés, l'ambiance de travail la plus pénible, le sentiment d'aliénation le plus fort, les petits sabotages de masse multiplient.
"Ça devient de plus en plus systématique, raconte un des correspondants ouvriers de La Cause du Peuple..."Barre de fer dans la chaîne, à la sellerie, par exemple, acide sulfurique dans son moteur, tous les moyens sont bons pour arrêter de bosser...Au 12/74, des câbles électriques sont sectionnés au chalumeau, bloquant ainsi plusieurs machines pendant plusieurs heures...Des pointeuses sont sabotées à coups de marteau, ou par l'introduction de petites rondelles métalliques dans la fente d'introduction de la carte..."Seule l'action directe est payante"...La productivité en prend un coup, il y a de plus en plus en plus de bagnoles à la retouche- surout que les contrôleurs qui soutiennent le mouvement envoient les voitures à la retouche pour n'importe quoi..."

 

Le cinquième étage de l'"Île du Diable",

base rouge de la base rouge

 

Au cinquième étage de l'Ile Seguin, où une armée de chefs racistes, mouchards et régleurs inflige des cadences infernales à une population d'O.S. presque exclusivement immigrés, et, pour la plupart, arabes ou berbères, l'un des contrôleurs qui anime de façon impalpable le mouvement de résistance collective des O.S. contre le "travail d'abruti", mal payé, à quoi on les confine, est justement Houcine, le discret "homme qui monte" au sein de l'informelle mouvance mao de l'usine (voir page)...
La rotation accélérée des "établis"
virés les uns après les autres pour s'être un peu trop mis en avant, prenant un peu trop de risques, et trop de décisions, bonnes ou moins bonnes, étouffant, sans en être toujours conscients, le "pouvoir ouvrier" au sein même du groupe, a pour effet secondaire, bénéfique, de libérer l'accès au centre de décision politique de l'usine d'ouvriers d'origine. Ils commencent enfin à se libérer de la bienveillante tutelle de ces intellectuels radicalisés, héroïques mais facilement "ultra-gauchistes" que sont les "établis" comme ceux du "détachement de porte". Aussi bouillants que brouillons, la grande majorité d'entre eux - à l'exception du sagace et solide Aboulker - se montraient, de plus, d'un suivisme excessif par rapport à la "haute direction" de l' "ex-GP".
Maintenant,
à l'intérieur de la micro-société mao de Billancourt, le prolétariat prend le pouvoir. Dans les faits. Premier effet de cette bascule encore souterraine, la distribution sous le manteau d'un tract au cinquième étage. Il annonce la création d'un "Comité Ouvrier Anti Flics" (C.O.A.F.) - et sème la panique dans la maîtrise, ici particulièrement visée, parce que particulièrement brutale.et plus raciste qu'ailleurs, encore.


Les chefs se font un peu pâles.
Chacun se demande qui va être visé le premier: et jusqu'où iront maintenant les maoistes, dont plus personne n'imaginent qu'ils lancent des mots en l'air.
Un "groupe d'ouvriers anti-maîtrise" s'est secrètement constitué. Il débat. Première option envisagée: puisque la maîtrise fasciste forme, dans ce secteur, "un bloc", c'est en bloc qu'il faut l'attaquer. Sans faire de sélection particulière. On désignera la première "cible" par simple tirage au sort - moyen considéré, dans la démocratie athénienne, comme le plus "citoyen".
Puis vient une autre idée, plus démocratique encore, inspirée de la Révolution française - phase 1793 - comme de l'expérience chinoise - 1927-1949 et 1966-69...
Pourquoi ne pas recourir à un "jugement de masse" des chefs, avec détermination, "extra-judiciaire", du "plus coupable"?
Ensuite, on envisagera l' "exécution"de la "sentence" - par un "bras" clandestin dont les "bourreaux", les modalités d'exécution qu'ils auront ensemble déterminées, comme la date choisie, devront rester ignorés même du "jury populaire" (séparation du judiciaire et de l'exécutif...).
C'est la démarche qui est adoptée.
Même les CGTistes de base du "cinquième", ici minoritaires face au "Syndicat Indépendant Renault" (S.I..R.), créé dans la foulée des grèves de 1947, et proche de l'extrême-droite, soutiennent cette conception. Les suffrages s'accumulent "en faveur" d'un régleur faisant fonction de chef d'équipe, fasciste militant, proche du S.I.R. d'extrême-droite.
Maniaque des avertissements, dans ce secteur où tous les chefs sont "blancs", et les OS, "de couleur", c'est un "colon", traitant ses "chaouch" à coups de pied au cul.
Pour un oui, pour un non, c'est la porte. Il est haï même des autres "petits-chefs".


Jugement rendu, la décision est prise.
Et signifiée.

Trois tracts d'avertissement.
- "Les maos, j'en ai rien à foutre!..."
Il fanfaronne. Mais, invisibles autour de lui, "les yeux et les oreilles du peuple" le traquent jusque dans ses moindres habitudes. Il est espionné, surveillé, suivi.
Lui ne voit rien, mais les ouvriers savent d'où il arrive exactement le matin, à quelle heure il sort prendre son premier petit Côte du Rhône.
Chrono en main, c'est à 6H10 le matin, en moyenne, avec la régularité d'une horloge - pas bon...- qu'il se présente au comptoir de son café, toujours le même - mauvais...- pour prendre un dernier "petit noir" avant d'entrer faire son sinistre métier de chien de garde...


GOAF Robert


Samedi 19 novembre 1970, place Bir Hakeim. 6H15 du matin, montre en main.
Les ouvriers se pressent pour l'embauche à l'entrée de la première équipe, encore tout "ensuqués" par une trop courte nuit, les tripes nouées dans la hantise de la journée de peine et d'humiliation, surtout, qui les attend sur les chaînes, sous les aboiements des "régleurs" et le regard dédaigneux des arrogants "cols blancs" (les ingénieurs).
L' "élu" du cinquième étage n'a aucune chance.
Contrôle d'identité. "C'est toi, Robert? - Oui, mais que?!?!?...Aïe, aïe, aïe, aïe..."
Devant 300 ouvriers aussi intéressés qu'impassibles, deux membres du premier Groupre Ouvrier Anti Flics (G.O.A.F.) de Renault-Billancourt, que l'histoire retiendra sous le nom de deux "exécuteurs" silencieux de la "décision de justice" (prolétarienne),
"G.O.A.F. Robert", le mettent au tapis pour le compte.


"Il a pris sa branlée, comme prévu,
raconte "Bouclette", un "prolo" de l'usine au physique imposant, "présent" ce matin-là....Il n'y a pas eu de problèmes."

 

Chaîne de vélo, marteau entouré de chiffons...

- "Be" et sa "Sorcière"


"Benoît" le massacre à coups de chaîne de vélo,
raconte "Bouclette".
Aujourd'hui disparu, Benoît Leroux, ancien de la Ligue trotskiste parti faire la route aux Etats-Unis, et revenu avec un petit faible pour les "trips" d'acide, ou d'autre chose, puis reconverti dans l'action politique, la vraie, et devenu mao, est à l'époque le compagnon de "la Sorcière" - surnom affectueusement attribué par les Renault à la chanteuse militante Dominique Grange, auteur de l'hymne des "maos", "Nous sommes les Nouveaux Partisans" (voir page). Son visage émacié, d'une pâleur romantique, sous des cheveux clairs, sur une carcasse maigre, mais très nerveuse, le désignent, aux yeux de la CGT, qui le craint, comme "un des drogué de la bande"...
"Comme il fait d'habitude, ce n'est pas la première fois qu'on bosse ensemble,
poursuit "Bouclette", Benoït a roulé sa chaîne autour de sa main droite. Il y va de bon cœur. Nous formons une équipe soudée, lui et moi. Nous savons ce que nous avons à faire, et pourquoi nous le faisons. Nous sommes en confiance. Mais nous sommes des combattants, pas des cinglés, et chaque détail compte. De mon côté, j'ai choisi d'esquinter la crapule au marteau, mais j'ai pris soin, comme je le fais souvent, d'enrouler la tête de l'outil dans des chiffons. L'objectif est de lui donner une leçon, sévère: pas le tuer...".
Autour, d'autres membres du G.O.A.F. Ils ont une partie du visage masqué par des foulards et des casquettes comme "Be" et "Bouclette", les deux "hommes de pointe" du "groupe de frappe". Les autres veillent au grain, et balancent une poignée d'exemplaires du tract de "jugement populaire" - qui est distribué dans la minute même, à l'autre bout de Billancourt, dans l'Île, par le réseau clandestin du cinquième étage, sur les chaînes.
Un dernier ouvrier du G.O.A.F. s'adresse à ses collègues qui passent. Il leur explique ce qui arrive, et pourquoi.
"Robert, raconte encore "Bouclette", est resté un quart d'heure, seul, sur le pavé, à saigner...
Personne n'avait envie d'appeler l'hôpital pour un "chien crevé" comme lui. Près de deux-mille travailleurs de l'usine sont passés devant son corps couvert de sang, sans rien faire, ni rien dire."

Le curieux repentir de "Pine d'Ours"


Détail navrant, Jacques Theureau, encore militant, et "cadre" de la G.P. sur Renault, depuis le licenciement homérique au cours duquel il a fait preuve d'une rectitude parfaite, d'un courage au-dessus de la moyenne, et d'un esprit de décision impitoyable, loin de tout "droit de l'hommisme" velléitaire et larmoyant, se croira obligé d'évoquer, ô conscience, "le souvenir terrible" qui le hante, "du petit- chef Robert la tête en sang dans le caniveau, et nous distribuant des tracts aux ouvriers qui passaient à côté". (Entretien publié par Virginie Linhart, "Volontaires pour l'usine", page 78).
En réunion de Comité Exécutif., auprès des équipes Renault - "Bouclette" et Benoît compris -, comme à notre magazine J'Accuse, où le "grand chef des petits chefs" l'enverra sévir en "agent de maîtrise", Jacques n'avait jamais de mots assez humiliants, assez sévères, pour fustiger "les complexes petits bourgeois des crevures d'intellos qui disent, mais ne font pas".
Il avait gagné son surnom de "pine d'ours" en cassant la tête, à coups de barre de fer, sur le marché d'Argenteuil, à de jeunes "blousons noirs" des cités, proches des communistes, venus repousser les maoistes (lire page), au cours d'une féroce battaille de rue contre la destruction d'un bidonville, au printemps 1970.
Il avait défendu, et diffusé, le numéro 2 des Cahiers de la Gauche prolétarienne ("Elargir la Résistance"). Un "rapport d'enquête Renault", rédigé, selon toute vraisemblance, avec sa participation entière, et son plein accord, y écrivait fièrement à propos du petit-chef Robert "Il avait l'air malin sous les coups de chaîne de vélo, il en pleurait en gueulant: "Mais j'ai rien fait!...".
Jacques a cru devoir payer son ticket d'entrée dans le monde de l'intelligentsia respectable. Redevenu l' "ingénieur Theureau", ce personnage aux convictions changeantes, aujourd'hui, comme c'est la règle chez ses pairs, donneur de leçons d'une arrogance exceptionnelle, s'est engagé, depuis, loin de Renault, dont il semble peu fréquenter les anciens ouvriers, dans une confortable carrière de cadre au sein d' une institution difficile d'accès pour le commun des mortels, l'IRCAM.
L'ancien "commissaire politique" du GOAF Robert, qui n'avait pas été jusqu'à se salir les mains, lui-même, à la chaîne de vélo et au marteau, laissant à d'autres les risques, et une toute autre conception de l'engagement, de la politique, et de la morale, en se contentant du rôle d'incitateur et de contrôleur proche au fond de sa vraie vocation de "cadre",
s' y est reconverti, avec un "chouïa" de piston sans doute - denier de Judas - dans les modélisations mathématiques de la "musique concrète" - loin des préoccupations triviales du " vulgaire populo" , de la "critique de l'intellectuel bourgeois, ce porc puant", de l' "établissement en usine, "voie" dans laquelle, à son exemple, il incitait les jeunes lycéens à s'engager.
Il avait fait auparavant un bref passage par le sas de blanchiment d'un laboratoire d'ergonomie, où il pouvait prétendre continuer ses "recherches" d'usine, à condition de ne pas trop s'interroger sur l'utilisation de ses (éventuelles) découvertes par le patronat ou par l'Etat. Il y a formé un ergonome de choc, Bernard Tort, un ancien marxiste-léniniste ultra du groupe indépendant "Oser Lutter" d'Issy-les-Moulineaux, passé chez les maos, où il se faisait appeler "Zorro", puis promu au statut de "petit-chef" dans la structure informatique de Libération, , et pas des plus aimés, mais mieux tout de même que sa compagne d'alors, une "lèche-bottes" de base aussitôt promue à ses côtés dans la "maîtrise".Plus loin encore, si c'est possible, de "l'idéologie de "servir le peuple" - restée celle de la plupart d'entre nous, qui n'ont pas fait carrière - l'ancien maître à penser du G.O.A.F. Robert, devenu maître penseur intégré dans le système, et grassement rémunéré pour, a refusé à son ancien "copain" du C.E. de la G.P. (l'auteur de ces lignes) tout entretien dans le cadre de la préparation de ce livre. Il n'est pas le seul. Mais le seul à l'avoir fait de façon grossière et vulgaire, oui. A se demander s'il necraignait pas d'avoir à répondre, au-delà des questions qu'on imagine, à d'autres, plus gênantes encore.
Dans l'ouvrage (cité) de Virginie Linhart, Theureau évoque son expérience à Billancourt avec une dérision méprisante. Allant jusqu'à parler de "folie furieuse" à propos de sa propre "opération-retour", largement soutenue, pourtant, au prix du sang, et de plusieurs licenciements, par plusieurs centaines d'ouvriers qui lui faisaient confiance."Il m'est d'autant plus facile de raconter l'aspect bande dessinée de mon séjour à Renault qu'il me semble concerner quelqu'un d'autre que moi. Les choses sérieuses me concernent personnellement et restent problématiques".
Mais ces "choses sérieuses", ce n'est plus avec les "copains de Renault" qu'il en discute.

Il les réserve, dit-il, à un petit cercle d' amis choisis loin de "notre "penséepolitique" - entre guillemets dans le texte de Theureau "pensée politique"... - "qui, par exempe, après une action de commando particulièrement lamentable contre un petit chef fasciste et raciste de l'Ile Seguin., nous permettait de nous contenter d'un petit calcul politique des conséquences"...


On ne s'attardera pas plus à des polémiques devenues sans objet avec un renégat de ce calibre - dont on préfère garder le souvenir de ce qu'ilfut, un moment de sa vie, avant de devenir ce qu'il est...
Souhaitons seulement que les remords (tardifs) dont il se targue ne l'aient pas conduit à "donner" à la police l'état-civil de ses "complices" d'alors, dans ce "crime" effroyable que fut, selon l' "ingénieur Theureau" d'aujourd'hui, la correction du chef fasciste Robert - ou dans d'autres. De son point de vue, ce serait pourtant logique - et probablement "moral".
Mais la peur est parfois conseillère.
Car dans ce cas celui que la CGTappelait "le fasciste Theureau" serait devenu un "repenti" au sens qu'a ce terme en Italie, où une "loi des repentis" confère des avantages particuliers à ceux quine se limitent pas à préserver leur avenir en faisant acte de contrition, mais vont jusqu'à "balancer", carrément...
En France, et donc, dans le présent ouvrage, écrit en langue française, on utilise repenti (sans guillemets) dans le sens ordinaire, proche de renégat - qui n'est pas élogieux, mais factuel. Il ne signifie pas obligatoirementdénonciateur à la police - avec les risques que cela comporte.Pour revenir à cette simple raclée, sans doute "terrible", comme le sang qu'on répand l'est toujours, du métro Barbès (1941) au Vercors (1944), de Flins (1968 et 69) aux commandos du procès Geismar, à Paris (1970), de Billancourt (1970) à Munich 1972), ou Alfortville (1977), il faut tout de même souligner que la brutale correction infligée à celui que le repenti (sansguillemets?) Theureau désigne lui-même comme un "fasciste" avait été le fruit d'une décision lucide, prise pour des raisons toujours a posteriori discutables, mais claires - et cela par des hommes dignes de ce nom, responsables de leurs actes, avant comme après...Le changeant Theureau distribuait gaillardement, sur le théâtre même du châtiment, le tract intititulé"Robert la grosse gueule a payé"...
Dans la réalité réelle, et non dans le cerveau torturé d'onanisme "intellectuel" d'un spécialiste de la musique sérielle, l'impact libérateur de ce coup porté en pleine face, avec une "juste" audace, au système de robotisation mutilante des OS,
forme ultime d'une oppression de classe fondée aussi sur le néocolonialisme raciste dont tous les petits Robert de l'usine et d'ailleurs constituent la clé de voûte, est tellement fort que même la CGT-Billancourt, celle qu'essaye patiemment d'ouvrir aux réalités nouvelles l'éclairé Albeher, est ébranlée jusqu'aux tréfonds. Comme le reconnaît, dérogeant, exceptionnellement, à son anti-syndicalisme primitif, sectaire et dogmatique, La Cause du Peuple, "de nombreuxmilitants, et même des délégués de base trouvent l'action juste..."
La CGT-Billancourt a beau s'accrocher à sa logomachie simpliste sur l'"unité de tous les salariés, de l'O.S. à l'ingénieur", elle ne peut plus faire l'impasse sur les réalités du taylorisme, la division de classe fondée sur la domination du savoir, et le caractère strictementrépressif, sous un masque technique, d'une partie importante de l'encadrement, devenu - le mot parle: "maîtrise" -boursouflure bureaucratique inhérente au taylorisme, et son revers, coûteux.
Faute de perdre définitivement toute base de masse dans l' "Île du Diable", le syndicat qui fut celui de Dallidet ne peut plus se contenter de dénoncer les "agressions fascistes" des "cagoulards de style hitlérien" - en fait, les Résistants qui commencent à démanteler le système d'oppressiondansl'usine, en prenant tous les risques...
A la fin d'un de ses tracts, elle se voit obligée, maintenant, de dénoncer ellemême, et nommément, un des pires chefs d'atelier : "nous ne tolérerons pas un tel mépris des travailleurs."


Panique chez les "petits Satan" de l' "Île du Diable"
(suite à dr. clic ici)

 

 

Panique chez les "petits Satan" de l' "Île du Diable"


Du côté de la maîtrise, c'est la terreur.
Dès que les "petits-chefs" découvrent, sur les chaînes du cinquième étage, enfer au sein de l'enfer de "l'Île du Diable" devenu "base d'appui" des "nouveaux partisans", le tract révélant qu'au même moment, le chef Robert, ce "dur parmi les durs", payant pour toutes ses fautes et celles des autres "kapos" de ce goulag industriel, abject, gémit, abandonné de tous, dans son sang, à la porte, les cadres de ce secteur réputé comme le pire se réunissent.
Dérogeant aux habitudes de servilité à l'égard de Dreyfus, leur maître, qui sont ordinairement les leurs, ils décident de faire grève. Une heure...- "Faites ce que vous voulez, disent-ils aux ouvriers arabes, que d'habitude ils traitent comme des chiens, ou des esclaves, les accablant d'insultes et de menaces. "Nous, maintenant, si c'est comme ça, on s'en fiche".
Quand à Houcine, le "transparent" commissaire politique des ouvriers maos de l'Île, que personne n'a jamais vu faire quoi que ce soit d'illégal ou de violent, ni distribuer, personnellement, le moindre tract, pas plus celui du G.O.A.F. que d'autres, les regards se tournent vers lui...Mais personne ne sait quel est son rôle exact - influence croissante, mais directe, ou indirecte? Et personne ne lui dit rien. Sans aucun commentaire, il est muté, d'office, à l'usine O, porte de Saint-Cloud - pièces détachées, ailes de voiture, sellerie...
"Je me suis présenté au chef qu'on m'avait désigné, un chef C.G.T...Il m'a dit: "Monsieur L..., je vais être franc avec vous: je ne vous ai pas réclamé..." - Je vais être franc aussi: moi non plus"...L'énigmatique "Liu Shao Shi", alias "Peppone", ou, pour les filles du détachement de porte - de "belles plantes", robustes et gaies, indestructibles... - "Kiki", défend en fait dans les réunions internes des maos, au prix de fréquents compromis, avec patience, une ligne plus classiquement revendicative et syndicale. Elle n'exclut pas, évidemment, audace et imagination. Mais elle exige, avant tout du suivi, dans le souci permanent de la démocratie de masse. Il n'aura de cesse, dès lors, de revenir, dès qu'il le pourra, dans la chaude ambiance de l'Ile Seguin. Il y jouit, désormais, d'une grande autorité. Comme l'avait démontré un épisode antérieur, concernant Anne Nicole, cette ouvrière de base aimée de tous, employée comme "femme-jockey".


Anne Nicolle, "femme-jockey",

idole des O.S. immigrés, et des maos


Très vite, elle était devenue une militante de choc des Comités de Lutte.
C'est en partie pour la défendre qu'a été organisée l'opération "pot bleu" contre le chef Drouin - qui l'avait prise en grippe (voir page).
Plus tard, les "gros bras" de Roger Sylvain, le rustique "patron" de la CGT-Billancourt, lui arrachent un jour, de force, la "carte Renault" - sans laquelle il est interdit de rentrer dans l'usine.
Houcine se charge du problème. Il va trouver, direct, "Sylvain sur sa chaise pliante, au soleil, fumant son petit cigare".
- "Je lui dis: "Anne Nicole..." - Il me dit: "Oui?..."- "Vous lui avez retiré sa carte Renault?" - "C'est pas moi, c'est les gars, qui...- Oui, ben, tu vas prendre ton téléphone tout de suite, tu vas appeler "les gars qui...", devant moi, là. Tout de suite...Tu vas leur dire de la lui rendre... Tout de suite...
- Heu...
- Sinon, avec les gars que tu vois là, c'est la tienne qu'on va te prendre..."
- Sylvain fait pivoter comme il le peut sa corpulente silhouette. Il regarde, "là...". - "Il y avait la moitié des immigrés de l'Ile Seguin, derrière moi, le gros Sylvain a téléphoné, tout de suite. Ils ont rendu sa carte à Anne...No problem!" rigole le vieux "Liu". Pas très épais, mais mince, souple et sec, il fait toujours aujourd'hui, dans sa banlieue paisible de jeune retraité "mao un jour, mao toujours" ses trois heures de sport quotidiennes, et qui sait, dans l'affrontement codifié des stades ou sur les tatami, cacher sous l'apparence la plus sereine ses griffes de "vrai tigre, et pas tigre en papier". Comme il les abritait, à l'époque, dans les replis d'un discours en fait subtil et complexe - au prix, pas cher, d'une réputation de "droitier", "modérateur", et "prosyndicaliste", qui lui avait valu, chez les plus naïfs des mao, ce surnom - dans le contexte un peu péjoratif.
"Liu", qui n'avait, dit-il, "rien connu de la Chine" avant que ses adversaires dans le syndicalisme algérien, plutôt prosoviétiques, ne le dénoncent, "les cons...", comme "pro-chinois", avait compris très tôt que le plus gueulard n'est pas toujours le plus fort, ni même le plus violent; que le plus pressé termine souvent dernier, quand il termine - et que tout est dialectique, au sens où, dans le célèbre diagramme, le Yin et le Yang s'enlacent, en s'imbriquant sous la forme de cercles tangents, formant d'étranges figures....
Le lundi suivant le châtiment de Robert, 2500 tracts supplémentaires, signés G.O.A.F., sont distribués de main en main, par réseau clandestin, dans toute l'Ile Seguin.
Partout, des embryons de nouveaux G.O.A.F. se forment, spontanément. "On est quatre, on travaille à l'atelier X, on veut former notre G.O.A.F. On peut? Comment on fait?"...Les ouvriers commencent à relever les numéros de voiture des plus "chiens" des chefs-flics...


"Seul le pouvoir arrête le pouvoir" (Montesquieu)


"Seul le pouvoir arrête le pouvoir, écrit, non pas Mao, mais Montesquieu, le posé châtelain de La Brède, aux portes de Bordeaux.
Ayant opposé leur force à une autre force, et donné un brutal coup d'arrêt à une dérive inacceptable, les maos de Renault sont maintenant devenus un réel contre-pouvoir dans l'usine. La détermination cohérente qu'ils ont montrée paye, au prix des cauchemars rétrospectifs infligés à tous les repentis, ou "repentis", de l'IRCAM, ou d'ailleurs...
C'est le moment, pour nous, donc, de prendre une initiative politique.
Elle prend la forme d'un texte, largement diffusé: "Le programme anti-chef des G.O.A.F."...
Il prescrit, c'est essentiel, de ne pas s'en prendre aux "braves mecs qui essayent de gagner leur bifteck sans trop s'occuper de ce qui ne les regarde pas: ceux-là, on ne s'occupe pas d'eux, pas plus que d'un flic qui fait la circulation..."
Il n'en va pas de même pour les "salauds", à traiter, eux, avec sévérité mais aussi avec méthode.
"Noter toutes les saloperies qu'il fait, en discutant avec tous les gars de l'atelier"... Aller d'abord "en masse à son bureau"... Tracts, affichettes, et "si l'avertissement, il ne veut pas le comprendre"..., G.O.A.F!
Le "programme" rappelle et analyse l'affaire du chef Meynard, au 38...Les campagnes d'affichettes, son bureau salopé, les pneus de son vélo, crevés..."Un jour toute la manutention débraye...Après, il s'est calmé..."
Elevant le débat, le texte souligne que "les luttes d'aujourd'hui préparent les usines de demain, où les ouvriers seront les maîtres...
Le jour où les ouvriers prendront et garderont le pouvoir, le fusil à la main..un comité ouvrier élu par tous, et révocable à tout moment, dirigera l'usine...En Chine, des ouvriers sont désignés par les assemblées ouvrières des usines pour aller dans les écoles polytechniques, choisis en fonction de leur attachement à l'intérêt collectif surtout (tous les arrivistes sont éliminés, même ceux qui sont très intelligents). Ils y restent deux-trois ans, dans un système mixte, mi- travail mi-études...
Puis ils retournent à l'usine où ils sont ouvriers comme tout le monde, et où ils se servent de leur savoir pour diriger la résolution des problèmes qui se posent et apprendre aux autres ouvriers, non pour gagner plus et écraser les autres.
"Préparons-nous dès aujourd'hui à exercer la justice populaire", conclut le programme. Forgeons dès aujourd'hui la milice ouvrière nécessaire pour prendre et garder le pouvoir" .
Il y a une limite à tout.
Quand c'est insupportable, on ne supporte plus.
La rude démonstration de force du duo "Bouclette-Be", et de leurs équipiers du G.O.A.F.-Robert lève les dernières inhibitions.
A Billancourt, donc, fin 1970, au bout de plusieurs années de travail militant minutieux, risqué, et harassant - au prix de sérieuses pertes - la peur a changé de camp. C'est fait. L'espoir renaît, chez les plus humiliés des opprimés. Des bouffées d'énergie circulent.
Les temps sont mûrs pour un conflit collectif, d'envergure. Il vient.

 


REBELLES

IV
Le Parti du Travail

(suite)

3.
Quand Renault mène le bal, les O.S. dansent, dans toute la France

La peur change de camp, une vague se lève...

Pour les cent ans de la Commune,
le printemps ouvrier de 1971!


Vendredi 22 janvier 1971, Renault-Billancourt. 14H15, heure de la paye. Une onde de colère ébranle l'"ïle du Diable". "La paye, ça va pas!" Il manque de 50 à 100F sur l'acompte de l'équipe du soir.
Parti de l' atelier de montage-sellerie (deuxième ème étage), un cortège d'une centaine de rebelles envahit l'allée centrale des chaînes."On ratonne", commentent, "british", les militants arabes. Façon de dire qu'on va "mobiliser les gus, un par un".


Le fleuve gronde, il enfle. Les cent sont maintenant quatre-cents.
Les délégués CGT, CFDT, sont complètement noyés. "La paie, ça va pas!", "Vacher, à la chaîne!"...
Vacher est le grand chef de production de toute l'Île. Son bétail ordinaire, troupeau pour lui passif de bovidés castrés, se fait bande de taurillons rebelles, aux couilles ressuscitées. Peu aimé, et même craint - mais la peur est partie - cet homme pourtant rôdé à toutes les ruses va se trouver bloqué par la crue à l'intérieur de son bureau.
"Ce sont les ponts de fin d'année qui...Malentendu technique...Problèmes de comptabilité..." Il bafouille, et finit par "canner."
Il a perdu la face.
Pour retrouver la "dignité" de sa fonction, ce grand "apparatchik' du capitalisme d'Etat cherche un point de repli. Renault paiera ce qui manque, dit-il. Mais pas l'arrêt de travail suscité par...l'erreur qu'il reconnaît, et rectifie!
"Ubu Roi!"...Les furibards sont maintenant sept-cents.
Dans le style mao, qui fait fureur, ils se sont équipés de barres de bois, de fer - et jaillit du volcan fumant le cri d'une relance: "Augmentez les salaires!"
Les drapeaux rouges flottent. Les presses sont arrêtées. Les coups de klaxon des fenwick se mêlent aux roulements de tam-tam improvisés par des métallos noirs, blancs ou basanés - mais tous, ce beau jour, "Africains", à en croire leurs mains trépidant en rythme sur leurs "tambours" de métal..."La paye, ça va pas!...Les chefs, à la chaîne!"

..
"Bal Popu" à l' "Île du Diable"

- Le premier tango des OS -


A 18H00, c'est fête.
Près de deux-mille ouvriers occupent le deuxième étage.

Dyonisiaques, ils organisent un gigantesque "casse-croûte sauvage" sur les chaînes-même dont le méchant serpent de fer, dompté, immobile et muet, devient piste de danse, au son d'une samba d'enfer rythmée à coups de barres de fer sur les "bagnoles" en cours de fabrication, immobilisées.
Dans le décor d'ordinaire déprimant de ce lieu de peine, où l'autorité de la maîtrise a volé en éclats comme un vulgaire pare-brise sous le choc d'un caillou, le vacarme ordinaire des machines broyant les hommes comme elles torturent le métal s'est tu.


Il fallait remettre Billancourt sur les chemins de l'espoir.
C'est fait.


Au premier étage de l'Île du...Bal, à son tour entraîné dans la danse, la salsa bloque le chariot d'alimentation des chaînes.
La production de toute l'usine s'en trouve paralysée.
Les syndicats convoquent un rassemblement. Personne n'y va
(2000 participants pour une entreprise dont chaque équipe compte 19 000 salariés!)
Vingt et une heures: "lock-out".
Dreyfus en a sa claque. Il craque.Il fait évacuer l'Île, où, de toute façon, toutes les chaînes sont à l'arrêt. Pour faire passer la pilule, il offre de payer les deux heures qui restent...


Week-end. La C.G.T. parvient à rétablir le calme.
Mais mardi 26, deux ouvriers du tout jeune "Comité de lutte du deuxième étage-sellerie", tout juste créé, qui vient de prouver sa représentativité "à la sauvage", sont licenciés: un jeune français et un espagnol de 40 ans. Motif:"avoir conduit une manifestation à l'intérieur de l'usine".


La C.G.T. appelle à une vaste "consultation démocratique". Elle se passe mal pour elle. Partout, les ouvriers houspillent le vieux syndicat. Il vacille. Pancartes: "C.G.T., ça va pas!". Les boulons volent...Au Bas-Meudon, un délégué C.G.T. s'effondre. Il sanglote.
C.G.T., C.F.D.T., et groupes gauchistes, tous présents dans l'usine ou en "travail de porte", poussent à la solution classique: grève!
- A contre-courant, carrément, les maos osent dire non. Ils proposent des méthodes de lutte directe, plus efficaces qu'un simple arrêt de travail, passif.
La Cause du Peuple en main, les militants "popularisent", selon le jargon de l'époque, deux "exemples-type".


De Ferodo aux Batignolles de Nantes, et des Batignolles à Billancourt...
- sur la chaîne des luttes, les maos donnent le ton!


C'est le 17 janvier 1971, cinq jours avant la rébellion des O.S. de l' "Ile du Diable", que les fiers et coriaces métallos nantais des Batignolles, le Billancourt de la Basse-Loire, usine-fétiche de 1936 puis de l'insurrection ouvrière de 1955, "vingt ans après", ont donné à leur conflit, salarial, un coup d'envoi en forme de coup de tonnerre. Un mouvement de colère a ravagé avec la force d'un ouragan cette vieille usine d'O.P. de 1800 salariés, Société des Forges et Aciéries du Creusot, "SFAC-Batignolles", groupe Schneider, située route de Paris, à l'est de Nantes.
Chaque "boîte" a son style. Les Batignolles, c'est la méthode Obélix. Ici, de vieux briscards pétulants et roublards, celtes au paganisme rebelle métissés d'insoumission vendéenne en casquette à visière de marin à l'ancienne s'appellent entre eux "matelot" - et n'aiment pas s'ennuyer, les bras croisés, quand ils font grève.
Ils portent depuis longtemps sur les ingénieurs et cadres dirigeants des "grands bureaux" de cette usine en lent déclin un mépris - souverain...
En 1969, quand le premier "établi" venu de Paris a fait ses premiers pas de "mannequin" (manœuvre) dans ce temple de la violence prolétarienne, l'opération à laquelle il a été convié à "donner la main", d'emblée, pour sceller son intégration dans la tribu des "Obélix", avait pour nom de code: "vidanger les bureaux". C'était joli - un poil scato...
Une grosse année plus tard, plus de sémantique égoûtière.
Publicité aidant - la télé, "Monsieur Propre", le progrès..., c'est à une "grande lessive" des mêmes malheureux bureaux, siège d'une dictature molle et paperassière plus incompétente que féroce, nid d'arrivistes et défi permanent au savoir ouvrier dont les "prolos" nantais sont fiers, que le groupe d' "Obélix mao" présent depuis longtemps dans l'entreprise apporte son honorable contribution.
En ce début janvier 1971, donc, les bureaux de direction sont ravagés par une tornade blanche, ou plutôt bleue, de toutes les gammes de marine, d'azur et de pastel, du "Chine" des tenues de travail neuves au délavé, très chic, qu'aiment porter les "matelots" (compagnons) de cette usine d'où sortent d'énormes cylindres de rotatives et de méga-machines agricoles aux formes monstrueuses.
Cet tempête "vient de loin". Elle est l'effet d'une "spontanéité" minutieusement préparée, depuis plus d'une année, par la G.P. de l'usine, puis l' "ex-GP" - presque inchangée...
La grève, qui émerge en force des décombres de ce qui fut la prestigieuse direction d'une filiale de Creusot-Loire, est massivement soutenue dans toute la ville, et par les paysans.
Elle va durer quarante-quatre jours, et se terminer, en mars 1971, cent ans presque jour pour jour après la proclamation de la Commune de Paris, par une victoire totale, avec une bonne augmentation de salaires et la réintégration de deux "Obélix" licenciés pour avoir organisé la "lessive", et mis la main - un O.P. mao "historique", Serge, et deux proches, "quadras" CGT et CFDT lecteurs de La Cause du Peuple, (lire page).


Ferodo: pour l'ouvrier Firmin, dit "pépère"

deux séquestrations pour le prix d'une...


Le deuxième exemple proposé par les ouvriers maos de Billancourt à la méditation active de leurs camarades de travail est à peine plus ancien.
Cette année-là, le printemps des grèves de 1971, centenaire, on l'a dit, de la Commune, s'amorce avec les collections d'hiver. Et c'est le 16 décembre 1970, donc, à l'approche des Fêtes, période ordinairement peu propice aux conflits, que le Père Noël frappe chez Ferodo, à Condé sur Noireau. Nous sommes au fond de la plus tranquille des provinces, aux confins de l'Orne paisible et de ce département rural récemment soumis aux normes de l'industrialisation décentralisée du Grand Ouest dont le nom, Calvados, honore un alcool bas-normand "bien de chez nous", à base de pommes, âpre et goûteux comme la plus vieille France paysanne des "Jacques" aux corps vaincus se balançant aux cordes des gibets, ou, vainqueurs, dansant la gigue, devant les restes dépecés jusqu'à l'os des seigneurs déchus des châteaux incendiés, aux temps de grande famine. Ici bat lentement le cœur du pays profond - et à vol de corbeau d'un autre "pays"-symbole de la tranquillité normande, celui du charnu Livarot.
Ferodo est un des innombrables sous-traitants que l'industrie automobile a stratégiquement dispersés aux quatre coins du territoire, pour leur confier, loin des tumultes urbains et de banlieues alors rouges, des tâches de fabrication autrefois dévolues aux usines-mères elles-même, concentrant en un même périmètre force de travail, homogène, et force de lutte, unie. Cette société spécialisée dans la production de garnitures de frein dispose d'un établissement à Amiens, déjà touché par la grâce mao (voir page). A Condé sur Noireau, encore vierge, Ferodo emploie de 1500 à 2000 ouvriers, précautionneusement dispersés sur sept sites distincts, dans un rayon de quelques kilomètres.
Le conflit qui va illuminer toute la France ouvrière, et stimuler la solidarité, puis l'imagination créatrice, des gros costauds des Batignolles de Nantes comme des "barbares" dansants de l' "Île du Diable", à Billancourt, a pour héros Firmin Massone.
Ce "pépère à casquette", brave homme de 47 ans, l' "âge mûr", est employé là depuis sept ans. Il n'a jamais fait parler de lui. Pas le moindre incident, pas le moindre avertissement. Non syndiqué, c'est un bosseur taciturne. Dans leur majorité, ses collègues de travail sont de sages ouvriers-paysans normands. Prudents, ils ont souvent conservé un petit lopin de terre tout en allant chercher un "revenu de complément", vite devenu principal, chez Ferodo. Mais les jeunes "chevelus" de l'usine aussi (30% du personnel) l' aiment bien.
Dans l'usine numéro 1 de Condé sur Noireau (1300 salariés), le "petit-chef" de l'atelier de Firmin, s'appelle Collin. C'est un nerveux. Il n'est pas populaire. Un jour, les jeunes ont tenté de le calmer: ils l'ont placé de force dans une étuve; puis, comme il suait et puait, sous les pales bruyantes d'un gros ventilateurs.Très près...Ça n'a rien donné. C'est un cas difficile...
Le 16 décembre, donc, ce "cadre" ordinairement insupportablepulvérise ses records. Massonne a fini sa journée. "Moins trois..." Stoïque, il compte ses pièces. Il est content. De jour en jour, les "valeurs" (cadences) s'accélèrent. Les autres "vieux" peinent à suivre. Les jeunes s'y éreintent. Lui, est dans la fourchette.
Mais Collin en veut plus. "Toujours plus"...Il ne peut accepter qu'on finisse "avant l'heure". Comme lui, c'est en s'agaçant du "temps de flânerie" de l'ouvrier d'expérience, temps de la pensée, aussi, que le rigide ingénieur écossais Frédéric Winslow Taylor, maître à penser du nazi américain Ford, inspirateur lointain du chef Collin, de Ferodo (Orne), a inventé son système maléfique permettant de réduire ce genre de "temps mort" au zéro absolu. Son adepte de Condé n'en pense pas moins.
- "Demain, tu m'en feras le double", lâche Collin à Firmin.
- "Si tu veux que le te plonge la tête, et le reste, dans le bac à acide qui est là, tu me le répètes, répond - en substance - le brave et bon Massone à son supérieur hiérarchique. Sont inclues dans "le reste" précise placidement "pépère", les parties les plus sensibles. Cet homme du bocage pratique, sans vraisemblablement la connaître, la devise chère à la G.P. de Nantes, et aux "colonels" de l'armée secrète des maos: "Je ne menace pas. J'informe". On ne parle pas en l'air. On ne dit pas tout ce qu'on fait, mais tout ce qu'on dit, on le fait.
"Pépère" rouge de colère est tout disposé, ça se voit, à prendre le blanc-bec arrogant par le fond de la culotte,d'une main, et de l'autre par le col de sa chemise, puis à le faire basculer, d'un geste franc de paysan, dans un autre monde, décapant. Du coup, le dialogue qui s'engage, succinct, de prendre un tour lui-même...acide. Le ton monte. Un coup part. Lourd. Collin s'en va, lunettes brisées. Il pleurniche - et réclame un jour de mise à pied pour l'ouvrier.
Mais la hiérarchie veille. Collin est "chef": mais "de section", seulement. Le dossier remonte. Chef d'atelier, Chéenne: "Deux jours"... Bachelet, directeur de la fabrication: "trois jours"...
La chaîne administrative fonctionne. Où va-t-elle s'arrêter? Au chef de personnel, Leblé. Ce grand maso est un récidiviste, pervers. "A l'insu de son plein gré", il s'est déjà soumis aux rites stricts et sévères d'une séquestration de plusieurs semaines. C'était à Sud-Aviation de Nantes-Bouguenais, d'où il vient. Et c'est ce mouvement qui a mis sur orbite le mai 1968 des usines occupées. Otage alors presque anonyme noyé dans une palanquée de "prisonniers de grève", Leblé a contribué, sans l'avoir franchement revendiqué, au lancement du mouvement gréviste, dans l'Ouest, d'abord - Renault-Cléon, pas loin de Ferodo, puis à Flins, Billancourt, et tout le pays (voir page).
Depuis, il a préféré prendre un peu de distance avec la Basse-Loire. Mais il en a la nostalgie, c'est clair. Il en redemande.
- "Mise à pied?" - "Vous rigolez!"
- Ni un jour, ni deux, ni trois..."C'est de la gnognotte"...
- "Bac d'acide?" Firmin a mal parlé.
- "Lunettes cassées?" C'est un violent. "Injures et menaces à un supérieur"...A la porte, sans indemnité, et sur le champ! "Ah! mais!..."
Licencié fataliste, l'ex-O.S. Massonne demande son compte. Il repasse par l'atelier, tirant un peu la gueule. - Un jeune: "Qu'est-ce qui ne va pas, "pépère"? - Ils m'ont viré, je m'en vais. - Qu'est-ce qui leur prend? - Trois minutes..., comptage des pièces... "Demain, tu m'en feras le double", acide, gifle, lunettes..." - Le jeune actionne une manette. Coupure de courant. Arrêt des chaînes. Assemblée générale. Grève. - "On séquestre?" - Ouiiii!... - On prend qui? - Collin, trois autres cadres, et le gardien-chef, en prime - que rien n' obligeait à noter les retards, en douce, tous les jours, sur son petit carnet...
Le chef Collin n'est pas content. Le bac, les verres et la monture, l'autorité bafouée...Et maintenant "cette bande de trous-du-cul, ces pedzouilles", qui le placent en garde à vue comme un malfrat, jouant aux preneurs d'otages - Tupamaros du pauvre, dans le bocage vert... A son tour, il se révolte. Il fonce dans le tas. Mais les voies du seigneur sont impénétrables, comme la mêlée fermée du "pack " de Ferodo.
Renvoyé derrière la ligne d'avantage, le chef déchu de son piédestal se retrouve...devant un appareil photo. Un farceur a glissé un joli nœud coulant tout près de son cou. Juste pour l'image. Désagréable, tout de même. Mais l''heure des plans fixes passe. Place à l'audiovisuel. Les caméramen de Télé Normandie déboulent. Ils veulent "du vécu, coco!" Ils sont gentils. On leur en offre. Un des otages a envie de soulager sa vessie. Serré de près par six O.S.-geôliers, vigilants, l'œil sur ses plus infimes (intimes) mouvements, il est filmé: aller, retour, et entre les deux. Une séquence d'anthologie. "Révo-Cul-dans-la-Chine-Pop" - Révo-quéquette-dans-la-Normandie-basse...La télé s'abstiendra de la diffuser, elle reste dans les archives. Avec le film complet d'un conflit-cas-d'école, promu comme tel par les maos, dont la nouvelle presse, ancêtre, hélas, du fade Libération de Serge July, promeut alors partout les idées proches des leurs, quand elles sont devenues "pratique de masse" - et même là où ils ne sont présents qu'en tant que journalistes.


"Prendre les patrons en otage, c'est juste"


"Prendre les patrons en otage, c'est justice, écrivait La Cause du Peuple dans un des tout-derniers numéros précédant la fusion avec le magazine ami "J'Accuse", le 33 (8 janvier 1971). "Nous mettons hors circuit la justice officielle (...)
Le plus dur, c'est d'arrêter les salauds. Ils sont protégés par leur autorité, et toutes sortes de polices.
Le meilleur moyen, c'est de les séquestrer sur les lieux de notre travail, aux yeux de tous. On évite la police, et on bafoue leur autorité: imaginez un patron accompagné par les ouvriers quand il va pisser.
Quand ils n'ont plus une goutte de sang dans le visage, qu'ils sont nos otages pendant une journée, une nuit, et que ça peut durer, on leur demande réparation(...) Désormais, prendre comme otage les patrons dans les grandes usines de France, c'est juste."
L'analyse s'inspire, c'est clair, des événements de Ferodo. Ils n'ont pas eu les honneurs de la grande presse, ni du vingt-heures national. Dix jours plus tard, le même article, dans le même journal, sera largement diffusé aux Batignolles par Serge Roger, qui, délégué CFDT démissionnaire du syndicat pour "clause de conscuence " maoiste, jouit d'une bonne cote dans toute l'usine, par Yves Bignon, le deuxième "établi", entré sur le terrain en deuxième mi-temps par un bon choix du "coach", fils d'un marchand de bestiaux de la région de Rennes, et par "Cochise" (Denis Gayraud), un "quadra" tout de ruse et de finesse, fils de famille "outcast" passé par un engagement volontaire pour la guerre de Corée, avant l'usine, et pilleur d'armurerie au cours de l'émeute des "Cinquante Otages", en 1955...Son visage buriné de rides autour d'un nez en bec d'oiseau de proie donne l'allure d'un vieux chef de tribu indienne à cet impénitent bricoleur de voitures, vivant avec sa femme, la ronde et gaie Jenny, dans la "cabane" qu'ils ont construite de leurs mains, week-end après week-end, à Gaschet, au bord de l'Erdre.
Recrue de l'année 69, cet ouvrier professionnel (O.P.), devenu le discret stratège du "Comité de Lutte" des Batignolles officie comme rectifieur de cylindres sur une très grosse machine.


Adrienne


A Billancourt, le même travail pédagogique de diffusion de l'information, et d'analyse "en vue de l'action", sera assuré - à l'occasion, notamment, du grand "potlatch" prolétarien sur les chaînes de l'Île - par "Roro le mammouth", Saddock Ben Mabrouk, "Bouclette du G.O.A.F.-Robert", "Jean-Marc Moto", "Pépère" du "G.O.A.F.-Quatre Pattes", les deux José portugais (Duarte, l'officier déserteur de la guerre coloniale d'Angola - aujourd'hui en Australie - et Alves, le mastoc sombre à la sévère barbe noire de conquistador sous un regard de feu)...
Le "groupe de porte", devenu "détachement de porte", compte maintenant dans ses rangs une des militantes les plus solides que la Gauche prolétarienne ait jamais eu, Adrienne. Cette "fille de bourge" du cinquième arrondissement a "fait la route" quelques années avec un musicien anglais avant d'aller étudier le théâtre No, au Japon... Responsable du Service d'Ordre des Beaux Arts occupés, en 1968, cette organisatrice-née, aux nerfs solides, réputée pour son calme dans les moments de baroud, avait elle-même dressé les plans architecturo-militaires de la barricade géante de la rue Gay-Lussac, au plus fort du mois de mai. C'est elle qui en avait choisi l'emplacement, en fonction de critères aussi poétiques que stratégiques, à deux pas du lacis de petites rues de "La Mouffe", son "coin" - "base américaine", à l'époque, de tout ce que les Etats-Unis déboussolés produisent de "musicos" déjantés, de "freaks", de G.I. noirs déserteurs de la guerre du Vietnam, en fuite, de "Black Panthers" en vadrouille, mâles et femelles, ou de guerilleros urbains de la tribu des "Weathermen" - mais aussi d'infiltrés professionnels ou amateurs des "stups" américains (DEA), du FBI, ou de la CIA...
Adrienne était une des filles de la colonne de Renault-Flins, en 1969. Elle est ensuite allée militer aux portes de Billancourt. C'est dans sa Méhari, succédant à un joli cabriolet rouge-vif, un peu voyant - intercepté à Flins avec un coffre rempli de barres de fer..- que Pierre Overney gagnera l'usine, pour y trouver la mort, en 1972.
Plus tard, cette héritière d'une famille d'entrepreneurs du bâtiment, fortunée, soigneusement bichonnée par le dernier carré des partisans de "Pierre Victor", fournira l'argent nécessaire à l'achat d'une belle maison de Verdier, dans le midi, qui deviendra le siège des éditions du même nom.
C'est là que seront publiées les œuvres austères et savantes - empreintes de la philosophie morale la plus abstraite et la plus éthérée - de l'ancien théoricien de l' "idéologie de servir le peuple", des cassages de gueules de petits-chefs et de la lutte violente, transition vers la "guerre populaire prolongée", et de ses derniers disciples, indécrottables.
La "bande de Verdier" s'est abstenue, à ce jour, de "taper" dans l'argent généreusement donné par Adrienne pour publier les réflexions sur l'éthique, la responsabilité, et, pourquoi pas, l'argent (qu'on imagine, elles aussi, pleines de hauteur) d'un des plus fervents "établis historiques" de Renault, compagnon de cette ardente et dévouée militante - qui, entre deux séminaires sur la Morale avec un très grand M à l'écoute de "Victor", puis une conversion, sous sa férule, à l'étude des textes de la Torah, et à l'Hébreu, lui infligera une trahison érotico-financière d'un rarissime cynisme. Il ira jusqu'à pomper sans rien lui dire l'argent d' un compte qui leur était commun, en principe dévolu au financement d'une association, pour financer, non des études néo-rabbiniques, parfois chères, mais... les opérations de chirurgie esthétique de sa "maîtresse cachée", son "deuxième bureau", comme on dit à Dakar, une plantureuse africaine...
Quand Adrienne s' en apercevra, la chose durait depuis plusieurs années. Il l'enverra "bouler", la traitant de "bourgeoise"...Allant même jusqu'à lui infliger, en plus du vol, et du viol de sa confiance, de sévères leçons à prétention idéologico-politique - chez les liquidateurs du clan "Victor", la "Morale" à vocation strictement externe, généreusement dispensée tout azimut, est la dernière trace qui reste d'un "passé qui ne passe pas".
Risquant d'être elle-même traînée devant les tribunaux pour escroquerie, car c'est l'association qui a été dépouillée de ses réserves, et pas elle, seulement, Adrienne devra porter plainte. Et, pour éviter que ce répugnant scandale, car c'en est un, ne les éclabousse tous dans l'enceinte ouverte au public d'un tribunal, les curieux "séminaristes", "blé tendre", sectateurs de l'impérieux fondateur, repenti, de la Gauche prolétarienne, devront réaliser leur dernière "mobilisation militante" en "solidarité" avec la malheureuse escroquée - dont la belle maison de Verdier abrite certains de leurs conclaves, et les "procès-verbaux", retouchés ou pas, du C.E. de la G.P., soigneusement rédigés, et conservés, par un des frères de l'intransigeant "Victor"...
Ces secours, de haute valeur éthique, n'ayant pas suffi, il faudra quatre ans de psychanalyse à cette femme de cœur, blessée, restée d'une énergie farouche, pour remonter la pente...
A 60 ans aujourd'hui, rayonnante de beauté, de joie de vivre, et de tendresse humaine, elle a réinvesti son merveilleux sourire, serein, et son potentiel de générosité, resté absolument intact, dans le domaine du "nouveau cirque".
Elle se consacre jour et nuit à un travail d'éducation, exemplaire, de petites gamines noires du Boulevard Ney - "mauvais quartier" du XVIIIème, au nord de Paris.

Tout passe par leur initiation aux beaux métiers du cirque, où Adrienne, forte dans les arts de la scène, excelle elle-même depuis longtemps. Elle leur y donne des bases solides, en matière d'acrobatie, de jonglage, et de spectacles donnés avec des animaux dangereux. Elle leur fait don d'un mode d'expression, créatif, où investir, dans un art populaire ancien, riche en engagement du corps comme de l'esprit,leur trop plein d'énergie. Leur évitant ainsi, on peut en formuler l'espoir, de finir manipulées, exploitées et "dépouillées" par les jeunes fauves, dangereux, qui rôdent, sur les boulevards mal famés de la jungle urbaine proche du chapiteau, autour de "grandes sœurs" de 16-18 ans aux visages ultra-maquillé d'adolescentes déjà usées, petites fesses bien moulées dans des mini "fluo", ultra-courtes, les seins pointant sous des T-shirt de la même boutique...
Gageons que les très jeunes maquereaux du secteur n'auront pas, s'ils parviennent un jour à les arracher à l'influence de la victime, escroquée, de l' "établi" de Billancourt, le culot de leur distribuer, en plus de quelques baffes, des leçons de morale issues de textes pour eux sacrés...


A Renault, donc, Adrienne, le futur escroc moraliste qui va la dépouiller, et toute la bande, "popularisent" la suite de la saga des Ferodo, qui circule aussi des Bartignolles de Nantes, on l'a dit, à Flins ou Cléon, Citroën, Chausson, Coder-Marseille, Peugeot-Sochaux, Peugeot Mulhouse ou Peugeot Saint-Etienne, au fond des puits de mine de Bruay en Artois, dans les chantiers navals de Dunkerque, de Saint-Nazaire ou La Ciotat, à Berliet, Norev, ou Brandt, à Lyon, Neyrpic ou Caterpillar à Grenoble, et dans la mégapole sidérurgique éclatée coulée dans la vallée de la Fensch, en Lorraine, avec ses noms en ange (Hagondange, Hayange, Fleurange etc...).
Un public désormais fidélisé suit de semaine en semaine le conflit de Condé sur Noireau, feuilleton plus vivant que les navets de la télé, passé de La Cause du Peuple au numéro 1 du magazine J'Accuse - lié à l' "ex-GP" - paru le 15 janvier, deux jours avant la "grande lessive" des Batignolles - et sept avant le bal des chaînes à Billancourt (lire page)


Séquestration, Terreur, torture et dictature


Comme le précise "J'Accuse", dans cette usine où l'on travaille sur des produits chargés en plomb, et même en litarge (oxyde de plomb pur), pour le "mélange à sec" destiné aux patins de freins (à la "chaîne des pesées"), on manipule aussi dangereusement chaux vive et résine. Ce n'est pas drôle tous les jours. Alors, quand les occasions de se détendre un peu sont là...La (première) séquestration s'est faite au son d'une musique Pop.
Toute la nuit d'une "boum" aussi prolétarienne que satanique, les mutins de Ferodo, qui sont aussi des "djeunes", aussi familiers des "chaînes" (Hi Fi) que de celles de l'usine, ont "balancé la sauce, à plein pot" dans les oreilles des responsables du malheur de Firmin - devenus leurs otages d'une nuit, et plus, si affinités.
C'est la technique de "supplice des tympans", utilisée depuis, dans un tout autre contexte, par le Shin Beth contre les jeunes "chebab" palestiniens lanceurs de pierres, ou à Guantanamo, dans le cadre de ces "interrogatoires renforcés", paraît-il démocratiques, pas-assimilables-à-la-torture, mais comparables, tout de même, à l'antique supplice de " la goutte d'eau" de la Chine des anciennes tyrannies, utilisée, dit-on , aussi - des deux côtés? - pendant les deux guerres d' "Indochine"...
Une goutte, une seule, tombant régulièrement du plafond, mais toujours au même point d'un crâne rigoureusement immobilisé, devenu bientôt caisse de résonance affolée où le cerveau explose, quelle différence, au fond, avec une mélodie en boucle, une seule, toujours la même, mais fort, et jour et nuit, chassant toute possibilité de repos ou de sommeil - ou transformant les rêves en cauchemars hurlants, effroyables...
Torture contre torture? Dictature contre dictature? Ou démocratie directe contre (absence de ) démocratie industrielle? Symétrie, en tout cas, au cœur de l'antagonisme...Tant il est vrai que, si l'usine c'est ça, et le traitement réservé par Collin à l'ouvrier Massonne, après tant et tant d'autres, "patrons, c'est la guerre", pour reprendre une des manchettes les plus célèbres, et les plus simples, qui ont fait la gloire de La Cause du Peuple...
La lente torture de masse du système Taylor-Ford, faisant de l'ancien "ouvrier", auteur et maître d'une "œuvre", un mutilé de l'âme, lobotomisé, robot à peau humaine peinant mécaniquement huit heures par jour au moins, cinq ou six jours par semaine, et onze mois sur douze, débouche sur un océan de haine, longtemps tue - que l'irruption des "partisans" maos dans les soubassements obscurs de la société française des dansantes "seventies", révèle et, du coup, libère.
Le progrès, ça? Vous n'avez rien d'autre sous la main?
A Ferodo, usine bas-normande en révolution vivant pour un moment sous le règne de la Grande Terreur, les garde-chiourmes des O.S., à leur tour martyrisés, parviennent, tout de même, de temps en temps, à s'assoupir. Ou font semblant. - Erreur. Ces rois déchus de la garniture de frein devenus simple monnaie d'échange contre la réintégration de l'ouvrier Massonne, déjà à La Conciergerie, dans la peur d'un toujours possible billot, ou de la corde, et envahis des pires cauchemars d'un soir dont rien ne peut leur prouver, à cet instant nocturne, qu'il n'est pas le dernier, sont réveillés brutalement par leurs geôliers à grands coups de pied ou de poing donnés près de leur tête endormie, dans la cloison.
Pisser, ça, ils le peuvent.
Pour peu qu'ils le demandent, gentiment.
On n'est pas au goulag.
Mais il y a, malgré tout, des règles, de politesse...
Même quand Télé Normandie n'est plus là, c'est un "GIGN" prolétarien de 15 "gros bras" qui serre les otages de près jusqu'aux urinoirs-même.
Toute superbe évaporée, braguette ouverte, ils doivent y exhiber leurs avantages naturels, puis se vider la vessie, et faire tomber la petite gou-goutte comme des grands - sous les commentaires narquois des Spartacus du bocage.
Les choses traînant.
Une deuxième nuit se prépare.
Les syndicats ont suivi jusqu'ici sagement leur base déchaînée.
Pour faire un geste, tout de même, et préserver au moins l'avenir, en tout cas le leur propre, les délégués proposent des lits de camp aux prisonniers. Refus des ouvriers. Net et carré.
Du coup, la diplomatie du lit de camp se retourne contre les intentions de ses petits Kissinger. Rupture de l'approvisionnement en cigarettes et vin des "prisonniers de guerre" .


Oui, la "haine de classe" est là, qui elle aussi, vient de loin, et constitue l'humus toujours fertile sur lequel ont fleuri, par exemple à CODER, ou à Renault, ces G.O.A.F., embryons d'un "pouvoir rouge" organisé, dont le souvenir fait trembler la voix de l' "établi" Theureau, repenti et revenu à la case "intellectuel bourgeois, peinard", après une fugitive escapade...
Cinq cars de garde-mobiles font leur apparition sur la place de Condé. Les six autres usines Ferodo du bocage débrayent comme un seul homme. mais le préfet, sans doute lecteur assidu de La Cause du Peuple, flaire l'odeur d'un de ces "soulèvements populaires" que la G.P. a toujours annoncé clairement préparer, et dont le parfum de poudre flotte au-dessus du bourg, des champs, et de la paisible rivière...
Toute intervention active est donc interdite aux forces de l'ordre. La troupe reste en attente, à une portée de fusil lance-grenade de la "prison du peuple" où la Contre-Terreur surgie pour le salut de l'ouvrier Massone s'étend des séances de pipi en public à la torture Pop, en musique.
Dimanche soir, 21 heures, négociation "bouclée": accord.
Réintégration de Firmin contre une lettre d'excuses à Collin - et la libération de tous les prisonniers.
C'est fait.
Mais le lundi 21, les Ferodo découvrent "Pépère", sous sa casquette. Déboussolé, il erre sur le parking.
On vient de lui signifier qu'il n'avait, encore, rien compris.
Il n'est pas écrit "réintégré", mais "réembauché": donc, dans une autre usine Ferodo, loin du bloc fraternel qui, après lui avoir tendu la main, s'était soudé autour de lui pour le pousser jusqu'à l'intérieur de l'en-but, pour un essai de rêve...Mais le juge de touche a levé son drapeau. Et Firmin perd, du coup, ancienneté et primes: une baisse de salaire réel, donc, de 6% - plus le coût de huit jours de mise à pied, "Ah!mais..."
"Tu rentres avec nous, lui disent les jeunes O.S. Ils sont bientôt deux-cents autour de lui, à l'intérieur de son atelier. Grève sur le tas, immédiate. Cortège dans les autres secteurs de l'usine. Assemblée Générale.
- CFDT: "Vous voulez vraiment séquestrer?" - Ouiiiii!!!iiiiii!!!...
- Bon, si vous y tenez...Aux voix!...". Unanimité, à main levée...
Forts de cet acte de démocratie participative-révolutionnaire, les Sans-Culotte de Ferodo attrapent les deux premiers cadres qui leur tombent sous la main. Puis ils s'en vont "faire le marché" à la sortie des bureaux. Tri sur le tas..."Celui-là, on le garde..." - "Celui-là, laisse-le passer, il est pas vache"...-"On prend le grand, c'est le plus salaud." Total, quinze.
- CFDT: "Les gars, vous n'êtes pas raisonnables...Deux ça va, mais quinze...Les trois quarts de ceux que vous avez retenus sont syndiqués...
- S'ils sont syndiqués, ils n'ont qu'à faire grève!..."
Aidé de la CGT, le syndicat modéré parvient à faire filer, au bout de deux heures, les quinze otages de la deuxième séquestration, écourtée.
Mais la grève, elle, continue.
Et l'imagination reste au pouvoir.
On fait dans la déco, maintenant. Une caisse comme un cercueil, une croix: "Ci-gît Collin"...Un tambour de frein comme gerbe; un livre d'or, à signer; une branche de sapin dans un verre d'eau comme goupillon. Chacun asperge le "cercueil" du "mort" en arrivant, "Amen"...
On est bien dans la plus vieille France, "de souche", celles des vraies profondeurs, que les sondeurs voient mal, et que les urnes reflètent, de temps en temps, mais dans le miroir déformant d'un système parlementaire gangrené, où la "représentation" intégrée à la "société du spectacle" n'incarne plus rien...
Un parti des maos, parti du peuple uni de tous les Firmin de France, des "Jacques" urbains de la guérilla d'usine, fraîche et vive aussi dans les campagnes, ira presque jusqu'à son baptême, deux ans plus tard, en 1973, autour des Lip et du Larzac, des occupations de maisons vides, en masse, ou des grèves du Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA) contre le racisme et pour la Palestine, actions directes et populaires cristallisées autour d'un quotidien tout neuf, "sans pub et sans capitalistes", nommé Libération. La candidature présidentielle, restée virtuelle, de l'infatigable rassembleur de toutes ces aspirations, devenues foules, l'anti-Collin, le chef d'atelier progressiste Charles Piaget, subversuf réaliste et chrétien révolutionnaire au pays de Fourier et de l'utopie souriante, pouvait lui donner corps.

Mais c'est à ce moment, Toussaint 1973, lendemain aussi de la guerre du Kippour (octobre) qui remet la Palestine en Une, que, calibrée au millimètre, l'autodestruction en vol de la secte des grands sorciers maos, devenus rats de sacristie ou plutôt de synagogues, viendra tout démolir, juste à temps pour faire avorter l'enfant des barricades de 1968 et de la sainte colère d'usine, toute entière dressée contre une société qui détruit les cerveaux au travail, puis le travail lui-même, et le principe de dignité qu'il porte au sein de la société - en faisant société humaine, et non machine à produire des marchandises, ou du "cash flow"...Deux conceptions, donc, de la "valeur".

Mardi 22 décembre 1970, à Condé sur Noireau, dans l'Orne, des sanctions tombent contre neuf (supposés) meneurs de la Terreur chez Ferodo. Mercredi 23, grand rassemblement ouvrier devant l'usine de Condé. Les entreprises voisines, à commencer par les six autres du groupe, en grève illimitée, ont envoyé du monde...Worthington (qui va bientôt reprendre un atelier dépecé des Batignolles de Nantes), Lasten, MSE...Des débrayages massifs ont eu lieu dans toute la région. Le jeudi 24, jour de Noël, nouveau meeting...Là-dessus, réveillon. Retour. Gueule de bois. Onze licenciements.
Le 20, un tract CGT-CFDT de Ferodo disait: "Les travailleurs ont obtenu l'essentiel, et rapidement, grâce à cette nouvelle forme d'action qui répond par une certaine violence à la violence de la direction..."

Une fois de plus, on peut le constater:l'action prolétarienne directe ébranle les syndicats. Ici, dans le bocage de l'ouest, comme à Billancourt, aux Batignolles de Nantes, à Coder-Marseille, à Usinor ou aux chantiers navals ACDB de Dunkerque, dans les mines de charbon du nord, à Sochaux, ou en Lorraine...Mouvement cahotique, contradictoire, mais bien réel. Fait d'avancées, de reculs... Les syndicats bougent, calent, bougent. Le 27 décembre, à Ferodo, régression: "le syndicat CGT affirme qu'il n'est pas pour les formes d'action dont l'objet est la séquestration de personnes, même de la direction."


A Nantes, c'est La Cause du Peuple en main, aux cris de "Ferodo, Ferodo" que les lutteurs maos des Batignolles ont fait leur part de "lessive" des grands bureaux, ... (lire page).
A Billancourt, deux voies s'opposent, clairement.

Poussée par l'extrême-gauche classique, la CFDT propose une "grève illimitée". La CGT la met au voix. Elle est votée par une petite AG. Les maos, eux, n'y croient pas. Ils se sentent assez forts, maintenant, pour tenter une opération de boycott - au profit d'une intense propagande sur "d'autres formes de lutte", de type "action directe" ou "guérilla dans l'usine". C'est un risque. Il paye! Dans tous les ateliers actifs, on boude la "grévette syndicale". Les ouvriers restent sur les chaînes. On discute séquestration, correction des chefs, ou sabotages.Pouvoir ouvrier, bref...
Le vendredi 27 janvier 1971, les syndicats en sont réduits à chercher une porte de sortie, en forme d'appel à une "mini-grévette" de 4 heures...Elle dilue le mouvement, qui part en quenouille...


Le "G.O.A.F. quatre pattes" de Billancourt


Entre temps, le 23 janvier 1971, au département 38 de Billancourt,
un ouvrier qui a eu un doigt de la main gauche écrasé par une machine à souder demande à changer de place. Il voudrait se servir, plutôt, de la main droite. Refus du chef. Le gars demande un "bon de sortie" une autorisation de s'absenter de l'usine un petit moment, pour une course urgente. C'est une forme d'insolence sans aucune gravité qui a tendance à se répandre. "Le chef me prend la tête, je sors faire un petit tour - avec sa permission..." Et ce n'est rien au regard du refus, inhumain, de changement de côté - qui ne coûtait pas un sou à l'entreprise.... Réponse hiérarchique: avertissement! Un de plus. Un de trop.
Le deuxième G.O.A.F. va naître.
Après des discussions discrètes, les ouvriers procèdent à de premiers repérages. Ils observent minutieusement les habitudes du chef, Mangan, et élaborent leur plan "militaire".
Au cours d'une réunion du Comité Exécutif où, exceptionnellement, un ouvrier de Renault, "soldat" de base de ce groupe d'autodéfense, a été convié à venir raconter, directement, son expérience, ce "prolo" d'une bonne quarantaine d'années, parfait français moyen, avec, déjà, quelques cheveux gris et une petite bedaine naissante, combattant anonyme de cette armée de l'ombre, prolétarienne, qui fait alors "ses classes", nous décrira lui-même par le menu l'action de ce qui restera dans la chronique comme "le G.O.A.F - Quatre pattes du 38".
- "A l'heure du casse-croûte, nous nous approchons de notre objectif, le bureau de Mangan. Nous y allons en marchant à quatre pattes pour ne pas être repérés..." (Les parois vitrées des bureaux de surveillance s'élèvent au-dessus d'une petite cloison de bois d'environ un mètre de hauteur.) "Deux ouvriers nous remarquent. Nous marquons un temps d'hésitation. Ils s'énervent. Par gestes, ils nous secouent: "Allez-y, les gars! Qu'est-ce que vous f..."Oui, comme le disait Pierrot, entre deux "han!" de bûcheron, dans le métro, mais pour rire, "les masses sont avec nous", maintenant. Et protègent ceux qui prennent en charge la défense de tous, quand c'est à la "guerilla" de parler. Fût-elle "mini-guerilla", ludique et transitoire: car, après un temps fort comme le traitement de Robert, à Bir Hakeim, à la chaîne de vélo, et au marteau, un peu de violence en économise beaucoup. Et il n'est plus besoin de faire couler le sang, pour une riposte ponctuelle à chaque humiliation, à chaque injustice. Comme dans le cas des paysans de Nantes, "mouchant" le baron Guichard à la bouse de vaches, et comme dans un autre cas, au moins, bien spécifique, et dont on va parler, (lire page), un peu de merde suffit. C'est plus humain, au fond - et surtout d'une efficacité presque égale "Maxima a minimis", économie de moyens, Leibniz, toujours. Quand le "binôme opérationnel" sortdu bureau de Mangan, le ménage a été fait. - "On a tout saccagé, poursuit ce deuxième "pépère", "clone" du brave Massone de Ferodo. "On avait apporté de la merde, dans un pochon. On l'a répandue sur ses papiers, sur le bureau, jusqu'au plafond...Sans oublier de saloper aussi ses habits, et d'écrabouiller soigneusement sa paire de lunettes...".
Un premier tract circule. Il fait débat. Certains trouvent que le G.O.A.F. n'ena pas fait assez, jugeant l'opération "merdique"...D'autres, au contraire, trouvent la punition excessive, et surtout de mauvais goût. Mais le bilan final est tiré par le chef Mangan lui-même. Indemne physiquement, contrairement à d'autres, mais pas mentalement, ridiculisé, autorité bafouée, "traité comme une merde", à son tour, il prend 10 jours de congé...


"Je ne menace pas, j'informe..."
- "Couché, Gilberto!..."

Drouin, Robert, Meynard. Mangan..: le message commence à passer. Il est clair. Mais il existe toujours des "lourds", au faible niveau de conscience, en retard d'une époque...C'est le cas de Gilberto, un régleur des magasins du rez-de chaussée, qui semble avoir du mal à comprendre les régles du nouvel "ordre juste" en voie d'instauration, maintenant, à Billancourt - et va bientôt"libérer l'iniative", à large échelle, permettant l'éclosion d' unvrai conflit d'envergure, en mai...
"Moi je vous emmerde, dit-il aux ouvriers maos... "Je suis du côté dupatron! Voilà!".
Un troisième G.O.A.F., pour le principe? Pas la peine. Un simple bout de papier suffit à le rendre plus réaliste. Un tract: "Gilberto, il ferait mieux d'apprendre le numéro de ses pièces, et de travailler dans son bureau,s'il ne veut pas avoir à apprendre son numéro de Sécurité Sociale, tranquille, à l'hôpital"...Il trouve l'avertissement collé sur son bureau. "Initiative de masse" enfin débloquée, une haie d'honneurl'attend à la sortie. Elle suffit.
"Je ne menace pas, j'informe": la devise est devenue celle des G.O.A.F...Et ça marche.
Comme en Ovalie, une fois le "trou" fait, la ligne d'avantage franchie, et la défense d'en face, déstabilisée, l'essentiel estaccompli: pour exploiter le déséquilibre ainsi créé, il suffit de bien observer, tête haut levée, dans une course lucide, les déchirures qui s'élargissent au sein du réseau défensif, et de faire circuler le ballon du bon côté, tous ensemble, jusqu'au bout, fluide...


"Qui a peur de qui?"

"Qui a peur de qui?", demande Mao à ce moment précis, dans une apostrophe à vocation géopolitique, mondiale, qui fait le tour de la planète -mais n'a pas toujours été correctement analysée, ni bien comprise.
Avec un penseur de ce niveau,
que peu ont lu vraiment, dans le dépouillement de l'étude, et sans orgueil, plus c'est simple, plus c'est fort - et la subtilité est là, dans la nuance. "L'impérialisme américain, qui ressemble à un immense monstre, n'est en fait qu'un tigre en papieren train d'agoniser lentement (...) Il est pris de panique au moindre souffle de vent dans les feuilles" (Déclaration du 21 mai1970 - agence Chine Nouvelle).


Quel rapport?

Contrairement à ce que pense, en effet, l'opinion de gauche pessimiste d'un vieil Occident qui s'oublie ou se renie, vautré dans l'Atlantisme (à Billancourt, le "fordisme") et ne croit plus à rien, ni à lui-même, ni à l'émergence des peuples en marche, y compris les siens, ni au progrès - sauf à l'extrême rigueur à l'enfermer dans les limites étroites de la science et de la technique, l'heure n'est pas à la venue au monde d'un nouvelle créature de terreur, une sorte de "Quatrième Reich" lisse, hygiénisé, étendant partout ses tentacules militaires comme les ventouses de la finance, et s'assurant "la conquête des esprits" (ref livre) par les tuyaux virtuels scintillant d'Hollywood à CNN, en passant par Microsoft et aujourd'hui le "net"...


Nous ne sommes plus au tout début de l'époque impérialiste du capitalisme d'Etat,
hybride déjà mondialisé né sous le traumatisme de toutes les Communes, et de la grande Révolution Rouge d'octobre, leur tout premier aboutissement.


Nous vivons un basculement du monde.


Comme le monde est un, cette rupture d'équilibre est sensible partout, et dans tous les domaines.

La double saignée de la double guerre civile européenne a fait son œuvre. Elle a mis à bas les anciens Empires, ceux qui faisaient qu'"impérialisme", dans le texte de Lénine, sinon dans le titre ( "L'impérialisme, stade suprême du capitalisme"), s'écrit toujours avecle s du pluriel...
Une puissance dominante s'est dégagée en 1945
, partageant son hégémonie certes, un temps, du début des années 50 à la moitié des années 70, avec un adversaire de l'est bientôt aspiré dans un mimétisme suicidaire, économique et militaire.
Mais dans la complexe partie de Go de la péninsule indochinoise où Washington a cru le moment venu d'abattre le marteau-pilon de sa puissance militaire, pour y faire une démonstration de force, irrécusable, et "pour mille ans", l'échec de cet "immmense monstre" (Mao) n'est pas une défaite conjoncturelle, de portée simplement tactique.
Et cela, le grand mandarin rouge et son Empereur de Chineaux pieds bien plantés dans la glaise, seuls, l'ont saisi.
Ils formulent les nouveaux paramètres de la période, partout pertinents.

C'est toute une façon de faire, de voir et de sentir, qui est en train de s'effondrer comme bientôt les orgueilleuse grilles du Palais de la dictature, à Saïgon, sous le simple coup de bélier du premier char d'avril 1975, dont la voie est déjà libre, en fait, depuis le Têt et cette année1968, magique. Et cette déroute du "fordisme" militaire, pensée McNamara peu de temps "pensée unique", qui est tout aussi bien celle des Collin de Ferodo, des Robert de Bir-Hakeim, et des Dreyfus (Pierre) - déroute, qui est notre victoire à tous, et pas seulement celle des jeunes femmes en vestes pyjama noir de l'Oncle Ho, a une portée stratégique, historique.Elle a valeur d'exemple. Plus, elle dresse le cadre, global, d'une époque.Et ceci concerne l'Europe aussi, la France elle-même, et Billancourt,Hauts-de-Seine, et son "Île du Diable", et son cinquième étage...


Après l'écroulement des anciens centres de pouvoir mondiaux rayonnant autour des métropoles européennes, dans un monde où l'URSS post-stalinienne à la fois amollie et crispée de l'époque Khrouchtchev-Brejnev a déjà, en réalité, renoncé, l'idée que la planète appartient de façon durable aux Maîtres de Washington ne s'est réellement établie, au fond, que chez les intellectuels médiocres et approximatifs de la médiacratie capitaliste, prisonniers de leur ego névrosé, qui ont,comme il se doit, un train de retard - ou se trompent, juste, d' époque...Dans le monde réel, et sur le théâtre du combat décisif, c'est l' adversaire choisi par Washington pour établir la preuve, sanglante,de l' invincibilité de son "big stick", qui a été le plus fort.


Et cette leçon dépasse de très loin le Vietnam, l'Indochine, l'Asie, oumême le rapport nord-sud, dans son ensemble.
Même s'ils ne sont pas encore, partout, le pouvoir, ce sont les peuples qui donnent le la, maintenant, qui sont les maîtres de la musique, et qui imposent, quand ils se donnent vraiment tous les moyens d'exercer leur entière souveraineté, les nouvelles règles du jeu.Dans un pays d'une taille et d'une population comparables au nôtre, confronté à un mastodonte, qu'il a su ficeler comme les nains, Gulliver, avantde le saigner à mort de millions de piqûres d'épingles,

la stratégie de la "guerre populaire prolongée", tirant toutes leçons "politico-militaires" de milliers d'années d'insurrections d'esclaves, de jacqueries, de "communes" ouvrières et de "guerre des paysans", a démontré que l'invincibilité est du côté des Sioux, maintenant - plus du génocidaire Custer.


Et voici que l'onde de choc propage l'idéal des vainqueurs, intégralement contenu dans leur démarche, dans la méthode, source de la victoire.


C'est par la mobilisation systématique de toutes ses composantes, de toutes ses énergies, de toutes ses forces, qu'un peuple devient lui-même.

Il ne revendique plus, seulement, comme droit, mais réalise, comme fait, l'accès au pouvoir souverain - de "superanus": supérieur à toute contrainte, que personne ne domine, maître, enfin, de lui-même... Dans ce "mouvement réel"... "abolissant l'état actuel" où Marx, visionnaire, voyait l'essentiel.


Pour en venir là, ici comme là-bas, pas de "modèle" à "suivre".

Le temps de l'obéissance aveugle, précisément, est terminé.

Il suffit de s'inspirer, librement, de l'esprit qui a soufflé: de Hanoï bombardée à mort, mais toujours renaissante, au "triangle de fer" reliant, ou coupant, comme on veut, Saïgon des maquis des épaisses forêts du Cambodge, où meurent les derniers tigres, napalmisés.
Et tout se concentre sur un impératif:unir.
Et pour unir, agir,
dans cette idée de l'action, elle même nouvelle, qui consiste avant tout à rassembler, contre un adversaire commun, clairement identifié, délimité, et désigné, puis à laisser parler, libérant leur formidable potentiel, les énergies ainsi concentrées.


C'est une force irrésistible, en marche, à sa cadence, celle d'immenses foules de la terre en train de se dresser, ou déjà debout, et dont procède l'Histoire.
Qui, les gens étant souvent moins idiots que ceux qui les dirigent - ou vivent dans l'illusion de les diriger - ne nous éloigne pas tant qu'on peut ici le craindre de l'usine Renault de Billancourt...


"La direction prend des sanctions contre les ouvriers...
Les ouvriers prendront des sanctions contre la direction..."


On a prétendu, folle idée, nous faire oublier que le temps de la Grande Peur n'a plus cours. Et que c'est de nous, les peuples, que les pouvoirs ont peur, désormais, manœuvrant à reculons, en défense.
Il est vrai que, depuis quelque trente ans, il y a eu un peu de mou autour de nous, voire en nous - du flottement dans la démarche. Vicissitudes, détail.
Mais l'onde vibrante du Têt, le nouvel an lunaire de l'offensive politiquement décisive du F.N.L. de la jolie madame N'Guyen Thi Binh et de l'invisible Pham Hung, enterré volontaire des trous à rats et à serpents creusés sous la forêt de Cu Chi et le "triangle de fer", a bel et bien balayé, de janvier à mars 1968, jusqu'à la France, où, dans une première vague de mouvements populaires que mai révèle, et que les maos, dans les trois ans qui suivent, libèrent, ce sont les ouvriers, cœur battant et puissant d'un peuple de travailleurs manuels autant qu'intellectuels, qui ont la parole - et, de ce fait, l'initiative...
Ils bousculent un pouvoir qui, lui, sous le masque de la puissance violente et menaçante, est "sur le reculoir" - et dans la peur.


Le 1er février 1971, à Billancourt,
sort un tract mao: bilan, et ligne. "La direction prend des sanctions contre les ouvriers...Les ouvriers prendront des sanctions contre la direction..."
On change d'échelle. Comptant " sur leurs propres forces" - en croissance - nous diffusons 30 000 exemplaires d'un tract "La Vérité vaincra". Il montre la réalité des luttes, notamment de l'Ile Seguin. Et circule dans toutes les usines Renault.

   

 

 


Le Mans 71

Les choses continuent à progresser. Dans la tête des O.S. sur chaînes, une "Révolution Culturelle" discrète, souterraine, souvent plus silencieuse que tapageuse, fait son chemin tranquille.
La Cause du Peuple la propage et la décante, partout.
Faits à l'appui.
Fin mars, c'est de l'usine Renault du Mans, dans la verte campagne sarthoise, que naît un puissant mouvement, au département FF, chez les jeunes O.S. de souche paysanne que l'abrutissement du travail robotisé rend fous. Comme il transforme en loups les blancs mouton de Ferodo, proche. Et comme il exaspère, à Billancourt, ces fils de paysans sans terre venus d'Afrique Noire ou du Maghreb pour découvrir, après la soumission coloniale et les tortures de la guerre, une forme encore inconnue d'eux d'humiliation, sur les chaînes...
Ceux du Mans ne râlent pas.
Ils ont décidé de redevenir des hommes, et donc exigent.
Puisqu'il faut bien prendre les choses par un bout, ils revendiquent un remaniement immédiat des "cotations de postes".
C'est cette nomenclature complexe, quasi indéchiffrable, et faite surtout pour l'être, qui permet aux ingénieurs de "ventiler" des salaires différents, ouvrier par ouvrier, en s'appuyant sur les évaluations des chronos et les appréciations des contremaitres.
Logiques, les O.S. de Renault Le Mans traduisent leur demande en chiffres: ils exigent une augmentation de salaire uniforme - égale pour tous.
Le mot d'ordre est lancé par 84 ouvriers - qui se déclarent en grève illimitée, avec occupation.
Cent ans presque jour pour jour après l'insurrection contre le gouvernement de Monsieur Thiers, coupable d'avoir abandonné le peuple qu'il "représente" à son sort, et la France à l'occupant prussien, campant, canons pointés, aux portes de la capitale, le 18 mars 1871, suivi, le 28, par la proclamation de la Commune de Paris dans l'Hôtel de Ville enfiévré, cette rébellion ouvrière des Temps Modernes irrigue jusqu'à ces campagnes, alors arriérées, qui avaient permis l'encerclement du premier pouvoir prolétarien de l'époque contemporaine, puis son écrasement au cours de la "semaine sanglante" suivant la reddition des dernières barricades des collines de Montmartre, de Belleville ou de la Butte aux Cailles, en mai 1871.
Sous la revendication salariale "anti-hiérarchique" gronde une remise en cause de toute la "cheffaillerie", donc de la machine à gaz Taylor-Ford comme système. Puisque demander X% "pour tous les salariés, de l'OS à l'ingénieur", comme le fait, à l'époque, la C.G.T., c'est entretenir le mythe d'une "unité du salariat" qui n'a plus rien d'une "unité de classe". Car de quelle "classe" sont -ils les instruments, ces "agents de maîtrise", innombrable armée de "cols blancs" payés à surveiller les "bleus", que le système fordien de la grande usine, au seuil de l'explosion, a généré, et dont la fonction n'est pas technique, comme l'était celle des "ingénieurs et cadres", dans le principe, mais répressive. Surveiller et punir...Salariés non pour produire, mais pour mater, au double sens de regarder et de réprimer: "matons" - comme on dit des gardiens, en prison.
"Ennemis de classe", et non plus "frères de classe", ils ne sont là que pour faire travailler plus dur les ouvriers - ceux qui n'ont que leur "force de travail" à vendre, et à qui on prétend maintenant acheter, ou louer, le corps, mais sans la tête.
Très vite, l'usine du Mans est occupée. Aimé Albeher y va. Tenter d'étouffer le conflit - comme l'écrivent les maos?
Pas si simple...


La CGT bouge, cale, bouge...


A Billancourt, Le Mans fait bouillonner.
Aux presses du département 38, "on voit que ça va barder, racontent les ouvriers maos. Notre système d'organisation informelle atelier par atelier ne pourra pas tenir. Il faut changer de braquet...On convoque alors une assemblée générale de tous les rebelles de l'usine, et on crée, officiellement, le Comité de Lutte Renault". Il sort ses premiers tracts sous cette signature, et convoque, chaque jour, "des réunions de 80 militants, environ."
Le 5 mai 1971, c'est au 74 que plusieurs chaînes débrayent, entraînant le 77. Une A.G. de 2000 ouvriers réclame l'occupation. Elle se forme en cortège, et s'en va "planter le souk" dans toute l'Ile Seguin.
Le 7, avec l'appui de la CFDT, le Comité de Lutte passe la vitesse supérieure. On s'installe dans l'usine, en force, et on y reste. Un "comité d'occupation" de l'Ile Seguin est élu par la base - et de petits "comités de grève" dans quelques ateliers.
Le 12, une AG commune aux départements 12 et au 74 reçoit une délégation venue du 53, qui demande du renfort pour évacuer les cadres, et quelques jaunes. Cent-vingt ouvriers marchent sur le 53, mais tombent sur un barrage de quatre-vingt costauds du S.O. de la C.G.T., qui les bloquent.
Le 14, Dreyfus décide un "lock-out" qui touche également Flins, où des incidents se sont produits...
Le 16, Roger Sylvain, le chef de la CGT-Billancourt, est accueilli par une bordée de sifflets...Sous les huées, il doit attendre dix minutes avant de pouvoir parler. La Régie propose un "relèvement des coefficients des O.S." - mais "sans incidence sur les salaires". Roger semble y voir une ouverture. Il est le seul. Comme en 1968, l'accord patronat-syndicats qui paraît laborieusements'esquisser, est mis en échec par la base.


"La Cause du Peuple - J'Accuse"


Comme ceux de l'usine, les dirigeants nationaux des maos sentent le moment venu de modifier les réglages, de bien assurer les nœuds, et de hisser de nouvelles voiles à l'approche de ce vent nouveau, qui se lève. Le 17 mai 1971, le mouvement dissous toujours, à cette date, plein d'allant, se dote d'une nouvelle arme. La Cause du Peuple annonce sa fusion avec J'Accuse, un magazine populaire de qualité, semi-professionnel, créé par des proches avec l'appui de journalistes de métier entrés en dissidence à la suite de l'affaire Jaubert (le tabassage ultra-violent d'un journaliste du Nouvel Obs, qui avait eu la très mauvaise idée de monter dans un car de police pour y acccompagner un blessé, à la sortie d'une pharmacie, après une manif écrasée dans le sang par les "brigades spéciales" (lire page).


"J'Accuse" a consacré le grand retour de Robert Linhart.
K.O. en mai, il s'est "établi" depuis chez Citroën. Avec l'aide de "Dede Narbonne", un jeune gars du midi ouvert et optimiste au bel accent chantant sous une tignasse frisée, ami de Pierre Overney qu'il entraînera plus tard, avec lui, à Billancourt - il y a construit, en toute indépendance, un Comité de Base autonome.
Comme Robert l'écrira dans "L'Etabli", un récit pur et clair, traduit en d'innombrables langues, dont le russe, le chinois, l'arabe et le vietnamien, ce Comité n'a rien d' "antisyndical" - contrairement à la ligne officielle de la direction de la G.P. que Robert, comme les "prolos" de Citroën ou de Renault, tient pour peu de choses...
A la différence du Comité de Lutte Renault, et dans des conditions, il est vrai, bien distinctes, il "bosse" au contraire en bonne intelligence avec la courageuse C.G.T. de cette usine fasciste.
Puis Robert s'en va sans bruit, lui que tout Paris dit "hospitalisé", "malade", ou "fou", faire son service militaire.
Il aurait pu jouer la carte d'une réforme pour problèmes de santé, réels ou supposés, ou d'une succession ininterrompue de sursis pour études, mais cet "intellectuel conséquent" - s'il en fût - veut absolument apprendre à se servir de ce fusil dont nous clamons qu'il tient tout pouvoir, quel qu'il soit, au bout de son canon ("Le pouvoir est au bout du fusil" - Mao)


"J'Accuse", journal solide, bien fait, juste à la bonne distance de l'action militante, élargit considérablement l'audience des maos. Fondé sur une information scrupuleuse, engagée sans être étroitement partisane, il donne une image de sérieux. On entre dans la cour des grands.
Malgré l'arrivée à la rédaction de l'imprécateur polymorphe André Glucksman - pour qui le jouisseur et cultivé Pompidou, bourgeois banal de la vieille droite, rallié au gaullisme après une guerre passée tranquillement dans son bureau de prof de Lettres, est une des innombrables réincarnations de Hitler, au même titre, "pensera"-t-il, le moment venu, que Ho Chi Minh, alors éârgné par son ire,Mao, sursitaire, Arafat, encore bien vu, Poutine voire Ségolène Royal, et après Rousseau, Hegel, Marx, et l'Eglise catholique, coupable d'avoir nourri le paganisme nazi...
Avec de tels clampins, La fusion est un pari, risqué. Il va marcher - ouvrant la voie à l'actuel Libération.
Après un "spécial flics", numéro-test liant l'affaire Jaubert aux sévices subis par Joël G. (" Ti-Jo "), l'ouvrier mao de Citroën "établi" à UNIC, puis un " Spécial Renault " tiré à 65 000 exemplaires, la sortie d'un "Spécial grèves" - " Le mai des ouvriers" - offre un instrument tout neuf au mouvement social qui fleurit, sous l'impulsion, essentiellement, des O.S, et à l'exemple de Renault, dans toute la France.


Billancourt: les "professionnels" (O.P.) du P.C.F.

entrent dans la danse


Mais le mardi 18 mai 1971, à Billancourt, ce sont les que 800 O.P.3 (professionnels parvenus au sommet de la qualification) du département RMO (Renault Machines Outils), bastion d'ouvriers professionnels de métier attachés à la CGT de vieille tradition, qui entrent en lice.
Avec l'aide d'Albeher, ils apportent leur soutien à la poussée des jeunes O.S. du Mans, deux fois moins payés qu'eux. Et n'y vont pas de main morte... Pour bloquer toute intrusion de la maîtrise dans leurs ateliers, partis en "grève sauvage", "à la "Mao", ils en soudent carrément les portes. La CGT organise un vote: 53% d'entre eux se prononcent...pour l'occupation pure et simple des ateliers.
La C.G.T. bouge. Et manœuvre. Globalement dans le bon sens.
On en a la confirmation le jour suivant, 19 mai, au Bas-Meudon. Partis en francs tireurs, 6 ou 7 gars, pas plus, ont décidé de bloquer la grande porte d'entrée. Osé. C'est par là que quelque 400 cadres pénètrent, chaque jour, à Billancourt.
Les grévistes forment une barricade de poubelles, de bennes, et de conteneurs. Déboulent cinq camionnettes de la CGT, remplies à ras-bord de 80 "forts des fonderies", la force de frappe. Les permanents du dernier carré de la "police syndicale" ont fait croire à ces fidèles militants, disciplinés, prêts à se faire couper en quatre pour la cause, et à en faire autant à d'éventuels "déviants", qu'au Bas Meudon, "les gauchistes tapent sur la CGT ".
Mais ces durs de durs n'ont pas le front bas qu'on prête, souvent à tort, aux "gros bras". La révolte contre le formatage fordien des esprits est à l'œuvre partout, jusque dans le S.O., où se concentrent ceux dont le cœur est aussi gros que les bras, mais qui n'en ont pas pour autant "un pois chiche dans le ciboulot", et ne se laissent pas, ou plus, balader comme des pions. Dès leur arrivée à la barricade, ils "pigent". A l'affût, eux-mêmes, de nouvelles façons de lutter sans sectarisme, ils refusent, mais tout en finesse, le rôle qu'on a tenté de leur faire jouer. Mieux encore, ils cherchent une solution positive permettant au conflit de rebondir, dans l'unité.
Ils prennent les maos à part: "Vous n'avez qu'à dire que vous enlevez les bennes: à condition que la CGT s'engage à bloquer, demain, l'entrée de la maîtrise!..."
D'autres scènes du même genre sont signalées, dans d'autres coins de l'usine.
Au 12/74 et au 38, où les maos sont "costauds", les ouvriers commencent à préparer et à peindre des panneaux, pour occuper. Les inscriptions se font en français, et en arabe. Au changement d'équipe, à 13 heures, à l'entrée principale, porte Zola, les prises de parole se multiplient en français, en arabe, en kabyle, et en espagnol...Les mots d'ordre jaillissent..."La paye complète le 22!" "Dreyfus, salaud, le peuple aura ta peau..."
Ce dernier slogan, tout dans l'esprit de mai, et inspiré de la sémantique imaginative des "lycéens anti-autoritaires" de Louis Le Grand, suscite des polémiques - aujourd'hui toujours actuelles...:"Si tu écris "Dreyfus, salaud", c'est que tu es antisémite...Tu n'as pas connu Buchenwald", grogne un front bas de la CGT, à court d'arguments rationnels, à un immigré porteur de pancarte...
Au 38, une poignée d'ouvriers s'asseoit par terre. Manifestant, ainsi, du simple contact de leurs fesses avec le sol de Billancourt, le début de l'occupation de l'entreprise. Un cortège s'ébranle. Il vient rejoindre ceux du 12/74. Le Mans vient de voter la poursuite de la grève. 'Le Mans, Billancourt, même combat!" "On est des hommes, pas des machines" ...La voie de l'occupation de Renault s'ouvre. A Billancourt, elle va durer 17 jours, devenant un événement social et politique de première grandeur. Elle permet aux maos d'asseoir ce qui commence à ressembler sérieusement à une hégémonie, inorganisée, sur l'usine, au fil des discussions et des débats dans les ateliers occupé. D'autant que le "commissaire politique" de l' "Île du Diable", Houcine, "libéré", du coup, de son exil à l'usine O, peut venir y rejoindre ses compagnons de la "base rouge" - cinquième étage...
La révolte des O.S., rejoints, à Billancourt en tout cas, par les O.P., secoue maintenant l'ensemble du groupe Renault, d'une usine à l'autre. Au Mans, les jeunes ouvriers, déchaînés, attaquent la chambre patronale. A Cléon, des affrontements de masse ont lieu contre la maîtrise. A Flins, même chose. On s'y canonne à la lance à incendie. Mille-huit-cents CRS envahissent le secteur, les ouvriers leur font face... Mai 68 revient?

Quand Billancourt valse,

c'est toute la France des chaînes qui se met à danser...

- Renault entraîne Berliet! -


Le mouvement déborde maintenant largement les limites de la grande firme.
Il s'étend dans l'industrie automobile.
A Berliet Vénissieux, le travail lancé par un premier "établi"
parti en franc-tireur (lire page) commence à donner ses fruits. "Ce que nous voulons, c'est être des hommes", disent les O.S. en colère.
Au VL1, atelier de montage des moteurs, une grève de 80 ouvriers, partie du tas, sème la perturbation depuis trois semaines dans tout le processus de production. L'atmosphère est tellement saturée de poussière qu'ils exigent, avant tout, "un quart d'heure d'oxygénation toutes les une ou deux heures". Plus 20F prime de salissure, et 30 centimes d'augmentation de salaire...Le tourbillon s'étend d'un atelier à l'autre, et même d'une usine à l'autre puisque, outre Vénissieux, Berliet comporte son ancien établissement lyonnais à Montplaisir, la vieille usine-mère, un troisième à Saint-Priest , et une dernière usine, la plus récente, la plus moderne, à Bourg...Partout, les délégués sont débordés...
A Vénissieux en tout cas, comme à Montplaisir, on a bien lu La Cause du Peuple, "J'Accuse", puis "La Cause du Peuple-J'Accuse".
On y a étudié l'expérience de Renault, mais aussi celle de l'Italie voisine.
Fiat - qui contrôle Berliet, en compagnie de Michelin - subit dans son usine de Turin les assauts finement articulés d'une classe ouvrière inventive cultivée, experte en "grèves de guérilla"...
Les bourrasques de vent d'une sorte de "mai rampant", s'étalant, là, sur plusieurs années, sèment des graines de révolte du nord au sud de l'Italie industrielle où les mouvements grévistes manifestent beaucoup d'esprit.
L'essor va malheureusement en être brisé par les "années de plomb", plaçant sous lourde chape l'initiative prolétarienne, après que les maoistes militaristes des Brigades Rouges, savamment infiltrés par les "services" de l'est comme de l'ouest, eurent fait le pas de trop en passant des cassages de gueule de petits chefs à leur "jambisation" (tir de balles dans les tibias ou les genoux, à l'Irlandaise), puis aux meurtres de policiers et de fascistes, et à l'enlèvement de "patrons" ou de politiques de très haut rang (Aldo Moro).
Frappant de façon pour le moins prématurée "au cœur de l'Etat", les B.R., fortes, comme les maos, et sans doute plus encore, d'un véritable enracinement ouvrier, se laissent alors imprudemment entraîner dans un "grand jeu" géopolitique tordu.
Seuls les très forts peuvent y survivre. C"est un suicide.
Heureusement, dans les usines de France, et à Berliet, l'objectif reste, selon la formule de Dallidet (voir page), de "Vaincre et Vivre".
Foin de toute "militarisation" précoce, ou abusive: à Vénissieux, ce sont les grèves par secteur "à l'italienne" qui se succèdent, contre les cadences, le bruit, la poussière...Tout!...
Les étincelles parties de Renault, sur lesquelles ont soufflé les rafales du grand Ouest, venues des Batignolles et de Ferodo, enflamment les 40 hectares de l'usine, où 15 000 salariés œuvrent à la fabrication des fameux poids-lourds de la marque.


De "L'Affiche Rouge" aux chaînes de Berliet

- avant la N.R.P...
L'O.S. Brover, Maurice, dit "Momo"


L'"établi" qui a défriché le terrain, frayant la voie, en janvier 1970, n'est autre que Maurice Brover, le "Momo" des C.V.B, et de la tête de Roger Holeindre sauvée de justesse des roues d'un autobus, fils d'un de ces compagnons de Manouchian qu' immortalise "L'Affiche Rouge" (le poème d'Aragon magiquement mis en musique par Léo Ferré), rescapé du démantèlement d'un "groupe action" contraint à prendre des risques extravagants puis à recommencer sans trêve, réorientlé par l'état-major des FTP de Charles Tillon vers les petit maquis de la région parisienne et finalement abattu par les Allemands dans la nuit du 26 au 27 août 1944, à la sortie de Pierrefitte. (Voir page).
"Momo", dont la Maman, également communiste combattante, découvrit quelques heures après avoir appris l'exécution de son mari qu'elle portait un enfant - le futur numéro deux de la Nouvelle Résistance Populaire (NRP), l'armée clandestine des maos - . né huit mois et une semaine après l'assassinat de son père, le jour de la défaite de l'Allemagne hitlérienne, le 8 mai 1945.
Le drapeau de l'Armée Rouge libératrice de l'URSS de Staline flottait sur les ruines de Berlin.
Orphelin de père, mais héritier d'une épopée, cet enfant turbulent exclu de tous les lycées parisiens au point d'en perdre sa bourse de pupille de la nation, tombé dans la marmite de l'action politique de Résistance avant de voir le jour, a commencé à peindre des slogans sur des wagons de chemin de fer, contre la guerre d'Algérie en 1957. Il a 12 ans.
Trois ans plus tard, en 1960, il s'inscrit aux Jeunesses Communistes. Il a 15 ans. Il en sort, l'année d'après, parce qu'il préfère soutenir les résistants algériens du FLN plutôt que de défiler platement "pour la Paix".
Devenu l'ami de Pierre Goldman, de Jacques Rémy, Roland Gueguenbach, Didier Truchot, Robert Linhart, Jean-Marc Salmon, Jean-Pierre Olivier de Sardan (J.P.O.), - puis de l'auteur - il allait tout naturellement devenir un des tout-premiers cadres "politico-militaires" des GPA des CVB puis de la GP.
Il est au 7 février, aux toutes premières loges (voir page), au 21, au 44 rue de Rennes, à la sortie duquel il est bloqué de justesse au moment où il pousse le crâne de Roger Holeindre sous une roue d'autobus (voir page), à Flins...
"Absolument sans une thune", mais jugé indispensable, il devient le seul permanent jamais "salarié" par la GP, puis part s' "établir", tôt, dans l'austère ville ouvrière de Saint-Dizier.
Il y rejoint les époux Gangnet, un couple d'enseignants marxistes-léninistes des premiers jours, consciencieux et sans peur, mais sans expérience du "baroud".
Ensemble, ils organisent une somptueuse "baston" contre la police en plein marché.
Elle vaut au fils des compagnons de Manouchian - Moïse dit Mounia, devenu Maurice, son père, et Anna, communiste juive antisioniste venue de la lointaine Bessarabie, comme lui, sa mère - son premier "stage" dans une prison française (huit jours).
Au passage, il a pris presque autant de coups qu'il en a donnés. C'est dire...
Mais la combativité de la petite équipe mao de cette ville à peine moyenne, étoffée, déjà, de quelques "blousons noirs" révoltés des cités, vaut à la G.P. d'une large fraction du PCF de Saint-Dizier, déjà bien "travaillé au corps", comme la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (J.O.C.), par les Gangnet - et le ralliement, d'un bloc, de toute l'ancienne structure FLN de cette vieille région ouvrière aux traditions d'internationalisme prolétarien restées aussi vives que la conscience de classe.
Parmi les communistes de vieille souche ouvrière qui rejoignent alors le combat de la GP, à Saint-Dizier, Annie Danaux, fille d'un important cadre local du Part, plus tard sténo de presse à Libé (lire page).
Elle sera la compagne des bons et des mauvais jours de Jean-Paul Géné, lui-même mao de l'est, qui se spécialisera, journalistiquement, dans les problèmes de drogue, haschisch, héroïne, cocaïne, centre d'intérêt privilégié du tout premier Libé de la rue de Lorraine, à l'époque Kravetz-Gavi-July. JPG s'est depuis reconverti dans les sages plaisirs de la chronique gastronomique. Il brille actuellement de tous ses feux à la rédaction du Monde 2.
Avant d'aller rejoindre la N.R.P., où une place toute chaude l'attend, au côté d' Olivier Rolin ("Antoine"), "Momo" trouve le temps d'envoyer balader "Pierre" clandestin de pacotille devenu, pour les journalistes qu'il commence à draguer, "Pierre Victor", dont le petit crâne tôt déplumé enfle au rythme des articles de presse saluant les premières "actions de partisan" de la G.P. - auxquelles il ne participe pas...
Le fin lettré, pédagogue et subtil, qui, profitant de l'éclipse de Robert Linhart, s'est chargé de synthétiser les premières "thèses" de la G.P., domine le Comité Exécutif.
Il y a recruté, parmi d'autres, une de ses premières trouvailles de mai 1968, l'ancien mineur du nord charbonnier Joseph Tournel.
Il contrôle aussi tout le contenu de La Cause du Peuple, jusqu'à la moindre virgule.
Tout ça commence à lui tourner la tête.
Commençant (il va faire pire...) à se prendre pour le Commandeur de l'Ordre du Temple Solaire, ou, mieux, des Templiers de Jérusalem, "Pierre" invoque maintenant une prétendue "tradition d'austérité prolétarienne", puisée en fait dans de très vieux grimoires venus de tout à fait ailleurs dont le contenu traîne dans le subconscient culturel de ce marxiste alors radicalement irreligieux, pour recommander aux militants des mœurs strictes, et le mariage.
"Momo", qui n'a "jamais eu confiance en lui", le considère comme "un trouillard", ne le craint pas, et met en garde, très tôt, les jeunes "cadres" émergents des C.V.B., puis de la G.P. contre l'hypocrisie, l'intellectualisme, la pusillanimité, et l'orgueil délirant, dissimulé, du personnage, lui dit tranquillement "merde".
- "Du coup, je n'ai plus été convoqué aux réunions de C.E. Je m'en suis battu les couilles. Je savais toujours ce qui s'y disait, et je suis parti m'établir tranquillement à Lyon avec Evelyne"- l'ex-femme de July, une fille de caractère, fine et forte comme une liane, qui, bien consciente des faiblesses du mou Serge a besoin d'un autre type de "mec" à ses côtés dans cette période où la peur rôde.
"Le plus drôle, poursuit Momo, c'est qu'à Lyon, où, comme tous les "cadres" établis, je militais jour et nuit - usine, épuisante, réunions du soir, tracts, marchés, coups de main aux autres copains, bagarres, etc - je n'ai jamais eu d'autre femme qu'Evelyne.
Nous nous entendions à merveille, sur tous les plans, et de toute façon, j'étais crevé, et je n'avais pas le temps... A la N.R.P., après, pareil... Je n'en dirais pas autant pour d'autres, et pas des moindres, qui jouaient les petits saints, toujours entre deux rendez-vous "militants", deux "tâches", deux "missions urgentes" - et qui ne se privaient pas de profiter de leur prestige de "grands chefs militaires" pour se faire masser la nuque, et le reste, en douce, par les naïves "progressistes", fascinées, ravies de contribuer au "repos du guerrier"..."Antoine" se farcissait les filles qui nous fournissaient appartements, planques, voitures, ou même un peu de blé... Je m'en suis aperçu après, quand cet enfoiré, aujourd'hui côté Bush, et sioniste, et, derrière lui, "Pierre" et l'autre clown, très fort lui aussi sur les discours de morale, le "moine Savonarole du nord" (Jean Schiavo) se sont trouvés mis en minorité dans la NRP...
Côté cul, en tout cas, je n'ai pas d'amertume: je me suis bien rattrapé depuis, je le reconnais..."
Cet "amoureux de l'amour", grand séducteur devant l'Eternel, et suprême baiseur, doté, pour sa grande chance, et de son propre aveu, confirmé par des témoignages dignes de foi, d'attributs naturels "de taille simplement moyenne", et donc, noblesse oblige, "très travailleurs", avait été barman, un temps, sur la Côte d'Azur y accrochant à son tableau de chasse une actrice célèbre, sodomisée à sa demande dans les toilettes du bar luxueux de Saint-Tropez où la "petite gueule d'ange" du fils de "Mounia" des FTP-MOI de Manouchian, faisait fureur.
Puis il collectionna, toute sa vie, les succès féminins les plus spectaculaires.
C'est dire à quel point l'engagement mao, et les très rudes réalités de l'usine, pouvaient "révolutionner", sans contrainte aucune de qui que ce soit, et loin de toute mortification ascétique, d'ordre idéologique, la vie des combattants.
Père attentif et tendre, aujourd'hui, d'un grand adolescent de 15 ans, métis franco-bessarabo-judéo-antillais, beau comme son père, sa mère, et le grand-père dont il ne connaît que l'histoire, et les photos, "Momo" est resté un véritable ami - actif... - de la Palestine, du Fatah d'"Abu Djihad", qu'il a connu, et d' "Abu Ammar", qu'il a aimé.
Il n' a pas changé de convictions là-dessus.
Pas plus que sur le reste.
Après la liquidation de la G.P., et à l'approche de 1981, il sera le principal fondateur du C.R.I.S.E., le Centre de Recherches et d'Informations Sociales et Economiques, une structure de réflexion active anti-impérialiste quelquefois présentée comme une sorte de "S.A.C. de gauche", plus ou moins mao.
CRISE et pas CRUSE, même si la confusion, plus ou moins accidentelle, se fera. Comme la révolte, la malveillance vient de loin...
Puis "Momo" acceptera l'appui de François Durand de Grossouvre pour essayer de s'intégrer administrativement et officiellement à la mouvance pro-palestinienne de la DGSE, sans succès: "Vous êtes un terroriste, fils de terroriste, et un trafiquant de drogue. Pas de ça chez nous, pas question!", lui dira, caserne Mortier, un officier de l'ancienne école, mal préparé, plus sévère sans doute, pour les amateurs de quelques brins d'herbe tendre que pour les biberonneurs de whisky, drogue dure américaine...
"Momo"a connu le "conseiller spécial" de l'Elysée par ailleurs protecteur, jusqu'à sa mort étrange, du Capitaine Barril, par l'intermédiaire de Frédéric Laurent, mao de Nice, premier "journaliste d'investigation" de "Libé", ami des "capitaines rouges" du Mouvement des Forces Armées (MFA) de la révolution antifasciste portugaise, avec lesquels il dépouille les archives de la redourtable P.I.D.E, la police secrète du dictateur Salazar, et devenu, de ce fait, spécialiste de l'extrême-droite européenne, y compris de ses liens avec la C.I.A. - qui tentera de l'ennuyer, bien abusivement, pour de très hypothétiques liens avec le commando de tueurs, "anti-impérialistes", d'un officier américain un petit peu "barbouzard", en Grèce.
Dans un livre récent (NOTE BAS DE PAGE: Le cabinet noir, Albin Michel), consacré à son activité "de cabinet" au service de Grossouvre, à l'Elysée, où il travaille, dit-il, à des plans de réorganisation des services secrets français, Frédéric affirme n'avoir, en tout cas, jamais eu connaissance d'activités du C.R.IS.E. autres que de papier.
Une précision devenue, pour lui, nécessaire, surtout depuis l'arrestation d'un de ses amis maos de la G.P. de Nice, Jean-Louis dit '"petit âne", pas "recentré" pour un sous, lui non plus, toujours ami de la Palestine, devenu lui aussi journaliste, et proche de "Momo" comme de moi-même, au C.R.I.S.E.
Cet amateur de bateau à voile, fin barreur de Flying Dutchmann à Menton, sur la frontière italienne, son "pays" et doué, aussi, pour les longues traversées en haute mer sur des voiliers à cabine de belle taille, détenait dans les tiroirs de son bureau plusieurs armes de poing, neuves, dont des 11,43, et diverses autres bricoles.
Dans son agenda, la ligne directe de Grossouvre, et celle d'un officier supérieur du Sdece devenu DGSE, le "colonel Balette", en qui certains croiront reconnaître le général Heinrich, "templier" monastique du "service action", expert des questions moyen-orientales, palestiniennes et libanaises, jouissant d'une bonne réputation dans les services secrets du FATAH, devenu depuis le fondateur de la Direction du Renseignement Militaire (D.R.M.), avant de fonder une "boîte" d' "Intelligence Economique" "grand style", Geos.
Bravement muet sur le reste, Jean-Louis, qui était venu faire un tour en Finn sur l'Erdre, à Sucé, près de Nantes, après les "Chrysanthèmes", prétendra avec un dévouement confinant au sacrifice avoir été "chargé de mission" pour collecter les armes de dépôts clandestins, peut-être liés aux "mao toujours...", et peut-être venues, par la Méditerranée, de Palestine, et les remettre au nouveau pouvoir "de gauche".
Il fera quatre ans de prison sans en dire plus, et garde toute notre estime. D'autant que tout le monde n'est pas absolument convaincu qu'il ne faisait que "récupérer" de "vieux stocks" pour "empêcher les gens de faire des bêtises", après 1981...(lire page); Entre temps, "Momo", garçon qu'il a toujours été difficile d' "empêcher de faire des bêtises", quand il y tient, surtout quand elles ont pour centre de gravité la Méditerranée, et plus précisément, Chypre, Beyrouth, ou la Palestine, ainsi que ses imbrications françaises et parisiennes, se sera lancé, sans oublier Berliet, Beyrouth, et le reste, dans une carrière intéressante, dans le cinéma...
Il a fini par "déposer les armes" , à regret, comme la plupart d'entre nous - vers la toute-fin des années 70, Resté, aujourd'hui, en contact amical avec d'ex-ouvriers maos de Renault, et quelques autres anciens de la G.P. toujours aujourd'hui "progressistes", et fiers de l'être, heureux aussi d'avoir donné leur cœur, beaucoup de leur temps et de leur sueur, un peu de leur liberté et parfois un peu de sang, pour "un combat tout de même inspiré de valeurs collectives, et du souci des intérêts du peuple, et pas centré chacun sur notre petit nombril, comme certains le sont devenus aujourd'hui - sans même parler des franches crapules, des renégats..." , il considère que l'histoire de la Gauche prolétarienne - et de sa disparition soudaine, surtout - conserve "quelques mystères."
Garçon têtu, intelligent, au carrefour de milieux très différents porteurs d'informations diverses, et de Mémoire, Momo n'a pas perdu tout espoir que nous parvenions "à les éclaircir complètement, un jour, ensemble".


Il n'est pas le seul.


A Berliet, donc, les fondements d'une implantation maoiste, dont les effets se manifestent avec le "mai ouvrier de 1971", parti de Renault, reposent sur le travail engagé, début 1970, par ce militant d'exception, qui n'a "rien d'un intello", n'a jamais "posé (ses) fesses sur les bancs d'une fac", et n'avait, même, "jamais pris la parole en public" avant que la situation, dès son arrivée, dans son atelier de Berliet, ne l'amène à se "jeter à l'eau"...
"Momo" plonge. Il parle. Déclenchant aussi sec un premier débrayage "sauvage", hors syndicats, parti de la base, suivi par des luttes en série.
Leurs fruits résisteront au licenciement de l'ouvrier Brover, six mois plus tard.
Il revient alors à Paris, où, fils de son père, il sera "envoyé rencontrer Charles Tillon, au moment de la création du Secours Rouge".
Entre temps, il a tenté, sans succès, de s'opposer à la désignation comme dirigeant régional, par le C.E, du fils d'une grande famille bourgeoise de Lyon ayant adopté le pseudo d' "Eusébio". "Une erreur de casting. Je n'ai jamais pu le sacquer. Ce grand baratineur, partisan de la "protection des cadres", venait aux manifs risquées sur le trottoir d'en face, une baguette de pain à la main, pour jouer les badauds tranquilles, et ne pas se faire cogner...En plus il bidonnait tous les articles de La Cause du Peuple, gonflant les choses, pour se faire bien voir...Comme les rapports au C.E., j'imagine..."


Chef pendu par la blouse au crochet d'un palan


Mais Berliet, c'est du solide.
En octobre 1970, à la fonderie, un chef indélicat est pendu par sa blouse au palan d'une élingue. On l'emmène à l'infirmerie, a moitié étranglé. "Il ne pouvait plus parler", rigolent les ouvriers.
A la même époque, le discours d'un des premiers "prolos" mao de l'usine sur un marché populaire de Lyon provoque une véritable émeute. Autour de lui, ses copains vendent La Cause du Peuple à la criée. Ils lancent des mots d'ordre sur les luttes dans l'usine, et en soutien, aussi, à la grève de la faim des camarades incarcérés dans toute la France: de la prison de Nantes à celle de Loos, à Lille, Besançon, Toulouse, Fresnes, Fleury-Mérogis ou La Santé...
Les militants arrêtés pour rébellion, violences, et, de plus en plus, "reconstitution de ligue dissoute" (vente de La Cause du Peuple, toujours pas interdite!) réclament "le statut politique" - mais aussi une réforme radicale des conditions carcérales, indignes, de tous les "droits commun" comme eux (ouvrant un nouveau "front de lutte"...)
Un car de police arrive, ainsi qu'une nuée de "civils". Ils chargent. Et sont sévèrement "séchés".
Dès les premières secondes, un inspecteur s'écroule, visage en sang, "bien explosé". Un vendeur de la Cause du Peuple est embarqué. La population s'attroupe autour du car. Le bloque...Cerné par au moins cent personnes, le commissaire de service empoigne son nerf de bœuf. Trop tard.
De l'autre bout du marché, accourent d'autres maos, matraques en main. Un fonctionnaire se jette sur le radio-téléphone pour appeler des renforts. Il n'en a pas le temps. Assommé, il s'écroule. Le commissaire au nerf, pareil. Les flics s'enfuient.
Le militant arrêté, et un second, qui l'avait rejoint, sont libérés. Les affrontements durent une demi-heure. C'est long...


"Assassinat" de l'ouvrier Ravier.

Un simple froncement de sourcil suffit...


En juin 1971, au bout de cinq semaines de grève des O.S., qui bloquent toute la production de la grande usine de Vénissieux, les chassis s'accumulent: pas de moteurs à monter!
L'atelier VL1, supposé les fournir, n'a pas repris le travail.
Le montage cabines, CD 1, s'y est mis lui aussi. Suivi par le montage essieux, CPO.
Les "grèves bouchon" poussent comme des champignons. L'arrêt de travail des 70 peintres d'un atelier bloque, en aval, le travail de 1200 autres...Enchaînent des grève tournantes, secteur par secteur, aux effets dévastateurs.
La CGT fait venir Aimé Albeher de Renault pour étudier d'autres façons de faire, elles aussi "à l'italienne" - avec un syndicalisme plus souple, plus enveloppant, et plus œcuménique, l'idée étant de capter l'énergie des maos, et de la canaliser, au lieu de la combattre de front.
Mais le jeudi 10 juin, un accident horrible interdit tout apaisement. L'ouvrier Georges Ravier, père de cinq enfants, réglait une matrice quand un pilon de 3,6 tonnes s'est écrasé sur lui, lui broyant la tête comme une noix.
C'est le quatrième mort aux Forges en peu de temps.
Il avait alerté son chef: "quand j'arrête la vapeur, le pilon fonctionne quand même." Une réparation de fortune avait été faite, à la va-vite.
Relayant le travail des militants de Berliet, appuyés par un "travail de porte" avec panneaux etc, où la sono est proposée à tous les ouvriers qui souhaitent s'exprimer - y compris aux délégués CGT - La Cause du Peuple-J'Accuse, dans son numéro 7, paru le 1er aout 1971, révèle le contenu des investigations effectuées, hors de tout cadre légal, ou officiel, par un "groupe d'enquête mao contre les assassinats du travail".
Cet atelier des Forges travaille à la fabrication de vilebrequins géants. La pression normale est de 8,5 tonnes. Mais en fait, on fabrique quatre vilebrequins, puis on arrête le pilon de 16 tonnes sans s'occuper du reste...Du coup, la pression se fait plus forte sur les autres pilons. Les machines, trop proches les unes des autres, se communiquent des vibrations qui perturbent les réglages. Au VL, une grève a précisément éclaté pour demander plus d'espacement entre les machines.
Plus aucun dirigeant d'entreprise ne l'ignore: les maos ne rigolent pas avec les "accidents du travail", quand ceux-ci ressemblent trop à des "assassinats d'ouvriers".
Le sabotage des deux grues de Dunkerque, après la mort du jeune Francis, suivi par l'attentat aux "cocks" contre les bureaux des Houillères d'Hénin Liétard, et surtout la raclée flanquée au (présumé) coupable de la mort atroce du vieux Sopazian, à CODER-Marseille, sont dans toutes les mémoires...
Plus besoin de sortir, à chaque fois, les barres de fer, les "cocks", ou de recourir au sabotage en grand.
Un simple froncement de sourcil suffit, maintenant.
Dans ses petits souliers, Berliet répond aux accusations du "groupe d'enquête mao", circulant dans l'usine, par un communiqué publié le 22 juin. L'accident qui a causé le décès de l'ouvrier Ravier demeure de "cause inconnue". Toutefois, "dorénavant", pour les réglages, on procédera à "la mise hors-circuit vapeur de l'ensemble du pilon". Par ailleurs, le personnel est informé de la "mise en place d'engins télécommandés dont les essais pratiques ont débuté aux Forges depuis plusieurs mois"


"Echanges d'expériences".

Quand les ouvriers pensent, ensemble...


Le samedi 22 mai 1971, en plein "printemps des grèves", et un siècle exactement la "semaine sanglante" liquidant la Commune (21 au 27 mai 1871), les Berliet sont conviés à venir "échanger leurs expériences avec les ouvriers des Comités de Lutte Renault, et d'autres - selon la formule-clé de la formation de cadres maos. A l'ordre du jour de ce "séminaire", préparé, matériellement, sous l'autorité de la NRP, et protégé par elle," les tâches des organisations maoistes"...
Une centaine d'ouvriers de Renault, Berliet, Sollac, Coder, Citroën, Dunkerque, Saint-Font, Nantes etc. y participent. On y parle de tous les conflits en cours. La pression monte.

suite ici