Roman
sans titre
Duöng Thu Huöng.
"Nous nous dirigeâmes vers le coin
de forêt d'où émanait l'effrayante odeur. Nous tombâmes
sur six cadavres nus. Des femmes. Les seins et le sexe tranchés,
éparpillés sur l'herbe alentour. C'étaient des filles
du Nord Vietnam. Nous reconnûmes les foulards en toile de parachute,
les cols de chemise en forme de feuilles de lotus."

Traduit du vietnamien par Phan Huy Duong
255 p. - 23 € 1992 - Réédité en 2010. Éditions
Sabine Wespieser.
" Toute la nuit, j'ai entendu le vent hurler à
travers la Gorge des Âmes Perdues. D'interminables gémissements
entrecoupés de sanglots. Parfois, il hennissait comme une jument
en chaleur. Le toit de bambou tremblait, les tiges écrasées
sifflaient. On eût dit une symphonie funèbre traversant la
campagne. Notre veilleuse vacillait, prête à s'éteindre.
J'ai sorti la tête de la couverture. J'ai soufflé la flamme,
espérant vaguement sombrer corps et âme dans la nuit.
Une branche morte frappait le mur en cadence. Impossible de dormir. Dehors
le vent mugissait comme une bête sauvage ! Alors j'ai murmuré
une prière : " Chères sœurs qui
avez vécu, qui êtes mortes en êtres humains, ne nous
hantez plus. Protégez-nous. Armez nos corps, éclairez notre
esprit. Que nous puissions vaincre à chaque combat... Quand viendra
la victoire, quand notre patrie connaîtra la paix, nous vous ramènerons
à la terre de vos ancêtres."
J'ai enfoui mon visage sous la couverture. J'ai essayé d'oublier
le vent. Mais le vent continuait de traverser la couverture, de s'engouffrer
dans la Gorge des Âmes Perdues.
Deux semaines auparavant nous y avions enterré six jeunes filles.
C'était l'aube. J'étais allé chercher
des pousses de bambou avec la section de Lanh. Peu après midi,
nous étions arrivés à l'entrée de la Gorge
des Âmes Perdues. Nous avions vu une bande de rapaces tournoyer
dans les airs, piquer vers le sol et remonter au ciel, secouant l'espace
de leurs cris stridents. Lanh s'était arrêté, reniflant:
- "Il y a une carcasse d'animal par ici, ça pue!"
Effectivement, ça puait. Plus nous avancions, plus
l'odeur empestait. Nous voulûmes quitter les lieux. Lanh nous retint:
- "C'est peut-être un homme, et, qui sait, un des nôtres."
Je dis:
- "Allons voir!"
Nous nous dirigeâmes vers le coin de forêt d'où
émanait l'effrayante odeur. Nous tombâmes sur six cadavres
nus. Des femmes. Les seins et le sexe tranchés, éparpillés
sur l'herbe alentour. C'étaient des filles du Nord Vietnam. Nous
reconnûmes les foulards en toile de parachute, les cols de chemise
en forme de feuilles de lotus. Sans doute appartenaient-elles à
une unité de volontaires ou à une unité d'intervention
qui s'était égarée. Peut-être étaient-elles
comme nous parties à la cueillette de légumes ou de pousses
de bambou.
Ils les avaient violées avant de les tuer."
Au Zénith (2009)
Le Président est réveillé par un cri déchirant
au fond de la vallée : un jeune garçon pleure la
mort de son père, qui vient de tomber d'une falaise. Ce cri ramène
l'homme âgé et solitaire qu'il est devenu à ses propres
interrogations : où est le fils qu'on lui a arraché encore
enfant ? Pleurerait-il la mort d'un père qu'il n'a pas connu ?
Pourquoi, alors qu'il avait le pouvoir, le Président a-t-il livré
la femme qu'il aimait à ses anciens compagnons de combat ? Comment
se retrouve-t-il, à la fin de sa vie, en pleine guerre contre les
Américains, sur cette montagne isolée, avec pour seuls compagnons
des soldats qui le surveillent et deux bonzesses de la pagode voisine
?
Sous la chape brumeuse des collines vietnamiennes, un être esseulé
s’abandonne aux douloureuses étreintes de l’introspection.
Qui dirait que ce vieil homme gardé comme un prisonnier, soigné
comme un grabataire est le père de la patrie ? Trahi par les siens
et traqué par des fantômes, le président Ho Chi Minh
est pourtant cet homme-là. Et le bilan de sa vie
d’homme privé et politique a un goût bien amer. La
révolution socialiste n’a pas tenu ses promesses, les guerres
laissent le peuple exsangue, puis il y a cette femme perdue à jamais
et ce fils qu’il ne connaîtra pas.
Il fallait le courage et le talent de Duöng Thu Huöng,
emprisonnée, assignée à résidence dans son
pays jusqu’en 2006, pour oser ainsi ébranler la figure d’un
héros déifié.
Il fallait sa finesse, pour offrir au personnage une épaisseur
psychologique qui l’humanise sans le priver de son aura.
Le pamphlet visant les trahisons de l’idéal communiste n’en
reste pas moins virulent, effrayant même, lors des conversations
imaginaires entre Ho Chi Minh
|
Ho Chi Minh
jeune (ci-dessus à dr., fine barbiche), avec le
futur maréchal Giap (cravate) à sa
droite, l'homme qui écrasera les troupes d'occupation françaises
à Dien Bien Phu en 1954 - mettant fin à
l'épopée flamboyante et cruelle de l'Empire colonial
français.
Jeune instituteur communiste, aussi
internationaliste, lui aussi, que...nationaliste, Giap avait été
envoyé par Ho (devenu le fondateur du Parti Communiste Indochinois,
ancêtre du Parti des Travailleurs du Vietnam et père
du Front National de libération (FNL)après avoir été
parmi les fondateurs... du Parti communiste français (PCF),
en tant que "jeune immigré" au Congrès
de Tours en 1920...) pour assurer la "préparation
politique prolongée" de la "guerre
populaire prolongée" en allant "se
lier profondément aux larges masses" des
minorités ethniques des montagnes les plus reculées.
Comme ces paysans des hautes vallées
avaient pour coutulme de se limer les dents en pointe,
Giap et les siens reçurent pour consigne d'en faire autant,
dans l'idée de partager totalement les traditions
de ceux qui allaient devenir les meilleurs combattants des
troupes de choc de la lutte de Libération Nationale... |
et une apparition aux traits gras de Mao. Mais parce qu’il est
entendu que la grande Histoire s’éclaire à la lumière
de la petite, Duöng Thu Huöng s’autorise
aussi, sur quelque deux cents pages, l’incartade d’une parenthèse
bucolique. Conteuse hors pair des drames du peuple, elle se fait le héraut
de l’histoire d’un village, terreau des rancoeurs et des jalousies
où germent parfois les sarments de la vertu. Elle
est partout, derrière les persiennes, dans les chambres racontant
d’un même souffle la vie d’un bûcheron et celle
d’un Président. Et parvient, magnanime, à les porter
au zénith.

Moins
littéraire, moins magique, moins poétique que l'œuvre
romanesque, et historico-romanesque, de Duöng
Thu Huöng, mais non moins forte, dans un tout autre genre,
le genre documentaire, avec toute sa profondeur et toute sa rigueur, et,
ici, la puissance de témoignages de rescapés des deux camps
qui s'étaient combattus à mort dans les mêmes boyaux
grouillant d'insectes, de rats et de serpents,
Et
pour en savoir un petit peu plus sur les tunnels de Cu
Chi, ainsi que sur l'art de la guerre des tunnels, transmis
du Vietnam au Liban (siège de Beyrouth, puis Hezbollah),
en passant par la Palestine (sous Gaza, mais pas seulement...),
page spéciale ici |
|
Vainqueur
du colonialisme français, qui ne devait jamais se relever de sa
défaite dans la cuvette de Dien Bien Phu, ouvrant la voie à
l'indépendance et déclenchant, en contrechoc, l'insurrection
libératrice en Algérie, la même année 1954,
puis soulevé contre l'impérialisme américain et le
mettant à genoux à l'issue d'une longue guerre d'usure (1965-75),
ouvrant elle-même une crise ouverte pour tout le sytème de
domination impérialiste avec la libération des colonies
portugaises (Angola, Mozambique, Cap Vert, Guinée Bissau, à
partir de 1975...), la chute du shah d'Iran (1979), celle du régime
de l'apartheid et, juste au même moment (charnière des années
1980-90) de la zone d'influence "soviétique"
en Europe, puis du régime "post-communiste"
lui-même,
le
Vietnam
n'en finit pas d'ébranler le monde. Il
lui avait beaucoup donné dans l'Art de la Guerre, il lui donne
aujourd'hui dans l'Art, et la Beauté, à commencer
par la Littérature, avec l'œuvre de Duöng
Thu Huöng (ci-contre,en ht., à
g. et ci-dessous) révélée
par son premier roman, Histoire
d'amour racontée avant l'aube (1986), suivi par Au-delà
des illusions, qui la place parmi les écrivains
les plus populaires du Viêt-Nam avec un tirage de plus de 100
000 exemplaires aux Editions Philippe Picquier, une
maison d'édition française spécialisée dans
la publication d'œuvres littéraires asiatiques, considéré
dans son pays comme « le livre de chevet de toute une génération
» - avant Terre des oublis (2007)

Née en 1947 dans la région de Thái
Bình, au Nord du Viêt Nam, elle fait des études artistiques
à Hanoi, et choisit de rejoindre, en en 1967, à 20 ans,
donc, les rangs d'une troupe qui se produit au front, équipe culturelle
au service de la résistance armée qui, composée de
30 personnes, ne devait compter que 3 survivants - dont elle.
Sa grand-mère, propriétaire de terres, a déménagé
avec elle pour aller vivre au Sud-Viêt Nam alors sous domination
française dans les années 1950. Ce qui n'empêche pas
son père, ingénieur des communications de son état,
de s'engager contre les troupes françaises aux côtés
des nationalistes vietnamiens dirigés par Ho Chi Minh, avant de
lui prodiguer une éducation traditionnelle, de avec une mère
qu'elle décrit comme « une sorte de plante d'agrément,
coquette et légère ». Elle est envoyer faire
des études prolongées en Bulgarie, en Allemagne de l'Est
et en URSS,
« Quand j'étais très jeune, dit-elle, j'ai
dû me marier avec un homme qui m'aimait et que je n'aimais pas.
Il a mis son fusil sur mon cou, il m'a demandé de l'épouser,
sinon il me mettait une balle dans la gorge, il se tuerait ensuite.
C'était en 1967, j'avais peur, j'avais 20 ans, c'était
un homme fou amoureux, mon père était loin. Mes frères
étaient
petits, je suis l'aînée, j'ai eu peur de mourir, et je ne
pouvais pas m'en sortir. J'ai vécu comme une esclave, une vie végétale,
assez longtemps. Après la naissance de deux enfants, j'ai demandé
le divorce, mais mon père est intervenu. Il m'a obligée
à rester avec cet homme, parce que pour une famille féodale,
un divorce c'est salir l'honneur des siens. J'ai dû rester dans
ce carcan jusqu'en 1980. » Aujourd'hui elle est divorcée
et vit seule.
La même année 1967, celle de ses 20 ans et
de ce mariage sans amour, accepté, elle prend la décision
d'aller combattre sur le front de Binh Tri Thien, en
pleine "guerre américaine":«
par nationalisme et parce que, si l'on choisit le confort pendant que
les autres souffrent, on a une vie ignoble», et dans
la tradition d'ancêtres qui « ont toujours
combattu pour notre pays (le Viêt-Nam) ».
Duöng Thu Huöng rejoint un groupe d'artistes
de combat voués à l'encouragement des soldats, au front,
comme à la mobilisation des civils, à l'arrière -
et même à l'évacuation des morts et des blessés
victimes des bombardements. « Chanter plus fort que
les bombes » est leur devise.
« Je voulais être chanteuse, dit-elle,
mais je suis partie. C'était l'endroit du front le plus
dangereux. J'ai toujours aimé le dangereux.»
En 1973, les troupes américaines, vaincues, et contraintes d'appliquer
les "accords de Paris", fruit de patientes négociations
initiées en plein mai 1968 français et poursuivies pendant
que les combats font rage, selon la stratégie "tata tan
tan", "négocier-combattre; combattre, négocier"...(les
deux en même temps...), commencent leur retrait du Viêt
Nam. Il s'achève en avril 1975 avec la spectaculaire chute de Saïgon
abandonnée en catastrophe par les Américains dont les hélicoptères
s'arrachent à une foule d'ex-collaborateurs paniqués agrippés
à leurs patins d'atterrissage.
Duöng Thu Huöng voit alors s'ouvrir pour elle
une belle carrière d'organisatrice d'événements artistiques
dans la ville
de Hué, puis revient à Hanoï travailler dans l'industrie
cinématographique, écrit cinq scénarios, dont les
films la déçoivent, et finit par se mettre au service
d'un groupe de généraux vietnamiens, pour lesquels
elle rédige, dans l'ombre (devenue "ghost writer",
écrivain-fantôme, en français "nègre"...)
une histoire de la Guerre du Viêt Nam- dont son
œuvre romanesque va pouvoir aussi se nourrir...
En 1979, elle est invitée à intégrer le Parti communiste,
hésite, et finit par s'y résoudre en 1985.
Au-delà des illusions (1987) dénonce
les abus de pouvoir et les mensonges des vainqueurs de la "grande
guerre patriotique" pavenus au pouvoir. L’année
suivante, paraissent Les paradis aveugles, de
la même veine, et les soucis commencent. Espérant naïvement
la faire taire, le secrétaire général du Parti, Nguyen
Van Linh, lui offre une maison réservée aux ministres. Elle
réplique en confirmant sa volonté de se battre maintenant
pour la démocratisation d'un régime militarisé par
plusieurs dizaines d'années de terrifiants affrontements, et que
la corruption commence à ronger, la paix venue.Toute personne,
dit cette guerrière, « peut tout perdre, même
la vie, mais jamais son honneur ».
Engagée dans un combat sous forme d'articles et de conférences
pour réclamer « l'abolition de la dictature"
et "la démocratie au Viêt-Nam », elle
poursuit, parallèle à sa carrière d'écrivain.
En 1989, elle est exclue du Parti, puis de l’Union des écrivains
vietnamiens (1990), et même emprisonnée huit mois,
en 1991. Dès lors, aucun de ses romans ne sera plus publié
dans son pays natal, mais en France. On l'empêche de se rendre à
l'étranger, on la prive de passeport (à partir de 1994),
mais elle reste la seule figure littéraire vietnamienne qui a vu
ses œuvres, dont le tirage, au Vietnam, va de 40 000
à 100 000 exemplaire, intégralement
traduites en français.
En raison de sa grande popularité, due au contenu de ses livres
et de son engagement démocratique mais aussi à son écriture
magnifique, limpide et sensuelle, l'interdiction de publication qui la
touche est bientôt levée. Publiée par des maisons
d'éditions largement
contrôlées par l'État, elle ne figure pourtant dans
aucune anthologie de la littérature vietnamienne. Et prend l'habitude
d'envoyer ses manuscrits à l'étranger et beaucoup d'écrivains
suivent son exemple.
« La place de la littérature dans la civilisation
vietnamienne est énorme, expliquent les spécialistes,
et cela pour deux raisons : la première a
une origine nationale et la seconde étrangère.
Le Vietnam a une culture très ancienne mais sans écriture
propre. Le savoir oral se transmettait par une
forme d’art populaire appelé le «
ca dao » (les chants populaires), une poésie à
la rythmique typiquement vietnamienne chantée à travers
les différentes régions. Cette langue archaïque représente
la moitié de la langue vietnamienne. C’était
une langue formée d’adages pour exprimer
une idée. Le principe? Recueillir la tradition populaire pour ensuite
l’enrichir, d’où l’importance de la littérature
qui véhicule la tradition et la fait évoluer et vivre. La
seconde moitié de la langue vietnamienne vient
du chinois" - le Vietnam ayant fait partie de la Chine
pendant dix siècles...Or, dans la culture
chinoise l’« honnête homme »
est le lettré. Pour les Vietnamiens, c’est
celui qui « paye sa dette de vie »,
autrement dit celui qui doit s’engager dans la société
pour devenir un véritable être humain. Conclusion
: au Viêtnam, il n’y a pas de frontière entre
la littérature et la politique, à cause de cet engagement
nécessaire du lettré. Cela explique la grande
estime dans laquelle les Vietnamiens tiennent les poètes et les
écrivains. Le pouvoir les craint pour cette même
raison. »
En 1994, à Paris, Jacques Toubon, ministre de la Culture en France,
qui tente de se tailler une clientèle dans la communauté
sino-vietnamienne issue des "boat people" ayant fui
le pays par la mer à la suite de persécutions déclenchées
par l'invasion vietnamienne du Cambodge suivie par la tension avec la
Chine, décore Duöng Thu Huöng, lui attribuant
une médaille de Chevalier des arts et des lettres
conforme à son immense talent. Ce qui soulève l'ire de certaines
autorités vietnamiennes
En 1996 le roman Myosotis paraît (uniquement
à l'étranger). Terre des oublis
suivra, en 2005. Dans son pays, Duöng Thu Huöng
peut continuer à gagner modestement sa vie comme critique littéraire,
jusqu'à ce que, placée en résidence surveillée
par les autorités vietnamiennes, elle choisisse de s'installer
en France, pays dont elle parle la langue parfaitement, où sera
publié Au Zénithen janvier 2009
et réédité Roman sans titre
en 2010.
Romans accessibles en langue française
Itinéraire d'enfance (1985)
Histoire d'amour racontée avant l'aube (1986)
Au-delà des illusions (1987)
Les paradis aveugles (1988) Prix Gabrielle d'Estrées
Roman sans titre (1991), (rééd. 2010)
Myosotis (1996)
Terre des oublis (2005)
Au Zénith (2009)
Elle a reçu, en 1991, le Prix Fémina du meilleur roman
étranger pour Les paradis aveugles, la même nomination
en 1996 pour Au-delà des illusions et pour Terre des
oublis en 2006. |
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Duöng
Thu Huöng
Entretien réalisé en mai 2006
à Paris. avec Pascale Arguedas

"N’êtes-vous pas fatiguée,
à 60 ans, de devoir vivre encore et toujours cette répression
?
-Voici la liste des 174 signatures de personnes vietnamiennes
qui font partie de mon groupe de combattants, des opposants au régime.
Cette liste s’allonge tous les jours. Il y a une vraie prise
de conscience individuelle dans mon pays. La période critique
est passée. Maintenant, on passe à une autre étape,
plus difficile. Je crois que quand on devient sexagénaire,
on se rend compte que la vie est courte et qu’on ne peut plus
tout mener de front. Par mon expérience, je sais que la vie
humaine est très limitée. Je m’autorise donc
à me retirer de la scène pour sacrifier le reste de
mon temps à la littérature. Si Dieu me protège,
je vais passer le reste de mon temps à écrire car
j’ai perdu 20 ans dans la guerre contre les Américains,
de l’an 1965 jusqu’en 1985, à la subir, à
m’engager pour enfin m’en sortir en cherchant la vérité
ultérieure et authentique. Depuis 1985 jusqu’à
aujourd’hui, c’est aussi 20 ans de lutte contre le pouvoir
et pour le peuple coincé sous le carcan de la dictature.
Maintenant, je veux que le reste de ma vie soit totalement consacré
à la littérature, même si je dois rester en
contact avec mes camarades pour les aider de loin. Je dois aussi
travailler l’écriture car j’ai beaucoup de livres
inachevés. Je suis vieille, plus aussi forte qu’avant.
J’ai 60 ans, l’avenir se rétrécit, je
dois être raisonnable. Je ne peux plus tenir trois rôles
: celui de combattant, d’écrivain et d’esclave
de la famille. Car une femme asiatique, c’est quelque chose.
C’est presque inexplicable pour vous, occidentaux, qui pouvez
mener la vie que vous voulez, vivre votre vie. Vous êtes très
libres. Nous, les femmes, nous sommes plus fragiles que les hommes
car soumises à des forces qui écrasent les vivants
dans une société complètement différente
de la vôtre, avec ses conciliations, ses formalités
morales, ses préjugés, ses fantômes puissants."
- Vous avez payé votre indépendance au
prix fort. Dire la vérité, dénoncer le mensonge,
la propagande, la dictature. Critiquer le régime est votre
choix et votre liberté. Inflexible et engagée, vous
avez pris et prenez toujours la parole, haut et fort. Pourquoi ce
besoin supplémentaire de l’écrire par le biais
de la fiction ?
"Il y a deux choses totalement séparées,
totalement différentes. J’écris pour moi d’abord,
c’est la littérature. C’est un besoin, une lumière
intérieure. Et j’écris des essais politiques
pour le peuple, c’est ma responsabilité, ma déontologie.
J’ai reçu une éducation traditionnelle féodale
qui m’a inculqué la responsabilité envers les
autres, surtout envers les membres de la famille, les parents, les
enfants et ensuite le peuple. C’est pourquoi j’ai toujours
eu cette tentation de remplir ma mission. Je ne voulais pas vivre
comme une combattante mais c’est la situation de mon pays
qui m’y a obligée. Dans mon cœur, je voulais être
cinéaste. Mais en donnant l’ordre de détruire
mon film Le Sanctuaire des désespoirs,
puis de m’arrêter, en menaçant toute mon équipe
de caméramans, acteurs, ouvriers qui travaillait pour moi,
on m’a fait perdre 20 ans de ma vie, 20 ans de travail, de
réflexion, et tout mon argent.
La littérature est la deuxième façon que
j’ai trouvée pour me libérer de pressions internes,
d’histoires qui me pèsent. Elle donne un sens à
mon existence, une raison d’être, elle me permet de
survivre et de venger mes jeunes amis morts à la guerre.
J’ai eu beaucoup de chance, j’en suis sortie vivante
et n’ai perdu qu’un tympan. Je suis à moitié
sourde, j’ai attrapé des tas de maladies pendant la
guerre, mais j’ai mes quatre membres, pas comme ceux qui restent,
les malades mentaux, les invalides. Notre génération
a été totalement anéantie, perdue. Je ne sais
pas pourquoi je m’en suis tirée car, pendant la guerre,
on ne peut pas éviter la mort. C’est la mort qui vous
évite, qui vous laisse. C’est inexplicable pour vous
occidentaux, je crois cette notion…"
On peut comprendre ces choses-là…
(Éclat de rires)
Merci pour votre générosité, votre compréhension.
Vous sentez qu’il n’y a rien de rationnel dans
une guerre. Il doit y avoir des puissances qui dominent et décident,
c’est comme ça. Et c’est pour ça que je
dois écrire.
Pour témoigner ?
Je ne sais pas si je vais continuer dans cette voie. Je ne peux
rien dire et j’ai pour principe de ne rien dévoiler
tant que ce n’est pas fait.
Les mémoires ne vous tentent pas ?
C’est pas l’heure, c’est trop tôt pour
l’instant, on verra plus tard peut-être.
Dans vos livres, on rencontre très peu d’histoires
centrées sur les enfants. Pourquoi ?
Je ne suis pas très douée pour écrire sur l’enfance
mais j’ai écrit un roman pour enfants en 1985 avant
d’être interdite de publication. Itinéraire
d’enfance est le roman le plus personnel
que j’ai écrit. C’est mon enfance au Vietnam.
Il est en cours de traduction. Il a un énorme succès
dans mon pays. Il attire beaucoup les adultes, je ne sais pas pourquoi.
Chaque livre a son destin qui ne dépend pas de l’auteur.
À vous lire, rarement l’expression «
écrire ou mourir » ne s’est révélée
aussi juste.
Écrire est la façon unique de me sauver des démons
qui me hantent, me pèsent, m’écrasent. Écrire
me procure une joie unique au milieu des défunts. Je suis
une survivante grâce à l’écriture. J’ai
vécu toute ma vie pour les autres, pour remplir une mission,
pour eux. Je n’ai eu aucune joie, aucune lumière. Ma
vie sentimentale est un échec, un tombeau. Ma vie sociale
s’est perdue dans une longue nuit blanche. Seule l’écriture
m’éclaire et m’apporte la joie.
Pourquoi restiez-vous au Vietnam pour écrire,
par solidarité ?
Oui. On m’a proposé en 94, sous le règne
Mitterrand, le statut de réfugié politique en France.
J’ai refusé catégoriquement car mon rôle
était là-bas, pour encourager les autres, pour m’engager
dans la lutte contre le pouvoir. Car les gens sont habités
d’une peur viscérale. Le gouvernement domine avec une
telle arrogance que je devais y retourner pour cracher sur le pouvoir,
pour déféquer sur leurs visages. Mais aujourd’hui,
arrive une autre couche de combattants. Je vous ai montré
la liste. C’est du jamais vu dans notre pays ! 174 personnes
osent lever le drapeau contre le régime communiste et demander
ouvertement la création d’un contre-pouvoir, d’un
parti d’opposition. La situation s’améliore,
et je crois qu’il est temps pour moi de me retirer dans l’ombre
et d’écrire.
N’avez-vous jamais peur ? D’où vous
vient ce courage ? N’est-ce pas au-delà du courage,
d’ailleurs ?
C’est ma destinée. Je ne crois pas qu’un
être humain puisse être toujours courageux. Nous avons
chacun deux qualités contradictoires mélangées
: la lâcheté et le courage, la lucidité et l’imbécillité.
Je suis comme tout le monde, j’ai une part de lâcheté
aussi. Je l’ai peut-être consommée dans ma jeunesse.
Ma lâcheté, c’est l’humiliation…
Je crois que ce sont mes ancêtres qui ont décidé
pour moi une vie rebelle pour encourager les autres et une vie individuelle
déchirée. Vous savez bien que mon histoire d’amour,
dans ma jeunesse, est celle d’un homme qui m’aimait
à la folie et que je n’aimais pas. Il m’a mis
le fusil dans le cou, m’a menacée de mort si je refusais
de me marier, et dit qu’il se tuerait ensuite. J’ai
été tellement lâche !
Comment faire autrement ?
Je ne sais pas, j’avais peur de mourir… mais c’est
lâche d’accepter un mariage avec un homme que je n’aime
pas ! Je regrette ma lâcheté. C’est quelque chose
d’inacceptable. Plutôt mourir que d’être
lâche. En ce temps-là, j’ai consommé profondément
et brutalement ma lâcheté, et ce qui reste, c’est
peut-être le courage. (Rires)
Une question de caractère ?
Le caractère, ce n’est pas vous qui le choisissez,
qui le décidez. Le caractère, c’est quelque
chose de structural, de mental et de physique, indépendant
de votre volonté, de votre force. Je suis à la fois
très active dans la lutte et passive envers ma destinée
car ce sont mes ancêtres qui l’ont choisie pour moi.
C’est une croyance qui relève de la religion bouddhiste.
Ils m’ont choisie pour tenir ce rôle.
Vos œuvres ne sont pas autobiographiques mais on
retrouve dans chaque livre, un personnage qui vous ressemble. L’officier
du Roman sans titre qui lutte contre la faim, subit les marches
harassantes et les bombardements ; Phuong Linh d’Au-delà
des illusions et ses élans passionnés, sa soif d'idéal
; Suong de Myosotis pleine d’abnégation et de courage,
qui chante plus haut que les bombes ; Miên de Terre des oublis
qui subit le calvaire marital d’une violence larvée.
(Rires)
Il y a beaucoup de moi et de mon vécu, c’est vrai.
L’officier du Roman sans titre est mon frère adoptif
(frère d’un ami d’enfance) qui m’a sauvée
deux fois de la mort contre les policiers. Suong dans Myosotis est
un mélange d’une personne, que j’avais dans mon
équipe de théâtre ambulant qui se promenait
sous les bombes, et de moi. L’histoire d’amour qu’elle
vit est exactement celle qu’elle a vécue dans la réalité.
Vous dites que c’est la douleur qui vous fait
écrire. La douleur n’a jamais garanti une maîtrise
romanesque. Je sais que vous n’aimez pas ces questions, mais
quand même, quelle écriture ! Sobre, lyrique, violente,
poétique, évocatrice, votre plume couleur de l’amour
est bouleversante !
(Rires) Merci ! Que voulez-vous que je vous dise ? (Rires)
Écrire, c’est… une lumière intérieure.
L’histoire, qui est gravée dans mon esprit, défile
comme dans un film. Tous ceux qui habitent mes histoires sont des
proches qui reviennent me hanter. Je ne fais que les voir et les
écrire.
C’est magnifique d’être un simple scribe et d’écrire
aussi bien !
(Éclat de rires). Toutes mes histoires sont authentiques.
J’y ajoute mes sensations, mes réflexions car j’ai
vécu sous les bombes, et, même après la libération
du Sud, j’ai respiré les odeurs nauséabondes
des tunnels qu’on devait respirer. Et quand je suis libre,
que je peux me concentrer sur l’écriture, tout me revient,
les images, les odeurs, les couleurs, mes perceptions, car ce que
je raconte est vrai.
Vous êtes tendre et crue sur l’amitié
et l’amour. Vous en avez surpris beaucoup dans vos descriptions
sexuelles.
Je respecte la vérité alors que la plupart des
Asiatiques évitent d’en parler. Il faut toujours regarder
en face la souffrance, même la plus terrible. Les Asiatiques
vivent dans l’ombre de vies terribles et embellissent les
choses quand ils écrivent.
Par pudeur ? Est-ce votre culture ?
Notre culture inhibe ce genre de choses. J’ai un côté
très respectueux envers la tradition et un autre où
je la viole car je la trouve complètement ridicule. Il y
a des gens ignobles qui font vivre à des femmes comme Miên
toute une vie dans l’ombre. On retrouve des écrits
pleins de pudeur et de fausse naïveté qui sont loin
de la vérité. Moi je dis ce qui est. Les femmes vietnamiennes
ne vivent pas. Elles survivent comme des marionnettes tenues par
des mains dirigeantes, sous des injonctions, des préjugés,
des conceptions anciennes, des règles morales, des pressions
sociales, des illusions. Il n’y a aucune loi écrite
mais ça fonctionne comme ça. On ne m’a jamais
présenté une loi qui interdit la publication de mes
livres, seulement un ordre oral. Tout le monde agit ainsi depuis
ma libération de 91, et personne n’ose publier mes
livres. Même une seule ligne qui rappelle mon nom sur les
articles interdits.
La description de la guerre, notamment celle vécue
par l’un des personnages de Terre des
oublis dans une forêt inhospitalière
avec des vautours qui rôdent, nous fait entrer dans un univers
fantasmagorique de toute beauté. C’est un passage terrifiant,
douloureux, mais aussi un hymne à la fraternité.
Dans l’histoire vietnamienne, c’est la fraternité
qui a toujours sauvé le peuple dans les moments très
difficiles. Car le Vietnamien a toujours eu à se battre contre
un ennemi plus puissant que lui : Chinois, Américain, Français.
Il ne peut compter que sur la solidarité, c’est une
forme de salubrité. Si on n’a pas la force, on ne peut
pas exister. Le Vietnam est présenté comme une petite
province ou un arrondissement chinois. Il faut montrer qu’on
a cette force pour convaincre et encourager les autres. Cette histoire
est vraie, mais hélas, il existe malheureusement une autre
vérité, c’est que ce même peuple, sorti
de la guerre, est toujours confronté à la lâcheté,
l’ignorance et la jalousie qui le déchirent.
Le montage en triptyque de Terre des oublis, où un triangle
tragique éclaire une situation qui les dépasse, donne
une vraie grandeur à l’histoire, surtout que vous alternez
les chapitres présents et passés. Comment avez-vous
pensé la structure de ce livre ?
Je ne suis pas une patronne qui planifie, organise ou dirige
un livre comme une entreprise (Rires). Je ne décide pas d’ajouter
ceci ou d’enlever cela, de faire rencontrer les personnages
à tel chapitre, de briser leur relation à tel autre.
Moi j’écris, comme une esclave sous la pression du
passé, des histoires qui me hantent depuis longtemps avec
des personnages qui me sont proches. Les choses viennent naturellement
et je les écris. Ça coule tout seul. Ensuite oui,
je coupe et je monte.
Vous jouissez d’une puissance narrative, d’un
rythme, d’une musique. Vous jouez sur différents registres
littéraires, des descriptions minutieuses, des paysages,
des habitants, de leurs coutumes, de leurs mesquineries et de leurs
grandeurs d’âme. Pourquoi les dictons anciens, les préjugés
et les illusions prennent autant de place ?
Car notre génération est complètement écrasée
par les dictons et les préjugés et, donc, les illusions.
La génération des jeunes d’aujourd’hui,
ceux qui sont libres, l’est moins car elle se rebelle. Mais
ma génération en souffre. Moi, je suis victime et
coupable de mon éducation car je suis une femme déontologique
qui obéit aux dictons, aux règles et aux codes familiaux
qui m’écrasent et me pèsent. Mais aussi, contradictoirement,
sans eux, je ne pourrais pas lutter…
En décrivant avec sensibilité la destinée
de tous ceux qui tentent de tenir debout dans l’adversité,
vous tendez à l’universel. C’est un message fort
que l’on retrouve dans tous vos livres.
Je ne suis pas un leader et ne veux pas l’être. Je ne
veux pas laisser de message particulier. Je cherche à montrer
une facette de la vie humaine, la capacité de vivre et de
survivre, de passer différemment des situations de crise,
des épreuves qui permettent de découvrir les faces
cachées de l’homme. Sur la planète, les souffrances
sont toutes différemment supportées. Vivre est un
risque où l’homme propose et Dieu dispose. Si je choisis
aujourd’hui le chemin de l’écriture, je sais
que ça ne me délivrera pas de la nostalgie et du mal
du pays qui me ronge déjà. Ça me libère
des charges trop pesantes qui sont remplacées par une autre
forme de souffrance. Ma destinée, c’est le déchirement,
je crois. Mais c’est la vie, c’est comme ça.
(Rires)
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