REBELLES
L'histoire secrète des MAOS de
la Gauche prolétarienne - et ce qui s'ensuivit...
(1967-2008)
- VI -
Guerre secrète à
LIBE
(1973-2006)
(suite)
Du bidonville de la Folie (Nanterre) à
Libération...Cherif, Fatima
Cette histoire s'incarne en deux figures.
Elles sont issues toutes deux du même lieu: le bidonville
de La Folie, aux portes de la faculté de Nanterre où
les quelques dizaines d'étudiants progressistes de ce capharnaüm
idéologique devenu pépinière de politiciens
en herbe vont, avant même 1968, manifester leut solidarité
"pratique" aux familles d'immigrés entassées
par centaines, dans de mauvaises cabanes de tôles et de
vieilles planches construites autour d'étroites ruelles
boueuses, où courent les rats...
Cherif, d'abord.
Il a 10 ans, en mai 1968, quand le culot de son âge,
et la curiosité, poussent sa bobine ébourifféee
vers la sympathique agitation de cet endroit étrange, qu'on
appelle, il l'entend, "le campus".
De belles affiches en très gros caractères écrites
à l'aide de gros marqueurs aux couleurs vives, facilement
lisibles et faites de mots très simples, y évoquent
le combat de la Palestine. Elles font vibrer ce jeune Gavroche
au teint mat, au cœur plein du soleil de la Méditerranée...
Il ne cessera jamais de venir à la fac, et d'y revenir.
Dans les petits couscous du secteur où nous avons poursuivi
nos échanges, métissant nos souvenirs, il croise
encore de jeunes étudiantes, ou étudiants, souvent,
eux aussi, enfants basanés des cités, qui militent
courageusement pour la Palestine, s'affrontant physiquement aux
fils de famille sépharades de l'UEJF, de SOS-racisme, ou
du Bétar, "des pieds noirs ", "bourges",
le plus souvent", qui les traitent d'antisémites et
de racistes par peur de se confronter à leurs idées...
"Les jeunes de l'AGEN Nanterre, ils se réclament
de Mao, comme nous, dit Cherif. "C'est bien, ça
fait plaisir. Ils sont de vrais amis de la Palestine, sincères.
Et ils ne sont pas "manchots" non plus. Comme
nous en notre temps, ils osent répondre "coup
pour coup" aux incessantes agressions des sionistes",
"de gauche", ou d'extrême-droite" -
qui ont fini par se calmer - ou aux pressions de l'administration,
ou de la police.
-"Mais ils restent dans leur fac, on les voit peu dans
les quartiers, et ils sont trop sûrs d'eux, trop dogmatiques...Ils
auraient besoin d'une cure d' "établissement",
en entreprise, ou, pour tous ceux d'entre eux qui sont de milieu
populaire, d'aller se lier aux ouvriers d'aujourd'hui, aux gens
comme nous, dans les cités ou dans ce qui reste comme usines,
et dans les files de l'ASSEDIC"...
L'éloignement de Cherif des alentours de ce qui fut le
bidonville, et de la fac de Nanterre, aujourd'hui moins bourgeoise,
dans l'ensemble, et moins "white only", en tout cas,
massivement investie par la joyeuse foule bigarrée "de
la diversité", n'a duré que le temps d'une
brève parenthèse, forcée.
Sa cause: le départ en HLM de sa famille.
Un départ en urgence, contraint et forcé, après
l'effondrement de leur sordide mais chaleureuse "maison"
sur les gamelles à couscous, les bassines d'eau froide
faisant "salle de bain", et les sacs en plastique, "placards
à vêtements".
La cabane avait été bâtie, de ses mains, soir
après soir, et week-end après week-end, par son
père, O.S. de l'usine Télémécanique
de Clamart.
Il n'avait pas eu d'autre choix, pour installer sa famille, que
de bricoler ce misérable abri niché dans une ancienne
champignonnière, un peu à la manière des
antiques habitations des troglodytes creusées directement
dans le calcaire des blanches falaises de bord de Loire, en Anjou
ou en Touraine...
Il avait tellement plu ce jour-là sur La Folie
(Nanterre) que plusieurs des "maisons troglodytes" s'effondrèrent
sur elles-mêmes, égaillant des troupes entières
de rats sur le sol fangeux, détrempé, d'un
bidonville urbain situé aux portes de la capitale d'un
des cinq pays les plus riches du monde, à portée
de kalachnikov du futur quartier d'affaires de La Défense,
où les pères de famille nombreuse de La Folie (Nanterre),
quand ils ne travaillaient pas sur les chaînes de Renault,
d'Unic, de Chausson, où de Citroën, creusaient, tranchée
après tranchée, dans les vibrations meurtières
de leurs marteaux-piqueurs, ou à la pelle et à la
pioche, comme des forçats, les fondations de ce qui allait
devenir notre actuel et prestigieux "Manhattan sur Seine"
- avec les sièges sociaux, somptueux, d'Elf, Matra ou Axa...
Le plus souvent voilées, et toujours, en tout cas, pieuses
et dignes, les mères de la Folie donnaient une éducation
magnifique à leurs enfants, entre chasse aux rongeurs,
à la vermine, et durs travaux de ménage "payés
au lance-pierre", aux petites heures de la matinée,
ou la nuit tard, pour "faire bouillir la marmite" et
compléter le maigre salaire du père. Il fallait
bien payer crayons de couleur, stylos bille, livres et cahiers,
sans oublier les godillots, jeans ou anoraks, achetés aux
puces ou "à la tombée du camion", au "marché
aux voleurs" de Barbès
Bientôt vendeur de La Cause du Peuple,
puis de La Cause du Peuple-J'Accuse, puis de Libération,
à la criée, le Cherif d'aujourd'hui
a cessé depuis longtemps d'acheter le journal des gamins
à peine grandis du bidonville devenu celui "de
Serge July", qui le fait rire, puis
"de Rothschild".
Il ne tient pas non plus en haute estime Gérard
Miller, "vu à la télé".
Il l'avait connu à l'époque où il "descendait
de son cheval pour regarder les fleurs" et venait distribuer,
entouré, déjà, d'une cour de journalistes,
le butin de Fauchon dans les bidonvilles de Nanterre ou les foyers
d'immigrés...
Aujourd'hui, Cherif s'exaspère des chatteries narcissiques
de ce gosse de riche revenu, après un court détour,
sur le devant de la scène, avec sa manière précieuse
de s'exprimer, de s'écouter parler, de parader, toujours
"bien content de lui", "gauche paillettes",
et "sûrement bien payé". Un capital militant
rationnellement exploité.
Passé, de son côté, des chantiers de construction
à l'ASSEDIC, et de l'Assedic au RMI, et à la recherche
permanente, au moins, d'un "petit job de rénovation
d'appartement", domaine où, vrai professionnel polyvalent
du bâtiment, devenu même, à la force du poignet,
"éducateur technique spécialisé",
"chargé de formation", il excelle, cet ouvrier
du béton et du bois attiré par le théâtre
militant des années 70, puis par le cinéma d'art
et d'essai, à Marseille, aujourd'hui père de famille,
passé par de longues périodes sans travail, et toujours
combattant pour la Palestine, conserve dans un beau coffre en
bois rare de son modeste HLM d'Asnières, dans les Hauts
de Seine, les premiers exemplaires de Libé.
"Ces journaux, se souvient Cherif,
"à la fin de la grande époque,
on en achetait par piles de 20, au kiosque, avec les autres copains,
tous aussi fauchés, pour "faire du chiffre".
Comme ça, les Messageries comptabilisaient des ventes encourageantes
- et pouvaient continuer à fournir de bonnes avances sur
recettes, seule trésorerie du canard...Nous allions ensuite
les revendre à la criée, sur les marchés,
ou au métro.
Ces recettes, nous en remettions au journal jusqu'au dernier centime...Il
n'y avait pas que de petits saints parmi nous. Dire qu'il n'y
avait pas de voleurs, au bidonville, ou alentour, serait exagéré...Mais
pas un seul centime n'a été prélevé
de la caisse, pas un, jamais, même pas pour se taper un
café!"
"Mais on a dû arrêter très vite"
, admet dans un doux sourire sans joie cet homme passé
par les épreuves de la champignonnière pourrie de
son enfance, puis du travail dangereux, sous les intempéries,
comme par celles d'un incessant combat militant, mais toujours
vibrant d'espoir et absolument dépourvu de haine, même
pour les "lâcheurs".
Dès la guerre du Kippour, contemporaine, et ce n'est pas
un hasard, de l'effondrement de la maison mao de l'automne 1973,
Libération prend ses distances avec la Palestine.
Désormais convaincu d'avoir un avenir personnel
de "patron de presse", et prêt
à tout pour y parvenir, July s'appuie sur Philippe Gavi,
et bientôt sur Kravetz.
Même si, pour des raisons autant commerciales que politiques,
et aussi par prudence, il colle encore, jusqu'aux grèves
des foyers Sonacotra en tout cas, avec les luttes des ouvriers
immigrés sans qui "son" journal ne serait pas
né.
Ensuite, il ira se perdre dans un trouble flirt avec SOS-Racisme,
refusera de confier la rubrique immigration à une jeune
candidat prénommé Nidam, spécialiste du raï,"parce
que, selon l'expression même d'un rédacteur
en chef, trotskiste, "il risquerait de manquer de distance
avec le sujet".
Boucle enfin bouclée, peu avant l'éjection, salvatrice,
de celui qui se croyait pour toujours "le patron", "Libé"
ira jusqu'au bout de l'abjection raciste en se faisant le relais,
comme toute la "presse pourrie", de l'infecte campagne
de désinformation anti-arabe, anti-"blacks" et
anti-jeunes de banlieue dite "affaire du RER-D...".
Le "bidonnage" à peine dégonflé,
quelques militants de la CGT-mao de Libé, accompagnés
d'amis et d'amies musulmans du Mouvement pour la Justice et la
Dignité (MJD), créé au feu du combat contre
la loi d'interdiction du voile, et d'une poignée de militants
arabes du Parti Communiste, se retrouveront alors pour une manifestation
sur le marché de Garges-les-Gonesses, station de fin de
la ligne, à l'appel d'Olivia Zemor et d'EuroPalestine (15%
des voix à Garges!), avec panneaux et slogans "'RER
D, des excuses!".
L'accueil de la population sera superbe.
A en avoir les larmes aux yeux. Et nous rappelant nos grands moments
des années 70 - Gérard Miller et Serge "poussah"
July en moins.
Libération, qui n'en soufflera pas mot, finira par se fendre,
fait rarissime, d'un éditorial d'excuses, reconnaissant
ses torts à l'égard des victimes du racismme ordinaire
- un éditorial empreint de honte et de regret signé
d'Antoine de Gaudemar.
C'est par Cherif que j'ai trouvé la trace de Sadok
Ben Mabrouk, le jovial porte-parole des O.S. rebelles de Renault-Billancourt,
dont la grève de la faim, en compagnie de José
Duarte et Christian Riss allait précéder de peu
de l'assassinat de notre ami Pierrot (voir page).
C'est par lui aussi que j'aurai le plaisir de recueillir les souvenirs
de"Dédé la Couenne", d'Argenteuil, lui
aussi toujours accroché à sa banlieue, au terrain,
et au combat.
La chance avait mis sur mon chemin le fils de La Folie à
l'occasion du déménagement d'un très ancien
ami commun, Jean-Paul Vaucelle, dit "Sergent-chef".
Ancien "syndicaliste prolétarien" de la CGT Hachette,
et "pro-chinois", bien avant 1968, membre des groupes
de choc des C.V.B. puis de ceux de la G.P., ami de longue date
du couple Linhart puis de Pierre Overney, ce militant ouvrier
d'envergure, exemple d'engagement tenace autant que de modestie,
a fini par se retrouver veilleur de nuit à Libération
- où sa culture politique dépasse celle de la plupart
des journalistes.... Il y a aussitôt intégré
la CGT-Libé, puis Europalestine (où on l'appelle
"Jean-Paul Deux"), son service d'ordre musclé,
et le Cercle Charles Tillon d'Aubervilliers.
"Sergent-chef" avait croisé Cherif à l'époque
mao-MTA, avant de tomber sur lui, plus récemment, au détour
d'une manif pour la Palestine.
L'un comme l'autre ont été "complètement
écœurés, depuis longtemps" par les "retournements
de veste" du journal à l'époque "sans
un rond" à qui, avec des milliers d'autres comme eux,
ces "prolos" de la base avaient donné vie en
se battant pour collecter sou après sou - eux qui vivaient
de peu, et 30 ans après de presque rien...
"Du temps de July, ils ont viré sur tout. Sur
les luttes sociales solidaires, comme sur la Palestine, avec leurs
pubs pour les faux-cul de SOS-Racisme, et le reste".
"Trop fauché, de toute façon" - il n'aimera
pas que je l'écrive, pardon Cherif - mais là sa
voix se casse et une larme vite essuyée perle au coin de
son œil noir - l'ancien du MTA n' achète plus le journal
depuis longtemps. Il se contente des infos de la télé,
ou d'un Parisien vite survolé, au comptoir d'un café
ami, qui le lui garde...
Dans le petit HLM propret de la cité d' d'Asnières,
commune toute proche de Nanterre, où vivent avec lui sa
femme et ses enfants, Cherif farfouille, donc, dans sa collection
presque complète des premiers numéros, à
peine jaunis, de ce qu'ils avaient nommé "Libé"..
L'un des exemplaires d'une pile épaisse, dont il me confie
gravement la "garde provisoire", "pour le livre",
date du 4 décembre 1974.
Le journal n'a qu'un an. Il est encore très vif.
On y apprend que "beaucoup de petits chèques rentrent",
même ceux de "petits retraités qui promettent
d'en envoyer un chaque mois". Mais il ne reste que 19 jours
pour boucler la souscription populaire, vitale de 400 000F. "Reste
encore 360 000..."
Dans un article "canon" - "tueurs en uniforme"
- Alain Dugrand - alors "correspondant de Marseille",
et déjà bien affûté, révèle
que le frère de Ladj Lounes, premier assassiné de
la grande vague de ratonnades racistes de 1973, suivant celle
de 1971, et source de la grande grève, historique, du MTA
de la ville (voir page), a conclu sa propre enquête, menée
dans la rue, dans les cités, dans les cafés, dans
des familles de flics honnêtes, et jusqu'à l'intérieur
de la prison des Baumettes.
Il a réussi à identifier un des tueurs, possesseur
du 7,65 UNIC dont on a retrouvé les balles - une arme administrative
de gardien de la paix.
Lounes, 16 ans, marchait tranquillement, ce 28 aout 1973. Une
voiture s'est arrêtée, et l'a hélé.
Ouvert, et sans méfiance, il s'est approché. Coups
de feu, démarrage en trombe...
"Ce crime est celui d'un brave père de famille traumatisé
par les agissements d'un jeune musulman importunant sérieusement
une de ses filles", écrira, raconte Dugrand, "Le
Provençal", le quotidien "de gauche" de
Marseille, rival du Méridional de l'hystérique Domenech,
qui souffle comme lui mais sur un autre ton sur les braises de
la haine anti-bougnoules...
A l'exception, souligne Libération, des communistes, la
gauche tente alors le tout pour le tout pour désamorcer
la grève du fier prolétariat arabe, dont la rumeur
se propage de chantier en café, et dans les bidonvilles
où vivent certains des militants maos, restés organisés
et actifs, au sein, notamment, du tout jeune M.T.A.
Comme le rappelle encore Dugrand, qui, fils du prolétariat
de Lyon des traboules et des canuts passé d'une anarchie
construite et cultivée à la G.P., puis à
Libé, n'a pas peur de grand chose, Le Provençal
est le journal de Gaston Defferre, maire "socialiste"
de la ville, et futur ministère de l'Intérieur -
et "des libertés publiques" de Mitterrand.
Et c'est là qu'on peut lire ces calomnies plus dangereuses
encore, dans des colonnes "de gauche", lues et trop
souvent crues par un public "de gauche", que les hurlements
de hyène raciste, appelant au lynchage, de son vrai-faux
concurrent "de droite", le Méridional.
Pas fou, c'est aux gendarmes, et pas aux collègues de l'assassin
raciste en uniforme, que Mohammed Lounes est allé donné
le nom du tueur de son frère Ladj, le brigadier C... (en
toutes lettres dans Libé), et de son probable chauffeur.
- C... a été arrêté.
En "DH" du même numéro du vieux Libé,
exhumé du coffre de pirate du RMIste Cherif, revenu au
militantisme de combat après quelques années d'abattement
devant la trahison, on peut lire, en pleine page, un entretien
de Jean-Paul Sartre avec Israël Shahak,
"président-fondateur de la ligue des Droits de
l'Homme israélienne, survivant du ghetto de Varsovie et
du camp de la mort de Bergen Belsen (...),l'homme le plus détesté
par la classe politique sioniste en Israël" - détesté
aussi par les derniers séides des séminaires et
conférences données, dans les "yeshivas"
de Strasbourg, ou de Jérusalem, par un Benny Lévy,
passé de la liquidation au repentir, puis à un "retour"
proclamé, aux plus archaïques croyances, dans un ultime
combat contre "les illusions de la vision politique du monde",
avant une mort précoce pleurée par peu de gens,
en terre d' Israël - l'Etat "fasciste" que la NRP
dénonçait encore à l'époque de la
balle tirée sur le juif antisioniste Christian Riss, dans
les colonnes du quotidien vendu à la criée par Cherif
et ses amis...
Shahak, l'érudit pourfendeur des horreurs
racistes de ce qu'il a nomme le "judaïsme
classique", minutieusement recensées,
épluchées et analysées, jusque dans leur
contexte, est l'auteur d'un très grand livre
dont le seul titre fait aujourd'hui frémir les ex-cadres
maos rabbinisés, devenus supporteurs de l'Israël d'Ariel
Sharon: "Histoire juive, religion juive: le poids
de trois millénaires".
Ecrit en hébreu moderne, publié en Israël,
il n'a longtemps été accessible en Europe que dans
sa version en langue anglaise ("Pluto press"), avant
que La Vieille Taupe de Pierre Guillaume s'en charge - carbonisant
du même coup ce texte de haute culture aux yeux des imbéciles.
Albin Michel, depuis, en a repris les droits, en publiant, courageusement,
mais sans publicité excessive, quelques milliers d'exemplaires
- aujourd'hui intégralement épuisés...
De tous les coups des années 70, de toutes les manifs,
Cherif, qui dans sa pérode mao se fait appeler "Charlie",
échappe, grâce à cette précaution,
aux recherches lancées contre lui par la police.
On lui reproche une juste "pâtée" infligée
aux trotskistes "lambertistes" du secteur, venus se
livrer à leurs provocations habituelles de "petits
blancs" gauchistes, missionnaires petit-bourgeois en mission
d'éducation des "barbares" aux alentours d'un
foyer d'immigrés proche de La Cause du Peuple. Pas de bol,
ils étaient tombés sur les jeunes Arabes du bidonville
et des cités voisines, vendeurs de la presse mao. En fuite,
"les flics aux fesses", Cherif est alors longtemps hébergé,
clandestinement, par un couple de militants juifs antisionistes
portant le nom...d'Israël. Il ne les a pas oubliés,
et chérit, plus de 30 ans après, leur souvenir.
Plus tard, à la naissance du MTA en région parisienne,
Cherif y animera, avec Saïd, Hamza, Sadok, Mokhtar, Farid,
et tous les autres, la première grève jamais organisée
en Île de France par des milliers d'ouvriers immigrés,
en protestation contre une nouvelle vague d' attentats racistes,
sur le modèle de Marseille, et avec une efficacité
presque égale.
Plus tard, il s'éloignera du MTA "à l'époque
de la création du journal "Sans Frontières"
(un petit "Libé" des immigrés, sous forme
de magazine). Il voyait "Paris y prendre le pouvoir sur
la banlieue - un peu comme July rue de Lorraine".
Passé par des périodes d'amertume et de chômage,
aux limites du désespoir, après la liquidation de
la G.P. et le retournement de Libé, Cherif s'est "remis
à l'action" il y a quelques années, sous l'impulsion
de Sadok Ben Mabrouk, l'ancien du Comité de Lutte de Renault-Billancourt
- connu au MTA et devenu, lui, ingénieur du son dans une
bonne boîte, père de famille, et responsable régional
d'une importante fédération de parents d'élèves,
dans un secteur des Hauts de Seine...
De Cherif à Sadok,
Houcine, et "Dede la Couenne", d'Argenteuil"...
Et de "Sergent-chef" à "Jean-Paul Deux",
mao de la CGT-Libé...
"Lorsque Sadok, raconte Cherif, "a vu qu'il
avait surmonté le choc de la mort de Pierrot, de l'effondrement
des maos, et de son propre licenciement, quand il a commencé
à être connu, et reconnu comme responsable des parents
d'élèves, dans sa banlieue, il s'est demandé
ce qu'on pouvait essayer de refaire, raisonnablement, par nous-mêmes,
pour la Palestine... Alors, il a fait le tour des copains du MTA
qui restaient, dans le secteur Suresnes-Nanterre-Gennevilliers-Asnières,
et tout le 92, et il m'a appelé... Nous avons eu l'idée
de faire un truc, sur place, en banlieue: un meeting unitaire,
sur la Palestine, rassemblant tous les groupes, dans une grande
salle...Sur le marché, voyant Sadok, les gens croyaient
qu'on "diffait" pour les parents d'élèves...Ils
venaient voir, sympas..."Non, c'est pour la Palestine..."
Avec des gens de tous milieux, même des cadres chic,
on discutait...Au final, nous les avons eues, nos 1000 personnes,
salle pleine, à Suresnes - avec Leïla Chahid et Gisèle
Halimi...Depuis, nous avons continué, et c'est comme ça
que j'ai retrouvé "Sergent-Chef", dans une manif."
Les militants d'EuroPalestine ne connaissent "sergent-chef"
que sous le nouveau sobriquet de "Jean-Paul Deux", puisque
pour eux il n'y a pas non plus de "Polo" - mais déjà
un premier Jean-Paul, qui les intrigue...
Ils ont appris à nous connaître, tous deux, talkie-walkie
en main, le soir où nous tentions de structurer un petit
S.O. improvisé, composé d'un tiers au moins de femmes
maghrébines, amies de la Palestine, jeunes ou moins jeunes,
travailleuses sociales, animatrices, éducatrices, enseignantes,
mères de famille au foyer venues avec leurs filles (voilées
et non voilées), ou plus rarement ouvrières.
Elles étaient épaulées, tout de même,
par quelques équipes d'hommes solides - des arabes de tout
âge aussi, des kabyles, et quelques "gaouris"
("gaulois") tout de même, comme Jean-Paul Un et
Deux, mettant une solide expérience, et un sang-froid de
vieux briscards, imperturbables, au service de manifs assez vivantes,
bousculant un peu la police, puis bousculées par elle,
sous la menace aussi des bandes fascistes de d'extrême-droite,
situées dans la mouvance de la "Ligue de Défense
Juive" et du Betar, venues du Sentier proche.
Fort de ses 50 000 voix recueillies, aux élections européennes
de 2004, en trois semaines d'une vraie campagne de masse, menée
à la hussarde, le mouvement créé par Olivia
Zemor, la "dame d'acier" de l'antisionisme juif radical,
venue de Lutte Ouvrière, et Nicolas Shashahani (L.O. aussi,
frère de Volodia Shahshahani, le fulgurant "Volo"
de Grenoble, de la G.P.) tentait, à l'époque, d'organiser
un vrai boycott, musclé, d'un gala de soutien en faveur
de l'armée d'occupation israélienne, sur le boulevard
Bonne Nouvelle...
"Sergent-chef", donc, devenu "Jean-Paul Deux",
est le fils d'une infirmière communiste. Elément
de pointe des "groupes action" des Comités Vietnam
de Base, puis de la Gauche prolétarienne, proche de Pierre
Overney, de toute la bande Renault, puis de celle d'Issy, passé
par un service militaire des plus toniques, et des plus techniques
aussi, dans les prestigieux "commandos de l'air", il
sera l'un des résistants, lui aussi, de la toute première
heure, à la liquidation des maos.
Pour parvenir à l'infiltrer à Libération,par
la petite porte - après une sérieuse période
de galère - le réseau mao clandestin du
journal passera par Gilles Millet, politiquement solide
mais très éloigné de la CGT, donc non suspect,
et copain du "petit-chef" (corse) des services généraux.
Il présentera l'ouvrier Vaucelle (Jean-Paul) comme un ami
de longue date, ce qui est vrai. Il mettra en valeur son sérieux,
indiscutable, et sa très réelle expérience
des "problèmes de sécurité". Jean-Paul
y emploiera le poste modeste, mais essentiel, de veilleur de nuit
jusqu'à son récent départ en pré-retraite,
en 2007 - devenant au passage un des piliers de la CGT-mao du
journal, rapidement hégémonique chez les gardiens,
après l'avoir été chez les clavistes.
C'est en tentant, dans la foulée, toujours, d'un "Jean-Paul
Premier" resté pour lui "Polo" de relancer,
dans les banlieues dites "difficiles", un travail militant
d'inspiration mao, dirigé notamment vers les jeunes collégiens
de la génération "Sarko, la racaille c'est
toi!" des émeutes de 2005, qu'il a été,
à Aubervilliers, cité bien connue de lui dont Charles
Tillon fut député-maire, à la Libération,
un cercle portant le nom de l'ancien "mutin de la Mer Noire",
devenu chef d'Etat-Major des FTP, puis fondateur, avec les maos,
du Secours Rouge...
Ce "Cercle Charles Tillon"
petite structure de réflexion et de formation politique,
née autour de familles musulmanes du pur prolétariat
de base, de jeunes adolescents maghrébins, et de militants
communistes lecteurs, eux-mêmes, de longue date, de Mao,
a distribué, dans les cités les plus "chaudes"
de cette partie sud du fameux "9-3", la Seine-Saint
Denis, un appel clair et simple à faire barrage à
Sarkozy-Kärcher, en votant Ségolène Royal au
second tour, en 2007...
De très jeunes "black-blancs-beurs" des cités,
dont toute une équipe de très jeunes filles, spontanément
mobilisées, l'ont eux-mêmes photocopié à
la chaîne, après avoir épuisé premier
stock, pour aller le "differ" autour d'eux, un peu partout...
C'est en allant aider au déménagement de "Sergent-chef",
vieux frère de combat devenu camarade-syndiqué,
et voisin de quartier, dans le XVIIIème arrondissement
de Paris, que j'ai connu Cherif - qui lui-même m'a mis sur
la piste de "Dédé la couenne", d'Argenteuil,
et de Sadok; puis, par Sadok, de Houcine...
"La petite Fatima" du bidonville
de la Folie, Nanterre,
déléguée CGT de Libé, "tueuse"
de Serge July, l'ancien du "22 mars"!
Pour boucler complètement la boucle, reste à organiser,
maintenant, une rencontre autour d'un couscous entre Cherif et
une autre enfant du bidonville de La Folie, Fatima, l'actuelle
déléguée CGT de Libé, venue, petite
fille, de son Bouira natal, aux portes de la Kabylie, rejoindre
son immigré de père, ancien "moudjahid"
des montagnes, comme tout son village, puis ouvrier du gaz, et
CGTiste, en banlieue parisienne, réfugié lui aussi
avec toute sa famille dans ce cloaque - lieu, aussi, d'une solidarité
formidable, matrice d'une conscience politique de fer...
C'est à "la petite Fatima" de la Folie,
Nanterre, devenue claviste-militante de la marxiste-léniniste
Humanité Rouge, avant Libé, puis, pour une année
qu'on n'ose dire "sabbatique", employée de l'agence
de presse palestinienne Wafa, sous les bombes, à Beyrouth,
et toujours, comme Cherif et Saddok, ou "Sergent-chef",
la Palestine au cœur, et Mao, dans la tête, que devait
revenir le rôle, historique, d' "exécuter"
le potentat July, scellant le destin du renégat, au cours
d'une nouvelle "A.G. de crise", la dernière de
Serge - au troisième jour d'une grève totale de
Libération, fin 2005.
L'intersyndicale CGT-SNJ-SUD s'était réunie pour
faire le point. "Ça ne peut plus durer. Il nous
balade. S'il recommence, on lui dit qu'on en a marre... Qu'il
réponde précisément aux questions qu'on lui
pose, sinon tout le monde se lève, et on s'en va!".
Une belle idée. Bien dans l'esprit mao.
Passons à la pratique.
Assemblée Générale de crise... July balade
son monde...Les délégués de SUD et du SNJ
- deux hommes... - hésitent... Ils n'osent pas... La réunion
traîne en longueur... Si personne ne s'y met, c'est fichu!
La voix un peu tremblante - impeccable militante, elle ne roule
pas sa caisse, et n'a rien d'un ténor d'estrade - la
"petite Fatima de La Folie, Nanterre" interpelle
l'ancien politicien de Nanterre (la fac, pas La Folie), "tchatcheur"
d' amphis de la prestigieuse université où naquit
l'alors iconoclaste "Mouvement du 22 mars", devenu
journaliste de cour, sous Mitterrand, "confident du prince",
puis P-dg - et, ce jour, à la ramasse...
"Ecoute, Serge, on en a marre. C'est toujours
la même chose...Ça fait trois jours qu'on est en
grève. Le journal est en danger... Tes licenciements secs,
on te l'a dit: nous n'en avons jamais toléré ici,
on l'a toujours empêché, on n'en veut pas. Ce sont
nos emplois, à tous. Ce sont nos vies. Alors, les beaux
discours, ça suffit maintenant...
Tu réponds à nos questions, ou on s'en va..."
Applaudissements nourris, suivis par un silence de mort.
"Serge" n'a plus rien à dire...Il regarde
ses pieds. Il est mort.
Encore faut-il l'achever.
Parce qu'un principe est un principe, et une parole, une
parole, Fatima, blanche comme un linge, fait son devoir.
C'est l'heure de l'estocade, les piques ont châtié
le vieux taureau, elle sera le matador.
Elle se lève, donc, et prend la direction de la porte,
tête droite, sans se retourner. Elle pense être suivie
d'une dizaine de personnes, vingt peut-être...Les gens de
la CGT, pas tous...Mais la fille du bidonville et de Beyrouth
sous les bombes est devenue Moïse, ouvrant devant son peuple
les flots de la Mer Rouge. C'est une foule qui se lève
derrière elle: l'Assemblée Générale
toute entière, qui lentement se dirige, sur ses pas, vers
la sortie, les journalistes suivant une ouvrière...
Sortie de scène, du coup, pour Serge July.
Le P-dg, ainsi déchu, déjà, de fait, Louis
XVI guillotiné par le tribunal du peuple, après
un jugement le condamnant comme un vulgaire notaire, n'aura plus
qu'a être "remercié" dans les formes, domestique
sans livrée devenu sans emploi, par l'héritier de
la grande famille Rothschild, à qui il a vendu le journal
du grand Maurice Clavel et du pauvre Sartre...
Sans illusion sur un destin désormais scellé, pensif,
il reste presque seul dans la grande salle presque vide, dite
"du hublot", pour la fenêtre sphérique,
magnifique, qui ouvre sur les beaux toits gris de Paris...
Dans l'euphorie de mai 1981, le journaliste qui se disait "plus
puissant qu'un ministre"l avait rêvé de faire
de cet endroit de rêve son grand bureau de prestige.
Une colère de la base, immédiate, l'en avait privé.
Devenu salle de réunion ouverte même, sur le tard,
aux syndicalistes, le "hublot", comme on l'appelle encore
à Libé (qui survit, fort bien, sans July) est devenu
le lieu de son ultime supplice - et sa tête, dodelinante,
a de fait déjà roulé dans le panier de son...
C'est à son retour de Beyrouth, où elle était
partie toute seule, avec l'audace de ses 20 ans, "presque
sans une thune", et sans vrais contacts sur place, que Fatima
rejoint, en 1982, la toute jeune CGT-Libé, qui y reçoit
tous les coups - et dont les premiers militants militants émergeant
au grand jour doivent encore se rendre dans les A.G., main dans
la poche, y serrant un cutter ou une longue paire de ciseaux bien
effilés..."Poisson dans l'eau" dans ce milieu
troublé, elle y (re)devient très vite une des "pasionarias
du clavier" (le prolétariat du journal).
Entre temps, construit d'abord dans la clandestinité la
plus stricte, le premier syndicat de Libération, couleur
"mao", taille, à coups de serpe, sa route.
Son histoire commence à Nantes, à la toute fin des
années 70,où l'évolution de la situation
politique d'ensemble autant que les circonstances propres à
son journal, ont rapproché le "correspondant local
de Libé" de la CGT, puis du PC.
Dès 1973, à Saint-Nazaire, toute
proche, l'éclatante victoire des ouvriers de Babcock a
démontré, même au plus aveuglés, qu'une
force prolétarienne résiste, ici au moins, au sein
du vieux syndicat, et du parti, ou autour d'eux, aux facteurs
de décomposition, de destructuration et d'éclatement
qui minent ailleurs, le monde du travail dans sa quasi-totalité,
préfigurant les 30 années de crise qui viennent,
les "30 honteuses", succédant aux "30 glorieuses"
de l'industrialisation à marche forcée, avec, certes,
leurs propres tensions (taylorisme, racisme,etc).
Robert Linhart continue à alimenter la réflexion
de tous sur le sujet.
A Paris, sous l'égide d'un Althusser désormais surpassé
par le plus brillant de ses disciples, Robert réunit, rue
d'Ulm, dans les locaux prestigieux de l'Ecole Normale Supérieure,
pour de passionnants "séminaires de recherche sur
le travail", des chercheurs, des syndicalistes, et les maos
restés militants toujours concernés par les problèmes
d'usine. Parmi eux, une petite poignée d'anciens "khâgneux"
de Louis-Le-Grand qui avaient cru, en larguant les amarres et
la préparation de difficiles concours pour partir s' "établir"
en usine, s'être privés, pour toujours, du charme
calme de ce lieu de haute culture, et de son bassin aux poissons
rouges...
Ces rencontres sont consacrées par exemple à des
exposés sur l'organisation du travail et les luttes syndicales
dans le secteur du nettoyage industriel, où Nantes a connu
une grève exemplaire dirigée par Hachmi, un syndicaliste
maoiste proche du Parti Communiste Révolutionnaire (PCR,une
scission du PC-mlf), ardemment soutenue par l'équipe locale
de l'A.P.L. et les paysans progressistes.
On y fait aussi s'exprimer des dockers, à l'occasion "établis"
sur les ports - dont des "Chinois" de Saint-Nazaire
- des sociologues auteurs d'études sur les égoutiers
parisiens, etc. Et on y parle un petit peu politique.
Robert a perçu, tôt, des signes d'autonomie d'un
Parti Communiste se dégageant lentement de l'emprise de
ses vieux tuteurs de Moscou à l'égard de Moscou,
comme de celle du PS. Ils se manifestent aussi par un dépassement
des préjugés légalistes, châtrant les
formes de lutte.
Anticipant, puis nourrissant, ces analyses, la lutte des "Babcock",
par exemple, a été ponctuée d'initiatives
très riches, très imaginatives - bien suivies par
la Cause du Peuple, qui reconnaît, avec sportivité,
dans cette vive résurgence de traditions de lutte organisées,
anciennes et solides, une réalité convergeant avec
le cycle des luttes d'O.S., et des Comités de Lutte - mais
s'abstient d'en tirer les conséquences...
Proche, désormais, de l'Union Locale CGT de Nantes, où
"monte" un jeune permanent athlétique et décontracté,
en jeans-basket, militant communiste, Serge Doussin (aujourd'hui
secrétaire de l'UD CGT 44, toujours sur la brèche,
dynamique, plein de confiance en "l'avenir des luttes"
et même - avec un sourire... - en celui du "Parti communiste
pluriel"), je sympathise aussi, ces années-là,
avec les jeunes militants CGT, et communistes, de l'Aérospatiale
de Saint-Nazaire, constructeurs d'éléments de l'Airbus.
L'un d'entre eux, un délégué, jeune, costaud,
et plein de "punch", a conclu une longue série
d' "opérations coup de poing" collectives de
grand style, à la manière mao, menées par
ces ouvriers professionnels qualifiés fabricant notamment
des éléments de l'Airbus, par un K.O. individuel.
Au cours d'un affrontement de porte, il a écrasé,
lui-même, le nez d'un très "grand chef"
- d'un gauche absolument superbe...
Licencié et même inculpé pour "violences",
avec toute sa petite équipe, le "boxeur" syndical
sera magnifiquement défendu par tout le collectif ouvrier
de Saint-Nazaire, qui forme un bloc social, spatial et quasiment
physique autour du grand terre-plein de Penhoët, et du bastion
de la "navale" (voir page).
Du coup, sur le conseil d'amis journalistes de Nantes, eux-mêmes
militants CGT dans le quotidiens local de Robert Hersant, je finis
par prendre une carte du syndicat - pour le principe... J'évoque
même cette décision, de façon humoristique,
entre les lignes d'un article de Libération sur le conflit
Brissonneau de Nantes, dont vient mon ami Serge (Doussin...).
Ce reportage souligne aussi la radicalisation de la CGT dans la
sidérurgie lorraine - et échappe à la perspicacité
attentive de la censure...
Personne, dans les hautes sphères de Libération,
ne prend au sérieux ce "signe faible"...Ils ont
tort.
Les retrouvailles d'un "gorille"
de Robert Linhart (et de "Dany"), avec "Juquin
Le Petit Lapin"
Mis en contact, bientôt, avec Gérard Gatinot, le
secrétaire national du SNJ-CGT, porteur d'une expérience
aussi ancienne que la cicatrice, mal placée, d'une balle
allemande reçue en banlieue sud au cours de l'insurrection
pour la libération de Paris, j'ai le plaisir aussi d'être
mis en relation avec deux ou trois jeunes loups de l'entourage
de Roland Leroy, ravis du renfort d'un mao, cas peu fréquent,
mais pas unique. Et ce sont eux qui vont me "brancher",
"en prise directe" avec "Roland" (voir page).
Gatinot, bien entendu, l'ignore. Comme l'ignore Pierre Juquin,
qui, chargé par le Bureau politique de faire entrer quelques
journalistes "proches du Parti" dans l'audiovisuel convoque
à une réunion confidentielle fort instructive, un
des "gorilles" du très provisoire tandem Linhart
Cohn-Bendit qui l'avait chassé d'un amphi de Nanterre La
Colère, lui infligeant ad vitam aeternam le mignon surnom
de "Juquin le petit lapin"...ignore mes relations avec
de discrets conseillers de la place du colonel Fabien, et il me
donne, à partir de sa propre expérience et de son
instinct de vieux lutteur, un excellent conseil: que j'aie toujours
en poche une lettre, signée, me désignant comme
délégué syndical CGT de Libération,
"salarié protégé".
"Le jour où ça tourne mal, tu fonces à
la poste de la rue du Louvre, à Paris, ouverte 24 heures
sur 24, et tu l'envoies à ton ami July, en recommandé...
Il l'aura dans le cul, il ne pourra plus rien te faire, il sera
coincé!"
L'homme à la fesse marquée d'une ancienne et glorieuse
cicatrice - l'éraflure d'une balle, au cours de l'insurrection
patriotique parisienne de 1944, a vu juste.
Le jour qu'il annonce doit venir. Il vient.
- 21 Février 1981, "journée
anti-impérialiste", dédiée à
Manouchian (voir page), et jour de combat, pour les Libé.
A.G. de super-crise - elle va durer 12 heures...
Serge joue le tout pour le tout.
Alors que le journal, qui, de fait, s'enfonce dans la médiocrité
et stagne, se trouve encore, sur le plan comptable, pratiquement
à l'équilibre, il exige qu'on lui vote "les
pleins pouvoirs pour licencier tout le monde, refondre et reconstituer
une équipe, en ne gardant que les meilleurs, et en "dégraissant"
le reste, avec un arrêt de parution de Libération
de quelques mois" - en pleine campagne présidentielle...
C'est fort.
Le moment est venu de plonger. Je plonge.
Debout, mains dans les poches, le regardant bien dans les yeux,
sans élever la voix, dans un silence de cathédrale,
le "correspondant de Nantes", durci au feu des pratiques
militaires-militantes de la G.P.comme au contact de la culture
de lutte prolétarienne de la région de Saint-Nazaire,
répond au "patron" "libéral-libertaire"
de la rédaction de "Libé", devenu brutal
et cynique "dégraisseur":
"Depuis quelques centaines d'années, des
milliers de pauvres bougres se sont fait sabrer la gueule par
les Dragons du Roy, puis les gendarmes, pour qu'il existe des
droits, une législation du travail, des conventions collectives
- et que jamais aucun patron, petit ou grand, ne puisse parler
comme tu le fais, ni faire ce que tu dis...
Si tu crois que tu vas y arriver, tu te trompes..."
Froid comme la mort, et complètement relâché,
je n'ai pas eu besoin de hurler pour parler clair, et être
bien compris de tous - même ici.
"Il doit être évident pour tout le monde,
réplique le gras July d'une voix encore plus nasillarde
que d'habitude, que celui qui tient un tel langage, quel qu'il
soit, ne peut pas espérer faire partie de la nouvelle équipe
que je vous demande mandat de constituer. Il ne partage pas les
valeurs du nouveau Libé "...
Je n'en partage pas les valeurs, c'est vrai.
Et je doute, de plus, qu'il soit encore légitime d'utiliser,
dans ces conditions, le terme "équipe",
comme celui de "valeurs",
d'ailleurs - sauf au sens financier du terme, signification d'origine...
"Mais j'en ferai partie, de son truc" - j'en
fais, in petto,le serment - tâtant la poche de jean's à
peine gonflée par la lettre du SNJ-CGT... "Nous
monterons une "équipe", clandestine, une vraie,
"à la mao", et nous ne le lâcherons pas,
ce fumier. Il ne volera pas notre journal, et nous aurons
sa peau..." Et déjà remontent
à ma mémoire les mots de Vaillant-Couturier, grand
journaliste et grand intellectuel français, héros
de la lutte antifasciste:
"Je ne sais que deux choses, la première, c'est
que nous allons en prendre plein la gueule, et la deuxième,
c'est nous qui allons gagner!"
Dans les semaines qui suivent, et dans le secret le plus absolu,
cette citation, enseignée aux réunions de formation
des Comités Vietnam de Base, viendra regonfler le moral,
déjà tonique, de la première petite poignée
de résistants au nouvel ordre de Libé.
La prédiction était exacte. Bonne anticipation.
Pour ce qui est d'en "prendre plain la gueule", parfait...
Pour la victoire, aussi: même si le succès n'a pas
pu être total, hélas.
Empêcher Libération d'être vendu, dans les
conditions politiques du temps, c'était vraiment très
difficile.
Interdire à Serge July, en revanche, de "dissoudre,
puis de refondre", à son gré, son "équipe",
et de devenir ainsi, jouissant des fruits de sa forfaiture, le
maître et le patron d'un journal conçu "par
le peuple et pour le peuple", donc contre l'idée même
de "maître" et de "patron", nous y sommes,
en revanche, parvenus.
Et à la fin, nous avons eu sa peau.
Parallèlement, l'objectif de faire survivre ou
mieux, renaître, au travers de 25 ans de "guerre secrète
à Libération", un mouvement inscrit dans la
mémoire et la lignée de ce que furent les maos,
n' a été, finalement, ni un succès total,
ni un échec complet.
On est dans l'entre deux, avec de petites flammes de vie, d'esprit,
et de mémoire, dont ce livre offre le témoignage.
Petite "bande mao" irréductible, survivant d'un
effondrement indigne, mais pas total, à l'intérieur
de Libération, d'abord, puis bien au-delà, nous
avons su, année après année "métaboliser",
selon le principe de revivification permanente recommandé
dans les écoles de formation de cadres du PCC, le Parti
Communiste Chinois:"absorber du sang neuf, éliminer
le sang vieux". Et le minuscule collectif "à
la ramasse" des rescapés de l'aventure mao a pu commencer
à intégrer, tout en souplesse des éléments
d' autre origine politique, géographique et culturelle,
et de nouvelle génération, surtout, autour de nous...
Nous avons continué la course, franchissant mille obstacles,
au prix de pertes, douloureuses, et porté dans nos mains,
au moins jusqu'à ce jour, la petite flamme qui brillait
dans les yeux de Gilles Tautin, comme dans ceux de "Pierrot".
Flamme qui "ne peut pas s'éteindre, et
ne s'éteindra pas", et préserve
la possibilité, intacte, de nouvelles lueurs, issues d'un
nouveau souffle - répondant aux nécessités,
plus fortes que jamais, mais différentes, des
temps actuels...
Pour en arriver là, il a fallu se battre, de façon
ininterrompue, acharnée, et recourant, autant que possible,
aux vertus d'une intelligence collective.
A Libération, le syndicat, mais pas seulement...
Trois fronts coordonnés, sur trois plans
bien distincts
1.- Développer et "bétonner",
d'abord la CGT-Libé - OVNI ou plutôt OPNI,
Objet Politique Non Identifié, forme paradoxale, ô
combien subversive, et, de ce fait, objet des attaques les plus
violentes, les plus vulgairement bestiales, et les plus dures,
du jour de sa création, dans un journal en passe
de devenir une secte.
2.- La forteresse étant construite, le collectif
mao clandestin ainsi environné, entouré,
protégé, saisir le "moment opportun" (thoï
co) pour entreprendre quelques sorties-éclair en dehors
de la tranchée, et frapper par surprise, en ouvrant un
nouveau champ de bataille: celui de la guerilla de l'information,
et, au-delà, du combat politique et idéologique,
dans un journal devenu le vecteur de la déconstruction
systématique de toute pratique collective, de toute démarche
indépendante, et le propagateur numéro 1 de la "pensée
molle" des années Mitterrand-Bousquet, "rose-brun",
période de régression éthique, culturelle
et artistique, autant qu'intellectuelle et politique, vécue
sous le sceau d'un immonde virus mental.
Ce "mal du siècle", que nous avons combattu de
front, de l'intérieur de la caverne où mugit la
Bête, combine les méfaits du sida - perte de toute
défense immunitaire, et jusqu'à la mort, même,
du plaisir nu des chairs hors caoutchouc - et ceux de la Vache
Folle, que July symbolise à merveille, vignette sur le
triangle d'une part de matière molle et blanche, comme
celle d'un cerveau pourrissant coulant par les oreilles, avec
son regard bovin et les meuglements monotones de ses éditos
mornes...
3. - Troisième objectif, enfin: s'appuyer sur la
pratique professionnelle du journalisme pour renforcer les petits
réseaux d'information et de renseignement maos,
base de tout travail politique sérieux, dans la perspective
d'événements graves, voire guerriers, toujours à
l'horizon du probable, ou du possible...(il a fallu l'affaire
Fofana pour que nous commencions à le comprendre)
Cela va devenir envisageable pour un tout petit nombre d'entre
nous, dans les moments de grâce où faire le métier
de journaliste à Libération nous reste possible
- entre d'interminables périodes de "placard"...
L'A.G. de liquidation de Libé a lieu un samedi.
La poste de la rue du Louvre est bien ouverte, en plein week-end,
et en pleine nuit. La lettre part.
Le lundi matin, Zina Rouabah, l'âme vivante, intègre
et croyons-nous incorruptible, du Libération des premiers
temps, est d'une pâleur de mort.
Ce tout petit bout de femme, d'une énergie exceptionnelle,
a serré les cordons de la bourse du journal, évitant
détournements et pillage, méritant alors le respect
de tous, pendant les années de sacrifices.
Mais elle est devenue ensuite l'âme damnée de Serge
July, qu'elle soutient jusqu'au pire, enragée et aveugle,
le croyant capable, et seul capable, de sauver le journal, alors
qu'il vient d'y inoculer les premiers germes de la mort lente,
et qu'il va se débarrasser d'elle, avec cynisme, quand
elle aura fini de le servir.
Elle affiche sur le mur, la lettre recommandée qu'elle
vient d'ouvrir. Une réaction d'horreur, électrique,
saisit alors, dans sa quasi-totalité, l'" équipe"
qui vient de voter, "démocratiquement", son suicide
collectif, préfigurant l'Holocauste "volontaire"
des "allumés" de l'Ordre du Temple Solaire (OTS),
finis, au lance-flammes, par les hommes de main de leur "gourou".
Je ne moufte pas. Tout est dit. C'est écrit. C'est sur
le mur.
En revanche, le tout nouveau délégué syndical
CGT, toujours bien conseillé, prend sa plus belle plume,
sans attendre - et saisit l'inspection du travail. Arrêter,
du jour au lendemain, la parution d'un titre presque sans dettes,
et claironner la décision de licencier tout le monde pour
reprendre qui on veut, sur le plan juridique, c'est limite-limite.
Surtout que Serge July, s'il fait, déjà, l'important,
n'est alors même pas juridiquement P-dg.
Libération est encore une SARL, dont les porteurs de parts
"virtuelles", y compris Frédéric Laurent,
vont, sous le regard approbateur des "avocats du journal",
dont on omet ici le nom, par charité, s'inscrire eux aussi
dans la logique suicidaire de l'OTS...
Le mirifique projet ourdi par l'arrogant personnage viole toute
la législation sur les licenciements collectifs - y compris,
économiques - tout en frisant l'abus de bien social, ou
le dépôt de bilan frauduleux...
Pour sauver Libération d'un énorme scandale, et
son responsable, d'une condamnation en correctionnelle, d'amendes
énormes, et peut-etre de la prison, il faudra toute la
complaisance de la "presse du système", qu'en
théorie, July défie, mais qui l'accueille en frère
repenti, et qui l'appuie - et surtout la haute bienveillance d'une
administration...giscardienne, ravie de l'aubaine offerte par
la soudaine éclipse, en pleine campagne, d'un titre "marqué
à gauche", dont le -soi-disant- "grand patron"
soutient toujours l'onctueux Rocard contre le cauteleux Mitterrand,
et ne trouvera aucune occasion, jusqu'au 13 mai 1981, pour dire
pour qui son cœur bat, entre les deux principaux prétendants
réels, l'homme à la Francisque et le nobliau de
pacotille aux diamants africains entre les dents...
Peu regardante, l'inspection du travail, saisie par la CGT, donc,
aide l'acrobate imprudent, accroché, tête en bas,
un pied, dans le filet, à rétablir son équilibre.
Un tour de passe passe transforme l'originale "procédure
July" en "demande d'autorisation administrative de licenciement
économique". Du coup, la casse sociale s'en trouve
réduite.
July ve devoir bâcler un "plan de relance", fondé
sur des critères accessibles à discussion, et à
critique, limitant l'ampleur et la nature du "dégraissage".
Et surtout, basculement capital qui bouleverse toute la situation,
à terme, l'atelier de photocomposition, alors techniquement
irremplaçable - se trouve sauvé, en bloc. Il sera
la base d'appui de notre atypique CGT...
La nouvelle situation créée sous le double effet
d'une détermination politique, affirmée, d'un peu
de bon sens, et de deux simple lettres recommandées, successives,
donne un peu d'oxygène aux premiers pas, à découvert,
de l'action syndicale.
L'horreur de la CGT, et la haine du syndicalisme, en tant que
tel, fait place aux rires, maintenant - et c'est "Serge",
pris au piège de sa mégalomanie comme de son incompétence,
qui devient l'objet des sarcasmes du "peuple de Libé".
Comme disaient les maos, le ridicule tue "l'autorité
patronale" autant qu'un "splash" à la peinture
- envisagé, d'ailleurs, un moment.
Comme disait le landais Albaladejo, grands demi d'ouverture, pas
seulement par la taille, ni par la seule vertu de son phénoménal
pied gauche, devenu philosophe éclairé de l'ovale,
"les mouches changent d'âne..."
Elles sont sur July, maintenant. Normal: c'est lui qui "est
dans la merde", et perd toute sa superbe, pris en flagrant
délit de "bluff", et, comme à Bruay, de
"bidonnage"...
Même aux yeux d'un "suiviste" aussi soumis que
Sorj Chalandon (touchante "Veuve July" de 2006, après
avoir peu balancé, 33 ans plus tôt, entre le camp
des "Veuves Mao", et celui des renégats), la
démarche de "Seeeerge" n'est pas celle d'un professionnel
de presse - mais d'un aventurier, ignare en droit comme il est
ignorant de la réalité sociale et politique d'un
pays, la France - qu'au fond, il n'aime pas; et donc, ne comprend
pas.
"Plus mégalo que moi, tu meurs", le projet fou
du "looser maximo" se heurte aux réalités
sèches du droit, mais aussi d'une volonté politique,
issue d'une toute récente histoire, mais aussi d'une très
longue - sans qui les textes de loi ne sont rien.
Poursuivant les interminables procédures légales,
devenue, de couloir de ministère en bureau de banquier,
démarches de mendiant, et marches d'un calvaire, July doit
élaborer maintenant une liste nominative de licenciés
économiques, sélectionnés sur des critères
qu'aura à apprécier, et vérifier, si par
hasard il se met à faire son taf, l'inspecteur du travail.
Il y couche, ça va de soi, le "correspondant de Nantes"
dont il avait loué, deux ans plus tôt, devant ce
qui était encore une équipe, "l'exceptionnelle
qualité des reportages" - officiel argument de mon
intégration à la "bande des quatre"...
Convoqué, selon la loi, pour le réglementaire "entretien
contradictoire" en présence de l'inspecteur, j'écourte
la cérémonie.
J'explique en quelques phrases que le motif de mon licenciement
est connu de tous.
Personne n'a de temps à perdre en bavardages.
Si, le jour, encore incertain, de la re-parution du journal, la
procédure particulière concernant le délégué
syndical n'est pas réglée, et traîne, je ne
me prêterai pas à ces manœuvres dilatoires.
Je commencerai, le jour-même, dans les locaux de Libération,
une grève la faim contre ce licenciement, et ceux de tous
ceux qui pourront démonter, dossier en main, qu'ils n'ont
pas été mis sur la liste pour des raisons strictement
professionnelles...
"Vous ne me connaissez-pas, dis-je à l'inspecteur
du travail, livide, et muet comme une carpe. Ce n'est pas
de votre faute. Ni de la mienne... Mais July, lui, me connaît.
Depuis longtemps... Très bien, même... Demandez-lui
son avis, dans mon dos, quand je serai parti. Il vous dira que
l'animal n'est pas du genre à "annoncer à
découvert"; qu' un peu voyou, peut-être,
je ne dis pas toujours tout ce que je fais, mais fais, toujours,
ce que je dis. C'est une histoire de famille...Que cette grève
ne sera pas bidon, et que j'irai jusqu'au bout: c'est une question
de principe..."
Le même message est répété, les yeux
dans les yeux, à Serge July lui-même, un soir, sur
un parking.
Il y fait une mauvaise rencontre... Un œil se vrille dans
le sien.
Un doigt s'enfonce au creux de son estomac, déjà
bien rebondi.
Il lui est signifié que si la grève de la faim commence,
et que si le gréviste souffre, d'autres aussi souffriront
- à commencer par lui...Et qu'il n'est pas de taille..."Il
faudra me passer sur le ventre, et ça" - pression
du doigt sur le bide - c'est un peu fort pour toi..." - "Je
sais", lâche-t-il, la voix tremblante...
Mais personne ne bouge.
Libération reparaît le 13 mai 1981,
lendemain de la victoire d'une "gauche" en fait minoritaire,
"dopée" par le report des voix gaullistes professionnellement
dragués par les réseaux Pasqua, pour tuer Giscard
- selon le principe, corse, et mao: "l'ennemi de mon
ennemi est mon ami"...
Le quotidien d'une "modernité"...servile, se
rallie dans la seconde au camp vainqueur, qu'il conchiait.
Non, il ne s'y rallie pas: il faut, pour le faire, de l'honneur.
Il s'y agenouille et s'y prosterne...
L'aède émasculé, muet, cordes vocales coupées
comme les testicules d'un chat de gouttière, jadis, hurleur,
qu'était July jusqu'au jour d'un "dépouillement",
qui s'annonce aussi celui du peuple de France, se lance dans l'art,
controversé, du dithyrambe, dont le support matériel,
officiellement, toujours, un journal, est allégé
d'une centaine de journalistes licenciés, soupçonnés
d' "archaïsme" (progressiste).
Ils sont sur le champ remplacés par une flopée de
jeunes arriviistes sans scrupules aux talents incertains mais
aux dents longues, et d'une "gauche" rose très
pâle, tirant, pour l'occasion, sur le jaune.
"Résolument modernes", ils défilent, impassibles,
devant les grands "dazibaos" syndicaux soutenant la
grève de la faim du délégué SNJ-CGT,
"dédiée à la mémoire de Pierre
Goldman". Tous les professionnels dignes de ce nom de la
pesse française y sont appelés à refuser
de venir prendre la place, encore toute fraîche, de confrères
jetés à la rue, en masse, après avoir créé
le titre, y donnant tout leur temps, toute leur vie, pour de très
maigres salaires, égalitaires...
Lancry
et les "gros bras" CGT de la "mafia du Livre",
alliés des maos de Libé
Un petit texte perdu dans le fouillis des libelles, sur le mur,
provoque tout de même quelques frissons chez les plus malins
des "jaunes" venus en file indienne - comme devant les
maisons d'abattage des bordels d'antan du F.L.N., à Barbès
- faire leur période de travail volontaire dans la chantante
Pravda du nouveau Pouvoir Rose.
Il s'agit d'un télégramme, bref.
Signé Roger Lancry, secrétaire général
du Comité intersyndical du Livre parisien (CILP, CGT),
il affiche le soutien des ouvriers de la presse et du livre au
camarade journaliste en grève de la faim.
Ce n'est pas rien.
Roger a une réputation solide. Il est généralement
considéré comme le général en chef
de cette véritable "armée rouge" - en
principe, sans armes... - que constitue, alors, l'organisation
de masse musclée des "rotos", typos, correcteurs
et autres photograveurs...
Dans un secteur professionnel syndiqué à 100%, presque
toujours à la CGT, "le général Lancry",
ses colonels disciplinés, leurs officiers, et les centaines
de soldats durs au feu de véritables "forces spéciales"
disposent de l'outil de dissuasion absolue, la "bombe atomique"
syndicale, le pouvoir d'arrêter les rotatives, d'où
sortent, en rafales, les journaux.
Mais ce n'est pas leur seule "arme de destruction massive".
Ils en possèdent une autre, plus légère certes,
mais pas moins efficace, qu'il sortent du holster, de temps en
temps, avec discernement: c'est leur capacité d'enflammer
les rues de Paris de torches de paperasse en flammes, comme les
commandos mobiles de leurs actions "coup de poing" l'ont
encore démontré, quatre ans plus tôt, en 1977,
au cours du long conflit du Parisien, terminé par la défaite
en rase campagne du P-dg de choc Amaury, soustrait d'ailleurs
à l'affection des siens par une chute de cheval, mortelle
et sans témoin, au cours d'une promenade prévue
pour rester solitaire, au Bois de Boulogne.
La vaine obstination du chû du Bois faisait alors son second
mort.
Le premier avait été un commissaire de police courageux,
mais imprudent, tombé au champ d'honneur - une chute lui
aussi, du haut des escaliers, glissants, d'une Bourse de Paris,
investie à nouveau, non plus par les incendiaires basques
de mai 1968, sous la protection du S.O. des GPA des CVB, mais
par les "commandos du Livre", Lancry en tête,
cravate rouge au cou, nœud impeccable...
"Voici que revient le temps des
loups, des cochons et des chiens...
...Empêcher la naissance de ce cadavre!"
Avant de décider l'envoi du télégramme, Roger
- toujours d'attaque, en pleine forme, et "général
en chef", en 2007, d'une société de conseils
du XVème arrondissement qui fait la pluie et le beau temps
dans toute l'industrie de la communication parisienne, et même
jusqu'en Afrique - s'était fait porter, "pour voir",
par ses accortes secrétaires, le dernier article, publié,
en 1981, dans le dernier numéro de l' "ancien Libé",
par celui dont le mandat syndical, tout frais, venait d'être
affiché sur le mur.
Très sport, Jean-Marcel Bouguereau (bande Kravetz- Peninou,
mais de souche "camisarde" des Cévennes, honnête),
responsable en titre de la rédaction d'un numéro
spécial d'adieu, ou d'au-revoir, genre "tribune libre",
ouvert aux plumes de tous - y avait imposé la parution,
pour le principe, et en bas de page, de deux petits feuillets
portant ma signature.
"Voici que revient le temps des loups, des cochons
et des chiens", pouvait-on lire aux premières
lignes de ce court texte appelant à tout faire pour
"empêcher la naissance de ce cadavre!"
(le "nouveau Libé" rose bonbon du nouveau
mitterrandolâtre...)
La grève de la faim n'avait rien d'héroïque...
Calibrée au millimètre, sur une base sociale, politique
et juridique, absolument de béton, au moment même
où les "socialistes", élus sur une campagne
"de gauche", et en pleine euphorie, allaient déposer
quelques fleurs rouges, et des grosses larmes d'hypocrites, en
hommage à Jean Moulin, au Panthéon, elle ne pouvait
que se terminer, très vite, par une défaite humiliante,
en rase campagne, du duo July-Rouabah.
Avec Lancry, en plus, et sa "mafia du Livre", c'était
pain béni...
Encore fallut-il que quelques imbéciles viennent, bien
involontairement, accélérer les choses.
Une correctrice CGT, Roselyne, inculte autant qu'émotive,
et qui mettra près de quinze ans avant de retourner sa
veste, et de poignarder dans le dos son délégué,
de nouveau dans la tourmente, craque, et "bouffe la consigne".
L'ordre jour aux troupes était pourtant d'une simplicité
biblique: "chaque heure qui passe joue pour nous. Ils
vont craquer. En attendant, tout le monde garde son came, et reste
l'arme au pied. Surtout, pas de mouvements d'humeur, ou d'émotion...Que
personne ne bouge!...".
Mais la bonne Roselyne, trop sensible, ne peut plus supporter
le spectacle du duvet où, souffrant tout de même
d'un petit creux après juste deux repas sautés,
j'ai choisi de m'allonger, par terre, sur la moquette crasseuse,
sous l' affiche dédiant cette grève, entre autres,
à l' ami Pierre, l'autre - abattu deux ans plus tôt,
pour des raisons très indirectement liées aux combats
de Libé (lire page), où il prenait sa part, avec
toute sa verve, à nos côtés - chassant à
grands coups de pieds dans le cul des couloirs de la rue de Lorraine
les "punks" gauchistes, porteurs de croix gammées,
nouveaux chouchous de July, et du journal...
Roselyne, donc, se met en grève. Toute seule...
C'est malin.
Elle piège l'autre correcteur syndiqué CGT Dominique
Orsoni, "Dom", un corse grand amateur de bon vin rouge,
bu tôt le matin, avant le café, au réveil,
puis à toute heure de la journée sans discrimination
aucune...
Issu de la grande famille Orsoni de Vico, qui donnera son premier
dirigeant d'envergure, frère de son premier martyr, au
Front National de Libération de la Corse (FLNC), cet élément
de base du tout premier noyau clandestin mao de Libé vient
des Beaux-Arts, en 1968.
Il a fait ses classes au sein de l'austère U.C.F.-ml, le
groupe maoisant, estimable, du "super intello" Alain
Badiou, de Catherine Quiminal et Benjamin Coriat. Mais il a parfaitement
compris et assimilé, depuis, le logiciel "mao",
l'art des contradictions vivantes, dans une cohérence stratégique
à très long terme - combinée aux incessants
contre-pieds de la souplesse tactique.
Le plan était que Dom reste dans l'ombre aussi longtemps
possible.
Une de ses plus grandes forces est l'amitié, intense et
sans ostentation, qui le lie dès cette époque
au fondateur historique du maoisme en France, l'avocat Jacques
Vergès, animateur de la prospère revue
"pro-chinoise" Révolution, au tout début
des années 1960.
Le camarade Orsoni est son collaborateur de l'ombre, pour des
enquêtes discrètes. Il va nous présenter,
très vite. Et nous serons liés tous trois, de longues
années, "comme les lèvres et les dents"...
Garçon doux et discret, précieux et sûr, peu
disert sur lui-même, Dom, chez qui j'avais dormi le jour
où la lettre recommandée signifiant mon licenciement
est arrivée comme le jour où Anna, la deuxième
épouse, brésilienne, de Robert Linhart téléphonera
pour annoncer qu'elle l'a retrouvé par terre, dans la cuisine,
en revenant de l'école, que le toubib est en train de tenter
un massage cardiaque, et qu' elle veut que je vienne, très
vite, se donnera la mort, quelques années plus tard, avec
le vieux tromblon corse de sa famille.
Il l'avait chargé de balles à sanglier "Brenneke"
de calibre 12, d'une puissance d'impact épouvantable, capable
de stopper net un animal de 80 kilos en pleine charge, ou une
voiture, d'un tir dans le moteur la faisant caler sur place -
comme le fait le FBI, à New York.
J'avais eu la faiblesse de les lui prêter, à sa demande.
Lui-même évoluant en permanence dans la pénombre,
il connaissait "tout le monde". Relation de confiance
du fondateur de la colonne de Venise des Brigades Rouges, le criminologue
Sergio Spazzali, et d'experts des services de renseignement civils
et militaires du Fatah palestinien, il avait tout pour devenir
le pilier de notre petit réseau de renseignement, en gestation.
Il l'est devenu, pour une période brève. Trop brève...
Le temps, tout de même, de passer le témoin à
un cousin - homme de qualité, lui aussi, issu du même
terroir...
Une grève de la faim...bien calibrée
Ce jour de mai 1981, donc, dans l'atelier de Libé, l'absence
de sang-froid et de discipline de sa camarade syndiquée,
Roselyne, oblige Dom à "sortir du bois". Il ne
peut pas la laisser en grève, seule.
Ils sont deux.
Ça fait plaisir - mais ça ne sert à rien...
Enfin, jusqu'à ce que Yannis Farmakis, ancien héros
maoiste, dit-il, de la résistance grecque, démocratiquee,
au régime fasciste du colonel Papadopoulos, réfugié
en france, devenu G.P., puis mao-renégat zélé,
et, de ce fait, le "petit-chef", braillard, de l'atelier
de photocomposition, tombe dans le piège bien involontairement
tendu par nos deux amis correcteurs.
Ignorant Dom, qui n'est pas très baraqué, pas rouleur
pour un sou, et pas "grande gueule" - mais
est un homme, tout de même, et corse, de plus...- il se
jette sur Roselyne.
"Si tu continues ton cinéma, ta grève
de mes fesses pour ce fumier de fasciste-CGTiste, je te fiche
dehors à coups de pied dans le cul, tout de suite".
Troublée, elle vient me voir, dans mon duvet. Enfin, devant.
Elle gémit sur son sort, et le mien. Mais me ravit. Et
me rajeunit. On se croirait dans une usine d'O.S. aux "petits-chefs
de merde" du tout début de nos brûlantes "seventies"...
Et l'occasion est là, bien plus vite que prévu,
de ranimer l'esprit mao, qui, à Libération, dort,
mais, même là, n'est pas mort...
Pour un enjeu pareil, il faut tout de même que je me lève.
Mes jambes sont molles et vacillantes: tous mes amis le savent,
sauter un repas me tue; alors, deux...
Mais je prends sur moi, et me dirige vers l'atelier.
De l'entrée, forçant la voix et articulant bien
pour que tout le clavier entende, comme les O.S. des tables de
montage, où Stéphane Groepler, syndiqué CGT,
et vrai militant typo, endurci, reste, lui, comme il le doit,
impassible, j'interpelle l'amateur de baffes:
"Farmakis...Tu veux donner des coups de pied dans le
cul à quelqu'un? Alors commence par moi. Je t'attends...".
Silence de sépulture.
Je patiente un petit peu, pour le principe, puis repars - et fonce
sur le téléphone.
"Allo, l'inspection du travail. Passez-moi Monsieur Michel,
s'il vous plaît...C'est le délégué
CGT de Libération...Il y a un début de débrayage,
avec des incidents, des menaces, et, je le crains, dans les minutes
qui viennent, des violences...".
Hasard miraculeux, cet homme timide et complexé, que l'attention
de Libération aux minorités sexuelles opprimées
semble séduire et fasciner, autant que les crêtes
et les croix métalliques des "punks", Serge July,
s'apprêtait, "justement", ose-t-il dire, à
"boucler la lettre recommandée préparée
à l'intention de Madame Rouabah et de Monsieur July".
Un coup de chance...
Le licenciement du délégué est refusé.
Le joli papier bleu arrivera le lendemain matin.
Zina, plus exsangue, encore, que la fois précédente,
et son regard jadis ouvert et franc tourné, obstinément,
vers le mur viendra porter la bonne nouvelle, devant le duvet,
toujours, qui me protège de la fraîcheur de la nuit.
Contre d'autres menaces, il y en a eu, c'est la carrure de
Hamoda Mazouzi qui constitue la protection nocturne du
gréviste de la faim.
L'homme de ménage du journal est un ancien boxeur poids
lourd tunisien de Barbès. Père d'une famille nombreuse
laissée au bled, et qu'il nourrit, il est soupçonné
par les racistes "d'extrême-gauche " de Libé,"de
faire tapiner ses petites cousines, le soir, dans les locaux du
journal". Avant même la reparution du journal, la CGT-mao
de Libé l'a défendu contre les "dégraisseurs".
Zina en tête, ils prétendaient le porter lui aussi
sur la liste des licenciés, pour le remplacer par une société
de nettoyage. Sauvé du couperet, il nous en a su gré.
Et il s'est syndiqué, clandestinement, parmi les tout-premiers.
Sa seule présence, avec son palmarès et sa carrure,
il est vrai, monstrueuse, dissuade facilement les bavards de la
rédaction qui braillent, au comptoir du café voisin,
leur intention de "monter un commando pour virer ce connard
de CGT-iste, et qu'il aille finir sa grève de la faim,
comme un clochard, sur le trottoir".
Leurs noms restent toujours gravés dans ma mémoire.
J'en croise un régulièrement, maintenant, aux enterrements.
Pour les attendre, à tout hasard, et voulant "compter
sur mes propres forces", et pas seulement sur les puissants
biscottos de Hamoda, que j'aime bien, mais connais mal, sachant
que je ne tiens pas sur mes jambes, je me suis muni, en plus du
cutter habituel, d'un "calibre".
Un revolver au barillet chargé se 6 cartouches de 22, qui
fait peu de bruit, mais est extrêmement précis. Je
l'adore...
Croix gammées à Libé
La période chaude durera une bonne année. Des croix
gammées souillent régulièrement le panneau
d'affichage syndical - quand les textes n'en sont pas purement
et simplement arrachés.
Un jour, l'un d'entre nous surprend le "graffiteur"
- un éditorialiste alcoolique connu pour ses vibrants plaidoyers
en faveur des droits de l'homme...Il est en pleine action, marqueur
en main.
A peine interloqué, l'ivrogne tente de poursuivre son œuvre,
par l'apposition de l'insigne nazi sur le front du militant. Bras
tordu, agenouillé, il échappe au coup de pied au
foie qu'il mérite - le syndicalisme est une ascèse...
Une autre fois, c'est la "contremaîtresse de la
maquette", l'amie de Serge, qui, sous l'emprise, vraisemblablement,
d'un fantasme assez commun chez elle de fouetteuse, gifle violemment
Stéphane, notre "délégué
typo", sur sa table de montage.
Garçon frêle et sensible, cachant sous une longue
carcasse maigre et un visage aigu d'intellectuel à lunettes,
angoissé, les ressources merveilleuses d'une conscience
politique claire, d'un grand et vrai courage, et d'une infinie
patience, Stéphane, prudent devant la provocation, laisse
faire.
Il a raison
Et il me prévient.
Il a raison.
Je connais bien l'oiselle.
J'ai habité chez elle, au temps où elle fricotait
avec Momo.
Quelques jours plus tard, je la coince, un soir, par surprise,
au détour d'un couloir.
D'un ton doux et uni, et sous le seul regard de notre amie Chantal
Lebrument, femme de l'ancien mao de la banlieue sud Didier Costagliola,
et créatrice, à la kamikaze, d'une section F.O.
pro-CGTiste habilement téléguidée par le
journaliste "lambertiste " Jean-Claude Boksenbaum, de
l'AFP, je dis juste deux mots à la gifleuse, en l'appelant
par son prénom:
" Si tu recommences, et si tu touches un seul cheveu
de la tête d'un ou d'une de nos militants, femme ou pas,
on te retrouve ou on veut, et quand on veut, et je te casse toutes
les dents, personnellement..."
Elle dû faire passer le message.
Le temps des croix gammées, des affiches arrachées,
des gifles, et du folklore répressif, expression d'imbéciles
qui n'ont pas les moyens de leurs prétentions fascisantes,
sera relativement bref.
Une année ou deux, à peine...
Tirant les leçons de l'expérience de Billancourt,
nous repoussons la tentation, qui a pu nous effleurer, de corriger
certains des petits chefs.
Nous ne sommes certes pas des saints. Et Bernard Tort, par exemple,
ancien marxiste-léniniste du groupe Oser Lutter d'Issy-les-Moulineaux,
devenu mao, et surnommé "Zorro", avec longs cheveux
au vent et belle moto, puis contremaître en chef de l'informatique,
après une formation dans le laboratoire d'ergonomie de
Jacques Theureau, a pu entendre siffler dans ses oreilles, mais
moins encore que sa compagne, une salariée de base très
ordinaire, nulle et laide, devenue contremaîtresse à
la force du poignet...
C'est l'époque où, au prétexte d'une inéluctable
modernisation technique, la direction de Libération cherche
à dissoudre le jeune prolétariat rebelle, qui a
ramené, par les soupiraux de ses sous-sols, la lutte de
classes que July croyait avoir définitivement balancée
par la fenêtre.
Sous la houlette de l'expérimenté Roger Lancry,
qui nous conseille, tout en dînant dans de bons restaurants
avec July, pour le rassurer, nous refusons de nous bloquer dans
une guerre de tranchées, passéiste.
Le but qu'ils visent est clair: nous détruire...
Mais la CGT-Libé, en avance, sur ce point, sur d'autres
sections du "syndicat du Livre", où les ouvriers,
plus âgés, sont plus crispés, ne s'oppose
nullement à la mise en place de nouveaux logiciels, et
de nouveaux ordinateurs, permettant de supprimer le clavier comme
le montage, nos bases.
Favorables au progrès par les technologies nouvelles, mais
dans la conception, CGT, qui est la nôtre, nous nous battons,
non en conservateurs, mais en conquérants de positions
nouvelles, sur la ligne rouge qui prétend tracer une frontière,
rigide, entre travail d'exécution mécanique et travail
intellectuel. Comme à Renault...
Qu'on supprime, donc, les Compugraphic archaïques où
les opératrices, robotisées comme des O.S. de l'automobile,
et privées désormais de la dernière soupape
de sécurité qu'étaient leurs "notes
de la claviste" (ndlc), insolents micro-dazibaos piqués
"à la sauvage" entre les lignes des articles,
donnant souvent à de bien mornes textes le "pep"
qui leur manquait, très bien: c'est un progrès.
Les journalistes pourront taper directement leurs papiers. D'accord.
Gain de productivité, bravo!
Mais pas une claviste ne devra être mise à la porte!
Elles seront reconverties, selon un plan négocié
avec la CGT, CGT-mao de Libé et CGT-Lancry (Comité
Intersyndicat du Livre Parisien), autour de la même table
que Serge July, et même, s'il y tient, des gens comme Tort-"Zorro"
ou Farmakis, ou leurs petites copines devenues "petites chefs",
et candidates éventuelles, elles aussi, si elles aggravent
leur cas, à une correction prolétarienne...
Tenant désormais le secteur du clavier, comme celui du
montage des bandes collantes de papier-bromure, lui aussi en voie
de modernisation sur console, nous fermons la porte, de toute
façon, à tout passage en force.
Quelques grèves-surprise du suffiront à démontrer
la réalité du rapport de forces. Nous les déclencherons
en pleine soirée, quand tous les articles, relus, et corrigés,
n'attendent plus que le retour, tardif, du restaurant, du rédacteur
en chef du jour pour "tomber" à l'atelier, puis
de là, à l'imprimerie. Libération sera absent
des kiosques le lendemain
La possibilité nous est aussi offerte par les puissants
"rotos" de l'imprimerie, avec lesquels nos liens sont
devenus des plus étroits, de donner un coup de main en
forme de débrayage, de "panne de rotative", soudaine,
ou d' "opération coup de poing", au sens strict
du terme, si le besoin s'en fait sentir, en toute fin de chaîne...
La CGT-Libé, dont l'exemple sera cité dans les congrès
de la grande CGT, devient même le laboratoire d'une expérience
syndicale doublement d'avant-garde: créée sous l'impulsion
d'un journaliste, et dirigée par lui pendant plus de 12
ans, elle rassemble dans une même structure, démocratiquement
unie, intellectuels et manuels: rédacteurs, secrétaires
de rédaction, correcteurs, clavistes, monteurs, photograveurs,
ailleurs éclatés en un fouillis de structures corporatives
aux intérêts divers, et à la coordination
souvent incertaine...
Deuxième originalité: la restructuration technique
entraîne chez nous, une reconversion générale
vers le haut, franchissant, dans le bon sens, la ligne de fracture
"manuel/intellectuel", "atelier/rédaction",
et "conception/exécution". Clavistes et monteurs
arrachent, à l'issue d'un conflit étalé sur
plusieurs années, conclu par un accord négocié,
précis et quantifié, des requalifications vers des
emplois, minutieusement définis, et tarifés, d'assistantes
de rédaction, correcteurs, secrétaires de rédaction,
et même rédacteurs - avec aussi des postes de cadres
techniques et commerrciaux, longs stages de formation à
l'appui, si nécessaire.
La mise en route effective de ce plan de reconversion-requalification,
le contenu intellectuel concret des nouveaux postes créés,
et leur champ d'autonomie pratique, feront l'objet de durs conflits
avec les mesquins disciples de Tort (ou de Theureau?), qui "couvrent"
toutes les entraves au processus, et les efforts de la "petite
maîtrise", issue, elle, du pur et simple "fayotage",
pour bloquer toute ascencion réelle de fabricantes ou de
fabricants dans les métiers de journalistes, de cadres,
ou de techniciens.
Car c'est une vaste remise en cause des pratiques passées
de partage du savoir/pouvoir qui enclenche, à cette occasion,
sa dynamique...
A tout ce processus, complexe, mais passionnant, Serge July, d'abord
contraint et forcé, va finir par se rallier dans la bonne
humeur. Il y manifeste même un certain intérêt,
travaillé au corps par Roger, et porté sans doute
par des réminiscences d'articles lus dans La Cause du Peuple,
ou de textes internes de la GP, sur le taylorisme et le combat
des O.S. contre la parcellisation du travail humain.
Mais rien ne sera possible sans la double pression conjuguée,
du Comité Intersyndical du Livre Parisien (CGT-Lancry)
et de notre infernale bande de monteurs et surtout de clavistes,
souvent venues de la banlieue, Fatima, Kheira, Noira, Annie, Betty,
Jacqueline, etc, ou, comme Agnès Ouin, fille d'un des principaux
dirigeants de Renault-Billancourt de l'époque Dreyfus-Overney-Nogrette,
passée par la mouvance mao et celle du Comité d'Action
des Prisonniers (C.A.P.), et devenue "petite sœur des
parloirs", compagne de grands noms du banditisme...
Femme de cœur et de bon sens, équilibrée mais
conservant quelques vieux préjugés contre la CGT,
qui l'empêchent d'y prendre une carte, Agnès finira
par créer, à nos côtés, et à
notre plus grand plaisir, une vraie section CFDT - après
plusieurs essais de "cadres" de Libé de créer
sous l'étiquette de la Confédération d'Edmond
Maire et de Jacques Chérèque, deux syndicats jaunes
successifs, manipulés par la petite chefferie...Nous les
avons brisés dans l'œuf, sans pitié,
Séduit par ce syndicalisme "nouvelle gauche",
rajeuni, Roger Lancry, fortement investi, personnellement, dans
le dossier, est devenu notre meilleur copain. Nous adorons le
style "mafia" qu'aime se donner, parce qu'il le sert,
et sert "la cause", ce juif d'Oran de culture, comme
il dit, "andalouse", homme rude à la belle "gueule
cassée" d'ancien boxeur, passé, dit-il, "pas
loin, si j'avais voulu, d'une belle carrière de proxénète
à Pigalle".
Dans la presse parisienne, son domaine, il connaît tout
- jusqu'aux adresses des restaurants ou même des cabarets
à la sortie desquels on peut coincer, le soir, en cas de
nécessité, les plus grands patrons de presse, ou
ceux qui se croient tels - jusqu'à Robert Hersant, qu'il
tutoie, comme les autres, et avec lequel il chasse...
"Avec moi, leur dit-il " pas besoin d'accords
écrits: c'est "tope-là".
Ma parole suffit.
J'entends qu'il en soit de même en face.
Et c'est en général le cas.
Tout le monde sait bien, sans que j'aie jamais à menacer,
je n'aime pas ça, que nous avons les moyens de sanctionner,
à hauteur voulue, tout écart".
Pour lui aussi, c'est:"Je ne menace pas, j'informe".
Nous parlons la même langue.
Avec une CGT de ce calibre, la bande mao de la CGT-LIbé
ne peut que s'entendre à merveille...Comme avec celle de
Nantes-Saint-Nazaire, pour son fondateur, dans une vie antérieure...
Nidam "manquerait de
distance" dans le traitement de l'immigration:
refusé!
suite
ici
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